Mauvais climat - Jacques Masurel - E-Book

Mauvais climat E-Book

Jacques Masurel

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Beschreibung

Sélectionné pour le Prix du livre Environnement de la Fondation VEOLIA

Quelques années après la COP 21 de Paris un étonnant enchaînement de situations plonge trois passionnés d’écologie et une journaliste au cœur des problèmes soulevés par le réchauffement climatique. Au fil d’une fiction presque vraie, le lecteur découvrira les contours méconnus d’un sujet de société devenu majeur. En suivant les agissements de personnages attachants et aux caractères bien trempés, il prendra conscience des causes et des effets qu’engendrent les rejets excessifs de gaz à effet de serre et réalisera combien sont limités les moyens traditionnellement proposés pour contrer les désastres qui s’annoncent.
Un roman très documenté qui permettra de percevoir le rôle pervers joué par des illusionnistes de tous bords dont les idéologies, souvent sympathiques, s’opposent aux intérêts d’une humanité pourtant confrontée à un grand péril.
Une intrigue qui conjugue le suspense, le sérieux et le moins sérieux avec… l’actualité de demain. Une source d’optimisme qui démontre que rien n’est écrit, que tout reste possible.

Un roman documentaire sur les enjeux de l'écologie. À ne pas manquer !

EXTRAIT

Je me préparais pour la dernière fois à participer au « Tour Européen des Voitures Propres » (TEVP), un rallye créé en 2020, selon ses instigateurs, « pour consacrer de façon définitive la domination des voitures n’émettant pas de gaz à effet de serre ».
Alors que quinze ans plus tôt les moteurs thermiques régnaient encore en maîtres, le TEVP montrait chaque année avec davantage d’éclat que leur suprématie s’était effondrée grâce à l’amélioration des performances des batteries, la chute de leurs prix et la multiplication des bornes de recharge rapide.
Participer une dernière fois à ce rallye était pour moi l’aboutissement d’un long parcours bordé de nombreux virages qui furent souvent bien plus difficiles à négocier que ceux des courses auxquelles j’avais participé.

Cette entrée en matière pourrait laisser croire que j’appartiens à la race des grands sportifs, que je suis un familier de l’exploit. Il n’en est rien… ou presque !
J’ai en effet passé l’essentiel de mon existence derrière une table de travail, dans des salles de cours ou dans mon laboratoire. Je n’en conçois pas le moindre regret. Chaque occasion de tester et d’analyser les potentialités d’une nouvelle idée, d’un nouveau procédé, fut en effet pour moi un embarquement vers d’autres horizons. C’est précisément l’un de ces embarquements, plus concret que d’autres, qui fit de moi un pilote de course automobile.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après une carrière internationale dans l’industrie, Jacques Masurel est devenu consultant et s’est notamment intéressé aux questions climatiques. Il a été Président du collectif d'associations Sauvons le Climat dont il est maintenant Président d’honneur. Il est l’auteur et le co-auteur de plusieurs ouvrages.

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Seitenzahl: 273

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Jacques MASUREL

Mauvais climat

Du froid sur le réchauffement

Roman documentaire

Les mots ou expressions suivies du signe * sont expliqués dans le glossaire page 239.

© Feuillage éditions, 2016.

Tous droits réservés.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,

Et ne croyons le mal que quand il est venu.

L’hirondelle et les petits oiseaux

Jean de La Fontaine

Avant-propos

Peu nombreux sont celles et ceux qui refusent encore d’admettre que la planète se réchauffe, que les actions humaines en sont responsables et qu’il ne nous reste que bien peu de temps pour éviter une catastrophe sans retour.

On sait que la lutte contre le réchauffement climatique peut se résumer à une réduction de 80 % des émissions de CO2 produites par l’humanité ce qui, grossièrement, revient à réduire d’autant les consommations de pétrole, de gaz et de charbon. Comme cette baisse peut s’obtenir en remplaçant ces carburants par d’autres énergies devenues largement disponibles avec les technologies actuelles, on serait autorisé à croire que l’on est confronté à un problème technique relevant de l’ingénierie.

En pratique, les intérêts économiques, stratégiques ou politiques en jeu sont tels qu’il apparaît difficile de dépasser le stade des souhaits et d’entreprendre des actions à l’échelle des problèmes posés. Les grandes conférences dont la COP 21* fut l’une des dernières expressions, ne doivent pas faire illusion : au-delà des apparences, il règne un « mauvais climat » qui retarde les mesures qui s’imposent.

