Lykanthropia - Tome 2 - Frédéric Clément - E-Book

Lykanthropia - Tome 2 E-Book

Frédéric Clément

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Beschreibung

Alors que Gaïus est déterminé à venger la mort de son ami et doit choisir définitivement son camp, Marcus apprend la vérité sur leurs origines et part à la recherche de réponses...

53 Av J. C. – Jules César a presque conquis la Gaule, mais un homme, Vercingétorix, se dresse contre l’envahisseur et fédère autour de lui les tribus barbares. Gaius, centurion romain et nouveau loup-garou, reste infiltré dans les rangs gaulois. Fasciné par leur culture, mais tenu par son serment d’allégeance, sa rencontre avec le fougueux général arverne, déchirera le voile des secrets de ses origines réelles. Gaius devra faire face au dilemme que provoquent ces révélations en répondant à cette question lourde de conséquences : qui est le véritable ennemi ?…

Retrouvez les aventures de Gaïus et Marcus, jumeaux soldats de l'armée romaine. Ce deuxième tome vous replonge dans l'histoire en mêlant mythes et faits réels, à découvrir absolument !

EXTRAIT

M’attendant au pire, je l’entends toutefois déclarer d’un ton qui se veut compatissant mais qui demeure malgré tout inamical :
⸺ Je t’avais averti. En tentant de retrouver cette femme tu ne ramèneras que tristesse et désolation. C’est la guerre, Gaius. Rien n’est beau dans la guerre. L’amour n’y a pas sa place.
Les traits congestionnés par la rage, du vomi glissant encore le long de mes lèvres, je vocifère :
⸺ Tu te prétends être un défenseur du bien. Et ça, c’est le bien ? hurle-je en lui désignant les cadavres grimaçants qui jonchent le sol. César est un monstre ! Il n’avait pas besoin de massacrer ces innocents pour assouvir sa vengeance ! Nous sommes censés défendre l’équilibre de ce monde, mais où est l’équilibre dans tout cela ?! Rome écrase les autres et cherche à dominer le monde ! C’est cela l’équilibre ? Rome décime des peuples et toi tu cautionnes ses agissements ! Tu crois être un homme bon Leonidas ? Tu es comme César ! Tu es un monstre !

CE QU'EN DIT LA CRITIQUE

A propos du tome 1 :

"Je me suis plongée dans le livre, et me voilà en pleine bataille des Gaules, devant moi les gaulois et les romains qui se battent. Jules César sur son cheval… Bref j’ai adoré de me retrouver à cette époque ça m’a changé de mes cours d’histoire où on apprenait par cœur les dates, les lieux… Mais sans y être. " BlackReader sur Booknode

"En résumé, il s’agit d’une très bonne lecture, qui annonce une série que je suivrais avec plaisir, les sagas historiques de qualité se faisant plutôt rare." - Frédéric Clément sur Le Caribou Littéraire

"Bref, pour résumer mon avis : si vous aimez l'Histoire avec un grand H, allez-y les yeux fermés. C'est très bien écrit, fluide, on comprend tout ce qu'il se déroule, les schémas tactiques, etc. Si vous n'aimez pas trop l'Histoire mais que l'aventure vous tente, n'hésitez pas et surtout ne lâchez pas prise. Une fois que l'histoire du loup commence, c'est vraiment très très prenant. " Les Lectures de Mère Lin sur Mon instant livre

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marié, père de deux charmantes petites filles, Frédéric Clément est bibliothécaire et titulaire d’un master en Histoire contemporaine et moderne. Auteur passionné, il met ses connaissances au service de ses récits, mêlant événements réels, épiques et fantastiques. Lykanthropia n’est pas qu’une série, c’est une porte ouverte vers une autre histoire. Celle des hommes, mais aussi celle qu’on ne trouvera jamais dans les manuels…

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Seitenzahl: 610

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-19-4ISBN Numérique : 978-2-490522-20-0Dépôt légal : Août 2019

© Libre2Lire, 2019

DÉJÀ PARU :

Lykanthropia - Tome ITous les Chemins ne mènent pas forcément à Rome.Ed Libre2Lire

Frédéric Clément

Tome II

ROME S’EST DEFAITEEN UN JOUR

Roman

Résumé du premier tome

Alors que la Guerre des Gaules commence, Gaius Falerius, jeune optione de 20 ans au sein de la VIIe légion, commence son initiation militaire, aux côtés de ses amis : Vibius, Faustus, Salone et Lucius. Son jumeau, Marcus, est général et dirige la cavalerie de César.

Peu à peu, ses convictions concernant les Gaulois s’effondrent une à une. Il comprend alors que la culture celte est tout aussi évoluée que la sienne. Lors de la bataille contre Arioviste, chef suève, Salone, l’un des amis de Gaius, perd la vie, en se noyant dans le Rhin et alors que l’ensemble du camp de la VIIe légion fête la victoire, les quatre camarades sont en deuil. Servius Dillius, un centurion acariâtre, vouant une haine inexplicable à Gaius vilipende ce dernier pour sa tristesse. Une altercation s’ensuit. Le jeune optione est puni pour avoir osé frapper un supérieur. Alors qu’il récupère de dix coups de fouets, Dillius vient le voir et lui expose le pourquoi de sa rancœur : Antonius Falerius, le père de Gaius, était jadis le supérieur de Dillius. Après un soulèvement en Helvétie, réprimé dans le sang, le Sénat demanda une enquête pour ces événements qui s’avérèrent fabriqués de toute pièce par Antonius et qui virent de nombreux innocents périr. Antonius s’en sortit, aidé par son ancien ami de chambrée, Jules César, alors que Servius Dillius paya le prix fort en se trouvant rétrogradé au simple rang de légionnaire.

Suite à cela, Gaius demande à son frère Marcus un transfert dans une troupe de cavalerie afin de ne plus avoir à supporter Dillius. Il est alors engagé, en compagnie de Lucius qu’il emmène avec lui, dans la Xe légion, la plus valeureuse de toutes. Jules César se tourne vers la Gaule Belgique qu’il souhaite soumettre pour faire taire toute velléité de résistance gauloise. Après une première bataille où une coalition belge est défaite, une nouvelle force se créé avec les Nerviens à leur tête et une bataille décisive se déroule près de la Sambre. Mis à mal, les Romains sont débordés et Jules César voit sa vie mise en danger. Sans l’intervention de Gaius il aurait sans doute péri. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance du garde du corps de César, un certain Leonidas Zacharias.

Peu à peu la vision idéalisée que se faisait Gaius du combat et du comportement de ses coreligionnaires est mise à mal. La guerre est sale et les Romains ne se comportent pas en libérateurs. Muté une fois encore au sein de la VIIe légion afin de diriger les cavaliers gaulois, Gaius se lie d’amitié avec un Roi issu du peuple ségusiave : Bepolitan. S’intégrant parfaitement parmi ceux qu’il considère désormais comme ses camarades, il se bat à leurs côtés. Lucius devient alors de plus en plus jaloux de cette amitié qu’il considère comme étant contre-nature. À ses yeux, un Romain ne peut fréquenter un Gaulois. Sa haine pour Gaius ne fait que croitre.

Après avoir soumis quasiment toute la Gaule et calmé les velléités des Germains, Jules César se tourne vers les Bretons qui habitent une île encore fort méconnue et surtout mystérieuse. Après une première tentative sans grand résultat, il lance un deuxième assaut. Devenus espions, Gaius et Bepolitan embarquent avec Leonidas Zacharias, leur chef pour aider le proconsul à hâter la défaite de Cassivellaunos, un roi breton.

De son côté, Marcus reçoit la visite d’un centurion qui lui fait d’étranges révélations sur son père : celui-ci aurait tenté de le faire assassiner pour que jamais il ne révèle ce qui s’est passé en Helvétie, à savoir la livraison à Rome d’un colis hautement important. Hélas l’homme est tué avant que Marcus ne puisse en savoir davantage. La seule piste qu’il possède est le nom de deux autres soldats ayant servi Antonius Falerius à cette époque. Marcus se jure de poursuivre cette quête dès qu’il sera revenu de son périple en Bretagne, profitant allégrement de ses nouveaux dons mystérieusement apparus : une ouïe et un odorat décuplé. Se croyant béni des dieux, il vogue toujours sur les vagues d’un succès facile.

