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49 avant Jésus-Christ. La Guerre des Gaules arrive à son terme pour qu’un autre conflit voit le jour : la Guerre civile entre les deux plus grands généraux de Rome, César et Pompée.
Mais au-delà de ce drame, c’est la révélation du passé de Gaël qui est appelée à bouleverser le monde, sans que les humains n’aient conscience de ce que cela implique. Un nouveau membre apparaît aussi dans la grande famille des lycanthropes : un être considéré comme impur… Les meutes sont prêtes à la guerre. Une autre bataille s’annonce, plus sanglante encore, sur les terres d’Hispanie, d’Afrique et d’Égypte.
Qui triomphera de ces luttes aussi fratricides qu’épiques ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Marié, père de deux charmantes petites filles,
Frédéric Clément est bibliothécaire et titulaire d'un master en Histoire contemporaine et moderne. Auteur passionné, il met ses connaissances au service de ses récits, mêlant événements réels, épiques et fantastiques.
Lykanthropia n'est pas qu'une série, c'est une porte ouverte vers une autre histoire. Celle des hommes, mais aussi celle qu'on ne trouvera jamais dans les manuels…
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Seitenzahl: 677
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Frédéric CLÉMENT
Tome III
UNE GUERRE SI VILE
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-38157-000-6 -ISBN Numérique : 978-2-38157-001-3Dépôt légal :
© Libre2Lire, 2020
Gaius et Leonidas sont libérés de prison grâce à l’intervention de Jules César. Ils apprennent malheureusement la mort de leur ami Bepolitan. Lucius parvient à s’enfuir avant que César ne s’occupe de son cas, mais Gaius le rattrape. Il le laisse toutefois s’en aller, lui prouvant sa grandeur d’âme.
Essayant de retrouver Niamh, il va être plongé dans l’horreur du génocide que César mène en pays Eburon. La malheureuse est emmenée en esclavage à Rome, enceinte de Gaius, sans que celui-ci n’en sache quoi que ce soit. Très affecté par le décès de son ami Bepolitan, Gaius sombre dans une profonde dépression. Leonidas essaie de l’en sortir en l’emmenant en voyage sur ses terres : la Grèce. Pendant ce temps, la colère gronde en Gaule et une nouvelle coalition se met en place avec l’Arverne Vercingétorix à sa tête.
De son côté, Marcus est seul au chevet de leur père mourant. Il apprend alors que ce dernier ne leur a pas dit l’exacte vérité quant à leur naissance : leur mère serait une autre femme, la veuve d’un général défunt qui aurait fui à Pompéi peu après leur venue au monde. Après enquête, il déduit que leur père a très certainement eu une liaison avec celle-ci et que deux jumeaux en sont nés : lui et Gaius. Cela se serait passé juste après qu’Antonius Falerius soit revenu d’Helvétie.
À Rome, Niamh donne naissance à deux jumeaux, réfugiée dans une sordide taverne où officient des prostituées. Hehet, l’une d’entre elles, une esclave égyptienne échappée de son maître qui la violait, parvient à convaincre un homme de passage d’aider cette malheureuse dont les enfants ne survivront sûrement pas dans un milieu aussi sordide. Cet homme n’est autre que Lucius qui erre dans la ville, de retour avec « Les Lions », la bande de brigands de son jeune frère.
Gaius se voit confier une nouvelle mission à son retour : infiltrer les troupes de Vercingétorix et amener celui-ci devant César. Mais aux prises avec ses rêves qui lui laissent entendre qu’il n’est pas celui qu’il croit être, il va obtenir la confirmation de ses doutes : une femme prétend l’avoir transporté lui et son frère, bébés, d’un village helvète jusqu’à Rome. Il rompt alors définitivement avec cette identité qui n’est pas la sienne et devient allié de Vercingétorix. Il fait aussi la rencontre de celle qui est sa demi-sœur, Gwendoleyn qui hélas périt lors de la bataille de Gergovie. L’amie de cette dernière, Wyn décide de se venger de celui qui lui a volé sa compagne en le séduisant pour mieux le faire souffrir par la suite. Mais au fil du temps elle va tomber éperdument amoureuse de sa victime.
Gaius, devenu entre-temps Gaël en l’honneur de ses racines helvètes, lui résiste car il ne peut oublier la belle Niamh. Tous deux se battent ensemble aux côtés de Vercingétorix contre les Romains à Alésia. Après un long siège et une tentative d’assassinat de Leonidas Zacharias qui a compris la trahison de son ancien protégé et surtout le fait qu’il ne pourra pour l’heure le faire revenir de son côté, Gaël et Wyn doivent fuir alors que Vercingétorix est défait. Marcus retrouve alors son frère, mais à sa plus grande surprise celui-ci se transforme en loup et s’échappe, non sans lui laisser quatre grosses entailles au visage, alors qu’il espérait lui aussi ramener Gaius à la raison. Mais il n’est plus Romain depuis longtemps.
Janvier 51 av. J.-C.
L’astre majestueux se lève peu à peu au-dessus de la puissante ville de Massilia1. Occupée depuis la nuit des temps, la région est aujourd’hui sous la domination des Ligures et plus particulièrement d’une de leurs tribus : les Ségobriges. Fondée en 600 avant Jésus-Christ par des colons grecs venus de Phocée en Asie Mineure2, elle est l’une des nombreuses cités érigées par les Phocéens en Gaule3. Mais les habitants de l’actuelle Massilia préfèrent conter une autre histoire. La légende voulait que les Phocéens, à la recherche d’emplacements susceptibles de devenir des comptoirs sur la côte découvrirent la baie du Lacydon4, une calanque profonde, large et bien orientée puisqu’abritée du mistral par des collines élevées. Les commandants de la flotte, Simos et Protis, allèrent trouver le roi des Ségobriges nommé Nanus. Les pensées de ce dernier étaient entièrement tournées vers les préparatifs du mariage de sa fille, Gyptis qu’il devait donner en noce, comme le voulait la coutume, à un homme choisi pendant un banquet. Les hôtes grecs furent invités au festin. La fille arriva et offrit de l’eau à celui qu’elle choisit pour époux : il s’agissait de Protis. Il reçut alors de son beau-père un emplacement destiné à la fondation d’une ville, exactement là où il l’avait souhaité. Massalia5 était née.
