Trajectoire d'une fake news - Jacques Masurel - E-Book

Trajectoire d'une fake news E-Book

Jacques Masurel

0,0

Beschreibung

Un puissant chef d'entreprise voit son groupe de sociétés gravement malmené par des fakenews. Une femme, qui n’a rien oublié de lointaines années vécues en compagnie du journaliste soupçonné d’être à l’origine des diffamations, va jouer de son pouvoir pour surchauffer l’ambiance. L’action se déroule au cours de l’été 2032, dans un monde marqué par les effets du réchauffement climatique. Faux-fuyants, doutes, ressentiments et mensonges donnent à ce roman une forte résonance avec notre actualité. Il fournit un prétexte pour dresser un tableau approfondi des malaises de notre époque et esquisser des solutions.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jacques Masurel est très impliqué dans un groupe de réflexions centré sur les mécanismes de l'évolution. Il est également Président d’honneur d’une association militant pour la défense du climat et est auteur de plusieurs ouvrages.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Trajectoire d’une fake-news

Du même auteur

La vente multi-niveau, Inter-concept 1994.

Questions pour un monde en devenir, Aubin éditeur 2002. Avec André Danzin.

Teilhard de Chardin, visionnaire d’un monde nouveau, Éditions du Rocher 2005. Avec André Danzin et Jean-Loup Feltz.

Et si on inversait les pôles, Aubin éditeur, 2006.

Une Europe nouvelle pour un monde nouveau, Édition Publibook, 2009.

L’affaire Lipowski, Aubin édition, 2006.

Mauvais climat, édition Feuillage, 2016.

Notre catalogue complet de livres et d'audiolivres sur

editionsfeuillage.fr

© Feuillage éditions, 2022.

Tous droits réservés.

Jacques MASUREL

Trajectoire d’une fake-news

Un naufrage ? Ah que non pas ! Mais la grande houle d’une mer inconnue où nous ne faisons qu’entrer, au sortir du cap qui nous abritait.

Pierre Teilhard de Chardin

Le phénomène Humain

À Véronique pour son discernement

1

Le Tigre

À la demande de plusieurs administrateurs inquiets des effets d’une campagne médiatique hostile, un Conseil d’administration exceptionnel venait, en ce mercredi 5 mai 2032, de s’ouvrir à la Défense, au siège de la Société Générale du Bois et des Dérivés, plus connue par son sigle SGBD. Figuraient à l’ordre du jour des questions financières et les conséquences possibles d’une acquisition importante.

Dix des douze administrateurs que comptait la société étaient présents. Ils attendaient l’arrivée du Président qui, selon son habitude, était en retard.

Les échanges allaient bon train :

–Un vrai travail de sabotage qui fait une fois de plus la part belle à nos concurrents…

–Rien n’est pire que d’injecter le venin du doute…

–Les épouvantails déployés par les médias resteront confusément dans la mémoire du public…

–Il s’agit de malhonnêteté intellectuelle. Tout est bon pour accroître les audiences…

–Des méthodes méprisables…

–Nos médias confondent danger et risque…

La salle du Conseil qui jouxtait le bureau du Président était située au soixante-sixième étage d’un gratte-ciel composé de deux tours jumelles dont l’une dépassait les 260 mètres. À ce niveau les tours étaient reliées par une passerelle qui se présentait comme un vaste plateau végétalisé de près de 2000 m². La salle du Conseil et le bureau du Président donnaient sur cet étonnant jardin. Outre la vue, ce qui le caractérisait était la variété des essences d’arbres qui y prospéraient.

Initialement dénommées « Tours Sisters » ces tours dont la construction fut retardée par de multiples recours avaient finalement été rachetées et terminées en 2027 par la SGDB et en avaient pris le nom. En plus des bureaux de la société et de ses multiples filiales les tours abritaient une résidence hôtelière, un centre d’affaires et un espace de mise en forme avec piscines. À leurs sommets, des appartements de standing avaient été érigés après l’acquisition des tours par l’actuel propriétaire. Comme il se devait ces logements étaient constitués de modules en bois encastrés dans les structures métalliques des tours.

–Un excellent moyen de faire connaître nos produits, prenait plaisir à souligner François Larouz, le Président fondateur de la SGBD que ses collègues, par un mélange d’admiration et de dérision appelaient « le Tigre ».

