Lykanthropia - Tome 1 - Frédéric Clément - E-Book

Lykanthropia - Tome 1 E-Book

Frédéric Clément

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Beschreibung

Les jumeaux Gaïus et Marcus, soldats romains issus d'une famille glorieuse, sont promis à d'innombrables aventures et combats, jusqu'au jour où une mission particulière risque de tout changer...

58 avant J.-C., la Guerre des Gaules débute. Deux frères légionnaires, Gaius et Marcus, s’engagent dans les armées de César pour une course effrénée à la gloire.
Confrontée à des guerriers plus coriaces que prévus, aussi furtifs que mystérieux, l’Armée Romaine désigne Gaius pour infiltrer les tribus gauloises
Il ne se doute pas que cette immersion dans une culture différente va révéler un terrible secret sur sa propre famille, et ouvrir à une destinée exceptionnelle, capable d’ébranler les fondements même du futur Empire Romain…

Ce roman, mêlant histoire et réalité, ravive la flamme et l'intérêt pour l'histoire humaine. Il nous transporte dans des siècles chargés d'aventures, de croyances et de traditions, fondements de notre société actuelle.

EXTRAIT

Le jour suivant, César ordonna à ses légions de se déployer dans la plaine de l’Ochsenfeld49, mais pour tromper Arioviste il ne fit sortir que ses troupes auxiliaires qu’il disposa devant le second camp. Le reste de la légion était en attente devant le premier camp, sur trois lignes. Le chef germain se laissa berner et sortit à son tour ses guerriers. Et bientôt la plaine fut traversée par le son terrifiant de milliers de pas cadencés, les deux armées marchant l’une vers l’autre. 35 000 Romains contre 70 000 Germains répartis en 7 tribus. Et pour éviter que ses hommes ne fuient le champ de bataille, Arioviste disposa ses chariots autour des siens, afin de leur barrer toute retraite.
Chacun attend le signal et une tension terrible est palpable dans les rangs. Il règne comme une ambiance de fin du monde, traversée par les quelques cris des corbeaux qui volent au-dessus de nous. Les auxiliaires, répartis en deux cohortes, font face aux guerriers Harudes50 et le spectacle de ces deux peuples barbares se toisant du regard n’est assurément pas banal. J’assiste pour la première fois à ce genre de scène. Jusque-là je n’avais pas eu vraiment l’occasion d’observer les auxiliaires, mais aujourd’hui je leur trouve un côté rassurant. Comme si leur expérience du combat peut nous aider à triompher de ces terrifiants Germains qu’on compare volontiers à des bêtes sauvages.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Je me suis plongée dans le livre, et me voilà en pleine bataille des Gaules, devant moi les gaulois et les romains qui se battent. Jules César sur son cheval… Bref j’ai adoré de me retrouver à cette époque ça m’a changé de mes cours d’histoire où on apprenait par cœur les dates, les lieux… Mais sans y être. " BlackReader sur Booknode

"En résumé, il s’agit d’une très bonne lecture, qui annonce une série que je suivrais avec plaisir, les sagas historiques de qualité se faisant plutôt rare." - Frédéric Clément sur Le Caribou Littéraire

"Bref, pour résumer mon avis : si vous aimez l'Histoire avec un grand H, allez-y les yeux fermés. C'est très bien écrit, fluide, on comprend tout ce qu'il se déroule, les schémas tactiques, etc. Si vous n'aimez pas trop l'Histoire mais que l'aventure vous tente, n'hésitez pas et surtout ne lâchez pas prise. Une fois que l'histoire du loup commence, c'est vraiment très très prenant. " Les Lectures de Mère Lin sur Mon instant livre

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marié, père de deux charmantes petites filles, Frédéric Clément est bibliothécaire et titulaire d’un master en Histoire contemporaine et moderne. Auteur passionné, il met ses connaissances au service de ses récits, mêlant événements réels, épiques et fantastiques. Lykanthropia n’est pas qu’une série, c’est une porte ouverte vers une autre histoire. Celle des hommes, mais aussi celle qu’on ne trouvera jamais dans les manuels…

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Seitenzahl: 601

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

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www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-01-9ISBN Numérique : 978-2-490522-02-6Dépôt légal : Août 2018

© Libre2Lire, 2018

Tome 1

TOUS LES CHEMINS NE MÈNENT PAS FORCÉMENT À ROME

Roman

Frédéric Clément

Introduction, ou de l’ébauche d’un projet

L’histoire humaine est vaste et parfois compliquée, mais elle est le reflet du chemin tortueux parcouru par l’Homme au travers des siècles. Celui-ci dut prendre des décisions qui l’amenèrent au travers des événements jusqu’à notre siècle. L’intérêt qui m’anime a toujours été de comprendre pourquoi et comment l’être humain s’est façonné au travers de son histoire pour parvenir là où nous en sommes. Connaître l’histoire c’est nous connaître. J’entends souvent la même remarque lorsque je parle des époques passées : « tout ceci est ennuyeux et poussiéreux ». Pourtant notre façon de penser, nos actes ne viennent pas du néant : ils sont le reflet d’une longue construction qui s’est déroulée au fur et à mesure des siècles.

De par ma formation d’historien, j’ai éprouvé le désir de transmettre cet amour de l’Histoire aux générations futures qui, hélas, ne manifestent que peu d’intérêt pour cette magnifique discipline. C’est ainsi qu’est né ce projet faramineux qui m’anime depuis ce premier volume des aventures de la famille Falerius et de son personnage central, Gaius. J’ai eu l’idée de rendre l’histoire abordable à tous au travers d’une épopée teintée de fantastique, ceci afin d’intéresser le plus grand nombre. Mêlant faits réels et imaginaires, mon but premier est de raviver la flamme de l’histoire humaine. Certes, il a fallu faire quelques concessions et trahir parfois la véracité des faits pour coller à mon scénario, mais la majorité du récit est historiquement authentique. Ces quelques falsifications seront toujours signalées en fin d’ouvrage afin de rétablir la vérité.

Laissez-vous guider par Gaius au travers de ces siècles chargés d’aventures magnifiques et imprégnez-vous de notre passé si riche. L’aventure commence.

Frédéric Clément

Chapitre 1 :Le baptême du feu

Juin 58 av. J.-C.

La cape rouge de mon frère Marcus volait dans le vent chaud du mois d'août, s'agitant au gré de sa course. Le glaive en bois dressé, il enjambait un petit muret et faisait signe à ses hommes de le suivre, d'un geste impérieux, tel un chef-né. Ainsi était mon jumeau. Dès son plus jeune âge il avait toujours pris l'ascendant sur ses compères de jeu, y compris moi, Gaius. À croire qu'il était né avec un gène de commandant, ce qui expliquait logiquement son ascension météorique au sein de la légion romaine.

Marcus se précipita au pied du mur qui délimitait la cour intérieure de la maison familiale et de sa voix autoritaire et assurée, il m’ordonna, ainsi qu’à Seylan de nous agenouiller. Ce que nous fîmes bien évidemment. Comment résister à tant de prestance ?

Seylan... Ce brave petit esclave gaulois qui était mon alter-ego, celui qui était de toutes nos guerres, de toutes nos invasions imaginaires. Seylan, le garçon blond comme les blés, fils de Mathilda, la femme à tout faire de la maison, celui qui parlait parfois une langue étrange quand il rêvait. Victime d'insomnies, je l’avais entendu lors de mes balades nocturnes dans les murs de notre gigantesque domus sise dans les beaux quartiers de Rome. Il murmurait d'incompréhensibles phrases dans son sommeil toujours agité. D'une voix forte, comme s'il psalmodiait, se remémorant un passé lointain, un passé où Seylan devait assurément courir dans les contrées d'une terre que je ne connaissais pas : la Gaule. Mon père, Antonius Falerius, grand général depuis fort longtemps (du moins aux yeux d'un enfant de 10 ans), m’avait bien parlé de ce territoire où vivaient des géants barbus et poilus, terrifiants guerriers armés de haches et d'épées si longues qu'elles pouvaient fendre un ennemi dans le sens de la longueur. Mais tout ceci n'était que paroles. Je ne connaissais alors que ce quartier de Rome que je fréquentais chaque jour, une infime partie d'une cité devenue tentaculaire.