Placée stratégiquement, la ville bénéficie du commerce de l’ambre et de l’étain venus du Rhône. Le fleuve sert aux Ségobriges à faire remonter le vin ou des articles de luxe tels que la céramique ou la vaisselle. Nommée l’Isthme gaulois par les historiens romains, la cité jour le rôle depuis des siècles de pionnière en bien des domaines puisqu’elle est la porte d’entrée de toute la Gaule. C’est par elle que sont introduits les premiers vignobles et le vin produit à Massilia est si prisé que la production indigène d’amphores ne suffit pas. Et justement, loin de se limiter au commerce des biens d’origine grecque, la ville développe également sa production locale, principalement la céramique et la fabrication d’amphores.
Émettrice de monnaie, Massilia est une cité florissante, dotée d’une constitution sur le modèle grec qui en fait une oligarchie modérée au régime stable. Gouvernée par un directoire de quinze « Premiers » choisis parmi une boulè de 600 sénateurs, Massilia est dirigée en réalité par trois d’entre eux qui possèdent l’essentiel du pouvoir exécutif.
Mais en cette année 51 avant Jésus-Christ6, la ville a beaucoup perdu de son prestige et surtout de ses territoires. Entretenant des relations amicales avec Rome, cela depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ, elle a dû affronter les Salyens7, ce qui a provoqué de vives tensions économiques avec la cité et obligé les Grecs à intervenir militairement. Sur la côte, les pirates ligures n’ont eu de cesse d’attaquer les lignes commerciales massaliotes8 et depuis ce jour le sort de Massilia dépend beaucoup de Rome, même si elle peut se targuer de posséder un arsenal de guerre conséquent.
Tandis que le soleil poursuit sa course dans un ciel immaculé, ses rayons s’en viennent frapper le toit du plus vieux bâtiment de la cité, construit sur un podium long de dix-sept mètres. C’est lui que le navigateur aperçoit en premier en arrivant de la mer : une bâtisse rectangulaire qui sert aux symposiums9. Muni d’un toit tout en tuile, ce temple est consacré à Artémis. Sur sa droite se trouve un autre temple plus modeste dédié à Apollon.
Les rayons du soleil longent les ruelles de Massilia pour illuminer la façade d’une petite maison qui sert de boutique à un potier ayant ses appartements au-dessus. Le dernier étage est loué à des personnes de passage. Fait de matériaux plus légers, en charpente et en torchis, il ne possède aucun luxe et n’est pas très confortable car il y règne une chaleur suffocante en été et un froid transperçant en hiver. Mais cela suffit à ses habitants, un homme et une femme arrivés il y a de cela quelques mois par la mer, débarqués d’un bateau venu d’Ostie. Accompagnés de deux bébés, des jumeaux, ils ont trouvé là l’endroit parfait pour vivre sereinement. Oui, assurément, Lucius aime ce lieu où il est certain de mener à bien son plan.
Janvier 51 av. J.-C.
Massilia est bâtie sur un promontoire environné par la mer, dominé par trois buttes : Saint-Laurent, de Moulins et des Carmes10. Les cols entre ces hauteurs recueillent les écoulements d’eau. Sise sur 50 hectares, la ville possède depuis le IIe siècle avant Jésus-Christ une très belle fortification de calcaire rose qui fait la fierté de ses habitants11. L’intérieur est découpé en îlots avec des rues à angle droit, adaptées à la topographie naturelle. Ainsi, le long du rivage les voies ont des axes changeants, alors que sur les pentes des buttes, les rues sont quadrillées de manière régulière.
L’agora, centre de la vie publique, à la fois marché et lieu d’échange, mais aussi de la vie politique et religieuse, se situe au centre de la cité archaïque. Un théâtre agrémente l’ensemble sur la butte Saint-Laurent où se tiennent également des réunions politiques. Un système d’adduction d’eau permet aux Massaliotes de disposer de tout le confort d’une ville en plein essor et des thermes ont été bâtis, desservis par plusieurs systèmes de drainage des eaux de pluie12 et un aqueduc. Athéna est la patronne de Massilia : son temple s’élève sur la butte des Moulins, la plus haute des collines.
Véritable poumon de la cité, le port se situe sur la rive nord du Lacydon et n’a de cesse de s’agrandir. Équipé d’un chantier naval, l’endroit a été consolidé grâce à des travaux de drainage des marais, par une méthode originale : un amoncellement d’amphores permettant également de construire une chaussée d’accès à la ville. Des cales de halage ont été adjointes pour permettre de tirer les navires au sec et plus à l’est se trouvent des hangars afin d’y ranger les bateaux.
L’intérieur de la ville comporte des quartiers artisanaux et commerçants. Ils sont animés de la fièvre des cités en éternelle ébullition, signe de sa vitalité. Massilia est traversée par des voies dallées de pierre de Cassis, rainurées afin de rendre le dallage moins glissant pour les attelages. Des trottoirs ont été aménagés pour les piétons. Au sortir de la ville, le dallage fait place à un simple empierrement.
Les grosses constructions font toutes appel au calcaire local, mais les plus petites sont d’ordinaire en briques de terre crue, couvertes de toitures en torchis, à l’instar de celle qu’habitent Niamh et Lucius. Ce n’est pas le grand luxe, mais ils ont trouvé là le parfait logis après l’insécurité d’Ostie, la traversée en bateau et l’arrivée à Massilia. Ce voyage a eu son prix : Lucius a dû se délester de ses derniers sesterces au commandant du navire qui refusait tout d’abord de les débarquer, comme prévu, à Massilia, déclarant qu’il les emmènerait jusqu’à sa destination finale, à savoir Carteia13. Autant dire que l’avenir semblait s’assombrir à la seule vue de Massilia. Dans un premier temps, cette ville ne devait être qu’une étape avant de poursuivre leur route vers le territoire éburon, là où Niamh souhaitait retourner avant de retrouver la trace de Gaius.
Mais très vite elle dut se rendre à l’évidence : ses deux enfants, Ahren et Brunhild, étaient trop petits et faibles pour supporter pareil périple. Ce qu’ils avaient vécu depuis leur départ de Rome les avait d’ailleurs bien éprouvés. Alors elle accepta l’offre de Lucius qui lui proposait de se mettre en quête d’un logis, son compagnon de route ne souhaitant bien évidemment pas retrouver Gaius et encore moins prendre la direction d’Atuatuca : la priver de toute attache lui permettrait de mieux parvenir à ses fins, c’est-à-dire la séduire et la ravir à son ennemi éternel. Car voilà le moyen qu’il avait trouvé pour se venger : si d’aventure Gaius les retrouvait, il en deviendrait très certainement vert de rage et de jalousie à la vue de son pire adversaire lui ayant pris le cœur de sa dulcinée et pire que tout, ses deux enfants qui l’appelleraient peut-être même Papa.
