Manuel pratique du terroriste - Arnaud Blin - E-Book

Manuel pratique du terroriste E-Book

Arnaud Blin

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Beschreibung

Voici Al-Qaida elle-même, dans sa parole la plus secrète : voilà comment les jihadistes de la Base parlent et se parlent. Dans leur violence la plus crue. Ce manuel rédigé par Al-Qaida décrit comment doit se comporter le parfait terroriste. Il détaille, en 18 leçons, comment échapper aux poursuites, recruter, recueillir de l’information, fabriquer de faux papiers, détruire, commettre des attentats, fabriquer des poisons, assassiner, résister aux interrogatoires, s’évader, le tout au nom du jihad “contre les régimes athées et apostats” peuplés “d’infidèles”...

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2013

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La présentation de l’éditeur

Ce document, est la version française d'un manuel d'entraînement trouvé en Angleterre, à Manchester, en mai 2000, par des enquêteurs britanniques au cours d'une fouille opérée au domicile d'un membre présumé d'Al-Qaida.

Il est fascinant à plus d'un titre. Écrit sans fioritures de style, il décrit méthodiquement, de manière presque clinique, en dix-huit leçons, comment se fondre dans le paysage d'un pays occidental, échapper aux poursuites, recruter, recueillir de l'information, fabriquer de faux papiers, détruire, commettre des attentats, fabriquer des poisons, assassiner, résister aux interrogatoires, s'évader, libérer des frères capturés, le tout au nom du jihad « contre les régimes athées et apostats » peuplés « d'infidèles »…

En décrivant comment doit se conduire le parfait terroriste, ce manuel constitue une illustration unique de l'état d'esprit général de la mouvance islamiste radicale. En effet, ceci n'est pas un texte de plus sur Al-Qaida, ni un discours d'Al-Qaida à des fins de propagande, c'est Al-Qaida elle-même, dans sa parole la plus secrète: voilà comment les jihadistes de la Base parlent et se parlent. Dans leur violence la plus crue.

Assez bien repéré dans le monde anglo-saxon grâce à Internet, le Manuel de Manchester est peu connu dans le monde francophone. Nous avons décidé de le mettre à la disposition de ce public au nom du principe qui veut qu'on ne se défende efficacement contre un péril que si l'on en comprend la nature.

Arnaud Blin

Ce manuel est présenté et commenté par Arnaud Blin, politologue, spécialiste reconnu des questions touchant le terrorisme, qui le replace dans son contexte historique et dans la stratégie générale d'Al-Qaida. En guidant le lecteur dans cette plongée, il lui permet de saisir toute la portée de ce document.

La traduction des versets du Coran est empruntée à Jacques Berque.

© André Versaille éditeur, 2009

EAN 978-2-87495-057-5

D/2009/11.448/23

Pour en savoir plus

Les lecteurs sont invités à prolonger la lecture de cet ouvrage par la consultation de notre site www.andreversailleediteur.com. D’autres informations relatives au sujet traité sont présentées sur la page dédiée au livre.

Note d’éditeur

Ce document, est la version française d’un manuel d’entraînement connu sous le nom de Manuel de Manchester, trouvé en Angleterre, en mai 2000, par des enquêteurs britanniques au cours d’une fouille opérée au domicile d’un membre présumé de l’organisation Al-Qaida. Le Manuel détaille les objectifs des membres de l’organisation terroriste et nombre de leurs techniques opérationnelles. Difficile à dater avec précision et probablement assez ancien (il ne parle pas d’Internet par exemple, pourtant fort utilisé par les terroristes), il contient de nombreux conseils pertinents pour les activistes implantés en Europe occidentale et aux États-Unis. Les parties relatives à la détection de la surveillance, à l’évasion, aux systèmes de couverture à l’étranger, ainsi qu’à la manière d’éviter l’arrestation et de résister aux interrogatoires présentent un intérêt particulier. Mais surtout, ce qui fait le prix de ce manuel est qu’il constitue une illustration unique de l’état d’esprit général de la mouvance islamiste radicale.

On comprendra que, lorsque Simon Petermann, rentré de Guantánamo, m’a remis ce document, je me suis immédiatement senti concerné. Je n’avais pas entre les mains un texte de plus sur Al-Qaida, ni un discours d’Al-Qaida à des fins de propagande, j’avais sous les yeux Al-Qaida elle-même, dans sa parole la plus secrète : voilà comment les jihadistes de la Base parlent et se parlent. Dans leur violence la plus crue.