Si beaucoup d’obstacles s’opposent à leur mise en œuvre, c’est probablement parce que les problèmes énergétiques sont, plus que tout autre, corrélés à nos modes de vie. Ils sont au cœur de nos civilisations. Il n’est pas inutile de rappeler que c’est la découverte de formes d’énergie abondantes qui a permis, bien plus que des considérations philosophiques ou sociales, de changer la face du monde en l’espace de quelques générations. C’est à la disponibilité d’énergies bon marché que nous devons la prodigieuse amélioration des modes de vie d’une large fraction de l’humanité et, avec elle, le franchissement d’une étape majeure vers la conquête de sa maturité.

On conçoit donc que ce qui est avant toutun problème d’ordre technique – dont nous ne sous-estimons pas la dimension – se soit muté en un problème de société.

Nous nous trouvons en quelque sorte confrontés à une nouvelle version de la classique querelle qui oppose les anciens et les modernes.

Dans le camp des anciens : les déçus, les désillusionnés du monde moderne qui confondent pessimisme et clairvoyance. Des illusionnistes à la Rousseau qui font passer la nature pour une mère, bonne mais fragile, que l’on martyrise – Gaïa – et qui, logiquement, prônent la décroissance*. C’est le triomphe d’une logique de musée, une culture du non espoir.

Il faut cependant reconnaître que ces rêveurs ont magnifiquement joué leur partition. Constitués au départ de jeunes pleins d’allant, les « boys scouts » fondateurs des grands mouvements écologiques ont su se créer un important capital de sympathie qu’ils ont d’autant mieux fait fructifier que les capacités représentatives des organisations politiques n’ont cessé de s’étioler.

Au nom de la démocratie dite « participative » et du principe de précaution, ils sont parvenus à imposer un relativisme destructeur leur permettant de sortir les experts des débats. En maîtrisant parfaitement les techniques de communication, ils ont excellé dans l’art de construire des paravents linguistiques disqualifiant certains mots ou faisant outrageusement l’apologie de certains autres. Ils sont ainsi parvenus à planter deux totems dans l’opinion : celui de la décroissance et celui des énergies renouvelables érigées au rang de panacée énergétique universelle – cette dernière considération ne devant pas empêcher de reconnaitre l’utilité de ce type d’énergie.

Les thèses défendues ont séduit. L’intelligentsia, toujours en mal d’idées et de leadership, y a succombé. En se constituant en partis politiques, des écologistes auto-proclamés sont parvenus à s’infiltrer dans les rouages des états pour les influencer de l’intérieur tandis qu’en devenant des alliés objectifs de certains lobbies, ils se sont ouverts l’appui discret de grands groupes industriels.

Face à cette dynamique, le camp des modernes, qu’ils soient de droite ou de gauche, représente encore, comme en témoignent les scrutins électoraux, une très large majorité de la population. Il est peuplé de femmes et d’hommes qui sont mus par le besoin d’aller de l’avant, qui sont conscients des dangers que sous-entend l’immobilisme, qui savent qu’un monde borné ne peut être « durablement » habitable.

Cette majorité ne dispose malheureusement pas de connaissances techniques suffisantes pour se construire une doctrine solide sur un sujet aussi complexe que celui du réchauffement climatique*. Elle réalise tristement que l’écologie politique est sur le point de disparaître dans le trou noir d’une mascarade, mais reste résolue à accomplir mille petites actions dont elle mesure mal la portée mais qui lui procurent la satisfaction d’agir pour défendre une cause qu’elle aimerait mieux comprendre.

À la rédaction d’un ouvrage technique portant sur les causes et les effets du « mauvais climat » qui s’installe sur la planète, l’auteur a préféré proposer un roman qui, par petites touches, aidera le lecteur à comprendre la portée de ce qui est en train de se jouer, au risque de tordre le cou à des arguments abusivement répétés sans réflexion.

En montrant que l’histoire ne progresse jamais de façon frontale, qu’elle « bricole », qu’elle est à la merci d’une innovation, d’une création, d’une situation imprévisible, inespérée cet ouvrage se veut résolument optimiste.

1

Octobre 2035

Je me préparais pour la dernière fois à participer au « Tour Européen des Voitures Propres » (TEVP), un rallye créé en 2020, selon ses instigateurs, « pour consacrer de façon définitive la domination des voitures n’émettant pas de gaz à effet de serre* ».

Alors que quinze ans plus tôt les moteurs thermiques régnaient encore en maîtres, le TEVP montrait chaque année avec davantage d’éclat que leur suprématie s’était effondrée grâce à l’amélioration des performances des batteries, la chute de leurs prix et la multiplication des bornes de recharge rapide.

