Limites hors champ - Michel Francis Bureau - E-Book

Limites hors champ E-Book

Michel Francis Bureau

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Beschreibung

Disparitions, imagination d'un film, exploration de territoires surréalistes, aventures d'un verre de terre mutant, voyages d'une ville d'ailleurs... sont quelques un des thèmes abordés où des réalités inhabituelles se créent.

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Seitenzahl: 89

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Illustrations Michel Francis Bureau

Du même auteur sous le pseudo Anton Burlow

Aux editions Le manuscrit

www,manuscrit,com

Anges de chair, 2002

Amour hors temps, 2002

Sarah ou le kaleidoscope de mémoires, 2006

Sommaire

La belle du fond des bois,

Le cerveau de papier,

L’éveil,

Le palais oublié,

C'est du cinéma,

Le facteur d'illusion,

Disparition,

De la terre au ciel,

Orion,

La belle du fond des bois

Il était une fois une petite cabane au fond des bois où vivait une vieille femme. Le chemin pour y accéder était sombre, plein de boue et d'ornières profondes. A près de 500 m de chez elle les voitures devaient s'arrêter. Il fallait poursuivre à pied à travers un sentier envahi de ronces et de fougères. Puis enfin l'on découvrait sa maison au milieu d'une toute petite clairière. En fait seuls quelques mètres carrés étaient dégagés devant la porte d'entrée. Sur les autres façades, la végétation était extrêmement dense. Malgré tout cette zone de la forêt était plus claire et une belle lumière nimbait souvent cette pauvre demeure qui pouvait alors prendre les allures de quelque palais fantastique.

Fernand le mari de la vieille Aline, garde forestier, était mort quelques années plus tôt dans d'étranges circonstances. Les autorités départementales ayant jugé qu'il n'était pas nécessaire de nommer quelqu'un d'autre à sa place, avaient néanmoins accepté de laisser à la veuve l'usage de cette maison. Maison que j'ai traîtée de cabane du fait de son allure extrêmement rustique mais qui possédait tout le confort minimum : eau, électricité et un vieux téléphone noir en Bakélite où l'on pouvait capter de lointaines conversations de l'au delà simplement en le décrochant mais qui permettait aussi de donner et recevoir des appels téléphoniques plus habituels.

La dernière fois que j'étais passé voir Aline elle me sembla très fatiguée et son logis presque aussi délabré qu'elle. Les plantes qui couvraient certaines façades avaient commencé à pénétrer dans la maison et même à investir certains meubles. Et quand j'entrais dans la maison un spectacle étonnant s'offrit à moi. La vieille Aline était penchée sur une table couverte de feuilles vertes. La pièce était envahie de tout un maillage de lianes. Une grosse lampe de porcelaine à l'abat-jour ocre était suspendue en l'air par ces filins et diffusait une lumière jaune d'or. Il était parfois difficile d'extraire les assiettes du buffet sans porte, emmêlées dans de longues lianes sur lesquelles se dressaient des feuilles vigoureuses qui par endroits s'allongeaient nonchalamment dans les plats. Elle avait retiré les portes de tous les meubles car ils étaient ainsi plus faciles à ouvrir. En effet elle avait fini par renoncer à couper les branches de ces serpents végétaux. C'était inutile, disait elle, cela repoussait trop vite. Et puis en fin de compte elle ne détestait pas, même elle aimait ces plantes d'un amour un peu bizarre. Elle prétendait les comprendre. Pour saisir l'âme végétale me dit elle il fallait un peu dormir éveillé. Forme de transe particulière qu'elle avait acquise grâce à un long entraînement au contact de ces êtres. Les lianes, les feuilles se tendaient alors vers toi comme pour capter ta lumière intérieure. Après l'on était un peu épuisé mais si heureux. Elle aurait bien voulu leur donner plus, jusqu'à sa vie. Quand je dis donner sa vie précisons qu'elle n'avait aucune intention de mourir au profit de ces plantes. Non elle croyait qu'à force de pratique de ces transes particulière son âme deviendrait capable de transiter d'elle à la plante, deviendrait végétale avec une pensée végétale. Ce jour là elle m'avait offert une infusion de tilleul, puis nous avions joué aux dés. Elle me dit plusieurs fois que sa vie touchait à sa fin. Mais que son mari Fernand reviendrait la voir d'ici là. Je finis par lui dire "mais votre mari est mort". "Non il est parti" affirma t'elle. Il est vrai que 20 ans auparavant il avait été impossible de retrouver trace de son mari. On avait même soupçonné Aline de l'avoir tué puis découpé en morceaux ou brûlé et enfoui je ne sais où. Cependant les recherches de la gendarmerie n'avaient rien donné. A cette époque leur fils Jorge qui avait 20 ans vivait avec eux. Un jour il était revenu en courant à la maison. " Au secours, au secours ! Papa a eu un accident". "Quoi donc ? " demanda sa mère affolée. " Un arbre qui lui est tombé dessus". Aline téléphona aussitôt aux pompiers. Ceux ci arrivèrent 20 minutes plus tard. Sur les lieux où l'arbre s'était abattu ce n'est pas Fernand qu'ils trouvèrent mais un jeune homme visiblement mort.