« Le monde est vaste mon enfant » me répétait sans cesse Antonius. « Si vaste que jamais tu ne pourras le parcourir dans son ensemble ». Je n'avais aucune peine à le croire, mais à vrai dire je rêvais d'en découvrir ne serait-ce qu'un bout. Oui, j’avais faim de voyages, de longs périples dans des paysages nouveaux, de traversées à bord de bateaux racés construits pour affronter une mer impitoyable, de chevauchées extraordinaires dans des bois touffus et obscurs. J’étais un aventurier, je me sentais à l'étroit à Rome. C'était sans doute pour cela que j’ai fini par accepter de suivre mon frère au sein de la légion romaine. Du moins était-ce l’une des raisons de ce choix pour le moins curieux aux yeux de ceux qui me connaissaient.

La voix solennelle de mon père résonne à cet instant à mes oreilles : « Tu es un citoyen romain. Tu es issu d'une famille noble. Une valeureuse famille de soldats qui possède une histoire tout aussi héroïque. Tes ancêtres sont de grands personnages de notre glorieuse civilisation ».

Et en tant que tel, je n’ai pas le droit de fréquenter Seylan. Sauf pour lui donner des ordres. Tel est mon rôle. Je dois tenir mon rang. Un Falerius est né pour commander. Et se battre. « Tu seras soldat, mon fils. » Voilà encore ce que me déclarait mon père. Mais j’étais un enfant têtu. On ne me dictait pas ma conduite. C’est encore partiellement le cas aujourd’hui.

L’intonation étrange de la langue de Seylan. Voilà ce que je retiens aujourd’hui de mon compagnon. Cette intonation qui a le don de faire naître en moi une curieuse nostalgie, comme si ces sons inconnus me sont finalement familiers. Oui, parfois j’éprouve le sentiment d'avoir déjà entendu cette langue. Il y a longtemps. Mais cette langue ne se parle que parmi les esclaves.

J’ai continué à jouer avec Seylan, en cachette. Ou quand mon père s'absentait, ce qui arrivait fort heureusement très souvent. Marcus, pour sa part, a respecté la demande de notre géniteur, se montrant déjà entièrement dévoué à Papa. Mais il a eu le mérite de ne rien révéler de ma désobéissance.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

Une voix tonitruante me sort de ma léthargie. C'est Crassus, le porte-enseigne de la centurie, un grand gaillard costaud aux traits grossiers. Je tourne mon regard vers mes hommes qui attendent patiemment que leur optione1 leur donne l'ordre d'attaquer à leur tour. La légion romaine est un modèle de discipline. Il est donc formellement interdit de prendre une quelconque initiative personnelle, sous peine de se voir infliger une punition particulièrement dure. Tant que je ne leur dirai pas de se lancer à l'assaut, aucun de mes hommes ne le fera. Ce qui ne les empêche pas d'arborer un visage mêlé d'impatience et de surprise face à ma passivité. D'autant que les autres centuries se ruent depuis une bonne minute déjà sur les Helvètes totalement surpris par la soudaineté de notre attaque, là-bas, près des berges du fleuve Arar. Mais qu'attend donc leur supérieur ? A-t-il peur ? Est-il un pleutre ?

Tournant à présent mes yeux encore embués de doux souvenirs d'enfance vers ce spectacle impressionnant de légionnaires parfaitement alignés, si semblable à une implacable lame de fonds au rythme hypnotisant qui se rue vers ses ennemis, je suis obnubilé par ce qui est finalement ma première vraie bataille. Au-delà des Romains qui courent vers les barbares, j’entrevois les silhouettes des Helvètes massés sur leurs radeaux, tentant de traverser l'Arar, dans les premières lueurs d'une matinée qui s'annonce radieuse. Plus près, une quantité d'hommes qui me semble être innombrable attend son tour sur la rive. Et ce sont ces derniers que la légion a attaqué voilà quelques minutes. Le plan concocté par César est parfait : ils ne pourront pas s'en sortir. Leur défaite n'est qu'une question de temps.

Me reprenant, j’intime l'ordre à mes soldats de se précipiter à leur tour vers le fleuve. Rapidement la centurie rejoint la grève et en quelques secondes le combat commence. Arrivés en retard sur l’ennemi, ce qui leur a laissé le temps de se réorganiser, mes légionnaires finissent par profiter de la situation : les Helvètes se sont engouffrés dans la brèche laissée par l’absence de ma centurie. Ils leur tournent le dos, trop occupés à essayer de résister à la puissance de la charge des Romains. Cruelle erreur. D’une voix forte, j’enjoins mes hommes à resserrer les rangs et accélérer leur course. Le choc de l’assaut fait refluer les barbares, catapultés par les imposants boucliers des légionnaires. Plusieurs chutent et se font piétiner. Ceux qui parviennent à résister à l’impact sont taillés en pièce par les glaives qui s’agitent en tous sens.

Après quelques minutes de combat, les Helvètes refluent vers le fleuve, comprenant qu’ils ne pourront pas repousser cette marée humaine qui déferle sur eux. Effrayés, ils se jettent dans les eaux tranquilles de l’Arar et tentent de fuir la mêlée. Mais peu y parviennent. La charge de la légion est si soudaine et si puissante que beaucoup de guerriers sont tués avant de pouvoir esquisser le moindre geste.

Tandis qu’un centurion nous hurle de poursuivre l’assaut, les premiers éléments pénètrent à leur tour dans l’eau. Je m’assure que mes hommes sont toujours en formation et relaient l’ordre, suivant le mouvement. Bondissant à mon tour dans l’eau froide, je sais qu’à partir de ce moment commencent les choses sérieuses. Cet instant que j’ai tant attendu, tant craint aussi. À présent, la surprise est passée : nos adversaires sont prêts à en découdre et il va falloir affronter des hommes aguerris. J’essaie dans un premier temps de me frayer un chemin dans cette cohue de combattants qui s’entredéchirent pour ne pas mourir, à la fois excité par l'action et effrayé par la perspective de ce qui peut advenir de moi. Je peine à distinguer les deux camps. Ma vue se brouille, ma respiration s'emballe, faisant naître dans mon crâne une douleur terrible qui trouble mon ouïe, au point dès lors de ne percevoir plus que le souffle saccadé de mes poumons en feu. Qui est Romain ? Qui est Helvète ? Il n'y a que des corps qui s'emmêlent. Un tohu-bohu indéfinissable. Comprenant que si je ne me reprends pas très vite, je risque de m’exposer à un coup mortel, je m'efforce de secouer la tête de part et d'autre afin de remettre de l'ordre dans mes idées confuses. Alors mon rythme cardiaque se calme, les sons me parviennent à nouveau de manière audible, bruits d'épées qui s'entrechoquent, de coups sur les boucliers, de cris et de rugissements gutturaux. Et mes yeux voient clairement ce qui me menace : un géant roux fond sur moi, arborant une barbe épaisse et emplie d’un liquide poisseux. Ses muscles sont saillants et ses bras aussi larges que des troncs, décorés de tatouages monstrueux. Il fait partie de ceux qui ont résisté à la première charge et qui se sont repliés pour mieux reprendre le combat. Et maintenant le barbare fonce vers moi de toute la puissance de ses énormes jambes. Je me surprends à penser que jamais je n'ai vu pareille créature. Pour un peu il pourrait être assimilé à une monstruosité de la nature. Et le voir fendre les flots du fleuve est assurément peu encourageant. Néanmoins, je suis prêt à en découdre et, mobilisant le peu d'énergie qu’il me reste, je me secoue, une fois de plus.