Participer une dernière fois à ce rallye était pour moi l’aboutissement d’un long parcours bordé de nombreux virages qui furent souvent bien plus difficiles à négocier que ceux des courses auxquelles j’avais participé.

Cette entrée en matière pourrait laisser croire que j’appartiens à la race des grands sportifs, que je suis un familier de l’exploit. Il n’en est rien… ou presque !

J’ai en effet passé l’essentiel de mon existence derrière une table de travail, dans des salles de cours ou dans mon laboratoire. Je n’en conçois pas le moindre regret. Chaque occasion de tester et d’analyser les potentialités d’une nouvelle idée, d’un nouveau procédé, fut en effet pour moi un embarquement vers d’autres horizons. C’est précisément l’un de ces embarquements, plus concret que d’autres, qui fit de moi un pilote de course automobile.

Permettez-moi donc de me présenter. Mon nom est Jacques, Jacques Boissière.

Je viens d’une famille, qui a longtemps évolué dans la robe avant qu’un rejeton original, expédié en Angleterre pour élargir ses conceptions du droit et perfectionner son anglais en revint avec l’idée que l’avenir était à l’industrie, une idée que l’on redécouvre… C’était il y a maintenant plus de 150 ans. Cet ancêtre créa une entreprise qui prospéra pendant trois quarts de siècle, résista à deux passes d’armes franco-allemandes et à quatre générations d’héritiers, mais s’effondra à celle de mon père et de ses associés.

De mon père, il me reste le souvenir d’un homme actif, débordant d’autant plus d’idées et d’énergie qu’il semblait allergique au réalisme. S’il était disert, il n’aimait guère se confier. Sans doute par souci implicite de ne pas avoir à se révéler, il refusait d’aborder des sujets intimes, les siens, bien évidemment, mais aussi ceux de ses proches et de ses enfants.

Il abhorrait par-dessus tout les thèmes relevant de la psychanalyse, technique, qui selon lui s’apparentait à une forme moderne de sorcellerie combinée à un succédané de la confession. Il est vrai qu’à son époque on ignorait les cellules de soutien psychologique…

Il était croyant, plus par tradition que par réflexion. Sa conception de l’existence était originale. Assise sur une solide base de fatalisme – qui intégrait au besoin quelques démons – elle débouchait sur une vision optimiste qu’il justifiait en faisant remarquer que notre libre arbitre étant très relatif, les portes d’un au-delà joyeux devaient nécessairement nous être ouvertes puisque nous n’étions que médiocrement responsables de nos vilénies… Une façon un peu simpliste et fort peu théologique de voir les choses !

« Le monde n’a pas été conçu pour bien fonctionner, en ce sens c’est un grand succès »se plaisait-il à répéter.

Ce qui était paradoxal c’est que ce fatalisme, loin d’entraver son dynamisme, le stimulait. Il semblerait même que ce soit ce qui le porta à traduire dans la réalité, de façon souvent aventureuse, certaines de ses gamberges, qui hélas, lui valurent de coûteux échecs.

Bien que quelque peu nonchalant, voire sujet à la procrastination, je fis d’excellentes études. Elles me conduisirent à Polytechnique. Je devins par la suite docteur en sciences physiques puis directeur de recherche au CNRS. Ma spécialité initiale fut l’ingénierie des matériaux. J’ai longtemps donné des cours, ce qui fut pour moi l’occasion, toujours rafraichissante, de me confronter avec des plus jeunes.

Très tôt je me suis intéressé aux possibilités de réaliser des voitures propres. Ma spécialité me permettant de participer à des recherches sur le développement des batteries, il se fit que l’une des sociétés qui travaillait en collaboration avec mon laboratoire décida, de participer aux grands prix de Formule E. En tant qu’expert et peut-être aussi en raison de mon amour de la « bagnole », mon labo me proposa d’être détaché auprès de notre partenaire.

J’accompagnais donc son équipe dans les principales villes sélectionnées pour le circuit de Formule E. Ce fut à l’occasion de ces périples, que j’eus l’opportunité d’apprendre à conduire ces étonnantes machines de courses. Il apparut que j’étais doué et que mes compétences techniques me donnaient le surcroît de doigté qui faisait la différence.

C’est la déficience d’un coureur lors du grand prix de Putrajaya (Malaisie) qui me permit de démontrer mon savoir-faire en tant que pilote. Mon excellent score fut remarqué et c’est ainsi que, tout en restant attaché à mon labo, je suis devenu pilote de course. Certes, pendant les premières années, la réputation des coureurs de Formule E n’égalait pas, loin de là, celles des vedettes de la Formule 1. Cependant, les progrès techniques aidant, la Formule E gagna en notoriété, et je devins de plus en plus populaire. J’ai couru jusqu’à l’âge de 45 ans, âge auquel je décidais d’abandonner la compétition. C’est alors que l’on vint me demander de participer à une épreuve moins prestigieuse, mais plus en rapport avec mon âge, le TEVP. J’en suis à mon douzième rallye. Malgré des résultats plus qu’honorables, j’ai décidé que ce serait ma dernière participation.

