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En 1993, l'Europe avait le vent en poupe, lancement du marché unique et entrée en vigueur du Traité de Maastricht. La construction du Tunnel sous la Manche s'achevait. Bill Clinton entrait à la Maison Blanche. En France, le règne de François Mitterrand se terminait decrescendo sous le signe de la cohabitation. En Suisse, l'adhésion à l'Espace économique européen avait été refusée par la population, le pays ouvrait, puis refermait les négociations avec l'UE. Cette fiction se déroule à partir de 1993. L'ancien clan n'existe plus, mais les liens entre Cassandre, Lina et Victoire perdurent. Chacune d'elles peut se voir offrir un autre avenir. Plus que la vie, dernier volume de Fleurs des nuits, clôt leurs odyssées. Quasi-indéfinissable, il allie dialogues cinématographiques, personnages trop réels pour être anodins et structure narrative articulée entre plusieurs points de vue. L'originalité de Plus que la vie, comme de Fleurs des nuits, c'est qu'il est à la fois un récit, un documentaire, un témoignage, une oeuvre théâtrale et parfois, le scénario d'un film sans précédent.
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Seitenzahl: 449
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Du même auteur
Machine à soupirs, BoD - Books on DemandNos noirs miroirs, BoD - Books on Demand
Avant-propos
Chapitre 1 : LE SPECTATEUR
Chapitre 2 : LE SPECTATEUR
Chapitre 3 : LE SPECTATEUR
Chapitre 4 : LE SPECTATEUR
Chapitre 5 : LE SPECTATEUR
Chapitre 6 : LE SPECTATEUR
Chapitre 7 : LE SPECTATEUR
Chapitre 8 : LE SPECTATEUR
Chapitre 9 : LE SPECTATEUR
Chapitre 10 : LE SPECTATEUR
Chapitre 11 : LE SPECTATEUR
En 1993, l’Europe avait le vent en poupe avec le lancement du marché unique et l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht. La construction du tunnel sous la Manche s’achevait. Bill Clinton entrait à la Maison-Blanche. En France, le règne de François Mitterrand se terminait decrescendo sous le signe de la cohabitation. En Suisse, l’adhésion à l’EEE (Espace économique européen) avait été refusée par la population, et le pays ouvrait, puis refermait les négociations avec l’UE.
Cette fiction se déroule à partir de 1993. Certains des personnages sont imaginaires, d’autres moins. Quant à leurs sentiments et leurs motivations, au lecteur de se faire son opinion.
Je suis un sans-repère, un sans-passé. Je me suis confessé à vous, avec mes fleurs des nuits. Je ne suis pas seul dans ce cas. Il en gravite toujours autour de moi, de ceux absorbés par leurs obsessions en boomerang. Certains ne veulent rien lâcher. Pourront-ils redonner un sens à leurs vies ? Et moi, maintenant, avec l’avenir à construire, vais-je continuer ?
J’ai une copine, proche. Je l’ai cueillie au détour de certains de ses déboires. Ne vous moquez pas : elle est trop déséquilibrée pour moi. J’ai aussi un pote. Lui comme moi, nous essayons la normalité. Ce soir, à peine chez moi, il se décompose. Il vient de croiser Cassandre en bas de mon immeuble. J’empêche en général qu’ils se voient, allez savoir, à l’instinct, l’impression qu’ils en souffriraient. Ils sont frappés d’amnésie sélective, ont zappé qu’ils ont été intimes. Il est pâlot. Je me lance :
« Toi, tu dis un jour blanc, noir le lendemain, vous changez de version, ras-le-bol de vos bobards. Qu’est-ce que vous planquez ? »
Son regard témoigne du dingue ascendant psychopathe qu’il a été :
« Parle et t’es mort ».
Il s’abat sur mon canapé, les yeux dans le vague. Il murmure :
« Elle était inoubliable.
Aïe, c’est ardu. Il se frotte la nuque, en préadolescent boutonneux à une boum, machin a les foies d’inviter machine à danser. Ils pourraient, comme tout le monde, se régaler d’une histoire de cul, de sentiments ou des deux, et ils se morfondent chacun dans son coin. Pour quelle raison obscure ? Je me réveille :
— Mais pourquoi tu ne cours pas derrière elle ?
J’ai gaffé. Il se lève. Je ne suis pas serein, je fuis ses accès d’impulsivité. Il braque un index sur moi :
— Tu ne peux pas imaginer ce qu’ils ont fait.
Il se mord les lèvres. C’est loufoque, ce mouvement sur lui. Je tente :
— Bon, explique-moi !
Il me fixe, se rassoit, les ressorts grincent.
— T’as quelque chose à boire ? »
J’acquiesce. Je vais ramener du whisky. Cette fois, je le tiens.
[…] I can’t lie, I can’t tell you something I’m not No matter how I try, I’ll never be able To give you something, something that I just haven’t got […]
MEAT LOAF – Two out of three ain’t bad(Jim Steinman) — « Bat out of Hell » — Cleveland International 1977.
Edinburgh, London Road – L’agitation en face de l’immeuble l’hypnotisait. C’était le même cortège chaque week-end. Les Écossais, fêtards invétérés, saturaient les pubs, asséchaient les stocks de bières, de whisky. Sur le trottoir d’en face, devant le Jock’s Lodge, deux d’entre eux se bagarraient. Le sang giclait sur le bitume, ne rebutait pas les clients. La jeune femme devait rejoindre ses camarades au Royal Mile à vingt et une heures. En bus, il lui faudrait dix minutes. Elle se disait :
« Je voudrais savoir raconter ce que je vois. »
Elle aurait décrit la rue aérée, ses immeubles anthracite bas, leurs portes bordeaux, les tourelles aux angles, vestiges d’un autre siècle, l’épicerie pakistanaise encore éclairée, et le constant brouillard d’hiver percé de néons, de cris d’ivrognes, de chants. Sa logeuse s’affaissait dans le sofa, sa sèche au bec. En plus de son prénom, imprononçable en français, la logeuse portait son Écosse en étendard dans chacune de ses syllabes. Elles échangèrent trois banalités, qui allait où, avec qui ? Le téléphone retentit. La logeuse le saisit, maugréa :
« Cassandre, a phone cal’ for ya’ ».1
Les r roulaient encore. La logeuse n’aimait pas être dérangée le vendredi, soir de sa sortie hebdomadaire sans son rejeton de quatre ans. L’interpellée, surprise, s’arrogea le combiné et entendit :
« Cassandre ?
Elle se mordilla la lèvre inférieure puis interrogea :
— Dimitri ? »
Edinburgh – Depuis l’arrêt, à deux pas, elle gagnait le centre en bus à impériale. Les guides touristiques n’annonçaient pas qu’ils étaient si lents. Sur le trajet, nul brouillard, le fauve et l’ocre parsemaient les collines à l’horizon. Après le Regent Garden et le monticule de pierres dédié à Nelson, l’architecture de la New Town flamboyait, les avenues larges s’ordonnaient. La jeune femme descendait sur le North Bridge. Elle rejoignait souvent ses camarades dans l’Old Town, devant les locaux de l’école. L’artère principale aux pavés humides s’agitait. Les enseignes, les pubs, la diversité des ethnies, les musées, les pancakes chauds, les files devant les pizzas à minuit rythmaient le Royal Mile. Les fantômes se matérialisaient à la mi-temps des cuites. La famille royale séjournait chaque année à Holyrood Palace. Pénétrer dans l’Old Town, c’était voyager non-stop dans le temps, du dix-septième à l’époque contemporaine. Et les voix, les accords s’élevaient partout. Ce chanteur en particulier, une figure, meuglait du Meat Loaf. Il avait étalé son barda à l’orée d’un pub conciliant, en parallèle du restaurant. Il harangua les badauds :
« This is a love song… »
La jeune femme faillit glisser. Un homme de haute stature aux épaules massives, le menton affirmé, le nez droit, les sourcils épais sur ses yeux presque noirs lui souriait.