Gaius et Bepolitan ont commencé leur carrière d’espion auprès de Leonidas Zacharias qui leur révèle ainsi sa véritable fonction. Choisis par ce dernier, ils permettent à César de remporter une belle victoire sur les Morins. À son tour Gaius voit son ouïe et son odorat devenir plus puissants, sans oublier un rêve omniprésent qui l’emmène dans une bâtisse qu’il croit reconnaître, à mille lieux de sa domus romaine. Il se voit également dans la peau d’un loup. Très inquiet, il est rassuré par Leonidas qui lui dit que tout cela a une explication logique, explication qu’il promet de lui fournir dès qu’ils seront revenus de Bretagne. Gaius dupe Cassivellaunos afin de le faire tomber lui et son peuple. La Bretagne est à son tour vaincue.

Alors que Marcus voit disparaître les deux témoins clés du passé trouble de son père, tués par une main mystérieuse, Bepolitan, Gaius et Leonidas sont envoyés chez les Eburons afin de livrer leur Roi, Ambiorix, à Jules César. Celui-ci a massacré une légion romaine et est parvenu à liguer une partie de la Gaule Belgique contre Rome. Mais Gaius tombe éperdument amoureux de la belle Niamh, fille d’Ambiorix et met à mal la mission des trois compères, alors que Lucius, au comble de la jalousie, décide d’abattre une bonne fois pour toute son ancien ami : il convainc son supérieur de faire arrêter les trois espions, les accusant de trahison. En effet, lors du siège du camp romain de Cicéron, les Eburons et leurs alliés se sont montrés particulièrement ingénieux et organisés. Il est tout à fait envisageable qu’ils aient améliorés leurs tactiques grâce à l’appui de Romains.

Gaius apprend la vérité quant à son identité, de la bouche de Leonidas : il est descendant d’un lycanthrope et en tant que tel il doit faire un choix. Soit il accepte cet héritage qui fait de lui le protecteur des grands et de l’équilibre de ce monde, gagnant l’immortalité. Soit il refuse et il redevient un humain. Encore indécis, il est sur le point d’accepter quand qu’il se fait emprisonner avec ses amis.

Laissant Niamh derrière lui, désespérée d’avoir appris l’identité réelle de celui qu’elle aime, ils sont torturés. Bepolitan meurt suite à ces coups incessants, alors que ses deux amis n’espèrent plus qu’une chose : que Jules César revienne enfin en Gaule afin de mettre un terme à leur calvaire.

Chapitre 1 : Une nouvelle année

Début 53 av. J.-C.

Une voix connue, synonyme d’espoir. Pas de doute. Je frémis à ce son. Je l’entends fulminer et ses paroles résonnent à mes oreilles comme autant de merveilles.

— Conduisez-moi auprès de mes hommes !

Sortant de la torpeur dans laquelle je suis plongé depuis plusieurs jours, au point d’ignorer les appels fréquents de Leonidas qui cherche à entretenir la flamme d’une discussion qui n’a que pour seule mérite de faire passer le temps dans ce bâtiment humide et puant, j’entends des pas s’approcher rapidement. Et dans une déferlante de couleurs, comme entouré d’un halo surnaturel apparait Jules César, flanqué de quelques membres de son état-major. Enfin il est là.

Son visage n’exprime qu’écœurement et surprise. Il y a de quoi être choqué par les conditions dans lesquelles ont été tenus ses hommes qui sont aussi ses amis. L’odeur dans ce couloir obscur est nauséabonde, mélange de fange pourrie et de pierre suintante mêlée à celle plus suffocante des corps transpirants et d’excréments. Il y règne une chaleur insupportable et déjà le proconsul sue à grosses gouttes. Il s’éponge le front à l’aide de son écharpe de soie, cadeau de Crassus, son ami triumvir et ordonne :

— Libérez-les tout de suite !

C’en est trop, il ne peut soutenir plus longtemps la vision de son plus fidèle lieutenant, Leonidas Zacharias, enchainé tel un esclave, amaigri. Tout comme il ne peut admettre que le frère de son général, Marcus Falerius, soit retenu de la sorte derrière des barreaux. Quelles que soient les fautes dont on les accuse, ils ont droit à un logement plus confortable, ne serait-ce que par égard pour leur position.

— Tu les feras amener dans tes propres quartiers, lance-t-il encore à l’adresse de Cicéron, le commandant du camp.
— Mais, ô grand César, ose protester ce dernier, ces hommes sont coupables de graves faits.

Le regard dur que lui adresse le proconsul suffit à lui faire baisser instantanément la tête. Il n’y a rien à rajouter.

— Nous nous occuperons de cela plus tard, reprend le proconsul en tournant déjà les talons, se dirigeant vers la cellule où est retenu Leonidas Zacharias. Je prends personnellement cette affaire en main et j’y apporterai les réponses nécessaires.

Obéissant, le centurion en charge des interrogatoires parait bien penaud quand il ouvre une à une les portes des cellules, courant pour ne pas faire attendre César, la tête aussi basse que celle de Cicéron. Et ses légionnaires mettent autant de zèle à retirer les chaines des prisonniers, n’osant regarder ces derniers qu’ils ont pourtant malmenés dans les mois passés. Certes, Leonidas et Gaius n’ont plus eu à se plaindre de brutalité, mais ils ont été soumis à un traitement qui n’est guère plus noble : laissés à l’abandon, croupissant dans leurs cellules au milieu de leurs excréments, nourris avec des restes destinés aux animaux et souvent largement pourris, ils ont passablement souffert.

Je n’ai eu de cesse d’essayer de récupérer le torque offert par Niamh et jeté à quelques mètres de là par Lucius. Mais je n’y suis jamais parvenu et peu à peu j’ai été obsédé par ce bijou, au point d’oublier tout le reste, ce qui m’a bien aidé à endurer cette situation. Leonidas, quant à lui, a passablement dormi, s’évadant dans ses souvenirs, prenant le temps de savourer une vie qui a été jusque-là peuplée d’expériences fabuleuses. Mais malgré tout il désespérait de voir venir César et hésitait très fortement à se transformer en loup pour s’évader une bonne fois pour toute de cette maudite cellule. Il parlait avec moi au travers du mur mais cela ne durait que le temps qu’un des gardes vienne nous hurler de nous taire. Et depuis quelques jours la conversation est rompue. Mes propos sont d’ailleurs devenus de plus en plus confus. Le Grec est en grand soucis pour son ami. Mais je ne suis pas la seule source de ses préoccupations puisque Bepolitan en représente une autre : malgré nos appels répétés, le Gaulois ne nous a pas adressé le moindre mot depuis trois semaines. Leonidas craint le pire le concernant. Il s’est donc résolu à se transformer cette nuit, au risque de révéler sa véritable identité. César est arrivé dans l’intervalle et enfin nous allons être relâchés. Le cauchemar se termine.

Quand il est emmené au dehors, soutenu par deux légionnaires de la garde personnelle de César, il est aveuglé par la lumière et ils doivent le porter jusqu’à sa nouvelle demeure, les quartiers personnels de Cicéron où trois esclaves le lavent. Je le rejoins peu après. Silencieux, le regard vide, je ne manifeste guère d’émotion quand on s’occupe de moi. Mes mains sont rivées sur le torque que j’ai enfin récupéré, premier geste accompli dès qu’on m’a retiré mes chaînes, me lançant sur l’objet comme un chien se jette sur son os. Je parais avoir sombré dans une folie inquiétante : au vu des épreuves traversées, il est hélas normal de craindre pour ma santé mentale.

