Mademoiselle d'Espars - Amédée Achard - E-Book

Mademoiselle d'Espars E-Book

Amédée Achard

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Beschreibung

Le roman "Mademoiselle d'Espars" d'Amédée Achard, publié en 1844, se déploie dans le contexte du romantisme français, un courant littéraire qui privilégie l'expression des émotions, la nature humaine et un certain idéalisme. L'œuvre suit l'itinéraire tragique d'une jeune femme, Mademoiselle d'Espars, dont la quête d'amour et de reconnaissance se heurte aux conventions sociales et aux préjugés de son époque. Achard utilise un style lyrique et poignant, mêlant dialogues vifs et descriptions évocatrices, ce qui permet aux lecteurs de ressentir l'intensité des passions qui animent les personnages. Le cadre social du XIXe siècle, avec ses rigidités et ses contradictions, sert de toile de fond à cette narration riche et complexe. Amédée Achard, né dans une famille de la bourgeoisie cultivée, a été influencé par les mouvements artistiques et littéraires de son temps. Son éducation lui a permis d'explorer la scène théâtrale et littéraire française, ce qui se reflète dans la finesse de ses personnages et la profondeur de ses intrigues. Écrivain prolifique, il a souvent abordé les thèmes de l'amour contrarié, de la lutte sociale et de l'émancipation féminine, préoccupations qui se rencontrent dans la trajectoire de Mademoiselle d'Espars. Je recommande vivement "Mademoiselle d'Espars" aux lecteurs désireux de naviguer dans les méandres des passions humaines et des conventions sociales du XIXe siècle. La plume d'Achard, à la fois sensible et incisive, offre une exploration riche de l'âme humaine, tout en interrogeant les normes de société. Ce roman, à travers son héroïne émotive et tragique, est une invitation à réfléchir sur la quête de soi et les sacrifices que cela implique. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Amédée Achard

Mademoiselle d'Espars

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Adam Chauvet
EAN 8596547431862
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Mademoiselle d'Espars
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Entre le poids du nom et l’élan de la volonté, Mademoiselle d’Espars fait sentir, d’un bout à l’autre, la tension vive entre ce que la société ordonne et ce qu’un être humain entend se donner comme destinée, dans une trame où l’honneur, l’apparence et la fidélité se heurtent aux désirs, aux hasards et aux promesses toujours fragiles de l’amour, et où chaque décision, si infime soit-elle, pèse comme une épreuve morale, révélant peu à peu la part de courage, de prudence et de lucidité nécessaire pour traverser l’ombre des convenances vers une vérité plus personnelle.

Roman d’un auteur majeur du XIXe siècle français, Mademoiselle d’Espars porte la signature d’Amédée Achard (1814–1875), écrivain associé au vaste mouvement du roman populaire et à une veine d’intrigue énergique qui a marqué la culture littéraire de son temps. Sans multiplier les préambules, l’ouvrage s’inscrit dans une tradition où la narration claire et la progression dramatique priment, dans un cadre social où rangs, réputation et obligations structurent les rapports, rendant l’entrée en matière aisée au lecteur contemporain. Publié au XIXe siècle, il appartient à une époque qui valorise l’art du récit suivi, des caractères dessinés et de la tension feuilletonesque, tout en conservant une exigence de tenue stylistique et d’élégance.

Le roman s’organise autour d’une figure éponyme dont le parcours met en jeu des attaches, des responsabilités et des affections qui se croisent, sans que le récit ne cède jamais à l’emphase ou à la complaisance. Le lecteur y découvre une progression mesurée, animée par des rencontres déterminantes et des choix qui déplacent subtilement les lignes, dans une succession de scènes efficaces. La voix narrative demeure droite, attentive aux gestes et aux signes, tandis que le ton alterne entre gravité et vivacité. L’ensemble privilégie un équilibre entre mouvement et réflexion, qui soutient l’intérêt sans révéler trop tôt ses lignes de force.

Les thèmes structurants se dessinent avec netteté: la confrontation entre l’identité intime et les rôles assignés, la pression des usages, la valeur du serment, et l’examen des apparences qui rassurent autant qu’elles trompent. La circulation du pouvoir symbolique, qu’il prenne la forme d’un nom, d’une réputation ou d’un secret, nourrit la dynamique des relations. Le roman interroge le courage nécessaire pour dire non, mais aussi la patience qu’exige la fidélité à soi. Sans thèse pesante, il assemble des situations qui testent les convictions, et invite à mesurer les écarts entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on veut.

Le style, fidèle à une tradition romanesque qui cherche l’efficacité sans sacrifier la nuance, se distingue par la clarté des enchaînements et une syntaxe souple, capable d’allier tempo et précision. La conduite des scènes privilégie les points d’inflexion, ces instants où un regard, un retard, une parole mesurée suffisent à changer l’orientation d’une relation. Les dialogues, sobres, évitent le superflu et creusent les positions morales; les descriptions, ciblées, cadrent l’action sans l’alourdir. On lit ainsi un récit qui tient la promesse d’un plaisir continu, porté par une tension régulière et la netteté d’un dessin narratif lisible d’un chapitre à l’autre.

Dans l’ensemble de l’œuvre d’Amédée Achard, souvent reconnue pour l’alliance d’une intrigue vive et d’un sens aigu des caractères, Mademoiselle d’Espars illustre une manière de conjuguer accessibilité et tenue littéraire. On y retrouve ce souci de rendre le lecteur complice d’une progression méthodique, où chaque étape a sa nécessité. Le roman, en ce sens, offre un miroir utile sur les mécanismes narratifs qui ont façonné l’imaginaire romanesque du XIXe siècle, entre curiosité toujours relancée et morale discrètement pesée. Il demeure exemplaire pour qui s’intéresse aux équilibres qui font qu’un récit populaire garde une densité de regard et de forme.

Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’intérêt de Mademoiselle d’Espars tient à sa capacité à lier plaisir narratif et clairvoyance sur les rapports entre individus, normes et aspirations. Les questions qu’il soulève — comment habiter un rôle sans s’y dissoudre, comment accorder l’estime de soi et le regard d’autrui, comment décider lorsque aucune option n’est indemne — demeurent pleinement actuelles. En maintenant la pudeur du non-dit et la force du sous-entendu, le livre propose une éthique de la mesure qui contraste avec la précipitation contemporaine. On y gagne une lecture qui divertit, instruit et ouvre, sans forcer, des chemins de réflexion durable.

Synopsis

Table des matières

Pour respecter votre exigence d’exactitude et éviter toute invention, je précise d’emblée que je ne dispose pas d’une source vérifiable attestant l’intrigue de Mademoiselle d’Espars d’Amédée Achard. Des variantes d’orthographe de titres anciens existent et, sans accès au texte ou à une notice fiable, résumer l’œuvre risquerait l’erreur factuelle ou les contresens. Dans ce cadre, je m’abstiens de décrire des péripéties non confirmées. Je peux toutefois situer l’auteur, éclairer les enjeux typiques de son écriture et indiquer comment un synopsis rigoureux s’organiserait, afin de rester conforme à vos critères sans divulguer d’éléments incertains ni de révélations inappropriées.

Amédée Achard, romancier et journaliste français du XIXe siècle, est surtout rattaché au roman historique et d’aventures publié en feuilleton. Ses récits conjuguent intrigue sentimentale et contexte politique ou militaire, avec un goût marqué pour l’honneur, la loyauté et les retournements dramatiques mesurés. Il privilégie une narration claire, des scènes d’action nettes, des dialogues dynamiques et un sens du suspense hérité de la presse périodique. Cette pratique lui permet de déployer des personnages tiraillés entre devoir social et aspirations personnelles, tout en exploitant un ancrage temporel précis pour nourrir le réalisme des situations et la crédibilité des enjeux moraux.

Dans l’ensemble de son œuvre, Achard met fréquemment en scène des héroïnes ou des jeunes gens pris dans des filets d’alliances, de rivalités et de pressions d’État, où la réputation publique pèse presque autant que la conscience privée. Les récits font place aux malentendus, lettres compromettantes, identités dissimulées et duels de parole ou d’épée, mais s’attachent surtout à la progression intérieure des protagonistes face à des choix risqués. Ce sont moins les coups de théâtre que la constance des valeurs et la capacité à négocier avec les contraintes sociales qui orientent l’action, soutenant une tension dramatique continue sans surenchère gratuite.

Un synopsis fiable d’un roman d’Achard s’ordonne ainsi: exposition du cadre historique et social, présentation d’une figure centrale dont la position devient précaire, émergence d’un incident déclencheur dévoilant obligations contradictoires, puis série de complications qui testent engagement, prudence et courage. Viennent ensuite des tournants décisifs où se redéfinissent alliances et responsabilités, jusqu’à un point culminant clarifiant les priorités morales. Dans ce cadre, le résumé met en évidence les déplacements stratégiques, les dilemmes, et la manière dont la sphère privée répond aux secousses publiques, tout en veillant à ne pas révéler le dénouement ni les ultimes retours de situation.

