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En 1990, la sphère géopolitique enchaînait les mutations. L'Allemagne redevenait Une ("Die Deutsche Einheit"). La Guerre du Golfe défilait sur les télévisions en continu. François Mitterrand parlait démocratie à La Baule. En Suisse, le canton d'Appenzell se voyait obligé d'appliquer le droit de vote et l'éligibilité aux femmes par une décision du Tribunal Fédéral. Cette fiction se déroule à partir de 1990. Le destin a tranché pour Annabelle, Cassandre, Lina et Victoire. Chacune enfermée dans ses problèmes, elles n'ont pas d'autre solution que de continuer à survivre. Nos noirs miroirs, deuxième volume de Fleurs des nuits, est une odyssée dans le milieu de la prostitution des mineures. Quasi-indéfinissable, il allie dialogues cinématographiques, personnages trop réels pour être anodins et structure narrative articulée entre plusieurs points de vue. L'originalité de Nos noirs miroirs comme de Fleurs des nuits, c'est qu'il est à la fois un récit, un documentaire, un témoignage, une oeuvre théâtrale et parfois le scénario d'un film sans précédent.
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Seitenzahl: 439
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Machine à soupirs, BoD - Books on Demand GmbHPlus que la vie, BoD - Books on Demand GmbH
À tous les enfants pour qui personne n’était là
À mon « Aurore ».
Avant-propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
En 1990, la sphère géopolitique enchaînait les mutations. L’Allemagne redevenait une (« die Deutsche Einheit »). La guerre du Golfe défilait sur les télévisions en continu. François Mitterrand parlait démocratie à La Baule. En Suisse, le canton d’Appenzell se voyait obligé d’appliquer le droit de vote et l’éligibilité pour les femmes par une décision du Tribunal Fédéral.
Cette fiction se déroule à partir de 1990. Certains des personnages sont imaginaires, d’autres moins. Quant à leurs sentiments et leurs motivations, au lecteur de se faire son opinion.
J’ai laissé parler le silence pendant des années. C’était mieux, je croyais, de le subir. Il devait me ronger de l’intérieur. Un beau matin, boum, je me suis réveillé :
« Il faut continuer. »
Pour qu’elles vivent encore à travers d’autres mémoires, mes fleurs des nuits, qu’elles résistent dans le présent, Annabelle, Lina-Rébecca. Pour les crimes sur ma conscience de pourri.
Nous voilà, ma copine Cassandre et moi avec ce point commun : nous avons notre lot de deuils à gérer jusqu’à notre dernière heure. Merde, si j’avais su !
Un jour, je parlerai de moi. J’ai été du mauvais côté de l’humanité, nul besoin de psy. J’avais un souci avec mon paternel. Je ressemblerais à Mark aujourd’hui, si je n’avais pas eu un sens profond de l’amitié, des valeurs qu’il n’a pas. C’est obscène pour un assassin d’en accabler un autre. Pourtant, je ne me soigne pas, je n’ai pas d’excuse. J’étais à peine sorti de l’adolescence, lui non. S’il en fallait une, d’excuse, ce serait celle-là. Il savait ce qu’il faisait, il le voulait même. Moi, j’étais juste un jeune con dépassé.
Je ne ramènerai pas les morts, ô horreur, je ne serai jamais puni. Là, je vous vois chougner. Où est la justice, demanderez-vous ? Réveillez-vous : nulle part.
Michael est mort, personne n’a levé le petit doigt. Il a été exécuté. Rassurez-vous, il aurait pu s’écraser en bagnole contre un mur, se shooter au crack jusqu’à l’overdose. Il avait ses idéaux. Mais il était suicidaire quelque part, pour ne pas oser s’affronter.
Mark conservait dans sa paume le poing de Cassandre. Elle se crispait, gémissait, tremblait, le lui confisquait. Du bout de l’index, il caressait ses fossettes. Il effleurait son front. Il retraçait la ligne de ses sourcils. Elle se tranquillisait.
Il l’avait imaginée ailleurs, à des lieues de lui, lycéenne dans une mare d’élèves, devant ses profs, dans sa fratrie, sage à la table des dîners familiaux, ambivalente, capable d’adopter n’importe quelle attitude, précise, étudiée. Elle se fondait en caméléon dans les microcosmes qu’elle traversait. Dans chacun d’eux, elle était à sa place, unique. C’était son âge et cette capacité qui l’avaient fasciné au début. Elle était abrutie par les tranquillisants, avec des mystères qu’elle n’avait pas livrés. Ce jeune homme qui la hantait déjà.
MARK : Réveille-toi Baby.
Les paupières à peine ouvertes, les larmes d’épouvante bourgeonnaient.
CASSANDRE : Tu l’as tué… Ce n’est pas vrai ! C’est un cauchemar !
Elle articulait, ne filtrait qu’un chuintement. Ses muscles s’engourdissaient.
MARK : C’est réel. Comment te sens-tu ?
CASSANDRE : Tu vas me tuer aussi alors.
MARK : Non.
CASSANDRE : On est chez toi ?
La pénombre engloutissait le lit, les chevets, les cadres aux murs. La lueur du couloir fendait à peine l’entrée. Était-ce la chambre aux aquarelles, ce décor lugubre aux volets clos ?
MARK : Exact.
CASSANDRE : Où est Victoire ?
MARK : Chez elle.
CASSANDRE : Je n’arrive pas à bouger !
MARK : C’est normal. Il faut te reposer.
CASSANDRE : Qu’est-ce que tu m’as donnée ?
MARK : De quoi te reposer.
CASSANDRE : ça fait combien de temps que je suis là ?
MARK : Suffisamment longtemps. Il faut que tu restes...
CASSANDRE : Non ! Je veux le voir ! Où est-il ?
Les sanglots germaient dans sa gorge, s’empâtaient dans sa bouche.
MARK : Tu ne le verras plus. Il est mort.
CASSANDRE : Où est Michael ? Il faut que je me lève, je dois le voir !
Elle rampait sur le lit, ne distinguait rien autour, devant elle. Il la fit basculer en arrière sur le matelas.
MARK : Tais-toi ! Je ne peux rien changer, Cassandre ! Je ne regrette pas de l’avoir tué ! Prends-le comme tu veux.
Elle s’agita, se mit à hurler d’un coup, appuyée sur ses tempes. Elle hurlait de toute la puissance de ses poumons, un cri sordide, aigu, une perte de raison, un non-sens, sa pure douleur. Il l’attrapa par les poignets. Et la bringuebala de gauche à droite.
MARK : Je veux que tu te calmes !
Le cri s’éternisa, glaçant, strident. Puis s’éteignit.
CASSANDRE : Tue-moi.
Le désir fou l’envahissait. Chacune de ses artères se pétrifiait, se disposait à se séparer de sa sève, de sa vie.
MARK : Non.
CASSANDRE : S’il te reste un gramme d’humanité, fais-le, tue-moi, achève-moi une fois pour toutes ! Je ne peux plus vivre… Tu ne comprends pas ?
MARK : Tu continueras à vivre comme tu pourras. Avec tes remords. Sans ton petit ami. C’est tout.
CASSANDRE : Achève-moi.
MARK : Tu savais pour le voyage ?
CASSANDRE : Quoi ?
MARK : Ton petit ami avait prévu des billets d’avion, et d’autres choses encore !
CASSANDRE : Qu’est-ce que tu dis ? Il allait partir, je…
MARK : Tu étais supposée partir avec lui apparemment.
