Lykanthropia - Tome 4 - Frédéric Clément - E-Book

Lykanthropia - Tome 4 E-Book

Frédéric Clément

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Beschreibung

47 avant Jésus-Christ. La guerre civile romaine est sur le point de s’achever. Jules César est désormais comparable à un dieu ayant vaincu tous ses ennemis. Leonidas Zacharias, son protecteur est satisfait : lui aussi va accéder à la puissance suprême.
Mais dans l’ombre un adversaire, Lucius, n’a pas dit son dernier mot. Alors que se trament des événements tragiques, le sort d’une République à l’agonie se joue et ce n’est qu’une autre guerre qui va succéder à la précédente. Une guerre bien plus sombre, mettant aux prises des forces maléfiques qui escomptent bien déferler sur le monde, par l’entremise d’un démon assoiffé de pouvoir. Gaël, notre héros lycanthrope, sera-t-il en mesure de stopper l’inarrêtable ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marié, père de deux charmantes petites filles, Frédéric Clément est bibliothécaire et titulaire d’un master en Histoire contemporaine et moderne. Auteur passionné, il met ses connaissances au service de ses récits, mêlant événements réels, épiques et fantastiques. Lykanthropia n’est pas qu’une série, c’est une porte ouverte vers une autre histoire. Celle des hommes, mais aussi celle qu’on ne trouvera jamais dans les manuels…

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Frédéric CLÉMENT

Tome IV

UNE GUERRE POUR UNE GUERRE

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-1-106-5ISBN Numérique : 978-2-38157-107-2Dépôt légal : Février 2021

© Libre2Lire, 2021

Résumé du tome précédent

Réfugiés à Massilia, Lucius et Niamh vivent une vie bien tranquille avec les enfants et l’homme jubile en imaginant la tête que fera son rival s’il les retrouve. Pendant ce temps, Marcus demande à Leonidas de chercher son frère et de le ramener à la raison. Le Grec accepte mais avec une autre optique : lui aussi souhaite retrouver Gaius mais pour le tuer, comme l’a ordonné le Conseil des loups de Mars, l’instance supérieure des lycanthropes servant Rome. En Gaule, Jules César soumet les derniers révoltés et la guerre se termine, la Gaule devenant entièrement romaine.

Leonidas Zacharias retrouve la trace de Lucius et de Niamh et décide d’attendre Gaël à Massilia, l’attirant dans un piège par l’entremise de Wyn qui croit que le Grec est désormais de leur côté. Lorsque Gaël arrive depuis son refuge en Germanie, le Grec l’attaque sous sa forme de loup et Lucius qui détroussait un quidam assiste à une bataille surnaturelle dans un sanctuaire de Massilia, n’en croyant pas ses yeux. Zacharias est vaincu, mais une fois encore Gaël laisse la vie sauve à son ennemi. Fasciné, Lucius lui demande alors le droit de devenir comme lui. Durant son séjour en Germanie, Gaël a appris qu’il est possible de devenir un lycanthrope autrement que par la seule naissance : une morsure donne ce pouvoir à quiconque, mais de manière temporaire et cela peut s’avérer mortel. Néanmoins Lucius devient à son tour un loup et Bleiz, le messager de Cernunnos, également connu sous le nom de Zeus Lykaios chez les Grecs, dieu des lycanthropes, considère désormais que l’Helvète sera le garant des actes de Lucius.

Gaël connaît la vérité quant à sa naissance, vérité comptée par Zacharias qui était présent ce jour-là : c’est lui qui a poussé Antonius, le père de Gaël de faire enlever les enfants au cours d’une fausse attaque. En effet, le Grec ayant détecté l’identité réelle des jumeaux et comme leur père, Divico, refusait de leur dire quoi que ce soit sur leur lycanthropie, lui-même ayant refusé ce sort pour préférer gouverner son peuple, chose qui est totalement interdite aux loups, il avait alors décidé de s’emparer de ces deux jeunes potentielles recrues. Antonius, dont la femme stérile souffrait de l’absence d’enfant dans son existence, avait accepté l’idée : les jumeaux feraient un bien beau cadeau pour son épouse. Ce fut ainsi que les enfants de Divico furent enlevés. Zacharias avait vu en eux les possibles loups aux cheveux blonds qui amèneraient le changement promis par une vieille prophétie. Avec ces alliés à ses côtés, il escompte bien devenir le chef de toutes les meutes.

Partis à Rome afin de libérer Vercingétorix, Gaël et ses amis loups gaulois échouent dans leur tentative, malgré l’aide des Lions et de Lucius. Le frère de ce dernier y laisse d’ailleurs la vie. Hehet qui est désormais membre de la bande reste avec Lucius et les autres brigands, alors que Gaël retrouve sa femme et ses enfants en Helvétie, sur la terre de son vrai père, Divico. Puis la guerre civile éclate et Lucius décide de prendre le parti de Pompée, détestant Jules César qui est à son avis responsable de son éviction de la légion. Leonidas Zacharias est toujours aux côtés de César qu’il protège et il profite des événements pour se débarrasser de la meute de Rufus Roscius, son rival le plus sérieux. Désormais il est le seul maître de tous les loups de Rome et va se consacrer entièrement à l’élévation de son maître au titre suprême.

En Hispanie les troupes de Pompée sont battues et Marcus continue de gravir les échelons de la gloire en devenant gouverneur de cette province. Récemment marié pour la convention, il s’amourache d’une Ibère. Mais celle-ci refuse de le suivre à Rome et c’est le cœur bien lourd qu’il rejoint Tullia, sa femme officielle. Sa maîtresse accouche alors d’un fils, Vadell dont Marcus ignore l’existence. En Grèce Pompée subit une défaite cuisante et alors qu’il fuit vers l’Égypte il est assassiné par les hommes de Ptolomée XIII, le très jeune roi d’Égypte. Mis à mal par Leonidas qui le considère comme un jouet avec lequel il s’amuse, Lucius arrive à son tour à Alexandrie et se met au service du roi, dans l’espoir de poursuivre la lutte contre César. Le proconsul profite d’un arbitrage entre le roi et sa sœur Cléopâtre qui revendique le pouvoir, pour mettre la main sur le grenier égyptien. Lucius fait alors la rencontre de la plus jeune des sœurs de Ptolomée, Arsinoé et entre eux naît une passion ardente. César tente de mettre Cléopâtre sur le trône d’Égypte et Lucius parvient à extirper Arsinoé de ses griffes. Il devient le général de son armée.

Pendant ce temps, à Rome, Marcus est devenu un homme politique célèbre et est chargé par Jules César d’enseigner la stratégie au jeune Octave que le vieux consul apprécie fortement. C’est un vrai honneur et il devient le défenseur de Rome durant son absence.

Chapitre 1 : Octave

Janvier 47 av. J.-C.

Marcus Falerius n’a pas eu à accomplir une notable distance pour parvenir devant la domus où réside Octave, le jeune neveu de Jules César : il loge tout comme lui sur le Palatin. Mais la circulation est si malaisée à Rome et les rues si bondées qu’un simple trajet représente une terrible épreuve. Suant malgré l’air ambiant relativement frais, il est déjà passablement irrité alors qu’il approche de son but.