Assez bien diffusé dans le monde anglo-saxon grâce à Internet, le Manuel de Manchester est peu connu dans le monde francophone. J’ai donc cru utile de le mettre à la disposition de ce public. Mais immédiatement la question s’est posée du bien-fondé de sa publication : notre maison n’a pas vraiment pour vocation de relayer ce type de littérature, et encore moins d’offrir à des apprentis criminels de judicieux conseils pour perpétrer des assassinats.

Pourtant, très vite, je suis parvenu à la conclusion que la publication de ce vade-mecum s’imposait : on ne se défend efficacement contre un péril que si l’on en comprend la nature. C’est pourquoi, fidèle à notre souci de proposer au public des outils permettant d’appréhender le monde dans sa complexité, nous publions en même temps que ce Manuel pratique du terroriste, le livre de Philippe Migaux, Le Terrorisme au nom du Jihad. Les deux se complètent : celui-ci analyse la mouvance jihadiste internationale, celui-là en présente les pratiques.

Bien sûr, il n’était pas question de lancer ce brûlot sans précautions. S’il est publié dans sa totalité, nous avons pris le soin de supprimer les passages qui expliquent dans le détail comment frapper mortellement un individu, produire des poisons ou fabriquer des explosifs. Cependant, nous avons maintenu complète la structure du texte afin de permettre aux lecteurs de prendre connaissance de la manière dont Al-Qaida aborde ces questions et la place que celles-ci occupent dans le Manuel1.

Enfin, et c’est le plus important, nous avons demandé à Arnaud Blin, connaisseur reconnu des questions touchant le terrorisme, de présenter le texte et de le mettre en perspective dans son contexte historique. Les lecteurs seront ainsi en mesure de saisir toute la portée de ce manuel.

André Versaille, éditeur

1- Le lecteur s’apercevra de certaines incohérences dans la structure du texte. Elles sont dans l’original. Par ailleurs, à chaque fois qu’un passage nous a semblé dangereux à publier, nous l’avons remplacé par des points de suspension. De même, nous n’avons pas reproduit les dessins.

Avant-propos

Le Manuel de Manchester, qui est présenté et commenté avec compétence par Arnaud Blin dans ce livre, est fascinant à plus d’un titre. Intitulé Déclaration de jihad contre les tyrans des nations, écrit sans fioritures de style, il décrit méthodiquement, de manière presque clinique, comment tuer, se dissimuler et se fondre dans le paysage d’un pays occidental, échapper aux poursuites, recruter, fabriquer de faux papiers, détruire, résister aux interrogatoires, s’évader, le tout au nom de l’Islam et du jihad militaire contre les régimes tyranniques et impies.

Ce manuel a été trouvé sur un ordinateur dans l’appartement d’Anas Al-Liby alias Nazih Al-Raghie, suspecté appartenir à Al-Qaida, à Manchester (Angleterre) en mai 2000. L’intéressé, en fuite, a été inculpé pour son rôle présumé dans les attentats à la bombe perpétrés le 7 août 1998 contre les ambassades américaines de Dar es-Salam, en Tanzanie et de Nairobi, au Kenya. Ces attentats ont tué 224 civils et blessé plus de 5 000 autres.

Le document a été traduit de l’arabe par les services secrets britanniques et authentifié par le FBI aux États-Unis avant d’être distribué à divers services de renseignements dans le monde. Il a également été versé comme pièce à conviction lors de certains procès pour terrorisme ces dernières années, aux États-Unis et en Angleterre. En 2005, à l’occasion d’un procès pour terrorisme, le département de la Justice des États-Unis décida de publier le Manuel sur son site officiel. À l’époque, sa publication fit l’objet de controverses, notamment en Angleterre. Rien n’y fit, le département de la Justice jugea qu’il fallait informer les citoyens sur les techniques utilisées par les terroristes. Le document fut repris sur de nombreux sites et circula dans le monde entier.