Elle était blême. L’avenir qu’elle n’aurait pas lui pérorait à l’oreille. La rage froide, celle des désespérés, se nourrit de ce terreau.
CASSANDRE : Je te hais. Écoute-moi bien : si tu ne me tues pas tout de suite, un jour, je te tuerais comme tu l’as tué. Tu m’entends ?
MARK : Oui.
CASSANDRE : Alors, qu’est-ce que tu attends ?
MARK : Je n’y arriverai pas.
CASSANDRE : Tu te rends compte que t’es un meurtrier ?
MARK : Tu ne m’as pas laissé le choix. Je ne veux pas te voir partir.
Il traîna près du lit. Elle se décomposait, vaincue.
CASSANDRE : Qu’est-ce que vous avez fait de lui ?
MARK : Il a disparu. Point.
Il claqua la porte derrière lui.
Elles marchaient, ne se concertaient plus, épaule contre épaule. Elles n’avaient pas vu le bus les doubler. Les pavillons grisâtres, leurs jardins, creusaient des nids entre les immeubles. C’était presque le bout du monde, ce quartier populaire, bouclé entre deux branches de circulation incessante. La rue était typique, reléguée aux abords du stade, de la patinoire, à la lisière du plus ancien centre commercial de l’agglomération, à la frontière nord de Saint-André. La Blonde tiqua. Elles se campèrent devant chez l’Énervée, pour la première fois depuis un bail. Annabelle appuya. La sonnerie carillonna son ding ding. Un grondement vrilla le panneau, le cadre de porte :
« Merde ! Il manquait plus que vous ! »
Elles se glissèrent à l’intérieur. La Belle repéra les traces au coin de l’œil émeraude : des larmes ? Et cette haleine, elle empestait l’alcool en plein milieu de journée.
LINA : On est passées partout, il n’y a personne !
Encore un fait insolite, l’Énervée tremblait comme une feuille. Elle les étudiait l’une après l’autre.
ANNABELLE : Tes parents sont au boulot ?
Un hochement de tête, puis dans la cuisine, un grincement macabre s’éleva :
« Vous voulez un verre ? J’ai du whisky. »
LINA : Envoie.
Elle s’arrogea une chaise. L’Énervée revint les servir. Une dose de spiritueux s’écoula dans chacun des verres.
ANNABELLE : Est-ce que Baby va bien ?
VICTOIRE : Cassandre va bien.
ANNABELLE : On s’inquiète, elle n’est nulle part, voilà. Et Mark, Fabrice, Le Vieux, ils ne répondent pas au téléphone, c’est dingue ! Tu es la seule qu’on arrive à choper. C’est délirant, comme si tout le monde avait déménagé ! En plus, Michael est reparti, c’est vide dans le coin, l’horreur !
VICTOIRE : Il n’est pas reparti.
C’était un léger tressaillement sur ses lèvres. Six syllabes voilées, à peine audibles, un galet sur l’eau.
ANNABELLE : Ben si, comme d’hab’, je suis passée le voir, et hop, il n’est plus là, il s’est cassé en Bolivie ou je ne sais où…
Le même frémissement la coupa.
VICTOIRE : Il n’est pas reparti. Il avait prévu de repartir.
La Belle et la Blonde ne respiraient plus. Le bruissement s’écroula, rauque, sans appel.
VICTOIRE : Il est mort.
La Belle chancelait, happée par la colère, fébrile :
« C’est une blague ? Eh bien ce n’est pas drôle ! »
VICTOIRE : Ton pote n’est pas mort, c’est pas Mark qui l’a buté, j’étais pas là, j’ai la pêche !
Cramponnée à la table, la Belle tentait de déglutir son chagrin, abrupt. Cette scène, elle l’avait déjà vécue, si souvent, elle l’avait devinée, elle avait voulu l’éviter. Elle n’avait rien empêché. Le bris de couteau se plantait dans son cœur, pourquoi Michael ?
LINA : Il n’a pas tué…
VICTOIRE : Pour finir, c’est pas elle qu’il a tuée.
La Belle remâchait sa répulsion face à la traîtresse, devant le gâchis :
« Vous savez encore ce que sont des flics ? »
VICTOIRE : Non !
Elle chercha de l’oxygène, s’affaissa sur le Formica :
« Quand il n’y a plus de… cadavre, il n’y a plus de meurtre ! »
La Blonde pâlissait, ingérait une lampée à chaque terme. L’un d’eux résonnait :
« Plus de cadavre ? »
VICTOIRE : Que dalle. Tout a disparu.
La Belle se raidissait sur son scotch. Les apparences s’effondraient, la traîtrise était patente, le deuil injuste. Elle ne tiendrait pas.
ANNABELLE : Pourquoi tu nous avoues tout ça ? Puisque c’est toi, petite pourriture !
L’autre blanchissait, rougissait, verdissait sous sa masse de touffes violettes.
ANNABELLE : Tu les as vendus ! Tu es la pire des ordures que j’ai jamais rencontrée ! Tu es innommable ! Tu es un monstre !
VICTOIRE : Non, bien sûr que non !
Ce mauvais trip durait, les sanglots la secouaient.
VICTOIRE : J’étais là, c’est tout, je pouvais rien faire ! Et même si j’avais cafté quoi que ce soit à Mark, personne pouvait se douter qu’il allait…
LINA : Là, tu en as trop dit.
Elle ruinait le flacon de whisky. Elle offrit un paquet de mouchoirs à la Belle ; son mascara barbouillait ses pommettes. Soudain docile, l’Énervée se cloîtrait dans son traumatisme.
LINA : Il est mort. Si tu as fait un millième du quart de la moitié d’un geste, si tu as dit un mot qui a conduit à ça, tu es déjà coupable. Va falloir vivre avec, mon trésor.
Elle s’apprêta comme une automate. Elle avait sombré sans le savoir, à l’instant où son ami expirait dans une mare de sang. C’était définitif. Elle n’avait pas été présente pour l’aider, elle ne lui avait pas tenu la main avant le grand saut. Elle ne l’avait pas sauvé. Elle avait trahi Cédric, elle s’était corrompue. En naïve, elle n’avait pas cru Mark capable d’être un assassin. Pourtant, elle en avait croisé en trois ans, des déséquilibrés. Elle s’était décidée ; elle allait appliquer son plan, il était légitime et germait en elle depuis des mois.
Lina lui fourgua un sachet de comprimés. Elle le fourra dans son sac à main. Leur chauffeur ouvrit la portière. Ils n’étaient pas comme prévu en centre-ville, mais dans la banlieue de Solèse, devant des haies d’aubépines. Sur le talus, Dimitri l’observait :
« C’est moi, ton client ce soir. »
Lina la poussa hors de la voiture, se vautra sur la banquette.
DIMITRI : Ça va faire deux jours, il faut que je te parle.
La jeune beauté se taisait. Il l’enroula dans ses bras.
DIMITRI : Viens.
Le moteur vrombit derrière eux. Ils franchirent le portique. Filèrent sur un sentier. Dimitri la fit entrer chez lui. Elle ôta son manteau.
ANNABELLE : Convocation ?
DIMITRI : Tu sais pourquoi.
La Belle se tassa sur le lin du canapé, ne frétilla plus. Elle ressassait, Michael dans une voiture, Michael à la recherche de Cassandre, Michael devant Mark, Michael à l’agonie, sa dépouille exsangue. Elle avait froid, la nausée à le visualiser.
