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Quel est le lien entre sport et bande dessinée japonaise ?
Aujourd’hui comme hier, le sport fascine. Mais les historiens nous expliquent que la puissance du sport ne se limite pas aux recettes, aux contrats et aux audiences. Le sportif a pu être au XXe siècle un outil politique, mais aussi le grand héros des spectateurs qui suivaient ses performances à la télévision. Inévitablement, des artistes se sont glissés parmi les curieux ou les pratiquants. Le Japon n’échappe pas à la règle et, au travers des échanges historiques tardifs, de l’occupation d’après-guerre et de la course économique de la seconde moitié du XXe siècle, le sport deviendra même un cas d’école en ce qui concerne ses influences culturelles. Le manga de sport, comme beaucoup d’autres, naît après la guerre et il n’arrêtera pas d’évoluer avec son temps : manga et société japonaise allant de pair, l’un se développera au rythme de l’autre. Dans cette longue période de transformation, le manga s’impose en effet au pays du Soleil levant comme un médium particulièrement efficace, accessible et populaire. Ainsi, des premiers combats d’Ashita no Joe aux matches millimétrés d’Eyeshield 21, le manga de sport a toujours su trouver son public et il constitue le reflet de l’histoire politique et économique du Japon.
Une étude passionnante de la mise en spectacle du sport au Japon !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Passionné de jeux vidéo et d’histoires en tout genre, et ce, depuis son plus jeune âge,
Antony Teixeira, plus connu sous le pseudonyme de
Rufio, découvre très tôt la bande dessinée japonaise en dévorant les oeuvres disponibles à sa bibliothèque de quartier. Après avoir obtenu son Master en Linguistique et Didactique, il décide de poursuivre ses projets sur Internet. Dans son émission KOMA disponible sur YouTube, il s’intéresse au manga à travers des problématiques techniques, mais aussi sociales, politiques et économiques. Le sport, ainsi que sa représentation visuelle et narrative, fait partie des sujets récurrents traités.
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2021
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EN 1976, LE FILMROCKY, DE JOHN G. AVILDSEN, totalise 225 millions de dollars au box-office, pour seulement 1 million de dollars de budget enregistré. En 2018, la Coupe du Monde de la FIFA voit son audience cumulée grimper à plus de 3 milliards de spectateurs à travers le monde. En 2019, les trente secondes de publicité diffusées lors du Super Bowl sont facturées à plus de 5 millions de dollars, afin qu’elles aient l’opportunité d’atteindre quelque 100 millions de spectateurs, uniquement aux États-Unis. Aujourd’hui comme hier, le sport fascine et cette démesure des chiffres nous le prouve.
Mais les historiens nous expliquent aussi que la puissance du sport ne se limite pas aux recettes, aux contrats et aux audiences. Durant la guerre froide, par exemple, les représentations sportives étaient assez importantes pour devenir un réel instrument de propagande entre les deux superpuissances. D’un côté comme de l’autre, le sportif était à la fois un outil politique, mais aussi le grand héros des spectateurs, qui suivaient ses performances à la télévision.
Et dans ce siècle nourri par la médiatisation du sport, il était évident que des artistes se soient glissés parmi les curieux ou les pratiquants. Au travers du dessin, du cinéma, de la littérature et d’autres arts, ils expriment leur fascination pour la compétition, l’effort physique et le dépassement de soi. Car le sport est un thème malléable, il peut être approché et traité de mille façons. Au cinéma, le sport peut être une façon logique de décrire des matches intenses ou historiques, mais il peut aussi être un prétexte pour explorer la psyché d’un homme, comme dans Raging Bull de Martin Scorsese (1980), ou pour décrire la complexité d’une industrie en pleine évolution, par exemple dans Le Stratège de Bennett Miller (2011). Entre toutes ces influences politiques et artistiques, le monde entier s’échange (ou s’impose) de nouvelles pratiques sportives, mais aussi de nouvelles esthétiques. Le Japon n’échappe pas à la règle et, au travers des échanges historiques tardifs, de l’occupation d’après-guerre et de la course économique de la seconde moitié du XXe siècle, il deviendra même un cas d’école en ce qui concerne les influences culturelles.
Dans cette longue période de transformation, le manga s’impose dans le pays comme un médium particulièrement efficace. Accessibles et populaires, les influences sont portées par les auteurs, dans des thèmes de plus en plus variés. Le manga de sport, comme beaucoup d’autres, naît après la guerre et il n’arrêtera pas d’évoluer avec son temps : manga et société japonaise allant de pair, l’un se développera au rythme de l’autre. Les œuvres sportives naissent en même temps que les premières fédérations japonaises, ou les premières grandes victoires à l’international. Baseball, boxe, tennis, basket-ball, football, tennis de table ou encore badminton… le thème devient un terrain de jeu pour les mangaka, et un marché lucratif pour les maisons d’édition. Ainsi, des premiers combats d’Ashita no Joe aux matches millimétrés d’Eyeshield 21, les œuvres sportives s’inspirent à la fois d’une esthétique mondiale, tout en répondant aux codes d’une industrie locale très particulière.
Pour comprendre le manga de sport, il semble alors important de déterminer d’où il vient tout autant que les raisons de son succès. Sans oublier de nous intéresser aux adaptations, nous traiterons avant tout du manga papier ; le médium étant en lien direct avec l’évolution culturelle du Japon, mais aussi et le plus souvent l’œuvre d’origine d’un auteur, qui s’inspire, comme tout artiste, de son environnement et de sa culture. Mais il n’est pas exagéré de penser que le thème du sport est au manga ce que le fantastique est au cinéma : un genre à la fois particulier, fondateur, mais surtout très riche. Établir une liste exhaustive des mangas de sport serait délicat, et n’aurait en fait que peu d’intérêt. Au travers de différentes œuvres phares ou caractéristiques, nous tenterons plutôt de mettre le doigt sur ce qui les rend particulièrement captivantes. Alors, en nous basant sur des exemples variés, nous essaierons de saisir toute la profondeur de ce genre, qui fascine les lecteurs depuis plus de soixante ans.