Mais en attendant ce doux instant, alors qu’ils se tenaient abattus sur le quai du port, se demandant bien comment ils allaient se loger cette nuit, Lucius et Niamh faisaient peine à voir avec leur mine déconfite. Fort heureusement, Lucius possédait un talent qui allait leur permettre de vite se remettre à flot : la rapine. Excellent dans cette pratique, il eût tôt fait de délester les poches de quelques riches marchands et de rassembler de quoi contenter le propriétaire de la boutique de poteries qui accepta de leur louer le dernier étage de sa maison. Peu à peu ils trouvèrent leurs marques et la vie à Massilia s’organisa.
Afin de ne pas éveiller l’attention sur ses pratiques nocturnes, Lucius dénicha un travail de manutentionnaire sur le port qui payait très peu et s’adonnait à sa vraie passion une fois le soleil couché. Il permettait ainsi à la petite famille de vivre agréablement. Jour après jour il eut l’impression que se nouait un lien privilégié avec Niamh, que cette dernière lui souriait davantage, que ses yeux pétillaient d’une lueur fort peu éloignée de l’amour. Pour sa part, il resplendissait de bonheur, car il avait l’impression d’avoir trouvé une vraie famille, cette famille qu’il avait perdue à la mort de son père et qui lui manquait tant.
Jouant avec les enfants, Lucius les accepta comme s’il s’agissait des siens, si heureux de porter ces deux magnifiques bambins qui avaient le don de l’émouvoir. Pourtant il ne pouvait chasser totalement ce sentiment de haine tenace qui n’avait de cesse d’étreindre son cœur après quelques temps passés à leurs côtés : il n’était pas leur père et celui-ci était son pire ennemi. Rien n’y changerait. De son côté, Niamh éprouvait un double sentiment : la reconnaissance et l’inquiétude. Elle savait tout ce qu’elle devait à celui qui s’était présenté comme le meilleur ami de Gaius et c’est pour cette raison qu’elle avait accepté qu’il la touche. Niamh était bien consciente que par cet acte elle trompait celui qu’elle avait aimé, mais elle devait payer ses dettes vis-à-vis de l’homme qui l’avait sauvée, ainsi que ses enfants. N’ayant aucun moyen de le rembourser, elle n’avait trouvé que ce moyen-là. La première fois cela avait été très rapide, mais par la suite l’acte n’avait cessé de s’allonger. Et Lucius était très demandeur. Elle se laissait faire, gémissait de temps à autre pour donner le change et pensait très fort à sa vie d’antan afin de ne pas sombrer dans la folie. C’était ainsi plus facile.
Niamh était également inquiète, car trop souvent elle avait perçu dans le regard de cet homme une étincelle de dureté qui laissait à penser qu’il n’était peut-être pas aussi bon que ce qu’il voulait bien démontrer. Il avait beau paraître doux avec elle, lui sourire, utiliser une voix affable, elle avait deviné en lui un visage bien différent. Et quand elle le vit regarder ses enfants avec cet air-là, elle dut réprimer un cri qui ne demandait qu’à sortir de sa gorge étranglée, plaquant in extremis sa main sur sa bouche pour ne pas éveiller son attention. Dès lors elle ne le laissa plus jamais seul avec ses bébés.
Un autre fait fit naître en elle des soupçons bien légitimes : à chaque fois qu’elle l’exhortait à se remettre en route vers Atuatuca, lui disant que les enfants avaient repris suffisamment de force pour supporter le voyage, il lui répondait toujours d’un ton évasif : « il est trop tôt ». Mais que pouvait-elle bien faire pour le convaincre du contraire ? Niamh était perdue sachant pertinemment qu’elle avait besoin de Lucius, pour le moment du moins. C’est pour cette seule raison qu’elle demeurait à ses côtés, non sans espérer qu’il honore ses promesses.
Janvier 51 av. J.-C.
À la demande de Marcus Falerius, Leonidas se rend dans ses quartiers du camp d’hiver de la XIIe Légion. Celui-ci souhaite l’entretenir d’un sujet important comme le stipule la missive qu’il a reçue ce matin. Il parvient dans le bureau du général, une pièce de dimension moyenne, mais décorée non sans goût, faste écœurant aux yeux du Grec qui a toujours considéré ce déploiement de luxe comme inutile dans la troupe. Pourquoi vouloir absolument vivre Pourquoi vouloir absolument vivre comme à Rome alors qu’en réalité le propriétaire de ces lieux se trouve au milieu de nulle part ? Nager dans autant d’opulence à côté des baraquements étriqués et spartiates des légionnaires n’est pas du meilleur goût.
Leonidas passe un long couloir décoré de fresques représentant des colonnes et autour desquelles évoluent les héros de Rome. Cela symbolise bien le personnage de Marcus qui pense par cette allégorie donner l’allant à ses hommes placés à l’autre bout du baraquement dans des chambres abritant pas moins de huit lits : devant passer par ce couloir à chaque fois qu’ils souhaitent s’entretenir avec leur général ou qu’ils sont appelés par lui, ils ne manquent pas de voir ces héros d’antan les toiser de leur haute stature et ainsi se rappeler pour quoi et en mémoire de qui ils se battent.
En entrant dans le bureau à proprement parler, Leonidas a l’impression de pénétrer dans un petit monde douillet à mille lieues du champ de bataille. Marcus Falerius aime les belles choses : de très beaux tapis spécialement venus de sa demeure et originellement fabriqués en Orient feutrent les pas de ses visiteurs, rendant le sol nettement moins froid malgré la température extérieure qui descend largement en dessous de zéro. De teinte prédominante rouge, ils contribuent aussi à donner un éclat de couleur fort bienvenu à une pièce finalement sombre car sans fenêtres et éclairée seulement par quatre grandes lampes à huile déposées aux extrémités de la salle. Un petit banc contre lequel a été appuyé un bouclier se trouve juste devant le bureau de Marcus et à ses côtés sont tendues deux grandes tentures représentant pour l’une le symbole de la XIIe Légion, à savoir le lion, et pour l’autre un bélier, animal de prédilection et armoiries de la famille Falerius.