La salle où se tenait le conseil était sobrement meublée, la vue sur le jardin suffisant à affirmer la puissance de l’entreprise. On y chercherait en vain marqueterie, dorures, tableaux ou autres œuvres pouvant être considérées comme de l’art, visant à impressionner le visiteur. Ne figuraient sur les murs que quelques photographies retraçant la courte histoire de l’entreprise.

Au centre de la pièce une grande table laquée sur laquelle était posée un plateau chargé de verres et de bouteilles dont personne ne s’était encore approché. Au fond de la pièce, se dressait sur un socle de cuivre la section d’un tronc d’arbre qui, à la vue du nombre de cernes qu’elle comportait, devait être plus que centenaire. Derrière cette sorte de « totem », manifestement escamotable au vu de l’étrange système de câbles d’acier qui le soutenait, un mur blanc semblait prévu pour servir d’écran.

C’est en 2015 que le jeune François Larouz reprenait, à la suite du décès de son père, Jules Larouz, les commandes d’une petite entreprise de charpente. Jules fut un habile marchand de bois qui, pour développer ses activités, monta une scierie puis, dans une logique d’intégration devint producteur de charpentes.

Son fils François réussit d’excellentes études qui firent de lui un « centralien ». Il était aux USA lorsque survint le décès de son père. Sans être particulièrement intéressé par les métiers du bâtiment, le hasard fit qu’il trouva là-bas un stage chez un important constructeur de maisons individuelles en bois. Comme c’est souvent le cas dans ce pays, ce constructeur dépendait d’un groupe de promotion immobilière.

Bien que ses goûts le portaient vers des industries plus sophistiquées, en tant que fils unique, le décès de son père l’obligea à prendre la direction de l’entreprise. Instruit par son stage, il découvrit tout le parti que l’on pouvait tirer de l’usage du bois dans le bâtiment, aussi, en dépit d’une situation financière peu brillante, il se résolut à garder l’entreprise et à l’utiliser pour en faire la base de départ d’un groupe similaire à celui où il avait fait son stage.

Dès qu’il eut compris comment fonctionnait la PME familiale et détecté sur qui il pouvait se reposer, il consacra l’essentiel de son énergie à étudier la façon dont sa profession était structurée. Il ne tarda pas à découvrir qu’à côté de quelques entreprises de dimension internationale traitant des projets de leur conception à leur réalisation, vivotait un important tissu de PME locales, souvent très spécialisées comme c’était le cas de son entreprise.

Il vit que ces entreprises devraient rapidement évoluer et ne pourraient plus se contenter d’être à la fois locales et spécialisées. Selon lui, la plupart d’entre elles risquaient de disparaître si elles n’élargissaient pas le cadre des prestations qu’elles étaient en mesure de proposer. Il savait cependant qu’un tel exercice n’était pas à leur portée, leurs gérants ne disposant ni des moyens ni du temps permettant de s’affranchir des soucis du quotidien.

Opportuniste, le jeune François était persuadé que s’il en possédait les moyens, bon nombre de ces entreprises pourraient être achetées dans d’excellentes conditions et leur rentabilité largement améliorée si elles étaient intégrées dans une structure plus vaste. L’originalité de sa démarche était de constituer un groupe immobilier axé sur les constructions en bois.

Très habilement il sut engager des contacts avec plusieurs entreprises qu’il avait repérées en analysant leurs bilans, la façon dont était réparti leur actionnariat et… les plus-values qu’il pourrait tirer de la revente de certains de leurs actifs.

Il fit part de ses analyses à des camarades de sa promotion occupant des postes bien placés dans des organismes financiers qui le mirent en rapport avec leurs dirigeants. Plusieurs d’entre eux, séduits par la perspicacité du jeune François et sans doute aussi par sa personnalité, décidèrent d’aller de l’avant.