L’auteur :
Passionné de jeux vidéo et d’histoires en tout genre, et ce, depuis son plus jeune âge, Antony Teixeira, plus connu sous le pseudonyme de Rufio, découvre très tôt la bande dessinée japonaise en dévorant les œuvres disponibles à sa bibliothèque de quartier. Après avoir obtenu son Master en Linguistique et Didactique, il décide de poursuivre ses projets sur Internet. Dans son émission KOMA disponible sur YouTube, il s’intéresse au manga à travers des problématiques techniques, mais aussi sociales, politiques et économiques. Le sport, ainsi que sa représentation visuelle et narrative, fait partie des sujets récurrents traités.
AVANT DE NOUS INTÉRESSER au talent de nombreux auteurs, qui nous décrivent et nous font vivre l’intensité du sport, et avant d’analyser les œuvres qui nous fascinent, il est essentiel de comprendre l’industrie du manga sportif. Car celle-ci est née dans un contexte historique bien particulier et a évolué en même temps qu’un Japon en pleine mutation. Et si, aujourd’hui, le manga de sport tient une place à part, c’est notamment parce que ce médium a fait ses premiers pas en même temps que la nouvelle culture sportive japonaise. Tous deux engendrés par les échanges avec l’Occident et façonnés par la place du pays dans le paysage politique mondial, sport et manga tissent des liens de plus en plus forts.
Au travers des œuvres et des adaptations, les lecteurs, les spectateurs et les joueurs se prendront de passion pour la compétition, sous toutes ses formes. Et très vite, le monde de l’édition comprendra la puissance des histoires dessinées dans leurs magazines.
Le sport tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a pas toujours été celui qu’ont connu les Japonais. Comme beaucoup de facettes de leur culture, celle-ci a grandement été influencée, voire transformée, par l’ouverture du pays au monde occidental à la fin du XIXe siècle. Les sports, leur pratique, leur diffusion et la compétition subiront l’influence d’Américains et d’Européens en soif d’échanges commerciaux avec l’archipel japonais.
Avant cette rencontre avec l’Occident, la pratique du sport se résume surtout à celle des arts martiaux. Certains événements comme les matches de sumo répondent plus du rite religieux et traditionnel que du véritable affrontement compétitif. Dans ces rencontres entre lutteurs, l’important n’était pas de savoir qui était le meilleur, mais simplement d’offrir un spectacle digne de ce nom. Les pratiques physiques de l’époque s’inspirent des champs de bataille : en plus des arts martiaux, les membres de l’élite japonaise organisent notamment des concours de tir à l’arc. Être un bon « sportif », c’était être un bon guerrier, comme nous le prouve aussi la tradition du chikaraishi, qui consistait simplement à soulever de lourdes pierres, aux abords des temples.
Mais en dehors des rites, des traditions et des simples épreuves de force, des manuscrits et illustrations nous montrent aussi que le Japon féodal a connu des sports que nous pourrions juger aujourd’hui plus « classiques ». On notera l’existence de certains sports en équipe, comme le dakyû, un cousin ancien et éloigné du polo, qui aurait fait le trajet depuis la Perse, en passant par la Chine, pour arriver jusqu’aux festivals des cours impériales japonaises. Le sport de ballon n’attendra pas non plus l’arrivée des Européens pour se frayer un chemin en terre japonaise. Le kemari, venu de Chine, demande aux joueurs de jongler au pied avec une balle en peau de cerf, sans jamais la laisser tomber. Point de compétition, ce sport est coopératif, et joué la plupart du temps en tenue traditionnelle shinto, bien loin de ce que les Japonais connaîtront plus tard avec le football.
Il reste à noter que la Hollande fut pendant très longtemps un des rares pays à se voir autoriser des comptoirs de commerce dans les ports du Japon. Des rencontres « sportives » ont ainsi eu lieu entre Japonais et Néerlandais au XVIIIe siècle, comme des duels d’exhibition à l’épée, organisés en petit comité. Mais ces rares exemples sont encore loin des sports que découvrira le Japon à plus grande échelle, un siècle plus tard.
Avant de traiter de l’influence occidentale des premières heures, sur la pratique sportive japonaise, mais aussi sur la naissance du manga tel qu’on le connaît aujourd’hui, il est important de rapidement résumer le contexte historique.
Au crépuscule de l’époque Edo, dans la première moitié du XIXe siècle, le Japon traverse une crise politique. L’isolationnisme pose problème et le pays n’est plus en mesure de survivre à une économie mondiale de plus en plus importante et oppressante. Dans les hautes strates de la société japonaise, l’élite se déchire en se demandant si le Japon doit, ou non, ouvrir ses portes. En 1853, le commodore Perry débarque avec une flotte militaire américaine pour forcer la main au shogun. Les États-Unis (mais aussi les pays européens et la Russie) veulent à tout prix ouvrir l’Archipel au commerce. Après des accords internationaux et une guerre civile naîtra l’ère Meiji en 1868, période qui représente l’ouverture du Japon à la culture politique, militaire et culturelle occidentale.
Lors des premières années au contact des Américains, les exemples de transmission de pratiques sportives sont relativement rares. Malgré tout, certains marins et militaires américains se donnent en spectacle en organisant des combats aux poings dans les ports. Parmi les spectateurs, des Japonais curieux qui y découvrent une brutalité qui s’éloigne des rencontres rituelles de sumo, ou de la pratique moins sauvage de leur ju-jitsu. En réponse à ces démonstrations, des affrontements entre rikishi sont organisés, et intriguent à leur tour les Occidentaux.
C’est après l’officialisation de la nouvelle ère Meiji que la culture occidentale sera introduite en masse au Japon. Les systèmes politiques et les arts vont évidemment s’en trouver transformés, mais ce sera aussi le cas de la culture sportive. Cette évolution va avant tout se traduire par l’implantation de nouveaux sports : football, rugby, athlétisme, patinage ou baseball… Américains et Européens en profitent pour faire découvrir aux Japonais de toutes nouvelles formes de compétitions, très réglementées et très codifiées.
