Machine à soupirs - Lotis - E-Book

Machine à soupirs E-Book

Lotis

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Beschreibung

En 1989, Internet n'en était qu'à ses balbutiements. Le téléphone portable (le cellulaire) n'était pas répandu parmi le grand public. L'Union soviétique tombait, avec elle, le mur de Berlin, la sphère géopolitique se voyait transformée. En France, François Mitterrand restait président. Jacques Delors, président de la Commission des Communautés européennes portait la libéralisation aux nues, avec l'idée de la monnaie unique. La Suisse hésitait sur sa place à venir dans ces imbroglios. Cette fiction se déroule à partir de 1989. Cassandre, une jeune fille de quinze ans, arrive au lycée. Elle est aussitôt prise en charge par Victoire, du même âge qu'elle. Lorsqu'elle rencontre Mark par son intermédiaire, elle comprend que sa vie est sur le point de changer. Machine à soupirs, le premier volume de Fleurs des nuits, est une odyssée dans le milieu de la prostitution des mineures. Quasi-indéfinissable, il allie dialogues cinématographiques, personnages trop réels pour être anodins et structure narrative articulée entre plusieurs points de vue. L'originalité de Machine à soupirs comme de Fleurs des nuits, c'est d'être à la fois un récit, un documentaire, un témoignage, une oeuvre théâtrale et parfois, le scénario d'un film sans précédent.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Du même auteur

Nos noirs miroirs, BoD – Books on Demand GmbHPlus que la vie, BoD – Books on Demand GmbH

A toutes les Fleurs des nuits

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2 : VICTOIRE

Chapitre 3 : LE SPECTATEUR

Chapitre 4 : ANNABELLE

Chapitre 5 : LINA

Chapitre 6 : LE SPECTATEUR

Chapitre 7 : LE SPECTATEUR

Chapitre 8 : LE SPECTATEUR

Chapitre 9 : LE SPECTATEUR

Chapitre 10 : LE SPECTATEUR

Chapitre 11 : LE SPECTATEUR

Chapitre 12 : LE SPECTATEUR

Chapitre 13 : LE SPECTATEUR

Chapitre 14 : LE SPECTATEUR

Chapitre 15 : LE SPECTATEUR

Avant-propos

En 1989, Internet n’en était qu’à ses balbutiements. Le téléphone portable (le cellulaire) n’était pas répandu parmi le grand public. L’Union soviétique tombait, avec elle, le mur de Berlin, la sphère géopolitique se voyait transformée. En France, François Mitterrand restait président. Jacques Delors, président de la Commission des Communautés européennes, portait la libéralisation aux nues, avec l’idée de la monnaie unique. La Suisse hésitait sur sa place à venir dans ces imbroglios.

Cette fiction se déroule à partir de 1989. Certains des personnages sont imaginaires, d’autres moins. Quant à leurs sentiments et leurs motivations, au lecteur de se faire son opinion.

1

J’en ai marre. Ras-le-bol de ces pluies de mots, de mes obsessions. ça ne m’appartient pas, toutes ces images entrevues, floues dans ma tête. Ce n’est pas mon histoire. Appelez-moi comme vous voudrez, témoin, acteur. Ni l’un ni l’autre de ces termes ne m’est applicable. Je n’étais que spectateur parfois, tout au plus.

Bon, si je raconte, je ne m’investis pas. J’essaie seulement de rendre compte de ce que je sais. De ce que j’apprends. De ce que je pressens. ça me brûle la gorge, raconter. Certains points me touchent de près. Peut-être que des éléments m’échappent. Pas assez présent, trop proche ou trop lointain, le point de vue. C’est suivant. Il y a la voix de Cassandre, une robe rouge. Le corps de Lina. Il y a Annabelle. Les autres, et Mark. Surtout lui.

Une foule de personnages. Des personnalités marquantes, qui m’ont marqué en tout cas. Je me tords le cerveau à force d’y penser, mais je ne peux pas. Commencer ? Par quoi, d’abord, par Mark et par Cassandre ? Alors que ce n’est pas clair ?

Cette histoire pourrait commencer par une fille en noir. Qui fumait sa cigarette.

Saint-André – C’était un jour de rentrée scolaire dans un lycée public. Les derniers instants de liberté des élèves avant de découvrir les classes. Une jeune fille plutôt petite, vêtue de noir, méditait sur le rassemblement. Elle fumait. Ses longs cheveux, leurs ondulations de bistre encadraient un visage de madone. Une madone grimée aux lèvres pulpeuses, au nez fin à l’arête un brin cassée. Ses gestes s’articulaient comme autant d’affirmations. Ses yeux, deux émeraudes expulsaient son caractère. Une palette les enflammait, des nuances virginales à la perversité. Une extraversion les dominait, les sublimait. Ils désorientaient, oppressaient, dynamitaient les nondits en arme de précision rodée sous leurs sourcils bien dessinés. Leur cynisme était cuisant. Il perçait le masque trop pointu de son maquillage.

La fille en noir était belle. Volcanique. Les mecs de son âge louchaient sur elle. Elle, elle les méprisait, elle balayait toute indulgence à leur égard : ils bêlaient déjà en choeur. Et leurs parents se débattaient une fois par an, à la tonte, devant un avis d’imposition. Ils représentaient la société, son futur. La fille en noir s’excluait de leur banalité. Elle se jugeait le grain de riz du rouage, contre le système et fière de l’être.

Après deux premières heures de présentation des cours, elle savourait une blonde dans son coin, observait toujours. Parmi le troupeau, elle déterra le détail. Elle assimila, cota la plastique, intéressante. Le détail, une élève de sa classe, jolie brune au charme pétillant, répondait au prénom de…

« Salut, je m’appelle Cassandre.

La brunette était là, devant elle, sans prévenir. La fille en noir consentit à la gaieté. Pour la coïncidence, pour la mignonne aussi.

– Et moi, Victoire. »

La brune bouillait de surprise. Elle était séduisante. Ses mirettes immenses s’écarquillaient.

VICTOIRE : Ouais, c’est un drôle de prénom.

Son timbre à peine nasillard vibrait sous la cordialité. En écho, la brunette admirait le bout de femme, lui enviait sa splendeur de pin-up.

VICTOIRE : Allez, j’t’offre un café, on pourra papoter.