CASSANDRE : Eh, tu t’es laissé pousser les cheveux ?
Elle reçut une bise sur chaque joue.
DIMITRI : Je te plais ?
Elle examina ses quelques mèches courtes et brunes, indisciplinées. Puis se pendit à son bras.
CASSANDRE : Let’s taste some scottish dishies at the Dubh Prais. 2
Derrière eux, les torsions à la guitare flanquaient le premier couplet :
« Baby we can talk all night, but that ain’t get us nowhere… »
Ils dévalèrent quelques marches. Le Dubh Prais se nichait dans un cellier. Juste au-dessus d’eux, l’aboyeur s’égosillait :
« I want you, I need you, but there ain’t no way I’m ever gonna love you… »
La serveuse désignait une banquette. Ils se débarrassèrent de leurs parkas.
« Now don’t be saaaad… Cause two out of three ain’t bad ».
La salle se remplirait vite. Quelqu’un ferma enfin la porte.
CASSANDRE : Je n’y crois pas, tu es là.
Elle s’enfonçait dans son chandail, mal à l’aise devant lui.
DIMITRI : J’étais à Londres, j’ai pensé qu’un crochet par le Nord serait sympa.
CASSANDRE : Ah oui, c’est à ne pas rater, l’Écosse.
Son charme, son élégance dans un pull marine classique la déboussolait.
CASSANDRE : Comment tu as su ?
DIMITRI : C’est Lina, elle a extorqué ton adresse à je ne sais qui.
CASSANDRE : Je lui ai envoyé une lettre.
DIMITRI : Elle n’a pas dû avoir le temps de te répondre.
Les iris chatoyaient, leurs étincelles d’œil de tigre se chevillaient à lui. Il frôla le sommet de son crâne. C’était encore incongru pour lui, de se coiffer. La serveuse proposait les apéritifs, s’esquivait.
CASSANDRE : On n’était pas censés ne pas se revoir ?
DIMITRI : Je n’ai pas résisté, je voulais savoir comment tu allais.
CASSANDRE : Eh bien, voilà, balance-moi dans la foule et tu ne me remarqueras même pas.
Ils étaient main dans la main. C’était de l’ordre du réflexe, inaliénable, comme avant, chez lui, quand ils buvaient du thé. Elle se remémora l’après-midi des funérailles, le chagrin, l’attirance, ces paradoxes.
CASSANDRE : Je suis contente de te voir. Je te suis redevable pour ce que tu as fait.
Elle fit mine de siroter son jus d’orange.
DIMITRI : Le haggis3, est-ce que c’est si terrible ?
CASSANDRE : Insoutenable, c’est le bon terme, il paraît qu’ici, c’est le meilleur.
Ses fossettes se creusaient. Elle plia le menu.
CASSANDRE : Bon tu vas cracher le morceau ? Il y a un hic.
DIMITRI : Mark a ton adresse.
Il se concentra sur les spécialités, choisit au hasard. Son invitée commanda. Ensuite, il perçut un chuchotement :
« Tant qu’il ne me bute pas en pleine rue, il a le droit ».
DIMITRI : Cassandre… Il est marié.
La jeune femme s’amarrait à son verre pour ne pas sombrer, bouillonnait en réalité, à remâcher, un amour perdu qui n’aurait pas dû exister.
CASSANDRE : Tu cherches à préserver son couple, c’est généreux de ta part. Sauf qu’il n’a jamais eu besoin de moi pour être infidèle.
DIMITRI : Je veux simplement te prévenir qu’il…
CASSANDRE : Il ne va pas se pointer à Édimbourg comme ça, surtout s’il est marié, ça l’occupe. Alors pourquoi tu es ici ?
Elle aurait voulu lacérer la nappe, sangloter et sa bouche distillait à peine un filet rauque.
DIMITRI : Il ne va pas très bien, il t’aime toujours et…
CASSANDRE : Comme une part de son héritage, ne confonds pas.
DIMITRI : Je m’inquiète…
CASSANDRE : Oh, laisse sa femme s’inquiéter pour lui maintenant.
DIMITRI : Mais tu es son obsession !
La jeune femme, désarmée, se taisait, tripotait ses ongles.
DIMITRI : À force de sortir avec les répliques d’une même fille, jusqu’au nez en trompette…
Il traçait un point d’interrogation inversé, sur sa peau depuis le front.
DIMITRI : Il va en avoir assez, il va de nouveau vouloir l’originale. Il a gardé tes affaires, la maison…
CASSANDRE : Cette fois, j’ai mille raisons de le remballer.
DIMITRI : Tu ne conçois pas ce qu’il a dans la tête, c’est aussi ce qui vous a séparés.
CASSANDRE : Je ne conçois pas une vie sans amour, c’est plus sain. Toi, tu t’étais bien marié par amour, non ?
DIMITRI : Ah, j’ai une pension alimentaire à payer, Mark n’en aura pas.
Il constata qu’aucun paquet n’ornait la nappe.
DIMITRI : Tu ne fumes plus ?
CASSANDRE : Plus aucune substance toxique n’encrasse mes vaisseaux désormais.
DIMITRI : Et tu suis des cours.
CASSANDRE : Je vais revenir bilingue.
DIMITRI : Et l’allemand ?
CASSANDRE : Je récitais des phrases, aucune de nous ne parle allemand. Si, Lina, elle est trilingue et elle baragouine l’italien, l’espagnol.
DIMITRI : Elle est indépendante, elle est avec un gérant de salons de massages. Les choses ont changé. Victoire… ne va pas bien.
CASSANDRE : Héro un jour, héro toujours.
Il caressait à nouveau, sans calcul, ses phalanges à elle.
CASSANDRE : Tu as promis à Annabelle de veiller sur nous. Tu as probablement dit à Mark que tu allais me maintenir à distance. La distance s’amenuise, là.
DIMITRI : Est-ce que toi, tu es toujours amoureuse de lui ?
CASSANDRE : Moi, j’essaie de me reconstruire, et toi, tu t’amènes avec tes questions à la noix.
Il la scrutait, la dérangeait, sa peau sur la sienne aussi. Elle cultivait la lucidité depuis la rupture.
CASSANDRE : J’en ai bavé, tu le sais, entre les réseaux et lui, le marionnettiste hors pair. Donc, à moins d’un séisme, je ne le verrai plus. J’opte pour le fait de ne plus être kamikaze.
Agressive, les coudes sur sa map, elle était débordée par le passé.
CASSANDRE : Dimitri, dis-moi, dans ton univers, quels négociations, frics ou influences peuvent valoir plus qu’une vie humaine ? Tes valeurs sont faussées, hypocrites.
Il s’était pétrifié. Sa condescendance lui rappelait certaines attitudes de Mark, celles qu’elle avaient haïes.
DIMITRI : Personne n’ose me parler aussi franchement.
CASSANDRE : Oh, ils ont tort : je suis sûre que tu sais écouter.
Elle tendit sa main à son tour, mélancolique. Elle l’avait atteint, désorganisé. Et leurs doigts s’assemblaient.
DIMITRI : Tu penses rentrer chez toi ?
CASSANDRE : Oui, j’ai aussi une famille, renouer des liens corrects avec eux, ce n’est pas du luxe.
Elle écarta une anglaise sur son front. Il contempla ses joues rosies par le climat, ses lèvres rehaussées d’un brillant, ses longs cils charbonnés.
DIMITRI : Je regrette souvent de t’avoir dit non.
CASSANDRE : Tu n’as rien loupé d’exceptionnel.
DIMITRI : Ce n’est pas ce qui se raconte.
CASSANDRE : Ne te fie pas aux potins, les filles comme moi n’ont pas de visage, pas de prénom.
Elle bégayait. Sa solitude se grevait sur elle, comme autrefois Annabelle.
DIMITRI : Pardon, je suis maladroit.