Le meilleur moyen de transmettre ces pratiques est de faire du sport une activité scolaire importante. Dans le but de bousculer le système éducatif en même temps que le système politique, les nouveaux sports prennent une place plus importante encore que le ju-jitsu ou le kendo dans les écoles. Ces derniers sont même parfois remplacés par les nouvelles disciplines en équipe, car jugés trop dangereux pour les étudiants. En 1873, le football est introduit pour la première fois dans une école d’ingénieurs. Un an plus tard, c’est l’athlétisme qui se pratiquera à l’académie navale de Tokyo. Les étudiants découvrent de plus en plus de sports différents, souvent soutenus par les Occidentaux qui vantent leurs bienfaits pour l’éducation et le dépassement de soi. Très vite, des rencontres entre écoles s’organisent, attisant la curiosité et l’intérêt des spectateurs, qui peuvent facilement aller y assister, bien avant l’arrivée de la télévision. Dans des cas plus rares, certaines rencontres sont faites entre Japonais et étrangers, ce sera notamment le cas en 1898, lors d’une compétition de natation, dans la baie de Yokohama.
Tout en adoptant de nouvelles tactiques et de nouveaux équipements militaires, le gouvernement japonais s’essaie aussi à moderniser son armée. Les soldats sont entraînés à de nouvelles formes d’escrime, au tir au fusil, à l’équitation classique militaire et même au ski, sous l’œil attentif des Américains ou des Européens qui s’occupent parfois des nouvelles troupes.
Avant même de penser les nouveaux sports comme une occupation ludique, le gouvernement japonais s’en empare donc pour commencer à former à la fois sa jeunesse et son armée. À cette époque déjà, le sport soutient les idéologies (certes nouvelles) d’un Japon à l’école de l’Occident, mais durant ces premiers échanges, les nouveaux sports restent dans la sphère de l’élite japonaise et les paysans, encore nombreux et qui n’ont pas accès à l’éducation, ignorent encore tout des nouvelles pratiques.
L’introduction des nouveaux sports au Japon a été assez rapide et efficace, mais ne s’est pas uniquement faite par simple implantation. Certains sports sont même nés de la rencontre entre les arts martiaux traditionnels et la volonté de s’adapter à cette nouvelle vision du sport. En 1882, Jigorô Kanô enseigne officiellement pour la première fois le judo. En créant cet art martial, sa volonté était de repenser le ju-jitsu pour l’adapter aux formes de compétition à l’occidentale, tout en respectant l’idée que le vainqueur soit avant tout le plus expérimenté, et non pas le plus grand ou le plus musclé. Du judo naît aussi une nouvelle forme d’apprentissage pour les pratiquants d’art martiaux japonais. L’explication verbale devient centrale et les apprenants ne se contentent plus de devoir seulement observer leur maître et reproduire ses mouvements. Les femmes sont parfois invitées à participer et la notation des grades se fait en dix dan, afin de motiver les pratiquants à s’améliorer petit à petit, étape par étape. Au travers du judo, l’art martial traditionnel évolue avec son temps et adopte, lui aussi, cette nouvelle façon de penser la compétition et l’apprentissage.
Après une ouverture forcée du pays, ces premiers échanges vont conduire le Japon à adopter de plus en plus les arts et les coutumes de l’Occident. Dans les années 1920, le cinéma d’Hollywood est déjà présent et connaît un certain succès populaire. Les spectateurs japonais découvrent les films de l’acteur et boxeur Jack Dempsey, qui le mettent en scène dans des combats intenses. Les nouveaux sports, qui étaient jusqu’ici surtout réservés aux étudiants et aux soldats, obtiennent leur première fédération nationale, comme celle du volley-ball en 1927, ou du basket-ball en 1930. Mais c’est le baseball qui gagne le cœur des Japonais. Les matches entre universités connaissent toujours un grand succès et les joueurs continueront à faire rêver les fans dans les plus grands stades, près de cent ans plus tard.
Le Japon organise ses propres rencontres et ses propres compétitions, sans n’avoir plus besoin d’instructeurs anglais, français ou américains. C’est en participant aux Jeux olympiques, après la Première Guerre mondiale, que le pays s’essaie à la compétition internationale de grande envergure. Déjà en 1920, à Anvers, les Japonais font de bons résultats au tennis : Ichiya Kumagae remporte la médaille d’argent en simple messieurs, mais aussi en double avec Seiichiro Kashio. Pas d’or cette année-là, mais avec une petite délégation et ces deux médailles, le Japon est motivé et continue à entraîner ses athlètes. En 1928, le pays goûte à la victoire internationale, avec cette fois-ci deux médailles d’or, gagnées par Mikio Oda en triple saut et Yoshiyuki Tsuruta au 200 mètres brasse. Malgré tout, c’est en 1932 que la délégation japonaise impressionne le monde entier : dix-huit médailles remportées, dont sept en or, le pays se place cinquième sur les trente-sept participants. Vainqueurs en triple saut et en saut d’obstacles à cheval, c’est surtout en natation qu’ils vont démontrer leur talent. Quatre médailles d’or et trois records olympiques obtenus, le monde entier salue la performance du pays, mais surtout de trois jeunes nageurs : Yasuji Miyazaki, dix-sept ans, Masaji Kiyokawa, dix-neuf ans, et Kusuo Kitamura, seulement quatorze ans.
En plus de faire découvrir au Japon de nouveaux sports comme la lutte ou le canoë, les Jeux olympiques permettent au pays, déjà à cette période, de se retrouver au sommet de la compétition mondiale.
Et le manga dans tout cela ? Tout comme les nouvelles pratiques et la nouvelle culture du sport, le médium va lui aussi naître de ces échanges avec le monde extérieur. Les premiers pas de la bande dessinée japonaise sont bien sûr complexes, et de nombreux ouvrages traitent de ses origines, mais osons tout de même en faire un résumé sur cette même période, afin de bien comprendre le lien que le manga peut avoir, historiquement, avec le sport japonais.