La colline du Palatin est un quartier résidentiel où habitent les grands de la République, tels que Cicéron ou Marc-Antoine1, mais c’est aussi là que se trouve la fameuse grotte du Lupercal où se réunit le Conseil des loups. Il est également le lieu où a été édifié le Temple de la Victoire, où on célèbre Jupiter2 et où est officialisée chaque année la nomination du consul, ainsi que le quartier où se trouve le Grand Cirque plus connu sous le nom de Circus Maximus. D’une capacité de 250 000 places celui-ci est le plus grand de Rome. Immense masse défilant sur 370 mètres pour 83 de large, l’arène abrite les courses de chars. Construit dans la première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ par le roi étrusque Tarquin l’Ancien, il est partagé par une arrête centrale autour de laquelle tournent les chars, nommée la spina. Abondamment décorée, cette dernière comporte des autels, des colonnes et même un palmier. En 329 avant Jésus-Christ, à l’une des extrémités de l’arène ont été construits douze boxes de départ pour les chars, appelés les carceres, avec au-dessus une tribune destinée au magistrat responsable du spectacle. À l’autre bout, la partie courbe comporte une porte, remplacée en 196 avant Jésus-Christ par un arc de triomphe, sous le consulat de Stertinius.

Marcus est un habitué des courses de chars et il lui a été donné à maintes reprises l’occasion d’assister au défilé des attelages portant les dieux protecteurs des jeux, suivis par le cortège des magistrats et des cavaliers. Mais le moment le plus intense reste toujours l’entrée dans l’arène des concurrents désignés par des couleurs : l’albata de couleur blanche, la russata pour le rouge, la prasina de couleur verte et la venata pour le bleu. Pourtant à force de vivre dans le quartier, il ne prête plus attention à la splendeur de l’édifice, passant devant cette masse sans même la regarder.

En rendant visite à Octave, Marcus accomplit le vœu de Jules César3. La perspective de rencontrer ce jeune homme dont il ne sait pas grand-chose ne l’excite guère, mais il a accepté cette charge et c’est donc résolu qu’il se présente devant la porte de la domus des Octavius.

Lorsqu’il parvient devant celle-ci, il s’attend à y trouver un palais : Octavius n’a-t-il pas amassé une grande fortune à ce qu’on dit4 ? Pourtant d’aspect extérieur la bâtisse est fort simple. Étant l’une des plus anciennes du quartier, elle présente même des signes évidents d’usures fortes peu élégantes, le stuc s’étant effrité en plusieurs endroits pour laisser apparente la pierre rouge qui se trouve en dessous.

Accueilli dans l’atrium par un esclave, Marcus patiente le temps que son jeune élève vienne le chercher ou qu’on veuille bien l’amener à lui. Vue sa position il espère tout de même qu’il choisira la première option qui serait un gage de respect. L’endroit est à l’image de la maison : simple mais accueillant. Dans l’Italie primitive, l’atrium est l’unique pièce de l’habitation. C’est ici que se tient la famille, groupée autour du foyer et c’est également là qu’est déposé l’autel domestique. On y prépare le repas commun et on y sacrifie aux dieux différents présents en guise de reconnaissance. La pièce a gardé ce côté chaleureux et sacré à la fois, alors que la maison s’est agrandie pour satisfaire à de nouveaux besoins. L’atrium a été fermé par un toit, les murs revêtus de stuc, le sol embelli d’une mosaïque et le tout décoré du portrait des ancêtres de la famille.

Après une courte attente, l’esclave revient, l’informant qu’Octave est prêt à le recevoir. Déçu que celui-ci ne se soit pas déplacé en personne pour l’accueillir et le prenant d’ores et déjà en grippe, il emboîte le pas à l’homme, les mâchoires serrées et l’air renfrogné. Ils passent par le petit péristyle, cours où a été bâti un très joli bassin aux eaux claires et où trône une statue de Jupiter. Puis dépassant les colonnes de marbres qui supportent le toit, ils parviennent dans la salle de réception où l’attend le jeune homme. Comme ce dernier leur tourne le dos, visiblement très affairé puisqu’il ne se retourne même pas à leur entrée, assis à une grande table dont les pieds ont la forme de pattes de lion, Marcus a tout loisir de détailler la pièce. Il admire le sol délicatement peint de motifs géométriques aux teintes diverses : quatre demi-cercles tangents délimitant au centre un carré décoré d’un motif de voile et d’écailles tendus. Un monstre marin orne le centre.

Quand enfin Octave daigne relâcher son attention des écrits qu’il compulse, Marcus voit devant lui un adolescent à l’aspect chétif, voire maladif. Le teint blafard, il possède des cheveux blonds légèrement bouclés, un visage tranquille et serein, un nez aquilin et pointu, mais des yeux vifs qui dénotent une grande intelligence. Souriant faiblement à la vue de son visiteur il révèle des petites dents écartées et inégales qui pourtant lui confèrent un certain charme.

Ainsi l’ensemble de son visage s’illumine d’une joie innocente. Vêtu d’une toge en soie de très bon goût qui comporte un schéma compliqué de broderies, il s’est également recouvert d’un manteau de laine malgré la chaleur de la pièce, comme s’il ne pouvait se départir du froid hivernal. Pour être à l’aise, il a enfilé d’élégants socci5.

Lui offrant un siège, Octave parle d’une voix douce, presque charmeuse qui tranche avec son physique et qui inévitablement évoque à Marcus celle de son oncle, Jules César : tous deux possèdent ce timbre qui sait transcender les foules. Toujours souriant, il demande à son invité ce qui l’amène ici. Ce dernier commence :

— Jules César m’a demandé dans l’une de ses lettres de me charger de ton éducation. Surtout en ce qui concerne la stratégie, a-t-il bien précisé. C’est en effet un domaine que je maîtrise particulièrement. Je suis passé maître dans cet art après avoir longtemps guerroyé aux côtés de ton oncle en Gaule.
— Je connais ta trajectoire, l’interrompt Octave d’un ton très respectueux. Tu es un héros de la République, rajoute-t-il. Et je suis honoré de te savoir prêt à accomplir une telle tâche. Mais l’ampleur est grande, car j’ai fort peu de sympathie pour la guerre et la plus grande ignorance pour la tactique militaire, finit-il en rougissant, baissant les yeux.
— Ma venue est donc providentielle, réplique Marcus en riant. 

Il apprécie finalement son élève qui lui paraît tout à fait aimable et poli. Et le simple fait que ce dernier se contente de hocher la tête à sa dernière phrase lui plait. Il est certain de faire du bon travail avec cet adolescent.

— Parlons un peu de ton parcours jusque-là, si tu le veux bien, reprend son aîné. Qu’as-tu entrepris comme études ?
— J’ai suivi les cours de plusieurs maîtres de rhétorique, dont le fameux Apollodore de Pergame. Puis j’ai été admis au Collège des Pontifs il y a peu6.
— Fort bien. Tu es donc déjà au fait de la vie publique de Rome. Je vais donc principalement parfaire ton éducation là où tu as des lacunes. Ton oncle a aussi insisté sur le fait que je devais veiller sur toi. Nous allons donc être amenés à nous voir souvent. Est-ce que cela te convient ?
— Je le répète, je suis honoré d’avoir pour maître un tel héros. Mon oncle a toujours été très clairvoyant en ce qui concerne mon éducation et il m’a donné l’opportunité de croiser la route des plus grands. 

Enchanté par ce qu’il entend, Marcus goûte avec joie à ses paroles quand un autre jeune homme entre subitement dans la pièce, interpellant Octave d’un air si dévergondé que l’ancien général lui lance un regard dur. Bel homme, d’une stature puissante, il possède des traits qui tranchent avec ceux d’Octave puisqu’il paraît plus viril que le chétif adolescent et surtout plus mature.