Par instinct de survie, je parviens à éviter miraculeusement la hache qui fend l'air à quelques centimètres de mon oreille gauche, pour venir se ficher avec une violence inouïe dans mon bouclier. Ressentant une vive douleur dans l’épaule, par le fait du choc, j’esquisse une grimace de douleur, mais n’ai pas le temps de m’attarder sur ce qui finalement n’est qu’un événement mineur puisque je dois agir rapidement si j’entends ne pas trépasser sous le prochain coup de mon adversaire. Un coup qui ne devrait pas tarder à arriver. Pourtant le géant ne parvient pas à extraire sa hache de mon bouclier et dans un cri guttural il arrache la protection de mes mains, me tordant ainsi le bras. Je me remémore alors en un éclair ces centaines d’heures d’entrainement passées à reproduire inlassablement les mêmes gestes. D’un mouvement rapide et précis, je plante la pointe de mon glaive dans la gorge de l’Helvète. La première idée qui traverse mon esprit est que ma lame a rencontré l’écorce d’un chêne tant la peau du géant parait épaisse. La seconde est que je viens de tuer un homme et cela me fait frémir. Ça n’a rien d’enivrant, bien au contraire. Jouer à la guerre dans mon enfance ou mimer une bataille lors de ma formation militaire était une chose, mais faire passer quelqu’un de vie à trépas en est une autre. Désormais je sais que je vais devoir vivre avec la vision de ce géant les mains plaquées sur sa gorge, ne parvenant pas à stopper le flot bouillonnant du sang qui filtre entre ses doigts et qui le rapproche seconde après seconde d’une fin inéluctable. Et que dire de son regard auparavant empli de haine, désormais habité par l’effroi ? Petit à petit je peux lire la tristesse dans ses yeux bleus comme l’azur, une tristesse incommensurable qui traduit tout ce qu’il peut ressentir. Ce soir le géant ne rentrera pas chez lui victorieux. Pire, il ne rentrera pas du tout. Sa femme, ses enfants l’attendront, mais personne ne viendra. Le soleil se couchera lentement sur le toit de leur chaumière, alors qu’ils espèrent encore. Peut-être est-il seulement blessé. Peut-être a-t-il de la peine à marcher. Mais les heures passeront. Et ils comprendront que tout est fini. Sa tristesse sera alors la leur et il faudra beaucoup de temps avant qu’ils ne sortent de ce cercle infernal.

Je resserre ma poigne sur mon glaive, me disant que je suis bien démuni sans bouclier, mais je m’efforce de me redonner du courage en poussant un cri. Avant même que je ne puisse avancer, je me retrouve face un nouvel adversaire : un être tout aussi hirsute que le premier, coiffé d’un casque, orné de peintures de guerre sur le visage. Nous toisant quelques secondes, scrutant le moindre indice permettant de déterminer qui va porter le premier coup, nous nous campons sur nos jambes, l’eau froide du fleuve semblant transpercer notre peau. Tout à coup l’Helvète fait tournoyer sa terrifiante épée et se lance à l’assaut, dans un cri terrifiant. Je pare ce premier coup avec facilité, le métal de nos armes provoquant un bruit bien caractéristique et, reproduisant fidèlement ce que j’ai appris à l’entraînement, je repousse mon adversaire de l’autre main. Ce dernier, déséquilibré, manque de chuter dans l’Arar et visiblement agacé par ce fait, il se relance immédiatement vers moi. Mais cet empressement irréfléchi cause sa perte, car en une fraction de secondes, je comprends qu’il s’agit là d’une opportunité à ne pas manquer : tout en évitant l’épée qui virevolte au-dessus de ma tête, je porte à mon tour une attaque, un coup rapide sur la droite, en direction du bras de l’Helvète. Le résultat est au-delà de toutes mes espérances, puisque le métal affuté de mon glaive pénètre la chair du barbare, lui sectionnant l’avant-bras. L’homme hurle instantanément, jetant un regard terrifié sur ce qui lui reste de son membre. Le sang coule de manière ininterrompue, rendant la scène plus insoutenable encore. Mais je m’efforce d’ignorer ses atroces cris de douleur pour ne plus avoir à supporter la vision de ce que je viens de provoquer avec une facilité qui me déconcerte. Et je me rus plus avant dans le fleuve, laissant le malheureux derrière moi.

À présent l’eau m’arrive aux genoux et progresser sur ce sol argileux et peu stable devient plus dur. D’ailleurs il n’y a plus beaucoup d’adversaires à partir de ce point : seuls les Helvètes massés sur les radeaux et qui descendent un à un de leurs embarcations pour venir porter secours à leurs compères se trouvent devant moi. Lutter contre autant d’hommes est une pure folie, alors je me retourne, me disant que je dispose encore d’un peu de temps avant que ceux-là parviennent jusqu’à moi et me met en quête d’un autre ennemi à terrasser. Distinguant une nouvelle cible qui se rue sur l’un de mes légionnaires, je bondis et plante mon glaive dans son dos, les deux mains sur le manche de l’arme afin de provoquer un maximum de dégâts. Emporté par l’ivresse du combat, je me sens flotter dans les airs, emporté à mille lieux de là. Mon esprit quitte littéralement mon enveloppe charnelle rendue tremblante par l’excitation. Ignorant le regard reconnaissant du soldat à qui je viens de sauver la vie, je retire machinalement mon épée du corps inerte de l’Helvète qui git dans le fleuve, un rictus machiavélique déformant mes traits. N’importe qui serait terrorisé par ce visage torturé. Je suis devenu un autre homme.

Ce sont les hurlements dans mon dos qui me permettent de reprendre contact avec la réalité. Me retournant avec une lenteur inquiétante toutefois, je vois approcher un autre barbare. À vrai dire, ils sont plusieurs. Des centaines. Mais seul l’un d’entre eux attire mon attention : un petit être malingre qui se trouve à deux mètres de ma personne. Presqu’un enfant, un adolescent assurément. Les deux nattes savamment tressées qu’il porte en guise de coiffure s’agitent sur son visage poupin, dansant au rythme de sa cavalcade. Peinant à progresser dans les flots du fleuve, suant à grosses gouttes, il pointe une lourde épée vers moi, tenant un petit bouclier en osier dans l’autre main. Vêtu de traditionnelles braies et d’une tunique écarlate, il semble flotter dans son costume trop large. Pour un peu, il serait aisément imaginable qu’il a emprunté l’une des parures de guerre de son père. Son visage est tendu par la rage, ses yeux bleus tressautent dans leurs orbites, sa bouche affiche un rictus de haine qui tend davantage vers le comique tant il parait peu crédible. Et que dire de cette lueur de peur qui brille au fond de ses pupilles ? Il est évident que l’adolescent ne se sent pas vraiment à sa place sur ce champ de bataille. Mais il doit prouver aux autres qu’il est un guerrier, qu’il est un homme aussi. J’ai également connu cette période de l’existence, ce moment où le jeune veut se montrer plus vieux qu’il ne l’est, reproduisant les actions de ses aînés, maladroitement. Pas encore adulte, plus tout à fait enfant, il se doit de démontrer et surtout laisser s’exprimer la virilité qui sommeille en lui. Au fond je le plains, parce que pour ma part je n’ai pas eu à partir en guerre alors que je n’étais qu’un garçon. Mon adolescence je l’ai passée auprès des miens, dans le confort de notre domus, à Rome. L’Helvète est au milieu de guerriers expérimentés qui doivent sûrement l’observer, le juger aussi, en plein cœur d’une bataille sanglante. Du résultat de son duel avec les Romains va dépendre la suite de son existence. Soit il triomphe et passe directement du statut d’adolescent à celui d’adulte, soit il trépasse. Il n’y a pas d’autre issue possible.

Je ne peux pas me permettre de plaindre ce garçon. S’il souhaitait avoir la vie sauve, il n’avait qu’à fuir loin et laisser les grands se charger de la sale besogne. Ici il ne simule pas la guerre, il en fait partie intégrante.

— Bienvenu dans le monde des adultes, Petit Homme.