Le reste de la pièce est dépouillé : pas de fresque sur les murs, pas de statues, mais une belle collection de vases, de toutes tailles et formes, disposés de part en part de la pièce. Enfin, une magnifique table fait office de bureau. Elle est faite du bois le plus noble, d’une teinte que Leonidas n’a vue que lors de ses expéditions aux côtés d’Alexandre le Grand, laissant donc penser que ce bois provient de terres fort lointaines.
Marcus Falerius, superbe dans son armure étincelante se tient derrière ce meuble. Leonidas trouve ridicule que le général s’exhibe en armure : ils ne sont pas en alerte et suite à la défaite de Vercingétorix la Gaule est redevenue calme, du moins en apparence. Alors pourquoi se parer comme s’il allait se battre ? À moins que Marcus ne cherche tout simplement à l’impressionner, ce qui, connaissant le personnage, n’étonne que très peu Leonidas : le général aime paraître à son avantage.
Celui-ci lui adresse d’ailleurs son plus charmant sourire et l’enjoint à prendre un siège après les salutations d’usage. Il lui demande ensuite s’il souhaite boire une coupe de vin ou s’il préfère se restaurer après un si long voyage, voyage qui ne lui a pris en réalité qu’une grosse heure vu qu’il se trouve basé non loin de Marcus. Le Grec accepte le vin, mais refuse la nourriture et aussitôt son hôte lui fait servir un délicat breuvage agrémenté de miel dans une très belle coupe en or, par l’entremise d’un valet venu à son premier signal. Puis à peine ce dernier disparu que le général reprend de sa voix chaleureuse, jouant avec son vin qu’il fait lentement tourner dans sa coupe, le regard perdu dans la contemplation de cercles devenant de plus en plus elliptiques.
À ces mots il caresse doucement les quatre balafres qui zèbrent sa joue gauche, souvenir des griffes de son frère devenu loup et qui ont cicatrisé depuis lors. Elles lui confèrent une allure de vieux combattant qu’il apprécie particulièrement.
Effectivement Leonidas Zacharias nourrit une double ambition pour celui qui a été autrefois son ami : il veut absolument lui mettre la main dessus, ou plutôt la patte, car il n’a pas digéré leur dernière entrevue où une fois de plus il a bafoué toutes les règles des lycanthropes. Il enrage encore de ne pas être parvenu à le tuer dans Alésia, tout comme de s’être trouvé finalement très près de lui lors de la bataille finale – il se situait alors aux côtés de César, non loin des guerriers de Cassivellaunos – mais surtout d’avoir dû le regarder lui échapper alors qu’il semblait le tenir dans le hameau. Il lui avait promis qu’ils se reverraient et les pires tourments lorsque ceci surviendrait. Il est temps de mettre ces menaces à exécution et, détaché de toute autre mission, Leonidas pourra s’y consacrer entièrement. Le Conseil des loups l’a également chargé d’une tâche : se débarrasser définitivement de ce lycanthrope encombrant qui a trahi sa meute et salit toutes les règles. En regard de ses fautes, Gaius doit donc mourir. A-t-il servi la cohésion du monde ? En aucune manière. A-t-il servi son maître, à savoir César ? Non, il l’a trahi. A-t-il tendu vers le bien ? Sur ce point, la notion de bien peut paraître subjective selon le point de vue de l’une ou l’autre partie. « Tu ne trahiras jamais les tiens », dit la quatrième règle. Inutile de revenir sur ce sujet, les faits parlent d’eux-mêmes. La seule règle que Gaius n’a pas enfreinte concerne le pouvoir qu’il n’a jamais cherché à briguer, du moins pour le moment. Ne pas respecter une de ces règles entraîne, la plupart du temps, une prononciation de peine capitale. Gaius en a bafoué trois de manière certaine, sans compter qu’il a révélé leur existence en se transformant devant les humains. Et cela est pire que tout.
Mais sur un plan plus émotionnel, Leonidas espère encore voir Gaius revenir sur le droit chemin. Sur ce point il n’a pas menti à Marcus. Non pas qu’il croit le jeune loup capable de comprendre ses erreurs et soit éclairé subitement par une lucidité divine, mais parce qu’il escompte bien le convaincre de se battre à ses côtés s’il entend devenir le plus grand de tous. Le Grec nourrit un projet secret qui, s’il se met en place, l’amènera à devenir le chef de tous les loups. César sera leur empereur, le Conseil des loups plus qu’un organe fantoche dans ses mains et une seule famille de lycanthrope subsistera : celle de Leonidas Zacharias et tous ceux qui voudront bien le suivre. Ainsi le monde sera en paix sous l’autorité d’un seul homme. À cette fin, Gaius a un rôle important à jouer : fils de roi, donc puissant, jumeau et blond, il porte en lui les trois critères qui le font correspondre parfaitement à la prophétie venant de temps immémoriaux, et que Leonidas a maintes fois entendue comme tous les autres lycanthropes. La plupart n’y prêtent plus attention, mais pour sa part, depuis qu’il a fait la connaissance de deux bambins blonds en Helvétie, il n’a plus que celle-ci en tête : « Du jumeau aux cheveux d’or et à la lignée royale viendra le renouveau ». Avec un tel allié à ses côtés, Leonidas ne peut que réussir dans son entreprise.
Ainsi c’est particulièrement hilare qu’il ressort du baraquement, sifflotant, se disant qu’il vient de se faire un nouvel ami. Marcus lui paraît de plus en plus sympathique et a tellement changé. Terminé le jeune coq arrogant, sans cervelle ni morale. À ce qu’on lui a dit, il n’agit plus de manière aussi stupide, prenant la peine de peser le pour et le contre avant d’attaquer. Il voit en lui un futur grand et lui prédit de forts belles choses. Peut-être aurait-il mieux fait de lui accorder le pouvoir des lycanthropes plutôt qu’à son frère ? Hélas Marcus n’était pas prêt alors qu’il fallait se décider. Et il était impossible de revenir en arrière.
Janvier-février 51 av. J.-C.
Malgré la défaite d’Alésia, la colère grondait encore en Gaule et la volonté d’indépendance était bien vivace. Dans cette terre en proie à une colère légitime, Wyn et moi-même fuyions devant l’avancée romaine. Ayant mis une distance confortable entre les légions et nous, nous nous dirigions vers le pays des Ruthènes, lieu où souhaitait revenir ma compagne. Mais cette dernière allait si mal que je fus forcé de procéder à une longue halte d’un mois avant de reprendre la route, parce que sa blessure s’était infectée. Trouvant refuge dans une nouvelle maison habitée par une famille de paysans, nous fûmes accueillis avec chaleur et peu à peu Wyn reprit des forces.