— Agrippa, rétorque le neveu de César en souriant à l’intrus qui visiblement n’en est pas un. Que fais-tu là ? demande-t-il avant d’encaisser avec peine la bourrade de ce dernier, non sans que sa voix ne tressaute dans sa gorge face au choc.
— Je passais voir comment se portait mon cher ami.
— Je croyais que nous étions ennemis désormais, lui lance Octave en souriant de manière narquoise.
— Ce n’étaient que des propos en l’air, répond le dénommé Agrippa, visiblement gêné. Tu sais bien que je ne pourrai jamais te considérer comme tel.
— Voilà mon cher Marcus Vispanius Agrippa, reprend Octave en le présentant à Marcus. Nous avons été éduqués ensemble chez Apollodore de Pergame et nous sommes depuis comme deux frères. Voici Marcus Falerius, le grand général et Tribun de la plèbe si renommé et actuellement prêteur.
— C’est un honneur, déclare Agrippa en s’inclinant devant lui en signe de respect, ce qui ravive chez Marcus cette joie tout à fait malsaine mais si enivrante.
— Mon très cher ami s’est mis en tête il y a peu qu’il ne devait plus me fréquenter puisque sa famille a pris le parti du camp adverse dans la terrible guerre qui a éclaté entre mon oncle et Pompée, explique Octave.
— Mon frère combat aux côtés de Caton en Afrique, intervient l’intéressé. C’est une situation difficile pour moi, bien que je n’aie pris aucun parti pour le moment.
— Cette guerre n’est bonne pour personne, réplique Marcus. Elle divise nos forces et nous rend vulnérables face à l’ennemi. Il est grand temps qu’elle cesse. Je comprends que certaines familles soient plongées dans le plus grand tracas à cause d’une telle division. Mais votre amitié semble plus forte et c’est tout ce qui compte. Bientôt tout ceci ne sera plus qu’un lointain souvenir.
— Je suis tout à fait d’accord, enchaîne Agrippa en souriant à Octave en guise d’apaisement. Mettons de côté la politique et agissons comme nous l’avons toujours fait. 

Le jeune homme sourit à son tour. En regardant ces deux adolescents, Marcus se remémore inévitablement la douce époque où lui aussi avait été jeune et ce fait le plonge dans une profonde amertume. Tant de choses ont changé depuis. Il a perdu son jumeau. Où est Gaius ? Que fait-il ? Existe-t-il encore un espoir de le retrouver et de le faire revenir ? Malgré tout le mal que celui-ci a pu lui faire, il lui manque. Il se résout alors à reprendre contact avec Zacharias afin de lui demander de le retrouver. Mais pour le moment il a des affaires plus urgentes à régler.

Après avoir échangé d’autres propos plus anodins, Marcus prend congé de son hôte, l’assurant d’une nouvelle visite dans les plus brefs délais, afin de se pencher sur des sujets plus sérieux cette fois-ci. Enchanté par sa rencontre avec un être tout à fait prometteur, il n’en est pas moins inquiet car il doute de ses capacités d’enseignant. Comment va-t-il s’y prendre pour transmettre son savoir ? Jamais il n’a eu à mener ce genre de tâche et il a toujours été confronté à des gens possédant déjà la connaissance. Mais alors qu’il se retrouve dans la rue, se frayant tant bien que mal un chemin vers sa domus, il pense à son père, Antonius et possède soudain la réponse à ses questions. Ce dernier avait été le professeur idéal et suivre son exemple serait chose aisée. N’était-il pas devenu le plus brillant général de César grâce à la pédagogie de son paternel ?

Chapitre 2 : L’annonce

Janvier 47 av. J.-C.

Marcus revient dans son foyer après une nouvelle journée bien remplie. Mais dès qu’il retrouve Tullia dans la chambre conjugale, occupée à se coiffer, il voit à son air que quelque chose d’inhabituel s’est passé. Souriante, elle le regarde entrer, assise sur le bisellium7, Mathilda, la mère de Seylan, s’occupant de sa longue chevelure sombre. Lui lançant une salutation vague, il dépose son manteau sur le lit et prend place à ses côtés avant de lui demander, sans grand entrain, comme tous les soirs :

— As-tu passé une bonne journée ?
— Elle le fut, assurément, réplique Tullia sans se départir de son charmant sourire qui illumine ses traits juvéniles. 

Pour la première fois, il la trouve belle et est troublé par ce constat. Se demandant pourquoi elle paraît si joyeuse, il l’observe avec un air interrogatif.

— J’ai une grande nouvelle à t’annoncer, reprend-elle alors que Mathilda hoche la tête en guise d’acquiescement. 

Fronçant les sourcils, Marcus paraît comique, à la fois inquiet et perdu. Tullia éclate d’un petit rire et finit par déclarer, des larmes dans ses grands yeux marron :

— Je suis enceinte. 

Abasourdi, il reste longuement la bouche ouverte. Enfin le moment est arrivé. Tullia vient de sauver son mariage. Si seulement elle avait su ce qui l’attendait au cas où cet heureux événement n’était pas survenu. S’exclamant, Marcus l’étreint avec force et laisse enfin éclater sa joie :

— C’est magnifique ! Merci mon amour ! lâche-t-il encore en l’embrassant avec délicatesse sur la joue, éprouvant soudainement à son égard une once d’amour nouvelle et totalement inattendue. 

En un instant il la voit autrement et dès ce jour il oublie Lupita. La serrant encore plus fort dans ses bras, il la couvre de baisers sous les rires de son épouse au comble de la joie et des gloussements de Mathilda qui s’écrie qu’enfin le bonheur est de retour dans la Domus Falerius. Pourtant, malgré l’instant heureux qui se déroule en ces murs, Tullia ne peut s’empêcher de penser à un fait triste : elle sait que son cher époux ne s’est pas montré des plus fidèles. Marcus Falerius a osé commettre le pire des crimes : l’adulterium. Mais en droit romain seule la femme est condamnable, alors que peut-elle faire ? Voir son mari si heureux et l’embrasser avec amour la rassure certes un peu, mais ce fait ne parvient pas à dissimuler son angoisse réelle. L’aime-t-il vraiment ? La venue d’un enfant a au moins le mérite de le fidéliser, du moins l’espère-t-elle.

C’est un proche de son époux, l’un de ses lieutenants, qui est venu la voir il y a une semaine. Il lui a conté les exploits de Marcus en Hispanie et ses soi-disant escapades culturelles. L’homme est amoureux de Tullia, voilà pourquoi il a révélé l’inacceptable, dans l’espoir qu’elle quitterait son époux infidèle dans la seconde. Mais elle n’a rien fait, parce que chez les Septimus on ne se marie qu’une seule fois, quels que soient les circonstances et les déboires de cette union. Il faut sauvegarder les apparences, malgré les fêlures et les blessures. Voilà ce qu’elle a appris.

Se levant prestement, Marcus déclare qu’il va organiser au plus vite une fête pour commémorer la plus grande nouvelle de son existence et avant de disparaître, il lui murmure encore un merci qui paraît provenir du plus profond de son cœur, ce qui la fait pleurer davantage. Effectivement cette heureuse naissance à venir est un cadeau des dieux.

Deux semaines plus tard, les préparatifs étant terminés, une somptueuse fête qui doit marquer les esprits des convives par sa splendeur et le luxe déployé peut débuter. On parlera longtemps encore de ce jour célébré pour la venue au monde prochaine d’un bébé né sous les meilleurs auspices. Par sa fonction de prêteur, Marcus est devenu un personnage central de la vie romaine et possède de plus une popularité sans égale. C’est pourquoi de nombreuses personnes se présentent devant la Domus Falerius afin de prendre part aux agapes. Outre ceux qui ont été officiellement invités, à savoir les plus grands noms de Rome représentant la vie politique et militaire pour la majorité, sans oublier quelques acteurs de théâtre et autres poètes réputés, bien que cet art ne soit pas l’apanage de Marcus, de nombreux parasites tentent d’entrer. Leur rôle est fort curieux puisqu’ils sont finalement les bienvenus dans tous les repas, car invités pour divertir les convives. Certes ils doivent se tenir sur des bancs durant tout le repas, mais on attend d’eux énormément de choses.