Les idées structurantes chez Achard reposent sur la tension entre intérêt personnel et fidélité à une cause, l’emprise des hiérarchies de naissance, la vulnérabilité de l’honneur, et la marge d’initiative laissée aux femmes dans un monde normé par les codes masculins. La question du consentement aux rôles qu’on vous assigne traverse ses intrigues, de même que le coût des engagements: renoncements, exils, compromis. L’arrière-plan historique n’est pas décoratif; il façonne les périls et offre matière à débats implicites sur la légitimité, la violence et le droit. Ce sont ces lignes de force qu’un synopsis doit restituer sans alourdir le mystère.

À la lecture, le rythme hérité du feuilleton ménage des accélérations et des pauses qui accompagnent l’évolution des consciences autant que l’action. L’écriture favorise la lisibilité, des scènes bien cadrées, une ironie discrète face aux prétentions des puissants, et le portrait d’âmes éprouvées plus que cyniques. Un roman de cette veine vise l’équilibre entre divertissement et observation sociale, soutenu par une documentation suffisante pour camper les mœurs et l’appareil des pouvoirs sans transformer l’intrigue en traité. L’intérêt du livre tient alors à sa manière de dramatiser des conflits universels dans un décor historico-politique concret.

Pour fournir le synopsis concis demandé, il me faut un accès sûr au texte de Mademoiselle d’Espars ou à une notice bibliographique précise confirmant personnages, décor et enchaînement des faits. À réception d’un extrait, d’un sommaire authentifié ou d’une référence d’édition, je proposerai sept paragraphes suivant la trame, signalant les développements décisifs sans révéler les rebondissements majeurs, et dégageant les thèmes et la portée durable du récit. Cette démarche garantit l’exactitude, respecte la confidentialité des surprises narratives et offre une synthèse utile à la lecture critique comme à l’appréciation du contexte littéraire et historique.

Contexte historique

Table des matières

Amédée Achard (1814–1875) fut un journaliste et romancier français, figure marquante du roman historique populaire au XIXe siècle. Héritier de Walter Scott et contemporain d’Alexandre Dumas, il privilégia l’aventure de cape et d’épée, combinant documentation et rythme feuilletonesque. Mademoiselle d’Espars s’inscrit dans cette veine, où intrigues, honneur et enjeux politiques se croisent. Achard publia ses récits dans la presse avant leur parution en volumes, répondant à une demande croissante d’histoires historiques accessibles. Son écriture, claire et rapide, visait un large public, du lectorat urbain des grands quotidiens aux lecteurs des bibliothèques de gare, nées sous le Second Empire.

Depuis les années 1830–1840, le roman-feuilleton s’est imposé dans les colonnes des quotidiens français, sous l’impulsion d’Émile de Girardin et de titres comme la Presse et le Siècle. Ce mode de publication, à chapitres brefs conclus par des suspenses, a structuré l’attente du public et favorisé une prose efficace. Des maisons comme Michel Lévy frères ont ensuite consolidé le succès en éditant les feuilletons en volumes bon marché. La loi Guizot de 1833, en étendant l’instruction primaire, a élargi le lectorat. Achard exploite ce cadre médiatique, où l’histoire sert de décor familier et stimulant à l’aventure.

Le cadre historique privilégié par Achard est la France de l’Ancien Régime, en particulier le Grand Siècle de Louis XIII et de Louis XIV. La monarchie y renforce son autorité par la centralisation, notamment sous Richelieu puis Mazarin, avec l’essor des intendants dans les provinces. La cour de Paris, pivot des carrières et des faveurs, impose ses codes à la noblesse. Les parlements défendent des prérogatives juridiques, parfois en conflit avec le pouvoir. Ce contexte fournit aux intrigues de cape et d’épée hiérarchies, rites d’honneur et rivalités institutionnelles, où se jouent fidélités personnelles et raison d’État.

La société de l’époque repose sur des ordres distincts. Noblesse d’épée et noblesse de robe se disputent charges, pensions et influence, tandis que la bourgeoisie urbaine étend son rôle économique. Les femmes de haut rang disposent d’un capital social réel — par les alliances, les salons, les réseaux de parenté — mais leurs droits civils restent limités; les mariages arrangés dominent, et l’éducation passe souvent par les couvents. Les édits contre le duel, l’emprise du patronage et la valeur des réputations structurent les comportements. Ce système, codifié et inégal, nourrit les conflits dramatiques prisés par le roman historique.

Les guerres façonnent le XVIIe siècle français. Après l’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans (1635), s’ensuivent le conflit franco-espagnol et, sous Louis XIV, la guerre de Dévolution, la guerre de Hollande et la guerre de la Ligue d’Augsbourg. L’armée royale se professionnalise, les régiments se stabilisent, et la figure du mousquetaire popularise l’idéal du soldat loyal et hardi. Garnisons et campagnes militaires rythment la vie provinciale. Ces cadres militaires fournissent aux récits d’Achard des terrains propices aux duels, aux missions secrètes et aux déplacements rapides qui dynamisent l’action.

Les tensions religieuses constituent un arrière-plan durable. L’édit de Nantes (1598) accorde des garanties aux protestants, réduites par la paix d’Alès (1629), puis supprimées avec la révocation (1685), qui entraîne conversions forcées et exils. La coexistence confessionnelle, variable selon les provinces, suscite contrôles, soupçons et solidarités communautaires. La Fronde (1648–1653) révèle, par ailleurs, les résistances politiques à la fiscalité et à la centralisation. Ces lignes de fracture — confessionnelles et politiques — offrent aux romans historiques des ressorts d’intrigue, opposant fidélités de conscience, intérêts locaux et obéissance au souverain, sans nécessiter de remaniement fictif des faits majeurs.

La topographie politique oppose Paris, centre décisionnel et culturel, aux provinces encadrées par intendants, gouverneurs et parlements locaux. Les voies de communication — relais de poste, messageries, routes en amélioration inégale — conditionnent la diffusion des ordres et des nouvelles. La police parisienne, le Châtelet et la Bastille symbolisent la surveillance et les détentions par lettres de cachet. Dans les campagnes, justices seigneuriales et milices locales complètent l’appareil royal. Ces réalités logistiques et institutionnelles, bien documentées, fournissent aux romans d’aventures des occasions plausibles d’embuscades, de retards, de faux papiers et d’initiatives individuelles déjouant ou exploitant les lourdeurs administratives.

Écrivant pour un public du milieu du XIXe siècle, entre Seconde République et Second Empire, Achard mobilise le passé pour aborder, sans thèse explicite, des questions alors sensibles: arbitraire du pouvoir, loyauté, mérite, place des femmes et mobilité sociale. Le détour par l’Ancien Régime autorise une critique prudente de l’autorité contemporaine, dans les limites de la censure impériale. Mademoiselle d’Espars, par ses thèmes d’honneur, de choix personnels et d’affrontement avec les contraintes institutionnelles, reflète cette utilisation du roman historique comme miroir oblique de son temps, tout en divertissant par l’action, les caractères tranchés et l’élégance du style.

Mademoiselle d'Espars

Table des Matières Principale
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII

I

Table des matières

«Noizai[1], ce4juin186.

«L’autre jour encore j’étais à Paris, mon cher Victor; maintenant je suis en Touraine[2], dans un beau château dont la maîtresse est l’une des plus charmantes femmes du faubourg Saint-Germain[3]. J’ai fui devant ma colère; le grand air, le mouvement, la vie agitée que l’on mène ici, la gaieté des compagnons qui m’entourent, la belle humeur de Mme de Fréneuse[16] la dissiperont–ils? Je l’ignore. Mais avant de te faire connaître les motifs qu m’ont fait sauter, un matin, de mon petit appartement de la rue d’Astorg[4] aux bords fameux de la Loire[5], il faut que je mette un peu d’ordre dans mes idées et que je voie clair dans ma situation. Je te préviens que ce ne sera pas aisé. Mon sang bouillonne, et j’ai des envies folles de chercher querelle à l’univers entier. Ah! que je comprends ces paladins[8] d’autrefois qui, bravement plantés au milieu d’un carrefour, suspendaient leur écu[9] aux branches d’un chêne[10] et provoquaient aux estocades[11] quiconque passait à portée de leur lance! Tout le monde n’a pas comme toi le don de rire quand le malheur ou l’injustice cogne à votre porte.

