Mémoires d'avenir - Françoise Demeure - E-Book

Mémoires d'avenir E-Book

Françoise Demeure

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Beschreibung

Mémoires d’Avenir retrace l’aventure de cinq sœurs bénédictines, envoyées de France en 1954 fonder un monastère au sein du peuple montagnard Êdê du Viêt Nam. En 1967, le monastère naissant transféra son implantation à Thủ Đức, près de Saïgon. Deux sœurs restèrent pour partager la vie des Montagnards. Aujourd’hui, à Ban Mê Thuôt, deux signes vivants témoignent de cette mission : le prieuré devenu évêché et un groupe de chrétiens.
C’est hors communauté que Sœur Colomban Françoise Demeure (1923-2021), une des fondatrices, a rédigé ces Mémoires entre 2001 et 2013, relatant cette fondation monastique au cœur des montagnards et de la guerre. En dialogue avec elle-même, elle interroge courriers, photographies, peintures, sœurs, témoins, ses propres souvenirs et sa vision contemporaine de la Mission. Le récit enfanté, bouleversant d’humanité, marqué de foi, d’espérance, de vérité et de questionnements, reflète pleinement l’esprit et les orientations de la Congrégation de Sainte Bathilde.


À PROPOS DE L’AUTRICE

Françoise Demeure-Sœur Colomban (1923-2021) est entrée dans la Congrégation des bénédictines missionnaires de Vanves en 1943. En 1954, elle est envoyée comme responsable d’une petite communauté de cinq sœurs à Ban Mê Thuôt (Viêt Nam) pour fonder un monastère au sein du peuple montagnard Êdê. Après son expulsion du Viêt Nam en septembre 1975, elle a continué à vivre tous ses engagements sur une ligne de crête radicale : « Rien que l’Évangile ». Alors que bien des combats ont trouvé écho dans sa vie – justice, dignité, respect, droit de l’Homme, amour –, toujours et partout son sourire accueillait et faisait croire à un possible. Elle a coécrit Cambodge : Le sourire bâillonné (1996, avec Ly Heng).

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Seitenzahl: 1349

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Sœur Colomban – Françoise Demeure

Mémoires d’Avenir

Fondation d’un monastère de bénédictines sur les Hauts Plateaux du Viêt Nam (1954-1975)

Présenté et édité par Mère Marie-Madeleine Caseau et Jérémy Jammes

Les Acteurs du Savoir

Abréviations

Abréviations des noms de livres

Ac Livre des Apôtres

Ap Livre de l’Apocalypse

2 Ch Deuxième livre des Chroniques

Dt Deutéronome

Es Livre d’Isaïe

Gn Livre de la Genèse

Jn Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean

Mc Évangile de Jésus-Christ selon Saint Marc

Mt Évangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu

Pr Livre des Proverbes

Ps Livre des Psaumes

1 R Premier livre des Rois

RB Règle de saint Benoît

Rm Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

1 Sm Premier livre de Samuel

Les noms des livres de la Bible sont écrits en abrégés selon la liste donnée, la virgule séparant chapitres et versets, et le trait d’union réunissant des versets.

Ainsi, Gn 2, 4 fait référence au livre de la Genèse, chapitre 2, verset 4.

Les éditeurs ont choisi la Traduction œcuménique de la Bible (TOB) pour citer les références bibliques.

Autres abréviations

C.Ss.R. Membre de la Congrégation du Très Saint Rédempteur (Rédemptoriste)

Mgr Monseigneur

O.P. Membre de l’Ordre des Prêcheurs (Dominicain)

Osb Membre de l’Ordre de Saint Benoît (Bénédictin)

P. Père

Rde Révérende

S.J. Membre de la Société de Jésus (Jésuite)

Sr Sœur

St Saint

Ste Sainte

Avertissement des éditeurs

Dans le respect de la version originale des Mémoires d’Avenir, les termes en langues vietnamienne et êdê ont été transcrits sans les tons diacritiques ni les lettres de leur alphabet respectif.