Ne croyez cependant pas que le fait d’abandonner les rallyes signifie que je renonce à exister. Je constate simplement que j’ai atteint un âge embarrassant où l’on se prend à hésiter sur les perspectives de l’existence.

Les pellicules de l’âge qui recouvrent mon visage me donnent à réfléchir. Je songe à écrire, car ce peut être une façon d’effacer dans la gamberge ce vieillissement que je redoute et qui se manifeste aussi à travers des attaques sournoises et minuscules : des douleurs sourdes, brusques, surgissant aux endroits les plus inattendus, des fatigues subites inexplicables, des pertes de mémoire, des troubles de la vue… autant d’atteintes, autant de dégradations, autant d’inquiétudes réitérées qui vous usent.

Cette tentation d’écrire se heurte cependant à la difficulté de l’exercice. J’ai lu et disséqué pas mal d’ouvrages. Ils m’ont appris qu’écrire est très difficile.

Mes souvenirs ? Ils sont flous, contradictoires, absurdes, insaisissables et parfois au bord de l’inexistence. La transcription de mon monde intérieur ? Elle risque fort de le simplifier, de le schématiser et de lui donner une forme banale. Ce n’est pas mon « truc »… Quant aux intrigues que je pourrais être tenté de venir plaquer sur mes souvenirs ou mes idées pour les sauver du désastre de la banalité elles risquent de les éclipser en poussant le lecteur à tourner rapidement les pages qui formeraient la justification ultime de l’œuvre !

C’est parce qu’en 2019, c’est-à-dire il y a près de 15 ans, je fus le témoin d’une histoire dont la portée s’est avérée considérable que, poussé par ceux qui en furent les acteurs, je me suis finalement résolu à écrire.

Que le lecteur ne s’y trompe pas, si j’ai pu jouer un rôle dans le déroulement de l’affaire qui suit, je n’ai rien d’un héros, je n’ai pas couru l’aventure, c’est elle qui m’a débusqué.

2

Hommage aux objets disparus

Je voudrais rendre hommage à tous ces objets qui meublèrent discrètement mes journées passées, qui sans faiblir accomplirent consciencieusement leurs tâches et furent souvent des partenaires fidèles.

Je voudrais rendre hommage aux 78 tours dont les crachouillis dissimulaient avec bonheur le manque de fidélité des enregistrements, aux magnétophones dont les bandes s’emmêlaient allégrement, aux machines à écrire dont le chariot sonnait quand il arrivait en fin de ligne, aux stylos à encre qui fuyaient, aux polaroïds dont les pâles photographies parvenaient néanmoins à nous enthousiasmer, aux trains électriques, aux petites voitures Dinky Toys qui m’ont fait rêver et à bien d’autres gadgets que je ne saurais citer et dont l’existence s’est souvent avérée aussi inutile qu’éphémère.

De nombreuses années après leur mise au rebut, avoir une pensée pour eux me semble d’autant plus légitime que leur souvenir parvient encore à me serrer le cœur…

3

Septembre 2019

Je me souviens parfaitement du jour où tout commença.

Nous étions en 2019. Je venais de rentrer, épuisé, d’un mémorable voyage en Chine où, comme coureur de Formule E, j’avais terminé sur la plus haute marche du podium la course automobile la plus importante de ce type jamais organisée. La ville de Shanghaï qui accueillait la course avait fait dans la démesure. Elle voulait, une fois de plus, montrer au monde que l’avenir était à la propulsion électrique et, ce faisant, soutenir l’industrie chinoise.