Les jours qui suivent sont du même acabit : si Leonidas récupère très vite, reprenant goût à la vie et appréciant chaque instant passé au grand air devant le quartier général de Cicéron où il reste des heures durant à regarder le paysage, je demeure prostré dans ma couche, n’ouvrant même pas les yeux. N’ayant plus goût à rien, épuisé par le moindre geste, je n’éprouve guère plus d’envie de parler. Je n’ai échangé aucune parole depuis ma libération avec mon ami, Leonidas. Parce que j’ai le sentiment d’avoir tout perdu : Niamh, ce qui est assurément le pire, et ma dignité, ce qui ne l’est pas moins, mais aussi mon innocence. Devenu définitivement adulte après l’horrible expérience vécue dans les geôles, je ne me fais plus d’illusion sur l’existence : celle-ci est noire et peu enviable. Dans le monde des adultes, on ne fait qu’y guerroyer, tuer et trahir. Mais comment font-ils pour aimer un tel univers ? Pourtant ils n’ont de cesse de vanter l’âge adulte comme le plus beau moment de leur existence. Est-ce qu’une fois devenu majeur, l’homme devient subitement pervers ?

Inévitablement ces questions m’amènent sur le terrain de la lycanthropie. Déçu par l’être humain, je me tourne vers l’animal qui vit en moi, me disant qu’au moins celui-ci n’est pas aussi retord. Jamais un loup ne s’est montré égoïste ou envieux. La trahison n’existe pas dans le monde animal, car c’est bien cela qui me peine le plus, hormis bien sûr la perte de Niamh. Mais en ce qui concerne cette dernière, je commence à me faire une raison : je n’ai aucune chance de la revoir et encore moins de la récupérer. Elle restera à jamais une belle histoire qui a hélas trouvé un épilogue douloureux. Par contre, l’attitude de Lucius m’arrache des larmes. J’ai cru être son ami. Nous avons tout partagé. Et Lucius m’a traité comme si jamais nous ne nous étions connus. Un ami n’agit pas de la sorte. Il ne s’empresse pas de livrer celui qu’il prétend apprécier à des geôliers cruels, prétextant de faux arguments pour mieux l’accuser. Lucius m’a tué. Certes nous n’étions plus en très bons termes depuis quelques mois, mais pas au point qu’il me plante un glaive dans le dos.

Je suis désormais convaincu d’une chose et l’expérience terrible que je viens de vivre a au moins le mérite de m’ouvrir les yeux : jamais Lucius n’a réellement été mon ami. Je l’ai toujours soupçonné de me jalouser : c’est hélas fondé. Lucius est empli de haine à mon égard. Il est un être vil, représentant de cette humanité si détestable, cette humanité que je vais quitter en acceptant définitivement le pacte que m’a offert Leonidas. Je vais devenir lycanthrope.

Chapitre 2 : À la mémoire d’un grand

Mars 53 av. J.-C.

Quand on lui rapporte que ses espions se portent mieux après quelques jours de repos, César les convie à un repas afin de leur prouver son amitié sincère. Mais il a aussi pour intention de les interroger quant aux allégations portées par un préfet de cavalerie nommé Lucius Afrianus. Il entend donc leurs explications et les crois. De toute manière ceux qui ont accompagné l’accusateur lors de sa virée en pays éburon sont venus le voir plus tôt dans la journée et lui ont affirmé que Leonidas, Gaius et Bepolitan étaient bel et bien prisonniers des Gaulois lorsqu’ils les ont rencontrés. Des traîtres ne peuvent être attachés. César sait désormais qu’ils ont été faussement impliqués dans une sombre histoire et qu’ils n’ont rien à se reprocher, sauf peut-être le fait de ne pas avoir rempli la mission pour laquelle il les avait envoyés auprès d’Ambiorix. L’homme est méfiant, il le sait mieux que quiconque puisqu’il ne l’a pas encore retrouvé.

Tout ceci l’amène à conclure que les méthodes prônées par Leonidas Zacharias possèdent des failles et qu’au final il ne peut exclusivement s’appuyer sur ses espions pour espérer triompher d’un ennemi : les armes et les batailles restent le meilleur moyen de vaincre un adversaire. L’espionnage est efficace pour obtenir des informations susceptibles de donner un avantage lors d’une confrontation, mais nullement pour soumettre un peuple. Le cas de Cassivellaunos a été un fait qui restera unique.

Le plus dur demeure cependant à entreprendre : annoncer la mort de Bepolitan, chose que personne n’a osé révéler aux deux survivants. Ils ont déjà été suffisamment éprouvés pour ne pas en rajouter davantage.

C’est d’une voix adoucie qu’il prononce les dures paroles :

— Bepolitan le Ségusiave est décédé dans sa geôle. Je suis désolé. Il était un noble serviteur de Rome et il aura droit à tous les honneurs qui lui sont dus.

Leonidas serre les mâchoires, le regard toutefois empli de larmes. Il s’est bien douté que quelque chose de terrible a dû survenir au malheureux Gaulois, dans la mesure où il ne l’a pas encore vu depuis leur libération, mais il a nourri l’espoir que l’absence de Bepolitan ait une toute autre signification : il récupère de ses blessures. Pour ma part, je demeure étonnamment stoïque. En apparence.

Le Grec frappe du poing sur la table, renversant les verres de vin, avant de crier d’une voix chargée de colère :

— Ceux qui ont fait cela paieront pour leur crime ! Je n’aurai de repos que lorsqu’ils seront morts !
— J’ai déjà pris les dispositions nécessaires, rétorque César d’une voix grave. Ils sont désormais affectés à une tâche peu enviable sur la frontière germaine. Ils doivent veiller à ce que nos ennemis ne franchissent pas le Rhin et à ce qu’on m’a rapporté, il fait particulièrement froid cette année dans la région. Sans compter que les barbares y sont plus hargneux que partout ailleurs, finit-il en souriant.

Je me lève à ces paroles, lentement et sans un mot. Je n’ai pas ouvert la bouche de toute la soirée, le regard toujours perdu dans le lointain. D’un pas saccadé je sors de la salle. Leonidas me suit, très inquiet et me trouve au-dehors, appuyé contre le mur, pleurant. Le corps déchiré par les sanglots, j’ai l’air si faible, si vulnérable que le Grec prend subitement conscience qu’il a devant lui un homme à peine sorti de l’adolescence. Il éprouve alors à mon égard une compassion sans limite, teintée d’un amour tout fraternel. Je suis devenu en l’espace de quelques mois comme un frère et ce que nous venons de traverser nous a encore rapprochés.

Me prenant dans ses bras, il me serre très fort contre sa poitrine et me réconforte longuement. Brisé, j’éprouve désormais le désir de retourner à Rome afin de fuir cette Gaule que je hais tant, cet endroit qui m’a pris mon ami Bepolitan. Et je déteste également cette légion qui n’est qu’un repaire d’êtres sans scrupules et sans morale. Je rêve de me retrouver auprès de mon père dans la merveilleuse domus familiale, à ne rien faire d’autre que profiter des plaisirs d’une vie oisive et des multiples activités d’une cité qui ne demande qu’à se repaitre des richesses des Falerius. Il est loin le temps où je n’étais qu’un adolescent insouciant n’ayant rien de mieux à faire que de me lancer des défis stupides pour me donner l’impression d’être le meilleur. Comme une course de chars où je n’avais aucune chance de triompher. Finalement, en y réfléchissant, j’aurais sans doute mieux fait de me rendre en Grèce et de me jeter à corps perdu dans ce que j’ai toujours aimé, à savoir les études. Je ne suis pas un soldat. Je laisse cela à Marcus. Oui, je dois quitter l’armée et retourner à Rome. C’est ce que je déclare à Leonidas entre deux sanglots, mais ce dernier me tient un discours qui ne va pas dans mon sens, m’obligeant à le regarder, ses deux mains enserrant mon visage, d’un ton chargé toutefois d’empathie :

— Il est aisé de vouloir fuir. Et je te comprends. Ce que nous venons de vivre est très dur et apprendre en plus de cela la mort de Bepolitan est encore plus difficile à admettre. Je suis moi aussi en colère et profondément marqué par cette perte. Je pleurerai longtemps notre ami. Mais je ne peux me permettre de baisser les bras. J’ai une tâche à accomplir et une mémoire à honorer. Bepolitan n’aurait pas souhaité que nous fuyions. Il était fort et représentait le guerrier parfait. Pour lui, l’existence rimait avec combat. Et c’est bien ce qu’il attend de nous : que nous combattions pour vivre malgré tout. César m’a dit que nous allons bénéficier d’un temps de repos. Il veut nous permettre de nous ressourcer. Tu souhaites retourner à Rome, mais j’ai mieux à te proposer. Laisse-moi t’emmener à Bibracte. Je te promets du plaisir, du vin, des femmes et beaucoup de folie. Nous allons pouvoir nous y délasser et panser nos blessures.