Elles évacuèrent la cour sans complexe. La fille en noir marchait. Elle les épatait tous sur son passage, ce qui impressionnait encore plus la brune Cassandre.

En trois semaines, Victoire conquit sa camarade de classe. Elles instaurèrent un rendez-vous tous les matins, autour de deux cafés. Au fil des échanges, des blagues, des confidences parfois, elles se rapprochèrent, s’apprivoisèrent. Elles adoraient les mêmes musiques, se passionnaient pour les mêmes auteurs.

Elle baratinait, devisait fringues, descendait les profs, épiait les réactions. Sa nouvelle copine l’intriguait un peu. Cassandre était élancée, gracieuse, grande, un mètre soixante-dix en tout cas, bien foutue. Ses prunelles marron débordaient de paillettes. Sertie par des fossettes, la moue pillait l’enfance. Avec les frisottis bruns en ressorts, la frimousse rosée…

VICTOIRE : Une poupée, tu ressembles à une poupée. Comme celles avec les froufrous, tout ça.

CASSANDRE : Une poupée ?

Son nez retroussé, sa bouche ourlée sous une pointe de brillant se fâchèrent.

VICTOIRE : J’te jure, ça te va bien, ça y est, j’t’ai trouvé un surnom !

CASSANDRE : Quoi ?

VICTOIRE : Poupée ! Sinon, Blanche-Neige, c’est pas mal !

CASSANDRE : Oh non !

VICTOIRE : Là, avec cette gueule, t’as tout de la poupée boudeuse.

CASSANDRE : T’as pas autre chose ?

VICTOIRE : Ben non, c’est le bon ! Moi, j’en ai deux : Lola…

CASSANDRE : Ah oui, comme « Lolita » 1?

VICTOIRE : T’es inculte, toi, comme Lola Montes, la danseuse2 !

CASSANDRE : Et l’autre, c’est quoi ?

La fille en noir se posta en face d’elle :

« Mes ennemis et quelques-uns de mes amis m’appellent : l’Énervée. Mais ça reste entre nous ».

Le temps s’effilochait à force de dialogue. Il fallait subir les maths. Les deux heures s’annonçaient barbantes. Victoire cogitait : irait-elle, sècherait-elle ? Et si elle allait dévaliser les boutiques aujourd’hui ? Ça lui changerait les idées. Elle s’éloigna de sa camarade à contrecoeur, plongea dans un bar, commanda son demi. Ce soir-là, elle devait honorer un rencard. Elle ne rentrerait pas chez elle. De toute façon, elle n’y était pas attendue.

1 Elle pensait au roman de (Vladimir) nabokoV, Lolita, Paris, Olympia Press, 1955. Lolita fit scandale à sa publication.

2 Lola MONTÈS : (1818-1861) Maria Dolores Eliza Gilbert, danseuse, aventurière, courtisane, comptait dans son tableau de chasse plutôt éclectique : Louis Ier de Bavière, Franz Liszt, Richard Wagner.

2

VICTOIRE

[…] Welcome to the jungle We take it day by day If you want it you’re gonna bleed But it’s the price to pay And you’re a very sexy girl That’s very hard to please You can taste the bright lights But you won’t get them for free In the jungle [...]

GUNS N’ROSES – Welcome to the jungle(Axl Rose/Slash) – « Appetite for destruction », Geffen Records 1987.

La jeune fille entamait la seizième année d’une vie très particulière. Son monde déraillait, elle ne l’ignorait pas. C’était à elle pourtant, sa vie infecte. L’adolescente se cataloguait née pour souffrir. Elle avait été accablée dès sa naissance, affublée d’un ersatz de prénom à la sonorité de bataille. Elle exécrait ce « Victoire ». Elle avait construit sa bulle, sa scolarité se combinait sans accroc. Les problèmes, eux, étaient l’apanage de son foyer. Elle les occultait à la minute où ses semelles dépassaient le portail. Seulement, il fallait les rechausser à la sortie.

À la sortie, il y avait d’abord sa mère : Emma, antithèse de la responsabilité, de l’affection maternelle. Une alcoolique chronique. Elle se gavait de cures, de traitements, de fainéantise. Rechutait par cycle, se gargarisait de ses litrons, de ses caprices. Elle exerçait encore son métier de coiffeuse quand son état l’autorisait. Victoire essuyait le statut ardu de fille unique. Son demi-frère avait détalé pour survivre ailleurs. Il ne donnait plus de nouvelle. Il y avait aussi le père dont Victoire ne gardait aucun souvenir. Un simple géniteur au loin, sans matière, sans qualité, sans défaut. Enfin, il y avait le beau-père. Celui-là, elle le connaissait trop bien.

L’anglais prévu après les maths avait fini de la convaincre. À chaque halte de sa virée entre bars et magasins, elle sirotait son houblon. Revisitait son contexte familial :

« Père : absent ; mère : neurones vaseux ; plus de frère, tac, évaporé ; beau-père : version trop câlin ; total : schéma d’un fiasco annoncé. »

Le beau-père de Victoire était un homme respectable, un employé exemplaire. Ses patrons l’encensaient, les voisins l’estimaient, il était si dévoué à la guérison de son épouse ! Inoxydables, le portrait, la version officielle claironnaient. Depuis des années, Victoire était chez elle, et elle tremblait de trouille. Elle était rompue au manque de sommeil. Longtemps, le beau-papa l’avait rejointe la nuit dans sa chambre. Pendant ce temps, Emma, somnifères dans le sang, boules Quiès dans les oreilles, ronflait.

La jeune fille rejetait le terme de victime en bloc. Elle vomissait sur les journaux, nourris par les intrigues du même acabit. La société vendait, dilapidait, orchestrait son déshonneur, ses cicatrices, sa purulence. Les faits divers dépecés étaient fournis en pâture à la masse des bien-pensants. Et tous, ils arbitraient, ils cacardaient :

« Quelle horreur ! Chez moi, ça n’arriverait pas ! »

La vérité était muette, la mise en scène triste à chialer étouffait la décence, les martyrs anonymes. Il y en avait partout, Victoire en était sûre. Ils étaient calomniés. L’un d’eux tiré au sort, son calvaire était communiqué, dédouanait. Les autres pouvaient crever, le quota était atteint. Persuadée par le ça n’arrive que chez les autres, le public, la presse somnolaient à nouveau. À l’image d’Emma avec ses boules Quiès, paisibles :

« Ouf, il n’y pas de déséquilibré de ce genre chez moi. »

Pour Victoire, aucune assistante sociale n’était intervenue. Pas de Zorro, rien, ni son courage de gosse, ni sa détresse extrême ne l’avait sauvée de lui. Personne ne s’était interposé. Elle, elle avait serré les dents, elle était une petite fille obéissante. Il était revenu. Son beau-père la violait moins souvent. Peut-être à cause de son âge. Et puis, tant qu’elle le pouvait, elle se préservait seule. Elle restait le moins possible à la maison, chez les deux larves, ses parents présumés.