Regardant son compagnon avec amour, mais aussi une pointe d’effroi après l’avoir vu se transformer en loup, chose qu’elle peinait toujours à croire réelle, elle est définitivement sous son charme et a oublié toute idée de vengeance. Désormais il est avéré dans son esprit que Gwendoleyn a péri à cause d’une suite malencontreuse d’événements quelconques et que Gaël ne peut en être tenu pour responsable. Il est bon – ne lui a-t-il pas sauvé la vie à deux reprises lors de leur fuite du hameau ? – et possède un charisme indéniable. Tandis qu’elle revient de très loin, encore bien pâle et faible, ne pouvant se lever, elle passe son temps à observer cet homme qu’elle aime inconditionnellement, rêvant à l’instant fabuleux où enfin elle aura repris suffisamment de forces pour se laisser aller à sa douce étreinte. Redevenant femme, Wyn a le sentiment de changer au contact de Gaël, de s’éloigner de cette image de croqueuse d’hommes et de redevenir cette jeune fille un peu timide qu’elle était auparavant, avant de rencontrer Gwendoleyn. De plus, revenir chez elle lui donne l’impression de retourner à cette époque qui la rend si nostalgique, à un moment où l’existence paraissait plus simple. Elle vivait alors un quotidien teinté de rires et d’innocence.
Mais quand Wyn regarde Gaël qui finit toujours par lui sourire avec beaucoup de bienveillance et très certainement autant d’amour, du moins l’espère-t-elle, la jeune femme ne peut également s’empêcher de le revoir se transformer en cette terrifiante créature. Qui est-il réellement ? Est-il un être humain ou un animal ? Ou alors est-il un sorcier ? Jamais elle n’a vu quelqu’un devenir un loup et elle n’a encore moins entendu parler d’un tel prodige. Se peut-il qu’elle ait rêvé ? Il faut bien dire qu’elle n’était pas en meilleure condition quand cela s’est passé. Alors il est tout à fait possible qu’elle ait imaginé cela et c’est bien ce qu’elle s’efforce de penser pour ne pas éprouver trop de terreur à la vue de cet homme qui fait battre son cœur. Même si au fond d’elle une petite voix n’a de cesse de lui murmurer qu’elle n’a pu fantasmer un tel événement et que le simple fait de l’avoir vu se mouvoir comme si de rien n’était avec une lance fichée dans le torse prouve bien qu’il ne soit pas tout à fait semblable au commun des mortels. Mais le plus important demeure que Wyn s’arrange avec son esprit et qu’ainsi elle peut regarder Gaël sans être trop épouvantée. Jamais elle ne lui posera de question et jamais elle n’abordera ce sujet.
Quand elle est suffisamment alerte pour se remettre en route, l’hiver est bien présent et la neige abondante. Nous reprenons alors le chemin du territoire ruthène sis à l’ouest. Lorsque nous parvenons à destination, chevauchant mon fidèle Madur, nous sommes en janvier et chacun se tient chez soi, dans la chaleur réconfortante de sa maison, attendant des jours meilleurs, ne sortant que pour accomplir les tâches les plus pressantes. Le bétail est rentré à l’étable, les champs étant gelés il n’y a pas grand-chose à faire.
Je laisse Wyn à proximité de la bâtisse de sa famille, attendant pour ma part non loin de là qu’elle vienne me rechercher pour me présenter à ses parents comme nous l’avions convenu après une courte discussion. Elle pense en effet que ces derniers n’accueilleront peut-être pas leur fille avec toute la joie escomptée après un départ pour le moins précipité et chaotique. Et Wyn ne se trompe hélas pas puisqu’à peine entre-t-elle dans la maison qui revêt encore à ses yeux tant d’instants de joie que son père la prend à partie :
Elle ne s’attendait certes pas à être accueillie avec grand entrain après leur avoir effectivement tenu des propos durs au moment de son départ. Elle s’en souvient encore et justement elle a beau chercher elle ne comprend pas pourquoi ses parents se montrent aussi impitoyables en ce jour. Wyn était alors accompagnée de Gwendoleyn et sise exactement là où elle se tenait aujourd’hui, à savoir dans l’entrée de la maison. Elle avait annoncé son départ soudain, leur faisant part de son envie d’aventures et rétorquant à ses parents éplorés qu’elle se sentait trop à l’étroit dans ce village et cette vie monotone. Certes ses paroles n’avaient pas été tendres, mais de là à être reniée… Car c’est bien ce que ses parents semblent être sur le point de prononcer, n’est-ce pas ?
Sa mère lui saisit le bras et l’entraîne sans ménagement au-dehors. Puis lorsqu’elle referme la porte de leur maison autrefois si joyeuse et aujourd’hui si sombre, elle lui déclare encore d’un ton qui se veut plus doux et qui laisse entendre qu’au fond elle ne cessera d’être celle qui l’a mise au monde, lui pardonnant toutes ses erreurs :
Et sur ces paroles implacables elle tourne les talons et s’en va. Sa mère la regarde et finit par fondre en larmes, maudissant celle qui a perverti sa fille. C’est cette Gwendoleyn qui est responsable de tous leurs malheurs. Et elle doit être très certainement en train de rire en les observant depuis les bois. Elle ne perd rien pour attendre : un jour ou l’autre elle paiera pour ses agissements néfastes.
Par le passé Wyn a toujours été une bonne enfant qui écoutait sa mère, qui se comportait de manière correcte et qui rendait ses parents fiers d’elle. Mais lorsque cette Helvète était arrivée, tout avait changé. À ce qu’on racontait dans le village, cette dernière avait séduit trois hommes appartenant déjà à des femmes. Enfin séduit n’était pas le mot exact, du moins ne représentait-il pas l’ensemble des actes de l’accusé, mais sa mère peinait encore à prendre conscience de ce que sa fille avait commis.