Et avant même que l’adolescent ne puisse comprendre quoi que ce soit, il s’empale sur le glaive que j’ai pointé sur sa course. Tombant alors de tout son poids sur moi, le jeune Helvète m’emporte sous l’eau, luttant avec la dernière énergie du désespoir, tel un animal poussé dans ses retranchements ultimes. L’adolescent ne veut pas trépasser. Non, il est trop tôt. Agrippés l’un à l’autre, nous nous débattons sous les flots obscurs de l’Arar, manquant rapidement d’air, soulevant la vase autour de nous, ce qui a pour effet de rendre notre vision plus trouble encore. Ne lâchant pas ma prise sur mon arme et l’enfonçant plus profondément encore, j’espère que le jeune guerrier va rapidement perdre ses forces et que je pourrai dès lors me dégager de cette lutte mortelle. Parce que mon armure commence très sérieusement à m’alourdir. Mais bien au contraire, l’adolescent redouble de vigueur, s’accrochant de ses petites mains à mon cou, cherchant à m’étrangler. L’oxygène ne passe plus qu’avec difficulté dans mes narines. Si je ne sors pas rapidement la tête de cette eau opaque je vais mourir noyé. Paniquant, je me débats tant et plus, frappant de mon autre main le corps de mon ennemi, mais sans grand résultat vu la lenteur de mon geste, retenu par le courant. Alors je cherche à prendre appui sur le fond vaseux du fleuve, pour me projeter vers cette lumière source de vie qui pointe au-dessus de ma tête. Hélas mes pieds glissent dans la fange. Soudain des coups sourds résonnent autour de moi et je vois un sabot se poser à quelques centimètres seulement de mes yeux. Ma situation est désormais critique : au beau milieu d’une charge de cavalerie, je risque bien de finir piétiné. Fermant les yeux pour ne pas voir l’inévitable, lâchant ma prise, les secondes me semblent durer des heures. D’un coup sec je m’éloigne de mon ennemi, laissant mon arme derrière moi. Aujourd’hui les dieux sont de mon côté. Les chevaux passent sans même me toucher. Instinctivement je me jette vers le haut, vers ce ciel qui n’est plus qu’une vague lueur blafarde tant ma vue est trouble. Je ne sais même pas si je parviendrai à la rejoindre. Parce que mes forces m’abandonnent et que mon corps tout entier parait soudainement si fatigué. Je ne souhaite qu’une chose : dormir et m’en aller loin, très loin de ce maudit champ de bataille.

L’air frais me sort de cette torpeur. Un air synonyme de vie qui caresse agréablement mon visage. Longtemps je demeure prostré dans cette eau qui m’emprisonne, les yeux fermés, un sourire sur les lèvres, goûtant avec une joie non feinte à la douce chaleur du soleil qui brille dans un ciel sans nuages. Qu’il est bon de se sentir vivant. Qu’il est bon de respirer, de laisser l’oxygène emplir mes poumons et de l’exhaler ensuite lentement, afin de profiter de chaque bouffée. Des oiseaux passent dans mon champ de vision, en une formation parfaite qui n’est pas sans rappeler celle de ma légion. Ma chère légion. Ma nouvelle famille.

Une clameur me fait sursauter. Des cris, des exclamations teintées de joie. C’est un bon présage. Reprenant pied, je pose mes sandales dans la vase et entreprend de me relever. Epuisé, je m’exécute avec peine, l’eau dégoulinant de mon armure. Peu à peu je reprends contact avec le monde qui m’entoure. La bataille semble être terminée et les reliques du combat sont visibles un peu partout : des corps flottent dans une eau rendue rouge par le sang, la plupart horriblement mutilés. Des armes, des boucliers, des bouts de vêtements jonchent la berge. Et au milieu de ce fatras des soldats romains, hilares, fêtent leur grandiose victoire, le glaive levé, le visage réjoui, hurlant leur joie d’avoir terrassé l’ennemi. Au loin les Helvètes fuient pour regagner les bois sis de l’autre côté du fleuve, dans le plus grand désordre. Les cavaliers qui se sont lancés à leurs trousses reviennent, magnifiques guerriers juchés sur de nobles destriers aux muscles saillants et dégoulinants d’eau, en une formation en triangle tout simplement parfaite. Ces hommes inspirent le respect et je leur trouve des allures de seigneurs. Je les ai toujours enviés. Oui, je me vois bien monter un de ces splendides chevaux, le glaive pointé vers le ciel, la tête droite, le regard dur. Rien à voir avec ces légionnaires poussiéreux qui marchent tant et plus sur des chemins de terre. La cavalerie est assurément l’arme la plus noble de cette armée : ce n’est pas pour rien que les généraux se déplacent toujours à cheval.

Reprenant mon souffle, le corps encore agité par quelques tremblements dus aux effets conjugués de la nervosité et de l’adrénaline, je soupire et me met en quête de mon glaive. Je le retrouve, toujours planté dans la poitrine du jeune Helvète remonté à la surface. Ignorant son visage à jamais défiguré par la grimace de la mort et le corps fracassé par les sabots des chevaux, j’extrais mon arme d’un coup sec et la positionne dans mon fourreau. C’est alors qu’un cavalier s’arrête juste devant moi. Une voix amusée résonne à mes oreilles :

—  Tu te prends pour un poisson, Gaius ?

C’est mon frère, Marcus. Souriant à mon tour, je relève lentement la tête et sans même murmurer la moindre parole, j’agrippe la jambe de mon compagnon de toujours. D’un coup sec, je le désarçonne de son destrier. Tombant avec fracas dans l’eau, ce dernier se relève d’un bond, surpris, visiblement peu enchanté par cette farce de très mauvais goût. Marcus est général et ce que je viens de lui faire subir, peut être assimilé à une agression. La sanction risque d’être terrible. Mais nous sommes jumeaux. Nous avons tout partagé depuis notre plus jeune âge. Nous ne formons qu’une seule et même personne. C’est sans doute cela qui explique la réaction instinctive de Marcus : me prenant dans ses bras, il m’assène une bonne bourrade dans le dos. Il éclate d’un rire communicatif et m’emmène ensuite vers la berge, bras dessus, bras dessous, sous le regard amusé des légionnaires. La journée s’annonce décidément sous les meilleurs auspices.

Chapitre 2 :Jules César

Juin 58 av. J.-C.

Antonius Falerius prend l’air sur la terrasse de sa domus. Une coupe de vin dans la main, il sourit, admirant la vaste étendue de bâtiments qui s’affiche devant ses yeux goguenards. Il a de quoi être fier de sa réussite. Et en ce jour, ses fils suivent ses pas. Il n’aura de cesse de bénir les dieux de lui avoir donné l’opportunité d’acquérir de si beaux bébés. Oui, l’Helvétie a décidément une saveur agréable pour lui. C’est là que tout a commencé et c’est là que tout va débuter pour ses ouailles.

— Tu vois, mon cher Leonidas, Marcus et Gaius vont entrer dans l’histoire, dit-il à l’adresse d’un homme au physique agréable, bien bâti et qui a pour particularité de porter des cheveux longs tressés. Ils sont aux côtés du plus grand des conquérants. Après Alexandre le Grand, bien sûr. Jules César est celui qu’il fallait pour la République.
— C’est certain, réplique l’inconnu d’une voix grave qui inspire le respect. Ce n’est pas innocent si je le sers. Je l’ai vu grandir et il n’a pas fini de gravir les échelons de la gloire.
— Je le connais encore mieux que toi, reprend Antonius en se retournant, souriant toujours. N’oublie pas que nous avons été compagnons d’arme et que je suis l’un de ses meilleurs amis. C’est moi qui lui ai conseillé de jouer sur la peur engendrée par Brennus pour lancer sa campagne gauloise2. Nous savons pourtant tous deux que la raison réelle de cette guerre est toute autre : il s’agit pour notre nouveau consul d’asseoir son prestige et se forger une image de grand général.

