M comme mère - Muriel Andrin - E-Book

M comme mère E-Book

Muriel Andrin

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Beschreibung

Tantôt furies, tantôt sorcières, les mères monstrueuses continuent-elles à être considérées comme des êtres contre nature ou la description de ces femmes, de leurs actes et motivations présumées, a-t-elle changé au cours les siècles ?

De tout temps, la monstruosité des mères a suscité l’intérêt de la société. Déclenchant les débats éthiques, des déchaînements médiatiques, elle est aussi à l’origine d’un nombre impressionnant d’œuvres artistiques complexes.

L’infanticide maternel est un acte incompréhensible qui a toujours fasciné et répugné à la fois... À partir de 1980, un autre regard semble s’être posé sur ce phénomène, les auteures féminins tentant de réécrire l’histoire de Médée en la disculpant. Cette étude de genre examine l'évolution de l'image de la mère monstrueuse à la lumière des changements actuels des représentations féminines et du traitement de faits d'actualité.

EXTRAIT

En effet, la perspective de l’infanticide permet de questionner plus largement, au fil des époques, les rapports entre femme et criminalité, femme et maternité. Les femmes ont de tout temps été minorisées par la machine judiciaire. L’imaginaire autour de la mère monstrueuse (la tueuse d’enfants, la meurtrière, la faiseuse d’ange ou encore la nourrice qui sombre dans la folie comme Jeanne Weber surnommée en 1906 « l’Ogresse de la Goutte d’Or ») contraste fort avec l’idée d’une femme qui serait par nature et par instinct éloignée de toute forme de violence, car elle est justement celle qui est censée donner la vie. Cette conduite criminelle spécifique liée à la nature et au rôle féminin, évoque aussi la peur d’une féminité déréglée qui représenterait une menace pour la sphère privée. L’attention médiatique semble nous suggérer que de plus en plus de femmes tuent leurs enfants. Cet engouement public ne se délecte pas seulement d’un acte très souvent désespéré mais essaie de consolider à travers son évocation massive un équilibre des forces politiquement genré.
Ces « affaires polarisées », comme les appelle le journaliste belge Marc Metdepenningen, ne s’inscrivent pas simplement dans la mode actuelle des reality shows, mais ont été utilisées depuis le début de la presse écrite en tant que moyen pour « divertir » et influencer l’opinion du peuple. Dans son article repris dans la première partie de ce volume, Amélie Richeux analyse minutieusement la présentation des mères « contre-nature » dans les causes célèbres de la France du XIXe siècle. En réécrivant des cas judiciaires à l’attention du grand public, l’avocat Méjan influence subtilement ses lecteurs en soulignant l’horreur des crimes et la monstruosité des accusées. Assurément politique dans son commentaire des faits, il plaide pour la réinstauration des valeurs de l’Ancien Régime et notamment son système des classes. Un autre exemple de récit orienté est le recueil de Fournier qui tente dans une perspective plus progressiste d’expliquer les faits d’une façon plus scientifique. Durant la Belle Epoque, le journal Gil Blas est la manifestation de cette fabrication de discours à valeur morale et politique ciblant le grand public. Matthew Sandefer démontre parfaitement, à travers des textes littéraires de Balzac et de Maupassant, le changement de l’image de la mère meurtrière, qui symbolise à la fois une société en crise et la nécessité d’un changement de la condition féminine.
Les mères indignes, ou « marâtres naturelles » pour utiliser une expression d’Elisabeth Badinter, constituent un véritable nœud traumatique dans la littérature francophone présentée dans la deuxième partie de cet ouvrage. La violence et le silence dans la relation mère-fille, la loi du pouvoir et la ténacité avec laquelle la mère insiste sur la transmission des lois patriarcales sont des thèmes récurrents chez différentes auteures.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Revue fondée par Eliane Gubin

CO-DIRECTEURS DE PUBLICATION David Paternotte Institut de Sociologie, avenue Jeanne, 44 CP 124, 1050 Bruxelles, Belgique Valérie Piette

SECRETAIRE DE REDACTION Vanessa Gemis

COMITE DE REDACTION Muriel Andrin, Jean-Didier Bergilez, Annalisa Casini, Nicole Gallus, Stéphanie Loriaux, Danièle Meulders, Nouria Ouali, Bérengère Marques-Pereira, Cécile Vanderpelen

COMITE DE LECTURE Christophe Adam, Valérie André, David Berliner, Laura Calabrese, Amandine Lauro, Maïté Maskens, Anne Morelli, Sile O’ Dorchai, Marie-Geneviève Pinsart, Isabelle Rorive, Laurence Rosier, Barbara Truffin

COMITE SCIENTIFIQUE Christine Bard (Université d’Angers) Eric Fassin (Université Paris VIII) David Halperin (University of Michigan) Hilde Heinen (Katholieke Universiteit Leuven) Jane Jenson (Université de Montréal) Peter Jackson (Australian National University) Patricia Roux (Université de Lausanne) Joan Scott (Institute for Advanced Studies, Princeton)

 

M comme mère, M comme monstre

 

Dans la même série

colonialismes, 2008. Femmes exilées politiques, 2009. Masculinités, 2009. Femmes en guerre, 2011. Pratiques de l’intime, 2012. Regards sur le sexe, 2013. Habemus gender ! Déconstruction d’une riposte religieuse, 2015.