Comme il est d’usage en français, les noms des groupes ethniques démographiquement restreints n’ont pas été accordés grammaticalement.

Les typologies en usage à l’époque ont été respectées dans les documents cités (lettres et rapports d’époque). En revanche, dans l’écriture contemporaine, la typologie « Ban Mê Thuôt » a été préférée là où l’auteure, Sr Colomban - Françoise Demeure, avait utilisé les typologies peu usitées de « Ban Mé Thuôt » ou « Ban Mé Thuot ». Il en va de même du terme « Êdê », ethnonyme préféré au vocable « Rhadé » en usage à l’époque coloniale.

Jusqu’au Concile Vatican II, traditionnellement on appelait « Mère » toutes les sœurs qui avaient fait profession perpétuelle. Les autres sœurs étaient appelées « Sœurs ». Dans les années qui ont suivi ce Concile, toutes ont été appelées « Sœurs » sauf les supérieures ou anciennes supérieures. Nous avons conservé ces usages.

Présentation de l’œuvre

Par Mère Marie-Madeleine Caseau et Jérémy Jammes1

« Le Christianisme est une force de libération vraiment extraordinaire », constata Sr Colomban – Françoise Demeure dans le civil – au terme de ses 21 années en mission au Viêt Nam : oui, Sr Colomban était animée du feu de l’Évangile, et il est nécessaire d’en préciser les contours au lecteur pour saisir l’écriture et la portée, souhaitée par l’auteure de ces Mémoires d’Avenir. Il s’agira ci-après de procurer également au lecteur des éléments personnels, historiques, ethnologiques et missiologiques pour aborder cette œuvre de 600 pages et, finalement, de se laisser pénétrer par une épopée humaine, interculturelle, théologique et poétique au cœur d’un des plus sanglants conflits du xxe siècle, la guerre du Viêt Nam.

Partant du monastère situé à Vanves, cinq sœurs bénédictines2 arrivent à Ban Mê Thuôt, sur les hauts plateaux du centre du Viêt Nam, le 21 juillet 1954, jour de la signature des accords de Genève qui scellent la partition de l’État du Viêt Nam au 17e parallèle (la République démocratique du Viêt Nam au nord, la République du Viêt Nam au sud) et la défaite de la France : « À notre arrivée il y avait tout un discours : “Vous êtes les sœurs de la Paix !” On était pour les gens un signe de Dieu. J’étais très gênée. » (Journal du voyage, écrit en 1954 par Sr Martin, archives des Bénédictines Sainte-Bathilde de Vanves)

Elles ont alors la trentaine, arrivent chacune avec une Bible et la Règle de saint Benoît, lisent le latin couramment mais ont peu de connaissance sur la situation coloniale, les cultures et les langues qui les accueillent – hormis Sr Marie-Bénédicte Cuc qui est originaire de l’ancienne capitale impériale vietnamienne (Huê). Elles s’établissent à Ban Mê Thuôt, capitale provinciale du Darlac alors habitée par des groupes autochtones et des communautés vietnamiennes venues de la plaine côtière ou réfugiées du Nord.

Mgr Paul Seitz (1906-1984)3, évêque et vicaire apostolique depuis 1952 du diocèse de Kontum, à quelque 200 km au nord de Ban Mê Thuôt, avait en effet demandé que naisse au Viêt Nam un monastère de vie bénédictine féminine et que ce monastère pratique une forme d’hospi­talité particulière : un foyer de formation pour les jeunes filles montagnardes pas encore christianisées. De 1954 à 1967, cette « Fondation bénédictine », comme il est d’usage de parler, traverse bien des péripéties, des questionnements, pendant que le monde catholique vit, entre autres, l’extraordinaire ouverture du Concile Vatican II.