Il avait envie soudain d’effacer sa mémoire, de ne conserver que cet épisode, pour eux seuls, ce cadre typique et romantique, en plein centre d’Édimbourg. Au long du déjeuner, il ne cessa plus de la veiller, de la cajoler, de s’assurer que Mark ne reviendrait pas tout abîmer, du moins, qu’elle l’en informerait.
Edinburgh, The Royal Mile – Ils sortaient en silence. Elle lui avait révélé au dessert qu’elle fréquentait quelqu’un. Et il l’avait mal pris, l’humour s’était fissuré. Le fan de Meat Loaf s’était dégoté une place sur la terrasse à la gauche du Dubh Prais. Il avait remisé sa guitare. Un jeune homme en jean et baskets montantes, trapu, le teint mat, le regard franc presque hermétique, piquait droit sur eux.
CASSANDRE : Je lui dis que je déjeunais ici et il faut qu’il se pointe !
Luis, démonstratif, l’entourait de son bras, jaugeait Dimitri.
CASSANDRE : Luis, Dimitri is an old friend from home. 4
LUIS : Ye ne parle pas tlès bien franssais, excuse me.
CASSANDRE : Il ne comprend que l’anglais et l’espagnol entre autres qualités.
LUIS : We’re going to the Royal Archer at four, will you come and join us there ? 5
CASSANDRE : Okay, I’ll be there.
Luis lui colla un baiser sur le front, s’éloigna, se retourna plusieurs fois sur le Royal Mile.
CASSANDRE : Ces Latins, je te jure, un brin possessifs quand même.
Ses lobes d’oreilles avaient rougi.
DIMITRI : Il a l’air très… Gentil.
CASSANDRE : C’est juste un flirt, rien d’autre.
DIMITRI : C’est très bien pour toi.
En surface, il se comportait, automatique, en confident paternaliste.
Au fond, il se répétait le mot flirt.
CASSANDRE : J’ai changé de registre, je m’attaque aux mecs normaux. Luis est très conventionnel et il n’est pas dangereux.
Le soleil courant les après-midi d’octobre teintait les pavés du Royal Mile. Plus bas, Luis s’engouffrait déjà dans l’école. Ses autres camarades s’attroupaient. La jeune femme se sentait ici at home. Pourtant, son cœur battait la chamade.
[…] So I cry sometimes when I’m lying in bed to get it all out what’s in my head then I start feeling a little peculiar so I wake in the morning and I step outside I take a deep breath and I get real high then I scream from the top of my lungs What’s going on […]
4 NON BLONDES – What’s Up ? (L. Perry) — « Bigger, Better, Faster, More ! » — Interscope Records 1992.
Solèse, la crise existentielle – Elle se promenait dans le couloir de l’hôpital de Saint-André, où Annabelle avait expiré, avec ses chambres nettes, confinées. Aurait-elle dû avoir peur ? Elle voguait dans la sensation de sommeil. Elle gelait. Un pic transperçait sa poitrine, ses joues, son crâne. Devait-elle se réveiller ?
MICHAEL : Tu ne devrais pas être ici, Victoire.
Elle s’écroula par terre, se pelotonna. Les tourments, des insectes, déferlaient sur elle, en elle, un souffle d’une intensité inexploré la
glaçait. Michael déployait son halo pour la réchauffer.
VICTOIRE : Mais tu es mort…
Elle intégra l’abstraction, âpre, le couloir, la lumière, si clichés.
VICTOIRE : Merde, je suis morte.
Elle était soulagée. Elle n’aurait plus à supporter son enveloppe corporelle pour le job, pour le blé, pour rien. Une lueur enflait derrière la silhouette de Michael, sublime. Une onde cristalline entourée d’ailes esquissa une forme devant elle. Annabelle, muette, lui crayonnait un signe. Victoire se redressa pour l’atteindre, pour la toucher.
VICTOIRE : Anna, me laisse pas ici, s’te plaît !
Annabelle l’emmaillotait dans sa compassion, sans un mot. Victoire éclata en sanglots.
MICHAEL : Tu n’es pas morte, tu es juste égarée.
VICTOIRE : Je pige pas, j’ai froid…
MICHAEL : Tu l’as, ton grand voyage.
Les syllabes s’échouaient une à une, se régénéraient, tintaient. Elle avait perçu. Elle pleura encore, elle avait si mal et elle ne pouvait pas mourir.
VICTOIRE : Tu m’en veux, hein, c’est pour ça que je te vois ?
MICHAEL : Là où je suis, je n’en veux à personne. C’est à toi de voir ce que tu ressens, Victoire.
Il irradiait, magique. Elle se désolait. Le vide allait la happer loin d’eux.
VICTOIRE : Si tu savais, je suis tellement désolée que… tu sois là !
MICHAEL : Tu as le droit de te pardonner, ce n’est pas toi qui m’as tué. Tu ne pensais pas qu’il le ferait.
VICTOIRE : C’est de ma faute ! C’est ma faute si t’es mort !
Les iris bleus au zénith, indélébiles, la perforaient.
MICHAEL : Tu n’es pas coupable, pas même responsable. Tu n’es pas une meurtrière.
Il avait raison. Ses déceptions, ses jalousies, ses spleens, ses désespoirs, ses shoots l’avaient menée ici. C’était le résultat de qu’elle avait enduré depuis l’enfance, de ce qu’elle taisait. Il ne lui en voulait pas. La moindre seconde prenait son sens, son implication à elle dans le meurtre, son martyr constant depuis, dans la réalité. Cette indulgence vertigineuse envers elle la guérissait par degré, gommait la haine, la vengeance, ses erreurs. Les défunts s’engageaient à être son bouclier, à la protéger, avec elle, autour d’elle.
VICTOIRE : Laissez-moi rester avec vous, je vous en prie !
Elle la convoitait tant, l’éternité ! L’existence n’était qu’une bévue. Sans doute pourrait-elle s’amender si elle demeurait ici avec ceux qui l’aimaient ? Les larmes coulaient sur elle, plus vaporeuses, fuguaient dans une autre dimension. La joie soudain s’épanouit, l’espoir de vivre mieux, enfin.
MICHAEL : Règle ce que tu as à régler, un jour, tu pourras nous rejoindre.
À nouveau, il l’entraînait dans un tourbillon, un soleil.
MICHAEL : Aide-moi, Victoire. Il faut que tu te souviennes.
Deux anges l’encerclaient, la nourrissaient, la nimbaient.
ANNABELLE : Victoire, je suis avec toi.
VICTOIRE : Annabelle, tu m’as tellement manquée !
MICHAEL : Il faut que tu dises à Cassandre quand tu la verras.
Elle gémissait, entre eux deux, de dépit, il lui fallait les quitter. Elle allait replonger en bas, dans une période qu’elle ne gérait pas.
VICTOIRE : Je ne vois plus Cassandre.
MICHAEL : Dis-lui, promets-moi que tu lui diras.
VICTOIRE : Je ne vais pas me souvenir de vous.
MICHAEL : C’est important. Dis-lui : fleur des nuits, machine à soupirs, préviens-la que si elle continue dans cette voie, elle va perdre plus que la vie.
Son attachement, son impuissance, Victoire les ressentait à chacune de leurs vibrations. Elle se prenait à anticiper.
VICTOIRE : Fleur des nuits, machine à soupirs… D’accord.
Elle ne voulait pourtant plus se réincarner, elle avait un foyer, un bien-être, elle était au bercail.
ANNABELLE : Le suicide n’est pas bien vu ici, je te le déconseille, ma jolie. À présent, tu repars là-bas.
VICTOIRE : Anna, tu peux pas me pistonner ?
ANNABELLE : Tu vas te battre. Tu vas t’en sortir. Ce n’est pas ton heure, Victoire.
Elle l’emportait vers un brancard, les roulettes chuintaient dans une allée.
MICHAEL : Retourne en bas, Victoire.