Il y a trois sortes de parasites : les railleurs dont la profession consiste à se moquer de tout, de raconter les nouvelles et faire de bons mots, les flatteurs qui doivent complimenter et les souffre-douleurs qui sont chargés de supporter les quolibets et même les coups afin d’amuser les convives. Parmi ces parasites se trouvent parfois des jeunes gens issus de bonne famille, ruinés au jeu et cherchant à poursuivre leur train de vie d’antan, en fréquentant les hauts lieux de Rome. Les parasites vont frapper de porte en porte pour offrir leurs services, redoutant l’été où les Romains partent pour la campagne, tombant dès lors dans un dénuement absolu.

L’ensemble de la famille de Tullia, les Septimus, est présente, son frère, général de son état, fanfaronnant d’être le meilleur ami et beau-frère du très illustre Marcus Falerius. Alors qu’en sa qualité de militaire il aurait dû se trouver auprès de César, il ne s’étend pas sur le fait que celui-ci l’a oublié à Rome, lui confiant l’obscure tâche de veiller sur l’un ou l’autre dépôt d’armes de la ville. À vrai dire il n’est pas considéré comme un élément essentiel de la stratégie du consul, mais en ce jour il retrouve pour un temps le devant de la scène en tant que frère aîné de l’heureuse maman du bébé tant attendu.

Accueillis par les esclaves de la Domus Falerius, les invités sont choyés par ces derniers qui s’occupent de la toilette de chacun. Ils ôtent les chaussures des hommes et des femmes leur parfument les pieds, puis leur revêtent une synthèse8. Les convives se voient ensuite confier une serviette dans laquelle ils ont tout loisir d’emporter avec eux quelques friandises au sortir du repas. L’entrée de la salle du festin qui se tient dans le péristyle afin de profiter de l’air frais et de la magnificence de la cour de la domus avec sa splendide fontaine en marbre blanc, ceinte de quatre colonnes somptueusement sculptées, répond à une certaine étiquette. Au moment d’entrer, un esclave, Seylan pour ne pas le nommer, crie :

— Du pied droit !

Il s’agit effectivement d’une coutume qui veut que chacun franchisse la porte en posant ce pied-là en premier.

Très vite l’ambiance s’intensifie quand chacun s’est installé et l’opulence des lieux, l’abondance des plats et la splendeur déployée sont les premiers sujets de conversation. Marcus a fait les choses en grand, aidé par Proculus, l’homme à tout faire de la maison qui possède un goût raffiné de par sa nature efféminée. Tout se passe en musique, celle-ci accompagnant les mouvements des esclaves occupés au service. Des lanternes ont été fixées un peu partout afin d’éclairer la cour, donnant une allure tout à fait intime à l’ensemble, les flammes scintillant dans la nuit comme autant d’étoiles. Le plus splendide lampadaire trône au centre du péristyle, telle une sculpture : il s’agit d’une énorme pièce de bronze décorée d’insignes bachiques9. Son socle est constitué d’une lourde plaque possédant une échancrure arrondie sur le devant et serti sur sa droite d’un petit autel chargé de bois et sur sa gauche d’un génie bachique entièrement nu, monté sur une panthère, prêt à boire dans une coupe qu’il tient à la main. Le socle est décoré d’une vigne dont les feuilles sont faites d’argent, les grappes de cuivre rouge. La hampe du lampadaire supporte quatre récipients destinés à recevoir l’huile et la mèche qui va l’éclairer. Le tout est l’œuvre d’un sculpteur réputé de Rome et un cadeau d’un très grand ami de Marcus Falerius, offert pour honorer la naissance à venir de son enfant. Il est donc normal que l’objet se retrouve en si bonne position pour cette fête.

Le banquet chez les Romains comporte la même composition qu’un repas ordinaire : hors-d’œuvre ou entrées10, prima mensa qui pour cette occasion compte plusieurs services et secundae mensae. Les plats sont nombreux et destinés à provoquer la surprise chez les invités. Présentés avec art, les mets sont constitués de porc, de sanglier, de lièvre et de lapin, sans oublier les oiseaux tels que merle, étourneau, grive et autres ortolans. Il y a également beaucoup de poissons de toutes sortes, tous exotiques tels que murène, raie, requin ou esturgeon. La décoration des plats est somptueuse, avec par exemple une garniture représentant les douze signes du zodiaque ou ce sanglier serti de paillettes d’or.

Le tout est copieusement arrosé de vin millésimé qui fait que l’ivresse est vite générale, tant chez les invités que chez les esclaves, puisque ces derniers sont bienvenus à table. Les femmes ne sont pas en reste et finalement aux petites heures du matin ce sont les convives qui se donnent en spectacle. Pourtant les amusements proposés n’en sont pas moins nombreux : des intermèdes divers sont programmés avec des équilibristes, des pantomimes représentant des poèmes d’Homère, un imitateur faisant entendre le chant du rossignol ou contrefaisant certains personnages et même une loterie. Des Syriennes dansent lascivement, excitant les sens des plus aguerris, mais le jeu qui rencontre le plus de succès est assurément l’Askolia, venu de Grèce. Il s’agit de se tenir debout et de marcher sur une outre gonflée et enduite d’huile, la rendant fort glissante. Nombreux sont ceux qui tombent sous les rires des convives ivres. Une danseuse renommée fait aussi forte impression. Très belle, fortement dénudée au point de révéler toute la grâce de ses formes voluptueuses, elle fait tourner la tête de nombreux hommes avec ses acrobaties incroyables, jonglant avec des cerceaux, faisant la roue, pénétrant dans un cercle d’épées en se renversant sur la tête. Elle réussit même à lire et écrire alors qu’elle tournoie rapidement sur une roue de potier.

La vaisselle déployée pour ce festin est tout autant somptueuse. Outre les nombreux plats aux formes diverses contenant les aliments, faits pour la plupart en bronze, mais d’autres étant constitués d’argent ou d’or, se trouvent des bouilloires destinées à contenir des boissons chaudes. Les Romains aiment se délecter de breuvages et l’une des pièces de la collection héritée d’Antonius est tout à fait étonnante : un vase de bronze de forme sphérique, divisé en douze fuseaux convexes. À l’intérieur un cylindre rempli de charbon ardent permet de réchauffer le liquide. La bouche, rétrécie par un cercle horizontal peu incliné vers le centre est fermé par deux couvercles : l’un plat et entièrement mobile possédant un trou dans le milieu pour permettre le passage du liquide, l’autre de forme conique, attaché par une charnière au cercle horizontal. Ce caldarium est soutenu par trois pieds de lion posés sur de petits socles ronds. Un robinet permet d’extraire l’entier du liquide au moyen d’une clé. Une autre bouilloire en forme de citadelle, avec des murs crénelés, rencontre beaucoup de succès. Le feu se place au milieu, entre les quatre tours et en disposant des tiges de fer entre les créneaux, le foyer peut chauffer. Les tasses permettant de boire ces boissons chaudes sont tout aussi finement travaillées et Marcus a prévu de les offrir en cadeau à ses invités11.