DIMITRI : Tu le connaissais bien, si j’ai compris. Ils m’ont rapporté que tu es la seule… Qui risque de parler.
ANNABELLE : Et merde.
Sa respiration se bloquait. C’était une première. Elle avait peur.
ANNABELLE : Je m’attendais à crever de mon SIDA pépère.
Elle avait psalmodié, les reliefs d’une Annabelle récente, une pute qui cachait son état. Depuis, Michael avait eu une idée carrément folle.
ANNABELLE : Putain, c’est mon ami, Dimitri, le meilleur ami de Cédric ! Qu’est-ce que tu veux me demander ? Comment veux-tu que j’accepte ? Ce bordel !
Dimitri la pressait contre lui. Fraternel, il tenait sa main, patientait.
ANNABELLE : Qu’est-ce que je dois dire à sa mère ? À sa sœur… ? qu’est-ce que je vais faire, mon Dieu ? C’est l’enfer !
Elle le fixa. Ses iris verdissaient par degré, s’emplissaient de mépris.
ANNABELLE : Je croyais qu’on devait limiter les dégâts, connard ?
Elle retrouva ses clopes dans son sac à main. En flamba une.
ANNABELLE : Je te hais, je hais ce que tu vas me forcer à faire. C’est mon ami quand même !
DIMITRI : Annabelle, il est mort, il n’y a plus rien à faire, que protéger ceux qui restent.
ANNABELLE : Je le ferai pour Cassandre, mais ne me demande surtout pas de protéger cette ordure !
DIMITRI : Fais-le pour Cassandre, pour toi, pour la famille de ton ami.
ANNABELLE : Quel est le deal ?
DIMITRI : Je t’explique ce que tu dois répondre lorsque la famille viendra te voir. Tu seras en sûreté, je m’y engage.
La Belle se mordillait la lèvre de dépit, de rage. Elle n’avait pas le choix. Et la nicotine ne pouvait plus dévaler sa gorge trop compressée.
DIMITRI : C’était un traquenard pour Mark. Ton patron…
ANNABELLE : Quoi ? Le traquenard, c’est Michael qui en est mort ! Une migraine, les images la harcelaient, Michael avait tant souffert.
ANNABELLE : Je me vengerai d’eux, crois-moi, de chacun d’entre eux !
Elle plongeait sur son hôte, frappait son torse, les poings serrés. Une scie entaillait ses tempes, l’obligeait à marteler sa promesse, à s’en libérer.
ANNABELLE : Je vais insuffler une telle haine à notre petite Cassandre qu’un beau jour, c’est elle qui butera son mec ! Et ça, toi, tu ne pourras pas l’empêcher !
Elle s’affala, consternée, sur le sofa, elle s’était dévoilée. Elle ne serait pas capable d’effacer le meurtre de Michael. Elle ne pardonnerait pas, à personne.
ANNABELLE : Je le pense.
Sur la terrasse, derrière la baie vitrée, les rafales d’automne malmenaient un parasol fermé. Il tournoyait, mal enserré dans son socle. La jeune femme tapota sa 100’S sur un cendrier de cristal. La débarrassa du tabac calciné qu’elle n’avait pas inhalé.
DIMITRI : Il avait préparé un départ à l’étranger.
ANNABELLE : Je sais. Il vous a facilité la tâche.
Qui ne connaît pas ces formes de douleurs brutales, aiguës, un supplice, un poignard planté dans les entrailles ? Ce qui suit, le rejet de la réalité, la révolte, la violence, la folie au bout du chemin. Cassandre se confie quand elle picole trop :
« Un jour, si tout explose en moi, si je me laisse juste envahir par ce qui s’est passé, je n’existerais plus. Ce sera mon suicide assuré.
Je lui réponds :
– Je sais que c’est lourd. »
Se taire, garder au fond de soi, faire semblant et subsister. Je devine par expérience, elle pense au quotidien à Michael, à ce que leur avenir aurait pu être. À ce détail morbide, elle ne l’a jamais su : où est passé le corps ? De mon côté, je me doute de plusieurs scénarios, je ne moufte pas. Elle se méfie :
« Toi, tu n’en sais rien, tu étais dans l’autre camp, c’est une torture, couler de désespoir. »
Ah, c’est faux, j’ai testé, perdre surtout l’envie de vivre. Qu’est-ce qui peut bien nous retenir accrochés à la vie alors ?
Couler, se laisser flotter, la victime d’une noyade en est-elle actrice ? Cassandre a ses théories qu’elle baptise : le syndrome Martin Gray1. En gros : il y a trois catégories de réactions dans les épreuves, face à la cruauté, dans le cas du mec qui donne son nom au syndrome. La première : tu lâches tout, tu baisses les bras. Le courant va bien te porter un bout. La deuxième : tu ne supportes pas, tu te tires ta neuf millimètres dans la cervelle. La troisième _ le syndrome Martin Gray _ c’est : plus tu en prends plein la gueule, plus tu te relèves. Plus on te frappe, plus tu résistes, plus tu puises en toi, plus tu veux gagner la bataille ; le fait d’avoir très mal a généré en toi un formidable instinct de survie. Nous ne sommes pas tous atteints du syndrome Martin Gray. Par phases, la souffrance peut être un catalyseur. Ensuite elle fait naître les tentations kamikazes, les soifs d’autodestruction.
[...] But the Raven, sitting lonely on
that placid bust, spoke only
That one word, as if his soul in that
one word he did outpour.
Nothing further then he uttered –
not a feather then he fluttered
Till I scarcely more than muttered:
Other friends have flown before
On the morrow he will leave me, as
my hopes have flown before
Then the bird said: “Nevermore”
[...]
Edgar Allan POE – The Raven – 1844.
La mort était tombée, une remise en cause perverse. Le remords, la lâcheté même étaient malsains. La résignation aussi, car il était trop tard, rien ni personne n’avait empêché le meurtre. Elle revivait à l’infini, à chaque instant, le soir où elle avait bu avec Michael. Elle avait été bavarde, l’alcool n’était pas une excuse. Elle était sans aucun doute à l’origine de ce cauchemar.
Devant la mère de son ami, elle avait réussi à convaincre. Michael avait si bien orchestré son départ. Il était quelque part à l’étranger, en Amérique latine, ailleurs. Elle avait suggéré une peine de cœur récente, tous connaissaient la sensibilité de Michael. Sa mère s’inquiétait : au début, on s’interrogeait, où était la voiture ? Puis elle fut retrouvée à trois cents kilomètres de Saint-André, garée à proximité d’un aéroport par-delà les frontières. Le père, au Brésil, n’avait aucune nouvelle. La police se renseigna pour le principe. Michael était majeur. Il avait bouclé ses bagages gentiment. Il avait prévenu sa sœur, lui avait laissé des consignes. Un enquêteur avait reçu Annabelle vite fait, un café à la main, le mégot vissé au bec. Et elle de broder sur un besoin de prendre du recul. Le flic s’en moquait, pour lui, pas de quoi s’alarmer. Annabelle avait failli craquer devant la sœur de Michael quand elle vint chez elle. Un copain de Michael avait évoqué une certaine Céline ou Claudine, croisée dans un bar quelques mois en arrière. Annabelle était d’après lui, proche de l’inconnue. La sœur s’effondrait par à-coups, soupçonnait. Pressentait :
« Je m’en veux ! Il a déposé les clés du studio en me demandant de me débrouiller avec les meubles, je ne lui ai pas demandé où il allait, je ne lui ai pas posé de question ! ça me semblait logique, pour moi, il devait rejoindre papa !