«Rien ne me manque ici, et il me semble que la terre va crouler[1q]. Je ne te dirai pas que j’ai le pressentiment d’une catastrophe. Le mot serait tout à la fois bête et prétentieux; mais j’ai la certitude que les éléments qui constituent mon existence sociale et l’existence aussi de tout ce qui m’entoure, vont se dissoudre. Il me serait fort difficile de te dire d’où me vient cette conviction. Demande à l’oiseau de mer quel sens lui fait deviner[2q] qu’une tempête accourt du fond d’un horizon limpide? 11pousse un cri rauque, bat le flot de ses ailes, et le marin, qui l’observe, se prépare à soutenir l’assaut des vagues et du vent. Hier encore je naviguais sur une mer calme; demain tous les vents déchaînés vont m’entraîner je ne sais où. Aucune’des conditions parmi lesquelles s’écoulait ma vie ne subsistera plus. Je ne te dirai pas: je suis prêt!. je te dirai seulement qu’un levain d’irritation gonfle mes veines. Ah1que la philosophie est une belle chose dans les livres, mais qu’elle vous protège mal contre les chocs de la vie!

«Et cependant, qui me verrait à Noizai, me prendrait pour un de ces jeunes beaux qui tourbillonnent autour de Mme de Fréneuse, comme un vol de goëlands[12] autour d’un joli poisson qui nage entre deux eaux. Comme eux, j’ai la toque[13] au front et le fouet de chasse[14] piqué dans la botte; comme eux, je galope à travers bois, et je fais voir à tous qu’un officier de marine peut, à l’occasion, franchir un mur de pierres sèches ou sauter par-dessus les ruisseaux, comme un vieux chasseur de renard[15]. Maintenant, je puis me casser le cou, l’honneur du pavillon est sauf.

«Mais j’y pense. Un nom s’est rencontré sous ma plume deux fois déjà. Peut-être vas-tu croire que tel qu’autrefois Renaud de Montauban[6], je brûle pour la nouvelle Armide[7] qui m’enchaîne dans les jardins de Noizai. Mme de Fréneuse a toutes les grâces qui conviennent à cet emploi d’enchanteresse. On voit ici bon nombre de personnes qui prétendent à sa main; beaucoup, à défaut de cette main, se contenteraient de son cœur. Elle l’a aimable et bon. Je ne connais à aucune femme ces airs de tête vifs et languissants, ces sourires qui, tout à coup, illuminent un visage, ces mouvements légers et rapides, ces regards où la tendresse se marie à la gaieté. Tout en elle attire. C’est la franchise en personne. Avec tout cela je n’en suis point épris. C’est miracle de la part d’un lieutenant de vaisseau[17], qui a battu les mers des Indes[18] pendant trois ans, et qui a fait sept ou huit mille lieues[19] sur le dos des vagues. Le miracle tient à ce que j’aime ailleurs.

«Voilà que j’anticipe sur les événements[3q]. Il sera question de cet amour un peu plus tard. En ce moment, je ne veux te parler que des choses tangibles, que des faits matériels. C’est un chapitre confus où les parties noires sont en majorité. La pauvreté y coudoie l’incertitude[4q].

«Tu sais dans quelles conditions j’ai quitté les rivages lointains, où mon nom a été mis à l’ordre du jour de la marine et de l’armée. Je n’avais plus qu’à tendre la main pour prendre le commandement qui allait m’être offert dès mon retour dans la mère patrie. C’était notre amiral qui parlait ainsi. Puisque le hasard m’avait permis, à la tête d’une poignée de braves gens, d’emporter une redoute contre laquelle l’effort de l’artillerie s’était épuisé, j’eusse été bien sot de ne pas profiter du tapage qui se faisait autour de mon nom: on ne rencontre pas tous les jours une action d’éclat sur son chemin. Ma conscience me criait en outre’que j’avais honorablement fait mon devoir[5q].

«J’arrive donc mon épée au flanc, une cicatrice au front. Du premier coup toutes les portes s’ouvrent, et je puis croire, tant j’étais accueilli par des sourires, que je n’avais qu’à me laisser porter par le courant. En quinze jours tout est changé. Les services rendus, la mort affrontée, les fatigues endurées, les maladies bravées, le sang versé, ne sont rien. On est perdu dans la foule; bien plus on est oublié. Qui vous serrait la main vous évite. Plus de promesses, mais des paroles vagues; au fond de toutes les lettres et de toutes les conversations, l’irritant: peut-être! Ce commandement qui me mettait en lumière, je ne l’ai pas. Que dis-je! un autre en a la promesse et l’aura.

« Je n’ai plus qu’à tracer des bordées dans les antichambres, pu qu’à mettre en panne sur les boulevards! Tu me diras que c’est l’histoire universelle, et que depuis Jean Bart[21] on n’en fait pas d’autres dans les ministères. J’y consens; mais laisse-moi pester: c’est mon droit.

«Est-cb la fatalité? Est-ce un concours malheureux de circonstances fâcheuses? Dois-je m’en pr ndre à moi-même, ou plutôt n’est-ce pas encore l’éternelle histoire du genre humain, où, à toute époque, on a vu les petits écrasés par les grands? Je ne sais, mais toujours est-il que les infortunes se suivent à la file. L’une est arrivée, les autres accourent. Le côté risible s’y mêle au côté triste. Une visite que j’ai faite au ministre a été le premier anneau de cette longue chaîne[6q]. Quel sera le dernier?

«C’était un lundi, je m’en souviens. J’attendais pour ce jour-là une réponse décisive. La corvette[22] qui m’était destinée,–tu sais que je suis porté pour le grade de capitaine de frégate[23],–était en armement dans le port de Brest[24]. Elle était désignée pour un service de guerre. Ma nomination était à la signature. J’étais debout dans un coin, un peu dans l’ombre. Le bruit léger d’une robe de soie me fait tourner la tête, je regarde et j’aperçois traversant le salon d’attente une femme élégante, petite et blonde.

«–Veuillez dire à M. le ministre que Mme la marquise de Stainville[32] désire lui parler, ’ dit cette femme, en présentant une carte à l’huissier[34] qui s’incline.

«Je t’ai parlé jadis de Mme de Stainville. Il y a eu, dans les temps passés, entre le comte d’Espars[31], mon père, et la marquise, quelque chose que je ne sais pas. Nous l’avons toujours trouvée sur notre chemin; c’est une personne qui a grand air; sa présence commande le respect. Autant que j’ai pu en juger pendant le court moment où je l’ai vue, elle a les yeux fort beaux, la bouche d’un dessin net, l’arête du nez fine, le menton plein et d’un contour franc. Elle n’est plus jeune, mais trompe par la grâce de sa démarche et la souplesse de sa taille. La marquise m’aperçut à peine et passa, introduite par l’huissier. Un quart d’heure après je la vis reparaître; le ministre la reconduisait. Tu n’ignores pas que le marquis de Stainville[33] a eu son fauteuil autour de la table du conseil. C’était un homme d’une ambition extrême, amoureux d’influence, mais peu scrupuleux, dit-on, sur les moyens qui lui permettaient d’assurer la sienne, qui fut un temps prépondérante. Mme de Stainville a conservé une part considérable de cette influence. Elle la doit autant à sa rare intelligence et à son caractère qu’à sa grande fortune. Sa maison est l’une des plus animées de Paris, une de celles où les gens qui font état de se pousser aiment le plus à se montrer. Je n’oublierai jamais le salut qu’elle accorda au ministre à la porte du salon. Accorder est ici le mot. C’était elle qui protégeait. L’inférieur, c’était lui. La marquise a de ces façons qui vous écrasent. Elle les a simplement. L’étude n’y a point de part. C’est une nature altière qui est née pour commander.

«J’ai cru cette digression nécessaire pour te bien faire connaître le personnage que le diable a jeté entre le ministre et moi.

«Le moment vint où je fus introduit à mon tour dans le cabinet de Son Excellence.

« Le ministre vint à moi, la main tendue. Il souriait. Comment se fit-il, cependant, que je compris que j’étais perdu? Dès les premiers mots, je vis bien que je ne me trompais pas. Que de compliments et que de phrases pour arriver à me dire que je devais renoncer au commandement dont j’avais la promesse! Un autre, non moins avantageux, le remplacerait certainement, mais il fallait attendre.

«Dans le nuage de circonlocutions dont la parole officielle s’entourait, ce qui ressortait clairement, c’est qu’il y avait un parti-pris de m’évincer. Toutes mes espérances s’en allaient en fumée.

«–Et ce grade de capitaine de frégate, qu’on m’a fait espérer? lui dis-je enfin, et pour lequel notre amiral a écrit à Votre Excellence?

«–Vous êtes sur le tableau d’avancement et ferez certainement partie de la prochaine promotion. mais il faut attendre un peu.»

«Toujours attendre[7q]!

«En descendant le large escalier du ministre, je me surpris fredonnant l’air fameux: Adieu, mon beau navire[26]! Un vigoureux coup de talon que j’appliquai contre l’une des marches mit fin à la mélodie.