    EDITIONS DE L’UNIVERSITE DE BRUXELLES

2015 - 32

M comme mère, M comme monstre

Numéro coordonné par Muriel Andrin, Stéphanie Loriaux et Barbara Obst

Publié avec l’aide financière du Fonds de la recherche scientifique – FNRS © 2015 by Editions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 26 − 1000 Bruxelles (Belgique) E-ISBN 978-2-8004-1677-9 D/2015/0171/18 [email protected]

À propos du livre

De tout temps, la monstruosité des mères a suscité l’intérêt de la société. Déclenchant les débats éthiques, des déchaînements médiatiques, elle est aussi à l’origine d’un nombre impressionnant d’oeuvres artistiques complexes. L’infanticide maternel, cet acte incompréhensible en soi, a toujours fasciné et répugné à la fois, poussant la médecine à expliquer ces actes par des pathologies aux noms impressionnants tels que le « syndrome de Munchhausen par procuration » ou la « psychose postpartum ». D’un point de vue artistique, le motif connaît, du moins depuis la Médée d’Euripide, une longue tradition qui s’inscrit dans la littérature mondiale, mais aussi dans le théâtre, le cinéma ou les arts plastiques. Tantôt furies, tantôt sorcières, ces mères monstrueuses continuent-elles à être considérées comme des êtres contre nature ou la description de ces femmes, de leurs actes et motivations présumées a-t-elle changé au travers les siècles, reflétant les changements des représentations féminines ou encore le traitement de faits d’actualité ?

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Table des matières

IntroductionMuriel ANDRIN, Stéphanie LORIAUX et Barbara OBST

PREMIÈRE PARTIETextes et contextes

La mère monstrueuse et la représentation de l’infanticide dans les causes célèbres de la France du XIXe siècleAmélie RICHEUX

Infanticide in fin-de-siècle France : The example of Le Gil Blas (1879-1900)Mattheuw SANDEFER

DEUXIÈME PARTIEAspects littéraires francophones

Mère tortionnaire, société tortionnaire. Maternité, virginité et révolte dans La jeune fille et la mère de Leïla MarouaneAnnick DURAND

Représentation d’un infanticide dans Je dois tout à ton oubli de Malika MokeddemCarine FRÉVILLE

De Médée à Edmée : White de Marie DarrieussecqSonja STOJANOVIC

TROISIÈME PARTIEPerspectives étrangères

The child murderer in Emmy Hennings’ novels Gefängnis (Prison, 1919) and Das Haus im Schatten (The House in Shadow, 1929/30)Lorella BOSCO

« Bad Mothers », mères monstrueuses : la figure de la mère dans la fiction de Zoë Wicomb et d’Alice WalkerFérial KELLAF

QUATRIÈME PARTIEQuestions de représentations visuelles

A l’ombre de Maman – représentation des mères monstrueuses dans l’art contemporain et au cinémaMuriel ANDRIN et Anaëlle PRÊTRE

L’infanticide dans la pièce Autour de Marilyn d’Alfonso Zurro : tragique, transgression et sauvagerie maternelleAnne-Claire YEMSI-PAILLISSÉ

Liste des auteur.e.s

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Introduction

Muriel ANDRIN, Stéphanie LORIAUX et Barbara OBST

De tout temps, la monstruosité des mères a suscité l’intérêt au sein de la société ; déclenchant les débats éthiques, débouchant sur un déchaînement médiatique, elle a aussi poussé la création artistique à produire un nombre impressionnant d’œuvres complexes. L’infanticide maternel, cet acte incompréhensible en soi, a ainsi toujours fasciné et répugné à la fois. La médecine a proposé d’expliquer ces actes par des pathologies aux noms impressionnants tels que « le syndrome de Munchhausen par procuration »1 ou « psychose postpartum »2. D’un point de vue artistique, le motif connaît, du moins depuis la Médée d’Euripide, une longue tradition qui s’inscrit dans la littérature mondiale (de Goethe à Faulkner, en passant par Dostoïevski), mais également dans le théâtre, le cinéma ou les arts plastiques. Décliné sous toutes ces ← 7 | 8 → formes, l’infanticide était étrangement, et pendant très longtemps, un domaine de prédilection masculine. Tantôt furies, tantôt sorcières, ces meurtrières continuent-elles à être considérées comme des êtres contre nature ou la description de ces femmes, de leurs actes et motivations présumées a-t-elle changé à travers les siècles, peut-être en parallèle avec l’ensemble des représentations féminines ou encore le traitement de faits d’actualité ?

En effet, la perspective de l’infanticide permet de questionner plus largement, au fil des époques, les rapports entre femme et criminalité, femme et maternité. Les femmes ont de tout temps été minorisées par la machine judiciaire. L’imaginaire autour de la mère monstrueuse (la tueuse d’enfants, la meurtrière, la faiseuse d’ange ou encore la nourrice qui sombre dans la folie comme Jeanne Weber surnommée en 1906 « l’Ogresse de la Goutte d’Or ») contraste fort avec l’idée d’une femme qui serait par nature et par instinct éloignée de toute forme de violence, car elle est justement celle qui est censée donner la vie. Cette conduite criminelle spécifique liée à la nature et au rôle féminin, évoque aussi la peur d’une féminité déréglée qui représenterait une menace pour la sphère privée. L’attention médiatique semble nous suggérer que de plus en plus de femmes tuent leurs enfants. Cet engouement public ne se délecte pas seulement d’un acte très souvent désespéré mais essaie de consolider à travers son évocation massive un équilibre des forces politiquement genré.