Avec l’arrivée des Occidentaux à la fin du XIXe siècle, le Japon découvre de nouvelles techniques d’impression, qui permettent de faire de la presse un véritable médium de masse. Un des premiers journaux diffusés dans le pays est créé par un Anglais en 1862 : le Japan Punch. Au travers de dessins satiriques, les lecteurs japonais découvrent un tout nouveau moyen de diffuser des illustrations à un grand nombre de personnes. Le Japon ne tarde cependant pas à imprimer ses propres journaux : le Nihon Boeki shinbun ou le Tokyo Nichinichi shinbun en sont des exemples particulièrement célèbres. En s’inspirant encore une fois des Occidentaux, certains journaux commencent à y publier de courtes bandes dessinées. Peu de temps après, Yukichi Fukuzawa, un écrivain, homme d’affaires et théoricien politique, comprend la puissance des illustrations et des « comics », ainsi que l’impact qu’ils peuvent avoir sur la société japonaise. Dans son quotidien de 1882, Jiji Shinpo, il démocratise le nouveau terme de « manga », un mot japonais pour un nouvel art japonais. Une façon de se détacher de la culture occidentale, tout en acceptant son influence.
C’est à partir de cette époque que le métier de « mangaka » voit le jour. Les dessinateurs japonais comme Yasuji Kitazawa (dont le nom de plume est Rakuten Kitazawa) ou Ippei Okamoto sont toujours très inspirés par la bande dessinée américaine et les grandes épopées en plusieurs centaines ou milliers de pages sont encore loin. On privilégie les formats courts, humoristiques ou parodiques, qui ne sont pas encore assez adaptés au thème ambitieux du sport.
Pratiques sportives et manga évoluent parallèlement, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 1920. Et dans les années 1930, des magazines spécialisés sont déjà installés et ciblent clairement la jeunesse japonaise. Le Shônen Club et le Shôjo Club de la maison d’édition Kôdansha se vendent respectivement aux jeunes garçons et aux jeunes filles, et les mangaka sont constamment en recherche de nouveaux thèmes pour des histoires de plus en plus variées. Mais cette fois encore, le sport ne fait pas partie des sujets les plus plébiscités par les artistes ou les lecteurs. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, deux explosions nucléaires et l’occupation américaine que le Japon connaîtra un bouleversement politique et artistique, qui fera rapidement évoluer le manga et ses liens avec la culture sportive.
Les 6 et 9 août 1945, Hiroshima et Nagasaki brûlent sous la lumière des bombardements atomiques. Il y aura, à terme, 250 000 victimes. Le Japon capitule le 2 septembre 1945.
Lors de la signature des actes de capitulation, les Japonais sont contraints d’accepter l’occupation américaine. Douglas MacArthur devient alors gouverneur militaire et 450 000 soldats américains seront présents au Japon de 1945 à 1952. Ainsi, les États-Unis assureront la direction du pays pendant toute cette période.
Les débuts de cette occupation sont marqués par les réformes des occupants. En effet, une nouvelle constitution est mise en place, sur le modèle américain, et l’armée japonaise entière est démobilisée. La liberté de la presse dans le pays est décrétée, mais celle-ci reste très surveillée par les États-Unis ; notamment en ce qui concerne le devenir des hibakusha, les personnes qui ont survécu aux bombardements atomiques, accusant de graves séquelles. Les enquêtes, questions ou relais d’informations les concernant sont purement et simplement censurés. On refuse au Japon de regarder en arrière. Quant à la réforme scolaire, elle va jouer un rôle important pour le manga et le thème du sport ; là encore, le modèle américain est adopté : les élèves connaîtront six années d’école primaire, trois années de collège et trois années de lycée. Cette organisation des grades est toujours employée aujourd’hui et nous verrons qu’elle aura son importance dans le rôle du sport à l’école, mais aussi dans la structure scénaristique de la majorité des mangas qui traitent de ce sujet. Toutefois, cette nouvelle façon d’articuler le cursus éducatif donnera aussi aux éditeurs de magazines l’idée de s’en inspirer pour définir un ciblage éditorial précis en fonction de l’âge de leurs lecteurs.
La pratique sportive japonaise va, elle aussi, être affectée par les réformes. De 1945 à 1952, on interdit aux Japonais d’enseigner les arts martiaux traditionnels à l’école. Les clubs de judo, de karaté ou de ju-jitsu sont prohibés, ainsi que le kendo, et même l’archerie. Les occupants préfèrent bien évidemment voir les élèves et les étudiants pratiquer le baseball ou le basket-ball, des sports qui se jouent la plupart du temps en équipe et qui sont censés souligner les valeurs de la démocratie américaine, tout en les éloignant des traditions guerrières du siècle dernier.
Même si le Japon subit l’occupation, cette période marque aussi la fin de la guerre et la remise en marche de diverses industries, dont celle du manga. De nouvelles revues spécialisées sont publiées : Mangajin, Shinso, Kumanbachi, Van… ainsi que de nouvelles séries à succès comme Batto-kun de Kazuo Inoue, en 1947. Dans ce manga, le héros est un jeune élève passionné de baseball. Le lecteur suit son parcours sportif, mais aussi personnel, dans des scènes de la vie quotidienne qui mettent également l’accent sur les relations qu’il peut avoir avec son entourage. Batto-kun constitue l’une des premières œuvres qui tentent de représenter le plus fidèlement possible la vie des jeunes enfants, tant dans le scénario que dans le dessin. Visuellement, Kazuo Inoue essaie de présenter ses personnages de manière réaliste, contrairement à des œuvres comme La Nouvelle Île au trésor d’Osamu Tezuka (sorti quelques mois avant), qui s’inspire encore beaucoup du style Disney. En assumant le rôle de pionnier des mangas de sport, Batto-kun instaure déjà certains codes : tout en parlant d’un sport américain, l’œuvre traite de la volonté, de la compétition, ainsi que de l’amitié et du pacifisme, tout en gardant un cadre réaliste.