Elle creusa sa mousse. Elle n’avait pas eu d’enfance. C’était son bilan, son intimité, son identité. Maintenant, elle avait quinze ans, elle se vantait d’avoir de la chance. Ses semblants de vieux n’empiétaient plus sur ses projets. D’accord, le vice devait s’être tatoué dans ses gènes. Elle s’en fichait. Elle était libre. Mieux, elle savait où elle allait. Son oxygène, son phare dans la tempête, c’était son pognon, celui qu’elle gagnait. Elle ne voulait plus s’en passer. Lui seul bichonnait son indépendance, colmatait son cocon. Elle en jouissait sans se lasser jusqu’au dernier centime depuis presque un an.

Elle fumait un paquet par jour. D’un oeil, d’une ardeur, elle s’attachait à chaque bout de tabac. Elle se diagnostiquait intoxiquée, ça l’amusait. Elle négociait des planes : ecstasy, mushies, n’importe quoi d’exclusif. Une ou deux amphés en bonus. Le principal, ses armoires se blindaient de fringues. Son look s’élargissait selon sa fantaisie, sa convoitise, au gré de l’inspiration. Sa carte de visite, sa couleur, c’était le noir. Son pire cauchemar, c’était d’abîmer la pièce suprême de sa collection, un blouson en cuir. Tout ce qu’elle désirait, elle en disposait. Une chope fraîche se posa devant elle. Ce soir, elle bossait. Elle dédicaça une aigreur à son beau-papa, lui, il n’avait jamais pris la peine de la payer pour lui rendre ce service, assouvir ses envies. Elle se le reprocha. Ce job, c’était la suite logique. Elle avait lu le cliché quelque part : fille de la nuit. Elle l’utilisait pour elle-même, elle se camouflait mieux sa réalité. Pute, c’était moins propre, moins avenant. Seuls les actes et leurs résultats se chiffraient. Prostituée, c’était une étiquette, une note scientifique, avec le vocable du proxénétisme derrière. Escort-girl, ça sonnait creux, sans âme, un slogan de marchandise pour les papys américains. Elle relativisait en spécialiste ès prestations sexuelles. Avec de l’obstination. Elle se vendait une fois, deux fois, trois fois par semaine, rien de dramatique. Son pseudonyme, vu son âge, s’était imposé, Lola pour Lolita. Elle se détachait des détails quand elle empochait son salaire. Elle se pressa d’ingurgiter le demi. Au loin, les enseignes l’aguichaient à coups de camelote. Carpe Diem ?

L’automne s’établit sur la ville, flamboya. À l’époque, Saint-André se développait au ralenti. Une ferme, un îlot du passé agricole, émergeait par endroits. La périphérie amassait les grandes surfaces. Dans le centre, les bâtiments s’alignaient contre les canaux, face au lac, contre les hectares de pelouse. Les montagnes cernaient les horizons. Les eaux alpines se couchaient au creux de la plaine. Les voiliers croisaient les barques, s’acoquinaient près des rivages avec les pédalos, les baigneurs. Autour, en l’honneur de chaque saison, des variétés de fleurs foisonnaient dans les jardins. Au-dessus des pavés, maintes traces d’histoire, des épisodes artistiques, des noms illustres ressuscitaient à coup de plaques. En chaque parcelle des anciens quartiers jusqu’aux coeurs des squares, de la basilique jusqu’au château sur leurs crêts, le romantisme, l’héroïsme s’étaient gravés. La zone des canaux, les pourtours du lac se dédiaient au tourisme. Les restaurants se disputaient les emplacements, les appareils photo flashaient à point nommé, qui les grèves bétonnées baptisées plages, qui la vieille prison sur le canal, qui les édifices, qui les arcades, qui le typique pont des Amours.

La localité vieillissait, se vidait selon la période de l’année. Les étudiants la réanimaient alors, dépensaient leur jeunesse dans les rues piétonnes, les centres commerciaux.

Les deux copines déambulaient aussi. Victoire déboursait toujours pour les cafés, gadgets. Au milieu des breloques d’une échoppe, Cassandre hochait sa bouille.

VICTOIRE : Ce sera génial, tu verras.

CASSANDRE : Je ne sais pas si j’aurais la permission.

VICTOIRE : Mais si ! Et même ?

CASSANDRE : Je ne suis pas sûre…

VICTOIRE : Bouge-toi le train, faut s’éclater dans la vie !

Elle gratifia l’autre d’une oeillade. Objectif du jour : soigner la timidité de sa copine.

CASSANDRE : Je viendrai, OK.

VICTOIRE : Tu vas voir, tu vas rigoler.

Et elle le pensait réellement.

Verre après verre, le parterre de jeunes gens BCBG se muait en réunion d’alcooliques. Des joints circulaient. Deux ou trois rabatjoie s’éclipsaient. Victoire profitait avec modération. Elle jaugeait l’autre fille. Cassandre supportait bien la beuverie. Elle chahutait, dansait, fredonnait. Et ne s’arrêtait pas aux regards masculins sur ses basques.

VICTOIRE : Eh la star, on se casse ?

CASSANDRE : Ben… Où ?

VICTOIRE : Allez, accompagne-moi. Tu verras bien.

L’autre récupéra sa veste, lui emboîta le pas sans broncher, acquise à l’ivresse.

Annabelle mourait d’ennui. Son chevalier servant renouvelait sa flûte pour la troisième fois. Il énumérait les stations de ski les plus sympathiques, adresses de restos incluses, de la lettre A à la lettre Z. Le pseudo chef n’était pas là. Il devait être encore pendu à son téléphone. Lina, pas guillerette, rétrogradait vers les balcons. Elle échangeait trois banalités avec une métisse.