Il comptait sur elle. Et elle ne pouvait plus nier qu’elle lui devait.
ANNABELLE : Je te soutiendrai, Victoire.
Elle sut qu’elle allait se sevrer. Elle allait commencer autre chose sans poison. Comment ?
ANNABELLE : Eh ! Dis à Lina d’arrêter de nous invoquer pendant ses séances de spiritisme. ça nous perturbe.
Elle la propulsait dans une salle loufoque. Une urgentiste répétait son prénom, l’exhortait à s’accrocher. Son collègue pensait qu’elle était si jeune, jolie. Quel gâchis ! Héroïnomane et séropositive. Et Victoire l’entendait.
Fabrice somnolait dans le fauteuil. Lina l’avait averti le soir précédent. Il avait dû venir en urgence à Solèse. Il avait confié les clés de la boîte à un employé compréhensif, n’avait pas voulu dormir dans le studio. Depuis l’emménagement de Victoire, presque un an auparavant, l’endroit le rendait malade au physique et au mental. Il y était projeté dans ses propres descentes aux enfers. Il évitait John, le propriétaire. Après un matin chaotique, Victoire allait mieux. Il avait organisé son transfert dans une clinique, un cadre plus propice. Il avait réglé les frais. Elle n’avait que lui et Lina. Il se complaisait parfois dans son impression de rédemption. Il voulait qu’elle ne soit plus toxico. Il lui souhaitait une vie paisible. Il avait eu peur de la perdre, et la possibilité de se racheter avec. Le tuyau du cathéter vibra. Fabrice sursauta.
FABRICE : Je t’ai ramené des affaires. Tu vas être bien ici.
VICTOIRE : Tu sais que t’es con, toi ?
Les hôpitaux l’épouvantaient depuis la mort d’Annabelle. Elle les abhorrait, même dans cet état, sous tranquillisants. Elle ne se souvenait de rien de concret, depuis qu’elle s’était injecté son dernier shoot. Mais chaque pensée des urgentistes, chaque syllabe d’Annabelle, de Michael, s’étaient gravées en elle. C’était le moment ou jamais : elle devait décrocher, avec Fabrice pour la soutenir. Elle n’éprouvait plus ni douleur ni manque. Peut-être qu’avec le temps, elle serait capable de réussir ?
FABRICE : De ça, je ne veux pas à me soigner.
VICTOIRE : Je veux me soigner aussi de ma connerie, du reste.
Il appliquait un baiser sur sa chevelure auburn, étourdi par son initiative.
FABRICE : Tout va bien se passer, tu verras.
Victoire ne s’était pas présentée au salon. Lina, furieuse, avait couru lui passer un savon. Elle l’avait découverte, une caricature de junkie, au pouls très faible, à la respiration atrophiée, à l’épiderme cyanosé. Elle avait appelé les secours, avec une frousse terrible, celle de perdre une de ses petites sœurs. Un certain mois d’avril l’avait métamorphosée. Avec Annabelle, une part d’elle-même s’était éteinte. Le drame ne se reproduirait pas, tant qu’elle se battrait, qu’elle se révolterait. Elle s’était activée autour de Victoire pour la ranimer. Les secours squattaient déjà dans le quartier, une chance. Depuis, Lina avait cumulé soixante-douze heures sans sommeil, trop de stress, de sanglots. John l’avait critiquée, elle ne devait pas s’investir auprès de Victoire. Fabrice avait dû gérer sans son concours. Elle poussa la porte, brandit son bouquet. C’était le même enchaînement de gestes qu’à l’hôpital de Saint-André, la même crainte de devoir affronter une mauvaise nouvelle.
LINA : Toc, toc, toc, je dérange ?
VICTOIRE : Tu vois bien que oui !
La Blonde posa ses lys blancs, l’embrassa sans se soucier du cathéter. Elle inspecta la chambre. Fabrice avait rangé avant de partir.
LINA : J’espère au moins qu’il était agréable, ton voyage.
À présent, Victoire avait l’occasion de se sevrer. Il ne fallait pas qu’elle regrette. Elle serait bien ici.
VICTOIRE : Putain, tu m’as caché que tu refais tourner les tables ?
LINA : Comment le sais-tu ?
Elle se laissa choir dans le fauteuil, hagarde, la fatigue et les chocs combinés. Elle avait aussi sniffé une ligne ou deux pour se tenir en éveil.
VICTOIRE : Je te le donne en mille : c’est Annabelle qui me l’a dit.
Edinburgh, London Road – La logeuse s’essoufflait à détacher son fils des rideaux. Il vadrouillait, sautillait, mettait l’appartement sens dessus dessous. Le téléphone sonna. Cassandre planchait sur une dissertation.
LA LOGEUSE : Cassandre, a phone cal’ for ya’.6
Curieuse, elle coiffa le combiné de sa paume.
LA LOGEUSE : A man with an american’ accent.7
Elle tendit le combiné, avec un clin d’œil. Le petit rebelle escaladait le rebord de la fenêtre.
LA LOGEUSE : Your new boy friend ?8
CASSANDRE : I’m in troubles with boyfriends at the moment.9
Elle colla le combiné à son oreille. La logeuse récupérait encore son fils.
CASSANDRE : Allo ?
LA VOIX : Bonsoir Cassandre.
CASSANDRE : Salut Mark.
[…] You will remember When this is blown over And everything’s all by the way When I grow older I will be there at your side to remind you How I still love you I still love you […]
QUEEN – Love of my life (F. Mercury) — « A Night At the Opera » — EMI 1975.
Edinburgh, Waverley Bridge — Elle s’éternisait sur le trottoir, emmitouflée jusqu’aux oreilles, devant le seul café d’Édimbourg. En une impulsion, elle se décida, inventoria les clients. L’intérieur plagiait les établissements parisiens, personnel nanti de tabliers blancs, osier du mobilier, comptoir. Au contraire des pubs, les consommations étaient servies à table. Les arabicas variés, des denrées peu répandues de par la contrée, remplaçaient les bières. Elle ôta son anorak, ses gants, son bonnet. Le tempo dans son crâne, puéril, interférait. Elle se sermonna. Puis elle l’aperçut ; il la fixait à travers la vitre. Elle aspira à se terrer dans la laine de son chandail. Elle pria, rien ne se produisit. Il franchit le seuil, avança vers elle. L’hiver écossais l’obligeait à exhiber un manteau trois quart griffé. Son port de tête, sa démarche assurée, son charisme et son autorité détonnaient. Surtout, les iris, du jade par leur profondeur ne variaient pas. La jeune femme se pétrifiait. Il la hantait depuis des mois. Et il était séduisant, intemporel, beau mec d’une trentaine d’années.
MARK : Cet endroit n’est pas des plus typiques.
CASSANDRE : Il m’évoque les saveurs de mon pays.
Elle ressassait le couple qu’ils avaient formé, si mal assorti. Elle courait toujours derrière les apparences. Pour lui, si représentatif de la classe, être complimenté, c’était inné. Face à elle, il posait ses gants l’un sur l’autre.
MARK : Relativisons. Tu n’es pas aux États-Unis.
La jeune femme bredouilla au serveur :
« Cappuccino ».
Les jades brillaient, affectueux, se soudaient à elle, la vampirisaient. Avant, elle avait ce rêve fou, pourvu qu’il m’aime. Il commandait un thé anglais.
CASSANDRE : Allons-y pour un concours de fadaises, j’en ai d’autres en réserve.
Une turbulence, à quoi bon être là ? C’est fini, c’était utopique, nous ne pouvons pas être ensemble. Mark régla l’addition d’emblée. Les syllabes déferlèrent ensuite.
MARK : Tu as accepté…
CASSANDRE : Je ne savais pas…
Ils s’observèrent, se pressèrent de sourire.
MARK : Je t’en prie.
CASSANDRE : Non, toi d’abord.
MARK : Tu as accepté de me voir.