J’ai pu en lire une traduction intégrale qui m’a été remise par les autorités militaires du centre de détention de Guantánamo lors d’une visite en qualité d’expert pour une commission de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE en 2006. Selon leurs dires, ce document était particulièrement utile pour comprendre le comportement de certains détenus entraînés à résister aux interrogatoires. Ce manuel comporte, en effet, dans sa dix-septième leçon, de nombreuses directives sur la manière dont un « frère » arrêté doit résister lors des interrogatoires les plus musclés. Tout y est détaillé pour faire face à une situation difficile.

À de nombreuses reprises, ce manuel a été cité comme pièce à conviction par l’Administration Bush pour justifier l’usage des techniques d’interrogatoire décrites dans les fameux « mémos de la torture » dévoilés en avril 2009 par la nouvelle présidence. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que certains interrogateurs américains, persuadés d’avoir en face d’eux des terroristes bien entraînés, se soient livrés à des abus sur des détenus présumés dangereux.

Ce genre de document n’est pas unique. On a découvert, par exemple, en 2003 un autre ouvrage technique important publié par Al-Qaida dans le cadre de ses formations. Il porte comme titre : Al-Qaeda’s advice for Mujahideen in Iraq : lessons learned in Afghanistan, et est dû vraisemblablement à la plume de Saïf al-Adel, un ancien des forces spéciales égyptiennes qui a rejoint Al-Qaida dont il semble à l’époque être devenu le chef des opérations militaires après la mort de Mohammed Atef à Kaboul en 2001. Ce document d’une vingtaine de pages destiné aux « Mujahidin en Irak » et diffusé, entre autres par le web, dans la mouvance islamiste radicale en 2003, donne lui aussi des conseils techniques détaillés sur la conduite d’opérations militaires, notamment sur le repérage des cibles et l’usage de certains véhicules dans des opérations suicides.

L’Europe étant devenue depuis le début des années 2000 un théâtre d’opérations pour les islamistes radicaux, des dizaines de manuels du jihad circulent sur des sites islamistes. Ce sont le plus souvent des compilations concoctées à partir de manuels militaires classiques russes ou américains et complétées par des chapitres spécifiques rédigés par des instructeurs islamistes confirmés. Des milliers de pages sont alors disponibles sur disquettes, puis sur CD-Rom intitulés l’Encyclopédie du jihad. L’usage de l’Internet par des informaticiens compétents issus de la mouvance islamiste radicale a donné un essor considérable à la diffusion de ces documents. Récemment, la police espagnole a découvert sur un site islamiste un manuel d’entraînement d’Al-Qaida décrivant en huit pages comment faire exploser des voitures et des drones piégés contre les forces internationales déployées au Liban et en Afghanistan.

Avant 2000, ce genre de publication jihadiste était plus rare. Il en existait cependant. Un exemple : après le démantèlement d’une cellule du GIA, dirigée en Belgique par Ahmed Zaoui, en mars 1995, la police belge met la main sur un manuel terroriste dont la première page contient une dédicace à Oussama Ben Laden et à son mentor Abdallah Azzam.

La lecture de ces documents, truffés de références religieuses, donne le tournis. Au bout du compte, on a l’impression que ces terroristes font la politique de la mort et que c’est l’élément principal, et décisif, de leur combat.

Simon Petermann

Préface

par Arnaud Blin

« C’est une passion bien terrible que cet orgueilqui veut forcer les hommes à penser comme nous. »

Voltaire, Avis au public sur les parricides.

« Véritable caméléon, la guerre change de nature avec chaque cas particulier et, si l’on prend en compte tous les modes d’être qui sont les siens, si l’on considère ses caractéristiques fondamentales, elle est faite d’une merveilleuse trinité. On y retrouve la violence originelle de son élément faite de haine et d’hostilité, comme un instinct naturel aveugle ; le jeu des probabilités et du hasard, qui en font un libre jeu de l’esprit ; et sa nature subordonnée d’instrument politique par laquelle elle appartient à l’entendement pur. »

Carl von Clausewitz, De la guerre.

Certains seront surpris. D’autres objecteront. C’est vrai : publier un Manuel pratique du terroriste peut sembler un acte de provocation irresponsable et même dangereux, surtout lorsqu’on sait que ce manuel est destiné aux membres des cellules d’Al-Qaida. Pourtant, lorsqu’André Versaille me proposa d’écrire une préface à ce texte, je n’hésitai pas une seule seconde. En effet, voici déjà bien des années que je suis convaincu qu’une lutte effective et durable contre le terrorisme passe d’abord par sa déconstruction physique et psychologique et que cette dernière, la plus importante des deux à long terme, ne peut s’effectuer qu’à travers une connaissance approfondie du phénomène, en quelque sorte un apprivoisement méthodique de tous ses tenants et aboutissants.