Annabelle distribuait ses sourires en mode automatique. Le brouhaha avec les arômes des cigares lui assénait une fichue céphalée. Le salon se brouillait. Elle esquissa trois foulées en arrière, entrebâilla une porte-fenêtre. Lorsqu’elle rappliqua vers son cavalier trop loquace, l’Énervée pénétrait dans la pièce.

Victoire n’était pas seule ; une brune, une ado piquante, enrobée dans un tee-shirt fuchsia et un patte d’éléphant noir, la talonnait. Annabelle sentit l’irritation nouer son estomac. L’objet de son animosité embrasait une blonde, satisfaite de sa trouvaille. Elle se joignait à l’assemblée, haranguait sa copine.

VICTOIRE : Assieds-toi. J’en ai pas pour longtemps.

CASSANDRE : Si t’en as pas pour longtemps, je vais t’attendre dehors.

Annabelle réintégra par degré son euphorie de façade ; spontanée, la brune compagne de Victoire s’en allait.

Cassandre regrettait d’avoir suivi son amie. Elle fonçait dans le couloir, droit vers l’issue.

Il dit :

« Bonsoir.

Elle envoya la politesse sans réfléchir :

– Bonsoir.

Il demanda :

– Que faites-vous ici, mademoiselle ? »

La jeune fille pivota. Elle se heurta contre des yeux très verts, appuyés sur elle.

Elle n’avait jamais vu des iris de cette couleur. Ils supplantaient le jade, en énigme, en profondeur. Ils revêtaient un langage. Pour elle seule, ils tournoyaient dans une joie, ils l’interloquaient, si calmes. Ils se logèrent d’entrée de jeu dans son horizon. Elle pensa :

« Trop beau pour être honnête… »

Il était grand. Plus d’un mètre quatre-vingt en tout cas. Il avait une trentaine d’années. Les motifs d’une cravate s’harmonisaient à son costume anthracite, coupe impeccable. Chez lui, la prestance ne se calculait pas, l’élégance validait le naturel, une distinction. La carrure accusait l’athlète. Les cheveux bruns, souples, courts, flattaient les expressions. Le regard intensifiait la physionomie, le nez énergique, le menton carré, le rasage de près. Pour fignoler, sur sa beauté se greffait davantage, une séduction aiguisée, envahissante : le charisme. Ce trait-là ne se déguisait pas. L’homme était très conscient de son impact sur les autres. Souvent par instinct, il se cantonnait à la sobriété voire à l’austérité. Pour amplifier ses atouts qu’il mesurait, d’ailleurs. Grâce à eux, il obtenait ce qu’il voulait, non par défi, mais par routine.

Cassandre se matérialisa sur la terre ferme. Là, elle constata qu’il guettait encore sa réponse. Elle ne vacilla pas, se maintint à portée des deux jades. Et se risqua :

« J’accompagne mon amie Victoire… Je… Je vais l’attendre dehors.

Elle explorait chaque tiroir de sa boîte crânienne sans rien pouvoir prononcer de plus. L’homme démasquait ses incisives très blanches de pub pour dentifrice. Trop de perfection, ce n’était pas concevable, pas en vrai, à peine dans les séries télés. Cassandre était effarouchée, désarçonnée. Perdue.

Il chuchota :

– J’espère que nous nous reverrons.

Elle admit :

– Peut-être.

Les jades brillaient devant elle. Comment s’en séparer ? Comment leur plaire ? Elle devait se décider. Ses muscles ne fournissaient plus le moindre mouvement, son intellect s’était vitrifié. Elle était immobile et aphone. Enfin, elle élabora, articula un piètre :

– Bonne soirée.

Dès le seuil franchi, elle se maudit. Elle injuria sa nervosité, ses répliques de nulle, sa laideur, sa copine Victoire, le hasard et toute la création.

Cinq minutes plus tard, l’Énervée l’attrapait par la nuque.

VICTOIRE : J’en reviens pas, c’est génial, il veut te revoir ! Tu lui as tapé dans l’oeil !

CASSANDRE : Quoi ? T’es folle ? De qui tu parles ?

VICTOIRE : Le mec que t’as croisé dans le couloir ! Mark, le rêve de toutes les femmes ! Le canon ! Exceptionnel !

CASSANDRE : S’il t’enthousiasme tant que ça, pourquoi toi, t’essaies rien ?

VICTOIRE : Là, tu me déçois beaucoup, poupée.

CASSANDRE : Il est un peu vieux, non ?

VICTOIRE : C’que t’es rétrograde ! Relax, lâche-toi !

CASSANDRE : N’empêche, tu dis n’importe quoi.

VICTOIRE : Et toi, toi, tu fais ta fine bouche.

CASSANDRE : Tu es sérieuse ?

La fille en noir se dressa. Leva la paume droite, déblatéra, solennelle :

« En vérité, je te le jure : tu lui as tapé dans l’oeil, qu’il a fort joli, du reste. »

3

LE SPECTATEUR

C’est à ce moment-là que Victoire a fait tourner le vent dans son sens. Je ne pouvais pas l’encaisser, cette minette. Ses speechs me laissaient de marbre : trop arrogante, trop théâtrale, trop collante. Pas de structure sous le relief. Avec le recul, j’ai eu du flair, j’ai tout de suite capté sa nature profonde. Elle ne m’attirait pas. Oh, je la trouvais assez affriolante sans plus.

Elle aimait bien le clinquant, la frime, les mecs en Lamborghini avec la came dans la poche. L’un et l’autre ensemble, c’était encore mieux. Elle ne sélectionnait pas ses clients depuis ses quatorze ans, elle se rattrapait comme elle pouvait, c’est évident. Elle était caricaturale. Elle clamait partout : « je serai une star, je serai célèbre ».

C’était une pute. La seule célébrité à sa dimension, ça aurait été les studios du porno. Pas gagné, ses talents d’actrices étaient trop limités à mon avis.

Son dada déplorable, c’était de régenter la vie des autres. Quand j’ai appris ses antécédents, je n’ai pas su la plaindre. Ce n’est pas sain de se venger sur les autres de son beau-papa. Sa technique de survie, fêlée option dangereuse ne peut être absous. Il paraît qu’elle a eu de bonnes intentions. Pouvait-elle être attachante ? J’ai du mal à le croire.