Finalement je me plie à cette idée, prenant conscience que Bepolitan n’aurait effectivement jamais fui devant la tristesse. Il n’était pas un lâche, affrontant tous les dangers l’épée au vent. Je dois effectivement honorer la mémoire de ce guerrier.

Le lendemain Jules César réunit la VIIe Légion sur la grande place sise au centre du camp et d’une voix solennelle il s’adresse à chaque homme, ses deux espions à ses côtés :

— Ces héros ont été accusés de traitrise. Ils sont innocents ! Nous en avons aujourd’hui la preuve formelle. Nous savons qui a porté ces fausses accusations et quels étaient ses buts réels. Il devrait avoir honte de ses actes. Mais il ne restera pas impuni. Personne n’ose défier César et s’en prendre à ses plus fidèles serviteurs sans en subir les terribles conséquences. Et je le jure, aussi bien que je me tiens devant vous, je m’occuperai personnellement de châtier le vrai coupable de cette sordide accusation !

Quand je vois la mine désappointée et franchement épouvantée de Lucius qui se tient devant ses soldats, je ne puis réprimer un sourire. Le premier depuis fort longtemps. Et, tandis qu’un long frisson parcourt mon dos, j’éprouve une joie malsaine à le voir si effrayé. Il va enfin payer pour ses ignominies. J’irai même le voir à son tour en prison pour me moquer de lui. Me sentant à nouveau investit de toutes mes forces, je jure à Bepolitan que je vengerai sa mort.

Chapitre 3 : Savoir pardonner

Mars 53 av. J.-C.

Lucius fut effectivement épouvanté par le discours de César. Il avait bien compris qu’il était la personne visée, car qui avait dénoncé les soi-disant agissements des trois espions ? Revenant vers ses quartiers il s’était tout d’abord muré dans un mutisme coupable, attendant qu’on vienne le chercher, résolu à son sort. Personne ne vint étonnement. Alors que la nuit s’abattait sur le campement, il ne demanda pas son reste et sellant sa monture, il s’en alla de cet endroit maudit.

Quand il parvient aux premiers contreforts qui bordent la contrée, il sourit en se félicitant de sa fuite, étonné toutefois d’y être parvenu aussi facilement. Un léger vent souffle et il s’arrête quelques instants, goûtant à ce doux contact, fermant les yeux. Mais il les rouvre bien vite lorsqu’une voix connue résonne devant lui, dans la nuit opaque :

— Ce cher Lucius croyait une fois de plus échapper à ses juges. Il est pourtant temps de faire face à tes actes.

Il s’agit de Gaius. Il est seul, juché sur un très beau cheval noir aux muscles saillants, portant un harnachement de grande valeur. Lucius sourit à cette vue : le fou, il n’a même pas pris garde de s’entourer de compagnons pour l’empêcher de s’enfuir. Se croit-il invincible pour faire preuve d’autant d’imprudence ?

J’ordonne d’un ton dur :

— Descend de ton cheval. Battons-nous en homme, comme au bon vieux temps de notre formation.

Et je joins le geste à la parole :

— Nous allons enfin savoir qui est le meilleur.

Lucius en fait de même, souriant de manière mauvaise, sûr et certain de battre ce prétentieux et d’enfin lui montrer à quel point il n’est rien.

Le combat s’engage immédiatement. C’est moi qui porte la première attaque, en essayant d’atteindre mon adversaire par surprise, mais il est bien trop expérimenté et me connait suffisamment pour prévoir mes mouvements. Le métal des lames s’entrechoque, provoquant un bruit caractéristique qui m’a finalement manqué. Nous nous battons ainsi pendant de longues minutes, sans que quiconque ne prenne un avantage quelconque. Puis je sens monter en moi un sentiment sans cesse plus puissant de colère qui se mue en rage furieuse au fur et à mesure des attaques et autres parades. Ne me contrôlant plus, la bave aux lèvres, les mâchoires crispées, je me précipite sur Lucius et instinctivement il recule. Il manque alors de chuter.

En profitant pour lui taillader l’avant-bras, lui arrachant un hurlement de douleur alors qu’il tient son membre blessé, je lui porte une nouvelle attaque qu’il esquive de justesse, en un geste désespéré.

Je me relance dans le combat avec une fureur toute animale et mes coups deviennent plus brutaux encore. Envahi par la haine, je n’ai plus qu’un seul but : tuer celui qui est responsable de tous mes maux. Un goût âcre dans la bouche, me sentant léger alors que mon sang semble accélérer son flux dans un corps flottant, je laisse s’exprimer ma rage.

Lucius a beaucoup de peine à retenir mes attaques et à chaque choc des glaives il sent ses forces l’abandonner petit à petit : s’il ne s’éloigne pas pour reprendre ses esprits il craint de périr. Sentant poindre en lui les lourds relents de la peur, ne reconnaissant plus son ancien ami qui tient aujourd’hui davantage de la bête furieuse, il esquive une nouvelle attaque et perd l’équilibre pour la seconde fois. Il chute, mais évite un coup d’épée mortel en se jetant sur le côté et entend le métal frapper violemment la pierre à quelques centimètres de sa tête. Frissonnant, il se relève d’un bond, le souffle court, prenant conscience qu’il est désormais épuisé. Il faut en finir. Parce que le rôle de la bête traquée n’est pas celui qu’il préfère jouer.

Lucius serre les dents, s’arme du peu de forces qu’il lui reste puis se lance sur son adversaire qui le regarde avec un air particulièrement mauvais, effrayant, tant la lueur de haine qui brille dans ses pupilles lui confère une allure terrifiante. Il a même le sentiment que ses yeux sont devenus étrangement incandescents.

Lucius vise mon ventre, cherchant le bon moment pour frapper, mais avant même qu’il ne puisse terminer son geste, je lui assène un terrible coup de pied qui le renvoie au sol.

Tandis qu’il se réceptionne lourdement, Lucius sait que cette fois-ci il ne s’en sortira pas : ses forces l’abandonnent définitivement. Il retient toutefois les coups de son rival avec l’énergie du désespoir, s’arc-boutant dans la terre des doigts de sa main gauche, les autres crispés sur la poignée de son glaive, douloureux tant ils subissent de chocs. Puis dans un dernier fracas, la lame de son épée se brise et il voit arriver le métal étincelant du glaive si affuté de son adversaire.

Lucius ferme les yeux. Il est si stupide de mourir ainsi, après un combat pitoyable parce qu’il a commis l’erreur de se croire supérieur à son rival. Gaius lui a pourtant prouvé lors de leur dernière confrontation qui n’était alors qu’un simulacre à quel point il a progressé.

Rien ne vient. Lucius sent bien le souffle de l’arme sur son cou, il entend siffler cette dernière dans l’air, mais il ne ressent aucune douleur. Rouvrant lentement les yeux, il voit alors que Gaius s’est arrêté à moins de deux centimètres de sa peau et l’observe d’un air si mauvais qu’il n’en est guère plus rassurant. Il fait très certainement durer le plaisir et sa mort n’est juste qu’une question de temps. Pourtant, quand son rival lui parle d’une voix solennelle où transparait toutefois de la colère, il comprend qu’il aura la vie sauve :

— Je te tends la main comme tu l’as fait lorsque j’étais à terre, lors de notre première rencontre. Ainsi je paie ma dette. Tu m’as tourné le dos par la suite, mais je suis plus noble que toi, Lucius. Et je te laisse la vie et la liberté. C’est ce qui fait notre différence. Pars et que nos chemins ne se recroisent plus jamais, parce que si cela devait survenir, je te tuerai.