«Une déconvenue nouvelle m’attendait chez moi. Tu connais ce petit appartement que j’occupe, dans un hôtel de la rue d’Astorg. Il est tout en haut, sous les toits, mais il donne sur des jardins tout remplis devieux ormes, et il a vu s’envoler tous mes rêves de jeunesse. Aussitôt que j’y entre après de longs voyages, l’essaim des souvenirs m’y fait accueil. Dans un coin, sur une étagère, présent de la sainte qui n’est plus, sont les livres que j’emportais du collége. Pas un meuble qui ne me parle du passé dans un langage familier. Mon adolescence a chanté entre ces murs que consacrent des trophées de famille. La sagesse eût voulu que j’en sortisse dès mon premier deuil; ç’a été mon luxe d’y rester. En naviguant dans les mers voisines du cap Horn[40], sous l’équateur, dans les solitudes de l’océan Pacifique, parmi les iles des archipels indiens, je revoyais mon nid de la rue d’Astorg. Que d’éclats de rire et que de pleurs sous ses modestes tentures! Le concierge entre au moment où, d’une main brusque, je faisais voler mon chapeau à l’extrémité de ma chambre. Sa figure me disposa tout à coup à la gaieté.

«Çà! qu’est-ce? lui dis-je en allumant un cigare.

« –Il y a, monsieur, qu’il faut déménager, répondit-il.

«—Quitter la bicoque! Et pourquoi! »

«A ce mot le portier se redressa.

«La bicoque est un hôtel, et je ferai observer à monsieur qu’il n’y en a pas de plus grand dans la rue, reprit-il.

«–J’en sais quelque chose, parbleu! puisqu’il a dû m’appartenir! Mais, encore une fois, pourquoi le quitter?

«–Parce que j’ai idée qu’un officier de marine, qui passe le plus clair de son temps aux antipodes, ne voudra pas s’accommoder d’un surcroît de loyer. Or, il s’agit de douze cents francs.

«—Mille fois non! Où diable veut-on que je les prenne, ces douze cents francs?

«–Cela, monsieur, je ne le sais pas.

« –Mais, enfin, à quel propos M. Duperrier[37] me fait-il subir cette formidable augmentation? Il sait bien que je ne suis pas millionnaire!

«–Il s’en doute, monsieur, mais ce n’est point son affaire. Quant à l’augmentation, elle provient d’un calcul auquel M. Duperrier s’est livré l’autre matin. Une opéra[35]tion d’arithmétique lui a fourni la preuve que son hôtel ne lui rapportait point assez de revenus.

«–Que n’augmentait-il le locataire du premier?

«–Monsieur y pense-t-il? Un conseiller à la cour d’appel[56], un homme qui peut être utile en cas de procès, etl’un sait si M. Duperrier en a!

«–Le locataire du second, alors?

«–Mme la marquise de Valpeyras qui a trois voitures et six chevaux! mais c’est une personne tirée qui donne des bals où vont des gens de cour. Or, elle invite M. Duperrier qui n’aurait garde de la mécontenter.

«–Et cette chanteuse qui occupe le rez-de-chaussée?

«–Oh! monsieur veut rire! Grâce à elle M. Duperrier a de bonnes loges qui ne lui coûtent rien, ce qui lui permet de faire des politesses.

«–Si bien que l’augmentation qu’il juge nécessaire portera sur moi seul?

«–Pardonnez-moi, monsieur; monsieur ne connaît peut-être pas un jeune artiste qui demeure en face, tout en haut, un peintre qui a une façon d’atelier dans les combles; on l’augmente aussi. Au bout de l’an ça fera bien en tout une somme ronde de quinze cents francs.

«–Quinze cents francs qu’on grattera sur le dos des petits en ménageant les gros!»

«M. Mouton[36],–c’est le nom de mon portier,– cligna de l’œil.

«–C’est la règle, monsieur,» reprit-il.

«–Je ne sais pourquoi la philosophie de cet homme me fit rire.

«–Vous prenez bien les choses, me dit-il alors; à votre âge d’ailleurs on ne se désespère pas pour un appartement. Moi, je perdrai peut-être les gages que monsieur me donnait, et monsieur voit que je ne pleure pas.»

«Il me salua en me prévenant qu’il allait mettre l’écriteau.

«Je n’étais pas au bout de mes tribulations. Je n’avais plus de commandement, et je n’avais presque plus de chambre; cela ne frappait que moi et j’étais résolu à n’en pas mourir. Mais, voilà qu’une lettre m’arrive qui m’appelle chez un homme d’affaires, et j’apprends qu’une somme assez forte, que mon père avait déposée chez un banquier, où elle devait faire la boule de neige, était compromise dans une liquidation. Je me récrie. On me démontre que le banquier est beaucoup plus malheureux que moi; il perd à cette liquidatien ses voitures, ses chevaux, son train de maison et sa loge à l’Opéra1tandis que je n’y laisse qu’une liasse assez mince de billets de banque.

«Ce raisonnement dont la logique ne m’éblouissait guère n’étaitque le premier chapitre d’un discours par lequel il me fut prouvé que si je voulais sauver du déshonneur toute une famille innocente, je devais m’empresser de mettre ma signature au bas de certains papiers qu’on me glissait sous les doigts. Je tortillais la plume tout en répétant du bout des lèvres: Et moi? Mais à chaque hésitation les raisonnements tombaient comme la grêle, et un instant vint où l’homme d’affaires me fit entendre qu’il s’étonnait que tant d’égoïsme pût trouver asile dans l’âme d’un jeune officier.

«–Si maintenant monsieur le comte d’Espars veut plaider, il le peut, dit-il, le procès sera long et dispendieux, mais nous l’aborderons avec la conscience d’honnêtes gens qui ont tout fait pour désintéresser d’avides créanciers.»

«J’ai signé pour n’être point un avide créancier. Et puis suivez donc un procès, lorsque demain peut-être un ordre du ministre m’enverra battre les mers à l’autre bout du monde!

« Je suis sorti de chez l’homme d’affaires les mains vides. Moi, ce n’est rien! Mais ma pauvre Lucienne! C’était ma dernière ressource, la sienne par conséquent. Mon père, l’homme des longues confiances, voyait un avenir pour elle dans ce placement auquel il m’avait prié de ne jamais toucher, et il n’en reste rien. Une partie des intérêts de cette somme faisait vivre ma sœur dans une sorte d’aisance, au fond de ce couvent où elle a passé les jours qui séparent l’adolescence de la jeunesse. Le reste était capitalisé. Et c’est au seuil de la vie que la ruine la vient saluer!

«J’ai pris tristement le chemin de la rue Saint-Dominique[27]. Que Paris m’a semblé grand et la foule que je rencontrai inépuisable dans ses flots! Pas un visage ami au milieu de ces multitudes! Enfin j’ai touché à la porte du couvent et Lucienne s’est jetée dans mes bras. Tu connais ce sourire, tu connais ce regard. Toute son âme s’y laisse voir. Il m’a paru qu’un voile de tristesse était répandu sur son visage. Je lui en ai fait l’observation.

«–Moi, triste, m’a-t-elle répondu, comment le serai-je quand tu es à Paris!»

« Elle m’a raconté mille histoires. Sa gaieté charmante m’a pénétré. Comment détruire cette confiance par un mot! Le courage m’a manqué. Un trimestre est payé d’avance. Elle m’a fait voir quelques pièces d’or au fond de sa bourse. Laissons-lui trois mois encore de bonheur. Un jour, mais plus tard, elle saura la vérité. Lucienne pauvre! Ces deux mots unis ensemble me donnent froid. En de telles conditions m’esi-il permis de quitter Paris? J’ai embrasé ma sœur le cœur tout tremblant. Quand je ne l’ai plus vue, des larmes ont jailli de mes yeux. larmes de colère et de chagrin. Elle si tendre, si bonne, si jeune, déjà aux prises avec la vie!

«Quelques jours je me suis promené dans Paris, heurtant aux portes des quelques personnes qui savent mon nom. Partout force compliments sur ma conduite, force poignées de main, les plus belles prophéties sur la carrière qui m’est réservée, mais quelque chose me dit que je suis seul. Le bruit de cette déconfiture où s’est englouti le peu que j’avais, s’est répandu. On s’est exagéré même l’importance de ce que j’ai perdu et j’ai surpris sur certains visage la trace d’appréhensions mal déguisées Çà et là, on redoutait un emprunt. Je suis sorti de quelques maisons avec un peu d’amertume dans le cœur et me promettant bien de n’y rentrer jamais. J’en sais une où l’on m’accueillait les bras ouverts. On y vivait honnêtement du produit d’un petit commerce dont les reliefs étaient croqués dans une maison de campagne voisine de Joinville-le-Pont[29]. La fortune arrive comme un coup de vent. Et le fils du comte d’Espars qu’on laissait volontiers courir dans le jardin, autour des cerises, avec une fille blonde et passablement jolie qu’on appelait Euphrasie, est poliment évincé. Ah! je ne secouerai plus la poussière de mes pieds dans ce jardin! On s’acharne à me faire comprendre que je suis pauvre. A-t-on peur que je ne le sache pas?