Ces « affaires polarisées », comme les appelle le journaliste belge Marc Metdepenningen3, ne s’inscrivent pas simplement dans la mode actuelle des reality shows, mais ont été utilisées depuis le début de la presse écrite en tant que moyen pour « divertir » et influencer l’opinion du peuple. Dans son article repris dans la première partie de ce volume, Amélie Richeux analyse minutieusement la présentation des mères « contre-nature » dans les causes célèbres de la France du XIXe siècle. En réécrivant des cas judiciaires à l’attention du grand public, l’avocat Méjan influence subtilement ses lecteurs en soulignant l’horreur des crimes et la monstruosité des accusées. Assurément politique dans son commentaire des faits, il plaide pour la réinstauration des valeurs de l’Ancien Régime et notamment son système des classes. Un autre exemple de récit orienté est le recueil de Fournier qui tente dans une perspective plus progressiste d’expliquer les faits d’une façon plus scientifique. Durant la Belle Epoque, le journal Gil Blas est la manifestation de cette fabrication de discours à valeur morale et politique ciblant le grand public. Matthew Sandefer démontre parfaitement, à travers des textes littéraires de Balzac et de Maupassant, le changement de l’image de la mère meurtrière, qui symbolise à la fois une société en crise et la nécessité d’un changement de la condition féminine.

Les mères indignes, ou « marâtres naturelles » pour utiliser une expression d’Elisabeth Badinter4, constituent un véritable nœud traumatique dans la littérature francophone présentée dans la deuxième partie de cet ouvrage. La violence et le silence dans la relation mère-fille, la loi du pouvoir et la ténacité avec laquelle la mère insiste sur la transmission des lois patriarcales sont des thèmes récurrents chez différentes auteures. L’influence maléfique de la mère est majorée lorsqu’elle ← 8 | 9 → s’érige en gardienne des traditions et pilier de la culture telle qu’elle est décrite dans le roman La jeune fille et la mère de Leila Maroune. La femme est enfermée dans la société patriarcale qui, malgré la révolution algérienne, ne relâche pas les codes et lois ancestrales notamment vis-à-vis des jeunes femmes. Annick Durand souligne dans son analyse à quel point « les femmes sont les bourreaux des femmes ». La figure et le rôle ambigu de la mère dans la société algérienne, qui veut un meilleur avenir pour sa fille en soutenant son éducation et exige néanmoins un culte de la virginité, y sont épinglés. Ainsi l’examen dégradant et traumatisant de l’hymen est une violence infligée par la mère et décrit comme un cri de révolte lancé par la fille.

Les tabous de la tradition arabo-musulmane en Algérie − que les femmes perpétuent souvent malgré elles − sont également mis en question par Malika Mokeddem. Comme le démontre Carine Fréville à partir du roman Je dois tout à ton oubli de Mokeddem, le souvenir de la mère toujours enceinte, véritable machine de reproduction, fait ressurgir un autre drame à la base de la déchirure avec sa mère. Elle se souvient de l’avoir vue étouffer. A partir du trauma de cet infanticide, Carine Fréville décèle une réappropriation du mythe de Médée qui est à la base de l’œuvre de Mokkadem et dont résultent son refus de la maternité et le rejet du corps maternel.

Si le fantôme de Médée hante surtout les romancières contemporaines, leur réécriture du mythe se fait souvent avec une certaine bienveillance. C’est devenu une histoire de famille, au centre de laquelle se trouve, entre autres éléments, la relation mère-fille. Un réalisme fantastique, des fantômes familiaux, se trouvent ainsi dans White de Marie Darrieussecq, analysé par Sonja Stojanovic. La protagoniste au nom parlant de « Edmée Blanco » est marquée par deux infanticides. Sa mère est effectivement la seule survivante de la folie maternelle et fait planer l’éventualité de continuer l’« héritage » pendant toute l’enfance d’Edmée. Une fois libérée de cette menace constante, vivant désormais aux Etats-Unis, elle est le témoin presque direct de l’assassinat de ses petits voisins. Edmée essaie de fuir cette malédiction, mais les fantômes l’accompagnent jusqu’en Antarctique. Les lieux, le titre du roman et le nom de la protagoniste, cet ensemble de blancheur ouvre selon Stojanovic la voie de la potentialité : suivre le chemin de Médée ou pas.

Les perspectives étrangères sont regroupées dans la troisième partie de cet ouvrage. Lorella Besco convoque l’artiste allemande Emmy Hennings, autrefois muse du mouvement dada, reconnue pour son « génie érotique » et aujourd’hui quelque peu oubliée. La comparaison de la figure de la mère dans les œuvres de Zoë Wicomb et Alice Walker, est le sujet de la contribution de Ferial Kellaf. Elle épingle la volonté de la déconstruction du mythe de la « Black Motherhood » et de l’idéalisation stéréotypée du rôle de la femme noire. Les deux écrivaines d’origine africaine-américaine et sud-africaine thématisent la double oppression de la femme noire par le racisme des blancs et le sexisme des hommes noirs. Walker et Wicomb semblent suivre le courant de la fiction féministe « matrophobique ».

La maternité monstrueuse, l’amour-haine entre mères et filles, la mère dévorant ses enfants sont quelques-uns des thèmes des artistes visuelles qui sont au centre du texte de Muriel Andrin et Anaëlle Prêtre. L’obsession de la maternité chez Frida Kahlo ou chez la dessinatrice Tracey Emin, l’accouchement sanglant et paradoxalement morbide dans le travail de la photographe Ana Álvarez-Errecalde ou la mère déchirée entre ← 9 | 10 → devoir maternel et volupté dont le rapport à l’animalité est présent sur chaque cliché de Katharina Bosse, sont quelques-unes des évocations qui expriment l’ambivalence du regard artistique. Avec l’exemple de la sculpture de l’araignée géante de Louise Bourgeois, Andrin et Prêtre jettent un pont vers le tout début de la littérature féministe et ferment le cercle de ce recueil en soulignant l’ambivalence de la représentation de la mère tantôt donneuse de vie, tantôt ogresse dans toutes les domaines de l’art. Selon Anne-Claire Paillissé, le théâtre contemporain espagnol s’inspire particulièrement du mythe de Médée ; elle analyse le monologue tragique d’une femme abandonnée dans le drame Autour de Marilyn d’Alfonso Zurro.