Elle ne reconnaissait plus cette enfant qu’elle avait portée neuf mois dans son ventre, qu’elle avait élevée et chérie. Ainsi, Wyn avait eu l’outrecuidance de forniquer avec ces hommes la veille de son départ, complètement saoule qui plus est. Ces hommes s’étaient vantés de ce fait et bien évidemment le bruit s’était très vite répandu dans tout le village, la vérité se déformant comme cela arrivait toujours quand une histoire était colportée de bouche en bouche. Wyn devint dès lors une prédatrice ayant fait l’amour à tous les hommes du village, ce qui n’était pas si éloigné de la vérité puisque nombreux étaient ceux qui étaient passés entre ses cuisses depuis son changement. Mais jamais cela ne s’était produit en une seule fois comme le prétendait la rumeur. Très vite les femmes se mirent à maudire son nom et les parents de Wyn furent menacés d’être chassés lors d’un conseil. Fort heureusement, Ambelix, le chef du village sauva leur tête in extremis. Il ne put cependant empêcher la vindicte populaire de se poursuivre et les malheureux furent dès lors traités en parias. Plus personne ne leur adressa la parole et seuls des regards lourds de sens croisèrent le leur lorsqu’ils osèrent sortir de leur maison. Face à tant de haine, ils n’allaient pas tarder à quitter le village, accomplissant finalement ce que tout le monde désirait, en espérant que leur fille n’ait pas sévi ailleurs.
Février 51 av. J.-C.
À l’appel des Bituriges les Romains parvinrent en territoire carnute et s’en prirent à la ville de Cénabum. Les Carnutes quittèrent leurs maisons et s’éparpillèrent dans toutes les directions. Jules César établit alors ses légionnaires dans l’oppidum, les laissant piller les biens des Gaulois et donna pour mission à ses cavaliers de traquer l’ennemi partout où il était signalé. Face aux rigueurs de l’hiver, les Carnutes subirent bien des difficultés, ne pouvant se protéger efficacement du froid, ni vivre sereinement retranchés dans les bois. Alors ils se rendirent auprès des peuples voisins après de nombreuses pertes et finirent par renoncer à leur projet de guerre.
Chevauchant vers le nord-est depuis notre départ du village de Wyn, nous progressions relativement rapidement, traversant le territoire ruthène, cadurque, lémovice, biturige et nous nous trouvions justement chez les Carnutes quand nous dûmes affronter une tempête. Au sens propre comme au sens figuré. Voulant me rendre en Helvétie, terre de mes origines, je pensais bien qu’à un moment ou l’autre, nous allions tomber sur les Romains. Ceux-ci s’étaient montrés jusque-là plutôt discrets. Je m’attendais même à éprouver quelques difficultés par le fait de Leonidas qui devait assurément être à mes trousses. Mais je ne m’attendais pas à tomber sur une nouvelle guerre.
Ainsi, parvenu chez les Carnutes, je suis tout de suite alerté par mes sens de la présence de nombreux légionnaires. Ils sont partout, fouillant chaque bois, chaque hameau, chaque ferme, toute cachette potentielle. Manifestement ils sont à la recherche de quelqu’un. Réussissant in extremis à éviter de nous faire arrêter, nous nous dissimulons longuement dans un ravin, le temps que les cavaliers reprennent leur route. Puis quand enfin nous pouvons gravir la pente raide qui mène au chemin, un terrible orage éclate. Cela fait plusieurs heures que le tonnerre gronde dans le lointain et que l’atmosphère est lourde et humide.
Détrempés, nous devons tirer tous deux sur les rennes de Madur qui glisse dans la boue, la pluie torrentielle ayant rendu la terre impraticable. Et tout à coup la pauvre bête disparaît dans le ravin, emmenée par les éléments, entraînant Wyn à sa suite parce qu’elle n’a pas lâché la bride. Dans un réflexe salvateur, je saisis sa jambe et tire de toutes mes forces, parvenant à la retenir, lui sauvant ainsi la vie pour la troisième fois. Mais lorsque nous nous laissons glisser dans la boue jusqu’au fond du ravin, nous devons bien admettre la terrible vérité : Madur s’est fracassé le crâne sur les grosses pierres qui se situent là. L’eau du petit ruisseau commence à monter, rendant de plus en plus précaire notre situation. Je lance à l’adresse de ma compagne :
Je désigne le versant qui nous fait face, nettement plus rocailleux et escarpé, mais qui est moins glissant. Joignant le geste à la parole, j’entraîne Wyn à ma suite et une périlleuse et épuisante escalade commence. Nous accrochant à chaque aspérité, nous aidant l’un et l’autre, nous ne sommes encore qu’à la moitié du chemin quand la foudre s’abat à quelques mètres seulement de notre position. À croire que le dieu qui déclenche la colère du ciel a attendu cet instant pour nous frapper.
Le bruit est assourdissant et le sol tremble terriblement quand l’éclair éclate en étincelles d’un bleu aveuglant. Projeté vers le bas par le choc et la surprise, je lâche immédiatement prise, sous le regard terrorisé de Wyn qui n’a pas encore tout à fait compris ce qui se passe. Quand enfin elle réalise que son ami vient de faire une terrible chute, alors que pour sa part elle se cramponne aux rochers glissants, elle redescend la falaise avec prudence, trop lentement à son goût.
Quand elle atteint le sol, elle lance un regard affolé vers le corps inerte de Gaël qui a échoué à quelques mètres seulement du ruisseau en furie. La jeune femme parvient enfin à ses côtés et sait tout de suite que quelque chose ne va pas en voyant sa jambe droite tordue saigner abondamment. L’os sort littéralement de la peau déchirée et pointe telle une arête de poisson. Je ne ressens pourtant aucune douleur.
Il ne présente à première vue aucune autre séquelle de sa chute, mais Wyn n’a aucune peine à imaginer que dans son corps de nombreux autres os doivent être brisés : après une telle cabriole, personne ne peut s’en sortir indemne. Le saisissant par la nuque, elle prend sa tête entre ses mains tremblantes, sentant monter en elle le souffle chaud de la panique, au point de trembler. Elle implore Toutatis de ne pas l’emporter tout de suite dans l’autre monde et psalmodie une prière, se balançant d’avant en arrière sans même en avoir conscience, quand subitement il rouvre les yeux et la regarde en souriant, comme si jamais tout cela n’était arrivé. Pourtant Wyn ne peut oublier la réalité et c’est avec horreur qu’elle l’observe se relever, toujours hilare, n’éprouvant visiblement aucune souffrance malgré sa plaie béante. Et alors que Gaël se tient devant elle sur sa jambe valide, l’autre traînant piteusement, elle ne peut retenir ses larmes. Cette fois c’en est trop. Cet homme est soit un monstre, soit un dieu et elle ne peut encaisser autant d’émotions en si peu de jours. Jamais elle n’a été confrontée à une telle fantasmagorie. Et elle est bien trop rationnelle pour accepter d’y croire.