Pendant sept ans, le nouveau gouverneur militaire motive les Japonais à l’exercice du sport occidental. Trois semaines seulement après la signature de la capitulation, la première rencontre de rugby est organisée, alors qu’une grande partie du pays est encore, littéralement, en ruines. Il ne faudra pas longtemps avant que les associations nationales de baseball et de basket-ball soient de nouveau sur pied, et il ne faudra pas non plus beaucoup d’efforts aux Américains pour faire jouer le Japon. En effet, le pays a soif de sport.
Durant cette période, certains comprennent aussi que le sport peut être lucratif : les premiers magazines et revues sur le sujet paraissent et la radio fera également office de relais pour les passionnés. En 1951, elle diffusera un match de baseball pour la première fois : les Hawaii Red Sox contre l’Université Waseda. Dès cette époque, le lien entre le sport et les médias traditionnels semble déjà se nouer.
Tout ce contexte politique et économique forme déjà un terreau fertile pour un tout nouvel esprit sportif. De plus, l’occupation va aussi grandement faciliter la diffusion de la culture américaine, notamment au travers du cinéma. Dans la première moitié du XXe siècle, Hollywood est déjà l’industrie cinématographique la plus puissante au monde, mais après 1945, les États-Unis favorisent davantage la diffusion de films américains sur le territoire. Parmi les œuvres diffusées, des longs-métrages comme Freedom to Learn ou How Laws are Made1 chantent très clairement les louanges de la démocratie à l’américaine. Mais non contents de forcer la pratique des sports occidentaux, les occupants en profitent aussi pour diffuser des films sur le sujet : du simple documentaire comme Let’s Play Base-ball, au film de boxe à la réalisation léchée comme The Set-up de Robert Wise (1949) ou Day of the Fight de Stanley Kubrick (1951). Et même si les inégalités sociales sont encore très présentes, le cinéma est plus accessible que jamais et devient un parfait outil de diffusion de l’esthétique du sport à l’américaine.
Mais paradoxalement, l’impérialisme culturel de l’occupation va aussi renforcer l’art nippon plus traditionnel. Car bien que la production de films soit, elle aussi, sous contrôle américain durant cette période, certains réalisateurs japonais n’hésiteront pas à miser sur le retour à l’esthétique féodale, comme Akira Kurosawa en 1950, avec Rashômon. D’autres cinéastes, comme Yasujirô Ozu, décident de tourner le dos aux films occidentaux en assumant leur goût pour le raffinement et la contemplation à la japonaise, hérités des anciens peintres. En se détachant de l’influence américaine, ces artistes créent un réel contrepoids culturel, qui aura une grande influence sur la production de manga des années 1960. En effet, les plus jeunes Japonais, qui grandissent au milieu de ce carrefour des influences, deviendront les artistes qui dessineront les grandes œuvres sportives quelques années plus tard. On peut alors facilement penser que cette période aura un véritable impact sur les codes du manga de sport, à la fois marquée par la puissance du cinéma occidental et la volonté de respecter une certaine esthétique traditionnelle.
En 1952, l’occupation prend fin. Après cette date, le Japon va continuer à se passionner pour les rencontres sportives. Le catch (que les Japonais appellent « puroresu ») connaît un très grand succès. Cette fascination sera fortement favorisée par l’arrivée de la télévision dans certains foyers en 1953, et la retransmission des rencontres. Ainsi, les audiences du puroresu atteignent des sommets, car les Japonais ne se contentent pas de regarder les matches américains et possèdent déjà leur fédération et leurs propres vedettes. Par exemple, le catcheur Rikidôzan devient une véritable star, cumulant plus de 450 articles de presse à son sujet en dix ans. Mais, déjà dans les années 1950, la médiatisation permet le développement de toutes les disciplines, quelles qu’elles soient. Baseball, sumo, boxe, volley-ball, natation… les programmations et les résultats des rencontres se retrouvent ainsi dans les magazines pour enfants, où on n’oublie pas, à nouveau, de souligner l’importance de la pratique, de l’esprit de compétition, mais aussi de la persévérance et du pacifisme. Des valeurs, qui, encore une fois, se retrouvent dans le manga. En 1952, dans Igaguri-kun, Eiichi Fukui dessine les combats d’un jeune héros judoka au sang chaud, mais au travers du sport, le personnage apprend et grandit au rythme de ses victoires tout autant que de ses défaites. Si l’œuvre devient populaire auprès des jeunes garçons, au travers du thème du sport, les mangaka essaient également d’attirer les jeunes lectrices. En 1957, Makoto Takahashi dessine Sakura Namiki, un manga parlant de tennis de table et se déroulant dans un lycée de jeunes filles, où l’action est principalement axée sur les matches entre joueuses rivales et leurs amourettes pour de beaux jeunes hommes. Très tôt déjà, l’industrie du manga cible arbitrairement le public féminin d’une façon totalement différente, tant dans son style graphique qu’à travers ses intrigues.
Dans sa puissance évocatrice, et sa capacité à atteindre de plus en plus de lecteurs, l’industrie du manga de sport est bel et bien en marche.
Depuis les échanges avec l’Occident à la fin du XIXe siècle, jusqu’au contexte politique de l’après-guerre, on se rend compte de l’importance de l’influence culturelle dans le développement du sport au Japon, qu’elle soit motivée par le commerce ou l’impérialisme. Il est évident que les États-Unis ont joué le rôle le plus important dans cette transformation des pratiques et des mentalités, mais malgré l’adoption de l’« american way of life », certains artistes gardent la volonté de respecter une véritable esthétique traditionnelle. Et au cœur de l’industrie du manga, la thématique du sport représentera parfaitement ce grand croisement des cultures.
Les premières heures du manga de sport nous donnent un aperçu de son importance au sein de l’industrie et semblent déjà effleurer l’idée que ces œuvres peuvent représenter la société japonaise, allant même, peut-être, jusqu’à jouer un rôle dans son évolution.