Tout au long des analyses présentées dans cet ouvrage, on peut constater que la biologie de la maternité n’est pas garante d’une « douceur » et d’une non-violence des femmes. Le traitement analytique passe tantôt par une tentative de compréhension de la violence féminine comme signe de révolte, tantôt par son rejet total car considéré comme transgression sociale qui rompt avec l’image maternelle et douce de la femme porteuse de vie. La femme sort du rôle maternel que même notre société postmoderne actuelle lui assigne encore. Le renier revient à s’opposer à la répartition des rôles, mettre fin à la maternité constitue une fracture morale et sociale. La mère meurtrière commet, aux yeux de l’opinion publique, un acte particulièrement horrible, lâche et cruel. « Le XXe siècle est une époque où « l’indignation de Médée » touche tous les domaines culturels et mène la figure de Médée à une carrière multi-médiale sans précédent »5.

A l’heure actuelle, ce ne sont pas les infanticides qui augmentent, mais bien leur visibilité. Parallèlement aux débats conservateurs et réactionnaires sur le droit à l’avortement et la politique familiale qui resurgissent un peu partout en Europe, on brandit le spectre de la femme abjecte. Mis à part le détournement de ces faits dramatiques en véritable spectacle médiatique et politique, cette réalité destructrice pose avant tout la question de l’image de la femme et de la construction de la maternité dans nos sociétés contemporaines.

Ce livre, qui fait suite à un colloque qui a eu lieu à l’Université libre de Bruxelles en mars 2011 sur la question, pose un regard diachronique et multiculturel sur ces représentations des « mères monstrueuses » ainsi que sur les questions soulevées par ce phénomène social, sociétal et artistique.

*

Les éditrices de ce volume souhaitent remercier très vivement les personnes qui ont permis de mettre sur pied le colloque à l’origine de l’ouvrage, notamment Catherine Wallemacq de Sophia. En ce qui concerne l’édition de ce volume, elles expriment toute leur reconnaissance à Vanessa Gémis sans qui l’édition des textes n’aurait pas été possible.

1« Depuis Meadow (1977), le terme de SMPP caractérise (…) le comportement d’un parent (la mère dans la majorité des cas) qui produit ou simule une maladie chez son enfant et qui présente fréquemment l’enfant à un médecin, afin d’obtenir examens complémentaires et traitements. Le parent responsable nie connaître la cause du symptôme, fuit dès que le médecin met sa parole en doute et, bien sûr, refuse catégoriquement de voir un psychiatre ». La psychiatrie de l’enfant, 2004/1, vol. 47, p. 59. Cette forme de maltraitance peut aller jusqu’à l’assassinat d’un enfant.

2« La psychose post-partum (…) est un terme recouvrant plusieurs troubles mentaux caractérisés par l’apparition soudaine de symptômes psychotiques chez la mère dans les tout premiers mois après la naissance d’un enfant. Ces troubles peuvent inclure une irritabilité, des sauts d’humeur extrêmes, des hallucinations, ce qui peut nécessiter une hospitalisation psychiatrique. (…) Cas notable : Andrea Yates : le 20 juin 2001, Andrea Yates a procédé au meurtre de ses cinq enfants en les noyant dans la baignoire de sa maison située à Clear Lake City à Houston, au Texas. Sa santé mentale a commencé à décliner à la suite de la naissance de chacun de ses enfants, combinée à des facteurs extérieurs », https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychose_post-partum, 17 août 2015.

3M. METDEPENNINGEN, « Un verdict au bout de la nuit », Le Soir, 27 octobre 2010.

4E. BADINTER, L’amour en plus, Paris, Flammarion, 1980, p. 271.

5I. STEPHAN, Medea. Multimediale Karriere einer mythologischen Figur, Böhlau, 2006, p. 254.

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PREMIÈRE PARTIE

Textes et contextes

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La mère monstrueuse et la représentation de l’infanticide dans les causes célèbres de la France du XIXe siècle

Amélie RICHEUX

Le 16 frimaire an 10, un nouveau-né est trouvé mort sur les remparts de Dijon, le corps recouvert de brûlures. Louise Perthuy est soupçonnée d’en être la mère, des témoins affirmant l’avoir aperçue en état de grossesse avancée jusque vers le 15 frimaire ; les jours suivants, elle est apparue mince et pâle. Les indices rassemblés dans la chambre de Louise montrent les traces d’un accouchement récent. Le cadavre est exhumé et le rapport médical de l’officier de santé affirme que l’enfant est né vivant. Louise est arrêtée le 19 frimaire ; le 9 nivôse, elle est mise en accusation devant jury pour infanticide. Une contre-expertise médicale atteste que l’enfant était mort-né. Le 29 pluviôse an 10, Louise est acquittée.

Le cas judiciaire réel de Louise Perthuy est relaté sept ans après les faits, en 1808, par Maurice Méjan, avocat de profession, dans son Recueil des causes célèbres et des arrêts qui les ont décidées sous le titre « Accusation d’infanticide »1. L’auteur y souligne le caractère contre-nature de l’acte infanticide, incrimine vindicativement la figure dangereuse de la femme-mère transgressive des normes et valeurs morales. Bref, il fait du cas un « problème » de la criminalité féminine infanticide, monstrueuse2.