Et Lucius ne peut que l’en remercier, d’un air misérable et larmoyant.

Chapitre 4 : Un choix mûrement réfléchi

Mars 53 av. J.-C.

À mon retour au camp, je m’interroge à de très nombreuses reprises : ai-je agi correctement ? N’aurais-je pas mieux fait de tuer Lucius et ainsi venger la mort inutile de Bepolitan ? Ne méritait-il pas pareil sort ? Au fond de mon être, là où se terrent mes convictions les plus intimes, je puise la réponse à mes doutes, alors que Leonidas vient s’enquérir de mon action : Lucius est comme mort désormais. Considéré comme déserteur, il n’a plus d’endroits où trouver d’alliés. Il ne lui reste plus qu’à errer jusqu’à ce qu’il trouve un lieu suffisamment accueillant pour y croupir le reste de son existence. Son sort n’est donc guère plus enviable que la mort.

Après ces événements qui furent une preuve de plus de la grandeur d’âme de Gaius, Leonidas tint sa promesse et emmena son ami à Bibracte, afin de profiter d’un repos tant mérité. Lorsque nous parvînmes dans l’oppidum des Eduens, je fus marqué par la grandeur de l’endroit. Il s’agissait d’une ville de belle importance constituée principalement de maisons de terre séchée portant des toits de tuiles rouges qui n’étaient pas sans évoquer les bâtiments des cités de la campagne romaine. J’eus l’impression de rentrer chez moi et si dans les rues je n’avais pas croisé des Gaulois, je me serais volontiers crû à Mediolanum1 ou à Taurasia2. Profitant allégrement des plaisirs de Bibracte que mon ami m’avait tant vantés, je me perdis dans les bras de beautés venus de tous horizons, passai des heures à rire au fond de tavernes chaleureuses, ivre comme jamais. Mais toute cette débauche ne pouvait dissimuler mon état réel : j’étais déprimé. Ne parvenant pas à chasser Niamh de mes pensées, je n’avais de cesse d’évoquer son souvenir et à plusieurs reprises, alors que je sombrais dans les abysses de l’alcool, je me prenais à pleurer et réaffirmais dans une litanie décousue, à qui voulait bien l’entendre, que je retournerai bientôt à Atuatuca pour y présenter mes excuses à la jeune femme que j’aimais tant. Puis je l’emmènerais avec moi, très loin. Peu importait son père : nous devions vivre ensemble, voilà tout.

Mais lorsque je m’éveillais, le corps martyrisé par l’abus de vin, de bière et d’hydromel, dans les bras d’une belle créature rencontrée la veille, deux dans les grands moments, je revenais brutalement à la réalité et étais bien obligé d’admettre la triste vérité : jamais je ne parviendrais à regagner l’amour de ma belle. À ses yeux j’étais un ennemi, membre de ce peuple qui avait tant violenté les siens et pire encore, je lui avais menti quant à mon identité réelle et mon but. Pour elle, Gaius s’était servi de notre amour pour obtenir des informations. Il s’était joué d’elle. Ses sentiments n’étaient pas sincères.

Comment lui faire comprendre qu’à aucun moment je ne m’étais montré si vil ? Je n’avais pas simulé ma passion et n’avais jamais cherché à lui soutirer des renseignements. C’était justement là ma grande erreur et peut-être était-je même responsable de l’échec de notre mission chez les Eburons, ce qui signifiait également que je portais sur la conscience la mort de Bepolitan. Car, si nous avions eu vent du départ d’Ambiorix, peut-être serions-nous parvenus à le suivre et à avertir Cicéron de ce qui se tramait à son insu. Dès lors, Lucius n’aurait pu nous accuser de trahison.

Ce constat me plongea dans un état de tristesse plus grand encore. Leonidas dut alors faire preuve de beaucoup d’inventivité pour m’aider à retrouver le sourire, jouant parfaitement son rôle d’ami. À ses yeux je n’étais aucunement responsable du fiasco de notre mission : le Grec se considérait comme étant lui-même fautif. N’était-il pas notre supérieur ? C’était à lui de veiller sur nous et de s’assurer que nous ne commettions pas d’erreur. De plus, il n’avait pas eu une conduite plus noble, oubliant également notre mission pour profiter allégrement des doux moments passés dans les bras de Vona, se remémorant un passé qu’il avait cru oublier. S’il s’était concentré correctement sur le pourquoi de notre venue à Atuatuca, rien de tout ceci ne serait survenu et Bepolitan, le seul qui n’ait commis aucune erreur, serait encore en vie.

Souhaitant donc oublier cette sordide histoire, Leonidas me sortit sa botte secrète, se disant que si l’alcool et les femmes ne pourraient seuls nous aider à enterrer de pénibles souvenirs, l’opium en serait capable. Consommateur occasionnel, le Grec y avait recours dans les moments extrêmement difficiles et celui-ci pouvait être considéré comme tel. Inhalant la fumée des graines de pavot qu’il fit bruler dans une coupelle, nous nous abandonnâmes aux doux effluves de cette plante aux vertus magiques, sombrant dans un état second bienvenu. Et après des journées entières à profiter des bienfaits de l’opium, nous oubliâmes petit à petit nos soucis pour nous tourner vers l’avenir, résolus à avancer avec nos blessures et nos fêlures, nous servant de celles-ci pour nous améliorer.

Résolu à devenir un lycanthrope, pour honorer la mémoire de Bepolitan en premier lieu, je demandai à mon ami d’organiser la cérémonie dont il m’avait parlé, ce qui le ravit : Leonidas avait tant attendu cet instant depuis ses révélations. Si j’avais finalement décidé d’accepter le pacte c’était pour ressembler à Bepolitan qui était juste et droit : je souhaitais servir les mêmes causes que les siennes. Mais il était également vrai qu’un autre fait avait influencé ma décision : plus rien ne m’attirait dans l’existence humaine. J’avais perdu Niamh et n’avait donc rien à attendre des hommes.

Ainsi je me retrouve dans un sanctuaire perdu au beau milieu de nulle part, en pays Eduen pour être plus précis, en compagnie de Leonidas et d’un druide. En arrivant jusque-là, je reviens à l’endroit même où je me suis battu contre les Helvètes, à une époque où je n’étais qu’un jeune légionnaire sans grande expérience, encore innocent. Tant d’événements se sont déroulés depuis. Ils m’ont tous changé.

Revenir là me plonge dans un état de nostalgie tout à fait propice à ce que je vais devoir endurer aujourd’hui et je pense même que Leonidas a prémédité ce petit voyage initiatique de façon tout à fait volontaire. Ne s’agissait-il pas de l’endroit où j’avais définitivement perdu mon innocence et connu ma première grande bataille ?

Le sanctuaire où nous pénétrons est sis au haut d’une colline, tout près d’un grand rocher posé là par la main d’un dieu quelconque. Il s’agit à première vue d’un bâtiment de forme allongée entouré d’une haute palissade de bois. L’entrée ouvre face au soleil levant, là où l’astre brille à son maximum durant le solstice d’été. Devant la palissade a été creusé un fossé symbolisant la séparation entre le monde sacré et le profane. Le franchir signifie accepter ses règles. C’est ce que m’explique Leonidas. Il me déclare aussi que malgré tout ce que je vais être amené à voir et à vivre, je dois impérativement respecter ce que le druide me demandera d’accomplir ou de dire.

Pénétrant dans l’enclos par un porche monumental, je ne peux m’empêcher d’éprouver une angoisse bien légitime. Et quand j’avance vers le bâtiment, ma peur ne fait que grandir. Je ne suis plus si sûr de mon fait. Ma décision signifie tant de bouleversements. Je me raisonne alors que je me perds dans la contemplation du porche :

— Mais tu as déjà bien assez réfléchi à tout cela !