Mais afin de comprendre parfaitement la place du manga de sport dans cette société, encore faut-il nous tourner vers les premiers intéressés : les pratiquants, qu’ils soient élèves amateurs ou professionnels passionnés, poussés par le système éducatif ou assoiffés de médailles.
Comme nous avons pu le voir pendant la période des premiers échanges avec l’Occident, et durant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les différents médias japonais se sont très rapidement intéressés aux sports modernes. Très tôt, les premiers journaux ont relayé les annonces des divers matches et rencontres entre les universités, ainsi que leurs résultats, et ce, avant même le début du XXe siècle. Pourtant, nous avons vu qu’il fallait malgré tout attendre la fin de la guerre, en 1946, pour que le premier magazine spécialisé dans le sport, le Nikkan Sports, paraisse. Très vite, d’autres maisons d’édition lui ont emboîté le pas et de nombreuses revues éclosirent : le Sports Nippon sort en 1949, le Sports Hôchi la même année, ou encore le Sankei Sports en 1955, pour les plus connus. Tous ces magazines étaient publiés à l’échelle nationale et c’est aussi à cette époque que les premières retransmissions radio d’événements sportifs ont pu atteindre un grand nombre d’auditeurs. Ainsi, qu’il soit question du nombre de magazines vendus ou d’audience, il est clair que les médias spécialisés connaissaient un grand succès, dû à une demande très forte des Japonais qui, bien qu’ayant subi les horreurs de la guerre, ont une réelle soif de sport, que l’occupation américaine a méthodiquement encouragée, comme nous l’avons vu précédemment.
La reconstruction économique est efficace. Dans les années 1960, le Japon se trouve être la première société de consommation asiatique. Plus besoin de l’influence des occupants, le mode de vie à l’américaine est parfaitement adopté. En 1964, presque tous les foyers sont équipés d’une télévision, et ce, pour une raison bien simple : la même année ont lieu les Jeux olympiques de Tokyo et il ne faut pour rien au monde les rater. L’événement international se déroule du 10 au 24 octobre et c’est la première fois qu’il est organisé sur le continent asiatique. Tokyo avait déjà été choisi par le passé, en 1940, mais entre la guerre sino-japonaise, en 1937, et le début de la Seconde Guerre mondiale deux ans plus tard, le contexte historique en décida autrement : pas de Jeux olympiques cette année-là. L’événement de 1964 a tout de la revanche. L’inauguration se fait devant plus de 90 000 personnes, deux millions de tickets furent vendus durant tout l’événement et on estime que plus de 600 millions de passionnés (ou simples curieux) l’ont suivi dans le monde, à la télévision.
En plus du réel succès médiatique de ces Jeux olympiques, le Japon peut se vanter d’y avoir fait d’excellents résultats, particulièrement en judo. C’est la première année que la discipline fait partie des épreuves olympiques et le pays remportera quatre médailles dans les quatre catégories, dont trois en or. Ces victoires sont symboliques : un sport créé au Japon, pratiqué au Japon et dominé par le Japon. Parmi ces succès, on pourra noter la victoire de l’équipe féminine de volley-ball, que personne n’attendait et qui, nous le verrons, sera à l’origine de nombreux mangas sur le sujet ; ou encore les cinq médailles d’or en lutte qui, là encore, inspireront plusieurs œuvres.
Au-delà de la gloire que peuvent apporter ces victoires pour le pays, ces Jeux olympiques, organisés à domicile, représentent avant tout une occasion de montrer au monde que le Japon s’est bel et bien relevé de la défaite et des ruines, et est devenu une nation pacifiste, mais compétitive. Comme symbole fort, c’est Yoshinori Sakai, un athlète né le 6 août 1945 à Hiroshima (jour du bombardement atomique), qui, vêtu de blanc, porte la flamme lors de l’inauguration. Le monde constate que le Japon s’est non seulement relevé, mais que son économie a le vent en poupe. De grandes autoroutes qui mènent vers Tokyo ont été construites pour l’occasion et les différents sites olympiques bénéficient d’infrastructures à la pointe des technologies de l’époque. Pour les Japonais ainsi que pour le monde entier, la médiatisation colossale permet aux Jeux de 1964 de refléter la force économique, sportive et idéologique du pays tout entier.
Le Japon attachera toujours une grande importance aux compétitions olympiques et au rayonnement mondial que peuvent engendrer les victoires. Pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle, le pays s’habitue aux bons résultats, édition après édition, et se place même plusieurs fois dans le top cinq des nations. Lors de ces événements, les sportifs japonais brillent particulièrement en judo, en gymnastique, en lutte et en natation. Ils en sont aussi les hôtes à plusieurs reprises : pour les Jeux olympiques d’hiver de Sapporo en 1972, ou ceux de Nagano en 1998.
Le Japon accueillera également d’autres grands événements sportifs internationaux : on notera en particulier la Coupe du Monde de la FIFA en 2002 (avec la Corée), ou les premiers tours des World Baseball Classics en 2006 et 2009.
Derrière les caméras, un lien étroit, et surtout plus direct entre le développement des médias japonais et celui du sport, semble aussi se créer, sous forme de divers partenariats. Plusieurs compétitions internationales de patinage artistique se déroulent dans l’Archipel. Parmi eux, un major du Grand Prix ISU : le Trophée NHK qui a lieu dans plusieurs villes depuis 1979, et est notamment évoqué dans l’anime Yuri on Ice de 2016. Cette compétition est organisée à la fois par la Fédération japonaise de patinage, mais aussi par la NHK (Nippon Hôsô Kyôkai), qui gère les stations de radio et de télévision du service public japonais. Ce groupe de l’audiovisuel est également à l’origine d’autres grandes compétitions dans diverses disciplines : les NHK Cups pour le shogi et le go, la NHK Mile Cup pour la course hippique et la Japanese Super Cup pour le football. La NHK est financée par les frais de diffusion, sous forme de redevance payée par les Japonais possédant une télévision, mais la loi ne prévoit pas de pénalité en cas de non-paiement : de sa popularité, et donc de ses audiences, dépend quand même son financement.