La course s’était déroulée dans une ville dont la modernité reléguait celle de nos capitales européennes au rang de villages moyenâgeux. L’aménagement du parcours accentuait délibérément cette différence. Pour ne pas bloquer la ville, de longues passerelles au style futuriste avaient été dressées, voire suspendues à plusieurs dizaines de mètres de hauteur entre les gratte-ciel du quartier de Pudong. Il en résultait des rampes impressionnantes de nature à solliciter durement les mécaniques. De la même façon, d’immenses gradins avaient été érigés, à proximité des points stratégiques de la course. Par contraste, au sortir du tunnel traversant la rivière Huangpu et comme pour souligner les préoccupations écologiques des organisateurs, le circuit traversait l’immense place du Peuple au milieu d’un déluge de fleurs. Pied de nez aux Occidentaux, avec un sens certain de la mise en scène, le circuit longeait ensuite le Bund dont les anciens immeubles aux façades Art déco détonnaient avec ceux de Pudong et montraient le chemin parcouru par le pays depuis leur départ. Dans le même esprit et pour rompre avec la banalité de la plupart des circuits, les stands des constructeurs n’étaient pas regroupés, mais répartis tout autour du circuit. Chaque stand, par son décor, reflétait ce qui caractérisait son pays. On y trouvait un chalet pour la Suisse, une machiya pour le Japon, une tente bédouine pour le Qatar, un ranch pour les USA, une ferme pour la France…

Je me souviens aussi, sans doute en raison de la petite aventure qui en résulta, avoir rencontré sur le circuit une jeune et jolie photographe de presse, une certaine Louise Duchemin. Nous étions entre deux essais. Je rêvassais.

Divorcé depuis quelques mois, je m’étais engagé dans une série de dragues malchanceuses. J’avais atteint le stade où, quand une relation s’achevait, je ne me demandais plus si j’avais aimé ma maîtresse, je ne me reprochais plus de n’avoir pas obéi à des concepts éthiques, mais me reprochais seulement d’avoir manqué de perspicacité. J’écartais sciemment la distinction entre moral et immoral et je continuais cependant, sans doute bien naïvement, à m’accrocher à l’espoir de trouver l’amour vrai. C’était moins désespérant que de devoir constater que l’amour est une sensation éphémère liée à notre finitude…

J’étais assis sur une botte de paille censée conforter l’ambiance de ferme à la française que devait évoquer le stand, lorsqu’une charmante personne, bardée d’appareils photo, me demanda dans un anglais très francisé si elle était autorisée à prendre des clichés du lieu. Elle pouvait avoir une trentaine d’années, assez bien faite, les cheveux blonds, coupés courts, la bouche charnue. Ses yeux étaient cachés derrière des lunettes noires style Ray Ban. Bien que de constitution plutôt robuste elle ployait un peu sous le poids de ses appareils. Quand je m’aperçus qu’elle me souriait, – j’avais à ce moment-là besoin d’un sourire ou d’un regard – je sortis de mes rêveries et l’invitai à partager mon frugal repas.

Elle était française et travaillait en free-lance comme photographe, essentiellement pour des magazines automobiles. Sans être pour autant ingénieur, elle aimait la science et avait acquis sur le tas une solide culture technique. Un long stage passé chez un constructeur automobile lui avait fait aimer les « bagnoles ». À la recherche d’un job, bonne photographe, elle s’était spécialisée dans la photographie automobile, sportive, commerciale ou technique.

J’appris qu’elle avait la « fibre écolo » et qu’elle participait activement à une association dénommée « Topaze bleue », très engagée dans les questions agricoles et qui disposait de puissants relais dans certains milieux politiques.

Au cours de cette première rencontre, nos bavardages ne portèrent cependant pas sur ces sujets mais bien sur les fortes impressions que nous laissait l’organisation de la course. J’en vins à lui demander de photographier un détail aérodynamique d’une voiture concurrente, en l’occurrence une voiture chinoise, qui me semblait à la limite du règlement. Elle accepta de tenter le coup et nous convînmes de nous revoir sur la même botte de paille après les séances d’essais.

Elle ne fut pas au rendez-vous, ce qui ne blessa guère mon ego qui avait été assouvi par la pôle position que, contre toute attente, je venais d’obtenir, mais m’inquiéta : ce contretemps ne pouvait-il pas être liée à l’opération d’espionnage que je lui avais demandée ? Je réalisais tout à coup, compte tenu des précautions que prenaient les entreprises chinoises pour ne pas être copiées – on était bien loin des décennies au cours desquelles ces mêmes entreprises avaient besoin de copier… – l’inanité de ma demande et les risques que j’avais fait courir à ma charmante condisciple.

Les événements qui suivirent montrèrent que mes craintes étaient fondées…

Trois jours plus tard, alors que je venais, épuisé, de réintégrer mon appartement et de m’être versé une large rasade de whisky, mon téléphone sonna.

Je pensais que c’était peut-être la charmante Louise, rentrée avant moi de Chine, qui m’appelait. Il s’agissait d’Hervé, un ancien copain.

Cet ami représentait pour moi l’image du parfait touche-à-tout. Il était issu d’une famille où chaque génération avait été ballotée entre des principes et des ambitions mais qui néanmoins avait su garder des codes sociaux qu’il fallait savoir sentir mais qui n’excluaient nullement la fantaisie. L’argent n’était pas tout, loin de là.