Il est décoré d’une ceinture de crânes d’animaux mais aussi de quelques spécimens humains, ce qui rend l’endroit lugubre et me fait frissonner. Dans l’enclos, outre le bâtiment, un bosquet d’arbustes a été planté. Leonidas reprend à nouveau la parole pour m’en expliquer la signification :

— Il s’agit du bois sacré, la personnification même du dieu auquel est dédié ce sanctuaire, à savoir Cernunnos.

Le bâtiment, entièrement fait de bois, possède une entrée beaucoup plus conventionnelle constituée d’une simple porte ornée toutefois de bois de cerf. Comme toute maison gauloise, il n’a pas de fenêtres. Leonidas tape contre l’huis et après une courte attente, un vieil homme aux longs cheveux blancs, portant une barbe et des moustaches tout aussi longues, vient nous ouvrir. Il est vêtu de la tunique blanche traditionnelle des druides et affiche un visage marqué par les années. Ses yeux sont très bleus, presque transparents et ils lui confèrent un regard pénétrant, inquiétant même. Sa voix éraillée ne contribue pas à le rendre plus sympathique.

J’éprouve effectivement un certain malaise face à cet homme qui se contente de nous glisser un simple entrez en guise de bienvenue. Nous pénétrons donc dans le temple et je ressens un haut-le-cœur en parvenant dans une pièce en tout point identique à celle que je visitais parfois dans mes rêves, au moment où je me trouvais à l’intérieur du cercle, alors qu’une voix psalmodiait un chant aux accents mystérieux et anciens. Je comprends alors qu’il s’agit de la pièce principale du sanctuaire, là où se déroulent les cérémonies. Faite simplement de terre battue, le sol est effectivement affublé d’un grand cercle dessiné à la chaux et le tout est très faiblement illuminé de quelques rares torches, ce qui confère à l’ensemble des allures mystiques. Il n’y a aucun autel, ce qui tranche avec tout ce que je connais des temples. Seule une grande vasque de bronze trône à l’extérieur du cercle. Le reste de la vaste pièce est pour sa part plongé dans une obscurité totale que même mes yeux entrainés ne peuvent percer.

Le druide m’ordonne de me placer au centre du cercle, puis il s’approche à son tour et vient se poster à quelques centimètres de mon visage, comme s’il peine à me voir, ce qui est on ne peut plus compréhensible vu le manque de luminosité. L’homme me dévisage longuement, me rendant mal à l’aise : j’ai l’impression d’être scruté par une personne invisible fouillant chaque parcelle de mon être, à la recherche des pires secrets, ceux qui sont enfouis au plus profond de ma conscience. Et je n’éprouve pas un désir des plus ardents que ce vieillard sache que je me suis masturbé pour la première fois à mes 11 ans, que j’aime particulièrement arracher mes peaux mortes ou encore que j’apprécie plus que tout les hanches des femmes. Détournant donc le regard, je mets un terme à ce petit jeu et le druide se retourne vers Leonidas resté dans l’ombre, à l’extérieur du cercle, pour lui déclarer d’une voix cassée :

— C’est un élu. Même s’il manque beaucoup de maturité.

J’éprouve l’envie de lui faire regretter ce que je considère comme une insulte. Depuis la mort de Bepolitan, je ressens une colère sans cesse plus forte, teintée d’impatience : toute parole qui ne me plait pas est prétexte à me battre. À plusieurs reprises Leonidas a dû me calmer et surtout apaiser ceux avec lesquels j’ai voulu me bagarrer.

Le druide évite sans le savoir mon courroux en sortant à son tour du cercle, désireux de commencer la cérémonie. C’est du moins ce que je comprends en le voyant s’emparer d’un bouquet de feuilles de gui qu’il enflamme à une torche du mur. Puis il prononce d’une voix soudainement beaucoup plus claire et solennelle :

— Ô toi soleil qui achève ta course diurne et navigue la nuit vers l’Orient sur une barque portée par le fleuve Océan dont les flots entourent les terres. Tu formes un couple parfait avec notre déesse Terre. Tu as permis à notre peuple de naître de Dispater, le dieu des morts, de la nuit, de l’eau, des fontaines, celui qui nous fera tous périr par l’eau et le feu lorsque le moment sera venu. La mort précède la vie. La nuit précède le jour. Nous te rendons grâce. Que soit aussi remercié celui dont on ne prononce pas le nom, être suprême, dieu des dieux.

Effectuant une révérence, il accomplit un arc de cercle avec son gui enflammé, dessinant une jolie arabesque de feu autour de lui, puis il jette la branche dans la grande coupe de bronze où elle achève de se consumer pour s’en venir par la suite embraser des charbons qui deviennent vite rougeoyants. Le druide enflamme ensuite une autre branche de gui, très touffue cette fois-ci et reprend en me regardant :

— Le rameau d’or est le symbole universel de la régénérescence et de l’immortalité. Il ouvre l’accès au souterrain et éloigne les démons. Il va te donner l’invulnérabilité.

Il jette cette branche dans la vasque et en prend une troisième, du chêne comme il l’explique :

— Voici le symbole de la force et de la longévité. Il personnifie aussi la sagesse dont tu auras besoin pour servir notre cause.

À nouveau il embrase l’arbuste et le dépose dans le récipient avant de reprendre d’un ton empreint de respect :

— Cernunnos est le dieu que tu sers. C’est le Cornu, le Bel encorné à cause de ses bois de cerfs. Dieu de tous les animaux, il peut se transformer en n’importe lequel des représentants de la nature. Dieu de la fécondité, de l’abondance, il est aussi le maître du Royaume des morts et le gardien des portes de l’autre monde. Il t’a choisi et t’a donné l’honneur de faire partie de sa grande famille. Le servir, c’est faire respecter l’équilibre des forces qui régissent ce monde : la création, la cohésion, la destruction. Montre-toi digne de lui en lui offrant ce qui te tient le plus à cœur. Cernunnos, comme tous les dieux, aime l’or. Donne-moi le torque que tu portes, finit-il en pointant son index vers le bijou offert par Niamh.

Je comprends instantanément que le druide a perçu la valeur à la fois sentimentale et pécuniaire du collier. Il a lu au fond de mon âme et a vu dans quelles conditions j’ai reçu ce cadeau, ce qu’il confirme, tenant le bijou devant lui :

— Ô Cernunnos, voici l’offrande que te fait ton nouvel enfant. En agissant ainsi, il se débarrasse des dernières attaches qui l’entravent au monde humain. Il accepte son sort et t’honore.

Il le jette dans la vasque à présent rougeoyante et dès que le torque entre en contact avec le charbon, une puissante lueur éclaire la pièce l’espace de quelques secondes, m’éblouissant et me faisant tout à la fois sursauter et reculer face à l’ampleur des flammes. Alors que je reprends mes esprits, le cœur battant la chamade, le druide déclame de sa voix devenue plus puissante :

— Grand cerf aux cornes d’or, maître de la vie et de la mort, coureur des landes et des bois, accepte nos offrandes. Roi de la forêt, seigneur des chênes, des ifs et des bouleaux, divin hôte de nos halliers, accorde-nous tes bienfaits. Nous sommes fiers d’être tes enfants. Donne-nous ta force ! Tout comme aux sapins et aux sangliers, ô Maître de la nature, guide tes fils au cœur pur vers la clairière qui les attend sous les trois rayons d’or du soleil invaincus, au cœur ultime de la forêt. Et accepte les offrandes de leurs mains ! Awen !

À ces mots, il enflamme une torche à la vasque et fait un signe de la tête à Leonidas resté dans l’ombre. Ce dernier approche, la mine grave, une étrange lueur brillant dans ses prunelles. Il porte une longue chaine que j’identifie immédiatement comme étant identique à celle que j’ai dû porter lors de mon triste séjour dans les geôles romaines. Peut-être est-ce la même. Reculant, je veux me défendre, mais la poigne ferme du Grec se referme sur mes bras, avant même que je ne puisse réellement réagir et il me murmure :

— Laisse-toi faire. Rappelle-toi ce que je t’ai dit avant de venir : tu dois accepter tout ce qui va se passer.

