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Laurence Hesse nous offre un recueil de nouvelles dont le fil rouge est « la science mathématique », vue de manière totalement inédite... Aristote, Hypatie, Pythagore et d'autres icônes, y sont tiraillés parfois jusqu'à la mort, entre l'amour, la haine et les nombres. Après la lecture de « Math à mort », qui osera encore croire que les esprits scientifique et littéraire sont antagonistes? De leur union improbable sont nés, avec un humour et un réalisme surprenant, ces cinq destins délectables. La qualité de l'écriture ne se dément jamais, elle est moelleuse, épicée, extrêmement agréable à lire. Il serait dommage de ne pas goûter à cette sauce préparée par Laurence Hesse, le mariage est étonnant, un vrai régal !Laurence Hesse a été lauréate du Prix Jean Lebon en 2011 pour sa nouvelle « Evariste », la seconde du livre.
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Seitenzahl: 137
Veröffentlichungsjahr: 2014
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La vie est faite de surprises, et les bonnes surprises doivent se déguster sans modération.
Le recueil de Laurence Hesse se compose de cinq essais. Dans la construction des polygones réguliers, la difficulté – donc l’excitation et le plaisir – commence avec le pentagone. Seule l’auteure dira si ce choix est hasard ou nécessité. Le lecteur pressé court le risque de se fier aux apparences : la table des matières est celle d’un ouvrage d’histoire des sciences : une mathématicienne antique (Hypathie), un mathématicien romantique (Évariste), un logicien grec (Aristote), les corps platoniques (une allusion aux polyèdres réguliers), une disciple de Pythagore (Théano). La suite est bien plus subtile.
Que vous aimiez, détestiez ou craigniez les mathématiques, Hypathie vous tiendra en haleine. L’histoire de cette mathématicienne d’Alexandrie, assassinée par des intégristes chrétiens pour sa science et sa beauté, est prolongée jusqu’à nos jours en un thriller aussi haletant qu’inattendu. On imagine aisément ce qu’Alfred Hitchcock aurait pu en faire. Ne comptez pas sur moi pour en dévoiler l’intrigue.
Le destin d’Évariste Galois, génie mathématique rebelle et incompris, mort en duel à vingt ans, n’a pas cessé d’inspirer de nombreux auteurs, historiens ou mathématiciens. Évariste prend la forme originale d’une autobiographie de Galois. Il revoit sa vie se dérouler devant lui, et la raconte, pendant sa dernière nuit sur Terre. Le récit du duel, de l’agonie et de la mort d’Évariste revêt la forme poignante d’une lettre de son frère Alfred à sa mère.
Si vous avez quelque affection pour le surréalisme, ne manquez surtout pas Aristote. Ne vous attendez pas cette fois à une biographie du savant grec. Vous allez découvrir le surprenant regard, que porte sur le monde, l’humain et l’amour, un autre Aristote. Il ne manque pas de philosophie, lui non plus, mais dévoiler sa nature serait déflorer l’essai. Il y a un peu de Garfield dans le style, mais ce n’est bien sûr, ni une bande dessinée, ni une histoire de chat.
Si les polygones réguliers peuvent avoir un nombre quelconque de côtés, il n’existe que cinq polyèdres réguliers. De Platon à Kepler, ils ont joué un puissant rôle symbolique, et sont encore en vente dans les boutiques d’objets ésotériques. Les corps platoniques raconte l’histoire d’un petit garçon qui reçoit de sa mère, au retour de mystérieux voyages et sous forme de pendentifs, les quatre premiers corps platoniciens. Leur symbolique va se révéler surprenante. L’histoire fleure bon les romans populaires du XIXe siècle, et l’amour se cache en un lieu où l’on ne s’attend guère à le rencontrer.
Le nombre π est l’un des plus fascinants et des plus envahissants objets des mathématiques. Né des relations entre un cercle et son diamètre, il se retrouve dans les situations les plus variées. L’analyse des propriétés de la suite infinie de ses décimales est loin d’être achevée. Elles marquent le tempo de Théano, où Pythagorisme rime avec érotisme, où les décimales deviennent fleurs du mal, où le nombre s’est fait chair.
Ce livre ne peut décevoir que les tenants d’un antagonisme entre l’esprit mathématique et l’esprit littéraire. J’aime à croire qu’il sera plutôt leur chemin de Damas.
Jean Mawhin*
(*) Mathématicien, membre de l’Académie Royale de Belgique, professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain.
Premier enregistrement
Je suis arrivée cette nuit, il n’est pas encore midi et, si je n’étais pas si rationnelle, je serais prise de panique.