CASSANDRE : Je voulais te présenter mes félicitations pour ton mariage.
Sa moquerie à peine déguisée ne le décontenançait pas.
CASSANDRE : Et tu as pu me caser dans ton agenda surbooké entre bobonne et tes maîtresses, venir me faire coucou à Edinburgh ?
Le r s’enroula à l’écossaise. Les habitants du terroir le prononçaient ainsi. Elle se délectait du nom de la ville, un béguin, un marron sur le feu en décembre.
CASSANDRE : D’ailleurs à mon sujet, je suis ton ex-maîtresse, ton ex-copine, ton ex tout court ?
Derrière les simagrées, elle était toujours palpable, leur connivence inextricable.
MARK : Tu es mon ex… Disons ex-fiancée.
CASSANDRE : Et sinon, tu as soudoyé Lina pour mon adresse ?
MARK : Tu es très informée : mon mariage, Lina…
CASSANDRE : Dimitri a débarqué ici il y a quatre mois.
Elle s’était promis de ne pas le revoir. Et elle s’égarait en chemin, dans les jades.
MARK : Il voulait te dissuader de me voir. Je suppose.
Elle était aphone, ruminait certains soirs, où ils n’avaient échangé que des beignes et des insultes.
MARK : Tu dois avoir une foule de garçons à tes pieds ici aussi.
CASSANDRE : Je me suis fait larguer, a priori je vais embrayer sur une longue période de célibat.
MARK : Qui était l’heureux élu qui ne connaissait pas sa chance ?
CASSANDRE : Je ne tombe que sur des mecs qui ne connaissent pas leur chance, c’est systématique. Je devrais envisager une thérapie.
Le timbre de soprano naviguait sans gaieté, dans les regrets.
MARK : Cassandre, ce mariage n’a rien à voir avec ce que nous avons vécu.
CASSANDRE : Non bien sûr : vous avez un arrangement.
Elle tressaillait. Après la mort d’Annabelle, il lui avait avoué : « Je vais me marier ». Elle avait saisi alors. Le mariage pour lui s’imposait par convention, par intérêt. La bouille familière, une jolie brune pulpeuse à la peau mate progressait vers eux.
CASSANDRE : C’est une classmate, Francesca.
Mark dévoilait ses incisives très blanches.
CASSANDRE : Francesca, Mark.
FRANCESCA : Enssantée.
Elle minaudait pour une réaction de sa cible, n’importe laquelle.
FRANCESCA : Cassandra, l’expossé ?
Elles négocièrent : qui ferait quoi ? Mark la toisait. Puis se focalisait sur le minois en face de lui. Cassandre abrégea.
FRANCESCA : I’ll be waiting for you, then.10
MARK : She’ll be coming as soon as possible. 11
L’intonation fracassa les illusions de la brunette. Sa bouche charnue se tendit de dépit. Elle gagna une autre table.
CASSANDRE : Elle est mignonne, tu aurais pu faire un effort.
MARK : Les filles comme elle se comptent par milliers. En revanche, les filles comme mon ex-fiancée sont extrêmement rares.
CASSANDRE : Tu craches sur une soirée torride, toi ?
MARK : Mon avion décolle tôt demain matin.
Ils ne formulaient plus de reproches. Leurs pires scènes, leurs litanies intérieures les opposaient, c’était inévitable.
MARK : Tu t’es habituée à ta nouvelle vie d’étudiante sans argent.
CASSANDRE : J’ai de l’argent ! Mes parents m’aident tant qu’ils peuvent et bien sûr, je suis obligée de faire attention à mes dépenses : des tas de considérations qui te dépassent.
Ses mirettes s’écarquillaient. Puis s’apaisaient, discernaient la taquinerie.
MARK : Je…
CASSANDRE : Tu…
La gêne scella ses paupières. Ce fossé, elle le sentait encore plus profond entre eux, la différence entre leurs deux mondes.
MARK : Je ne savais pas que tu étais ici.
CASSANDRE : Je te rassure, ça fait des mois que je ne sais pas non plus où je suis.
Un frein grippait sa gorge, à se chercher, à apparier sa personnalité, ancienne prostituée, étudiante, sans structure, avec ses obsessions. Rien de rationnel, elle était là.
CASSANDRE : Je suis une fille archi-ordinaire, notre relation, toi, vous n’étiez pas pour moi.
MARK : Tu n’as jamais été ordinaire. Mais je te l’accorde. Notre histoire laisse des séquelles.
CASSANDRE : N’exagère pas, VRP. Tu vas user les ficelles du mélo.
Il la déstabilisait, soupirait.
MARK : Cassandre.
CASSANDRE : Mark.
MARK : Nous nous sommes trompés. Depuis le début. Je croyais devoir tout contrôler.
Il hocha le menton. Elle oscillait entre scepticisme et spontanéité, refusait de croire un traître mot, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, elle ne devait plus. Sa survie était en jeu.
MARK : Nous nous en sommes défendus… Quand nous nous sommes rencontrés, c’était un coup de foudre.
CASSANDRE : J’avais quinze ans, j’étais trop jeune pour gamberger sur ce mode-là.
Sa cuillère retentit sur le rotin verni, cogna la porcelaine. Ses joues viraient écarlates. Ses deuils, ses bévues saumâtres s’épelaient l’une après l’autre.
MARK : Ce n’était pas un coup de foudre. Selon toi.
Il s’acharnait à les cerner, les arcanes de cette toquade qui ne déclinait pas, ce désir de la soumettre à sa volonté.
MARK : Tout ce qui nous est arrivé jusqu’à nos disputes nous appartient. Nous ne devons pas le nier.
CASSANDRE : Tu veux revisiter le passé ? OK j’ai ma version des faits.
MARK : Je suis prêt à l’entendre.
CASSANDRE : Tu m’as manipulée. Après la disparition, tu as décrété que tes déséquilibres m’étaient imputables, cohérent pour toi. Et puis, sous la dénomination de disputes, il y avait du non politiquement correct. Tu es beau gosse, bien éduqué, riche… Et désespérément malade.
C’était un refrain à quatre temps, un résumé, le pouce, l’index, le majeur et l’annulaire dégainés un par un. Son idiotie, ses déceptions la télescopaient.
MARK : Je vois.
Les jades jaunissaient de part en part. Elle ravalait son chagrin chronique, pas une nostalgie, un sentiment déçu.
MARK : Nous pourrions nous revoir, être amis ?
CASSANDRE : Pardon ? Nous deux, amis ?
Francesca lui décochait un clin d’œil, sans rancune.
MARK : Aussi longtemps qu’il te plaira.
CASSANDRE : C’est-à-dire jusqu’à ce que je craque sur tes fabuleux yeux verts.
MARK : Pourquoi pas ? Tu as craqué plusieurs fois.
CASSANDRE : Justement, tu permets, j’ai quelques réticences.
MARK : Et si je t’affirme que j’ai changé ?
CASSANDRE : Dans quelle mesure ton statut marital va-t-il te restreindre ?
MARK : Toi, tu as changé, mais tu restes…
CASSANDRE : Une incorrigible bavarde.
Sa tasse pivotait dans le sens des aiguilles d’une montre.
MARK : Tu retournes…
CASSANDRE : Chez moi dans trois mois.
MARK : J’ai conservé mon appartement à Solèse et la maison.
Il se levait, enfilait ses gants, nouait son écharpe. Il se courbait contre elle.
MARK : Tu pourras m’appeler quand tu voudras. Quand tu reviendras.
CASSANDRE : J’ai jeté tes numéros.
Il lui tendait sa carte. Elle se carrait un :
« Je les connais encore par cœur ».
Elle intercalait sa carte entre ses cahiers. Et il décortiquait son geste. CASSANDRE : Ne table pas sur le fait que je t’appelle.
Elle lui délivra une bise, tendre. Il s’attarda sur sa peau. Puis en une minute, il était dehors. Cassandre s’avachit sur sa chaise. Francesca se précipita devant elle.