Celui-ci fait une entrée remarquée alors que ses convives viennent de s’installer, porté par des esclaves qui le déposent délicatement sur un lit garni de petits coussins. Vêtu d’une toge de couleur pourpre et sertie de broderies d’or représentant des ornements compliqués, il est majestueux. Ses cheveux blonds semblent étinceler de mille feux et dans la lueur des nombreuses lampes, il paraît jovial, plus heureux qu’il ne l’ait jamais été. Tous ceux qui le connaissent dirent qu’en ce jour Marcus Falerius irradie de bonheur, un bonheur sincère. Il va enfin devenir père. Et celle qui lui apporte cette joie fait son entrée dans le péristyle peu après, portée à son tour sur un matelas orné de roses. Plus belle que jamais, elle paraît avoir vieilli ces derniers temps, sans doute à cause des soucis qui l’ont assaillie depuis peu. On raconte dans Rome que la pauvre Tullia a éprouvé mille tourments alors que son époux guerroyait en Hispanie et il se murmure même que celui-ci a peut-être perpétué quelques horribles forfaits avec l’une ou l’autre Ibère. Mais tout cela n’est que vagues rumeurs.

En tous les cas, cette maturité sied particulièrement au visage de Tullia qui ne se départit pas de son sourire durant tout le repas. Portant une tunica12 richement décorée, elle a enfilé par-dessus une stola13 nouée à la taille et tombant jusqu’aux pieds de couleur bleue. Ainsi son teint pourtant pâle semble plus hâlé que d’habitude, mais peut-être est-ce l’effet des centaines de petites flammes dansant au gré du faible vent qui s’engouffre dans le péristyle et confère à l’ensemble une atmosphère tout à fait poétique. Durant toute la journée Tullia a arpenté les rues de Rome à la recherche des meilleures boutiques, comme le souhaitait son époux, afin de se faire soigner au mieux. Ainsi, elle s’est fait épiler le visage, les jambes, les bras, les aisselles et même le pubis14. Puis, plongée dans un bain de lait d’ânesse, elle s’est reposée avant de regagner la domus et de s’apprêter pour la fête. Mathilda l’a coiffée et maquillée afin qu’elle paraisse sous son meilleur jour pour ce moment qui restera à jamais gravé en elle comme celui de la véritable et définitive conquête d’un époux qui ne s’est jamais conduit en tant que tel.

Ce dernier justement n’a de cesse de l’observer alors que la soirée avance, lui jetant des coups d’œil passionnés, comme si soudainement il prenait conscience de son charme. Il se met même à la désirer et cela l’émeut tant qu’il dépose un doux baiser sur sa joue en lui murmurant un je t’aime sincère.

Les convives s’extasient devant la mise en scène compliquée de certains plats, telle cette poule de bois sculpté qui, les ailes déployées, semble réellement couver des œufs. Et quand deux esclaves font mine de fouiller dans la paille et en ramènent des œufs de paon, tous applaudissent. Mais là aussi Marcus admire sa femme. Et il n’est guère plus prolixe quand des chiens entrent dans la salle, se mettant à courir de table en table, précédant l’énorme plateau porté par cinq esclaves qui contient un sanglier tout aussi volumineux. À ses défenses sont suspendues deux corbeilles, l’une remplie de dattes de Syrie, l’autre de figues. Et quand Seylan ouvre la panse du bestiau, une volée de grives s’en échappe. Mais elles sont vite rattrapées par des oiseleurs armés de roseaux enduits de glu15.

C’est Seylan qui fait office durant tout le repas de maître d’hôtel16, ayant sous ses ordres tous les autres esclaves, chacun ayant sa fonction propre : ceux qui dressent le couvert, ceux qui découpent17 les mets et ceux qui versent à boire aux convives. Très fier, il rayonne autant que son maître, sincèrement enchanté pour son bonheur, regrettant juste que Gaius ne soit pas présent pour le partager. Marcus lui a affirmé à son propos qu’il est mort en Gaule et cette nouvelle l’a fortement chagriné car il le considère encore comme son ami. Alors Seylan a fait ce qu’il fait toujours quand la peine est trop forte : il se lance à corps perdu dans le travail, passant des journées entières à peaufiner chaque détail de ce festin pour qu’il soit le plus somptueux et le plus mémorable qu’il ait été donné de voir à Rome. Le but est bien qu’on en parle longtemps encore et cet objectif est parfaitement atteint. Tous se souviendront de cette fête et on l’évoquera durant des générations.

Alors que les premières lueurs de l’aube éclairent le péristyle, révélant des visages fatigués et fortement avinés, Marcus aide Tullia à se lever et lui demande de l’accompagner au-dehors pour une balade digestive bienvenue. Le parc de la Domus Falerius est à l’image de l’ensemble : raffiné. Constitué d’une trentaine d’arbustes taillés en forme d’animaux, il est jalonné à distance régulière de plantes grimpantes tapissant les colonnes de marbre qui courent le long du sentier tortueux qui se déroule au gré d’un terrain légèrement vallonné. De nombreuses fontaines déversent leur eau claire dans un joyeux bruissement, faisant penser à mille cascades exotiques. Le tout invite à la détente et il y fait frais grâce aux espaces aménagés de façon à ce qu’il y ait toujours un coin d’ombre.

Prenant place sur un banc de pierre, les deux époux restent longuement enlacés, Marcus ayant déposé l’une de ses mains autour de la taille de Tullia, l’autre sur son ventre où pulse la vie. Puis elle finit par rompre ce magnifique instant, les lèvres serrées, le regard ferme, rivé droit devant, résolue à laisser éclater cette colère qu’elle contient depuis trop longtemps. Il doit en prendre conscience.

— Je sais que tu ne m’as pas été fidèle en Hispanie. À vrai dire je connais même son nom, mais je t’épargnerai de l’entendre. Tu m’as brisé Marcus, poursuit-elle après quelques instants de silence coupable. Je croyais en ton amour. Pourtant tu n’as pas attendu bien longtemps pour me trahir. Nous venions à peine de nous marier. Si cela était survenu après plusieurs années j’aurais pu le comprendre. Mais là ! s’écrie-t-elle larmoyante. Pourquoi ?
— Comment le sais-tu ? se contente-t-il de demander après un long mutisme, la tête baissée, s’étant instantanément écarté d’elle, honteux.
— Peu importe.
— J’ai besoin de savoir, murmure-t-il.
— Tu crois vraiment être en droit d’exiger quoi que ce soit après une telle attitude ?! s’emporte-t-elle en le fusillant d’un regard si noir qu’il recule encore davantage.
— Je ne sais pas ce qui m’a pris, articule-t-il faiblement pour se défendre. Je suis désolé Tullia. Je ne voulais pas te faire souffrir. Cela n’effacera pas mon erreur, mais sache que désormais je te serai fidèle.
— Et tu crois que je vais avaler ces boniments ? Tu peux tout aussi bien mentir comme tu le fais toujours. Mais pas à moi. Je ne te crois plus, Marcus Falerius. Si tu veux me convaincre de ta sincérité il faudra plus que de simples paroles, finit-elle par dire en se relevant et en le toisant d’un air terrifiant, ce qui a pour effet de lui faire baisser la tête plus bas encore. 

Il a l’air si misérable. Tullia pense alors que le fringant général n’est peut-être qu’un rôle qu’il joue pour se donner des allures de héros. Au final il n’est qu’un poltron perclu de doutes.

— Désormais tu ne partiras plus sans moi, reprend-elle d’un ton implacable. Tous tes déplacements tu les feras en famille. Ainsi je pourrai te surveiller. Et pour pouvoir conquérir à nouveau mon cœur et ma confiance, il te faudra beaucoup de temps. Tu vas devoir te montrer digne pour me récupérer. Moi et mon bébé, termine-t-elle en déposant délicatement sa main sur son ventre.