Annabelle avait dû aligner les banalités :
– Non, Céline, Claudine, je ne sais pas, il n’est pas très fiable, le pote de ton frère. Et puis, tu le connais, Michael, il se fait une montagne de si peu… »
La déception sentimentale encore. Elle aurait voulu hurler : Michael était si courageux, si bête. Elle en pleurait, mélangeait les antidépresseurs avec l’alcool, s’autorisait les lignes de cocaïne, les ecstasys. Elle devait admettre l’effroi, les assassins l’épouvantaient. Celui qui avait tenu l’arme autant que ceux qui l’obligeaient au silence. Ils lui refusaient jusqu’à son chagrin. Elle le ravalait. Était-elle censée souffrir ? Une part de son âme avait-elle déjà quitté la Terre ?
Elle exécutait chaque semaine une part de sa vengeance en latence, celle qui ne se perçoit pas. Elle avait averti Dimitri ; il avait consenti. En échange, elle protégerait Mark de la justice. C’était un jeu de dupe. Elle se prémunissait contre d’éventuelles représailles. Elle serrait les dents, dessinait, obsessionnelle, ses panoramas. Mais une clé de talent s’était tarie, le drame avait liquidé son inspiration. Pire, autour d’elle, son rempart se corrodait. Elle l’avait cimenté avec patience, son clan. Il s’effritait, elle-même s’en détournait. À côtoyer ses trois amies, elle oscillait entre cafard et répugnance, accepter l’inacceptable, c’est comme vouloir se terrer dans un abîme.
La mort la brassait dans ses énigmes. Les issues étaient précaires ou hermétiques. Elle s’échinait devant elles. Elle ne vivait plus. Elle végétait. Son avenir se pulvérisait, se putréfiait avec le cadavre. Il ne l’attendait plus, à quoi bon continuer ? La pauvre incrédulité du deuil était perceptible ; aucune consolation ne pourrait être dispensée. Puis à force d’entendre le meurtrier réciter sa part à elle de culpabilité, elle la ressentait toujours au creux de ses artères, dans son crâne. Une pieuvre en elle :
Coupable, elle avait trahi Mark.
Coupable, c’était elle qui l’avait poussé à la folie.
Coupable, il en était mort par sa faute.
Jamais plus elle ne prononcerait son prénom. C’était trop douloureux, même lorsqu’elle l’évoquait pour elle, elle s’interdisait de le nommer. La vérité, c’était qu’elle aurait dû mourir avec lui cette nuit-là :
« Bonsoir Fabrice. »
FABRICE : Pourquoi voulais-tu me voir ?
CASSANDRE : Tu m’offres un verre ?
FABRICE : Réponds d’abord ma beauté.
CASSANDRE : Je veux voir Yves. Mais il n’est pas disponible pour moi.
FABRICE : Tu t’es rabattue sur moi. Bien, tu lui veux quoi, à Yves ?
Une prière tomba. Il eut du mal à la percevoir au milieu de l’agitation du pub :
« Je veux travailler pour lui. »
La mort l’affectait à peine. L’homicide ne la concernait pas. Il ne modifiait pas sa situation personnelle. Elle n’avait pas eu l’occasion de mieux connaître Michael. Elle épongeait les larmes de sa meilleure amie, couvait ses deux autres collègues, sans commentaire. Quelqu’un devait préserver le clan. La charge lui avait échu, elle se montrait à la hauteur. Le clan dispersé, elle risquait d’être seule. Elle redoutait la solitude ; il valait mieux maintenir une cohésion, même approximative.
Elle pesait ses paroles aussi, elle s’organisait. Elle convoitait un appartement à Solèse, Yves préfèrerait. Elle avait mille perspectives, elle le sentait. Les mentalités n’étaient pas aussi étriquées que dans son Saint-André natal. Il lui suffisait de convaincre Annabelle. Elles habiteraient ensemble, rafleraient de quoi acquérir leur indépendance. Annabelle allait d’abord se rétablir de la disparition de son ami. Et Lina se débarrasserait de sa mère, de sa sœur, de ce qui l’entravait. Elle empaqueta donc ses affaires en trois jours chrono, emménagea chez Fabrice. Se forgea un début d’autonomie, loin de la candide Daphné, de la mère surbookée. Elle n’avait plus à dissimuler ses litres d’alcool sous son matelas. À la moindre déprime, elle dégainait les psychoactifs, plus nombreux avec les bouteilles du bar. Chez Fabrice, pas de guéridon, elle ne s’adonna plus à sa passion. Si elle se souvenait, elle ne se révoltait pas. Si un réflexe de recul s’emparait d’elle au contact de Fabrice, elle le censurait. Fabrice, lui, n’était pas l’auteur du crime.
Pourtant, une paranoïa s’insinuait en elle, la peur la suffoquait, se grevait aux séquelles de séances de spiritisme, à l’angoisse originelle au maintien de la vie, la phobie du non-être. Alors, c’était viscéral, elle évitait la proximité de Yves, de Mark, de Fabrice. Mais sa meilleure amie l’examinait. Chiffrait le prix de ses nouvelles tenues. Ne la plaignait pas.
La mort tronquait ses statuts. De la madone vivifiante, de l’amie fidèle, plus de trace, elle s’était métamorphosée en une nuit en traîtresse. Le rôle ne lui plaisait plus. Il la submergeait, il la minait. Elle avait voulu se justifier. Personne n’avait toléré ses jérémiades. Elle recourait à son amour, l’envers du décor, la came-consolation. Son teint ternissait, ses pommettes se creusaient. Les ondulations bistre se réajustaient sur sa chevelure. Le Vieux avait insisté pour ce retour à une coloration basique. Le violet était marginal, les clients plébiscitaient les standards.
Elle était malheureuse, consciente d’avoir été manipulée. Ses décisions avaient entériné le destin. Elles l’avaient condamnée dans la foulée. Plus aucune fille n’osait lui parler ; on se méfiait d’elle. Au fur et à mesure des déclics en elle, son insolence se lestait de causticité, de férocité. Les reflets émeraude lustraient moins ses yeux. Son brio aussi se fripait. Un matin, à l’aube, elle s’engouffra dans un bar. Les brumes de nicotine lui piquèrent les pupilles. Elle se faufila entre les tables, à travers les arômes, clopes, café. Cassandre tressaillit.
VICTOIRE : Tu sèches les cours.
CASSANDRE : C’est tentant.
Puis elles arpentèrent Saint-André, ses troquets pour l’essentiel. L’Énervée puisait du cran dans chaque alcool. Enfin, devant un demi, sa bravoure se solidifia.
VICTOIRE : Comment tu te sens ?
CASSANDRE : Excellente question, vise ma gueule.
VICTOIRE : Je pars d’une bonne intention.
CASSANDRE : Autant le préciser.
VICTOIRE : Tu l’aimais…
CASSANDRE : Tiens, ce n’est plus une question ?
VICTOIRE : Il faut que je te dise…
CASSANDRE : Tu te repens. Il se repent. Nous nous repentons. J’avais pigé.
Elle attrapa le poignet de l’Énervée sur le formica. Serra les scaphoïdes autant qu’elle pouvait.
CASSANDRE : Tu étais là, à chaque fois, dans l’appart, tu te souviens, Master of puppets... C’est toi, sale pute, tu as attiré Michael chez le Vieux. Tu croyais que je ne saurais pas ?