En tant qu’étudiant Hervé disposait de privilèges incontestables ; un joli studio et, fait notable, une belle voiture, une Peugeot 206 GTI décapotable de couleur rouge pourvue d’un moteur « à injection directe » développant 130 chevaux vrombissants. Un outil qui ne manquait pas d’impressionner ses amies, surtout lorsqu’il entreprenait de les promener rive droite…

Il était grand, très calme et sûr de lui. Il semblait enchanté par la vie. Les femmes l’adoraient et il savait aussi séduire ses interlocuteurs.

S’il était curieux de tout, il affichait cependant un dédain provocateur pour les « sciences » molles et notamment celles en « psy », pourtant très tendance à l’époque :

— La psychanalyse ? Mon cul ! À ranger avec la bourse, la météo, les sondages qui nous trompent d’autant mieux qu’il leur arrive parfois d’avoir raison, se plaisait-il à répéter.

Il détestait aussi les discours trop bien établis qui n’étaient, pour reprendre sa phraséologie, que « rhétoriques gélatineuses », « homélies mélos bien-pensantes » ou « mélasse démagogique » dont l’objectif inavoué était de « stériliser toute forme de créativité au profit de conservatismes mortifères ».

— Je me méfie, se plaisait-il à dire, de ceux dont la profession est de penser aux autres en pensant à leur place. Trop de malheurs, de luttes ou de renoncements sont venus de personnages qui voulaient imposer au monde l’idée qu’ils s’en faisaient !

Ce scepticisme s’appliquait évidemment aux cours que prodiguait la grande école de commerce qu’il avait rejoint, mais ne l’empêchait nullement de passer avec succès les épreuves imposées. Très entreprenant, il dirigeait le bureau des élèves de l’école – dont le bal annuel avait acquis une large réputation – révélant déjà ses qualités de meneur et d’organisateur.

Comme il avait longtemps vécu à l’étranger nos relations s’étaient distancées, puis perdues. Ce n’est que très récemment que j’avais appris qu’il était, depuis quelques années déjà, de retour et avait acquis le château de Clarignac un grand cru niché au cœur du Médoc. Au hasard, je lui avais adressé un mail auquel il avait fort aimablement répondu.

L’appel dont il me gratifiait était destiné à me congratuler pour mes succès en course. Bien que mes exploits aient été largement commentés par les médias, il me surprit…

— Tu es devenu un héros national !

— Je ne l’ai pas fait exprès et je crains fort que cela finisse par me nuire, répondis-je modestement.

— Ne t’inquiète pas, ça ne durera peut-être pas car il est bien difficile de rester longtemps un « bon client » des médias. Ils recherchent sans cesse du neuf et tu seras très vite considéré comme usagé, « has been ».

Quelque peu vexé, mais en parfaite contradiction avec ma première remarque, je lui demandais ce qu’il fallait faire pour durer.

— Il faut être en mesure de décocher à tout moment des petites phrases percutantes, de lancer des critiques féroces tout en prônant des valeurs de fair-play ! Rien n’empêche d’y ajouter, à petite dose, un soupçon de compassion.

— Mais de cela, on est abreuvé.

— Tu ne vas quand même pas parler de la pluie et du beau temps, ou pire encore, comme les footballeurs, de ton mental !

— Certes, mais de là à jouer les bêtes féroces, il y a une marge que je me refuse de franchir. Je ne sais que trop que ce jeu peut se retourner contre son auteur et que les médias ont le pouvoir de transformerun honnête homme en repris de justice…

— Mais aussi une crapule en héros !

— Cela se nomme la « starification » de la médiocrité…

Fatigué, je fis en sorte d’abréger un échange qui promettait pourtant d’être fécond. Hervé le comprit et en vint au point qui justifiait son appel : il souhaitait que je vienne le voir au plus vite pour parler d’une « affaire qui le préoccupait » et pour laquelle il aimerait que je vienne accompagné de Pierre, un ami commun.

— Puisque les vendanges vont commencer, ajouta-t-il, je vous suggère de rester quelques jours à Clarignac. Vous profiterez des charmes de la région qui est magnifique en cette saison. La maison est grande et, avec Daisy, nous serons très heureux de vous héberger.

Intrigué par cette démarche, je cherchais à en savoir davantage.

— Je serai ravi de te revoir et il en sera certainement de même pour Pierre. Permets-moi cependant d’être surpris. Que se passe-t-il ?