Relevant les yeux vers cette personne qu’il ne reconnaît plus, Marcus agite lentement la tête en guise d’acquiescement, parce que pour son enfant il est prêt à tout. Mais également parce qu’en ce jour il est enfin tombé amoureux de celle qui est son épouse.

Chapitre 3 : La Bataille de Zéla

Mai 47 av. J.-C.

Après avoir passé plusieurs mois en Égypte, Jules César avait dû se rendre au plus vite en Syrie, laissant la reine Cléopâtre sous la bonne garde d’un de ses légats, Rufio18. Il s’embarqua avec la Ve et la VIe Légions19 dans laquelle se trouvait toujours Vibius, afin d’en finir avec Pharnace II, roi allié de Pompée qui avait profité de la Guerre civile pour s’opposer à Deiotaros, souverain de la Petite Arménie et Aiobazarne II, roi de Cappadoce et s’emparer de leurs terres20. En procédant de la sorte, César honorait sa dette à l’égard de Mithridate de Pergame, lui-même élevé comme un fils par le père de Pharnace et envers Antipater, gouverneur de Judée arrivé pourtant au pouvoir grâce à Pompée. Tous deux l’avaient aidé à vaincre Ptolémée XIII : il se devait de les aider dans leur lutte contre Pharnace II. Mais une autre motivation sous-tendait cette intervention : la richesse considérable de la Syrie qui lui permettrait de payer la solde de ses fidèles légionnaires.

Les troupes passèrent donc par la Cappadoce où César assit son autorité en y plaçant Antipater en tant que procurateur de Judée, puis elles s’arrêtèrent en Galatie où Deiotaros reprit sa couronne après s’être humblement excusé d’avoir fourni des troupes à Pompée en son temps. Et à la tête de quatre légions, César pénétra dans le Royaume du Pont que Pharnace II avait reconquis21. Celui-ci tenta dans un premier temps de négocier, envoyant des émissaires au consul. Les conditions dictées par César étaient dures : Pharnace devait immédiatement quitter le Royaume du Pont, redonner la liberté à ceux qui avaient été vendus en tant qu’esclaves et leur restituer tous les biens volés, tant aux Romains qu’à leurs alliés. Pharnace temporisa et promit tout, non sans espérer que César allait quitter le Royaume du Pont face à ses belles paroles et en demandant un délai de réflexions et de nouvelles conditions afin de faire traîner en longueur les négociations22. César n’était pas dupe et décida de mener bataille. La rencontre eut lieu à Zéla23 et ce fut Pharnace qui lança les hostilités.

La ville est située sur un tertre naturel dans un paysage fait de collines entrecoupées de vallons. Pharnace commet l’erreur de faire descendre ses troupes de son camp depuis ces collines, se mettant dans une position extrêmement désavantageuse puisque pour attaquer les Romains, elles doivent remonter la colline opposée. À cette vue, César ne peut s’empêcher de sourire : son ennemi est déjà vaincu. Après une lutte opiniâtre, l’aile droite composée de la VIe Légion fait rompre les rangs de l’adversaire, le renvoyant sur les pentes du coteau, suivie plus tard par l’aile gauche et le centre. La déroute est totale pour les troupes de Pharnace, mais dans la mêlée, un homme est meurtri : Vibius, à la tête de sa cohorte, qui est pris à partie dès le début des hostilités par les terribles chars à faux du Royaume du Pont.

Voulant secourir ses hommes qui tombent l’un après l’autre face aux horribles couperets, il est à son tour blessé et c’est hurlant, le bras droit coupé au niveau du coude qu’il tombe, inanimé dans la poussière de cette terre si éloignée de sa Rome natale. Quand il s’éveille, il croit avoir rêvé, mais dès qu’il voit son membre mutilé enserré dans un bandage, beaucoup de sang suintant encore de la blessure, il comprend que tout ceci n’est hélas que la triste réalité. Il hurle à nouveau et s’effondre encore. Il va devoir apprendre désormais à vivre avec cette vision d’horreur, telle la bête de foire qu’inévitablement il va devenir.

En s’engageant dans la Légion, il n’avait jamais envisagé finir ainsi. Pour lui il paraissait évident que deux choix s’offraient à lui : soit il mourrait après s’être battu héroïquement, soit il terminait son service couvert de gloire. Et justement il ne lui reste plus qu’un mois à accomplir avant de rentrer chez lui. D’ordinaire si un légionnaire est gravement blessé sur le champ de bataille, comme c’est son cas, il a peu de chance de s’en sortir. Vibius n’a jamais envisagé qu’il puisse être estropié. Pourtant cela est réel aujourd’hui.

Les jours qui suivent ne sont que refus de cette vérité et larmes. Il ne peut regarder ce bras autrefois si alerte et désormais réduit à un moignon inutile et ridicule. Il refuse de croire ce qu’il voit. Pourtant la douleur est là pour le lui rappeler. Silencieux, le regard perdu dans le vague, la tête baissée, il demeure ainsi, sur la civière de l’hôpital de campagne où il s’est éveillé, ne sachant pas que la victoire a été totale et que Pharnace est désormais un fuyard24. Jules César a informé le Sénat de son fulgurant succès par une simple formule : veni, vidi, vici25. Il donne le Royaume du Pont à Mithridate de Pergame26 et renvoie la VIe Légion en Italie afin qu’elle y reçoive les récompenses et les honneurs qu’elle mérite après tant de combats. Vibius est donc embarqué sur un navire et c’est toujours aussi muet qu’il effectue le long voyage qui le ramène chez lui. De nouvelles épreuves commencent, bien plus terribles que toutes ces batailles qu’il a livrées et qui pourtant ont mis sa vie en grand péril.

Chapitre 4 : Mutinerie

Août-septembre 47 av. J.-C.

Marcus tente en vain de calmer les esprits, mais personne ne semble vouloir l’écouter. Marc-Antoine à ses côtés est également intervenu, sans guère plus de succès. Nous sommes en août 47 avant Jésus-Christ et, alors que César se trouve très loin de Rome, ses légionnaires demeurés en Italie commencent à murmurer de viles paroles. Mais où donc se cache leur très cher César ? Les a-t-il oubliés ? On raconte qu’il se prélasse dans les bras de Cléopâtre, omettant de leur payer leur solde. Commandées par Marc-Antoine, ces troupes attendent d’être licenciées et surtout récompensées comme le veut la coutume. Ne pouvant plus contrôler ses hommes après le saccage des propriétés au sud de Rome, Marc-Antoine a demandé l’aide de son ancien supérieur, Marcus Falerius, qui jouit d’un fort capital de sympathie auprès des cavaliers.

Les légionnaires paraissent ne pas vouloir se calmer et Marcus entend plusieurs voix proférer des menaces. Puis il perçoit des regards emplis de haine et quelqu’un lance : 

— César est sans doute devenu Égyptien ! Il nous a oubliés pour sa putain orientale ! 

Des acclamations répondent à cette phrase et quelqu’un reprend alors que règne la plus grande confusion dans le camp où se trouvent Marcus et Marc-Antoine :

— Partez ! C’est César que nous voulons voir ! Pas ses sbires ! Qu’il vienne et qu’il honore les promesses qu’il nous a faites après la Bataille de Pharsale27 ! 

Et une première pierre vole dans leur direction. Elle tombe aux pieds de Marcus, suivie d’une deuxième, puis d’une pluie de projectiles potentiellement dangereux. Les deux officiers comprennent qu’il est temps de déguerpir au plus vite.