Gaël doit saisir son tourment puisqu’alors que la pluie dégouline de sa chevelure rousse, la rendant plus fragile encore, il avance une main vers sa joue et d’une voix très calme il lui murmure, non sans lui adresser un regard chargé de compassion :
Puis je vois enfin ma jambe blessée en suivant son regard horrifié. Je sursaute et me dépêche de rajouter, devenant cependant plus pâle :
D’une main ferme je l’enjoins à se retourner, en caressant brièvement sa joue avec amour. Obéissant, frissonnante parce qu’elle a froid dans ses vêtements détrempés, elle l’entend s’éloigner de quelques pas, claudiquant dans les pierres. Un horrible craquement se produit et Wyn le perçoit très distinctement malgré le bruit de la pluie qui s’abat avec force et les flots furieux du ruisseau devenu torrent. Le hurlement à glacer le sang qui ponctue ce sinistre son achève de la terrifier. N’y tenant plus, elle se retourne et voit Gaël tordu par la douleur. Cela la rassure, bêtement. Au moins il éprouve encore la souffrance, ce qui peut laisser penser qu’il possède une once d’humanité. Quoiqu’il soit. Mais lorsqu’elle regarde sa jambe, ce qu’elle voit ne la rassure guère : la plaie se referme chaque seconde davantage, le sang cessant de couler, la peau se reformant sur l’os qui est revenu à sa position initiale. Si ce n’est un léger boitillement, Wyn aurait tout aussi bien pu penser qu’elle a rêvé et que jamais son compagnon n’est tombé du haut de la falaise.
Cette fois-ci, cependant, elle refuse de jouer les poltronnes et de chasser la réalité loin, très loin, comme elle l’a fait la première fois, parce que ce qu’elle a alors vu ne coïncidait pas avec ses croyances. Cet homme n’est pas comme les autres. C’est désormais certain et c’est d’une petite voix, ses magnifiques yeux verts exorbités, les traits figés par la terreur qu’elle lui demande :
Tremblant à cette réponse, Wyn le regarde toujours, fascinée par cet être pour lequel elle éprouve un amour désormais inconditionnel, lorsqu’il la prend dans ses bras avec une grande douceur. Et la serrant tout contre lui, il lui glisse au creux de l’oreille :
C’est comme dans un rêve que Wyn se voit recommencer la difficile escalade. Tout lui paraît trop lumineux et trouble, malgré l’obscurité qui règne dans ce ravin par la faute de la tempête. Elle n’entend même pas l’orage s’éloigner et ne prend guère plus conscience de la pluie qui s’arrête subitement de tomber.
Quand enfin nous parvenons au haut de la paroi, nous sommes accueillis par une multitude d’hommes tout autant détrempés. Ils ont perçu nos voix en contrebas et escomptent bien savoir de quoi il en retourne. Pointant une arme menaçante sur mon cou, un guerrier chevelu nous enjoint de décliner notre identité. Quand le malentendu est dissipé, nous comprenons qu’il s’agit de Carnutes qui, tout comme nous, cherchent à se dissimuler des Romains. Ils nous emmènent à leur campement et c’est au sec que nous nous restaurons, mais sans pouvoir toutefois manger chaud puisqu’il est trop dangereux d’allumer un feu qui inévitablement attirerait les Romains.
Nos hôtes nous content leurs déboires. Selon eux tout a commencé avec l’arrivée des Romains, il y a de cela plusieurs années, alors que César s’est lancé dans cette guerre destinée à faire de lui l’égal de Pompée. C’est l’époque où j’étais encore Gaius, simple optione de la légion. Les choses s’étaient relativement bien passées dans un premier temps : les Carnutes avaient commercé avec l’envahisseur, mais très vite César avait voulu les soumettre à un régime de protectorat, jugeant leur territoire fort attractif économiquement parlant. Pour parvenir à ses fins, il avait favorisé l’ascension au pouvoir d’un roi nommé Tasgetios. Peu populaire malgré ses ancêtres de sang royal, l’homme avait finalement été assassiné par ses ennemis et jamais remplacé.
Les Carnutes auraient pu retrouver la paix après cela, mais les événements ayant cours en Gaule Belgique en décidèrent autrement : les Sénons s’agitèrent à leur tour alors que César était aux prises avec une vaste coalition15 et se rapprochèrent des Carnutes parce qu’eux aussi souhaitaient faire subir à leur roi fantoche, Cavarinos, le même sort qu’à Tasgetios. Cavarinos était parvenu à s’enfuir et avait trouvé refuge chez les Romains. Les Sénons avaient par la suite été punis par la mise à mort d’Acco, jugé responsable de la conjuration. Battu à coup de verges jusqu’à sombrer dans le coma, puis achevé par décapitation, il était si respecté, même au-delà des frontières de son peuple, que son exécution avait joué un rôle dans la mobilisation des Gaulois contre César. La révolte était partie du territoire carnute.
Conduits par Cotuatus et Conconnetodumnus, les guerriers s’étaient rués dans Genabum et y avaient massacré les citoyens romains qui y résidaient. César n’avait pas oublié ce triste événement qu’il considérait aujourd’hui encore comme un horrible forfait. À peine Vercingétorix s’était-il rendu que le proconsul s’était fait livrer Cotuatus, lui faisant subir le même sort qu’Acco. Depuis leur entrée en pays carnute, les Romains s’étaient employés à détruire ce peuple afin qu’il disparaisse de l’histoire. Tout comme les Éburons avant eux.
Je comprends parfaitement ce point de vue et ne suis pas loin de le partager : après Alésia il est vain de croire encore possible le fait de terrasser les légions. Elles sont en bien meilleure situation qu’auparavant : certes les Romains ont eux aussi payé un lourd tribut sur le champ de bataille, mais les Gaulois sont dans l’incapacité de remobiliser une quelconque armée pour les défier. Aux yeux de tous trop de sang a été versé et une grande lassitude face à cette guerre qui s’éternise s’est installée dans les cœurs. L’envie de révolte s’est tue avec la défaite. Désormais seul compte la question « comment vivre en paix ?
Wyn pense diamétralement et escompte bien réveiller la fibre guerrière d’une Gaule endormie. Comme elle l’a dit à ses parents, Alésia n’est qu’une bataille. La guerre n’est pas terminée. Elle est convaincue, brûle encore l’envie de chasser les Romains. Il faut juste rencontrer les bonnes personnes et surtout trouver celui qui sera susceptible de réactiver les esprits. Un être fort, au charisme exceptionnel et sachant manier à la fois le verbe et l’épée. Elle a une petite idée à ce propos, une idée qui devient de plus en plus précise quant au nom du potentiel candidat.