Résigné, je m’accomplis et ne bouge plus alors qu’il m’entrave, faisant passer la chaine dans deux grands anneaux fixés sur une lourde dalle de pierre au sol. Baissant la tête, serrant les mâchoires et les poings, je dois me faire violence pour ne pas fondre en larmes : tout ceci m’évoque des moments extrêmement pénibles. Le druide s’avance, portant sa torche au-dessus de sa tête, illuminant ainsi son visage devenu subitement plus jeune et d’un ton caverneux qui m’épouvante, il hurle alors qu’il brûle atrocement mon avant-bras de la flamme devenue aussi rouge que le sang :

— Vois ta marque, ô Cernunnos !

La douleur est insupportable et me fait crier du plus profond de mon être. J’essaie bien de me rejeter en arrière, de me battre pour échapper à la cruelle morsure du feu, mais les chaines m’empêchent de bouger suffisamment et Leonidas me ceinture avec une telle force que je ne peux guère en faire davantage. Subitement mon attention est attirée au-delà de la douleur vers l’avant-bras de mon ami : celui-ci porte une blessure visiblement ancienne que j’identifie alors comme la résultante du même traitement que je subis en l’instant-même. Je n’avais jamais prêté garde à celle-ci, mais aujourd’hui je comprends que le Grec a vécu la même épreuve. Ceci m’aide à tenir et serrant encore plus fort les dents, fixant le druide avec fureur, je lui promets mille châtiments alors que lentement l’homme retire enfin la flamme de ma peau cruellement marquée par la morsure du feu.

Mon calvaire n’est pourtant pas terminé : Leonidas me glisse un bout de bois entre les dents en m’ordonnant d’y mordre dedans. Quand je sens une lame fouiller ma chair dans mon dos, je comprends la raison de ce conseil fort avisé. Retenant ainsi un nouveau cri, j’entends le druide prononcer de nouvelles paroles, dans une langue inconnue qui m’évoque immédiatement celle entendue dans mon rêve :

— Lykanthropis aec ir kosa tse ! Lykanthropis aec ir kosa tse ! Lykanthropis aec ir kosa tse !

Au comble de la souffrance, je suis sur le point de m’évanouir, tombant à genoux quand mon ami vient à nouveau me soutenir. Je sens vaguement que le druide est occupé à appliquer une sorte de liquide sur mes plaies, mais ne sais pas vraiment de quoi il en retourne, tandis que Leonidas me prend dans ses bras. Pleurant à présent tant je souffre, je sombre définitivement dans une léthargie bienvenue et perd tout contact avec la réalité.

Je m’éveille lorsque le druide me fait boire une boisson au goût acide et très malodorante que je recrache en partie. Sursautant, je remarque alors que je suis détaché. Si ce liquide est ignoble, il me procure pourtant un grand bien-être et mes douleurs s’évanouissent petit à petit. Il provoque en moi d’autres effets inattendus : ma vue se brouille, mes sens s’emballent. J’ai l’impression d’entendre chaque son résonner dans ma tête, au point de devenir inaudibles. Les choses et les gens qui m’entourent sont teintés d’une lumière qui me fait mal aux yeux, se distordant. Tout a l’air irréel, mais ce n’est pas tout : mes émotions changent également. Sentant monter en moi une colère qui enfle chaque seconde, je deviens aussi plus instinctif, comme incapable de réprimer mes idées les plus primaires. J’ai faim. Très faim même, au point d’entendre mon estomac gargouiller.

C’est alors que le druide qui a momentanément disparu revient dans la salle, accompagné d’un loup qu’il tient attaché par une corde et qui visiblement renâcle à avancer puisque l’homme doit le tirer derrière lui avec force. Je suis d’ailleurs très surpris par la puissance étonnante du vieil homme qui manque faire tomber l’animal en l’attirant à lui. Le loup est magnifique, de couleur grise. Il doit être encore jeune puisque sa taille n’est pas très grande. Lançant des regards craintifs autour de lui, visiblement effrayé, il m’inspire de la pitié : la pauvre bête doit vite être relâchée pour retrouver sa liberté. Et j’éprouve une nouvelle once de colère à l’encontre de ce druide. Me perdant dans la contemplation du loup qui tourne à présent en rond, la queue entre les jambes, geignant, j’entends dans le lointain la voix du vieil homme ordonner :

— Tue-le.

Je ne comprends tout d’abord pas à qui s’adresse cette injonction, mais quand je vois le druide me désigner le loup, je saisis et refuse catégoriquement. Cela va trop loin. Prendre la vie de cette pauvre bête, c’en est trop. Leonidas approche à nouveau de mon oreille et je perçois sa voix qui résonne directement dans mes entrailles :

— Tu dois le faire. Tu ne deviendras jamais un lycanthrope si tu n’obéis pas.

Alors à contrecœur, retenant de nouvelles larmes, me sentant partir à mille lieux de là au point d’éprouver le sentiment de m’arracher du sol, j’avance deux mains tremblantes vers le loup. Je n’écoute que mes instincts me commandant d’étouffer l’animal et c’est en sanglotant, répétant mentalement désolé, que j’étrangle la pauvre bête. Je détourne le regard pour ne pas avoir à endurer la vision de cette mort qui m’arrache mille peines et quand je sens que toute force a quitté le corps duveteux et si doux au toucher de l’animal, je ramène mes mains tremblantes vers moi, nauséeux, au bord de l’évanouissement. Une fois encore Leonidas m’aide à ne pas chuter, me tapotant amicalement l’épaule, comme pour me féliciter. Mais de quoi ? D’avoir tué une bête sans défense, un jeune loup qui plus est ? Il n’y a franchement pas de quoi être fier.

Le druide s’empare d’un long coutelas étincelant qui m’éblouit et d’un coup il déchire les entrailles du loup, répandant ses viscères sur la terre. Il prend ensuite une coupe en or et récupère le sang qui s’écoule en cascade. Quand il juge en avoir assez, il me tend la coupe et m’ordonne de boire. Mais comme je lui fais signe qu’il est hors de question d’obtempérer, les deux hommes me ceinturent et me forcent à m’accomplir. Je crois étouffer et vomir tout à la fois. Le goût du sang me pique la gorge et les narines et j’ai un haut-le-cœur terrible, mais finalement le liquide pénètre dans mon œsophage et c’est encore plus nauséeux que je sens les chaînes se refermer autour de mes poignets et de mes chevilles. Cela n’augure rien de bon.

— Transforme-toi ! me crie le druide.

Je le regarde avec étonnement, non sans dédain, semblant vouloir lui dire : cause toujours espèce de vieillard sénile. Je le déteste et très franchement je rêve de le massacrer. Puis de le dépecer. Lentement. Si lentement que je me délecterai de chacun de ses cris et de sa souffrance. Oui, cela sera fantastique. Sentant monter en moi les relents nauséabonds de la rage, serrant les dents, crispant tout mon corps, je m’imagine massacrer le vieux quand un long frisson prend naissance dans ma tête pour s’en venir chatouiller chaque extrémité de mon corps. Alors viennent les sons, tandis que ma vue se brouille de plus en plus, colorant le contour de chaque chose d’un rouge vif fort peu agréable.

Je perçois tout d’abord la respiration saccadée du loup qui court, un souffle chaud qui s’en vient caresser ma peau frissonnante et rendue moite par le feu qui consume mon être. Me débattant, j’entends les chaînes cliqueter là-bas, très loin, dans ce monde qui n’est déjà plus le mien car là où je me trouve désormais des hurlements résonnent à mes oreilles. L’appel du loup. Il m’attend, là-haut sur la colline où nous nous retrouvons à chacun de mes rêves. Mais à présent je ne rêve plus. Mon congénère est bel et bien là, je peux sentir son odeur et percevoir ses grognements qui emplissent ma tête. Les sons de sa cavalcade se mêlent bientôt à la vraie vision de sa course au travers de la forêt, magnifique loup slalomant entre les arbres, avec une dextérité folle, ventre à terre, heureux tout simplement d’être libre.