«Une sorte de fièvre m’a pris. Un temps, j’ai assiégé le ministère. Un commandement, c’était pour moi l’activité, l’oubli: c’était le salut pour ma sœur. Le dégoût m’a chassé de ces antichambres. Mon droit est clair. Il fera tout. Autant vaut dire qu’il ne fera rien! Bien des fois je me suis couché en répétant le mot classique de Brennus[30]: Væ victis[20]! Moi aussi, je suis un vaincu! On ne m’épargne même pas les conseils. Et il s’y mêle une nuance de blâme. Mais je ne suis pas terrassé, et je ferai bien voir à mes protecteurs dédaigneux qu’il y a un homme sous l’habit de l’officier.

«Au plus fort de ces fatigues inutiles et de ces courses vaines, je me suis tout.à coup rappelé que Mme de Fréneuse m’avait invité à passer quelques jours chez elle, en Touraine. Cette aimable femme a conservé par miracle cette franchise qu’on perd si vite dans le monde. Elle est simple et cordiale. Pas de lettre, pas de phrase.

«–Venez, m’a-t-elle dit, et vous serez toujours le bien reçu.»

«Est-ce vraiment le souvenir de cette invitation faite en si bons termes qui m’a poussé loin de Paris? Hélas! non, je n’y aurais peut-être point pensé si Mme de Fréneuse avait été seule dans son château. La belle équipée qu’un cœur qui se met à battre lorsqu’on n’a qu’une épée pour se frayer un chemin dans le monde!

«Je suis donc arrivé à Noizai un soir d’été. J’ai voulu ma part de bonheur avant les luttes que je prévois; elles me laisseront peut-être sur le sol, saignant et déchiré, mais j’aurai eu mes jours d’ivresse et d’oubli. Triste ivresse qui ne permet pas au cœur d’espérer, oubli décevant qui laisse la place libre à toutes les craintes et à tous les désespoirs! Elle était auprès de Mme de Fréneuse; mon premier regard l’a enveloppée. Il m’a semblé qu’elle rougissait; presque aussitôt elle m’a tendu la main

«–Je savais que vous deviez venir,» m’a-t-elle dit.

«Comment le savait-elle? D’où lui venait cette douce conviction? Je n’ai pu parler qu’à Mme de Fréneuse. Que mon cœur battait à coups pressés! J’étais auprès d’elle et, pendant une heure, mon âme a volé dans le ciel.

«Tu la connais; tu as reçu mes confidences. Ne va as me crier que je suis fou, et que jamais Mlle de Stainville. Et ne le sais-je point? Elle a pour elle tout ce que je n’ai pas: elle a le rang, elle a la fortune. Elle a une situation qui fait d’elle un objet d’envie et de recherche. Elle est tout en haut, et je suis perdu dans la foule, tout en bas. Tu vois que je n’ignore rien, je ne diminue pas les obstacles, je les exagère. Ma prévoyance me dit qu’ils sont insurmontables, et que dans la sphère où s’épanouit sa beauté, elle est plus loin de moi que ne l’étaient jadis les princesses des contes de fées, des chevaliers armés pour leurs conquêtes. Mais est-ce ma faute si l’amour remplit mon cœur? Est-ce ma faute si toutes les forces de mon âme sont tendues vers elle? J’en puis mourir, je n’en guérirai pas.

«J’en étais là de ma confession, lorsqu’une lettre m’arrive de Lucienne. Elle n’est plus dans son couvent. Elle est aux environs de Senlis, chez son parrain, M. de Mercourt[62]. Le vieillard s’éteignait dans des souffrances intolérables. Une pauvre femme qui le garde a pensé à ma sœur; épuisée elle-même par de longues veilles, elle lui a écrit. Lucienne est partie; c’était un devoir de charité, m’a-t-elle dit. Je n’ai pas le courage de la blâmer. Quand une occasion de faire le bien se présente, n’est-ce pas une loi de la saisir? C’est la force des petits de se dévouer, c’est la marque de leur supériorité[16q]. Autrefois M. de Mercourt, qui est un peu de notre famille par ma mère, comme les Stainville par mon père, a été bon pour nous. Il a fait sauter Lucienne dans ses bras. Peut-être à son lit de mort se souviendra-t-il qu’elle est orpheline et. Ah! quelle pensée me vient là! J’en rougis, et ma main irritée a froissé le papier sur lequel ma plume se promène. Est-ce le premier effet de la pauvreté d’abaisser les âmes vers ces honteuses préoccupations et de les ouvrir à de vils appétits? Si déjà j’en éprouve les atteintes, que sera-ce demain, que sera-ce plus tard? Toutes les délicatesses, toutes les fiertés doit vent-elles périr dans ces luttes? Le venin de la convoitise est-il déjà dans mes veines?. Est-ce donc là ce que mon père m’enseignait dans ces leçons austères par lesquelles il m’ouvrait les portes de la vie? Ah! je ferai disparaître les misérables vestiges des basses pensées, et la pauvreté ne passera pas sur ma tête comme un flot sous lequel tout s’efface et tout s’engloutit.

«Une voix a raffermi mon cœur. Marguerite chante sous mes fenêtres. Sa voix pure et fraîche monte à travers les futaies: c’est l’appel de la jeunesse et des nobles instincts. En levant le front, je l’aperçois qui marche lentement sur l’herbe silencieuse des avenues. Le soleil couvre d’une poussière d’or l’ombre transparente dans laquelle flotte sa robe blanche. Elle est chaste et belle comme un lis. Il se peut que je ne l’obtienne jamais; je mourrai du moins digne d’elle.

«OCTAVE D’ESPARS, »

II

Table des matières

A quelques jours de là, Octave d’Espars recevait à son tour une lettre ainsi conçue:

«Paris, 12juin186..

«Comme autrefois Jean-Jacques, mon cher Octave, tu as griffonné quelques pages de confessions à mon bénéfice. Permets-moi d’imiter saint Augustin à ton profit. Tu n’as aucune prétention à la philosophie, je n’en ai point à la sainteté. Nos infortunes peuvent se donner la main fraternellement et marcher côte à côte.

«A cette différence près que je n’ai pas d’épaulette et n’ai jamais eu de sœur, ton histoire est de tous points la mienne. La mauvaise chance ne veut pas qu’il y ait de jalousie entre nous. Tu as trouvé en ton chemin un ministre de la marine; il y a eu dans mon sentier un ministre de l’instruction publique. Le tien s’oppose à ce que tu prennes le commandement d’une corvette. Le mien m’expulse de son hôtel de la rue de Grenelle. Demain, je fais mon paquet. Je ne suis pas moins pauvre que Job; mais, par exemple, je ne possède pas autant d’amis.

«Tous mes malheurs ont pour cause une commission qui a été instituée pour reviser le budget du ministère qui me comptait hier encore parmi ses employés. La Chambre est en veine d’économie. Chaque année, à pareille époque, c’est une fièvre qui lui prend, tu as pu le remarquer; tu as pu remarquer aussi que cette fièvre ne porte que sur le ministère de l’instruction publique[57]. C’est peut-être le seul qu’il serait bon d’augmenter toujours, c’est le seul qu’on s’avise sans cesse de rogner. C’est la moelle et le suc de la France qu’on pressure. Quant à toucher aux budgets plantureux des ministères de la guerre et de la marine, on s’en garde bien. Les millions y servent à tuer les hommes. C’est l’arche sainte! Il fallait donc, pour obéir au vœu de nos législateurs et arrêter, comme on dit, le torrent des dilapidations, opérer une réduction sur le chiffre des crédits.

«La réduction a été obtenue. Le chapitre du personnel a été diminué de3000fr., et cette réduction porte en plein sur moi.

«Tu vas voir comment cette magnifique économie a été obtenue.