Pour l’heure il y a plus urgent : épuisée par une journée remplie en émotions, elle ne souhaite que dormir. Et c’est enlacée dans les bras de celui qu’elle aime que Wyn ferme les yeux, un charmant sourire illuminant son joli visage. Même si au fond d’elle une inquiétude certaine la ronge parce que Gaël ne lui a, pour sa part, jamais avoué ses sentiments à son égard. Elle est cependant convaincue que lui aussi l’aime car dans ses yeux brûle une flamme passionnelle.
Le lendemain nous reprenons la route, à pied, ne progressant pas très vite puisque nous devons souvent nous cacher pour éviter les cavaliers romains qui n’ont de cesse de rechercher tout Carnute se dissimulant dans la contrée. Le soir venu nous parvenons en vue d’une ferme abandonnée et y passons la nuit avec bonheur, heureux d’enfin pouvoir profiter d’une couche et d’un peu de chaleur après avoir dormi trop souvent à la belle étoile dans les frimas de cet hiver rigoureux.
Nous avions mangé un repas chaud, devisant joyeusement de sujets anodins quand un instant de silence ponctue nos dires. Je vois briller dans les yeux verts de ma compagne une lueur étrange. J’ai déjà eu le bonheur d’apercevoir cet air dans les prunelles d’une femme que j’ai aimée et pour laquelle j’ai encore une passion sans limites. Mais pour l’heure je suis à mille lieues d’elle et ne sais même pas si Niamh est encore en vie.
Me perdant dans ces yeux qui me fascinent, je sens monter en moi une chaleur subite qui se propage dans chacun de mes membres, pas si éloignée d’un désir animal. Détaillant le visage de Wyn, je prends soudainement conscience de sa grande beauté, comme si j’avais cherché à me cacher ce fait depuis le début, au point d’avoir le sentiment de réellement la voir pour la première fois. Ses traits sont parfaits et d’une grande délicatesse. Ses longs cheveux roux aux larges boucles rajoutent à cette splendeur une allure sauvage des plus attirantes. Son nez est une ode à la beauté et sa bouche une invitation à la débauche, tout comme sa silhouette aux formes envoûtantes. Wyn paraît si fragile en cet instant que j’éprouve l’irrépressible envie de la serrer très fort. Je n’ai même pas à le faire puisqu’elle m’embrasse tout à coup avec une ardeur inconnue à mes yeux, moi l’être très peu expérimenté en ce domaine.
Sa langue joue avec la mienne et je crois défaillir de plaisir face à tant de passion. Déjà mes mains pelotent ses fesses hautes perchées et mon sexe durcit violemment, alors que la jeune femme glisse justement ses doigts dans mon entre-jambes, jouant avec ma virilité.
Elle le veut. De tout son corps. Cet être la fascine et la puissance qui en émane la captive. Elle n’y tient plus : il faut qu’il la prenne, brutalement, qu’il dispense en elle la force qui coule dans ses veines et qui transpire sur chaque parcelle de son corps. Ouvrant sa tunique, elle révèle ses magnifiques seins à sa vue et d’une voix rendue sensuelle par la grande excitation qui l’habite, elle lui glisse au creux de l’oreille :
J’en ai très envie. Plus rien ne peut me retenir. Au comble de l’extase, laissant monter les effluves de l’animal qui habite ma chair, je ne résiste plus, beaucoup trop attiré par cette femme que je côtoie depuis si longtemps et que je trouve chaque jour de plus en plus belle, à mille lieues de l’image faussée que je m’en suis faite. Car Wyn n’est pas une prédatrice sans sentiments comme elle veut le faire croire. Je vois désormais qui se cache derrière cette fausse image qu’elle s’est construite pour mieux se protéger dans un milieu presque exclusivement constitué d’hommes, s’interdisant ainsi tout sentiment afin de ne pas souffrir. En réalité elle est une personne emplie de douceur, de rêves, d’une certaine naïveté, pas si éloignée que cela d’une adolescente. Comme beaucoup de jeunes filles, elle aspire à trouver l’homme qui l’aidera à assouvir la grande passion qui l’habite et qui fera d’elle une personne de haut rang.
Alors je la soulève avec facilité et tout en l’embrassant avec un désir sans cesse décuplé je la porte jusque vers la couche sise au fond de la pièce, non loin du four qui dispense une douce chaleur. Mais alors que je vais la poser délicatement sur les fourrures faisant office de couvertures, elle m’arrache mes braies et sa langue me dispense mille caresses le long de mes joues à la barbe de plus en plus fournie pour venir m’embrasser passionnément. Puis ses mains expertes se saisissent de son pénis. Après avoir joué admirablement avec mon membre elle le glisse en elle, m’arrachant un premier gémissement. C’est alors contre le mur que nous nous aimons, celui-ci tremblant de plus en plus fort au rythme de nos ébats.
Avant que je n’explose, elle me repousse avec force et souriant malicieusement elle m’intime l’ordre de me coucher tandis qu’elle me chevauche, menant les débats comme elle adore le faire. Je fais alors connaissance avec une extase délicieuse dont je ne pus plus me passer. Wyn est une amante parfaite, possédant une expérience incroyable et une imagination sans limites. La nuit est torride et nous remettons cela deux fois encore avant de finir par nous endormir, épuisés et repus. Le corps marqué de griffes ensanglantées par les marques de passion de ma partenaire, je me laisse définitivement sombrer dans une torpeur faite de rêves exquis.
Février-été 51 av. J.-C.
Marcus n’avait toujours aucune nouvelle de Leonidas Zacharias et pendant cette longue attente il enrageait car il était éloigné des combats. Tout ce qu’il savait du front tenait en rapports officiels et en rumeurs diverses et variées. Il savait que la Gaule n’était pas encore calme. Pour preuve, les Bellovaques qui avaient décidé de s’enrichir au détriment des Suessions, leurs voisins. Ces derniers étaient sous le contrôle des Rèmes, alliés de Rome : inévitablement Jules César ne resterait pas insensible à leurs appels au secours. Cela n’avait pas empêché le Bellovaque Correos et l’Atrébate Commios, protégés par Royen le lycanthrope du même peuple, de se diriger vers leur cible.
À la tête de la XIe Légion, le proconsul les avait suivis et s’était fait rejoindre par les deux autres laissées à Cénabum et une de celles que Titus Labienus avait sous ses ordres16. Marcus avait espéré que son ami ferait appel à lui. Il n’en avait rien été.