— Excuse-moi, mais je ne peux t’en dire plus. Je vous attends au plus vite. À très bientôt.

Après avoir raccroché, le scotch aidant, je m’abîmais dans des supputations multiples, incohérentes, et parfois profondes.

4

L’immensité chinoise

Pour comprendre un peu la Chine, la première chose à intégrer est l’immensité chinoise, comme le reflète la carte ci-dessous.

Aucun pays européen ne peut raisonnablement être comparé à la Chine, ils sont trop petits, pas à l’échelle !

Avec ses 1,3 milliards d’habitants c’est 20 fois la France. Si l’on voulait doter la Chine d’une chambre des députés analogue à la nôtre, il en faudrait plus de 12 000 pour une représentativité identique, avec un gouvernement de plus de 600 ministres. La province du Guangdong, l’usine de la Chine, avec ses grandes métropoles Canton et Hong-Kong, compte plus de 90 millions d’habitants. Le simple bon sens montre l’absurdité d’une comparaison qui ne prend pas en compte le facteur d’échelle. Notre façon de gouverner n’est de toute évidence pas transposable à la Chine. On le voit d’ailleurs très bien avec l’Europe qui ne compte que 400 millions d’habitants mais dont la gouvernance se cherche encore (ce qui ne l’empêche pas de donner des leçons).

Quand on cite une statistique chinoise, il faut toujours diviser par 20 pour ramener à l’échelle. Les médias présentent les 3 000 universités chinoises comme un « danger » ; le nombre impressionne, mais divisé par 20, cela fait 150, moins que ce que l’on a en France si on compte les universités, les grands établissements et les Grandes Écoles ! À l’inverse, si 10 000 Chinois manifestent, cela fait chez nous une manifestation de 500 personnes, pas terrible !

5

J’avais fait la connaissance de Pierre en 1995, soit à peu près en même temps que celle d’Hervé. Nous étions alors tous les trois étudiants à Paris.

À cette époque tout nous paraissait possible bien que, comme beaucoup de jeunes, sans être vraiment anxieux, nous avions du mal à trouver notre place dans un monde qui ne semblait pas nous avoir attendus, un monde qui nous laissait parfois la sensation d’y avoir débarqué comme des intrus.

Le monstre mémoire ayant commencé à me ronger, il m’est difficile de me rappeler exactement comment nous nous étions rencontrés. Plutôt que de rafistoler et de reconstruire le peu dont je me souviens, il me semble préférable de décrire l’ambiance dans laquelle évoluaient les étudiants.

Jacques Chirac venait d’être élu président de la République. Le Paris de cette époque n’était pas fondamentalement différent de celui d’aujourd’hui, à ceci près que les touristes chinois étaient aussi rares que les vélos et qu’internet et les smartphones n’existaient pas ! Le pessimisme ambiant, une spécialité nationale était, me semble-t-il, moins obsédant que celui que l’on connut quelques années plus tard. Il est vrai qu’à l’époque, l’économie était encore relativement prospère et que les politiques, assistés par la haute fonction publique, n’étaient pas encore parvenus à la ruiner en dépit de multiples mesures incongrues au rang desquelles les 35 heures allaient tenir une bonne place…

Chaque lundi nous nous retrouvions tous les trois au « 248 », un café situé rue du Turc. La salle, tout en longueur, était partagée en son milieu. De chaque côté des rangées de banquettes recouvertes de cuir vert surplombées par des photographies de célébrités donnaient à l’ensemble une vague atmosphère de club anglais. La table que nous occupions était le plus souvent située au fond de la salle, dans la rangée de droite. Cette rangée était légèrement surélevée par rapport à celle de gauche, ce qui nous permettait d’embrasser d’un seul coup d’œil l’ensemble de la salle et de nous amuser du spectacle permanent qu’offrait une foule bigarrée d’étudiants agités, de touristes en quête de repos, de fonctionnaires ambitieux, de femmes seules, parfois hors d’âge depuis leur jeunesse, semblant vouloir oublier des malheurs que nul ne pensait devoir venir consoler. Un petit monde qui bruissait, papotait, chuchotait, se surveillait, se congratulait, s’embrassait. C’était, avait un jour déclaré notre ami Pierre, « le temple des embrassades mensongères ».

À la différence d’Hervé, Pierre cultivait une attitude dilettante. Son abondante chevelure masquait partiellement un front haut et large que semblait souligner une bouche aux lèvres fines. Son menton qui n’était ni pointu ni carré, trahissait la volonté. Tout cela aurait suffi à composer un visage assez convenu s’il n’y avait ses yeux, des yeux bleus de myope, des yeux fouineurs qui éclairaient et disaient tout le personnage, tout ce que l’on devinait, mais que l’on ne comprenait pas d’emblée. Cette vivacité accrocheuse du regard était comme protégée par une paire de verres très fins tenus par une monture de fils métalliques, style instituteur du début de siècle.