FRANCESCA : Comment tou dis ? Ch’ai le coup de tonnerre ?
CASSANDRE : Le coup de foudre, Francesca.
L’Espagnole mima l’apoplexie, la crise cardiaque.
CASSANDRE : Give up, he’s married.12
La jolie Espagnole s’interrompit. Puis se lamenta :
« Merrdeuuuh… »
Le hameau – Le temps avait filé depuis février. Annabelle avait eu de la visite pour son premier anniversaire de l’autre côté, Kurt Cobain s’était rallié à la liste des idoles trépassées. Cassandre avait pensé à elle si intensément, elle l’avait presque aperçue devant elle. Elle avait reçu une lettre de Luis, l’avait lue puis jetée sans remords. Lors de son départ, ses camarades l’avaient accompagnée à l’aéroport. Sa parenthèse écossaise fermée, elle allait passer le bac et l’obtenir. C’était son objectif mûri, sauf que Mark était toujours là, à la hanter. Elle avait retrouvé sa nièce grandie, son chien plus calme, ses parents, plus absents, sa famille d’origine, débordée. Une naissance se profilait à l’horizon, du côté de Saint-André, chez Lydie. La vie, c’était elle qui la spoliait, la forçait à décortiquer ce qui aurait pu être, ce qui avait été, ce qui n’aurait jamais dû. Annabelle lui manquait, c’était physique, impitoyable sur le sol du continent. Elle avait encore son numéro. Elle rêvait d’appeler chez elle pour leur expliquer, à ses proches ; elle s’était envolée, elle demeurerait un ange même s’ils apprenaient qui elle avait été.
Une valse de Chopin s’égrenait au piano, Michael, un fœtus, Annabelle, le bilan lancinant de sa jeune existence, la guerre qu’elle avait perdue contre Mark. Lui, il était vainqueur depuis leur rencontre dans ce couloir :
« Que faites-vous ici, mademoiselle ? »
Il aurait pu lui demander, lui inculquer n’importe quoi. Il ne s’en était pas privé d’ailleurs. Elle joggait avec Kant, énumérait le long de son parcours les alternatives, l’avenir, les morts, ses vies cumulées qu’elle voulait dissocier. Elle aimait trop et mal. Elle n’avait pas appris. Personne ne lui avait montré.
Une insomnie de plus, le déroulé d’une journée inepte, elle était incapable de potasser, de réviser la géographie. La lassitude, et sa rengaine, Edinburgh contre Solèse, Lina, Victoire, Sven, Dimitri, ses indispensables, elle ne les avait pas revus depuis des mois. Elle avait résisté sans lui, elle ne tenait plus. C’était bafouer une facette d’elle-même, être sans ce lien, une atrophie d’elle. Elle s’en serait défenestrée sur-le-champ. Et lui, que faisait-il ? En fin d’après-midi, à force de n’assimiler aucune des mines de fer de l’ex-URSS, des États-Unis, sans préméditation, elle se rua sur le téléphone. Appuya fermement sur chacune des touches.
CASSANDRE : Bonsoir.
À l’autre bout du fil, une voix oscillait.
MARK : Cassandre ?
CASSANDRE : Je te dérange ?
MARK : Pas du tout. Je n’espérais plus que tu m’appelles.
CASSANDRE : Je voulais attendre jusqu’à ce que tu n’attendes plus.
C’était déjà un progrès. Il avait été patient.
CASSANDRE : Sur ton terrain, sur le mien ?
MARK : C’est toi qui choisis.
CASSANDRE : Je vais à Solèse demain pour m’inscrire à des cours. Tu m’invites à bouffer ?
Et elle percevait que lui, à des kilomètres, par-delà la montagne, il lui souriait.
Solèse – Elle allait se pointer à la bourre, pas la peine de courir. Elle monterait dans le prochain tram. Le soleil dardait ses rayons sur le parc de l’Université, dorait les immeubles. Elle déambula dans les rues basses. Elle les avait si souvent arpentées, pour le plaisir, en diurne, en noctambule, épuisée par les drogues, les passes. Elle n’avait pas envie d’être confinée. Elle voulait dénouer l’influence qu’il pouvait exercer sur elle. Pourquoi tenait-elle encore à lui ? À l’orée du centre commercial, elle grimpa dans le tram, pour raccourcir le trajet. Elle était à destination, sur la place. Il consultait sa montre devant l’établissement luxueux. Il se figurait qu’elle allait se dégonfler. Et elle saisit soudain, les regards féminins subjugués sur lui, sa façon de les mépriser, sa carrure d’athlète, le costard de saison griffé italien. Il polissait son image en public, comme elle. Il l’aperçut, obliqua sur elle. Elle balbutia :
« Je suis en retard.
Il la détaillait. Répliqua :
– Ce n’est pas grave. Tu es magnifique.
C’était une première. La jeune femme crut défaillir, émit un rire nerveux. Elle devait surtout paraître ridicule à côté de lui, dans ses jeans râpés sur le bas, sa veste séculaire couleur ardoise. Dans la salle, ils étaient assis l’un en face de l’autre.
CASSANDRE : Je ne devrais pas être ici.
Elle triturait une des manches évasées de son tee-shirt blanc, aurait volontiers troqué son décolleté profond contre un tchador. Elle n’avait pas anticipé le matin.
MARK : Cesses de compliquer les choses. Nous déjeunons et nous parlons.
Il remua l’index, un serveur apparut avec les menus béants. La jeune femme voulut le héler. Il s’était évaporé.
CASSANDRE : Eh ! Je voulais un cocktail, moi !
Elle s’amadouait, après tout, il n’avait pas besoin de mater, ses seins lui étaient familiers.
MARK : Cocktail au champagne ou Tequila Sunrise ? C
ASSANDRE : Pas très adéquat, cocktail de fruits, sans alcool. Par magie, le serveur s’inclina à la gauche de Mark. Puis s’évanouit.
CASSANDRE : Puisque c’est toi qui raques, je peux prendre ce que je veux.
Elle jubilait, à déchiffrer les noms des plats, sans les prix accolés.
MARK : Exact. Et ces inscriptions ?
CASSANDRE : C’est en ordre. Enfin… Il faut que j’aie le bac.
Ils échangèrent un coup d’œil par-delà les reliures et le cuir.
CASSANDRE : Eh oui, je récidive, candidat libre. Mes vieux s’arrachent les cheveux, mais moi, je persévère.
MARK : Tu peux me l’avouer aujourd’hui : ton résultat en maths l’année dernière ?
La connivence, irrésistible, se renouait. Elle compta sur ses doigts, du pouce au majeur. Un brin de déception tissait du foncé dans les jades.
CASSANDRE : J’ai des circonstances atténuantes : j’étais KO pour l’épreuve. Mon ex m’imposait des soirées chicos, et il m’empêchait de dormir. Maintenant, mon ex est casé, je pionce tout mon soûl. Je suis à donf.
Deux verres tulipes surgissaient devant eux. Elle surprit le manège des jades. Ils furetaient à la base de son body.
CASSANDRE : Ce qui me rendait folle, c’est quand tu commandais pour moi. Et de l’agneau, ça, il y a des jours où je t’aurais tué.
Les jades en négligèrent son décolleté.
MARK : En m’écrasant une bouteille sur la tête ?
Ils ironisaient sur leurs plaies, dédramatisaient le pire.
MARK : Pour mademoiselle, du foie gras ?
CASSANDRE : Pas par ce temps, c’est un sacrilège.
Une moue encore, des gorgées de cocktail. Ensuite elle fléchit, ses coudes s’implantèrent en perpendiculaire contre les bords de l’assiette :
« D’accord, je veux bien te revoir, à condition qu’on se parle cash. »
Ce murmure l’oppressait, avec chaque insomnie qu’elle s’était coltinée depuis des mois, des années. Les gifles, les coups de poing, ces fléaux, les étaux s’imprimaient toujours autour de son cou.