Les semaines suivantes, la Xe et la XIIe Légion, celle que Marcus a commandée il y a pourtant fort peu de temps, se mettent en marche vers Rome. La situation est on ne peut plus préoccupante. Mortifié par l’attitude de ces hommes qu’il croyait connaître et auprès desquels il pensait posséder un crédit énorme, Marcus s’apprête à demander à Marc-Antoine de mettre la ville en état de siège, alors qu’en Afrique du Nord le parti sénatorial nullement moribond après la mort de Pompée regroupe ses forces dans le but d’envahir l’Italie.

C’est alors que Jules César parvient un beau jour à Rome, après avoir vaincu Pharnace II. Mais contre toute attente il ne va pas voir ses légions révoltées : il leur demande au contraire de se réunir au Champ de Mars où il les laisse patienter de longues heures avant d’apparaître devant elles, le lendemain matin, sans s’être fait annoncer, ceci afin de provoquer la plus grande des surprises dans leurs rangs. Cette arrivée provoque effectivement un certain désordre et les hommes se taisent à la vue de celui qu’ils considèrent toujours comme leur général. Ce dernier prend la parole, d’une voix puissante :

— Quelle est la source de votre mécontentement ? 

Un silence pesant règne sur la vaste place. Marcus, bien évidemment présent aux côtés du consul, frissonne, conscient d’assister à un de ces moments grandioses qui fait l’histoire de la plus grande des civilisations qu’ait connue le monde. Observant Jules César, il ne peut s’empêcher de l’admirer une fois de plus : il est tout bonnement incroyable. Il suffit qu’il apparaisse pour que cessent les hostilités. Cela symbolise bien la puissance de celui qu’il considère comme un dieu.

Enfin quelques centurions osent prendre la parole :

— Nous vivons dans le plus grand dénuement depuis notre dernière bataille, lance un grand homme au visage marqué par les combats.
— Nous voulons être libérés de nos obligations comme tu nous l’as promis, déclare un autre.
— Je vous licencie, rétorque César en levant les bras au ciel. Allez, quirites28 ! s’écrie-t-il ensuite. 

Marcus sursaute à ce mot, comme beaucoup d’autres dans la foule. Il s’agit d’une grande offense. Comment ose-t-il les appeler citoyens, eux, ses compagnons d’armes avec lesquels il a vécu tant d’épreuves et qui l’ont toujours servi fidèlement ? Mais César ne leur laisse pas le temps de réfléchir ni de riposter quoi que ce soit, puisqu’il reprend d’un ton dédaigneux :

— Oui, si c’est bien ce que vous voulez, je vous licencie tous. Quant aux récompenses promises, vous les recevrez lorsque j’aurai triomphé de tous mes ennemis, enchaîne-t-il après un silence. Grâce à d’autres que vous, rajoute-t-il encore. 

La stupeur règne dans les rangs. Des milliers de visages ébahis fixent celui qu’ils ont tant chéri et qui aujourd’hui paraît ne plus les aimer. Tous se taisent, attendant qu’il reprenne la parole. Mais César demeure impassible. Le silence devient pesant et Marcus glisse à son supérieur, aussi mal à l’aise que les pauvres légionnaires :

— Ne te montre pas si dur envers ceux qui ont versé tant de sang pour toi. Je t’en conjure. 

César ne se retourne même pas vers son ami, mais il l’écoute puisqu’il déclare après quelques instants :

— Finalement je vous comprends, citoyens ! Vous êtes fatigués et affaiblis par vos blessures. Mais César n’est pas un ingrat. Vous m’avez servi et vous serez justement récompensés. 

Ce terme de citoyen à nouveau prononcé ne fait qu’accroître le trouble de chacun. Les considère-t-il déjà comme des civils ? Et alors que le consul est sur le point de s’en aller, quelques officiers l’entourent et le supplient :

— Reste avec nous César. Nous te restons fidèles. Punis seulement les coupables, pas tous les hommes. 

En parfait acteur, il fait mine d’hésiter et remonte à la tribune pour déclarer :

— Je voudrais ne punir personne, mais je suis indigné par la trahison de ma très chère Xe Légion, celle que j’ai comblée de bienfaits. Puisque vous reconnaissez vos torts, je vous pardonne donc à tous. Sauf la Xe Légion que je licencie, finit-il, glaçant le sang de tous ceux qui servent dans cette unité. 

L’allégresse est générale chez les autres et des hourras éclatent un peu partout, alors que les officiers de la Xe Légion s’avancent tête basse vers le consul pour lui demander que le châtiment de la décimation leur soit infligé29. Mieux vaut subir cette peine que de mettre toute l’unité au ban de l’armée. Mais César se montre à nouveau inflexible. C’est Leonidas Zacharias qui intervient cette fois-ci :

— Pardonne-leur. Il s’agit tout de même de la Xe Légion. Souviens-toi comment elle s’est toujours vaillamment battue pour toi. Jamais elle n’a flanché. Jamais ces hommes n’ont pensé à eux alors qu’ils subissaient les pires épreuves. Maintes fois ils se sont mis en danger pour toi. Ils ne méritent pas un tel traitement. Certes ils ont fauté, mais qui ne flanche pas un jour ou l’autre, dans un moment de faiblesse ? 

César réfléchit un court instant, puis s’adressant à Zacharias, une main posée sur son épaule, il déclare un sourire au coin des lèvres :

— Mon très cher ami, la Xe Légion a trouvé en toi son plus ardent défenseur. Si je n’avais pas tant besoin de toi à mes côtés, je te nommerais chef de celle-ci afin que tu montres à ces hommes ce que c’est que de servir son supérieur fidèlement. Comme tu n’as cessé de le faire depuis tant d’années. Je m’incline, reprend-il. La Xe Légion est aussi pardonnée. 

Et c’est ainsi que César parvient à s’assurer de la loyauté de ses légions les plus aguerries pour la suite des hostilités, sans avoir à débourser immédiatement l’argent promis, ni à devoir former de nouvelles recrues. Il passe le reste de l’année à Rome afin de régler les affaires politiques laissées en suspens, mais aussi pour recevoir tous les peuples dépendants de Rome, venus lui réitérer leur soutien. Reconduit à la dictature pour la troisième année consécutive, il demande à Marcus d’être son colistier pour le consulat de l’année suivante, le remerciant ainsi d’avoir accepté de former Octave comme il le souhaitait tant.

Chapitre 5 : Flavia

Octobre 47 av. J.-C.

Il tient sa fille dans ses bras, tremblant, ému comme jamais il ne l’a été. Retenant ses larmes, parce qu’un homme ne doit pas pleurer comme le répétait sans cesse Antonius, Marcus remercie les dieux de ce fantastique présent. Certes il aurait souhaité que son premier enfant soit un garçon, mais finalement il est enchanté : le plus important demeure qu’il soit devenu père. Il ne sait bien évidemment pas que très loin de là grandit un autre enfant qui peut tout autant se revendiquer comme étant de son sang et qui se trouve être ce fils tant désiré. Comment aurait-il réagi s’il avait connu l’existence de Vadell ? Il l’aurait sûrement adopté et fait venir auprès de lui à Rome. Mais sans sa mère, parce que désormais il sait qu’il aime Tullia et il lui a promis de ne plus la trahir.

Le bébé se prénomme Flavia. C’est son choix et il ne tarit pas d’éloges sur sa beauté, la trouvant tout simplement merveilleuse avec son visage parfait, à mille lieues de ces bambins fripés que tous affirment beaux pour ne pas décevoir des parents nageant dans le bonheur de la naissance. Oui, une fille c’est tout aussi bien et cela signifie un bon mariage en prévision. Avec un membre de la famille de César par exemple. Marcus s’est découvert depuis l’annonce de la grossesse de son épouse une sensibilité qu’il ne se connaissait pas et un désir de paternité affirmé. Finalement il n’attendait que ce moment et peu importait le sexe du bébé. Tout ce qui comptait à ses yeux, c’était que la mère et l’enfant se portent bien. Fort heureusement tout s’est déroulé à merveille.