Dans ce texte, j’aimerais montrer à partir d’une analyse de deux « causes célèbres » – « Accusation d’infanticide » de Maurice Méjan (1808) et « Mme Lemoine et sa fille (1859) » d’Armand Fouquier (1865-1867)3, et après une rapide mise en ← 13 | 14 → contexte du genre des « causes célèbres » et du crime d’infanticide, comment le récit et la mise en scène morphologique et narrative de ces cas d’infanticide, doublée de savoirs anthropologiques et juridiques, (re)créent et popularisent l’évidence d’une causalité du crime d’infanticide. Il s’agira de cerner comment et en quoi le genre des « causes célèbres » prend part au processus de problématisation de la figure de la mère criminelle4.

Contextualisation

Le genre des « causes célèbres », apparu au XVIIIe siècle et publié jusqu’à la fin du XIXe siècle, a la particularité de rendre compte de cas judiciaires qui, lors de la procédure judiciaire réelle, ont éveillé la curiosité et l’intérêt du public – célèbre donc – et dont la restitution narrative, d’emblée, spécule sur l’étrange, le spectaculaire, le curieux5. Aussi le genre se caractérise-t-il par sa forme hybride reliant savoirs médical, historique et juridique à des techniques littéraires plus ou moins prononcées, médiatisant ainsi ces savoirs.

Le recueil de Méjan, publié en 18 tomes de 1807 à 1813, se situe dans le contexte naissant d’une étiologie du crime où anthropologues et aliénistes sondent les origines du crime sur des bases physiologiques-déterministes6. Vers 1800, avec le déploiement de la psychiatrie7, une mouvance anthropologique se forme, basée sur différentes ← 14 | 15 → hypothèses scientifiques8, avec pour objet d’étude la déviance. Dorénavant, dans les cas de criminalité, l’intérêt est porté sur le criminel, son état psychique et la question de la responsabilité pénale. La magistrature, non sans opposition, est peu à peu suppléée par des experts en pathologie criminelle9. Le recueil des Causes célèbres de tous les peuples du journaliste judiciaire Armand Fouquier, publié de 1857 à 1874, se situe, en revanche, dans un contexte anthropologique médico-légal plus établi et précédant l’institutionnalisation, vers 1870, de la criminologie, branche qui sera marquée par le concept lombrosien du criminel-né10. Ces deux recueils contribuent au développement de l’étiologie du crime : leurs auteurs comparent en effet ancien et nouveau droit pénal (Méjan) et/ou plaident pour la prise en compte de la psychiatrie dans la juridiction (Fouquier) et font ressortir l’interaction, les tensions et les divergences entre les instances judiciaire et médico-psychiatrique.

Les recueils à succès de « causes célèbres » au XIXe siècle visent, dans leur ensemble, l’instruction du grand public. Leurs auteurs reconstituent pour ce faire des cas dont la plausibilité résulte dans nombre d’exemples du dessein narratif et argumentatif11. En raison de la diversité de ses auteurs et de leur répartition le long du siècle, le genre évolue dans un contexte crimino-anthropologique changeant. Il ne forme donc pas un corpus homogène en tant que tel, mais constitue plutôt un ensemble de textes hétérogènes aux motivations politiques et sociales variées. Il reflète dans une certaine mesure (mais certainement pas de façon linéaire) l’évolution post- et prérévolutionnaire des concepts de droit et de morale et, à partir de cas particuliers, la construction sociétale du sujet « normal ». Les auteurs reprennent dans leurs « causes » des délits plus ou moins graves allant du simple délit de vol à celui d’adultère jusqu’aux affaires de meurtres. Conformément à l’intérêt croissant au XIXe siècle pour les sujets judiciaires et médico-légaux, les cas qui témoignent d’une brutalité exceptionnelle et les motifs en apparence non intelligibles des criminel.le.s offrent aux auteurs de « causes » une base optimale d’explication et de différenciation des concepts de bien et de mal, de moral et d’immoral, de normal et de pathologique. A l’aide de ces concepts, les délits, à première vue inconcevables et donc inexplicables, sont rendus compréhensibles. Les décisions judiciaires, le système juridique qui constitue le cadre des récits, sont alors légitimés ou remis en question. Les actes de ← 15 | 16 → littérarisation et de popularisation – entendus comme fin et moyen – favorisent la classification binaire et la schématisation de tels concepts. Des délits spectaculaires sont sémantisés, des faits criminels au préalable impensables sont décrits et modelés sous forme de récits populaires, des schémas comportementaux sont transmis (bon, mal, dangereux, déviant, immoral), le lecteur – qu’il convient d’instruire – se retrouve confronté au mal. Aussi, pour reprendre les termes de Dominique Kalifa au sujet des récits policiers du XIXe siècle, les « causes » prennent-elles part au « procès de normalisation sociale »12.

Dans le cas du crime d’infanticide, et précisément dans les « causes » choisies ici, l’écriture différemment stylisée et le modelage narratif du monstrueux dans la représentation d’actes extrêmement brutaux, sont empreints de discours moraux, juridiques, scientifiques. Triés et assemblés, ils stigmatisent la figure hautement emblématique et dérangeante de la mère monstrueuse et alimentent le préjugé infanticide. Le « monstre » ou « monstrueux/se » est à comprendre ici dans le sens d’une déviance morale et identifié comme une créature immorale et exceptionnellement violente, non conforme à la nature et à l’ordre.