MARK : Je t’écoute.
Et elle s’imaginait en train de le poignarder. Comme elle aurait volontiers laminé son flegme, par moment.
Le train vers Solèse – Le pull était composite, en façon de crochet, une multitude de mailles, des losanges accolés, des fils de couleur beige. Son étiquette au col était coupée. Sa détentrice le traitait avec tous les égards. Il avait droit au lavage doux, au repassage à fer tiède, au pliage méticuleux, à une place à part dans son armoire. Longtemps, ce pull avait été porté par une autre, une fille magnifique, aux mèches ambrées, longues et soyeuses. Puis, la fille avait maigri. Un jour, le pull avait rejoint d’autres vêtements sur une chaise. Et il était parti avec deux tee-shirts et un gilet. La fille, triste, avait insisté :
« Je n’en veux plus.
Ses trois amies s’étaient opposées :
– Tu es sûre, tu es bien sûre ?
La fille avait renchéri :
– Ça vous fera des souvenirs de moi. Les autres avaient protesté :
– Voyons, tu as encore du temps devant toi ! »
Depuis, le pull appartenait à une brune aux boucles en ressorts. Il avait voyagé jusqu’en Écosse. Il paradait aujourd’hui sur un bustier noir.
Son contact la sécurisait à chaque tournant. C’était devenu son bouclier contre l’imprévu, son talisman. Cassandre se cuirassait d’un souvenir. Le parfum d’Annabelle s’était imprégné dans chacune des fibres. À travers lui, elle lui insufflait toujours ses convictions, continuait à exister. Du vieux café où elles s’étaient rencontrées aux visites à l’hôpital, leurs confessions, leur affection se perpétuaient. Pourtant, Cassandre n’était pas retournée au cimetière, sur la sépulture. Elle n’en avait pas le cran.
Dans le train, elle avait ouvert son cahier. Griffonnait pour elle-même la discussion dans un restaurant huppé, une semaine avant. Les mots, ceux de Mark, les siens, se détachaient sur le papier. Il avait approuvé les mises au point, les aveux. Un moment fugace, elle avait perçu qu’il était nocif pour elle. Elle avait bondi hors de sa chaise pour s’en aller. Il l’avait retenue. Deux heures à évoquer la disparition, la fausse-couche, sa femme et ses maîtresses à lui, ses espoirs à elle, à réinventer, à se réécrire. Ils s’étaient donné une seconde chance de se comprendre. Pour se rasséréner, elle se focalisait sur la sentence sans appel. Il l’avait prononcée à propos des autres :
« Sans fantaisie, sans intelligence, sans intérêt. »
L’excentrique en elle se savait différente à ses yeux.
Elle descendit du tram. Remisa ses écouteurs, son baladeur dans sa besace. Suivit la ruelle. Les échoppes, les bistrots, ravivaient le quartier ancien. Elle avait initié le rendez-vous. Il était sur la place, les bras croisés. Elle se retint in extremis de lui sauter au cou.
MARK : Où allons-nous ?
CASSANDRE : Cap sur un resto populaire aussi nommé pizzéria à deux pas d’ici.
Elle surprenait sur sa gauche une petite vieille à canne, les rétines usées accolées à leurs basques péroraient : « encore une étudiante et un rentier ».
CASSANDRE : Tu mangeras à ta faim et ton portefeuille te remerciera.
Sven créchait à deux pas, au dernier étage d’un immeuble. Que devenait-il, son gigolo ? Elle guidait Mark de l’autre côté du pont, sur une terrasse exiguë puis entre les parasols. Ils entrèrent.
CASSANDRE : Bienvenue chez les gens normaux, on s’empiffre de pizzas, de lasagnes, de pâtes et personne ne surveille son régime alimentaire.
Elle trompeta un bonjour sonore. Il était midi pile, ouf, les bureaucrates allaient débouler sous peu.
CASSANDRE : Dis bonjour, Mark.
Il s’exécuta. Elle l’entraîna vers une table un peu en retrait. Il n’était
pas à l’aise. La petite serveuse fut aussi sec sous le charme.
CASSANDRE : Laisse-moi ce plaisir unique pour la première fois de ma vie de commander pour toi.
Il consentait. La serveuse valsait vers eux, la poitrine bombée.
CASSANDRE : Nous pourrions avoir deux kirs, s’il vous plaît ?
Sven, un soir de cafard, l’avait invitée entre ses murs. Ils étaient revenus parfois. Et la serveuse n’avait jamais révisé ses goûts en matière d’homme.
CASSANDRE : Respire, ton odyssée dans les classes moyennes va bien se passer.
MARK : Amusant, vraiment.
La serveuse se cambra prompto avec les deux kirs. Minauda les plats du jour, déçue, elle capitula, c’était sa croix, les plus potables ne venaient pas seuls. Il épluchait la carte, un peu perplexe. Cassandre ferma les pages devant elle, les jades se paralysèrent. La serveuse accourut, miaula un « vous avez choisi ». La jeune femme demanda deux lasagnes et de l’eau. Ils burent chacun une gorgée.
CASSANDRE : Côté pratique, ici, trois quarts d’heure chrono suffisent pour manger. J’aurais le temps de me balader ensuite.
MARK : Pourrais-je te tenir compagnie ?
CASSANDRE : Va falloir être très sage pour que j’accepte.
Elle posa ses deux coudes autour de son assiette, s’immergea dans les jades.
MARK : Comment se présente le bac ?
CASSANDRE : Laborieux, je me concentre sur l’anglais. Two weeks left.
Ses phalanges furent soudain aspirées.
MARK : Tu aurais pu commander autre chose pour moi.
Cette phrase, elle l’avait tant prononcée qu’ils ne comptaient plus.
CASSANDRE : Voyons, tu goûteras au moins.
Elle l’imitait, ce lui du passé, paternaliste. Elle secoua ses doigts.
CASSANDRE : Ah, même quand tu es en Italie, les lasagnes ne sont pas assez classe. Mark, le commun des mortels ne va pas à Rome juste pour les fruits de mer estampillés italiens, ou à Marbella pour une paella ou en Australie pour la viande d’autruche. Le commun des mortels se contente de ce qu’il a.
Elle replia les coudes autour de son assiette. Croisa les chevilles sous sa chaise. Elle l’avait vexé, malgré les apparences.
MARK : Je ne vais pas à Rome pour les fruits de mer.
CASSANDRE : Oups, c’est vrai, tu y vas pour ton shopping aux alentours de la piazza di Spagna…
MARK : Via Condotti, exact. 13
La serveuse, avec ses plats emmaillotés dans des torchons, hululait :
« Attention, c’est chaud ».
Les ramequins glissaient devant eux. Il les inspectait, suspicieux.
CASSANDRE : Vois-tu, il existe une activité non ludique qui implique de se lever le matin et d’avaler des sandwichs à midi. C’est très, très éloigné de ce que j’ai pratiqué : ça s’appelle le travail. Exemple, les actions que tu détiens reposent sur la production de travailleurs humains.
Il se penchait à son tour en avant, déridé par son bagout.
MARK : Pour qui me prends-tu ? Mademoiselle la syndicaliste.
Elle en frissonna. Ils se devinaient. C’était inexorable. Ses opinions à elle aussi, limite anarchiste, en lutte contre n’importe quel système, contre l’injustice, idéaliste invétérée.
MARK : Partons à Rome la semaine prochaine. Tu verras autre chose que tes pizzérias.
CASSANDRE : Je rêve, tu veux me débaucher avec une escapade ?
MARK : Pourquoi pas ?
CASSANDRE : Je repasse le bac dans deux semaines et je veux le décrocher, donc je révise.
Ses projets périclitaient. Elle le reverrait. Et son instinct lui serinait de se protéger de lui, de rebâtir sur de nouvelles fondations.