D’un côté, il y a ceux qui souffrent, de l’autre, ceux qui sont nés pour monnayer leurs souffrances, c’était Victoire, simpliste et programmée. La société en deux catégories : vous tous les cons dans une. Et moi, je suis l’unique valable. Elle propageait ce qu’elle voulait. Ce qui était vrai, personne ne sait, derrière son cynisme bien destroy. Elle avait l’art et la manière de hurler au monde ses blessures, sa décadence. Non, j’ai beau faire, ça coince. Pour moi, elle représente la noirceur, les rabatteuses, l’appât du gain. C’était viscéral. Je me méfiais de cette désaxée. Je ne savais jamais ce qui risquait de lui passer par la tête.

You go to my head and you linger like a haunting refrain and I find you spinning round in my brain like the bubbles, in a glass of champagne […]

Billie HoLidaY – You go to my head(H. Gillepsie- J.F. Coots) – Warner Bros Inc 1938.

Les rosaces de soleil trouaient les persiennes, se faufilaient dans le bureau, ricochaient sur l’ordinateur. Le propriétaire des lieux négligeait parfois son clavier pour consulter sa montre. Il avait emménagé ici après le mandat des décorateurs, environ un an avant. L’appartement occupait à lui seul le dernier étage d’un immeuble de standing. Les terrasses recelaient chacune un panorama : la chaîne de montagnes d’un côté, le Saint-André historique, ses canaux, les rochers de la basilique et du château de l’autre. Elles surplombaient au nord des allées coquettes, une rue toute en sérénité, au sud la promenade ombragée des bords du lac. Lorsque l’interphone chevrota sa sonnerie, le propriétaire partit ouvrir. Ses invitées entrèrent. La première, Victoire décochait son insolence sur sa camarade.

VICTOIRE : Cassandre, je te présente Mark. Mark, tu connais Cassandre ?

MARK : Nous nous sommes croisés. Dans un couloir.

VICTOIRE : Vous vous croisez encore du coup.

Il les débarrassa de leurs vestes. La compagne de Victoire, débardeur carmin sur sa poitrine équilibrée, jean pattes d’éléphant sur ses longues jambes, était très belle. Et c’était indéniable, très jeune. Ses iris marron disséquaient le hall.

MARK : Après vous, mesdemoiselles.

Deux vantaux coulissaient sur le centre d’une pièce. Les canapés en cuir noir crânaient autour d’une télévision écran géant, d’une stéréo ultra-moderne, de plantes vertes. En expo sur les rayonnages, les bibelots d’antiquaires en bronze, pendulette, sculptures du dix-neuvième aimantaient la poussière. Sur la gauche, un bar en merisier, ses tabourets à dossier sous un velours brique, tranchaient les espaces. Une salle à manger s’étirait derrière lui. Ses chaises se pâmaient dans leur laque avec tout près une audacieuse, une ottomane. Le buffet, la table triomphaient sous un plafonnier, une verroterie à perles. À l’opposé, les volumes ensevelissaient les panneaux d’une alcôve. Les losanges des tapis se déployaient sur le marbre patiné. Les fauteuils se calfeutraient dans les coins. D’autres s’abritaient contre le voilage des rideaux. Ils dévisageaient tous le guéridon, le nombril de la bibliothèque. Le jour fusait à travers les baies, drapait chaque particule. La fille fila Mark et l’Énervée jusqu’aux divans. Elle étudia les oeuvres de bronze dans ses petits souliers.

MARK : Comment allez-vous ?

VICTOIRE : Bof, le trajet à pieds, c’est épuisant.

Elle s’affalait sur le cuir.

MARK : Voulez-vous boire quelque chose ?

VICTOIRE : Gagné ! S’il te plaît, sers-nous un verre de cet excellent breuvage écossais, celui que tu planques dans ton bar !

MARK : Un whisky ?

VICTOIRE : Encore gagné ! T’es en veine, dis-moi.

MARK : Sans doute.

Il attribua une dose à chacune. La fille se décida, imita son amie. Goûta une gorgée. L’Énervée amorça une conversation, l’alimenta à elle seule, avec des babioles, la pluie, le beau temps, puis discouru en cinq sec sur les humeurs et les hobbys de sa Poupée. Un bip du côté du hall abolit son exposé. Mark s’excusa, disparut. Chacune des filles expédia un coup d’oeil à l’autre.

CASSANDRE : Pourquoi tu parles de moi comme ça ?

VICTOIRE : C’est rien de vache. C’est pour qu’il apprenne à te connaître…

Le retour du propriétaire suspendit les soupçons. Un homme encore jeune surgit ensuite dans le salon. Cassandre l’avait déjà aperçu, reconnut son aspect robuste, le style de son costume, ses mèches blondes. Il s’appelait Fabrice. Ses joues se coloraient de sillons. Ses yeux étroits, bleus métallisés, s’inclinèrent sur les bases d’un débardeur carmin et d’un body noir, comparèrent. Mark versa un autre demi-scotch.

VICTOIRE : Ce que j’apprécie, chez Fabrice, c’est qu’il est toujours prêt à rendre service aux gens. C’est un ami fidèle. On trinque à l’amitié ?

Elle hissa son single malt du bout des doigts. Et l’engloutit d’une traite.

VICTOIRE : Fabrice, tu veux me rendre un service ?

FABRICE : Quand tu me le demandes sur ce ton-là, je ne peux rien te refuser.

VICTOIRE : J’ai des courses à faire, tu m’emmènes ?

CASSANDRE : Mais…

VICTOIRE : Toi, bois ton whisky tranquille. Sans t’étrangler.

CASSANDRE : Tu avais dit que…

VICTOIRE : Oh, je me suis emmêlée les pinceaux. C’est pas un souci, Mark se fera un plaisir de te raccompagner.

CASSANDRE : C’est bon, je rentrerai seule.

Elle réprimait une terrible vexation devant ce piège tendu par celle qu’elle croyait son amie. Ladite amie se concentrait sur ses manigances et pépiait.

VICTOIRE : Ben voyons, tu risques de te perdre ! Mark, tu peux ramener Cassandre chez elle ?

MARK : Bien entendu.

VICTOIRE : Je te la confie. Prends-en bien soin.

FABRICE : Allons-y, Victoire.

Dans le hall, il tendit son blouson à l’Énervée. Elle pouffait aux singeries de ce déglingué de destin, décrétait.

VICTOIRE : En vérité, je te le dis, il était temps de dégager.

FABRICE : Tu l’as, ta prime, il est séduit.