Leonidas Zacharias ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel. Le vieux croit tout connaître, il est pourtant bien loin de la vérité. Le seul qui soit à même de parler de César est devant lui. Parce que Leonidas Zacharias n’a pas menti : il a bel et bien vu Caius Julius César grandir. Certes il n’était pas présent dans son foyer le jour de sa naissance, le 13 du mois Quinctilis 101 ou 100 avant Jésus-Christ3. Tout simplement parce que cet enfant n’avait encore aucune valeur particulière : sa famille était certes patricienne4, mais n’était que d'une importance mineure puisque ses descendants n'avaient exercé que quelques consulats5. De plus le jeune Caius avait grandi dans une maison du bas quartier de Subure, de mauvaise réputation. Cependant il avait reçu une très bonne éducation de son père, Caius Julius Caesar III et de sa mère Aurelia Cotta, également d'origine patricienne6. Pratiquant assidûment le latin, il excellait aussi dans les relations en société : César maîtrisait parfaitement l’art du savoir-vivre et était éloquent. Des professeurs particuliers lui apprirent à lire, à écrire et à compter. À douze ans, Caius étudia la littérature latine et grecque.

En 85 avant Jésus-Christ, son père, alors prêteur7, décéda subitement, un matin alors qu'il se chaussait. Caius n'était alors âgé que de quinze ans. Sa mère, incarnant parfaitement l'image de la matrone romaine qui se dévouait corps et âme pour ses enfants et en particulier pour le jeune Caius, refusa de se remarier et vécut avec ce dernier. À partir de seize ans, les études de Caius furent orientées afin qu'il puisse suivre la voie de son père dans la politique. Il apprit donc à s'exprimer en public et se consacra en particulier à l’étude de la rhétorique. Mais Caius reçut aussi une formation militaire : comme tout membre du patriciat, il apprit les techniques de combat, la tactique et la stratégie. Parfait athlète, il était aussi un cavalier émérite et un bon nageur.

En 86 avant Jésus-Christ, la famille Julii fut confrontée aux troubles politiques qui secouaient la République. Les nouveaux territoires conquis restaient instables et les inégalités entre les riches et les pauvres ne cessaient de se creuser. Deux tendances s'opposèrent alors : le parti populaire8 qui préconisait une distribution des terres aux classes plus pauvres et davantage de pouvoir aux provinciaux et le parti aristocratique9 qui, comme son nom l'indiquait, protégeait les privilèges des plus riches et plaçait le Sénat10 au centre de la République.

La famille Julii était liée à Marius11, chef du parti populaire, qui mourut cette année-là. Sylla, leader du parti aristocratique était alors seul maître à Rome. Cela allait durer jusqu'en 79 avant Jésus-Christ. Les combats de rue entre les deux factions étaient monnaie courante. Il s'agissait de la Première Guerre civile.

En 84 avant Jésus-Christ, Caius fut choisi pour remplir la fonction de Flamen Dialis12. Mais en 82 avant Jésus-Christ, les légions de Sylla remportaient une victoire importante aux portes de Rome et une véritable chasse à l'homme allait alors se dérouler contre le camp adverse. Si Caius entendait s'attirer les bonnes grâces des nouveaux maîtres de Rome, il devait se faire bien voir de ces derniers. Sylla exigea de lui qu’il divorce de son épouse, ce qui serait un signe très clair de renonciation au parti populaire. Il refusa et dut se cacher. De puissants protecteurs, dont son oncle Aurelius Cotta, parvinrent à persuader Sylla d'abandonner sa traque. Mais ce dernier avait toutefois bloqué sa nomination en tant que Flamen Dialis. Caius décida donc de quitter Rome et s’enrôla dans l'armée en rejoignant le préteur Marcus Minucius Thermus en Asie. Antonius Falerius, le père de Marcus et de Gaius était l'un de ses compagnons d'arme. Lors de la prise de Mytilène, César fut décoré de la couronne civique, la plus glorieuse des médailles pour avoir sauvé la vie d'un concitoyen qui se trouvait être Antonius Falerius. Ce dernier fut dès lors son plus fidèle défenseur et ami. Après avoir servi en Cilicie13, Caius fut démobilisé.

En 79 avant Jésus-Christ, il demeura encore quelques temps en Asie et perfectionna son grec. De retour à Rome, il débuta sa vie publique. Et il le fit de fort belle manière, en attaquant en justice le proconsul Gnaeus Cornelius Dolabella, l'accusant de concussion14. Mais malgré son éloquence et des témoins à charge nombreux, il ne parvint pas à faire condamner Dolabella qui fut acquitté. César tenta une seconde attaque, contre Gaius Antonius Hybrida pour diverses exactions. Hélas, une fois encore, l’accusé fut sauvé par l'intervention de tribuns de la plèbe15.

César poursuivit le cursus honorum16 traditionnel. Membre du parti populaire, il fut élu questeur en 69 avant Jésus-Christ17 et se rapprocha de Pompée qui dominait la vie politique de Rome depuis la mort de Sylla. Ce dernier était l'actuel consul. Développant activement ses relations, César dépensa énormément d'argent en réceptions et noua peu à peu un cercle d'amis important. Sachant se faire apprécier du peuple, il rétablit le pouvoir des tribuns de la plèbe et, en tant qu'organisateur des jeux, il mit sur pied de spectaculaires combats de gladiateurs pour les habitants de Rome. Parallèlement, il poursuivit son activité judiciaire en s'en prenant aux anciens partisans de Sylla : Lucius Liscius et Lucius Bellienus furent par exemple condamnés pour avoir été payés afin de ramener la tête des proscrits lors de la Première Guerre civile.

En 63 avant Jésus-Christ, César fut élu au titre de Pontifex Maximus18 grâce à une campagne financée par Crassus, considéré comme l'homme le plus riche de Rome, ancien fidèle de Sylla et surtout consul19. Mais malgré ces fonds, César dépensait sans compter et contractait de nombreuses dettes. Sa carrière politique se poursuivit néanmoins de fort belle manière avec la fonction de préteur urbain. C'est alors que survinrent ce que les historiographes nomment la Conjuration de Catilina20. César ne fit rien pour l'empêcher et fut même soupçonné de connivence : lors du vote au Sénat sur le sort des complices de Catilina, il s'opposa à ce qu'on les exécute immédiatement, proposant au contraire qu'ils soient emprisonnés. César fut dès lors considéré comme potentiellement dangereux et envoyé en Espagne, avec la fonction de propréteur21, ruiné qui plus est par les dépenses inconsidérées faites tout au long de sa carrière politique.

C'est à cette période de sa vie qu'il se forgea une image de grand stratège, menant une offensive contre les peuples ibères encore insoumis. Puis il revint à Rome, auréolé d’un tout nouveau statut de vainqueur qui lui permit de briguer le consulat. Mais les préparatifs de son triomphe furent quelque peu ternis par le fait de devoir stationner hors de la ville22: afin de poser sa candidature dans les délais, il devait être présent à Rome. César déposa donc une demande de dérogation, demande qui ne sera jamais traitée à temps à cause de palabres infinies au Sénat. Il décida en conséquence d’annuler son triomphe afin de privilégier ce qui lui tenait le plus à cœur : le consulat. C’est à ce moment que Leonidas Zacharias se rapprocha de lui.

L’homme le plus en vue à Rome à cette époque était aussi celui qui allait devenir l’ami, puis l’ennemi le plus acharné, de Jules César : Pompée. Auréolé de sa victoire en Orient contre le roi Mithridate VI Eupator, il venait cependant de subir un camouflet : alors qu’il avait demandé au Sénat des terres pour ses troupes victorieuses, principe traditionnel après une campagne victorieuse, les politiciens lui avaient refusé cet avantage. César profita de la déception de Pompée pour le rapprocher de Crassus et former le premier triumvirat de la République. Au terme d’un accord secret ils se promirent de ne réaliser aucune action nuisible à l’un des trois. Cette alliance allait par la suite encore être renforcée quand César donna sa fille Julia en mariage à Pompée.