C’est donc armé d’une stratégie bien établie et de solides soutiens financiers que François Larouz lança sa campagne de rachats d’entreprises. Dans les négociations qu’il entreprenait son sens de l’humain fit merveille. Il avait parfaitement compris que des calculs sèchement réduits à des intérêts économiques risquaient de conduire à des impasses. Au-delà des comptes et des bilans, il savait voir les hommes et, à cet effet, s’arrangeait toujours pour rencontrer les cadres des entreprises dont il ciblait l’absorption. Face à eux il mariait raison et sentiments et, par des questions très directes, des saillies ou des bons mots jetés à l’improviste, parvenait à détecter les fausses objectivités ou les supercheries qui lui seraient cachées. Il séduisait tant et si bien que plusieurs des cadres qu’il avait ainsi rencontrés devinrent ses proches collaborateurs.

Pour décrire l’homme qui se cachait derrière les succès de la SGBD et en minimiser les talents, ses détracteurs invoquaient d’abord la chance qui semblait accompagner ce virtuose aux idées inconvenantes et prophétisaient sa fin prochaine.

Sa grande « chance » fut qu’en 2024, après plusieurs années au cours desquelles la réalité du réchauffement climatique s’était durement manifestée, des taxes significatives furent instaurées sur des matériaux de construction tels que le ciment ou l’acier, dont la production générait beaucoup de CO2, ce qui avantagea fortement les structures en bois et permit à la SGBD d’accélérer son rythme de développement.

Son autre chance découla de la crise du Covid qui fit émerger des comportements et des modes de vie qui n’étaient jusque-là qu’en puissance. Le développement du télétravail dont la crise sanitaire avait révélé les vertus, conjugué avec l’arrivé de la 5G et l’engorgement sans cesse croissant des transports poussèrent ainsi un nombre croissant de citadins à quitter les grandes villes et les banlieues pavillonnaires pour la campagne profonde.

Une nouvelle demande de logement en résulta et, pour y répondre, la SGBD prépara des programmes de construction très élaborés qu’elle appela « smart city ».

Poussée par cet environnement favorable la jeune SGBD sut multiplier les acquisitions d’entreprises. Le chiffre d’affaires du groupe dépassa rapidement le cap du milliard d’euros. De la charpente, elle était passée à l’entreprise générale, puis à la promotion immobilière. Un promoteur bien spécial puisque toutes ses créations, qu’il s’agisse d’immeubles d’habitation, de maisons particulières, de campus de bureaux, d’écoles, d’usines, étaient réalisées par l’assemblage de modules en bois.

Au plan managérial, le Tigre, quelle que soit la dimension atteinte par son entreprise, agissait toujours en laissant une grande autonomie de gestion à ses collaborateurs. Pour lui, une organisation trop centralisée ne pouvait – à l’instar de celles des administrations – que fossiliser son groupe. Chacune des branches de la SGBD fonctionnait comme une start-up et en avait gardé le dynamisme. À cet effet, il veillait personnellement, parfois de manière brutale, à ce qu’aucune forme d’oligarchie ne puisse se perpétuer au sein du groupe, l’oligarchie étant, selon ses convictions, un facteur majeur de stérilité intellectuelle et managériale.

Dans cette logique, ses équipes devaient pouvoir décider par elles-mêmes des actions à mener. À l’embauche, bien au-delà des bilans de compétences, c’est sur des « bilans d’appétences » qu’il préférait se baser, ce qui impliquait, avant de s’intéresser aux talents des candidats, de s’intéresser à leurs envies et leurs ambitions.

C’est en partant de ce genre de considérations qu’il parvint à construire des équipes exceptionnellement dynamiques et motivées.

2

Conseil d’administration

Avec près d’une heure de retard, le président apparut. L’atmosphère étant pesante les conversations cessèrent aussitôt. L’air détendu du « patron », sa façon informelle de se mêler à ses associés avant de prendre place, de distiller quelques bons mots laissant entendre qu’il était parfaitement au fait de la situation, eurent cependant le pouvoir de détendre l’ambiance.

Ce cérémonial introductif étant achevé, François Larouz se dirigea à l’extrémité de la table où, tournant le dos à la baie vitrée et à la vive lumière qui ce jour-là illuminait la pièce, se trouvait le fauteuil présidentiel. D’un geste, il invita ses collègues à prendre place.

Bien que gênés par la lumière, les participants à la réunion tentaient de deviner sur les traits du Tigre quelques indices pouvant trahir ses pensées, ses préoccupations. Il n’avait pas encore atteint la cinquantaine mais les effets du surmenage commençaient à le marquer.