Le préjugé infanticide et la juridiction qui l’accompagne sont des sujets abondamment étudiés et connus de la recherche sur le genre et l’histoire du droit – les périodes politico-juridiques retenues ici étant celles de l’Ancien Régime, la période révolutionnaire jusqu’au Second Empire13. Les études spécifiques à la compréhension ← 16 | 17 → et à la représentation de l’infanticide mettent en évidence à travers l’analyse des discours moraux, médicaux, juridiques la stigmatisation de la mère infanticide dont le geste inconcevable ne semble, de manière ambiguë, appartenir qu’à elle14. C’est donc une « violence sociale » qui surgit à travers le crime d’infanticide15. Cette violence, nous allons le voir, s’articule sans grande surprise aussi bien dans la « cause » de Méjan que dans celle de Fouquier, rédigées respectivement sous les règnes de Napoléon Ier (1804-1814) et Napoléon III (1852-70). La période postrévolutionnaire se caractérisant, en effet, par un retour en force des valeurs patriarcales, catholiques et conservatrices16. Les textes de lois relatifs à la correctionnalisation de l’infanticide apparaissent alors symptomatiques d’une éthique bourgeoise appliquée à imposer une morale sexuelle sévère, à faire de la domesticité le destin de la femme et à subordonner celle-ci à son homologue masculin17.

Dans les grandes lignes, si le Code pénal de 1791 considérait l’infanticide comme un simple meurtre en rayant de son texte le terme même, c’était en réaction à l’édit de 1556 et aux actes royaux de 1585 et de 1708, en vigueur jusqu’à la Révolution, qui rendaient obligatoire les déclarations de grossesses et d’accouchement et punissaient de mort les coupables. Le Code pénal de 1810, en revanche, se distancie du Code de 1791. Les juristes et sociologues Lascoumes, Poncela et Lenoël parlent d’une « rupture essentielle entre 1791 et 1810 – entre, d’un côté, l’enthousiasme, la positivité révolutionnaire, et, de l’autre, la réaction napoléonienne et l’aspiration à l’ordre – [qui] concerne moins les dispositifs juridiques eux-mêmes que les justifications qui les accompagnent ». Aussi, « l’idéal d’humanisation et de perfectibilité humaine a fait place à une intense préoccupation utilitariste », « [l]a recherche de la sûreté et de la stabilité sociale prime toute chose »18. Dans le cas de l’infanticide, cela se traduit par un durcissement de la répression. L’infanticide étant considéré comme un assassinat, il redevient donc passible de la peine de mort. Toutefois, la pratique judiciaire n’ayant que deux options, l’acquittement ou la peine de mort, et face à l’indulgence des jurés, la législation est révisée. A partir de 1832, des circonstances atténuantes peuvent être reconnues, la condamnation à mort peut être commuée en une peine de travaux forcés à temps. En résumé, explique Richard Lalou, depuis la loi du Code de 1810 (art. 300 : « L’infanticide est le meurtre d’un nouveau-né » ; art. 302 « Tout coupable ← 17 | 18 → d’assassinat, de parricide, d’infanticide ou d’empoisonnement sera puni de mort »), « qui subordonne la qualification du crime à la qualité de l’auteur, jusqu’à la loi du 18 novembre 1901, qui exclut l’usage du terme dans tous les cas où la mère est étrangère au crime, les législateurs se sont en effet toujours efforcés de définir l’infanticide comme un crime propre à la femme »19.

Au sein d’une littérature, florissante au XIXe siècle, centrée sur le crime et son châtiment20, le récit de l’infanticide, crime de sang, fait partie des crimes archaïques, au même titre que le parricide21, hautement transgressifs et fascinants. Sa représentation fictive dans les « causes célèbres », mêlant enquête judiciaire, expertises médico-légales et procès, fait partie de cette « réécriture esthétique du crime, qui est aussi l’appropriation de la criminalité sous des formes recevables »22. Et, à l’instar de la répression de l’infanticide même, elle traduit la volonté de neutraliser le danger social qu’incarne la femme et mère déviante, et de stabiliser les relations et pratiques sociales établies.

« Je ne suis pas une mère dénaturée »23

Si l’affaire Perthuy fait partie des « causes célèbres », c’est sans doute qu’elle rassemble nombre d’éléments utiles à la démonstration que poursuit l’auteur : convaincre le législateur de rétablir dans le Code criminel les déclarations de grossesse. Le droit de l’Ancien Régime, je l’ai évoqué succinctement, empreint de la morale de l’Eglise, est d’une grande sévérité à l’égard de la mère infanticide. L’édit d’Henri II de 1556 prévoit que toute femme reconnue coupable du crime d’infanticide, et qui a donc privé le nouveau-né du sacrement du baptême et de la sépulture chrétienne, « soit punie de mort et dernier supplice de telle rigueur que la gravité particulière du crime méritera ». Selon l’édit de 1556, le double recel de grossesse et d’accouchement présente la preuve de la culpabilité. Jusqu’à la Révolution, l’édit sert de référence principale dans la répression de l’infanticide : parce qu’il est classé sous le régime des présomptions légales, « la mère peut être accusée d’avoir tué son enfant simplement si elle a accouché seule, sans avoir au préalable déclaré sa grossesse et fait disparaître le corps »24.

Aussi, autour de la question du meurtre, des brûlures, des mensonges, de la dissimulation puis de l’aveu de grossesse, Méjan construit-il avec le cas de Louise une argumentation certes descriptive mais choisie et tendancieusement spectaculaire. Dans le commentaire final, l’affaire a priori particulière de Louise Perthuy se révèle paradigmatique du mal que représente la « débauche »25, débauche que l’auteur a à cœur de combattre.