Or, cette connaissance doit toucher non seulement les spécialistes mais aussi le simple citoyen, celui-ci représentant la première cible des terroristes du XXIe siècle. Chacun sait que la terreur, qu’elle soit une terreur d’État ou au contraire une terreur de groupuscules non étatiques, frappe d’autant plus fort la psyché collective qu’elle s’accompagne d’une aura mystérieuse et irrationnelle. La terreur stalinienne était fondée sur ce principe où chacun pouvait être frappé n’importe où, à n’importe quelle heure et sans aucune raison – justement sans aucune raison. Comprendre le terroriste, c’est un premier pas pour le réduire. Car le terrorisme, difficile, voire quasiment impossible à éradiquer totalement, se contient. Contenir le terrorisme, c’est presque le détruire. Comprendre ce que veulent les terroristes, comprendre comment ils opèrent, est le fondement de la lutte anti-terroriste. En ce sens, le Manuel pratique du terroriste est un document de première importance. Il ne s’agit point là d’un texte philosophique qui poserait les fondements idéologiques du combat mené par les dirigeants d’Al-Qaida. De tels textes existent et ils sont bien connus. Ici, il s’agit au contraire d’un manuel pratique écrit par les dirigeants et les cadres d’Al-Qaida et destiné aux hommes chargés de la mise en œuvre des exactions. C’est un manuel de tactique plutôt qu’un traité de stratégie ou un texte de propagande. À ce titre il nous présente un tableau très complet de l’activité terroriste et nous ouvre une petite fenêtre sur la pensée intime de ceux qui ont choisi ce destin. Les détails précis, notamment sur la survie en clandestinité, montrent mieux que n’importe quelle analyse la dimension rationnelle de l’activité terroriste. En ce sens, ce Manuel pratique du terroriste nous invite à pénétrer au plus profond de l’âme du terroriste, de celui qui, posément, va choisir de tuer des innocents, y compris de jeunes enfants. Car contrairement au nazi, par exemple, celui qui commet un attentat contre une foule anonyme ne considère pas sa victime comme un non-être humain mais plutôt comme l’ultime représentant d’une société ou d’une civilisation qu’il cherche à anéantir. De fait, tout terroriste est quelque part un nihiliste. Ce manuel nous aide à comprendre pourquoi, et comment il franchit cette frontière mal définie entre humanité et abîme moral.

Malgré tout, cette « visite » dans les entrailles de la bête n’est pas sans écueils. Pour en sortir sain et sauf, il convient de suivre le guide et c’est un peu ce rôle que nous tiendrons dans cette préface. Ainsi tâcherons-nous d’abord de bien expliquer la problématique terroriste, puis de la replacer dans son contexte historique, avant d’aborder le cas du phénomène Al-Qaida et, enfin, le Manuel lui-même.

Le terrorisme

Le terrorisme représente la forme la plus absolue de la guerre indirecte. Cette guerre très particulière ne vise plus en priorité les forces armées, ni directement, l’appareil d’État, mais les sociétés et leurs populations. Le terrorisme est une arme qui vise le cœur même de l’individu au sein de la collectivité, en d’autres termes sa liberté, sa sécurité, sa propriété, soit tout ce que, traditionnellement, l’État – tout au moins démocratique – est censé lui garantir. Le terrorisme cherche à tuer les modes de pensée individuels et collectifs, et à détruire l’âme même d’une société. Par sa forme, le terrorisme est en quelque sorte une anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques. C’est pourquoi le terrorisme s’attaque souvent aux symboles.

Mais le terrorisme est d’abord, on l’oublie parfois, une technique. C’est une technique particulière employée par des individus ou des groupes à des fins qui sont presque toujours politiques et pour des raisons pratiques, à savoir un manque de moyens pour affronter les pouvoirs en place. Car le terrorisme est essentiellement un instrument politique. À ce titre, la technique du terrorisme est généralement exploitée de manière rationnelle, dans le but d’éliminer un pouvoir politique ou de l’affaiblir pour le remplacer à terme par autre chose. Dans ce sens, le terrorisme est un volet de la lutte révolutionnaire. C’est pourquoi le terrorisme est parfois envisagé comme une continuation de la guérilla, et donc de la guerre.