Elle pressa de toute sa rancune sur l’os. L’Énervée ne bronchait pas.
CASSANDRE : Pour toujours, ce sera toi, la balance. Tu es une merde. Elle relâcha l’Énervée qui marmonna un blasphème.
CASSANDRE : Tu les as suivis. Je les ai suivis aussi. Je n’ai rien fait pour les retenir.
VICTOIRE : Je te reconnais plus…
CASSANDRE : Nous sommes devenues comme eux, voilà.
VICTOIRE : J’préfère encore crever…
CASSANDRE : Moi d’abord, pétasse.
L’Énervée assimilait une de ses pénalités. Sa trahison lui coûtait une amitié pleine d’insouciance.
CASSANDRE : Tu vas bien devoir continuer à jouer les sangsues de service.
VICTOIRE : De quoi tu causes ?
CASSANDRE : Je vais bosser pour le Vieux. Toi aussi tu bosses pour lui aux dernières nouvelles ?
VICTOIRE : Je t’aurais pas lâchée d’une semelle de toute façon.
Son amie se commanda un cappuccino. Puis paria sur la franchise. Peut-être la seule qu’elle pourrait se permettre avant longtemps :
« Tu sais quoi ? Tu m’écœures. »
Saint-André – Le bloc trônait dans la cuisine sur son chêne laqué. Lames fines, dentelées, couteaux à pain, à désosser, à trancher, à découper, Chef, couperet, une panoplie s’enchâssait là. Seuls les manches de formats divers dépassaient de leur loge. La jeune fille en empoigna un. Elle détailla la dimension du tranchant, sa longueur, son vernis. Mémorisa chaque atome de l’irréprochable acier. Les traiteurs, les restaurants, le vouaient à la poussière. Personne ne le maniait, ne se le dépeignait tel qu’il était. Les coudes sur le guéridon au fond de la bibliothèque, les paumes soudées sur le manche, elle domptait sa respiration. Hoquetait sous les assauts de flash-back, des détonations à l’infini, un jeune homme aux yeux bleus.
Il atteignit le salon. S’impatienta. Il l’appelait. Elle s’agrippait à son dessein, à son couteau. Un tempo interférait dans son pouls. Des parasites irritaient ses narines, ses joues, les larmes. Les mâchoires de Mark se contractèrent. Il était pâle, ébranlé.
CASSANDRE : Si tu t’approches de moi, je te tue.
C’était inintelligible. Avait-il perçu l’ultimatum ?
MARK : Pose ce couteau, Cassandre. Maintenant.
Il avançait sans hésiter.
CASSANDRE : Je vais… Je veux te tuer !
Le verbe était un cri, un séisme, une armure trempée de résolution. Elle se jeta sur lui, la lame en avant. Un fauteuil oscilla.
MARK : Voyons, tu tiens à peine debout !
Il stoppa le poignet, enraya l’offensive. Il la tournait en dérision ?
CASSANDRE : Ne t’approche pas de moi.
Elle reculait. Autour du bois, ses métacarpes bleuissaient de la pression. La lame trépidait. Flanchait.
MARK : S’il te plaît, pose ce couteau. Tu vas te blesser.
Il tendait une main vers elle, une brèche, un secours. Son réflexe l’embarrassait. Une ambiguïté, il se devait à présent de la protéger.
CASSANDRE : Je vais te tuer !
Son champ de vision s’acharnait à tanguer, s’écaillait.
MARK : Tu n’y arriveras pas. Pas aujourd’hui en tout cas. Donne-moi ce couteau.
Le tranchant grelottait, s’abaissait.
CASSANDRE : Je deviens folle… Tu me rends folle.
Elle s’épuisait. Il décrochait une à une ses phalanges, déposait l’arme sur une étagère.
CASSANDRE : Regarde ce que tu me forces à être, ce n’est pas une vie.
Elle titubait, le sol la happait.
MARK : Ma pauvre chérie… !
Il la rattrapa à temps. La serra contre lui.
CASSANDRE : J’en ai marre de toi, j’en ai marre de tout ça !
Il l’empêchait de rouler sur le marbre. Elle ne se débattait plus. Sanglotait. L’insultait.
MARK : Calme-toi !
CASSANDRE : Je me calme, ça va, rien ne changera plus !
Elle aurait voulu le supprimer. C’était sa revanche, ses prières.
MARK : Tu n’en sais rien.
CASSANDRE : Si, je suis toujours une pute… Je vais travailler pour le Vieux. Tu n’as rien à dire.
Il l’aida à s’installer sur un sofa, sans un mot. Elle sombrait pour cuver de ses excès, avec un plaisir au travers du cerveau. Elle l’avait découvert froissé.
Au début, il exerçait encore. Il enrôlait presque par accident, testait son pouvoir de séduction sur chacune. Aucune ne lui résistait. Son âge était un avantage ; il se montrait paternel, savait recourir d’emblée aux bons arguments. Peu à peu, il élabora des techniques infaillibles pour attirer les filles, les garder. Son business fructifia. Le créneau, prostituées de luxe mineures, n’était pas structuré. Les intermittentes se relayaient sur le sol voisin, à Solèse. La clientèle privilégiait les « amis des amis », les réseaux dûment recommandés, exigeait des garanties sur la discrétion. Les mafias ne devaient pas s’exhiber. À force de rencontrer des filles issues de banlieues plus ou moins proches, il eut une révélation. Il évalua que pour elles, Solèse représentait une issue, Solèse et l’argent, deux appâts en un. Saint-André regorgeait d’étudiantes en quête de gains, de reconnaissance. Dans les banlieues, le contexte était similaire. Il allait chercher les filles où personne d’autre ne se risquait : à l’écart. Il suffisait de prévoir de les surveiller, de les conduire sur leur lieu de travail, de les ramener au chaud dans son giron. Il prenait soin de vérifier les cadres familiaux, les antécédents, ne se trompait jamais. Ses filles acquirent vite une étiquette d’occasionnelles haut de gamme. Il fallait bien financer leurs déplacements, leurs tenues, leurs caprices. Il avait développé comme un label. Et il en était fier. Elles avaient toutes le même profil : une réputation, de l’éducation, de la culture. Elles débutaient jeunes.
Un temps, pour se divertir, il planifia des soirées pour contenter les hommes d’affaires de passage. Il regroupait ses filles, nouvelles et dilettantes, dans l’appartement prêté par un partenaire. Les clients en désignaient une ou deux, en fonction de leur budget, en sirotant leurs cocktails. Si les bénéfices étaient stables, la gestion s’avérait trop lourde pour lui. Une seule fois, il ne participa pas à la sélection d’une fille. D’ailleurs, lui, cette fille, il ne l’aurait pas engagée, très intelligente, mais peu éduquée, pas diplomate, fouinarde. Aucune discipline, plus mignonne que belle : il n’approuvait pas Mark à son sujet. Il espérait s’en débarrasser. Puis les faux pas se succédèrent, la jalousie flagrante de Mark, un jeune serveur curieux. Il avait renforcé son influence. Une manœuvre plus tard, Mark lui était redevable à vie, parfait. Pour se lancer dans des affaires plus lucratives dès que Solèse officialiserait la légalisation, il rassemblait des fonds, des investisseurs. Mieux, Cassandre tombait dans ses filets, elle le suppliait de l’employer. Il ne spéculerait pas. Il avait saisi qu’avec l’une, il tenait l’autre. Il avait feint d’ignorer le clan fondé par Annabelle en coulisses pour le gêner, uniquement pour qu’il lui soit profitable. Il n’avait qu’à tirer les ficelles. Cassandre tenait à son clan et Mark ne pouvait plus se passer de sa Cassandre.