Prenant la main de Tullia dans la sienne, il la regarde avec amour alors que Flavia s’endort paisiblement dans les bras rassurants de son père, emmaillotée dans ses langes. Très fatiguée, sa femme lui rend son regard et lui sourit doucement. Mathilda s’est chargée des premiers soins donnés au bébé, lui faisant sa toilette dans un bassin. Marcus l’a alors reconnue officiellement comme sa fille. Puis de premières larmes ont voulu dévaler ses joues empourprées par l’émotion. Il les a fort bien retenues. Il est père désormais : cela deviendra officiel au huitième jour de sa naissance30, quand il remettra la Bulla31 à sa fille et la présentera aux dieux de la famille.

Ne pouvant retenir plus longtemps ses émotions alors qu’il étreint toujours la main de sa femme, sans plus remarquer qu’il la serre de plus en plus fort au point de lui faire mal, il éclate enfin en pleurs, de longs sanglots venus du fond de ses entrailles. Il est temps que s’exprime cette joie, mais également cette pression accumulée depuis cette fameuse nuit où Tullia lui a avoué être au courant de son infidélité. Depuis, elle s’est montrée froide, distante et peu encline à lui démontrer autre chose que le respect poli d’une épouse envers son mari. L’ambiance dans la Domus Falerius a été lourde ces derniers mois et, honteux, Marcus n’a eu de cesse de se sentir coupable, au point de désirer oublier à tout jamais cette Ibère responsable aujourd’hui de sa peine. Fou amoureux de Tullia, il a dû cependant attendre que cette dernière digère son erreur pour enfin profiter d’une vraie vie de couple. Refusant qu’il la touche, ne dormant plus à ses côtés, elle lui a signifié le prix à payer pour ses fautes. À vrai dire, Marcus ne sait même pas si Tullia acceptera un jour de lui pardonner et de revenir dans leur lit conjugal.

Quand elle daigne l’écouter et discuter, toujours un court instant, alors qu’ils ne se croisent que trop brièvement, elle paraît si lointaine, si inaccessible. Parfois il en vient à se demander s’il a vraiment une épouse. Même alors que le travail a commencé, elle a expressément demandé à Seylan de le tenir éloigné de la chambre. Ce n’est qu’au moment où elle le jugea qu’il put enfin tenir son enfant dans ses bras. Tullia est devenue la maîtresse de maison. Marcus peut bien diriger au-dehors, en ces murs il n’est rien. Mais alors qu’il relève des yeux embués de larmes vers cette épouse dure, il voit briller sur son visage épuisé une lueur qui ne laisse planer aucun doute : la fin des épreuves est venue.

Tullia lui sourit avec tendresse, avance une main légèrement tremblante vers la chevelure en bataille de son mari et caresse ses cheveux avec beaucoup de douceur pour venir ensuite effleurer sa joue marquée de quatre balafres au souvenir cruel, lui murmurant un je t’aime sans équivoque.

Les jours suivants, toute la domus est décorée de couronnes de fleurs afin de fêter l’événement comme il se doit et les visites n’ont de cesse de se succéder. Puis la purification de Flavia a lieu, solennité qui est accompagnée de fêtes et de repas, mais dans une intimité familiale voulue par le couple. La grand-mère de Tullia formule au nom de tous des vœux pour le nouveau-né, le tirant de son berceau. Avec le doigt du milieu, elle frotte le front puis les lèvres de Flavia afin de la purifier. Ensuite elle frappe légèrement des deux mains et implore les dieux de veiller sur cette enfant. Après cette brève cérémonie, le nom du bébé est officiellement inscrit sur le registre des actes publics. Désormais, à chaque 1er octobre, la petite fille va fêter son anniversaire et recevoir une multitude de cadeaux. Flavia aura une destinée hors du commun, Marcus en est certain et dès sa naissance il la considère comme sa princesse qu’il n’a de cesse de gâter. Elle restera toujours comme son premier enfant et aura dans son cœur une place privilégiée.

Ce mois est aussi celui d’événements plus graves. Face à la montée en puissance des forces pompéiennes qui se massent en Numidie sous la férule de Metellus Scipion et de Caton, César décide de s’embarquer au plus vite pour cette terre afin de terrasser une bonne fois pour toutes ses ennemis. Il ne craint pas forcément Metellus Scipion qui a reconstitué l’armée de Pompée autour de celle d’Attius Varus, aidé par Juba Ier. En effet, l’homme n’est pas réputé pour son grand sens stratégique, mais les forces en présence sont importantes et donc potentiellement dangereuses. On parle d’une cavalerie innombrable, de 14 légions, d’une grande quantité de troupes armées à la légère, de 120 éléphants de guerre et d’une flotte colossale. Et alors que la mer est houleuse, le temps maussade – nous sommes en janvier – César embarque avec 2 000 chevaux et 6 légions. La traversée se passe sans problème, fort heureusement.

Chapitre 6 : Le consul

Janvier 46 av. J.-C.

Comme prévu Marcus est élu consul en cette année 46 avant Jésus-Christ. Il accède au sommet de la République et accomplit là son rêve. Cette fonction est l’une des plus anciennes de Rome puisqu’elle apparaît au Ve siècle avant Jésus-Christ déjà. Au nombre de deux, les consuls sont des magistrats élus pour un an par le peuple romain réuni alors en comices centuriates32. Le chemin à parcourir pour parvenir à ce but ultime a été long. Marcus a dû tout d’abord faire jouer ses relations et surtout celles de son père pour obtenir les appuis nécessaires au dépôt de sa candidature. Plusieurs conditions doivent être remplies pour se faire et il n’y satisfaisait pas à toutes, à commencer par l’âge minimal de 41 ans. Mais grâce à l’appui de César, ce point-là a été vite réglé33.

Les élections furent alors organisées par le consul sortant, à savoir Jules César qui fut élu le premier et qui se représentait à nouveau, rompant là aussi la règle. Mais n’était-il pas également dictateur et donc maître de la République ? Ce fut donc lui qui fut chargé du dépôt des candidatures, à savoir la sienne et celle de Marcus Falerius, toute autre étant jugée irrecevable. Il publia la liste des candidats34 et convoqua les comices centuriates dans un délai de trois marchés35, puis surveilla le bon déroulement du scrutin et proclama les noms des deux élus36. Mais l’entrée en fonction ne fut pas immédiate pour Marcus : les consuls en place devaient terminer leur année37.

Disposant de l’imperium, pouvoir suprême civil et militaire, Marcus va désormais pouvoir conduire la guerre en cours38 ou exercer le gouvernement civil39 à Rome. César a été clair sur ce point : il entend se charger de l’aspect militaire, laissant la politique à son ami. Malgré cela, Jules César et Marcus n’ont théoriquement pas tous les droits : le tribun de la plèbe possède toujours son droit d’intercession et de veto40. Mais dans la mesure où l’élu en question est un ami de César, autant dire que ce dernier peut sans soucis se consacrer à sa campagne contre les Pompéiens.

Par une belle journée certes fraîche mais ensoleillée, Marcus Falerius est intronisé officiellement dans sa charge, son colistier étant déjà parti pour l’Afrique. La procession41 doit rejoindre le Capitole, l’une des sept collines de Rome et centre religieux et de pouvoir de la ville. Le cortège est précédé de douze licteurs42