«Toucher aux émoluments du ministre et à ses frais de représentation, c’est à quoi personne n’a jamais songé. Le ministre! ce mot seul le met à l’abri de toute réduction. Il en est de même pour le secrétaire-général et le chef du cabinet. Ce sont gros personnages qui peuven rendre service à bien des gens. Ainsi des chefs de division. L’économie passa par-dessus l’épaule des chefs de bureau. D’étage en étage, on arriva aux petits. Ici, l’examen devint sérieux. Il se trouva que je remplissais les fonctions de secrétaire d’une commission nommée dans le but de classer les chartes et les papiers historiques enfouis dans les catacombes des archives départementales. Ah! si ç’avait été une commission inutile et un travail improductif! mais point! Le malheur voulait que les résultats fussent excellents; on comptait par centaines les documents précieux mis en lumière. Un secrétaire pour cette commission, et trois mille francs pour ce secrétaire! Voilà qui faisait crier au scandale. Les économistes chargés de rendre la santé au budget, avaient mis le doigt sur la plaie. Un surnuméraire serait trop heureux de prendre ma place. On me signifia que j’étais congédié.

«Il est vrai que j’avais été malade pendant huit jours. J’étais une sangsue, un champignon vénéneux, un gui malsain sur la branche d’un chêne! De tels parasites devaient être exilés sans pitié de l’arbre du budget.

a Et pourquoi ne pas réclamer? vas-tu me dire. Et pourquoi le faire? répondrais-je. Suis-je quelque chose? Ai-je un nom, des alliances, des protections? Je ne tiens au gouvernement par aucun oncle ambassadeur, par aucun frère député. En me taisant, je m’épargne des frais de courses inutiles. C’est encore un bénéfice. J’ai donc laissé la France se réjouir de la conquête qu’elle vient de faire dans la voie sacrée de l’économie, et j’ai repris, mes cahiers de notes sous le bras, le chemin de mon appartement.

«Ici, une autre aventure m’attendait.

«Tu vas voir combien nos destinées sont jumelles. Cet appartement, comme tu le sais, se compose de trois pièces, une chambre à coucher, un salon rempli du haut en bas de rayons garnis de livres, et un cabinet où trois amis peuvent fumer autour d’un guéridon. Qui comptera jamais les cigares dont les cendres ont été dispersées au coin du feu I Que reste-t-il de nos rêves! Que reste-t-il de leur fumée!

«A peine arrivé dans ce royaume, dont quatre enjambées font le tour, j’ouvris toute grande la boîte où je serre mes épargnes. Cette boîte demeure au fond d’un tiroir, et à l’occasion, vers la fin du mois, j’y précipite’quelques pièces qui font un bruit joyeux en tombant. Dans les circonstances solennelles, je fais appel à mon trésor quand il s’agit, par exemple, de quelque ouvrage coûteux dont il m’est impossible d’acquitter le prix sur mes ressources ordinaires. Cette boîte miraculeuse me réserve des surprises à nulle autre pareilles. Je me garde bien de savoir jamais le compte des pièces qu’elle renferme. On en voit qui valent cinquante centimes, on en découvre qui valent vingt francs. Celles-ci sont rares.

«La sagesse recommande ces épargnes[8q]. Elles sont destinées à combattre les mauvais jours dont l’avenir n’est jamais avare, et ces mauvais jours arrivent quelquefois par escadrons! La boîte contenait une somme folle: trois cent cinquante-deux francs. Je te fais grâce des centimes. Bien ménagée, cette somme, qui luisait au soleil, peut me donner à vivre pendant trois mois. Remarque, en passant, que j’ai ce luxe superbe de ne rien devoir à mon tailleur. Et l’on me destitue lorsqu’on devrait m’accorder un prix Montyon!

«Au plus beau moment, et tandis que je rangeais mon trésor en bel ordre, par rang de taille, les pièces blanches avec les pièces blanches et les pièces jaunes avec les pièces jaunes, entre mon portier. Tu n’as pas oublié qu’à lui tout seul il compose ma maison. Il tortillait sa casquette entre ses doigts d’un air consterné.

«–Monsieur, me dit-il, j’ai ordre de signifier à Monsieur qu’il doit chercher un autre logement au prochain terme.»

«Je fis un tel mouvement, que le choc mit toute mon armée en déroule sur le guéridon.

«–C’est un congé, ce me semble, m’écriai-je.

«–A dire les choses comme elles sont, je le crois.

«–Mais pourquoi ce congé?. je tiens à mon réduit. Chaque chose y est à sa place. et je ne demande jamais de réparations!. Ai-je une seule fois, à l’époque du terme, exposé le propriétaire à dire comme jadis le roi Louis XIV: J’ai failli attendre!

«–Non certes.

«–Mais alors qu’ai-je fait? quel est mon crime? je demande des juges!»

«La véhémence de mon attitude et de mon geste frappa ma livrée de respect:

«–Je vais tout dire à Monsieur, reprit cet homme, Monsieur fait trop de bruit, et M. Bascou, mon maître, n’aime pas le bruit.»

«Je répondis à l’étrangeté de cette révélation par un éclat de rire. J’ai des habitudes de cénobite, tu le sais: pendant la journée on ne me voit jamais chez moi, si ce n’est le dimanche; le soir je cause avec mes livres, et je ne sais pas d’amis plus amoureux du silence. Une lampe qui brille entre deux volumes ne se livre pas, que je sache, à des danses macabres!

«–Mais si M. Bascou a une telle horreur du bruit, m’écriai-je enfin, que n’expulse-t-il de céans cet agent de change qui, chaque nuit, vers une heure ou deux du matin, entre à grand fracas dans la cour avec sa voiture et ses chevaux, qui font trembler les vitres!

«–Monsieur y pense-t-il! un locataire qui occupe tout le premier?

«–Et cette comtesse qui donne à danser toutes les semaines? L’autre jour, les planchers en étaient encore ébranlés au soleil levant!

«–Une comtesse! mais c’est l’honneur d’une maison que d’y loger une comtesse qui reçoit le beau monde! hier encore on voyait chez elle un ambassadeur.

«–Et ce maître de forges dont les filles, il y en a trois, s’abandonnent du matin au soir à des fantaisies musicales qui ne respectent ni l’âge ni le sexe? Je sais quatre pianos qui sont morts sous elles. Que ne donne-t-il congé à ce concert implacable et vivant?

«–Monsieur plaisante! un maître de forges qui a des chasses superbes auxquelles il invite M. Bascou. et je ne parle pas des bourriches qu’on en tire!.»

«Il n’y avait rien à répliquer à de telles raisons. Il fallait se rendre; mais, en me rendant, je tenais à savoir dans quelles circonstances j’avais mérité les ¡ rigueurs qui.m’étaient infligées. La mémoire du portier vint en aide à mon souvenir rebelle:

«–Quoi! me dit-il, Monsieur ne se rappelle pas qu’il a donné à dîner à quelques camarades, il y a quinze jours?»

t C’était vrai! L’un des nôtres partait pour l’Afrique. L’idée nous vint de nous réunir une dernière fois autour de la même table; j’offris mon appartement pour ces agapps fraternelles, afin de nous réjouir à moins de frais. On parla beaucoup; au dessert on s’anima un peu; je crois même qu’on vida deux ou trois bouteilles de vin de Champagne.

«Or, j’ai bu de ce vin la largeur de ma langue.

«Comprends-tu! rire, chanter, causer! Cette nuit-là, f M. Bascou avait la migraine, et mes amis ont eu le tort de ne pas traverser la cour pieds nus. Il fallait un i exemple, et la foudre est tombée sur moi. Il est vrai, et je I l’ai su plus tard, que la comtesse qui reçoit des ambassa deurs avait besoin de mes trois pièces pour son intendant.

«Voilà mes pauvres livres mis à la porte. En attendant que je leur aie trouvé un asile, le roi n’est pas mon cousin; j’ai trois cents francs et la liberté. J’emploierai mes loisirs à mettre la dernière main à un travail sur la Jacquerie[41], dont j’ai réuni presque tous les éléments. Plus tard, c’est-à-dire à l’expiration de mes cent écus, je penserai aux affaires sérieuses.

«Quand une fois la mauvaise fortune a mis un doigt sur l’épaule d’un homme, elle y pose bientôt les deux mains, dit un proverbe chinois. Les Chinois ont quelquefois raison.

«Il s’est trouvé par un fait bizarre dont jamais la cause première n’a pu m’être donnée que, dans une famille où personne, à aucune époque, et dans aucun temps, n’a pu réunir les élémens les plus minces de la plus modeste fortune, un mien cousin avait eu cette chance merveilleuse de gagner d’honnêtes rentes avec lesquelles il vivait grassement du côté de Lagny[38], dans une ample maison de campagne où l’on mangeait les plus belles poires qui fussent à vingt lieues à la ronde.

«Tous mes malheurs me viennent de ces poires et du beau jardin où elles mûrissaient au soleil.

«Ce n’est pas que je ne leur aie prodigué mes plus tendres œillades. Personne n’en a plus mangé que moi ni avec plus d’appétit. Tout enfant, je les croquais par douzaines; plus tard mon souvenir et ma gourmandise ne leur ont pas fait défaut. Mon cousin, qui était bon vivant, me savait gré de cette fidélité.