La première partie de la « cause » correspond au récit du cas et suit la chronologie de l’instruction : découverte du corps, constat par le magistrat de sûreté, examen ← 18 | 19 → du cadavre par l’officier de santé et rapport des causes de la mort, soupçons posés sur Louise Perthuy, recueils d’indices, interrogatoire des voisins, arrestation et interrogatoire de Louise, mise en accusation devant jury, plaidoyer de la défense et retranscription des contre-expertises médicales, verdict. La narration qui, de toute évidence, reprend en partie les actes de la procédure est de style protocolaire : « On interroge (…) », « On lui demande (…) », « Interrogée pourquoi (…) », « Qu’elle est retournée (…) », « Que le 15 (…) », « Que le lendemain (…) », etc.26. En apparence, Méjan ne fait que rapporter sans grands commentaires les points essentiels et capitaux de la procédure. Discrètement, néanmoins, il fait ressortir l’horreur spécifique du crime d’infanticide et met en scène une histoire qui ne peut qu’introduire et étayer son appel final au retour à la loi de l’Ancien Régime. Dès les premières lignes, le lecteur est alors confronté à la déclaration crue de l’officier de santé :

(…) qui, après avoir examiné le cadavre, déclare « que cet enfant paraît avoir été brûlé dans quelques parties du corps, telles que le bout du nez, les lèvres, les fesses, et sur-tout [sic] la cuisse droite ; qu’il a été étouffé dans la braise allumée dont on l’avait enveloppé ; qu’il a pu périr aussi par le défaut de ligature du cordon ombilical » (…)27.

Le choix et le moment de la citation, loin d’être anodins, confrontent d’emblée le lecteur au cadavre mutilé d’un enfant et à un être – une femme vraisemblablement – barbare. Plus loin également, Méjan fait le choix de retranscrire une affirmation de l’inculpée faisant une allusion directe au caractère contre-nature de l’acte :

Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils, elle s’écrie : je ne suis pas une mère dénaturée : je n’ai pas allumé de braise pour brûler mon enfant28.

Outre la place secondaire dans la juridiction de la question des brûlures – le point capital étant d’établir si l’enfant est né vivant ou non –, dans le récit néanmoins, l’expression, renforcée par l’écriture cursive, est lâchée : « mère dénaturée », et la logique – bien que l’affirmation veuille attester du contraire – apparente. L’effet sur le lecteur est alors assuré : seul quelque chose de contraire aux lois de la nature, un monstre, est capable de telles atrocités29. Dans cette première partie du texte, l’acte d’énonciation du monstrueux se fait par les témoins, Méjan rassemblant et agençant ainsi subtilement les témoignages nécessaires à sa requête. Dans un but d’authenticité et de persuasion, le narrateur procède donc à une sélection de témoignages bruts, tirés a priori tels quels du dossier judiciaire et mis en valeur selon leur pertinence. Ainsi, l’introduction au procès laisse entrevoir une position de plus en plus explicite bien que distante :

On a vu toutes les circonstances qui s’élevaient contre elle. Le ministère public les recueille, les réunit en un faisceau, et en forme une masse terrible. Recèlement de ← 19 | 20 → grossesse et d’accouchement, dénégations mal concertées, mal suivies, contradictions, mensonges, aveux même, tout paraît annoncer et la réalité du crime et la conviction de l’accusée30.

Sans révéler l’issue du procès, Méjan insinue la certitude du fait criminel, la volonté criminelle indubitable de l’accusée ainsi que la menace dangereuse d’une impunité au vu de cette « masse terrible ». Une contre-expertise médicale atteste que l’enfant est mort-né, Louise est acquittée. L’auteur prend alors la parole déplorant l’impuissance actuelle de la justice face au crime particulièrement extraordinaire d’infanticide :

Aussi, quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d’un crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à douter. (…) Espérons que le nouveau Code criminel qu’on nous prépare contiendra des dispositions propres à prévenir ce crime horrible et à assurer la punition. C’est parce que notre législation actuelle est imparfaite, que, depuis la Révolution, les tribunaux ont fréquemment retenti de ces sortes d’accusations, et que, presque toujours, la justice impuissante s’est vue réduite à proclamer l’impunité des coupables31.

En réaction à la sévérité de l’édit de 1556, celui-ci est abrogé par le Code pénal de 1791. La loi considère alors la mère comme simple meurtrière et non plus comme sacrilège, et annule ainsi le régime de la présomption. Le Code Napoléon, nous l’avons vu, reprend en revanche certaines conceptions de l’Ancien Régime sur l’infanticide, rétablissant la sévérité pénale face au crime d’infanticide. Les articles 300 et 302 du Code pénal de 1810 assimilent l’infanticide à un assassinat qui doit être puni de manière exemplaire et refont de la préméditation une présomption de droit32.

Face à ce « crime horrible », Méjan plaide pour le rétablissement dans le futur Code criminel des déclarations de grossesse et reprend pour ce faire dans les cinq dernières pages de la « cause » quelques passages de l’« excellent ouvrage » en matière d’infanticide de M. Poncet, professeur de législation, qui présente ce rétablissement comme « le meilleur remède qu’exige l’urgence du mal »33. Se plaçant sciemment à contre-courant des philosophes, et de Montesquieu en particulier, qui s’étaient opposés à l’édit de 1556, Poncet – et donc Méjan – dénonce la misère et la débauche, et non plus la « crainte du déshonneur » et le « désespoir de la honte », comme les raisons de la « contagion »34 infanticide :

Non, les filles-mères ne sont plus d’innocentes victimes des faiblesses de l’amour ; une déplorable expérience nous prouve que la débauche et la misère sont les divinités funestes auxquelles elles sacrifient la nature, d’un bout de l’Europe à l’autre. Quelle prise aurait la honte sur des femmes qui font de la prostitution un ← 20 | 21 → système ou un métier, et quels ménagements ces êtres dégradés méritent-ils de la part du législateur35 ?