Confrontée aux deux cultures, vietnamienne et montagnarde, la communauté, agrandie par l’entrée de novices vietnamiennes, décide en 1967 de transférer le monastère près de Saigon, à Thu Duc, dans un environnement culturel vietnamien. Mère Colomban et Sr Marie-Boniface obtiennent l’autorisation de demeurer àBan Mê Thuôt et choisissent de partager leur vie avec celle des Montagnards. « C’est nous qui recevions. » Vie de total dépouillement jusqu’à l’extrême, en septembre 1975, leur expulsion du Viêt Nam. Quant aux sœurs vietnamiennes, elles aussi traverseront bien des moments incertains.

Cette présence bénédictine féminine au Viêt Nam fut une première, vécue dans une grande complexité sur tous les plans.

Déjà la personnalité de Mère Bénédicte, Marguerite Waddington-Delmas (1870-1952), qui fonda en 1921 cette nouvelle Congrégation bénédictine, semait de l’impossible. « C’est Dieu qui a tout fait »dira-t-elle à la fin de sa vie4. La Règle de saint Benoît allait en effet s’actualiser, de manière originale, au sortir de la Première Guerre mondiale. Mère de six enfants, veuve, protestante convertie au catholicisme, passée au feu de l’épreuve – décès d’une de ses filles et de son mari –, Marguerite Delmas découvrit l’amour fou du Dieu vivant et n’eut de cesse de lui répondre en liberté de cœur et d’audace, toujours sous le sceau de l’obéissance à la Régle. La Congrégation répondit à un appel profond : « Provocans ad volandum » (« Appelé à s’envoler »)5, marqué au coin de plusieurs ouvertures : « La règle des moines plus que des moniales » ; invi­tation à l’œcuménisme et au partage des valeurs monastiques : repas/prière/travail. C’est ainsi que, dans le prolongement de son orientation missionnaire, la Congrégation des Bénédictines de Sainte-Bathilde de Vanves sera parmi les premières à partir en mission en réponse à l’encyclique Rerum Ecclesiae du Pape Pie XI de l’année 1926, avec la fondation d’un monastère à Madagascar en 1934.

Genèse d’une fondation bénédictine féminine en terre montagnarde

Lorsque les cinq sœurs de Vanves débarquèrent à Saigon puis atteignirent les hauts plateaux basaltiques du Darlac, des centaines de milliers, voire un million de chrétiens vietnamiens du Nord, refusant de vivre sous le régime communiste, déferlaient vers le centre et le sud du Viêt Nam, cherchant à s’installer partout où des terres leur paraissaient disponibles. Ces communautés catholiques s’implantèrent massivement autour des chefs-lieux : Kontum (province de Kon Tum), Pleiku (province de Gia Lai), Ban Mê Thuôt (province du Darlac), Dalat (province de Lâm Dông). Inscrit au cœur de ce flux migratoire, le jusque-là modeste centre administratif de 500 habitants autour d’un petit marché local, Ban Mê Thuôt, devint en trois ans une ville et surtout un pôle militaire de grande importance géostratégique.

À cette époque, les moines bénédictins étaient présents au Viêt Nam (à Thiên An, sur la côte) et au Cambodge (à Kep), depuis 1952, avec les moines de La Pierre-qui-Vire, dont le Père Ernest était prieur (quelque 18 moines en 1957). Les affinités avec les sœurs sont nombreuses, surtout avec les moines de Kep, mais leurs relations furent rendues compliquées par la distance géographique (six jours de route) et géopolitique (les visas étaient difficilement accordés en situation de guerre). En revanche, plusieurs Pères des Missions étrangères de Paris (M.E.P.) sont en interaction directe avec les sœurs, cultivant d’autres objectifs et d’autres pratiques missionnaires qui donneront parfois lieu à de vifs débats, voire des jugements, sur le travail missionnaire des sœurs.