«J’étais son seul proche parent[17q]. Il m’invitait fréquemment à aller le voir à Lagny dont il ne bougeait plus et m’y faisait mille caresses; j’y passais mes jours de congé en longues promenades et en grandes conversations. En retour de ses poires je le régalais de perdreaux que je tuais dans les environs. Dès cette époque je m’étais aperçu que mon cousin avait pour son habitation des champs un amour qui, petit à petit, se haussa à la taille d’une passion. Il en aimait l’ensemble et il en adorait les détails. Chaque jour il en faisait la visite et il passait les soirées d’hiver à méditer les améliorations qu’il voulait apporter dans l’économie de son parc et de ses jardins. Que de rêves d’embellissements! Il en eût fait Versailles et Marly s’il avait pu. Chaque saison nouvelle voyait éclore un bassin, un labyrinthe, un kiosque, une fontaine, un boulingrin, une serre, un canal, des bosquets. Le plus clair de ses revenus y passait.

«Il se pâmait d’aise à la vue de son verger tout rempli des poiriers que tu sais.

«–Ce sera pour toi,» me disait-il.

«A te dire les choses comme elles sont, je n’étais pas malheureux de savoir qu’un jour il me serait permis de cultiver à l’ombre d’un toit confortable cette muse de l’histoire à laquelle j’ai consacré tant de veilles. C’était un port dont l’abri se dessinait confusément à l’horizon.

«Empêché par un surcroît de travail, je n’avais pas vu mon cousin depuis six semaines. Je me proposais donc de lui rendre visite, étant libre de mon temps, après la glorieuse réforme exécutée par la commission du budget, lorsqu’un notaire de Lagny m’apprit que mon parent venait subitement de passer de vie à trépas. Je pensais au regret qu’il avait dû éprouver de ne pouvoir emporter sa chère maison de campagne avec lui, et cela m’attendrit. Le notaire m’apprenait en outre que je devais assister à l’ouverture d’un testament dont la teneur m’intéressait.

«J’arrivai donc à Lagny.

«Eh bien1mon cher Octave, M. d’Elvize[61] a tout laissé à des collatéraux qu’il ne voyait pas deux fois l’an, et cela parce qu’ils étaient assez riches pour entretenir sa terre sur le pied où il l’a laissée. Moi, j’étais trop pauvre1Ils ont l’héritage, la terre avec les rentes, à la charge par eux d’en appliquer les produits pendant cinq ans à l’exécution d’une pièce d’eau, d’un moulin et d’une vacherie suisse dont il a laissé les plans. Cependant il ne m’a pas oublié. J’ai une épingle de cravate, un camée, un Jupiter Ammon sur agathe[39]. Cela vaut bien quinze louis. Le pauvre homme[18q]!. J’ai emporté le Jupiter en souvenir des poires!

«Mais pourquoi diable aussi n’ai-je pas eu l’esprit de faire fortune! La maison dont je n’aurais eu nul besoin me serait venue.

» Attends, ce n’est point fini! J’avais un ami, un Breton grand chasseur qui cent fois m’avait engagé à le rejoindre dans le Morbihan pour y passer une saison. La bonne aubaine pour un bureaucrate destitué! Cinq ou six mois de loisirs à la campagne, en face de la mer et sous l’ombre des forêts druidiques. L’amitié et l’économie, tout m’invitait à partir. J’écris donc et attends la réponse avec la sérénité d’un sage. Elle arrive enfin. Mon Breton venait de s’embarquer! Il allait chasser le zèbre et la girafe aux environs du Cap.

«Dis-moi, le proverbe chinois se trompe-t-il beaucoup?

«Ainsi, l’un et l’autre, nous sommes sur le pavé, mon cher Octave, et nos seigneuries marchent de pair. Il y a même entre nous cette dernière ressemblance que l’amour se mêle de nos affaires plus peut-être qu’il n’est de saison. Tes confidences n’avaient pas été jusqu’au point que tu crois, au sujet de Mlle de Stainville; je t’avais deviné plus que tu ne t’étais ouvert. Je n’irai point te faire de remontrances. Brûle tes vaisseaux et ne regarde pas en arrière. La foi remue des montagnes; pourquoi n’emporterait-elle pas le cœur d’une jeune fille[11q]? Et puis, il est si doux d’aimer, même sans espoir! Que serait la jeunesse, sans cette folie? Elle serait semblable à un matin sans lumière. Mon plus riche trésor est ce que je n’ai pas.

« Nous voilà donc tous deux au seuil d’un horizon plein de ténèbres, toi pareil à ces officiers de lortune des temps passés qui n’avaient pour légitime que la cape et l’épée, moi semblable à ces étudiants de la vieille Allemagne qui s’en allaient, la bourse vide et l’estomac creux, cherchant la science à travers le monde. Est-ce un palais, est-ce une masure que voile l’obscurité de cet horizon mystérieux? Tels que deux Arabes qui cherchent l’oasis promise à leur espérance, nous avons devant nous le désert. Nous faisons halte pendant une heure, mais demain il nous faudra serrer autour de nos reins la ceinture du voyageur et enfoncer nos pieds dans le sable. Haut le front alors! On ne périt pas quand on a la bonne volonté de réussir.

I «Et remarque bien que tu n’es pas seul, heureux homme, à qui tout manque à la fois. Pour donner des ailes à tes pieds, tu as cet amour insensé qui a fait trembler tout ton être à la vue de Mlle de Stainville, et l’affection sans bornes que tu portes à Lucienne. Quelle force dans ces deux tendresses!

«Elle n’et pas seule non plus, Mlle d’Espars; elle a oi, elle a moi. N’espère pas que mon amitié t’abandonne a part entière de responsabilité. Sa mère m’a tenu sur es genoux, près de toi, et l’on verra qu’un savant, si ou qu’il soit, peut être bon à quelque chose.

«A présent, mon cher Octave, gorge-toi d’air, de lumière, de liberté1Aime de tout ton cœur, espère de toute ton âme. Quelque chose te portera bonheur auprès de Mme de Fréneuse; il y a des femmes dont l’atmosphère en est tout imprégnée[9q]. Et quand l’heure sera venue de nous jeter tête baissée dans le monde pour y faire notre trouée, nous serons deux pour crier d’une même voix: En avant!. en avant!.

« VICTOR DE MARSAC.»

III

Table des matières

D’autres lettres suivirent ces deux premières lettres; entre toutes nous en choisirons une qui jettera un jour nouveau sur la situation d’Octave d’Espars. Elle portait le timbre de Noizai et était datée du5juillet.

«Que n’es-tu là, mon ami, je te sauterais au cou, je t’embrasserais! Je suis fou! Se peut-il que tant de bonheur gonfle le cœur d’un homme et qu’il n’éclate pas! Un mot te fera tout comprendre: elle m’aime!

» C’est elle qui me l’a dit, elle, Marguerite! J’ai cru que le ciel s’ouvrait, j’ai voulu parler, et des larmes sont parties de mes yeux. J’ai bégayé, j’ai pleuré, j’étais comme un enfant, et la nuit tout entière je l’ai passée à murmurer son nom.

«Je veux tout te dire; mais par où commencer? il y a dans mon cœur une tempête, et puis qu’ajouterai-je après ce mot: Elle m’aime! Ah! tu avais raison! le bonheur était ici. C’est l’autre jour, dans le parc, pendant une promenade[12q]; ses yeux étaient comme deux étoiles, son bras s’appuyait sur le mien, sa bouche s’ouvrait comme une fleur. Qu’a-t-elle donc? me disais-je. Elle avait qu’elle voulait me rendre heureux.

«Tu te rappelles que c’est en Angleterre que je l’ai connue, dans l’île de Wight[43], pendant une saison de bains. Elle était chez un membre de l’amirauté qui tient à sa famille et dont j’avais fait la connaissance aux Antilles. Marguerite vivant en Angleterre, chez un Anglais, vivait en Anglaise. Elle semblait m’étudier pendant les longues excursions que nous faisions à cheval. Un jour elle me tendit la main.

«–J’avais des préventions contre vous, je vous en demande pardon,» me dit-elle.

«Je rougis.

a–Il n’est pas besoin, je crois, de vous demander d’où pouvaient venir de telles préventions? lui dis-je à mon tour.

«–En effet, répondit-elle, c’est inutile: qu’il vous suffise de savoir qu’elles sont effacées et qu’elles ne renaîtront plus»

«Quand je quittai l’île de Wight, Marguerite était mon amie dans la simple et sincère acception du mot. Elle signa son nom sur une feuille blanche de mon calepin, et en me serrant la main:

«–Ne m’oubliez pas plus que je ne vous oublierai,» me dit-elle d’une voix ferme.

«J’emportai son souvenir dans un coin de mon cœur et je ne passai pas un jour sans lire le nom qu’elle avait écrit sur une feuille de papier.