Son souci, c’était son neveu. Il pataugeait entre whisky et poudre, séjournait chez lui depuis une semaine pour fuir Lina. Debout devant sa baie vitrée, avec son Cubain entre les doigts, Yves admirait les flots sous le soleil couchant. Mark entrait, le toisait.
YVES : Voyons, nous trouverons un compromis.
MARK : Refuse. Empêche-la.
Elle ne se vendrait pas au profit de quelqu’un d’autre. C’était irrationnel.
YVES : Il ne lui faut pas une permission écrite de ta part.
Certains clients lui réclamaient la petite. Elle avait du succès, raison de plus de ne pas s’en priver. Fabrice allait se joindre au débat. Le mécanisme de son oncle avec son cigare le déconcerta.
MARK : Je ne te dois rien.
Yves déposa son cigare dans un cendrier. Fabrice envisageait de s’exprimer, était-il temps ?
YVES : Victoire veillera.
MARK : C’est évident, elles sont indissociables.
Et il ne savait plus s’il énonçait sa certitude, un regret.
YVES : Cassandre mérite des conditions d’exception, elle les aura.
Il souriait. Fabrice songeait à ses rentrées d’argent, ses postes d’administrateur de société-écran, aux paraphes, signatures à griffonner au bas des documents, au bureau qu’il occupait parfois à Solèse ; Mark lui avait procuré, en ami. Un téléphone tinta. L’oncle s’éclipsa.
FABRICE : Je la surveillerai si tu veux.
MARK : Très bien. Mais si elle a le moindre imprévu avec ton oncle ou à cause de lui, tu n’auras plus rien.
Lorsque le Vieux revint dans le living, Mark s’était évaporé.
[...] What shall we use to fill the
empty
Spaces where we used to talk
How shall I fill the final places
How shall I complete the wall. [...]
PINK FLOYD – Empty spaces (Roger Waters) – « The Wall » – EMI Records Ltd 1979.
Un mois puis deux filèrent. Elle était vivante, elle s’appelait Cassandre. Elle n’allait plus vraiment en cours. Elle alternait billets d’excuses falsifiés et certificats médicaux. Le Vieux et son neveu lui fournissaient les certificats, avec la poudre. Elle haïssait le lycée. Les regards des autres élèves sur elle semblaient l’accuser :
« Tu n’es pas comme nous. »
Elle se réfugiait chez Mark comme avant, dès qu’elle séchait les cours, les mercredis après-midi, le soir si aucun rencard n’était noté dans son agenda. Il n’était pas toujours là. Alors elle traînait chez lui, de chambre en salon, elle picolait, avec l’espoir d’une ligne en tête, pas à écrire, à sniffer, naufragée dans son cerveau. Elle mélangeait les produits, une névrose, alcool, médicaments, coco, ecstasy, n’importe quoi pour finir par claquer d’une overdose sur son tapis à lui. À chaque fois, on la repêchait avant l’extrême onction, Mark, Victoire, Annabelle ou Lina, chacun son tour la préservait d’elle-même, elle vomissait, ils la forçaient à se relever, la sermonnaient, l’engueulaient. Elle récidivait au bout de trois jours. Elle ne supportait ni les excuses d’Annabelle qui se croyait à l’origine du drame, ni celles de Victoire qui était, elle, aussi coupable qu’elle.
Elle avait négocié un shoot d’héro, obligé Victoire à la piquer tant elle redoutait la seringue. Victoire ne pouvait plus la contrarier, elle avait marché. Le rush, une vague impétueuse, elle s’était aperçue dans le miroir de la salle de bains. Elle était vieille, elle n’avait effacé ni le visage de Michael ni la mare de sang. Elle ne s’était pas consolée. Elle dormait la journée, surtout pour cuver, fermer les yeux l’effrayait. à peine les paupières closes, les essaims de flashs la mitraillaient. Lui interdisaient un sommeil réparateur. Quand elle se réveillait, c’était Mark souvent qui était à son chevet.
Pour aller bosser, elle se déguisait avec une perruque, la blonde platine offerte par Annabelle, d’autres au gré de son humeur. Elle forçait sur son maquillage, sourcils, cils charbonnés, rouge à lèvres pourpre. Elle soignait son personnage. Ses réguliers du temps où elle rendait service à Mark tannaient le Vieux pour la revoir. Elle marchandait son prix, sortait le grand jeu. Le Vieux était ravi, la surnommait sa petite pro à cause de son look, de son vocabulaire. Pour ses collègues, elle devenait la salope, pour ses clients, elle avait réintégré son pseudo, Camellia. Mark ne savait plus quoi faire d’elle. Elle en arrivait à le dégoûter à force de lui décrire ses pratiques avec les autres, une malice. Il ne la touchait plus. C’était elle, ivre ou droguée à l’excès, dans un réflexe de prétention, elle excluait qu’il n’ait pas envie d’elle, elle le harcelait.
Sa sœur, Lydie commençait à gamberger sur ses sorties, sur sa mine, sur sa santé. Elle l’évitait la plupart du temps. Collait juste un mot sur la table quand elle découchait. Quand elle la croisait, elle répétait, une mécanique, je vais chez des copines, je vois ma copine Victoire, « tu sais, je t’en ai parlé ». Elle se fardait non-stop, sa vraie carnation ne se devinait plus. Perçaient au milieu de son visage ses pupilles dilatées. Au fond, elle s’en foutait. Si sa sœur l’avait surprise au pieu avec un client, elle ne s’en serait pas voulu. Elle convoitait un suicide quelque part dans son horizon, elle le loupait, le programmait, il se dérobait. Elle avait tué par action par omission. Elle avait cru en son avenir. Elle se vendait, elle ne pensait qu’à lui, il la poursuivait ; elle planait, elle ne voyait que lui. Michael était partout, il l’obsédait, il la vampirisait, il l’appelait sa fleur des nuits, le disque était rayé. Elle savait trop qu’il était mort pour rien. C’était son enfer, un enfer personnel, l’horreur, l’absurdité du meurtre, la honte d’en être la cause, l’impensable surtout, l’indicible. Lorsqu’elle émergeait de son coma sur le canapé en cuir noir, Mark était penché sur elle ; elle se haïssait d’admettre qu’elle pouvait l’aimer encore.
Saint-André – Martial souvent, l’avait traitée de tordue. C’était vrai. Et à son contact, elle avait appris. Elle était perfide, elle se substituait au hasard. Elle était persuadée d’en avoir eu un la semaine précédente. Il n’avait pas pensé au préservatif. Elle était si insoupçonnable, lisse, bien payée pour être irréprochable. Elle savait reconnaître sa mégalo en la matière ; elle jouait l’ange de la destinée qui refile le vilain virus. Immorale et vaniteuse, sa soif de vengeance balayait ses scrupules. C’était au-delà de sa maîtrise : elle voulait semer des morts à retardement dans les rangs de ses clients.