CASSANDRE : Quoi qu’il arrive, je te préviens, tu ne me feras plus souffrir. Tu m’entends ?
Elle serrait les dents, s’attelait à se remémorer les déchirures, les duels, les heurts, ne pouvait plus réagir.
MARK : Nous sommes d’accord. Ce ne sera plus jamais le cas. C’était une promesse. La jeune femme la reçut, cinq sur cinq.
Solèse – Il était huit heures du matin. Il se levait à peine. Décrocha le combiné sans fil.
LA VOIX : C’est moi.
MARK : Et ce bac ?
CASSANDRE : Petite mention ridicule, mais mention quand même.
MARK : Je ne doutais pas de toi.
CASSANDRE : On pourrait fêter ça ?
MARK : Comment souhaites-tu le fêter ?
CASSANDRE : Propose-moi une escapade, peut-être que je vais accepter ?
Gare de Solèse – Elle franchit la douane. Les douaniers lui répondaient des bonjours, cordiaux. Sous couvert d’être physionomiste, ils ne contrôlaient pas les jeunes femmes seules.
Il se tenait à un mètre derrière le dernier sas vitré, avançait. Elle, maladroite, s’empêtrait dans sa robe longue avec ses espadrilles à talons. Son sac à dos sur les épaules, elle plagiait la touriste. Lui, en pantalon large, chemise de lin blanche tranchait par son élégance partout, à chaque minute.
CASSANDRE : Si mes vieux voyaient la touche de la copine avec qui je vais passer cinq jours !
MARK : Tu ne leur as pas dit : « copain » ?
CASSANDRE : Tu es un chouya marié, j’avais peur qu’ils ne s’immiscent.
MARK : Tes parents ne se sont jamais immiscés.
Il la déchargeait de son sac à dos, la prenait par le bras.
CASSANDRE : Ta surprise, c’est sans trajet aérien ? J’en ai ma dose de l’avion.
MARK : Comment irons-nous à Rome, alors ? À pied ?
Ils traversaient la foule au ralenti. Elle saluait la marchande de fleurs, une figure de la gare. C’était la première fois qu’elle allait à Rome.
CASSANDRE : Je peux récupérer de vieilles sapes à la maison, j’ai le temps ?
MARK : Tout le temps.
Il l’attrapait par la taille. Ils glissaient tous les deux sur les escalators.
MARK : Tout ce que tu veux.
La maison – Au sortir de la berline, elle hésita. S’emmêla encore les pinceaux dans la viscose cannelle de sa robe. La fontaine ne bruissait plus. Elle avait été remblayée. Plus de graviers non plus. Un goudron neuf jetait ses traits noirs autour du bassin. La jeune femme, l’âme à la dérive, se hasarda vers les rosiers, le cheminement pavé. Les pergolas avaient rajeuni en son absence. Sable, elles débordaient de glycine en bout de course. Aux abords de la piscine, les boiseries du patio étaient rénovées, de nouveaux coussins paradaient sur les sièges. Un jacuzzi s’était imbriqué dans la terrasse. Elle la ressentit contre elle, sur la balancelle, Annabelle. Et la joie, se réapproprier la maison, fraîche dans les prémices de l’été, l’envahit. Elle virevolta, courut chercher son sac sur la banquette arrière, gravit le sentier pavé. Dans le hall, les effluves de peinture, de vernis planaient.
CASSANDRE : Qu’est-ce que tu as changé à l’intérieur ?
MARK : L’étage, quelques petites choses, une qui était prévue ici.
Il la conduisit dans le salon. Sous deux appliques, au milieu des frises, des photographies signées en noir et blanc, derrière deux canapés, trônait le Gaveau qu’elle avait cessé d’espérer.
CASSANDRE : Il est superbe.
Elle effleurait le palissandre. Les voilages à rayures s’animaient contre les fenêtres. Elle toucha le clavier, se détourna.
CASSANDRE : Montre-moi le reste.
Méfiante, elle s’aventura dans le living. L’horloge en bronze issue de Saint-André s’était envolée. Certains pans de murs avaient gagné du rose orangé. Les amoureux aux lilas14 s’assoupissaient sous un rail de spots. Le lin jaune paille encadrait les baies vitrées. Mark la guida dans les escaliers, patinés, flambants neufs eux aussi. À l’étage, la cage confinée avait disparu. Les poutres enjolivaient les espaces affranchis, les parquets rénovés et briqués. La lumière s’était délayée partout et cernait Les amants bleus.15 Dans la chambre au balcon, où, avant, elle entassait ses vêtements, les nuances beige et pêche se déclinaient à présent autour du Nu rouge16. Le mobilier coordonné s’épelait en merisier, lit, fauteuils, coiffeuse. Le dressing s’était offert un lifting. Elle était épatée, fit coulisser ses portesmiroirs.
CASSANDRE : Mes fringues…
Elle fouinait à l’intérieur. Exhumait ses reliques.
CASSANDRE : Mes CD.
Elle vira à gauche. Ses vêtements à lui aussi étaient rangés. Elle le précéda. Hallucina sur la clarté, la dimension des deux autres chambres, leur chic, leurs thèmes autour des tableaux qu’elles recelaient, pour l’une La vie mélangée17, pour l’autre Paysage du passé18. La salle de bains du haut s’était étendue, baignoire d’angle à remous et douche italienne. Sur le marbre, elle repéra les cosmétiques et parfums masculins. Il devait venir souvent. Elle le rejoignit dans la chambre, dithyrambique. Se tut, analysa le Nu Rouge.
CASSANDRE : Inouï, on jurerait l’original, je l’ai vu en expo.
MARK : C’est une excellente copie, en effet.
CASSANDRE : Un Chagall ou un Modigliani, même faux dans chaque pièce, cette maison frôle la perfection.
MARK : Je préfère qu’elle te plaise. Je ne me résignais pas à la louer.
Ailleurs, je ne me ressemble déjà plus – Elle avait vu Rome depuis une suite de l’hôtel le plus prestigieux, paradant dans un parc paradisiaque, les lumières à leurs pieds. Elle s’efforçait de ne pas gamberger en terme de prix, de ne pas se référer à leur avant. Elle devait avoir mûri. Elle se mettait à la place du personnel de l’hôtel plutôt qu’à celle des clients, n’aurait pas admis un caprice de Mark. Il s’était montré adorable.
Il l’avait couvée de mille attentions : shopping dans les boutiques de luxe, haute couture italienne, promenades, dîners romantiques, une parenthèse de rêve. Elle s’évertuait aussi à ne pas paraître empesée. En aparté, elle avait hâte que le séjour se termine, de retrouver la maison, sa colline, son chien, de prendre enfin des nouvelles de ses amis.
Elle n’osait pas encore, craignait qu’ils la fuient. Elle appréhendait aussi de revoir Victoire en junkie, Lina sur le trottoir ou Sven démoralisé. Elle dramatisait, chamboulée ; les tenues qu’elle avait récupérées dans le dressing la boudinaient. Elle perdait ses trois kilos rapatriés d’Écosse. Ses bourrelets, elle les haïssait. C’était intenable d’être aussi moche. Une envie de térébenthine pour se laver, décaper sa peau infecte l’inondait, une marée. La sensation virait à l’insoutenable lorsque Mark l’enlaçait. Elle se contenait pour ne pas vomir. Les clients, le Vieux, Fabrice, et lui surtout, les bribes pullulaient. C’était catastrophique. Elle se contrôlait à la perfection, feignait d’être la même, se fondait dans son rôle, celui qu’elle endossait sciemment cette fois. Elle était sa maîtresse. Compartimentait ses actes de son être, s’enivrait à profusion pour se barricader. Rien ne lui épargnait les images, ces parasites la vampirisaient. Mark ne s’en apercevait pas. Elle avait appris depuis si longtemps à jouer la comédie qu’elle incarnait la fille épanouie sexuellement à la perfection. Et elle le remâchait, il la connaissait si bien et si mal.