"C'est lui, c'est lui" avait crié plusieurs fois Aline. Et Jorge pleurait qu'il ne comprenait rien; que c'était terrible. Mais Fernand avait alors 64 ans. Jorge avait il reconnu son père dans ce cadavre ? Il est vrai que le jeune homme lui ressemblait comme le déclara un des pompiers qui l'avait bien connu. Étrangement le jeune homme était à moitié nu, les vêtements déchirés par tout un réseau de lianes qui le maintenaient prisonnier. Il fut impossible de dégager le cadavre comme si les lianes non seulement le ligotaient mais par leurs extrémités multiples avaient pris racine dans sa chair. Les pompiers repartirent donc chercher du matériel. Jorge et sa mère ne désirant pas rester seuls dans cet endroit sinistre, retournèrent chez eux. Quand les pompiers revinrent avec les gendarmes, car un mort cela concerne la gendarmerie, le cadavre s'était volatilisé. Toutes les traces de pas autour de l'arbre abattu furent relevées. Certaines n'appartenaient à aucun de ceux qui étaient venus là. Il semblait donc bien que quelqu'un avait emporté le mort. Mais comment avait il fait en si peu de temps. Autre fait déroutant, l'enchevêtrement de la multitude des lianes, près de l'arbre n'était rompu nulle part. Jorge et sa mère qui étaient à quelques centaines de mètres de là dirent n'avoir rien entendu. Tout cela je l'avais lu dans les journaux et les rapports de gendarmerie car ami d'Aline je m'étais intéressé de près à l'affaire. J'étais même retourné sur les lieux le lendemain du drame. L'arbre abattu était toujours là avec son enchevêtrement de lianes et je perçus immédiatement quelque chose qui n'avait été noté nulle part. Comment dire, je ressentis très profondément douloureusement la présence d'une absence. Le réseau de lianes était comme une écriture autour du vide qui était la forme d'un corps. Le corps du jeune homme et/ou de Fernand j'imaginais. Quelques jours plus tard le parcours des lianes avait oublié cette absence.

Les gendarmes poursuivirent l'enquête quelques temps. Puis faute d'éléments supplémentaires l'affaire fut classée. Peu de temps après ce drame Jorge quitta la région. Aline resta seule au fond de ses bois.

Quand je l'avais quittée, ce soir où elle m'avait offert un tilleul, elle m'avait demandé de revenir la voir car elle voulait bien se souvenir de moi. Je le lui promis. "Mais ne tardez pas" avait elle rajouté. En fait pris par de nombreuses occupations je ne revins que plusieurs mois plus tard.

La maison était alors complètement investie par la végétation. J'eus du mal à ouvrir la porte emmêlée de branchages. La vieille Aline n'était nulle part. Soudain je poussai un cris car dans la salle de bains, parmi un fouillis inextricable de lianes je découvris le cadavre d'une jeune fille nue, d'une blancheur d'opale. L'étonnant était qu'aucune odeur de décomposition n'émanait de ce corps. Seulement un parfum d'humus et de plantes flottait dans l'air. Je vérifiai qu'elle était bien morte. Aucun souffle, nul battement de cœur, un corps rigide. Elle était si belle que malgré son état de cadavre évident, j'eus envie de l'embrasser. Heureusement, je me retins de cette envie absurde et malsaine. Et je me mis à pleurer, comme si elle avait été ma femme et que je venais de la perdre. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. J'étais inconsolable. J'aurais du agir. Aller avertir la police de ma découverte macabre. Je n'en fis rien. J'avais promis à la vieille Aline de séjourner quelques jours avec elle. Aujourd'hui son absence et la présence de cette morte ne justifiaient pas que je reste. Pourtant, je ne sais pourquoi, je désirais absolument coucher ici. Je me dégageai une place dans la chambre à l'aide de la scie et du sécateur que j'avais trouvé sur le dessus du poste de télévision. Puis j'ai extrait le matelas du lit pour le mettre par terre à l'endroit libre après l'avoir vigoureusement secoué. J'irais chercher mon sac de couchage dans le coffre de la voiture plus tard. En attendant j'allais faire un tour en forêt. Au retour, je me rendis compte que j'avais très faim. En fouillant dans divers placard je finis par trouver une boite de conserve de cassoulet. Les plaques électriques de la cuisine fonctionnaient encore. Je pu donc manger chaud. Puis j'allai me coucher, épuisé par toutes ces émotions.

Cette nuit, je rêvai de la jeune fille. Je rampais à travers les lianes pour l'atteindre. Parmi ce réseau végétal inextricable qui l'enserrait, des orchidées aux tons pastel bleu, violet, ocre, rose avaient éclos. Tout cela composait avec le corps nu de la belle un tableau au charme surnaturel. Cette fois je ne pus résister à l'envie de l'embrasser. C'était un cadavre et pourtant j'avais l'impression qu'elle dormait d'un profond sommeil. Et aussi je ressentis que je n'étais plus moi, de moins en moins moi. Je me perdais et devenais Fernand. Fernand jeune homme et elle était Aline. Et quand je joignis mes lèvres aux siennes une chaleur m'envahit et elle se mit à cillier des yeux. Je poussais un cri. Mais heureusement cela ne me réveilla pas. Sa bouche me dit "viens". J'étais terrorisé et en même temps subjugué. "Viens" répéta t'elle d'une voie douce et son corps commençait de bouger comme un bateau sur la mer de lianes parmi les corolles des orchidées. J'eus d'ailleurs l'impression que la végétation s'était écartée, avait dégagé son corps comme pour me l'offrir. Je me déshabillai. Elle continuait d'onduler, de pousser de petits cris de désir. Son corps avait rosi et ses seins semblaient avoir gonflé. Elle était terriblement désirable.

Lorsque je me réveillai bien plus tard j'étais toujours enlacé dans les multiples tentacules de cette belle plante, le corps encore parcouru de longues ondes de plaisir. Dans le monde végétal la jouissance des étreintes dure des temps incommensurables. Encore plus tard je crus sentir une odeur humaine, puis Aline se mit à crier de douleur et moi aussi car nous n'étions plus qu'un. Hurlement inaudible aux oreilles humaines mais l'on nous arrachait nos membres multiples.