VICTOIRE : Oh j’suis sur la bonne voie. Ça ne saurait tarder.

Mark avait appris tout ce qu’il souhaitait savoir à son sujet. La jeune fille s’appliquait à porter le cristal à ses lèvres en rythme. Sa discrétion alternait avec une spontanéité. Une volubile sans gouaille. Elle était rafraîchissante de crédulité, le contraire de Victoire.

Une mélodie ponctuait sa voix, un fluide liait ses postures contenues. Au fur et à mesure qu’elle se livrait, son minois irradiait de douceur. Avec ses légères malices dans les paroles, dans la conduite, elle ferait une employée modèle au charme déroutant. Deux secondes, quand il l’embrassa, le sentiment de commettre une erreur le troubla. Sans se borner à l’attraction physique, avait-elle le moindre avantage sur les autres ? Elle n’avait aucune expérience. Peut-être était-elle trop jeune ? Elle avait quinze ans. Le même âge que Victoire. Mais Victoire était une exception, cultivait une maturité d’experte. Mieux vaudrait ramener la fille chez elle. En engager une autre plus âgée.

Puis encore une fois, elle leva des pupilles, deux billes sombres vers lui. Elle frissonnait d’une incandescence irrésistible, des perceptions d’adolescente aussi. Elle le dévorait du regard avec tant d’innocence, d’insistance enfin qu’il capitula.

ANNABELLE : Cette fille, d’où elle sort ?

LINA : De nulle part ! C’est cette charogne d’Énervée qui veut la recruter, elle l’a amenée à Mark, elle l’a choisie dans sa classe ! Vic, toujours elle, elle et ses idées de daube !

ANNABELLE : Quoi ? Dans sa classe ? Franchement, l’Énervée, elle craint.

Elle éprouvait une aberration pour la première fois, une sensation voisine de la pitié devant la crise de sa meilleure amie. Sa Lina était mordue. Masochiste, une groupie déifiant le passé. Maussade, toute à ses marottes sur l’amour, la Belle incendia une de ses longues.

ANNABELLE : Depuis combien de temps ça dure ?

LINA : J’en sais rien, un mois, moins, tu te rends compte ?

ANNABELLE : Et… elle ne voit rien venir ?

LINA : Tu verrais venir Victoire, toi ? Ou Mark ? Et ils ne vont peut-être pas le faire pour de vrai ?

Un silence se logea, douillet. Les explications ne se justifiaient plus entre les deux amies. Elles se percevaient, s’élucidaient en choeur. Leur complicité était leur asile inaliénable.

ANNABELLE : Je ne te mentirai pas, il y a de fortes chances.

LINA : Et nous, alors ? Qu’est-ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’on fait ?

ANNABELLE : Tu attends, tu ne t’en mêles pas. Et bichette : c’est abusé d’être jalouse. T’es plus sa régulière et c’est tant mieux.

Elle offrit un briquet. La blondinette flamba une de ses lights.

Lina : Parce que tu crois que je peux m’en empêcher ?

Elle s’agita. La hargne, c’était une roue de secours pour sa fierté, la ronde de ce qu’elle avait subi pendant des mois. Des mirages, un amour, des lambeaux de moralité, enterrés rien que pour lui. Lina se consumait, offensée, sans illusion, sans conviction, sans plus aucun déclic de révolte. Elle avait dix-huit ans à peine. Et elle réagissait en femme âgée au seuil de la mort, démangée par la mélancolie.

LINA : Je la hais, cette fille. Je hais l’Énervée. Je les hais.

ANNABELLE : Tu ne trouves pas que t’exagères ?

LINA : J’avoue. Mais j’ai les circonstances atténuantes.

ANNABELLE : Laisse-lui le bénéfice du doute… Quand est-ce qu’on la voit, d’ailleurs ?

Elle enrageait contre Mark, ne se le permettait qu’à moitié. Il ne valait pas sa colère. Et sa satanée 100’S grillait trop vite.

LINA : Ben, le plus tôt possible.

4

ANNABELLE

[…] (Now) Don’t hang on, Nothing’s lasts forever but the earth and sky It slips away, And all your money won’t another minute buy. Dust in the wind, All we are is dust in the wind [...]

KANSAS – Dust in the wind (K. Livgren) – « Point of known return », Epic 1977.

Dès le lendemain, la ville bravait un froid précoce. La jeune femme descendit du bus, hâta le pas. À l’orée de cette zone, les immeubles, les pavillons s’effaçaient entre deux hauteurs, dans les nimbes de végétation, contre les versants abrupts de la rivière. De l’avenue, seules les cimes des résineux se devinaient. C’était sans doute pour mieux dissimuler les morts aux vivants. La jeune femme croisa de rares passants dans la ruelle pentue. Elle s’enveloppait dans une canadienne à carreaux style années soixante-dix. Pardessus son col, le cachet, la ciselure de son visage était ponctué par son petit nez, par ses iris, des singuliers, des fusions entre le noisette et le vert. Les contours de ses lobes n’échappaient pas aux ondes de la chevelure. Les mèches châtains courtisaient çà et là l’agrément de l’ambre. Elles se soustrayaient au carcan du serre-tête, esquivaient les noeuds d’une écharpe à chaque enjambée pour flotter libres jusqu’au milieu du dos. La jeune femme prodiguait parfois un oeil attendri dans sa mitaine droite, à une pièce de monnaie aux bords élimés, deux francs français de mille neuf cent soixante-dix-neuf, son fétiche.

Elle poussa le portail d’un coup de talon. Arriva dans l’allée. Rapide à force d’habitude, elle slaloma entre les troncs, les sépultures. Et elle se planta devant le granit veiné. La photo de Cédric lui souriait. La Belle casa son fétiche dans une poche. D’abord, comme à chaque visite, elle s’agenouilla pour caler les pots, réparer les chrysanthèmes malmenés par le vent. Puis, à voix haute, elle lui parla. Elle n’était pas unique dans sa nostalgie, à s’adresser à un mort. D’autres brisés par le deuil, l’imitaient. Elle le savait, elle en repérait pas mal ici depuis trois ans. Ses paupières se plombèrent. Se moulèrent sur les souvenirs. L’année de ses quinze ans, l’automne se clôturait sur les brouillards givrants. Ils s’en fichaient, ils étaient tous les deux. Cédric avait une voiture à présent. Ils iraient au ski en février et en vacances l’été suivant. Tous les deux, c’était pour la vie. Ils envisageaient les faire-part, une foison de projets, Annabelle et Cédric s’aimaient. Il l’avait raccompagnée chez elle. Il l’avait embrassée :

« On se voit demain…

Ah, son premier amour, son étoile à l’adolescence. La foi coriace que rien ne freine. Bien sûr, les parents jugeaient ça prématuré. Lina était jalouse. Ils allaient si bien ensemble. Annabelle avait soupiré :

– La route, c’est verglacé, fais attention…

Cédric lui avait répondu :

– Ne t’inquiète pas. Rentre au chaud.