Méjan reprend ici les vues résolument royalistes de Poncet. Celui-ci, sous forme d’entente avec le lecteur, regrette les valeurs de l’Ancien Régime, et se désole du chaos et de la déchéance des valeurs apportés par la Révolution, cette « déplorable expérience », réitérant pour ce faire le ductus antirévolutionnaire qui considère la Révolution comme une aberration dans l’histoire de la France36.

Ces filles et femmes de basse classe, dénaturées, qui s’adonnent à la perversion des sens et font le choix du meurtre contre-nature de leur progéniture sont ici l’emblème du danger qui menace la société, les valeurs, l’ordre bourgeois auquel la justice et les politiques se doivent de mettre un terme. Car il n’est là nullement question de l’ensemble des classes. Distinction de sexe et différenciation sociale ne font alors plus qu’un lorsque l’auteur parle des « citoyens les plus recommandables » qu’il n’est pas question d’exposer – via le système des déclarations – « à rougir de l’allégation calomnieuse d’une prostituée, à supporter le tribut honteux et injuste que le vice leur imposait »37.

Contre le crime d’infanticide, Poncet requiert finalement une élévation et une graduation de la peine, la publication du jugement ainsi que « l’exposition avec l’écriteau : mère homicide »38. Dans ce même esprit de distinction morale et ostentatoire du crime inconcevable, parce que destructeur de l’ordre établi, Méjan, en guise de conclusion, appelle les moralistes et les jurisconsultes à la « méditation » des vues de Poncet afin d’enrayer la « perversité humaine »39.

« La maternité, (…) c’est un instinct de la nature »40

Une autre « cause » d’infanticide qui me paraît intéressante est issue du recueil des Causes célèbres de tous les peuples d’Armand Fouquier et s’intitule « Mme Lemoine et sa fille (1859) ». Publiée dans le fascicule de 1865-1867, elle se situe donc dans la seconde moitié du XIXe siècle, précisément sous le Second Empire. Son auteur, partisan de l’intégration des sciences médico-psychiatriques dans la juridiction, semble à première vue défendre des idées aux allures progressistes.

La « cause » raconte le cas d’une mère et de sa fille accusées d’infanticide : Angélina Lemoine, quinze ans, tombe enceinte du cocher de sa mère, Mme Lemoine. La grossesse est dissimulée. Angélina accouche dans la nuit du 29 au 30 juillet 1859. Mme Lemoine brûle l’enfant. Des bruits courent et des dénonciations sont envoyées au parquet de Chinon. L’appareil judiciaire se met en branle, la mère et la fille sont arrêtées. Au terme de l’instruction et du procès, Angélina est acquittée, Mme Lemoine ← 21 | 22 → est reconnue coupable du meurtre prémédité de l’enfant de sa fille et condamnée à vingt ans de travaux forcés.

La « cause » de Fouquier retraçant l’affaire Lemoine est introduite par une gravure sur acier. Au premier plan, une femme est représentée, accroupie, un genou à terre attisant un feu dans la cheminée d’une maison de type bourgeois. Son regard sévère et aux aguets est tourné vers l’autre côté de la pièce. A l’arrière-plan, une porte est entrouverte et l’on devine une personne couchée dans un lit. Sous la gravure, on peut lire l’inscription suivante : « … J’ai mis des javelles, des bûches…, et l’enfant dessus par devant, puis, j’ai allumé. (Page 18.) »41. Le lecteur est fixé : le récit qui suit est celui de l’horreur et de l’inconcevable, celui du meurtre d’un enfant par sa mère et sa grand-mère. Puis le récit commence et Fouquier, dans une sorte d’avant-propos, dénonce les « défaillances (…) de la répression »42 de l’infanticide et rend l’indulgence de l’opinion publique face à la misère et à l’honneur responsable de « l’excit[ation] au crime »43. Dans les cas d’infanticide, le Code pénal prévoit la peine de mort ou l’acquittement. Face à ces deux solutions extrêmes, les jurés se décident pour l’acquittement. Avec la loi du 25 juin 1824 (art. 5 : « La peine prononcée par l’article 302 du Code pénal contre la mère coupable d’infanticide pourra être réduite à celle des travaux forcés à perpétuité. Cette réduction de peine n’aura pas lieu à l’égard d’aucun individu autre que la mère »), le législateur pallie la rigidité de la loi en accordant des circonstances atténuantes afin de diminuer les décisions laxistes et d’assurer la répression44. « Forts de leurs certitudes », écrit Elisabeth Badinter, « les idéologues du XIXe siècle profitèrent de la théorie de la mère « naturellement dévouée » pour étendre ses responsabilités. A la fonction nourricière, on ajouta l’éducation. On expliqua aux femmes qu’elles étaient les gardiennes naturelles de la morale et de la religion et que, de la façon dont elles élevaient les enfants, dépendait le sort de la famille et de la société »45. Et c’est ce préjugé d’honneur justement, associé à la négligence maternelle, qui, selon l’auteur, a inspiré le geste de Mme Lemoine et que la cour a puni avec justesse :