Un beau jour, ce cancre d’apparence qui n’avait rien fait d’autre que de suivre les cours a minima et de faire les quatre cent coups, intégra l’école Normale de la rue d’Ulm. Il entra ensuite à l’ENA et en sortit parmi les tous premiers sous l’espèce d’un inspecteur des finances. Il faut dire qu’il était pourvu d’une puissante mémoire et de facilités d’écriture et d’expression exceptionnelles.

Au cours de l’été 1995, il eut l’opportunité d’entrer comme stagiaire au ministère de l’Écologie, à l’hôtel de Rauquelaure. Je me souviens parfaitement des présentations qu’il nous fitde son ministère et surtout de la façon dont il nous raconta sa première rencontre avec la ministre 1.

C’était un jour où le conseiller en charge était absent. Il devait remettre à la ministre ce qui, nous dit-il, lui semblait être une étude pondue par un membre du Parti Socialiste car sur le dossier était agrafé un mot de recommandation portant la marque de la rue de Solférino.

Il commença par nous décrire le monumental ministère qui était ce jour-là, un samedi, quasiment vide. Seule la ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, quelques collaborateurs et des agents de sécurité qui regardaient un match de football à la télévision étaient présents.

Puis, avec humour, il nous peignit ce qu’il perçut en ouvrant la porte du bureau de la ministre :

— Sur son bureau, trois colonnes de dossiers et de parapheurs. Sur la table de réunion, les restes de ce qui avait servi de déjeuner, ou plutôt de pique-nique. Sur un chevalet situé à l’autre bout du bureau, réglé le plus bas possible, le portrait officiel de Jacques Chirac, pointant son nez sur la pelouse de l’Élysée.

Lorsque j’entrais, la ministre terminait une discussion avec deux de ses collaborateurs. En quelques questions malines, elle synthétisa sa position puis congédia ses visiteurs tout en me faisant signe d’approcher.

Elle était assise près de la fenêtre. À plusieurs reprises, elle rabattit sur sa cuisse le pan de sa jupe de lin, dont l’ourlet n’avait manifestement pas dû ou pu être rallongé depuis sa nomination. Grande et musclée, elle dégageait incontestablement une impression de force physique.

Ses visiteurs étant sortis, à ma grande surprise, elle se lâcha : « Ces énarques, qui sont des Rolls dans leur métier, ont voulu travailler avec moi. Ils sont sans doute attirés par la définition élargie de mon ministère. Ils n’ont plus qu’à bien se tenir ! » et, après un bref instant de réflexion, elle ajouta « Il me sera plus facile d’écologiser des technocrates, que d’éduquer des écolos à la machine d’État ! »

En terminant sa description, Pierre ajouta que la ministre semblait considérer la politique comme un jeu, un jeu brutal.

— Cette femme est une catcheuse. Telle la larve de tenthrèdes dévorant la feuille de saule, elle a réussi avec sa « boys band » d’idéologues à absorber les Verts. C’est une grande gueule qui goûte les rapports de force.

— En attendant, ajoutai-je, en jetant à la rue les employés de Superphénix, les ouvriers d’autoroutes et en abandonnant le projet de canal Rhin-Rhône ta ministre, aussi musclée soit-elle, risque fort de devenir une miss chômage.

— Ça, c’est une autre affaire, reprit Pierre…

— Après ces confidences as-tu pu échanger quelques mots, demanda Hervé ?

— Hélas non ! Semblant presque regretter ses propos elle m’intima de poser le dossier que je lui apportais et de me retirer.

Poussés par la curiosité nous lui avions alors demandé ce qui était écrit sur le mot de recommandation.

— Quelque chose comme « Chère amie, je ne saurais trop vous recommander l’auteur de cette étude qui est l’un des nôtres et qui, me semble-t-il, mériterait de compter au nombre de vos conseillers. »

Lorsqu’on lui demanda de révéler le nom du député figurant sur le dossier qu’il avait apporté à la ministre, Pierre refusa de le divulguer « au nom du devoir de réserve » et se contenta de lâcher que c’était un ami du Premier ministre.

Aujourd’hui encore, nous ne savons toujours pas qui fut ce personnage, mais nous supposons qu’il a pu jouer un rôle dans la carrière de notre ami…

1. Erreur historique assumée : à l’époque un homme occupait le poste…

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À propos d’autorité