Mais lâchant un cri, je me débats dans l’autre monde, mon enveloppe charnelle résistant encore, ne voulant pas changer. Encouragé par les deux acolytes, je me démène tant et plus, mais peu à peu je sens mes forces m’abandonner, alors qu’au loin le loup court, court si vite que j’éprouve le déplacement d’air provoqué par cette course, si proche que je peux presque le toucher. Et la transformation s’opère, aussi naturellement que possible, à la grande satisfaction de Leonidas qui soupire d’aise : j’ai réussi. Je suis désormais un lycanthrope.

Souriant à la vue des poils gris clair qui s’emmêlent sur ma peau qui se craquèle – j’ai bien assimilé l’esprit du loup que je viens de tuer – le Grec éprouve une grande joie qui a pour mérite de le faire replonger dans ses propres souvenirs : le jour où lui aussi a dû subir cette difficile et violente intronisation qui vise à donner la force à l’élu de quitter son corps humain, par la colère et la rage. Ce n’est pas un moment agréable à passer, mais hélas un passage obligé de la vie de tout lycanthrope. Bientôt tout cela ne sera aussi qu’un souvenir émouvant pour Gaius. Poursuivant sa métamorphose, ce dernier ne se débat plus à présent. Les deux hommes se sourient, satisfaits, puis quittent la pièce. Le nouvel élu a besoin de calme pour apprécier sa forme animale.

Revenu dans le long boyau caverneux qui peuple mes rêves, je navigue dans un monde totalement irréel. Poussant toutes ces personnes qui me barrent l’accès, je les vois se retourner un à un à mon passage, ôtant leur capuche et quelle n’est pas ma surprise de remarquer qu’ils sont tous des loups. À cet instant, dans l’autre monde mes dents poussent, devenant pointues pour finalement prendre la forme d’incisives et de canines animales. Cela me déforme la bouche, au point que je n’ai de cesse de l’ouvrir et de la tordre par la cause d’une grande douleur.

Je continue à avancer dans le couloir, d’un pas assuré cette fois-ci, pressé de rejoindre mon but, poussant de plus en plus de monde et me contrefichant de ces hommes-loups qui m’observent. Bientôt je parviens à la clairière et vois le jeune homme blond et si beau, entouré de ses compagnons à quatre pattes. Il me sourit en me regardant parvenir jusqu’à lui. Dans le sanctuaire, mon visage change à son tour, saignant face à la métamorphose : secoué de spasmes violents, celui-ci prend forme animale, devenant poilu, mon nez s’allongeant, mes yeux s’étirant, des oreilles pointues naissant au sommet de mon crâne. Je grogne, bave aussi et parait avoir beaucoup souffert, mais en réalité je n’éprouve plus aucun sentiment, mon esprit étant plongé à mille lieux de là. De toute manière, comme je vais l’apprendre plus tard, la première transformation est la plus pénible et la plus longue. Mais dès que je maîtriserai mes pouvoirs, cela se fera le plus naturellement du monde et en un éclair.

— Je me nomme Bleiz, déclare le jeune homme blond en me souriant toujours et d’une voix qui résonne avec puissance dans mes oreilles.

Sa voix est à la fois caverneuse, terrifiante et empreinte de chaleur et de musicalité, au point de m’évoquer le son du cornyx. À ce nom, je tressaille. Leonidas m’a parlé de cet être qui n’est autre que l’un des disciples de Cernunnos et surtout le géniteur des lycanthropes gaulois. Il me fixe de ses yeux presque translucides, si beau. J’éprouve à son égard beaucoup de respect et veut m’agenouiller pour lui présenter mes hommages, mais Bleiz arrête mon geste, secouant la tête et tendant vers moi une main amicale.

Tombant à quatre pattes, toujours enchaîné, je recroqueville mes doigts dans la terre meuble. Peu à peu ceux-ci se transforment aussi, devenant des pattes. J’éprouve désormais la puissante envie de m’en aller de cet espace trop exigu et étouffant, afin de gambader, ventre à terre, dans cette forêt qui m’appelle. Je déclare à mon tour en serrant la main de Bleiz, une main chaude à la poigne virile :

— Je m’appelle Gaius.
— Bienvenu Gaius, me réplique-t-il d’une voix devenue beaucoup plus humaine, au timbre enchanteur. Veux-tu nous rejoindre ?
— Oui.

À cet instant ce n’est plus un humain qui se retrouve enchainé dans le cercle, mais un grand loup gris magnifique, au corps athlétique. J’urine sur le sol, en grognant avec force, puis je me lève sur mes pattes arrière et tendant ma tête vers le plafond de la pièce, je hurle, mon cri se répercutant sur les murs pour s’en venir résonner bien au-delà du sanctuaire. À ce son Leonidas et le druide échangent un sourire : la cérémonie a été couronnée de succès. Mais la conversation qui s’engage alors est loin d’être aussi révélatrice de la joie qui anime leurs cœurs en ce grand jour de naissance d’un nouveau lycanthrope :

— Sait-il quelle est son origine réelle ? demande le vieil homme en regardant les collines enneigées qui s’étalent devant eux, en contrebas.
— Non, répond Leonidas en se perdant à son tour dans la contemplation de ce paysage splendide. Il l’apprendra par lui-même, quand il sera prêt.
— Il le comprendra peut-être avant, réplique le druide. Il n’est pas stupide. À moins que quelqu’un lui fasse remarquer que seul un Celte sert Cernunnos. Il est désormais un lycanthrope de la famille de Bleiz et il doit le savoir. On ne peut vivre convenablement sans connaitre ses racines, mon cher Leonidas, poursuit-il en lui lançant un regard chargé de reproches. Aurais-tu souhaité qu’il en soit ainsi dans ton cas ? Je te conseille de lui redonner son histoire. Rapidement.

Le Grec acquiesce, mais au fond de lui il reste convaincu de son fait : Gaius ne doit pas savoir qui il est réellement, sinon le risque est grand de le voir se retourner contre Rome.

Chapitre 5 : Premiers pas de lycanthrope

Mars-avril 53 av. J.-C.

Bibracte était le centre névralgique du pouvoir éduens. C’était aussi un important lieu d’artisanat et de commerce où se côtoyaient les mineurs, forgerons et frappeurs de monnaies. Sis sur une colline où s’étendait un plateau de 135 hectares, l’oppidum était protégé par de puissants remparts jalonnés d’une quinzaine de portes dont la plus grande se nommait la Porte du Rebout3, présentant une ouverture de 20 mètres de large pour 40 de profondeur. Surmontée d’une tour de garde en bois, l’entrée était constituée d’une double porte. La ville dénombrait plusieurs quartiers spécifiques : la Côme Chaudron et le Champlain, près de ladite porte, étaient dévolues à l’artisanat et plus particulièrement le travail des métaux. On y trouvait entre autres des ateliers de forgerons, bronziers, émailleurs ou encore frappeurs de monnaie. Les métaux extraits des mines sises aux alentours de l’oppidum parvenaient ici sous forme de barres coulées. Dans une clairière surplombant le rempart et à peu de distance de la Porte du Rebout se trouvait la Pierre de la Wivre. D’origine volcanique, cette grosse roche était un sanctuaire sacré pour les Eduens.

Au centre de Bibracte, un plateau dit du Parc aux Chevaux constituait le quartier des seigneurs, fait de magnifiques demeures très semblables aux maisons romaines, bien que bâties en bois. La Pâture du Couvent était une vaste clairière traversée par la route venant de la Porte du Rebout : c’était ici que logeait la population plus modeste, dont Leonidas et moi-même. Majoritairement constituées de bois et de terre, les maisons étaient plus confortables que toutes celles qu’il nous avait été donné de voir en Gaule. Bibracte était plus riche que n’importe quelle autre cité de la région et cela se voyait.