Tout ce qui se passe ici est incroyable. Je ne comprends pas, mon cœur se gonfle dans ma poitrine, j’ai peur !
Je viens d’enclencher mon dictaphone. Il faut que je relate les événements à partir du début, analytiquement, l’un après l’autre. Je dois reprendre tous les faits, sans les noircir par les impressions trompeuses dues probablement à la fatigue du voyage, ni en les exagérant par mes pulsions sanguines. Les relater calmement, avec du recul, m’aidera à trouver leur sens anodin.
Nous sommes le mardi 25 mars 2003. En Irak, c’est la guerre depuis cinq jours. Pourtant, le cycle de conférences sur « les mathématiques à l’usage de la gouvernance des organes des États » à l’Université Senghor d’Alexandrie n’a pas été annulé, comme je le craignais.
Mon avion a atterri cette nuit à l’aéroport Borg El Arab. Il était déjà minuit trente lorsque j’ai enfin passé les portes du terminal. On m’avait avertie que pour accélérer le passage des formalités, un sourire ne suffirait pas. J’avais donc pris avec moi de quoi alourdir un peu les poches des fonctionnaires en uniforme et ainsi, me permettre de gagner quelques précieuses minutes de sommeil à l’hôtel. A la sortie de la douane, quelqu’un devait m’attendre. Je scrutais les pancartes sans reconnaître mon nom, lorsque je l’ai entendu. Et je l’ai reconnu tout de suite, malgré sa moustache et sa barbe en pointe ! Il était revêtu d’une soutane noire à col romain et portait un chapeau. Autour de son cou, une grande croix aux branches égales et ciselées pendait à une longue chaîne aux mailles argentées. C’était Pahor ! Cela faisait tant d’années, vingt-cinq ans ! Mais c’était lui, sans doute possible ! Pahor, l’Égyptien copte qui avait participé pour l’équipe italienne aux Olympiades Internationales de Mathématiques, à Belgrade en 1977. J’avais alors dix-sept ans et c’était la première fois que je quittais la Belgique. Lui avait été le phénomène de l’événement. J’avais eu la chance de pouvoir passer quelques soirées à discuter mathé matique et philosophie avec lui.
C’était un autre temps, Tito était au pouvoir. Les Balkans ne s’étaient pas encore divisés dans cette violence insensée qu’on connaîtra par la suite. J’étais la seule fille de la délégation belge. Nous étions allés en train de Bruxelles à Belgrade, un trajet agréable les premières heures, passant par le Luxembourg, puis l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à Münich. De nuit, nous avions traversé l’Autriche jusqu’à Villach, au sud. Ensuite, dès l’entrée en Yougoslavie, juste avant l’aube, je me souviens encore du changement radical ! Les douaniers suspicieux qui vous font attendre sans raison et vous rendent vos passeports couverts de cachets illisibles, mais qui semblent d’essence vitale ! Les wagons inconfortables, bruyants, sales. Les couloirs exigus, occupés par des militaires en armes qui vous regardent de haut en bas lorsque vous essayez de vous faufiler pour aller aux toilettes, qui ne ressemblent pas aux nôtres, mais en ont la puanteur âcre et pénétrante.
Nous étions six étudiants de moins de vingt ans, accompagnés d’un « coach ». C’était un jeune chargé de cours aux Facultés des Sciences. Nous l’appelions simplement André. Nous étions pleins d’espoir de rapporter quelques médailles et notre motivation était sans limite. Nous passions les heures du voyage à résoudre des énigmes et à démontrer des théorèmes !
Arrivés dans la matinée à Belgrade, il nous restait une bonne partie de la journée pour nous reposer du voyage avant le début de la compétition. Nous avions parcouru la ville, nous étions entrés dans les magasins pour trouver des produits typiques à rapporter en Belgique. Mais les étalages étaient vides ! Les triangles de fromage fondu étaient vendus à la portion. Un carton dans lequel manquaient deux quartiers était ouvert sur le rayon à la disposition des rares clients, et des boîtes de pâté de porc toutes petites trônaient comme des mets de luxe ! On trébuchait entre les étagères sur des sacs de jute contenant du riz dont les grains étaient de taille et de couleur variables, une grande cuiller en fer blanc trônait près d’une balance. Des produits locaux à acheter pour rapporter en souvenir, aucun ! Juste quelques cartes postales, des photos du Danube, de la place de la République ou de la gare, dont les couleurs avaient pâli à cause d’une trop longue exposition à la lumière. Et surtout, dans toutes ces échoppes, à vous donner la nausée, on respirait l’odeur écœurante des pommes de terre germant dans des caisses de bois posées sur le sol.