Quelques cheveux grisonnants et un léger embonpoint confirmaient cette impression. Des gestes lents et une voix bien posée tempéraient toute velléité d’opposition. Sans en prendre conscience vous deveniez plus attentif à la forme de ses propos qu’à leur perspicacité. Comme un bon metteur en scène il vous enfermait à l’intérieur de son discours et vous menait là où il le voulait. Il évoquait des idées, ses idées, tournait autour, démontrait, suggérait tant et si bien que son auditoire finissait par perdre son sens critique et ses repères. Les questions qui paraissaient insolubles se déliaient. On comprenait, ou du moins, on croyait comprendre.

Il est vrai que la vie du Tigre n’ayant été qu’un combat il avait, quelles que soient les circonstances, appris à rester imperturbable et, comme tous les hommes de sa trempe, se plaisait à imaginer la façon dont il pourrait surmonter d’autres obstacles. Réfléchir à la tactique et aux manœuvres dont il devra user pour les contourner l’amusait :

–Il me semble que nous avons quelques problèmes, annonça-t-il en guise d’ouverture de la réunion. Madame la Secrétaire Générale, pourriez-vous brièvement résumer la situation ?

Avant de prendre la parole, d’un geste machinal, la Secrétaire Générale s’appliqua à bien disposer sa tablette. Vêtue d’un tailleur très strict, souriante, elle salua l’assistance et après avoir brièvement rappelé l’ordre du jour souligna ce qui constituait le point principal de la réunion :

–Comme vous le savez, notre groupe, sans doute en raison de ses succès et de l’importance de son développement est très regardé par les médias. La moindre anomalie fait l’objet de leur active « sollicitude ». Nous craignons que certains d’entre eux disposent de « sources » bien placées au sein de nos sociétés. Ce qui est certain, c’est qu’aucune déficience ne leur échappe. À part ce qui concernait l’industrie nucléaire, il me semble qu’aucune entreprise n’est à ce point, devenue la cible de la vindicte médiatique. Nous avons pu croire que ces attaques étaient « encouragées » par certains de nos confrères. Il est en effet vrai qu’elles ne sont pas pour leur déplaire, mais quelques indices nous permettent de penser que ce ne soit pas le cas. Il doit y avoir autre chose.

–Passons et allons aux faits, interrompit brutalement le Président.

Un tantinet déstabilisée comme le trahissait le rictus qui avait un court instant traversé son visage, la Secrétaire Générale se ressaisit. Après avoir plongé son regard sur sa tablette elle expliqua que les nouvelles attaques avaient été déclenchées par un incendie tout à fait mineur, qui s’était déclaré quinze jours plus tôt dans la résidence dite de « La haute vue » à Nanterre. Il s’agissait de l’une des premières constructions en bois dépassant les trente étages réalisée par la société. Le feu, qui s’était révélé sans gravité, avait cependant obligé les pompiers à faire évacuer les appartements proches de celui d’où les fumées s’étaient échappées. La secrétaire précisa que les évacuations s’étaient passées calmement et que dans l’heure qui suivit l’arrivée des pompiers, les habitants concernés avaient pu rejoindre leurs domiciles.

–Le lendemain du sinistre, poursuivit-elle, un journal local relata l’événement par un entrefilet. Deux jours plus tard un grand hebdomadaire publia une photo montrant une fumée, cette fois très dense, s’échappant de l’immeuble avec pour titre : « Les bâtiments de la SGBD sont-ils dangereux ? ». Il s’agissait certainement d’un montage photo. S’en suivait un long texte basé sur des extraits choisis du rapport des pompiers qui mettait en question la qualité de nos produits et le « manque de sérieux » de nos réalisations.

–J’ai lu ce papier, interrompit le Tigre. Il s’agit d’un classique mélange d’approximations toxiques, de non-vérifications des faits mêlés aux opinions d’un journaliste qui, selon l’usage, laisse croire qu’il prend du recul sur l’événement. Le drame, c’est que pour susciter des formes malsaines d’émotion et développer leur lectorat, ces journalistes dits « d’investigation » sont devenus des artistes dans le domaine de la délation. Ce qui fut un journalisme de combat est devenu un journalisme d’invectives : on affirme, on exécute et l’on ne cherche surtout pas à expliquer. Je crains, mais ceci est une réflexion personnelle, que la classe médiatique ne soit en train de se décrédibiliser et de scier la branche sur laquelle elle est assise.