Les jours où c’était elle qui retrouvait Cassandre gisante, quasi inanimée, elle s’excusait, aussi pour ne pas avoir dissuadé Victoire de la recruter, plus d’un an avant. Elle ne s’était pas opposée. Sa responsabilité avait débuté là. Elles évoluaient dans un monde où les polarités étaient inversées. Les bourreaux se croyaient innocents, légitimaient leurs actes par leur pouvoir. Les victimes endossaient, enduraient la culpabilité à leur place. Assister à la déchéance de Cassandre lui était pénible, un calvaire. C’était un message de Michael ; il la forçait à constater les dégâts qu’elle avait provoqués. Elle n’en pouvait plus de revivre en boucle ce soir où elle avait bu, où elle avait ouvert sa gueule.
Elle s’appliquait, comme avant sur ses panoramas, à ne pas se soucier des familles, des enfants de celui qu’elle contaminait. Elle avait obtenu le droit d’exécuter le châtiment. Elle avait trop souffert, parfois pour le bout de plastique. Elle n’avait pas été amoureuse de Martial, il lui avait été essentiel, sa façon de la contempler surtout, un bijou précieux qui le mettait en valeur. Elle s’était fichée de ses nombreuses conquêtes, de ses sempiternels bobards. Elle avait compris qui il était. Au fond, elle s’en était servi. Il lui avait assuré une sécurité, de par son influence, sa notoriété, jusqu’au moment où elle l’avait sabotée. L’honnête, l’ancienne Annabelle avait voulu croire en sa sincérité. Ils avaient tant ri tous les deux. Une fois de plus, il tentait d’évincer le bout de plastique. Elle, d’habitude, n’était pas facile à déboussoler. Elle s’engourdit, avoua d’un trait :
« Non, je crois que je suis positive… »
Elle lui inspira aussitôt une répulsion tangible. Il se rhabillait déjà :
« Je te croyais forte. »
C’était le glas, il n’avait pas dit intelligente. Elle perçut alors ce qu’il avait de glacial : son âme. Elle se dressa devant lui, décrocha le téléphone, au secours Sven. Elle allait se battre, pas pour reconquérir Martial, pour sa fierté. Elle se prépara, lui brailla :
« Tu ne l’avais pas deviné que tes putes sont peut-être toutes contaminées ?
Ses yeux, des lames, la tranchaient en deux :
– Tu dégages de chez moi. »
Elle le traita comme il le méritait, ne lui épargna rien, inventa même : elle s’était tapé le Tout-Solèse, il était forcément contaminé lui aussi, et sa carrière en pâtirait ! Quand Sven l’avait récupérée en bas de chez Martial, elle s’esclaffait, en toute impunité, elle ourdissait ses représailles. Martial n’en profiterait plus. Tant pis, elle se rabattrait sur les autres. Elle n’avait pas appliqué son plan tout de suite. Elle s’était laissée attendrir, elle avait le clan, mille raisons, aucune de valable. Elle avait longtemps ajourné la prise de sang avant sa rupture avec Martial. Le Vieux ne demandait aucun test à ses favorites. Il devait compter sur Saint-André pour les maintenir à l’abri, l’imbécile. Les filles des banlieues, elles, devaient se soumettre aux analyses tous les six mois.
Son médecin lui tendit l’ordonnance. Elle pouvait enfin s’arracher à ses griffes. Il lui resservit les prescriptions à la mode, combiner plusieurs traitements préventifs, une chimère pour elle. Le virus minait sa prison du dedans. Il était complexe, malin. Elle le connaissait puisqu’il était en elle. Et puis, c’était du chinois pour elle : molécules, prophylaxie, essais thérapeutiques. Elle ne serait pas un cobaye, c’était acté. Elle s’abstiendrait d’essayer ce DD quelque chose2 sans filet. Les scientifiques s’échineraient en vain longtemps face au virus. Elle préférait miser sur du connu, du barbant, zidovudine. Elle ne dormait plus. Elle jonglait avec les vitamines, les autres comprimés, entre le job, son BTS, les insomnies, ses velléités. Souvent, elle s’imaginait en train de rôtir dans les flammes de l’enfer chrétien. Le spectre de Michael l’accablait. Elle se sermonnait. Et son propre murmure perça ses hantises pour jaillir :
« Je tiens encore trop à la vie. »
SVEN : C’est une bonne maladie, ça. Alors, qu’est-ce qu’a dit le docteur ?
Il avait patienté une bonne demi-heure. Enfin là, elle lui mentait sans vergogne :
« Devine ? Je me porte à merveille. Les CD4 sont au top !
L’éphèbe se pencha contre son oreille, caressa son omoplate :
– Je ne te crois pas, ma princesse. Ton bilan n’est pas si bon ».
ANNABELLE : Ce n’est rien d’insurmontable.
SVEN : Il t’a prescrit de l’AZT, c’est ça ?
ANNABELLE : Ils l’appellent Rétrovir3, c’est moins rebutant. Oui, je vais en prendre. J’espère que ça va m’aider à tenir au moins le choc.
L’éphèbe la serra fort contre son torse. Puis la charria dehors. L’antique bâtisse désertée, une rue franchie, et deux cappuccinos plus loin, il se morfondait toujours :
« Annabelle… »
ANNABELLE : Je ne peux pas leur dire, Sven. J’ai des choses à finir.
SVEN : Ce n’est pas raisonnable, ma princesse, tu vas être obligée un jour ou l’autre ! Si tu es malade… Ça va finir par se voir.
Il avait du chagrin à le concéder. La Belle se tenait très droite sur sa chaise. Sa chevelure envahissait son dos, propageait un halo d’ambre sur les pores de sa peau, l’incarnation de la délicatesse, en plus de la beauté.
SVEN : Vous… vous rapprochez, non ? Avec Dimitri ?
ANNABELLE : Je l’adore. Mais j’ai un problème de santé majeur.
Elle inhalait son tabac en égérie des caméras, les paupières mi-closes, hésitait.
ANNABELLE : En plus, on est tous méga occupés à baby-sitter.
SVEN : Tu sais, je l’aime bien, la petite, et Lina aussi.
ANNABELLE : Je n’émets aucun doute sur ton amitié, mon coco. Mais ?
SVEN : Ce n’est pas seulement Cassandre. Vous êtes toutes bizarres, elle bosse pour ce Vieux lubrique…
ANNABELLE : Ah ! À ton avis, je bosse pour qui ?
SVEN : Toi, c’est pire, tu ne devrais plus travailler.
L’intervalle d’une rêverie, il avait occulté l’omniprésence du virus, et la naissance de leur estime mutuelle, de leur increvable complicité, grâce à une cliente détraquée, cette nuit à pleurer, à rire, dans les bras l’un de l’autre. Le Vieux, à l’époque, avait réservé les pires cas à la Belle. Il testait ainsi la résistance des nouvelles. Les filles du clan l’avaient enduré une à une. Ce métier était peuplé de fous.
SVEN : Quoi qu’il arrive, tu es la femme de ma vie.
ANNABELLE : Sauf que tu es homo. Et que je suis…
SVEN : Pour moi, le terme exact devrait être : sexuellement variable. Et pour toi : entêtée.
ANNABELLE : Je ne peux pas arrêter, pas maintenant. Il y a Lina, Baby, et même l’Énervée !
SVEN : Elle ? Elle vendrait sa mère, ses frères, ses sœurs si elle pouvait !
ANNABELLE : Si tu savais à quel point t’es dans le vrai !
L’éphèbe réquisitionna ses doigts de nymphe, fins, blancs, ciselés :
« Tu as quelque chose à me raconter, toi. »
Sa barbe de trois jours encadrait ses lèvres. Ses yeux se plissaient. Le rayon d’un spot se posa sur ses iris pers, ils flamboyèrent en aigue-marine.