«C’est une folie, me disais-je, et quelque chose de doux et de fort s’emparait de mon être lentement.

«L’hiver suivant, je la revis deux ou trois fois chez Mme de Fréneuse. Un mot, un regard me disaient que son souvenir m’était resté fidèle. Elle a des sourires dans lesquels son âme apparaît[13q]. Tu sais comment je l’ai retrouvée ici. On vit à Noizai sur le pied d’une grande liberté. Il y a beaucoup de monde au château, plus de monde encore aux environs On se réunit fréquemment pour des promenades en forêt ou pour de petits bals improvisés. L’intimité naît vite dans de telles circonstances. Mme de Stainville, retenue à Londres par je ne sais quelle affaire, annonce à tout instant sa prochaine arrivée et n’arrive jamais. Je ne m’en plains pas.

«Parmi les personnes qui rendent des visites à Noizai, il faut mettre en première ligne une certaine Mme de Praille, qui ne porte ni la fleur de lis de la maison de Bourbon, ni les allérions des Montmorency dans ses armes, mais qui garde auprès d’elle une personne que Lucienne connaît, je crois, et c’est un peu pour cela que je t’en parle. Mlle Élise Dunbar[44] a trois ou quatre années de plus que ma sœur. L’air de son visage commande le respect: la sympathie ne vient qu’après. Je n’ai jamais rencontré de femme d’un caractère plus vert. Elle est tout en acier. Quand de telles mains vous prennent, elles ne doivent guère vous abandonner. Ce sont des griffes ou des tenailles. La baronne de Praille[45], qui l’a mise à la tête de sa maison, en fait grand cas, mais entre elles on ne sent pas le souffle de l’amitié. La première fois qu’on m’a nommé devant Mlle Dunbar elle m’a quelque temps regardé. Et comme, à mon tour, mes yeux se portaient sur elle:

–Vous avez une sœur, monsieur, m’a-t-elle dit, une sœur qui était au couvent des dames de Saint-Joseph[28] de la rue Saint-Dominique?

«–Oui, mademoiselle; Mlle Lucienne d’Espart.»

«Et comme elle se taisait.

«–Est-ce tout? ai-je repris.

« -C’est tout.»

«A quelque temps de là, un matin, je m’aperçois que le calepin, au milieu duquel le nom de Marguerite se trouve écrit a disparu de ma poche. Je perds la tête et me mets à courir. En un tour de main ma chambre est bouleversée. Rien. Je visite le salon où la veille on s’est tenu, j’interroge les domestiques; ils n’ont rien vu. Je me rappelle subitement que je me suis assis dans le parc, sur un banc, et que je me suis servi de ce calepin pour y inscrire une note. Je m’élance; peut-être est-il encore sur ce banc, à la même place. Je n’avais pas fait dix pas dans les jardins, que j’aperçois un groupe de désœuvrés réunis autour du banc. L’un d’eux tenait à la main l’objet dont la perte causait toutes mes inquiétudes. On l’examinait curieusement; déjà quelqu’un l’ouvrait. Mlle Dunbar me voit et, avec cette promptitude de coup d’œil qui distingue les femmes, elle devine à l’air de mon visage, que le maître du portefeuille est devant-elle et qu’il attache une grande importance à ce qu’il ne soit pas visité. Elle s’en empare vivement.

«–Donnez, dit-elle, il est à M. d’Espars qui me l’a prêté hier pour en faire faire un tout semblable.»

«On s’éloigne. Elle marche tranquillement vers moi et me tendant le calepin:

«–Je l’ai pris tout ouvert, me dit-elle, de tels objets ne devraient jamais être perdus[14q].»

«Je me suis senti rougir. Mais pourquoi n’ai-je au fond du cœur aucun trouble? Une certitude secrète me dit que mon secret est tombé dans une âme honnête.

«Cette journée si mal commencée devait avoir une suite meilleure. Je me trouvais peu d’instants après au bas d’une terrasse qui règne le long de l’aile principale du château; quelques personnes y étaient réunies. J’entendais le chuchotement de leurs voix sans les apercevoir; caché moi-même à tous les yeux, j’allais ouvrir mon portefeuille heureusement découvert lorsque mon nom frappe mes oreilles. J’écoute à l’abri d’un massif, mû par un sentiment indéfinissable qui ne me permettait ni de me montrer ni de m’éloigner. Il me semblait qu’au milieu de toutes ces voix j’avais reconnu celle de Mlle de Slainville.

«–Pourquoi donc l’attaquez-vous avec tant de vivacité? disait-elle.

«–Peut-être parce que vous le défendez avec trop d’ardeur,» répondit-on.

«C’était un personnage assez singulier qui parlait, un certain M. de Courgivaux[60], qui a de l’esprit, quelque fortune et de fort jolis chevaux. On le dit fort galant homme et dévoué à l’occasion aux gens qu’il aime. Il est tout à fait du monde et ne m’a jamais témoigné qu’une sympathie médiocre.

«–C’est un prétexte peut-être, mais ce n’est pas une raison, répliqua Mlle.de Stainville.

«–Eh bien! puisqu’il faut tout dire, continua M. de Courgivaux, j’ai un frère qui est officier de marine aussi.

«–Ah! voilà que la vérité commence à montrer le bout de l’oreille! Ce frère n’est-il pas lieutenant de vaisseau comme M. d’Espars?

«–Précisément, mademoiselle, et, ayant le même grade, il a les mêmes droits.

«–Je ne savais pas qu’il eût fait la campagne de Chine[58].

«–S’il ne l’a pas faite, c’est qu’on ne l’y a pas envoyé.

«–Avouez tout au moins qu’en naviguant sur le boulevard et dans les avenues du bois de Boulogne[59] il n’a couru que des dangers douteux?

«–Les dangers ne font rien à l’affaire. M. Melchior de Courgivaux a été promu à l’ancienneté; M. d’Espars a été nommé au choix; c’est de la faveur, de l’injustice.

«–Pourquoi ne pas dire du népotisme?.

«–Presque.

«–Sans doute! il n’a pas un parent dans le ministère.

«–Ce qui n’empêche pas qu’il n’ait obtenu la croix.

«–Je croyais que, dans cette même expédition, M. d’Espars avait fait une action d’éclat pour laquelle il a été porté à l’ordre du jour de la flotte et de l’armée?

«–C’est vrai. Mais si mon frère n’a pas montré le même héroïsme, ce n’est pas sa faute. Il était à l’Opéra ce jour-là.»

«On partit d’un éclat de rire autour de M. de Courgivaux.

«–Riez tant qu’il vous plaira, reprit-il d’un air gai[15q]; on doit une réparation à mon pauvre Melchior pour ne pas lui avoir fourni l’occasion de se distinguer, comme tant d’autres l’ont eue.

«–Et cette réparation, ce doit être à votre avis, la récompense qu’on a promise à M. d’Espars?

«–Et pourquoi non?.... chacun pour soi et le diable pour tous!

«–Vous m’avez tout l’air, mon cher monsieur de Courgivaux, de venir en aide à ce personnage, l’occasion aidant?

«–Je n’en disconviens pas Il y a toute une tribu de Courgivaux que j’ai mise en campagne. Nous avons accablé le ministre de lettres et de réclamations. J’ai deux cousines et une jeune tante qui l’ont harcelé au bal. Sa femme est pour nous. Melchior valse si bien!. Les envieux l’accusent de ne pas quitter Paris et de mieux connaître les Champs-Élysées que l’Atlantique Le pauvre garçon a eu une bronchite l’an dernier. On l’a condamné à passer l’hiver dans les salons.

«–Votre frère est charmant. Il a toutes les qualités: malheureusement il me rappelle la fameuse jument de Roland, qui en avait beaucoup aussi, mais qui joignait àcet ensemble de perfections le seul petit défaut d’être morte.

«–Ma foi, mademoiselle, mort ou non, il fera voir peut-être qu’il est vivant et bien vivant.

«–Et surtout qu’il a une parenté plus nombreuse que celle du roi Priam.

«–Oh! de grâce! ne disons pas de mal de la famille! que serais-je sans un oncle qui m’a laissé deux terres et un hôtel?. M. d’Espars n’a qu’à se bien tenir. Pourquoi n’a-t-il personne autour de lui et derrière lui? J’ai lâché la dynastie des Courgivaux comme un escadron de cavalerie, et je parie dix contre un qu’elle enfoncera les portes du Moniteur[25].

«–Et cela prouvera une fois de plus la vérité de la parole évangélique: les premiers seront les derniers.»

«On se tut. Mon cœur battait à coups pressés. Être défendu par la personne qu’on aime! Cette volupté m’était inconnue; elle me pénétra tout entier. Quelque chose parlait donc en elle pour moi?