Et :

À demain, n’oublie pas que je t’aime. »

Ils détestaient être séparés, les au revoir les déchiraient. Sous le porche, elle lui avait envoyé un baiser de la main. La voiture, les phares s’étaient éteints au loin dans l’obscurité. Annabelle s’était endormie. Elle avait rêvé, de Cédric, de vacances à deux, bientôt.

Ils avaient téléphoné chez ses parents. Le père d’Annabelle avait lâché son journal. Sa mère avait abandonné le petit déjeuner. C’était le matin, ils lui avaient expliqué :

« Accident de la route. Hier soir. Mort à l’hôpital. Dans la nuit. »

Plus de Côte d’Azur, plus de ski. Le sentiment, l’injustice de n’être plus rien. De perdre tout en plus de la moitié d’elle-même. Avant, ils ne supportaient pas les heures interminables, l’un sans l’autre. Elle avait dû s’escrimer à vivre sans lui. De Cédric, que restait-il, à part son image sur la stèle, un sourire à l’infini ? Elle ouvrit un oeil, le second. Elle n’avait jamais su oublier qu’il l’aimait. Elle embraya sur le monologue :

« Mes parents vieillissent… »

Les ans filaient, ils en souffraient. Si elle dessinait, sa mère venait la complimenter, quémander quelquefois un retour d’affection et répéter sa lapalissade, sa louange :

« La beauté, mon trésor, c’est un don du ciel ! »

Annabelle avait été servie par l’étymologie et par la nature. Cédric vivant, elle se contemplait dans tous les miroirs, son anatomie, son teint, le raffinement dans sa physionomie. Les mauvaises langues, les envieuses avaient exacerbé son orgueil. Quant au hasard, il l’avait fait naître choyée, miracle d’un ménage âgé, princesse d’un frère aîné. Son enfance s’était ravitaillée à des sources de joie jusqu’à la longue faille dès ses huit ans. Elle cadenassait son secret. S’estimait malgré tout favorisée. Et aussi loin qu’elle pouvait se rappeler, il y avait Lina. Ses boucles blondes, ses tics, ses gaffes, ses exaltations, ses dépits, sa vulnérabilité, ses fugues dans un ésotérisme de pacotille. Après les bêtises de gamine, les liens s’étaient tissés dans les écoles, avec les copains, l’escalade d’un cerisier. Elles avaient élaboré leur propre univers à force d’amitié.

Lina avait toujours appuyé Annabelle. À travers le deuil, les coups de blues, les tentatives de suicide. La création lui avait refusé une soeur, Annabelle s’en était trouvée une, de six mois sa cadette. Elle ne l’avait pas trahie. Avait été jusqu’à la suivre dans la voie sans issue :

« Argent facile… »

Cédric était mort. Elle n’aurait pas de futur. Autant asticoter le destin. Elle évoquait souvent cet après-midi, quand Lina avait tout déballé. Et proposé sans détour :

« Si c’est face, tu me suis ? »

La pièce éjectée au plafond avait raté son atterrissage. Les deux filles l’avaient vu rouler. Puis s’affirmer. Le verdict paradait. Définitif. L’adage République Française encerclait la semeuse au bonnet phrygien. Aux orties, le chômage, la léthargie de lycéenne. C’était ça, maintenant, le programme, ses horizons.

Annabelle avait basculé dans le sillage de sa meilleure amie. Avec deux vieilles mélodies en balancier dans le coeur. Le hit de Kansas en hommage à la réversibilité de la vie. Runaway3 de Bon Jovi en étendard sur ses cartes de visite toutes neuves :

« Call me for a wild time. »

Elle s’était baptisée Anastasia pour ses clients. Renaissance, un pied de nez. Au centre du défilé de caricatures, dans le rôle du réconfort, de l’espoir, elle avait rencontré Martial. Elle avait marché plusieurs mois aux serments, aux témoignages d’adoration. Galopé en lévrier derrière un lapin. Son métier à lui, c’était précisément promettre des chimères à la ménagère, aux mamies, à ses fans. Il les berçait avec son personnage, son apparat de gentleman. Tandis que loin des médias, il se tapait des cures de jouvence au rayon prostituées juste pubères. Martial le pantin, professionnel de l’imposture disparaissait dans son passé. Les autres clients, elle les étiquetait portefeuilles. Et avec la quasi-totalité de la gent masculine, elle les reléguait au statut de bacille. Pour elle, sur son fétiche autant que sur terre, seule la notion de fraternité valait la peine d’être vécue. Et dans son milieu bancal, à fréquenter ses collègues de la rue et les call-girls, elle ne se fiait plus qu’à l’instinct. À l’affection. Quand elle s’intéressait à l’une ou l’un d’eux, elle s’agrippait à vie. La Belle s’interrompit :

« Je rabâche, hein ?

Le sourire sur le granit ne se gommait pas.

– Cédric, je suis désolée. J’essaie de continuer sans toi, tu le vois bien ?

Elle scruta le fond de ses yeux. Le noir et le gris les étiolaient sur la photo bicolore. Il paraissait jeune, son Cédric.

– Je dois y aller. Je ne veux pas louper le bus. Et ne boude pas. Pour celle-là aussi, à mon avis, c’est trop tard. »

Comme à chaque fois, le bout de son index reçut un baiser. Le transmit à la pierre tombale glacée.

Elle atteignit le lieu imposé par l’Énervée pour la prise de contact. Elle se coula dans la tiédeur d’une déco de chalet, en bois, bordeaux et or. Commanda un chocolat chaud. Tripota un peu son fétiche dans sa canadienne. Victoire et la nouvelle apparurent.

VICTOIRE : Hello, la vieille. Voici Cassandre, dite la Poupée.

ANNABELLE : Salut, on s’est aperçues en ville je crois ?