De manière significative, Ban Mê Thuôt – de Buôn Ma Thuôt, « village du père de H’Thuôt » en langue austronésienne êdê (rhadé)6 – s’ancrait dans un héritage culturel « montagnard ». Chasseurs-cueilleurs et pratiquant l’essartage (riz sur brûlis), les groupes ethniques proto-­indochinois, comme on les dénommait alors, se distinguaient des popu­­lations des plaines (Viêt/Kinh et Khmer notamment) et vivaient dans ces contrées vallonnées du Viêt Nam central et du nord-est cambodgien. Ces Montagnards étaient de façon générique et péjorative dénommés les Moï, « sauvages » en vietnamien, dans les années 1950.

La construction et l’ouverture d’un grand « Foyer » se fit en octobre 1957 dans l’enceinte même du monastère, et offrit de suite un cadre particulier aux jeunes filles montagnardes pour une instruction complète, étonnamment moderne.

La prière quotidienne étant l’axe tant personnel que communautaire de la vie bénédictine, elle rythmait, dès le commencement, les diverses activités quotidiennes. Les sœurs mirent peu à peu en place les fondements pratiques de leur identité bénédictine fondée sur l’adage attribué à saint Benoît, « Prière et Travail » (Ora et Labora), avec ses deux formes traditionnelles : prière personnelle – lectio divina/oraison et célébration du Mystère par l’Opus Dei (« l’office divin ») – et les ­sacrements. La vie cénobitique – « dans un monastère, sous une Règle et un abbé » (RB 1), et Abbas alter Christus (« l’Abbé est un autre Christ ») – fut pour la prieure de la communauté naissante, Mère Colomban, le chemin de retour au Père par le labeur de l’obéissance.

Le partage des valeurs monastiques, constitutif de l’hospitalité, autour des veillées au village, vit naître une catéchèse biblique coulée dans les traditions et les usages êdê7, par la traduction des Écritures en êdê des 150 psaumes, des textes principaux de la Bible et de la Liturgie ainsi qu’un lectionnaire illustré réalisé par Sr Marie-Boniface, ancienne élève des Beaux-Arts à Paris. Au contact des catéchumènes, cette dernière déploya ses qualités de peintre, exprimant un grand désir de partager la fécondité de l’amour de Dieu. Une nouvelle représentation picturale des thèmes bibliques verra le jour, au fil des mois et des évènements, commencement de tempêtes et des feux…

Vertiges, dépouillement et élans missionnaires

Les cinq sœurs fondatrices vécurent simplement leur vie monastique avec comme mot d’envoi :« Faire un petit Vanves ». Ce fut des débuts sérieux et de manière organisée, selon la Règle, où chacune recevait de la prieure, Mère Colomban, sa part de travail, de service, de respon­sabilité. La sienne se dessina rapidement : visites, démarches administratives, plans de la future chapelle, recrutement des ouvriers de la plantation, sans compter la mise en place de l’office, la comptabilité générale, les cours, et le courrier officiel. Autant de documents archivés à Vanves qui, avec son courrier familial, constituent une vraie mine pour la rédaction future des quatre cahiers de Mémoires d’Avenir.

Vie au ras du sol, tout simplement. Avec des moments vertigineux, de tabula rasa : pas une décision rationnelle, mais la conséquence, même inconsciente, d’un Amour, celui du Christ, et le besoin très fort d’être le plus possible fidèle à l’Évangile. La fondation naquit à la source d’une réelle désappropriation non réfléchie, devenant dépouillement. La vie semblait aller de soi, et pourtant, la communauté grandissait, la mission s’intensifiait, le monastère se construisait et la plantation prenait corps, avec toujours la désappropriation, le vrai dépouillement comme horizon(s).