Derrière le terrorisme, il y a bien entendu des hommes et des femmes. Dans cette perspective, c’est une activité qui reproduit essentiellement les catégories sociales et politiques traditionnelles que l’on retrouve dans toute organisation politique. Il y a les idéologues (le terrorisme est rarement dépourvu d’une superstructure idéologique, qu’elle soit séculière ou religieuse) ; l’organisation politique et « militaire » chargée de définir les objectifs et les stratégies et d’exploiter le choc que peut produire un attentat ; l’encadrement responsable du recrutement et de la formation ; et, enfin, les hommes et les femmes de base, c’est-à-dire ceux qui, au bout de la chaîne, commettent les attentats. Au sein des groupuscules de taille réduite, il peut arriver que quelques individus se partagent toutes ces tâches. Plus généralement, et c’est le cas bien entendu d’Al-Qaida, ces fonctions sont réparties de manière tout à fait classique.

À la différence de la guerre traditionnelle où le général en chef tire tous les honneurs de son action durant une campagne ou lors de la bataille décisive, c’est au dernier maillon de la chaîne que le terrorisme offre l’honneur suprême de devenir un « héros », au sens traditionnel du terme – avec souvent à la clef l’acte héroïque suprême, le sacrifice – et d’une manière qui n’existe plus dans la guerre moderne depuis l’avènement dans l’entre-deux-guerres de la mécanisation. La guérilla classique, à mi-chemin entre la guerre et l’action terroriste, offre elle aussi cette possibilité, mais au cercle des dirigeants – Castro, Ernesto Guevara, Mao Tsé-toung – plutôt qu’au guérillero de base, même dans le cadre des luttes menées au nom du peuple. L’action culminante du terrorisme est l’attentat ; le nom de celui ou celle qui le commet reste gravé dans l’histoire. Ainsi Gavrilo Princip, dernier étage de la fusée terroriste imaginée par les nationalistes serbes et auteur sans le savoir de l’attentat le plus retentissant de l’histoire, celui de Sarajevo (28 juin 1914), étincelle qui provoqua le cataclysme de la Première Guerre mondiale.

Bien sûr, le héros des uns est aussi l’abomination des autres. Nous sommes ici au cœur de la problématique terroriste. Car, comme chacun le sait, le « terroriste » ne se proclame jamais comme tel : il se voit combattant de la liberté ou vaillant soldat d’une cause supérieure dont la fin ultime justifie des moyens que lui-même souvent réprouve sur un plan moral personnel. La grille morale utilisée pour juger son action définit l’éthique à la base du mouvement dont il défend la cause. La morale kantienne réprouve l’action et la condamne automatiquement selon le principe bien connu de l’impératif catégorique (« agis d’après une maxime telle que tu puisses toujours vouloir qu’elle soit une loi universelle »). Une grille jugeant les conséquences de l’acte est, quant à elle, ouverte à diverses interprétations. Dans les faits, l’Histoire devient le juge suprême de l’acte terroriste suivant les conséquences (politiques) à plus ou moins long terme qu’a pu produire un attentat ou une série d’attentats. Ainsi en va-t-il des attentats commis par des résistants français contre les soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale ou les attentats perpétrés par l’Irgoun ou le FLN algérien pour dissuader les forces de la colonisation de poursuivre leur entreprise, même lorsque des civils furent victimes d’attentats. Cette interprétation touche d’ailleurs souvent la dimension émotionnelle de la problématique terroriste dont on peut aisément mesurer la teneur dès lors que l’on se met à comparer publiquement des attentats ayant eu lieu à des époques et dans des contextes très différents, par exemple celui dirigé contre les Britanniques à l’hôtel King David de Jérusalem le 22 juillet 1946 et celui du 11 septembre 2001.