Une nouvelle fois Crassus finança la campagne de César et en 59 avant Jésus-Christ, il fut élu consul avec le conservateur Marcus Calpurnius Bibulus auquel il ne laissa qu’un semblant d’autorité. Dans un premier temps, Bibulus essaya de faire obstruction au pouvoir de César, mais il fut chassé du Forum lors de la promulgation d’une loi agraire. Désormais César gouvernait seul. Défendant les intérêts de Pompée et ceux des populares, il plaça le Sénat sous le contrôle de l’opinion publique en faisant publier le compte rendu des séances. Fin stratège, il épousa Calpurnia, fille de Calpurnius Pison qui avait été désigné consul pour l’année suivante, s’assurant ainsi une future protection politique. Il s’allia également à Clodius Pulcher en lui permettant de troquer son rang de patricien pour celui de plébéien et donc de pouvoir postuler à l’élection de tribun de la plèbe : par la suite Pulcher allait devenir l’un des plus ardents défenseurs de César alors que ce dernier guerroyait en Gaule.

Mais César voyait plus loin. Normalement le Sénat prolongeait le mandat d’un consul par le proconsulat d’une province pour une durée d’un an. L’homme en voulait davantage. Il contourna donc cette règle avec l’aide du tribun de la plèbe actuel, Publius Vatinius, et fit voter par le peuple un plébiscite qui lui confiait deux provinces pour une durée de cinq ans, à savoir la Gaule cisalpine et l’Illyrie. Sans oublier le commandement de trois légions. Pour sauver les apparences, le Sénat lui accorda en plus la Gaule transalpine et une quatrième légion, question de démontrer que César n’était pas le seul à distribuer les honneurs. Désirant retrouver une stabilité financière et avide de gloire, César décida alors d’achever la conquête des Gaules.

Il connaissait parfaitement la faiblesse des Gaulois : ils étaient divisés. Certains souhaitaient la liberté, d’autres étaient alliés de Rome. Il fallait en profiter. En 58 avant Jésus-Christ, César fut donc notamment chargé de la protection de la Gaule transalpine23. Pour ce faire, il avait sous ses ordres plus de cinquante mille légionnaires, dont les deux frères Falerius. Mais il lui manquait un bon prétexte pour attaquer des peuples pour l’instant pacifiques. Il allait lui être fourni par les Helvètes24 qui décidèrent en 58 avant Jésus-Christ de se lancer dans une migration soudaine en direction des régions occidentales de la Gaule. Soumis à une forte pression démographique résultant de la poussée des Suèves dans le sud-ouest de la Germanie, les Helvètes, accompagnés d’autres peuples25, brûlèrent leurs villes et villages pour ne rien laisser aux Germains et surtout n’avoir aucune raison de renoncer à leur projet. Les Santons avaient accepté de les héberger et projetaient même de les installer à l’embouchure de la Gironde. Ce trajet signifiait que les Helvètes allaient devoir traverser la Gaule transalpine et cela César ne pouvait l’accepter, d’autant que les Allobroges qui vivaient dans cette région seraient susceptibles de se révolter contre l’autorité de Rome face à une telle masse de personnes passant sur leurs terres. L’autre danger résidait dans les Germains susceptibles de s’emparer de l’ancien territoire des Helvètes, se rapprochant davantage de leurs ennemis romains.

— C’est amusant de retrouver Divico26 à la tête des Helvètes, déclare Antonius avant de boire avec délice un peu de ce vin parfumé qu’il faisait spécialement venir des meilleurs vignobles de la République. Quelle coïncidence, n’est-ce pas ?
— Ce sont les hasards de l’Histoire, voilà tout, répond son interlocuteur en haussant les épaules. Il n’était même pas celui que les Helvètes avaient choisi pour chef. C’était Orgétorix qui devait diriger leur entreprise et dénicher des alliés en Gaule. Mais il s’est tourné vers le Séquane Casticos et l’Eduen Dumnorix27. Et comme tous trois sont des êtres bouffis d’orgueil et d’ambitions, ils ont projeté de conquérir l’ensemble de la Gaule. Ils se sont toujours prétendus être les chefs des trois peuples les plus puissants. Mais Orgétorix a été découvert par les siens et il s’est suicidé dans sa prison. Les Helvètes se sont alors rabattus sur Divico.
— Te connaissant, cela ne m’étonnerait qu’à moitié que tu sois responsable de cette révélation subite des plans de ces trois crapules, plaisante Antonius en lançant un regard complice à Zacharias.
— Et pourquoi cela ? s’offusque-t-il. Il n’était même pas partisan de cette idée de migration.
— Justement pour fournir une belle cible de choix à César. Un chef peu motivé a tendance à se montrer beaucoup moins bien préparé.
— Bien au contraire, je n’avais aucun intérêt à donner une bête malade à un lion. Pour qu’il se transcende autant lui fournir une proie de choix, conclue Leonidas Zacharias sur un ton sec.

Partant le 28 mars, un impressionnant convoi d’hommes, de chariots, de bêtes s’était donc mis en route. Immédiatement informés de leur intentions, Jules César et Titus Labenius, son général, s’étaient précipités en Gaule transalpine depuis Rome et étaient parvenus à Genua28 début avril. La première action du proconsul avait été de faire détruire le pont de Genua sur le Rhône afin de rendre plus difficile la traversée du fleuve.

Pendant ce temps, en Gaule transalpine, des troupes étaient enrôlées, ainsi que des auxiliaires alliés. Trois légions d’Aquilée les rejoignirent29 et deux furent formées en Gaule cisalpine30. César ne pouvait compter pour le moment que sur une seule légion : la X. C’était bien peu face à 368 000 personnes en train de migrer31. Mais fort heureusement les Helvètes n’avaient aucune intention belliqueuse : ce qu’ils souhaitaient c’était pouvoir passer sans encombre à travers la Gaule transalpine. Envoyant donc des ambassadeurs à César, dont Divico, ces derniers demandèrent son approbation. Le proconsul essaya de gagner du temps : il leur rétorqua qu’il réservait sa réponse jusqu’au 13 avril, date à laquelle il espérait bien que les travaux visant à construire un mur haut de cinq mètres et long de vingt-huit kilomètres du Lac Léman au Jura seraient terminés. Son but : interdire le passage aux Helvètes qui se briseraient face à cet obstacle et les nombreuses garnisons massés dans des forts tout autour de la muraille.

Le 13 avril les ambassadeurs revinrent et César leur refusa l’accès. Les Helvètes tentèrent tout de même de passer par le pays Séquane qui constituait un long chemin difficile entre le Jura et le Rhône. Ils atteignirent le territoire Eduens, et aux dires de ces derniers, saccagèrent leurs terres. Appelé à l’aide par ces alliés de Rome, César se mit en marche avec cinq légions et harcela l’arrière-garde helvète durant de longs jours. Mais aucune vraie confrontation n’eut lieu. Puis, apprenant que les barbares traversaient l’Arar début juin, César chargea Labienus de prendre des hommes afin de les attaquer. À la tête des VIIe, VIIIe et IXe légions, il tomba donc par surprise sur l’arrière-garde helvète, constituée des Tigurins32. À noter que cela faisait plus de 20 jours qu’ils traversaient le fleuve, par la faute d’un convoi gigantesque de 15 à 20 kilomètres de long. Après ce combat qui décima une partie des armées de Divico, le proconsul fit construire un pont sur l’Arar afin de continuer sa poursuite. Par la suite, le chef Helvète essaya à nouveau de négocier avec Jules César : il accepta les terres que le proconsul leur cédait en échange de la paix. Mais quand César demanda des otages, ainsi que la réparation des dégâts causés aux Eduens, Divico lui rétorqua : « Les Helvètes ne donnent pas d’otages. Ils en font. ». Tout était dit.

— Levons nos verres au succès de cette campagne et qu’elle soit prolifique pour mes fils, reprend Antonius Falerius. Je compte sur toi pour veiller sur eux comme tu l’as toujours fait. De mon côté je veillerai sur nos intérêts communs, ici, à Rome.

Leonidas Zacharias accepte de trinquer avec le vieux général, mais non sans se dire que celui-ci commence très sérieusement à l’agacer. Ils ont bien été alliés par le passé, ils ont même fomenté un plan odieux en Helvétie, mais il ne se sent plus lié à ce qu’il considère comme un moustique néfaste qui n’a de cesse de tourner autour de lui. Il se croit le chef. Il pense diriger la République en secret. Il n’est qu’un rouage inconscient d’un système beaucoup plus vaste tenu depuis la nuit des temps par le Conseil des loups. Et Leonidas Zacharias en est le maître.