Mais la question de la terre des Montagnards, qui avait été tout simplement « donnée » aux Sœurs par les Pères de la Mission, taraudait Mère Colomban qui ne la laissa pas sans réponse. Elle allait offrir une réponse radicale, exigeante, qui allait changer le cours de la fondation. Une réponse toute féminine et existentielle, qui se traduisit par une volonté (mise en acte) de justice, qui allait devenir une urgence : celle de restituer la terre aux Montagnards. Une urgence qui fit naître la certitude qu’il fallait fonder un autre monastère, au sud du Viêt Nam, parmi la population des Viêt (Kinh). Mère Colomban trouva auprès de Mère François Copeau (1905-1982), devenue prieure générale en 1963, un cœur qui écouta et un discernement audacieux pour donner le feu vert. Bien des initiatives pour adapter la vie monastique au réel relè­­veront de cette tension intérieure personnelle entre soumission et liberté.

Une nouvelle page s’ouvrit, dramatique, pascale. Le Christ traversant la Croix fit signe et l’Histoire s’écrira en lettres de sang. La plume de Mère Colomban nous plonge dans cette épopée humaine, théologique et éthique.

Après treize années d’implantation à Ban Mê Thuôt (1954-1967), la communauté se scinda donc en deux : l’une se développera dans les plaines en zone urbaine et en langue vietnamienne, à Thu Duc, en banlieue de Saigon ; la seconde, avec Mère Colomban et Mère Marie Boniface, restera sur les hautes terres en territoire et langue êdê. Ce qui initialement devait devenir « un petit Vanves » finira par devenir une tentative nouvelle mêlant deux élans missionnaires.

Une femme saisie par le Christ

Une part de ces Mémoires d’Avenir échappera s’il est mis de côté la trajectoire spirituelle de son auteure, Sr Colomban. Cette trajectoire, cet élan vers ce qu’elle aimait appeler « l’Essentiel » restera par ailleurs toute sa vie une échappée comme une ouverture, une brèche. N’est-ce pas cette percée lumineuse qui l’a animée toute sa longue vie, si riche en relations, combats jusqu’à désirer que son âme se décolle de son corps pour s’envoler vers le Seigneur et le rejoindre pour l’éternité ? N’est-ce pas également en ces termes qu’elle conçut son œuvre bénédictine ?

Sans doute cette part de mystère – non un mur, comme elle tentait de l’expliquer mais comme une plongée –, nous invite à nous déchausser de tous nos a priori, de notre savoir, de nos raisonnements, pour entrer dans le buisson ardent que nous laisse Sr Colomban - Françoise Demeure : son travail d’écriture d’une vie au service de la dignité de l’Homme en sa quête de liberté et donc d’amour.

Vivre avec elle faisait apprendre ce déchaussement constant, à l’image des tongs laissées à la porte des maisons sur pilotis du village. Déchaussée pour mieux laisser résonner la Parole, la Règle de saint Benoît, les psaumes, les visages rencontrés bien vivants qui peuplaient le quotidien.

Déchaussée pour recevoir quelques lumières sur la route de ceux qui voudront parcourir un bout de chemin initiatique au cœur de l’humanité en douleurs d’enfantement.

Déchaussée pour oser mettre des mots sur ces fulgurances perceptibles plus que saisissables et ainsi donner à d’aucun le goût de poursuivre la paix, de la chercher et de la construire, inlassablement dans une foi pure, ancrée dans le quotidien, à son tour déchaussée.

Un de ses derniers mots, à l’occasion de ses 75 ans de profession monastique : « Jubilons !8Sans calcul, sans diligence, en rayonnant de joie ! Veuillez me permettre de vous partager cette image de crucifixion9, peu classique, je le reconnais, mais que j’aime tant car elle m’a accompagnée et re-vivifiée si souvent au cours de mon cheminement quelque peu chaotique, c’est vrai, mais aussi comblé de grâces ! Par Lui, et pour le monde entier, portés mutuellement dans un même élan de vie. Ce 29 septembre 2020 en la Fête des Saints Archanges. »