Car le terrorisme est un jeu de miroir où chacune des parties engagées tente de discréditer l’adversaire en s’attaquant directement à sa légitimité politique et à son identité morale. On voit qu’à chaque attentat, les gouvernements visés commencent par taxer les groupuscules responsables de noms – terroristes, assassins, bandits, voyous – signifiant leur statut hors-la-loi et les associant à la haute criminalité plutôt qu’à l’action politique, l’objectif étant bien entendu de leur ôter toute légitimité et donc toute prétention à une existence politique. De leur côté, les groupes ayant recours à l’arme du terrorisme, et qui sont techniquement des « terroristes » (même si l’usage du terme pose moralement un problème) cherchent, eux aussi, à fragiliser l’appareil gouvernemental et étatique en remettant en cause leur légitimité, à assurer notamment leurs fonctions régaliennes de protéger les individus et les institutions qui abritent le pouvoir politique et la puissance économique. En effet, quoi de plus humiliant pour le gouvernement américain que de voir s’effondrer les plus hautes tours de Wall Street et une aile de la forteresse abritant l’appareil de défense des États-Unis ?

Comment s’attaquer efficacement au pouvoir avec des moyens extrêmement limités ? Tel est en essence le problème que tentent de résoudre les groupes ayant choisi de recourir à l’arme du terrorisme. La notion de choix est ici cruciale. D’ailleurs, une certaine confusion s’est installée, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui veut que les groupes ayant recours au terrorisme soient acculés à une telle action faute de moyens. En somme, qui veut que l’arme du terrorisme soit celle du démuni faisant face à un pouvoir omnipotent. Dans les faits, si le terrorisme est bien l’arme du « pauvre », tout au moins de celui qui n’a pas les moyens de mettre sur pied une armée régulière ni même une guérilla, on oublie qu’il s’agit souvent d’un choix politique de la part d’organisations ayant décidé de contester un pouvoir en place par des moyens violents. Or, ce choix, qui d’ailleurs intervient aussi dans des sociétés ouvertes où existent de nombreux moyens non violents de contester le pouvoir, n’est pas guidé – ou du moins n’est que rarement guidé – par un besoin de revendication de droits ni par la volonté de réparer une injustice sociale quelconque. Les groupuscules terroristes sont presque toujours motivés par des considérations d’ordre politique, à savoir la remise en cause d’un pouvoir et sa destruction suivie par une prise de pouvoir et, éventuellement, par l’exercice de ce pouvoir à travers la terreur, quelle que soit d’ailleurs l’idéologie officielle qui sert de fil conducteur à l’action politique de ces groupes. Souvent, le ressentiment historique, réel ou artificiel, est un ressort idéologique important pour convaincre les masses de soutenir la cause et les militants de s’y associer personnellement. Toujours présent chez les groupes à revendication nationaliste, le ressentiment peut aussi intervenir chez les groupes à vocation universaliste, comme c’est le cas avec Al-Qaida.

Le terrorisme est un instrument de premier choix dans la boîte à outils révolutionnaire. Durant la grande époque du terrorisme moderne, qui coïncide avec la seconde moitié du XIXe siècle, et qui, ce n’est pas une coïncidence, part de la Révolution française pour aboutir en quelque sorte à la Révolution russe, le terroriste se confond presque toujours avec le révolutionnaire. L’un des premiers traités prônant l’usage du terrorisme, celui rédigé (avec le concours de Bakounine) par la grande figure terroriste de l’époque, Sergueï Netchaïev (dont Dostoïevski s’inspire pour le personnage principal des Possédés), ne s’intitule-t-il pas Le Catéchisme révolutionnaire ? Voici la description que faisait Netchaïev du révolutionnaire en 1869 et qui pourrait aisément s’appliquer au terroriste du XXIe siècle :

« Au fond de lui-même, non seulement en paroles mais en pratique, il a rompu tout lien avec l’ordre public et avec le monde civilisé, avec toute loi, toute convention et condition acceptée, ainsi qu’avec toute moralité. En ce qui concerne ce monde civilisé, il en est un ennemi implacable, et s’il continue à y vivre, ce n’est qu’afin de le détruire plus complètement.