Chapitre 3 :De vrais amis

58 av. J.-C.

Après avoir traversé l’Arar, l’armée se remit en route, poursuivant sa chasse. Chargés comme des mules, les légionnaires progressaient rapidement, habitués à ces marches de plus de 30 kilomètres par jour. Le paquetage était pourtant contraignant et pesait pas moins de 40 kilos. Se composant d’un sac en cuir et d’une sacoche dans lesquels étaient rangés les effets personnels33, des vêtements, un sac en filet pour la ration journalière, des récipients en bronze pour boire et manger, ainsi que des outils répartis entre les membres d’une même chambrée, sans compter les armes, l’ensemble était toutefois bien équilibré.

Marchant selon un ordre précis, la légion était disposée en groupes à intervalles réguliers. Des officiers s’assuraient qu’il ne se créé pas d’espace trop important entre les différentes troupes. Leur général parcourait d’ailleurs souvent la colonne pour presser leur pas ou au contraire ralentir ceux qui progressaient trop vite. Au-devant des fantassins se tenait la cavalerie qui repérait le terrain et les obstacles éventuels, donnant aussi l’alerte à chaque fois qu’ils s’approchaient des Helvètes. Derrière eux se trouvaient les antecursores34 qui dégageaient la route pour que la légion puisse passer sans encombre. En fin de colonne se situaient les vivandiers35, les artisans et les auxiliaires36.Tout ce petit monde était escorté par des détachements de fantassins et des cavaliers.

Après ces quelques mois de vie commune, les liens qui m’unissaient à mes hommes n’avaient de cesse de se resserrer. Nous avions traversé ensemble la vie de caserne, les entraînements, la formation au combat et surtout notre première bataille. Peu à peu nous nous sentions unis dans cette vie difficile mais ô combien gratifiante. Je m’étais lié d’amitié avec certains, notamment Faustus, Vibius, Salone et Lucius. Ensemble nous formions un petit groupe parfois jalousé tant nos rires paraissaient emprunts de fraternité. Le reste de la troupe les entendait souvent résonner le soir, alors que tous essayaient tant bien que mal de trouver le sommeil. Et c’est sans doute aussi pour cela que nous agacions.

Faustus était un petit bonhomme grassouillet mais pourtant plein de vivacité et agile comme un singe. Le sourire toujours aux lèvres, il n’avait de cesse d’agir en pitre et était considéré par la légion comme l’amuseur de service. Vibius n’en était pas moins drôle. Barbu, ce qui était plutôt mal vu, il était amateur de bons mots et de réparties cinglantes, tournant à peu près tous les événements, même les plus tristes, en dérision. À ses côtés rien ne paraissait grave. Salone était l’intellectuel de la bande. Fils d’une bonne famille patricienne, il avait pourtant refusé de profiter de son statut et tout comme moi, il avait opté pour une carrière dans l’infanterie, en partant de la base. Raffiné, élégant, calme, il n’en était pas moins un soldat d’une efficacité redoutable. Capable de se faufiler en silence derrière un ennemi, il s’en débarrassait en l’espace de courts instants et avant même que le corps du malheureux ne rejoigne la terre de ses ancêtres, il sautait déjà sur sa prochaine victime. Une telle vivacité était même effrayante tant il paraissait doté de pouvoirs surnaturels. Mieux valait-il donc l’avoir dans son camp. Ces trois-là étaient légionnaires de 1ère classe, inférieurs à moi donc. Mais je n’en avais cure. Nous étions entrés au même moment dans la Legio VII Claudia et depuis le premier jour de notre formation nous avions tout partagé. Peu importait le grade.

Lucius Afrianus, pour sa part, était tesserarius37. Issu de la plèbe, il était le plus froid de la bande. Rien ne le destinait à la carrière des armes. Formé dans les meilleures écoles, son père aspirait à ce qu’il emprunte ses pas dans la politique, mais Lucius rêvait de grandes batailles et de conquêtes depuis son enfance. Avide de stratégie, il connaissait chaque fait d’armes des hommes les plus illustres de la République et nourrissait une passion sans fin pour les récits d’antan. Tout comme il portait une admiration sans borne à la cavalerie, mais n’ayant pu y rentrer de par ses origines modestes, il n’avait de cesse de marteler, sans doute pour mieux s’en convaincre, que l’infanterie était la meilleure école pour apprendre à faire la guerre. Dramatiquement réaliste, parfois ennuyeux, il ne goûtait que modérément à nos pitreries. Souvent je m’étais demandé ce qu’il venait faire dans notre groupe. Peut-être avait-il seulement besoin d’amis ?

Je le soupçonnais même de jalouser ma position. N’étais-je pas son supérieur ? Mais malgré cela, j’appréciais d’avoir avec moi un compagnon efficace et particulièrement zélé. Lucius n’avait pas que des mauvais côtés : il pouvait être amusant quand il se déridait et même être carrément hilarant. Dans ces instants-là, il était le meilleur des amis. À priori du moins, parce que la réalité était bien éloignée. Lucius avait masqué bien des choses derrière un épais brouillard de mensonges. J’allais m’en rendre cruellement compte.

Durant les jours qui suivirent, nous eûmes maintes fois l’occasion de nous battre avec l’arrière-garde des Helvètes. Mais il n’y eut aucune vraie bataille. Cela se déroulait toujours vers l’avant de la colonne, loin de ma personne. Je vivais davantage ces journées de marche comme une grande aventure, m’imaginant dans la peau de cet explorateur que je n’avais cessé d’être depuis mon enfance. Découvrant des paysages nouveaux, des contrées verdoyantes et vallonnées, j’étais au comble de la joie. Pas un jour ne se passait sans que je ne m’extasie sur la beauté du décor que je traversais. Goûtant à la fraicheur de la rosée du petit matin qui se déposait sur ma peau nue, je riais au son des différents oiseaux chantant dans les bois, ne pouvant m’empêcher de m’exclamer quand je voyais une cascade dévaler les pans rocheux d’une montagne pour s’en aller choir avec vigueur dans une rivière cent mètres plus bas. Je paraissais si enfantin, parce que tout m’étonnait et était matière à sourire. Vraiment, la Gaule était belle. Bien plus belle que tout ce que j’avais pu imaginer. Cette nature sauvage, ces montagnes aux pics acérés, cet air délicieusement parfumé d’odeurs de sapins étaient un ravissement pour mes sens et je n’avais de cesse de me féliciter d’avoir accepté l’enrôlement dans la légion. Ce n’est pas en choisissant une carrière dans les lettres ou les arts, comme je l’avais d’abord souhaité, que j’aurais pu voir tout cela. Sans compter l’expérience acquise dans l’armée. Oh bien sûr certaines choses ne me serviraient à rien plus tard, mais le simple fait d’avoir vu, par exemple, s’ériger un camp en l’espace de quelques heures, justifiait ma décision. Peu de monde pouvait se vanter d’une telle expérience à Rome, en tout cas, pas les prétentieux de mon quartier qui étaient censés être les futurs grands de demain.