Que ce soit pour les éditeurs de magazines, ou les chaînes de sports, qu’elles soient publiques ou privées, les médias profitent des grands événements sportifs, et particulièrement ceux internationaux. Les plus grandes compétitions font vendre plus de revues et donnent un coup de fouet à l’audience télé, le nombre de lecteurs et de spectateurs augmente, et ainsi les sports gagnent en exposition, accroissant potentiellement le nombre de pratiquants. La médiatisation reste un acteur majeur du développement du sport, mais à une toute nouvelle échelle. Le manga va à son tour trouver sa place dans ce cercle vertueux, car, profitant de l’intérêt parfois ponctuel des grandes compétitions, la bande dessinée japonaise assume elle aussi sa fonction de médium en diffusant et popularisant le sport à sa façon. Slam Dunk de Takehiko Inoue en sera un parfait exemple : en 2010, l’association japonaise de basket-ball remerciera officiellement le mangaka pour son œuvre, qui a joué un grand rôle dans le développement de ce sport au Japon.
De cette médiatisation de masse va naître un autre phénomène. À force de voir les exploits des athlètes et des sportifs à la télévision, ou d’apercevoir leurs photos au détour d’articles élogieux, certains d’entre eux vont devenir de véritables stars.
Ce phénomène se constate dès l’époque des magazines spécialisés. À sa première publication en 1956, Boxing Magazine n’hésite pas à montrer sur sa couverture deux boxeurs japonais, en pied et en position de combat ; images déjà fascinantes pour les plus jeunes lecteurs. Dans les années 1960, le boxeur Masahiko Harada, plus connu sous le nom de « Fighting Harada », devient champion du monde poids coq et poids mouche. Pour les lecteurs, la victoire a un visage, et il est japonais. L’image du boxeur profite déjà du développement de la télévision et on imagine sans mal que cette décennie de victoires et de figures emblématiques inspirera Tetsuya Chiba et Ikki Kajiwara pour leur manga Ashita no Joe, dont le premier volume sort en 1968.
Parmi ces grandes idoles du sport nippon, on peut citer Sadaharu Oh, joueur de baseball qui détient le record mondial du plus grand nombre de home runs (coups de batte parfaits qui assurent aux coureurs de faire un tour de circuit) frappés dans une carrière professionnelle, entre 1959 et 1980. Il sera même mentionné dans Ippo (Hajime no Ippo en version originale, de George Morikawa, 1989-), et un autre personnage dans Muscleman (Yudetamago, 1979-1987) porte son nom, alors qu’aucun de ces deux mangas ne traite de son sport de prédilection. On peut également placer dans ce panthéon sportif Naoko Takahashi : première Japonaise à gagner la médaille d’or olympique en marathon aux Jeux de Sydney en 2000 ; ou encore Yuta Tabuse, surnommé le « Michael Jordan du Japon », qui est le premier joueur japonais à rejoindre la National Basketball Association (NBA) en 2003. Ces stars inspirent parfois plus directement les mangaka. En 2014, Kei Nishikori reçoit même un portrait de lui, dessiné par l’auteur de Prince du Tennis, Takeshi Konomi. Citons enfin Ryôko Tani, une judoka au palmarès inégalé, avec seulement cinq défaites à l’international en vingt ans de carrière. Surnommée Yawara-chan, elle est à l’origine du personnage principal du manga Yawara ! de Naoki Urasawa.
Aujourd’hui, les sports compétitifs les plus suivis par les Japonais sont le football et, bien sûr, le baseball, qui n’a jamais cessé de passionner le pays, tandis que le sumo et le tennis continuent aussi à faire de très bonnes audiences. En ce qui concerne la scène mondiale, le Japon enregistre toujours de bons résultats : judo, boxe, patinage… le pays a été et est toujours considéré comme une des plus grandes nations du sport. En 2020, il pourra à nouveau le prouver, ayant été choisi pour organiser les Jeux olympiques et paralympiques à Tokyo. En 2026, il sera l’hôte des Jeux asiatiques, à Nagoya, et d’ici là, on peut être sûr que le manga de sport ne manquera pas d’alimenter la ferveur populaire.
Nous avons déjà constaté que dès la fin du XIXe siècle, la pratique du sport à l’école a joué un grand rôle dans sa diffusion à travers tout le pays. Après ces premiers contacts, les réformes officielles ont pris le relais pour donner au sport une place très importante dans le système éducatif japonais. Aujourd’hui encore, il reste une évidence : les principaux pratiquants japonais sont avant tout les écoliers, les collégiens et les lycéens. Au Japon, on distingue d’ailleurs le sport pratiqué à l’école : « gakkô taiiku », du sport pratiqué en dehors de tout cursus : « shakai taiiku ». La différenciation des deux termes souligne clairement l’importance et les particularités du premier. En 1946, le gouvernement décide d’ailleurs que même le shakai taiiku ne concerne plus la santé publique, mais le ministère de l’Éducation lui-même. Et de réforme en modifications, le Japon va politiquement prouver son intérêt pour l’éducation sportive en lui donnant de plus en plus de poids et d’importance, notamment en vue de ces Jeux olympiques de la seconde moitié du XXe siècle.
Mais pour en savoir plus sur la façon dont le sport se pratique au sein de l’éducation japonaise, il faut évidemment se tourner vers ces écoles, ces collèges et ces lycées, afin d’en observer l’organisation ou les coutumes. Ainsi, la première chose qu’on peut remarquer, c’est la mise en place à l’échelle nationale d’événements sportifs importants.