CASSANDRE : Oui, je crois. Tu dessines, c’est ça ?

Elle ravalait cafard et envie. À cause du physique de rêve, du maintien, tout droit jaillis d’un Hollywood révolu, années quarante ou cinquante. Elle était confuse, en plein trac. Étaient-elles toutes comme ça, les copines de Victoire ?

ANNABELLE : Je ne fais que ça.

VICTOIRE : Hm, elle est où Vampi ?

ANNABELLE : En cours, elle va venir.

Elle pompa de la nicotine. Balança sa frivolité, un sourire à rendre malades de jalousie des angelots.

ANNABELLE : Comment va la vie en ce moment, Cassandre ? CASSANDRE : Ben bien.

ANNABELLE : T’es consciente du fait que beaucoup de choses peuvent contribuer à un jugement erroné ?

VICTOIRE : Tu délires toujours autant, la vieille ?

Soudain, une bombe blonde se rua à l’intérieur du café. Crachota un salut, se campa sur une chaise. Sans trop tiquer. Interloquée, la brunette déglutissait :

« Elles sont toutes comme ça, les copines de Victoire. »

La grande blonde affichait des mensurations sans égard pour le commun des mortelles, une dégaine glamour à la Debbie Harry.4 Ses chances ne lui suffisaient pas. Des saphirs déployaient sur son être un halo de suavité. Ses lèvres s’ourlaient pour tracer un vol de mouette. Les boucles visaient le carré structuré presque peroxydé. Elle étincelait de grâce. Son faciès diaphane extorquait à un Renoir toute sa quiétude, un temps dans La Liseuse.5 La fragilité à l’épreuve de la clepsydre. Là-dessus, son maquillage, un furieux, voulait abroger le tempérament, avec un rouge criard, des sourcils et des cils charbonnés. Sous l’éclat, rien à faire, la candeur persistait.

LINA : Et en plus, c’est une brune. C’est donc toi. Tu t’accapares Master ?

À cette minute précise, son cran se liguait à sa déception, elle tonnait…

CASSANDRE : Master ?

VICTOIRE : Euh, ouais. C’est le surnom de Mark.

CASSANDRE : Je m’accapare Mark. D’accord. Je te rassure tout de suite, c’est avec son consentement. Tu le connais bien ?

LINA : Bien, c’est un euphémisme.

Elle obliqua sur la brunette. Lui aboya le plus intime de ses secrets.

LINA : Qu’est-ce que tu crois ? Tout est beau, tout est rose ? Mais je te le certifie, tu vas finir exactement comme les autres, trésor.

ANNABELLE : Là, tu exagères, bichette.

VICTOIRE : Détendez-vous, les filles.

LINA : Je suis parfaitement détendue ! Alors, Cassandre, poupée ? Tu te prends pour Cendrillon avec le prince, il est beau, et même il te dit qu’il t’aime ?

Liquidées les jérémiades, la rivalité la revitalisait. Une plus jeune qu’elle avait raflé sa place. C’était le déséquilibre de Mark, incarné face à elle, le tableau de sa naïveté. C’était la faute de cette fille aussi ; l’intruse se glisserait dans le groupe, elle avait déjà trop conquis. Et elle, dans ses actualités à lui, où était son rôle ? Elle avait tout donné pour rien. Les hostilités se déclenchaient ici. La Blonde ne pardonnerait pas.

LINA : Ben, prépare-toi à tomber du cheval… !

Elle se dressa, courut se réfugier dans la rue. Sur sa banquette, la Belle oscillait, sous le coup de la crise diplomatique.

Annabelle : Elle est sur les nerfs, il faut l’excuser. Mark et Lina, c’est une longue histoire. Elle ne s’en remet pas…

CASSANDRE : Je ne comprends pas tout.

VICTOIRE : Y’a rien à comprendre. La jalousie la bouffe, voilà !

CASSANDRE : Elle tenait à lui ?

VICTOIRE : Autant que n’importe qui tient à son portefeuille.

Et elle s’empourpra.

C’était une fin de matinée anodine. Les bandes de lycéens ankylosées par leurs cours s’extirpaient du périmètre. Victoire se frayait un chemin dans la cohue, copiée par sa Poupée. Elles se dirigeaient vers une esplanade parallèle, plus au calme.

CASSANDRE : Victoire, je sais ce que je dis, tu ne me racontes pas tout, hier…

VICTOIRE : Oh, généralise pas ta connerie. Hier, c’était des malentendus, OK ?

CASSANDRE : N’empêche que tes copines, elles sont bizarres…

VICTOIRE : Dis, tu t’es pas vue dans la glace ce matin ?

CASSANDRE : C’est quoi ta combine pour trouver du fric, explique ?

VICTOIRE : On a le temps d’en papoter, viens Poupée.

Une berline aux vitres teintées s’illustrait au bord du trottoir. Son propriétaire patienta à l’intérieur. Puis parut. Un tendre baiser plus tard, un bouquet de roses rouges migra de ses mains vers celles de la Poupée.

MARK : C’est un hommage à la beauté.

C’était l’après-midi. L’Énervée reluquait les cendres qui se détachaient de sa roulée. Elle s’accoudait au comptoir, s’exténuait à force de faire le pied de grue, de se rasseoir. Elle ne pouvait rien pronostiquer. Elle les avait suivis. Elle avait parlé la première. Ça n’avait pas eu l’air de faire tilt ni de choquer. La Poupée s’attendait à tout. Et sa réaction avait affligé Victoire, au creux de ses tripes. À cause de la formule standard :

« Argent facile, argent tranquille. »

À cause d’une sensation de déjà-vu. La presque approbation de sa copine avait réactivé une blessure dans ses viscères à elle. Mark s’était amusé à saouler sa chérie sur-le-champ. Il avait montré la porte. L’Énervée avait déguerpi, échoué ici. De guerre lasse, elle s’installa à une table.

L’entrée de la chambre paradait au bout d’un couloir, entre tapisserie et moquette nacrées. Dedans, les doubles rideaux s’affublaient de satin. La symétrie, la luminosité étourdissaient. D’un côté, la salle de bain débouchait sur un dressing, une jonction de bancs de musculation. De l’autre, le bureau étroit dominait une artère dense. Un sofa, les deux fauteuils, le lit se pomponnaient avec des textiles pastel. Les dessins enclavés dans leurs cadres tachetaient