En effet, chaque soir, la légion construisait un camp d’étape pour y passer la nuit à l’abri. Alors que les hommes étaient encore en marche, le préfet du camp quittait la colonne sous la protection d’une escorte, accompagné d’officiers du génie et des terrassiers. Dès qu’ils trouvaient le terrain idéal, le géomètre, l’arpenteur et un spécialiste chargé de tracer le contour du camp bornaient quatre angles, ainsi que chacun des espaces intérieurs. Puis ils plantaient de petits drapeaux blancs pour délimiter l’espace réservé au général et rouges pour les légionnaires. Au besoin, les terrassiers aplanissaient ensuite le terrain. Lorsque l’armée arrivait sur les lieux, les soldats de 2e classe commençaient le travail, sous la garde des autres légionnaires. À l’aide de pelles et de pioches, ils creusaient un fossé et formaient un talus vers l’intérieur en rejetant la terre ainsi extraite. L’obstacle constitué atteignait une hauteur de 4 mètres. Puis ils dressaient une palissade de troncs taillés en pointes effilés pour compléter le dispositif. N’ayant pas le temps de bâtir des portes en bois pour fermer l’accès au camp, les soldats plaçaient des chevaux de frise38 pour barrer l’accès à l’ennemi. Pendant ce temps, à l’intérieur, les centurions mesuraient l’espace afin de délimiter la surface dont disposait chaque centurie, divisant le tout en quartiers par des voies qui se croisaient à angle droit. Le praetorium39 se trouvait toujours au centre, autour de la tente du général qui était la plus grande puisqu’elle devait accueillir les réunions de l’état-major. Les emblèmes de la légion, les enseignes, étaient mises en sécurité au centre du camp, plantées devant sa tente. Chaque quartier était attribué à une cohorte, le centurion occupant seul une tente. Les chambrées se réunissaient par groupe de 8 dans une tente de 20 m2. La hiérarchie était purement respectée dans l’ordre des tentes : du général au simple soldat. Les auxiliaires, les cavaliers et une partie des responsables des bagages de la légion restaient quant à eux à l’extérieur, répartis de façon à former un écran en cas d’attaque. Les tours de garde étaient assurés par des soldats désignés, toujours quatre par centurie, ce qui constituait une équipe de garde de 240 hommes par veille. Un légionnaire veillait ainsi 3 heures et la relève était annoncée par des musiciens d’astreinte. S’endormir pendant la garde était sévèrement réprimandé, puisque le malheureux se voyait lapidé par les siens. Des rondes s’assuraient que les sentinelles ne dormaient pas et des cavaliers patrouillaient autour du camp toute la nuit.

Aux premières lueurs du jour, les légionnaires étaient réveillés au bruit des trompettes, devant immédiatement plier leurs tentes. Une deuxième sonnerie signifiait l’ordre de charger les bêtes de somme et les chariots. Ensuite les soldats devaient démonter le système défensif et combler les fossés avec la terre des talus. Plus rien ne devait subsister afin que l’ennemi ne puisse jamais se servir de l’emplacement. Tout ce qui ne pouvait être emmené était brûlé. À la troisième sonnerie, le général nous demandait si nous étions prêts à nous battre et dans une grande clameur, nous répondions « oui ». Enfin la colonne pouvait se remettre en marche. Jusqu’au soir.

Chapitre 4 :La Bataille de Bibracte

Août 58 av. J-C.

À la surprise générale, alors qu’ils étaient libres de poursuivre leur route, les Helvètes rebroussèrent chemin et se dirigèrent vers les armées de César. On raconta par la suite qu’ils avaient été mis au courant des mouvements des Romains par une trahison : des esclaves de Lucius Emilius, décurion de la cavalerie gauloise. Nul ne sut vraiment si cette rumeur était véridique.

Voyant les Helvètes attaquer son arrière-garde, Jules César donne immédiatement l’ordre de gagner la colline qui leur fait face, tout en essayant de retarder l’ennemi par l’entremise de sa cavalerie dirigée par Marcus Falerius. Une nouvelle fois le fringant général joue parfaitement son rôle de guerrier intrépide : aller à la rencontre d’un adversaire beaucoup plus nombreux ne l’avait jamais effrayé. Et cette fois encore il tient son rang, le glaive pointé devant lui, menant ses hommes vers un combat sanglant. Mais Marcus n’est pas fou pour autant. Il n’escompte pas charger à lui seul plus de 90 000 barbares. Son but est autre : dès que l’infanterie aura regagné une position plus à son avantage, il donnera l’ordre de se replier et laissera les légionnaires passer à leur tour à l’action. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer sa bravoure et celle de ses combattants qui se lancent dans une mêlée, semblant se faire avaler par une véritable marée humaine. Il ne sera pas aisé de sortir de ce piège qui se referme de manière inextricable. Et si nous, les fantassins, ne nous dépêchons pas de grimper cette colline, les cavaliers seront tués avant même que la vraie bataille ne commence. C’est pourquoi nous hâtons notre marche.

Tandis que le soleil brille à son zénith, nous nous rangeons en ordre de bataille, sur trois lignes et à mi-hauteur de la pente. Cette manœuvre s’accomplit rapidement, la légion étant parfaitement entrainée, quelle que soit la nature du terrain. Au sommet se positionnent enfin les dernières troupes, la Legio XI et XII, moins aguerries puisqu’elles viennent d’être formées, ainsi que les auxiliaires et les porteurs de bagages. Ainsi, la Legio VII Claudia, la mienne, protège le flanc droit. La Legio VIII se tient à notre droite, suivie de la IX et de la X. En alerte sur le flanc de la colline, nous attendons tous le choc qui ne devrait pas tarder. Un vent agréable souffle dans notre direction, hérissant mes poils de bras. Il ne fait pas froid pourtant, cela est sans doute la résultante de cette tension ambiante qui règne dans les rangs. Et tandis que seuls les sons lointains des armes qui s’entrechoquent en contrebas nous parvient, je me surprends à admirer un instant le paysage, comme si avant chaque bataille mon esprit doit prendre un malin plaisir à s’en aller vadrouiller vers les rivages réconfortants de la rêverie. Il faut bien admettre que cela me détend. J’observe ces nombreuses collines qui m’entourent, bosses verdoyantes donnant à l’ensemble un relief torturé, comme si une grande main a un jour décidé de froisser la plaine dans un accès de colère.

Le vent forcit, les étendards des différentes légions claquent soudainement alors qu’un peu partout nous pouvons percevoir les bruits divers d’une armée en attente : raclements de gorge, grincement de pièces d’armures, hennissement des chevaux des généraux et de celui de César qui se tient fièrement sur son destrier au milieu de sa garde rapprochée. Les secondes passent avec une lenteur désespérante. Tous patientent néanmoins, espérant qu’enfin un ordre soit donné. Au loin les cavaliers romains font mouvement vers leurs lignes. Certains sont tombés au combat, mais fort heureusement Marcus n’en fait pas partie. Il mène ses troupes en sécurité, les plumes de son casque flottant au gré de la course de son cheval blanc, sa cape rouge s’agitant derrière lui, n’ayant rien perdu de sa superbe. À croire qu’il est immortel. Une fois de plus il a mené sa mission à son terme, sans faillir. Les siens sont en sécurité et il est temps maintenant de laisser l’infanterie faire son travail.

Parvenu au sommet de la colline, il intime à ses hommes l’ordre de protéger les flancs des auxiliaires, ne leur laissant même pas le temps de récupérer du dur combat dont ils viennent de réchapper. Pourtant nombreux sont ceux qui portent les stigmates de la bataille : des bras écorchés, des armures abimées, des blessures sanguinolentes. Les bêtes elles aussi ont bien souffert. Beaucoup de chevaux boitent et saignent. L’un d’entre eux se meurt alors que son cavalier lui tient doucement la tête, lui jetant un regard chargé de compassion, ému, triste sûrement. Il va perdre son meilleur compagnon.

Marcus descend ensuite à la rencontre de César et échange quelques mots avec le proconsul, lui souriant comme s’il s’agissait d’un vieil ami. Mais ce dernier ne semble pas s’en offusquer puisqu’il lui tape vigoureusement l’épaule et rit avec lui. Pour un peu on aurait l’impression d’assister aux retrouvailles de deux compères qui se sont perdus de vue depuis de nombreuses années. C’en est presque touchant.

Mais je n’ai pas le temps de détailler plus avant cette scène, parce qu’à présent les Helvètes se sont mis en mouvement en contrebas. Ils avancent en phalange. Au pas. Les choses sérieuses vont pouvoir enfin commencer.

À partir de cet instant la Légion va entrer en action, répétant un scénario maintes fois joué. Un ordre fuse, venant de Titus Labenius, le général : « eicere pila ! ». Lancez les javelots. L’ordre est relié par le centurion de chaque cohorte, puis par les optiones de chaque centurie. Les vélites40