–Oui, mais le drame, reprit la Secrétaire qui cherchait à renouer le fil de son exposé, c’est que lorsqu’un nouveau sujet sort sur un média, l’ensemble de la corporation s’y précipite. Tel un orchestre qui brode à l’unisson, chacun reprend le thème. Avec internet, ils disposent d’une formidable caisse de résonnance et ce qui n’est qu’un fait anecdotique peut, en un temps record, devenir une information de premier plan que tous les médias se doivent de reprendre. L’événement n’est plus le fait lui-même mais le bruit qu’il provoque…

–Certainement, coupa à nouveau le Président. C’est en effet ainsi que se développent les fake news, une plaie qui ne cesse de se développer et dont il faudra certainement reparler, en ce qui concerne notre groupe et sans doute au-delà…

Il se tourna alors vers le directeur technique qui, pour la circonstance, avait été convié au Conseil et lui demanda quelles étaient les causes réelles de l’incendie. Celui-ci lui répondit que c’était l’inflammation de rideaux, non ignifugés, provoqué par un vieil appareil électrique de chauffage qui avait produit l’épaisse fumée qui s’était propagée dans l’appartement.

–Le rapport des pompiers a montré que les structures en bois n’avaient pas bougé et que les joints intumescents censés obstruer les espaces laissés libres par la déformation éventuelle des huisseries avaient parfaitement rempli leur rôle, contrairement à ce que prétendait l’article. Ne résistant pas à faire un mot d’esprit le directeur ajouta qu’en fait la rumeur s’était propagée bien plus vite que les flammes…

–Permettez-moi surtout, releva un administrateur, de constater, joints ou pas, que cette rumeur a fait chuter le cours de bourse de 15 % en dix jours et que, compte tenu de notre situation financière, nous nous trouvons maintenant dans une bien mauvaise position vis-à-vis de nos créanciers.

–Je pense que cette chute, assena à son tour l’un des plus anciens actionnaires de l’entreprise, traduit le fait que les marchés n’apprécient pas les énormes investissements que nous avons en cours. Je pense notamment aux sommes considérables que nous avons consacrées au lancement simultané de plusieurs grandes opérations immobilières dont la « smart city » de Sainte Sophie des Landes sans compter des diversifications hasardeuses, comme celle concernant la construction de ballons dirigeables destinés au transport de bois ou à notre prise de participation dans une start-up russe qui veut lancer des chaudières nucléaires destinées au chauffage urbain. Comme plusieurs de mes confrères ici présents je pense que cette chute des cours est grave, car elle va rendre plus délicates que prévues les actions de refinancement dont nous avons cruellement besoin. À la limite c’est l’indépendance de notre groupe qui peut être en jeu.

Des murmures se faisant alors entendre le Tigre réagit en lançant un tonitruant « pardon ! » à la suite de quoi, comme pour ne pas dévoiler son humeur, il se renfonça en silence dans son fauteuil et observa chacun d’un regard vif, celui du chasseur à l’affût de nouvelles cibles.

Le silence revenu et ayant ainsi montré qu’il était maître du jeu, le Président, non sans quelque mauvaise foi, entama une longue diatribe :

–Ah, c’est donc cela ! Je ne vous ai pas fait gagner assez d’argent. Votre mise initiale a été multipliée par 30 en moins de 10 ans et vous avez l’impudence de vous plaindre parce que vos titres ont perdu 15 % au cours de ces dernières semaines ! Et c’est pour cela que vous avez demandé que se tienne cette réunion. Bravo ! Oui je prends des risques. Oui nous prenons des risques. Ne pensez-vous cependant pas que dans le monde incertain qui est le nôtre le plus grand risque est de rester immobile ? Permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire. Où en seraient certains d’entre vous, si je n’étais venu racheter leur entreprise ? …

Sur sa lancée il s’employa alors à mentionner quelques-unes des crises qu’avait traversées l’entreprise depuis sa création et rappela comment la SGBD fut caricaturée, alors qu’il cherchait à fédérer l’industrie de la charpente :