Un de ces événements est connu sous le nom de « undôkai » et tire son origine du début de l’ère Meiji. En 1973, l’officier anglais Archibald Douglas a la volonté d’organiser une journée dédiée au sport à l’académie navale de Tokyo. Cette idée est rapidement adoptée à travers tout le pays, jusqu’à devenir une tradition qui est encore respectée aujourd’hui. Pendant cette journée, diverses épreuves sont proposées aux élèves, qui forment des équipes. Certaines deviennent très vite populaires, comme la course à trois jambes (mukade kyoso), qui consiste à attacher sa cheville à celle d’un autre coureur et espérer franchir la ligne d’arrivée avant les autres duos. Le kumitaiso, quant à lui, est une sorte de gymnastique acrobatique en équipe : les élèves font des pyramides humaines ou autres figures plus ou moins complexes, et tentent de tenir en équilibre, dans des positions parfois très physiques. On notera aussi l’épreuve du tama-ire, qui repose sur l’adresse : deux équipes tentent de mettre un maximum de balles à l’intérieur d’un panier de basket, dans un temps limité. Mais l’épreuve reine reste très certainement la course de relais, qui réunit les élèves les plus rapides de l’école. Les undôkai seront même parfois représentés dans certains mangas de sport. Dans Eyeshield 21 (2002-2009) de Riichirô Inagaki et Yusuke Murata, le capitaine de l’équipe de football américain, Hiruma, force ses coéquipiers à participer à cette journée sportive, dans un interlude narratif léger et humoristique. Certaines de ces épreuves y sont détaillées et, pour les personnages fictifs aussi, l’important demeure avant tout le travail d’équipe. Pendant ces journées, les spectateurs ne restent pas passifs, car les supporters encouragent leur équipe, bandeau au front et drapeaux en main. Des joutes de slogans et de chorégraphies s’organisent naturellement entre les élèves les plus motivés, comme c’est le cas pour Sanae Nakasawa dans Captain Tsubasa (1981-1988), de Yôichi Takahashi.
Le « jour du sport et de la santé » (taiiku no hi), quant à lui, reprend les principes du undôkai dans les grandes lignes. À une exception près : les entreprises aussi peuvent faire participer leurs employés. Chaque année, le deuxième lundi d’octobre, élèves et salarymen peuvent parfois se rencontrer et se disputer les victoires, tout au long de cette journée qui commémore l’ouverture des Jeux olympiques de Tokyo de 1964. Pour certains chefs d’entreprise, l’objectif est simple : sous l’apparence d’un jour de repos, le taiiku no hi peut prendre la forme d’un séminaire de développement personnel à moindre coût. À travers ces événements sportifs, enfants et adolescents affûtent eux aussi leur esprit de compétition et de collaboration, et se préparent ainsi à la vie active (et productiviste) japonaise.
Dans la vie quotidienne des élèves, la pratique sportive prend des formes plus conventionnelles. En dehors des activités exercées pendant le cursus, qu’on pourrait comparer à notre « éducation physique et sportive », on les motive souvent à s’inscrire à un club au sein de l’établissement. Au Japon, les cours se terminent assez tôt dans l’après-midi et l’adhésion à un club permet alors d’occuper les enfants, parfois jusqu’au soir. Il en existe de nombreuses sortes : art, lecture, conversation en anglais, cérémonie du thé… mais les clubs les plus prestigieux restent les clubs de sport. Les élèves ont l’occasion de faire partie d’une équipe de baseball, de football, de karaté, de tennis de table, etc., et de représenter leur école, leur collège ou leur lycée lors des rencontres avec les autres établissements. Ils se réunissent une fois par semaine, parfois plus, pour s’entraîner. Pourtant, leur engagement au sein du club peut aussi prendre une plus grande place dans leur vie ; certains visent les grandes compétitions et n’hésitent pas à sacrifier des week-ends pour jouer des matches ou participer à des tournois, tandis que d’autres tentent déjà de se former à un futur niveau professionnel. On voit ainsi que, d’une façon ou d’une autre, dans une société japonaise qui attache beaucoup d’importance aux résultats et au cursus scolaire, l’engagement dans un club et les victoires remportées peuvent devenir un véritable tremplin vers les grandes écoles.
Et si l’activité d’un club peut avoir autant d’importance pour un élève, c’est aussi parce qu’au Japon, les compétitions entre écoles peuvent représenter de très grands événements sportifs. Depuis l’arrivée des sports modernes dans le pays à la fin du XIXe siècle, les rencontres entre académies ont attiré le public. Pour satisfaire les spectateurs japonais, les grandes finales des tournois lycéens se jouent dans les plus grands stades et profitent aussi de la médiatisation, à l’instar du circuit professionnel. Cette popularité, devenue presque traditionnelle, rend les tournois et les championnats particulièrement prestigieux pour les jeunes sportifs.
Si on ne devait retenir qu’un seul de ces grands événements, ce serait le Koshien, qui a fêté récemment sa centième édition. Grande finale du tournoi annuel, le Koshien est au baseball lycéen japonais ce que le Super Bowl est au football américain. Empruntant son nom au Hanshin Koshien Stadium dans lequel il a lieu, le match attire des dizaines de milliers de spectateurs et est aussi suivi de près à la télévision. Créé en 1915 par Ryohei Murayama, directeur du quotidien Asahi Shinbun, le tournoi est disputé par quarante-neuf équipes (une pour chaque département, et deux pour Tokyo et Hokkaido). Inspiré des stades new-yorkais, le Koshien Stadium pouvait, à sa création en 1924, accueillir 55 000 spectateurs, ce qui faisait de lui le plus grand stade de toute l’Asie. Dans de telles conditions, il est facile d’imaginer que de simples lycéens peuvent aussi se transformer en stars nationales. Et avec des balles lancées à plus de 150 km/h, certains peuvent devenir, le temps d’un match, de vrais héros. Les mangaka n’ont pas à chercher bien loin l’inspiration pour créer leurs personnages.
Beaucoup de mangas traitant du baseball évoqueront évidemment le Koshien comme une quête ultime : Ôkiku Furikabutte (2003-) d’Asa Higuchi, ou encore Major (1994-2000) de Takuya Mitsuda. Dans Rookies (1998-2003) de Masanori Morita, Koichi Kawato est un jeune professeur qui tente d’emmener une équipe d’élèves délinquants jusqu’au Koshien. Dans Cross Game