Le révolutionnaire méprise tout doctrinarisme, il a renoncé à la science pacifique qu’il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu’une science – celle de la destruction. C’est dans ce but et dans ce but seulement qu’il étudie la mécanique, la physique, peut-être la médecine, c’est dans ce but qu’il étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des situations, et de toutes les modalités de l’ordre social tel qu’il existe dans les différentes classes de l’humanité. Quant à son but, il n’en a qu’un : la destruction la plus rapide et la plus sûre de cet ordre abject. »

Netchaïev était au carrefour de plusieurs courants révolutionnaires qui contribuèrent à réinventer la problématique terroriste. En effet, c’est vers les années 1860 que se fixent les paramètres du terrorisme moderne, ceux-là mêmes qui déterminent la mécanique terroriste que nous connaissons aujourd’hui au XXIe siècle. Car, contrairement à une idée répandue depuis 2001, le terrorisme islamiste incarné par le groupe Al-Qaida n’a pas tout inventé. Il n’est que la dernière représentation en date d’un phénomène qui, logiquement, s’adapte à chaque période de l’histoire et parfois même la définit. Aujourd’hui, cette période est celle du vide géopolitique de l’après-guerre froide, de la mondialisation, de l’Internet et, aussi, du retour fracassant du religieux. C’est également, dans une certaine mesure, celle du terrorisme, puisque cette menace a déterminé les grandes lignes de la politique internationale du début du XXIe siècle.

De l’invention du terrorisme aux manifestations contemporaines

Le terrorisme est aussi vieux que la lutte pour le pouvoir. Ses manifestations les plus connues coïncident avec des régions chargées de tensions religieuses et de combats anti-impérialistes : ainsi la Palestine au Ier siècle de notre ère (zélotes contre Rome), l’Iran et la Syrie au Moyen Âge (lutte de la secte des Assassins contre la mainmise turque au Moyen-Orient). La technique ne nous est pas étrangère qui se focalise déjà autour de tentatives de déstabilisation du pouvoir à travers des campagnes d’assassinats, généralement de représentants de l’autorité en place.

Ce premier terrorisme s’attaque déjà aux symboles, ceux d’un pouvoir autoritaire omnipotent. On vise plutôt la tête que la base, logique de la lutte contre un tel pouvoir. Les civils ne deviendront cibles, de manière progressive, qu’avec l’avènement de la démocratie, où le citoyen devient de facto le représentant du pouvoir démocratique. Cette mutation sera longue, très longue même. Pendant longtemps, depuis le Moyen Âge jusqu’au début du XXe siècle, le terrorisme se confond avec le tyrannicide, seul recours contre un pouvoir hypercentralisé et tout-puissant. L’Europe, du XVIe au XVIIIe siècle, produit un certain nombre de traités sur le tyrannicide qui préfigurent les manuels terroristes dont celui de Manchester, comme en atteste le chapitre sur l’empoisonnement, véritable obsession des théoriciens du tyrannicide. La transition se fait, encore une fois, durant la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’apport révolutionnaire et idéologique qui fait du terrorisme moderne un terrorisme essentiellement laïque, ou tout au moins non religieux. La première cible du terroriste est le chef d’État, puis deviendront cibles un représentant important, puis un bureaucrate, ensuite un simple bourgeois, enfin un civil innocent. Cette mutation dans le type de cible favorisé est en lien direct avec le degré de terreur infligé où, plus la cible s’éloigne du centre de pouvoir, plus le sentiment de terreur s’élève. Le terrorisme atteint son paroxysme lorsqu’il prétend atteindre n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Son caractère transnational, incarné justement par Al-Qaida, le fait échapper même au dernier rempart de sécurité, celui de l’État. Dès lors, il devient sinon omnipotent, du moins omniprésent, ce qui, en matière de terrorisme, est presque équivalent.

La conception juridique de celui, individu ou organisation, qui utilise l’arme du terrorisme est fixée quant à elle dans l’Europe des XVIe-XVIIe siècles avec la notion de guerre privée et le statut ou plutôt l’absence de statut de celui considéré comme « rebelle ». C’est cette conception qui gouverne encore aujourd’hui, à l’échelle planétaire, la relation ambiguë entre l’État (et la société) d’un côté et les « terroristes » de l’autre. Autrement dit, entre une entité étatique légitime et une entité non étatique illégitime. Les Européens, à travers d’abord les écrits des grands juristes internationalistes de l’époque, ensuite par l’établissement d’un nouvel ordre mondial fondé sur « l’État comme donnée de base d’un nouvel ordre spatial interétatique et européo-centrique de la terre » selon l’expression du politologue allemand Carl Schmitt (Le Nomos de la terre