–Nous fûmes qualifiés de vautours « avides de profit, plus attachés à désosser les entreprises qu’à les reconstruire ». On nous a reproché non seulement de ne garder que ce qui nous était utile et revendre ce qui ne l’était pas, mais surtout, crime impardonnable, d’avoir remplacé les règles sophistiquées du management de salon par le bon sens. Pour nous faire payer ce mépris on nous a, via le tribunal, accusé d’avoir surévalué les titres apportés. Nous nous en sommes tirés parce que nous avons pu menacer de mettre en cause les commissions qu’avaient empochées les banques et surtout parce que notre avocat a su brillamment montrer l’antagonisme qui existait entre la finalité économique et le droit, ce qui a embarrassé certains technocrates en place. Finalement le procès nous a fait gagner l’appui des pouvoirs public et nous sommes devenus l’élément fédérateur numéro un des industries du bâtiment. Les choses étaient bien parties lorsque survint la terrible année 2020, et les crises successives du Covid. Ceux d’entre vous qui étaient déjà avec moi se souviendront de l’ambiance qui régnait alors. Tout le monde était atterré. Les décroissantistes, des « amish arriérés » comme les avaient qualifiés le Président de l’époque dans une lueur de clairvoyance, triomphaient. Bon nombre de nos fournisseurs et surtout nos banquiers menaçaient de ne plus nous soutenir. Ce fut très dur et nous ne fûmes sauvés que de justesse par les intelligentes mesures qui furent alors prises au niveau de l’Europe.

Le Tigre rappela alors les nombreuses campagnes d’opposition menées par des associations de défense de la nature qui s’opposaient par principe à tout programme d’envergure. Il rappela que ces associations, constituées d’écologistes auto-proclamés, avaient fait de ces campagnes leur raison d’être et il revint sur le cas récent de Marouille-sur-Serein :

–Rappelez-vous : compte tenu de la modeste dimension du projet et du ridicule des arguments techniques développés, nous ne nous sommes pas méfiés des gesticulations des écolos. Ils font mouche en s’appuyant méthodiquement sur les réseaux sociaux et en distillant une série de contrevérités et pour la première fois quelques « deepfakes »1. Lorsque nous avons décidé de réagir il était bien tard et, comme aujourd’hui, nous avons vu nos ventes baisser… Mais nous n’étions pas encore cotés en bourse ! Nous avons répliqué par une brillante mais onéreuse campagne de communication qui affola certains d’entre vous mais qui fut un grand succès. Il ne faut jamais désespérer. Le premier courage n’est jamais de renoncer ! Méfions-nous de la crainte ou de la peur qui peuvent nous couper de la réalité.

Après avoir souligné qu’en raison de ses succès la SGBD restait très exposée il conclut en affirmant que l’affaire « qui nous concerne aujourd’hui » se retournera comme les autres en notre faveur.

Très en forme, il sortit du strict cadre des préoccupations de l’entreprise :

–Notre monde vit de communications. Les fake news abondent et les falsificateurs ne sont jamais bien loin. Les médias ont perdu le sens de leurs responsabilités. Pour eux, la politique est une scène de théâtre, de théâtre de boulevard s’entend ! Les portes claquent, copains et coquins s’invectivent avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. L’insulte et l’anathème tiennent lieu de débat d’idées. Le système médiatique s’érige en juge, mais sans toutefois retenir la présomption d’innocence… Emprisonnés dans leur bien-pensance, les médias délaissent les enquêtes – souvent coûteuses – et se contentent d’établir des listes de bons et de méchants. Le seul jugement qu’ils prennent en compte est celui de l’audimat, des pages vues et des lobbies dont ils sont redevables.

–François, ne penses-tu pas que tu y vas un peu fort ? interrompit l’un des associés.