André, notre professeur accompagnateur, avait proposé qu’on s’asseye à une terrasse pour manger un morceau. La table occupait toute la largeur d’un trottoir, deux banquettes en bois se faisaient face. Le garçon nous avait regardés d’un air étrange, lorsqu’en anglais, notre coach lui avait demandé la carte. Il était revenu après quelques minutes avec, dans les mains, de simples feuilles placées dans des chemises en plastique rafistolées avec du papier collant. Nous avions choisi un peu au hasard, ne comprenant pas le nom des plats. A chacun de nous, le garçon avait répondu ces quelques mots en montrant de son doigt une ligne du menu :
– No, only that !
Nous avions donc tous « choisi » le plat « Only that »… et ce n’était pas bon ! Un ragoût mijoté dans une sauce transparente avec des oignons, des haricots filandreux et des piments immangeables. Il avait fallu racler les petits os ou se résoudre à croquer dans les morceaux de cartilage pour ingérer un peu de protéines. Quant au reste, on ne goûtait que le paprika qui arrachait les papilles.
Le lendemain devaient commencer les épreuves. Nous étions logés dans l’internat d’une école supérieure, dans de petites chambres munies d’un lit métallique, d’un bureau bancal et d’un lavabo avec un robinet d’eau froide. Le mien laissait tomber une goutte toutes les cinq à six secondes. La première nuit, je devins enragée et j’essayai d’étouffer le bruit régulier tintant sur l’émail de la cuvette. Finalement, un essuie éponge fit l’affaire. J’avais trouvé ensuite l’excuse de cette nuit presque blanche pour expliquer mes résultats médiocres au concours !
Au matin, dans le réfectoire où le petit déjeuner était servi, nous vîmes les équipes adverses composées de jeunes comme nous. Nous étions tous des « surdoués », en mathématiques en tout cas. Mais certains l’étaient plus que d’autres. Quelques-uns en étaient à leur deuxième, troisième, ou même quatrième participation. C’était le cas de Pahor, le copte égyptien concourant pour l’Italie. À table, tout le monde parlait de lui. Chacun le connaissait au moins de nom pour ses résultats antérieurs. Mais, cette année-là, le jury était confronté avec lui, à un problème jamais rencontré auparavant : Pahor s’était fait tatouer à l’intérieur du poignet droit, un motif qui aurait pu contenir des formules codées. Il s’agissait d’une croix à quatre branches identiques remplies d’un décor d’arabesques entremêlées. Dans l’espace entre les bras de la croix, je me souviens qu’il y avait des lettres grecques, surmontées parfois d’un trait ou d’un accent. André était intervenu pour trancher l’affaire. En effet, après ses études en mathématiques, il s’était inscrit au séminaire et venait d’être ordonné. Il connaissait les rouages des institutions religieuses. Après avoir consulté son évêque, il avait pris contact avec les conseillers du patriarche des coptes d’Egypte, Shenouda III. Il s’était avéré que ce tatouage était un signe distinctif de leur communauté et que l’inscription voulait simplement signifier : « Jésus Christ, le fils de Dieu ». Donc, il n’y avait pas plus de tricherie que de porter un médaillon de la sainte Vierge, un fer à cheval ou une touffe de poils de son ours porte-bonheur !
Et voilà que, passé minuit, dans un aéroport à Alexandrie, je me suis retrouvée plongée dans ces souvenirs, parce que ce génie précoce, cet Égyptien que l’Italie avait pris dans son équipe pour gagner quelques médailles, se trouvait devant moi. Disant mon prénom, il se pencha pour me prendre la main et la serrer vigoureusement.
– Isabelle, te souviens-tu de moi après tant d’années ?
– Mais oui, Pahor, je me souviens bien de toi, je me souviens de tout ! De tes récompenses surtout, puis de ton tatouage qui avait fait grand bruit aux Olympiades, de ta gentillesse aussi. Comment vas-tu ? Comment se fait-il que tu sois ici ?
– Je suis venu te chercher ! Je travaille à Senghor. J’ai tenu à venir personnellement te… réceptionner !
– Merci Pahor, cela fait plaisir de rencontrer un visage connu à l’étranger. Et tu parles parfaitement français maintenant !
– Oui, je me suis bien amélioré en vingt-cinq ans ! Comme dans d’autres choses d’ailleurs !
Pahor se mit à rire. Puis, il recula de quelques pas, me regarda intensément et son discours devint étrange. Il résonne encore dans ma tête et je ne parviens pas à lui trouver un sens.
– Isabelle, je pense que nos attentes seront comblées demain. Tu sembles absolument… adéquate ! Es-tu toujours aussi… mécréante ?