SVEN : Qu’est-ce qui se passe, ma princesse ?
La Belle se tortillait sur sa banquette. Elle aurait voulu s’enfuir, elle était livide. Ses phalanges se recroquevillaient.
ANNABELLE : C’est Mark. Il a… Il est…
Un nœud vibrait dans sa poitrine, dans son larynx. Sven ne perçut que deux syllabes entre les quintes :
« Michael. »
La porte se ferma. Il se tourna. Face à lui, l’ovale de la figure se boudinait sous la colère. La bouche proférait des injures par lot de dix. Les yeux se soudaient, le ton déraillait :
« Tu me dis où il est ! »
Il se figea, stupéfait. Une migraine furieuse entaillait un à un chaque os de son front.
MARK : Tu ne sauras rien.
Elle n’en finissait plus de déverser sa bile. Puisqu’elle se doutait que la conscience était chez lui un symbole inculqué. Une néophyte muette bouffée par ses mœurs.
CASSANDRE : Tu me dégoûtes !
MARK : D’accord, je suis un meurtrier. Il faut que tu l’acceptes, c’est simple. C’est toi, tu as provoqué ce meurtre !
CASSANDRE : Classique, tu n’as pas autre chose ?
Son deuil avait enclenché un cycle de déchéance, elle se claustrait dans sa camisole, dépendance plus névroses. Elle était devant lui, avec ses démons, coupable.
MARK : Tu m’as poussé à bout, Cassandre.
CASSANDRE : Tu es complètement taré.
Elle, elle n’était plus rien depuis. Un grain de sable, une machine. Elle n’avait été ni gagneuse ni ado. Elle n’avait plus aucun refuge. Elle abdiqua.
MARK : Tu me rends fou, Cassandre.
CASSANDRE : Tu me rends folle, Mark.
Hystérique, elle se moquait de cette réciprocité, vertiges de la démence.
MARK : Tu trouves ça amusant ?
Elle s’effondrait. La crise de nerfs, intraitable, la submergeait.
CASSANDRE : Tu es fou, je suis devenue folle ! On va enfin pouvoir s’entendre !
Un instant, il fut perplexe. Puis il voulut la consoler, son instinct de protection envers elle le sidérait. L’engonçait. Il le réprima. C’était ridicule. Elle se calmait. Jacassait :
« Je vais aller me repoudrer. »
Elle déterra de son sac de cours une poignée de feuilles à carreaux. Les déchira en bandes. Puis tituba sur la route de la salle de bains. Lui, il demeura seul à délibérer. Elle reviendrait d’ici peu, revigorée, éloquente. Les scènes se répétaient à un rythme effréné. La perspective, elle allait sombrer vraiment. Le pronostic entachait le futur à court terme. Que faire ? Il avait appuyé sur la détente… Elle était seule. Elle voyait à peine sa famille. Elle avait peu d’amis. Elle n’avait personne d’autre que lui. Pour l’empêcher de se saborder. Alors il se précipita dans le couloir.
MARK : Donne-moi tout, comprimés, poudre. Maintenant.
Ses iris verts saillaient au milieu de ses traits.
CASSANDRE : Pour quoi faire ?
MARK : Obéis-moi.
CASSANDRE : Non, tu vas les jeter !
MARK : Oh, si, tu me donnes tout. Tu vas ramener aussi tout ce que tu caches chez ta sœur. À partir d’aujourd’hui, les remontants, c’est terminé.
Elle recommençait à l’insulter.
CASSANDRE : Tu n’as pas le droit, espèce d…
Elle l’assaillait, elle le frappait, les poings serrés. Il ne bronchait pas.
CASSANDRE : Merde, j’en ai besoin, tu ne comprends pas, pour baiser avec toi… !
Sans faillir, manu militari, il l’embarqua.
1 Martin Gray (1922-2016) : « Et pour vivre, il faut que j’apprenne à ne pas m’arrêter, que je sache le regarder mourir ». Au nom de tous les miens : Martin Gray, récit recueilli par Max Gallo – Éditions Robert Laffont 1971.
2 DdI, expérimenté en France en 1990 (à Paris).
3 Rétrovir : il s’agit de la marque commercialisée par GlaxoSmithKline.
Ma copine Cassandre détonait dans le réseau high standard du Vieux. Lui, tranquille jusque-là, élevait ses poules au grain à Saint-André. Les balançait à Solèse ou ailleurs sur appel. Les conservait au chaud pour ses plans foireux. Ce cher monsieur insistait sur leur éducation. Les orientait pile où ça l’arrangeait, ses pions en fonction de la conjoncture. En privé, il plaisantait des efforts des associations de défense, de leurs débats. Il avait calculé qu’un jour, ces putes de gauche dixit, lui serviraient. Il fricotait sans complexe avec les bordels existants. Et il cirait les pompes de nos amis russes en plein débarquement.
Son type de loisirs nous écœurait tous. À gerber. Il faut le reconnaître, il avait le chic pour entourlouper le même profil de filles : appâtées par le fric, de ces ambitieuses aux rêves très tôt échoués, des victimes qui voulaient virer bourreau. Yves était le bienfaiteur des familles, l’ami des ménages. Il embauchait leurs filles sous le manteau. C’est sûr, il attisait les talents commerciaux de ses recrues. Elles jouaient les aides aux signatures de contrats, les bonus. L’heureux bénéficiaire ne se doutait pas toujours de ce qu’elles étaient, ces aubaines raquées par les potes. Moi, j’étais parmi les réguliers. Ce n’est pas palpitant, les gens sans histoire. Avec un petit cadeau à fourguer avant l’aube. Endormi par le trop-plein d’alcool en cours de prestation.
Cette année-là, à Solèse, la prostitution s’imposait, une activité lucrative de plus. Le flou juridique d’alors ne froissait aucun parti politique. Mais un flux de fric se gaspillait, certains disaient dommage. Avec un cadre légal à l’horizon, les milieux anticipaient le jackpot. Les filles bon marché s’arracheraient tôt ou tard.
Le Vieux ne supervisait pas ses filles avec tant de soin pour les larguer dans la rue. Son idée de base, c’était d’en tirer des femmes d’affaires avisées, intermédiaires, tenancières, une rentabilité maximum. Pour celles qui resteraient à la traîne, le trottoir ou les futurs salons. Les deux reines : Annabelle et Lina. Annabelle à la beauté irréelle, Lina, employée hors pair. Il leur passait tout. Il s’est planté au moins sur l’une d’elles. Annabelle, mon cher ange était en réalité accro à la vengeance.
Saint-André – Les angles du palais sur l’eau tranchaient le canal par son milieu. Les fondations aiguës, une proue rectangulaire, la solennité rappelaient son rôle premier de prison. Une vague de froid avait terrassé la ville pendant quinze jours. Avec le redoux, la neige s’était accumulée sur les colombelles. Après les températures polaires du début du mois, la vieille ville se morfondait sous des flocons détrempés. Les pistes étaient désertées, la neige mauvaise pour le ski. Les touristes s’étaient rabattus sur Saint-André et son lac. L’heure les jetait dans les tavernes et les restaurants. La jeune femme les enviait. Elle aurait voulu les rejoindre. S’attabler, se distraire. Elle s’emmitouflait sous son bonnet, dans le col de sa canadienne. Elle s’était accordé un répit pour les vacances de février. Plus de client. Plus de patron. Plus de clan. Un coup de fil