–Je suis prêt à admettre que je caricature, reprit le Président en souriant, mais il faut reconnaître que si nos démocraties vont mal c’est en partie parce que le système médiatique, particulièrement dans ses variantes électroniques, les ronge en leur imposant l’immédiateté et avec elle la superficialité. Regardez ce qui nous arrive ! La France est totalement défigurée. La République « une et indivisible » s’est morcelée sous la poussée des communautarismes mais on veut nous faire croire que des juxtapositions font une nation. La France n’est plus une nation homogène. Pourquoi ? Parce que depuis plusieurs décennies toutes les actions un tant soit peu énergiques se fracassent sur le mur d’interdits moraux et idéologiques derrières lesquels se réfugient ceux qui, par refus de voir, préfèrent prendre une confortable posture « bien-pensante ». Notre félicité débonnaire nous empêche de voir monter le péril. Souvenez-vous de la pénurie de masques puis de vaccins qui ont marqué le début de la crise du Corona virus. Souvenez-vous des tollés qui ont suivi l’introduction des passes sanitaires… Nous sommes devenus de grands naïfs si ce n’est des idiots. À cela vient s’ajouter notre esprit jacobin et procédurier qui trop souvent nous fait préférer la norme au bon sens. En fait tout se passe comme si l’habileté de nos hommes d’État consistait à retarder les échéances, à gagner du temps et pour cela, quel qu’en soit le prix, à acheter par des concessions incohérentes les quelques voix qui leur permettront de perdurer.

–À ce propos souvenez-vous de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, souffla l’un des actionnaires !

–Tu as raison voilà un exemple qui illustre parfaitement mon propos. Je reviens sur ce que je voulais vous dire. Si dès 2022 tout est à peu près revenu dans l’ordre en matière sanitaire, je crains en revanche que nous n’ayons encore rien vu en ce qui concerne le réchauffement climatique. Pour éviter que la « planète brûle » il faut absolument que les populations adhérent davantage aux mesures qui sont ou seront à prendre, ce qui implique de pouvoir neutraliser les multiples messages qui viennent de plus en plus souvent mettre en question leur pertinence. C’est là un sujet majeur qui depuis longtemps retient mon attention. Je vous en reparlerai bientôt, probablement lorsque je serai en mesure de répondre concrètement aux questions qui, bien légitimement, vous préoccupent concernant notre entreprise.

Le Tigre marqua une nouvelle pause et, à la surprise des administrateurs, qui pourtant connaissaient sa façon d’agir, ajouta sur un ton mystérieux :

–Je sais en effet ce qu’il me reste à faire…

Constatant le scepticisme que suscitait cette déclaration il ajouta à l’attention de la secrétaire :

–Karine, veuillez organiser un nouveau conseil d’ici trois mois.

Amusé de voir des yeux interrogatifs se tourner vers lui, il se leva et, avec une pointe de provocation, cita Paul Valéry :

–Mes amis, sachez que le pouvoir sans abus perd son charme !

Un éclat de rire s’ensuivit.

Le Tigre s’étant retiré, la Secrétaire Générale reprit la main.

Tous les participants comprirent qu’en se retirant avant que tous les points de l’ordre du jour ne soient traités – et qui sans doute l’ennuyaient – le Président avait voulu confirmer la confiance qu’il accordait à « sa » secrétaire générale.

Sous sa houlette, les différents points restant à l’ordre du jour furent traités dans une ambiance, certes apaisée, mais lourde d’inquiétudes.

1. Deep fakes : images truquées.

3

Karine et Alexandre

2015. Cette année-là François Hollande, Président de la République et son premier Ministre Manuel Valls cherchaient désespérément à inverser la courbe du chômage. Le dialogue social s’était embourbé mais les 308 articles de la « loi Macron » furent promulgués tandis que le parlement adoptait la loi sur la transition énergétique qui prévoyait de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production électrique.

Une année tristement marquée par plusieurs attentats, dont celui de Charlie hebdo, mais qui se termina sur ce qui fut à l’époque considéré comme un immense succès diplomatique, la COP 21 de Paris.

Sur un registre moins grave Kate et William avaient eu une fille tandis que Karine, la future secrétaire générale de la SGBD avait entamé des relations avec un certain Alexandre Duchemin…

Issue d’une famille modeste − son père était artisan et sa mère institutrice – Karine passa sa prime jeunesse dans une petite ville de province. Fille unique, poussée par sa mère, elle fit montre de ce qu’il est convenu d’appeler une excessive précocité. Elle surprenait en tenant des propos qui n’étaient pas de son âge mais qui ne s’apparentaient nullement à des formules qu’elle aurait entendues. À un moment de la vie où l’on se connaît à peine elle faisait preuve, lorsqu’elle daignait s’exprimer, d’une grande perspicacité psychologique qui se traduisait par une étonnante capacité à juger ses proches et à les décrire en quelques mots forts bien vus.