– Vos attentes ! Tu exagères ! Je viens seulement parler pendant quarante minutes de mes recherches récentes. Et mécréante, tu veux savoir si je crois en Dieu, c’est cela, Pahor ?
– Oui, en effet !
– Eh bien ! Si tu me poses cette question, c’est que tu te rappelles encore nos conversations enflammées à ce sujet dans le réfectoire à Belgrade. Je n’ai pas changé de conviction, je ne suis pas plus croyante qu’à l’époque ! J’ai même la certitude que notre misérable vie d’humain n’a pas d’avenir dans un au-delà bien utopique. Je ne peux adhérer qu’au raisonnement scientifique, et tu sais comme moi que la foi n’est que conviction personnelle. Il n’existe et il n’existera jamais de preuve de ses fondements externes présumés. Mais je vois que toi, tu es resté fidèle à tes croyances. Je vois que tu t’y es consacré, tu as même embrassé le sacerdoce !
– Oui, et avec bonheur ! Cette vie de… rigueur se marie bien aux exigences de la recherche en mathématiques. L’on peut parler de… mariage, n’est-ce pas ? Et toi, Isabelle, tu ne portes pas d’alliance ; tu as donc consacré ta vie à tes travaux, toi aussi ?
J’ai marqué un temps d’arrêt. Mon célibat est un sujet que je préfère éviter… J’ai trop de souvenirs que je préfère enfouir. Nous avions prévu de nous marier, Renaud et moi, lorsque j’aurais terminé mon doctorat. Mais il est décédé, il y a quinze ans, le lendemain de la défense de ma thèse, dans un accident de la route. Il a quitté la chaussée sur un pont et la voiture s’est écrasée sur la voie ferrée en contre-bas. Personne n’a jamais su expliquer comment cela s’est produit. Mon travail et la poursuite de mes recherches en analyse numérique ne m’ont pas permis de l’oublier, mais m’ont aidée à continuer à vivre.
– Oui, je n’ai pas eu la chance que je croyais mériter et je vis seule.
– Hypathia, me satisfacies, exsultabis et pendes !
– Pardon, Pahor ? Que dis-tu ?
– Ce n’est rien Isabelle, des mots d’accueil en latin, traditionnels dans les cérémonies d’accueil coptes. Viens, donnemoi ton sac ! Allons à la voiture qui nous attend.
J’ai eu l’impression que sa maîtrise du français, bien que déjà très correcte, n’était pas encore parfaite. Il avait hésité plusieurs fois sur certains mots; réceptionner, adéquate, mécréante, rigueur… De plus, ces mots rituels en latin m’ont perturbée. Je n’ai pas compris ce qu’ils peuvent signifier… C’est assez surprenant que des mots en latin soient devenus traditionnels chez les coptes ! Il faut que je demande à Pahor de me les expliquer. En fait, leur résonance m’a troublée…
Je savais, avant d’arriver, que l’aéroport de Borg El Arab se trouve à une quarantaine de kilomètres d’Alexandrie, à l’ouest, le long de la côte, et qu’il faudrait pas moins d’une heure pour arriver à destination. Le voyage avait été long, le vol était parti fort en retard. Installée à l’arrière du taxi à côté de Pahor, je n’ai pas pu m’empêcher de m’assoupir. Par cette nuit noire, rien à l’extérieur ne pouvait maintenir mon attention en éveil. Je n’ai ouvert les yeux qu’au moment où le taxi s’est arrêté dans une rue sombre, devant une porte. Pahor est sorti, a contourné le véhicule et est venu ouvrir ma portière.
– Nous sommes arrivés. Viens !
– C’est ici ? Il n’y a pas d’enseigne !
– Non, c’est un riad appartenant à l’Université. Nous y recevons nos conférenciers de marque. C’est moins anonyme et plus confortable qu’un hôtel, tu vas voir.
Dans l’obscurité, sans éclairage urbain, la maison m’a semblé très austère. Seul un croissant de lune fin comme un arc apportait une faible lumière. Trouant le mur oppressant de la façade, j’ai remarqué que la porte en bois est très travaillée et munie d’un marteau en métal représentant une tête de bélier. Mais aucune fenêtre ne perce le bâtiment. Ce riad est visiblement situé dans la partie ancienne de la ville, dans une rue étroite qui doit être fort animée en journée car, de l’autre côté, j’ai aperçu les enseignes d’une succession de petites échoppes.
Nous sommes entrés. L’aspect sévère de la bâtisse à l’extérieur contraste avec l’aménagement intérieur, chaleureux et coloré. Les