À 22 heures, la veille de sa mort le 17 juillet 2021, ses dernières réflexions, son dernier partage fut cette confession de foi gratuite : « Ma Mère, vos Mères et vos sœurs se compliquent la vie. Tout est dans l’Évangile. Quand on cherche, on trouve ! Moi, j’ai toujours trouvé, je n’ai pas toujours fait, mais j’ai toujours trouvé ! »

Que cherchait-elle ? Qui cherchait-elle ? Celui qui l’avait séduite et oh combien séduite, question d’amour… Celui qui l’appelait à dire aux Hommes que les pauvres sont le Royaume de Dieu. Voilà le kérygme, « l’essentiel »le plus sûr qui la consuma toute sa vie, 97 ans, là où elle fut envoyée, appelée, ou simplement exposée, mise à l’épreuve de la Lumière.

Ses Mémoires témoignent de sa relation à l’Évangile, de son ardente quête « de voir en vérité le Christ », de ses « ruminations » intérieures. « Ruminer »10 à l’exemple de Marie inclinée et silencieuse face au Mystère de la nuit bienveillante (Lc 2, 19). Cette œuvre d’introspection silencieuse tente de discerner les signes du temps à la lumière de l’Évangile, tels des braises de feu, des braises d’amour, animées du feu de l’Esprit que Sr Colomban redécouvrit en ce temps pascal 2021 avec joie, ardeur, conviction, et qu’il nous faut garder à l’esprit au cours de la lecture des Mémoires. Ce feu d’amour qui apporte – elle en était convaincue – vérité, liberté, dignité sans calcul, sans diligence, avec joie. Ce feu d’amour qui consume également une vie pour engendrer la Vie. C’est ainsi qu’elle vivait son engagement dans l’Ordre de saint Benoît. Tenons en vue ce Feu tout au long des pages qui deviendront peut-être flammes ardentes sans se consumer mais en nous consumant.

Sr Colomban a été saisie par le Christ et n’a eu de cesse de le suivre, radicalement ouverte à sa grâce, parfois répondant par des actions qui la menaient jusqu’au bout de ses forces. Répondant aussi par un zèle que l’on peut qualifier d’absolu dans un souci constant, et propre à sa personne et à son temps, de justice, d’égalité, de reconnaissance du plus petit créé à l’image de Dieu. Son désir de partage sans concession, sa vision de l’engagement sans exercice du pouvoir mais en servant, son intelligence éclairée d’un travail rigoureux et persévérant ont marqué toutes ses relations au coin de la liberté et de la fidélité.

« J’ai toujours tout trouvé dans l’Évangile. »Premier flambeau à nous confier non pour le garder sous le boisseau, mais le porter haut sur le lampadaire, pour les nuits d’aujourd’hui.

À la lumière de la Règle de saint Benoît

Mémoires d’Avenir a été pensé, rédigé dans des années difficiles(à savoir les années passées hors du monastère)de Sr Colomban que tous connaissaient sous son prénom, Françoise. Elle était rentrée du Viêt Nam fort marquée par cette vie au plus près de l’Évangile, profondément enracinée dans la Croix du Christ, Croix victorieuse, certes, mais Croix sanglante encore. Que de morts ont jalonné sa route et quel contraste en arrivant à Vanves après cette si douloureuse expulsion en septembre 1975.

Alors quelque chose se déchira des liens fraternels tissés qui font la vie commune. Celle-ci devint impossible et cet impossible créa un espace de douleurs d’engendrement. Les Mémoires sont nées, faisant de ces années un champ fécond grâce à la fidélité de Françoise à tenir le cadre de son « Suscipe me » (« Reçois-moi ! », Ps 117, 116) par la lecture quotidienne de la Règle, la prière des psaumes, une réelle obéissance à la Parole, un total engagement pour la dignité humaine et la lutte pour la vie des minorités ethniques et de leur culture.

Une amitié a jailli de la vérité partagée au court d’un dialogue concluant une rencontre en 2010, avec la nouvelle présidente de la Congrégation. Un chemin s’est alors dessiné dans la déchirure et dans l’humilité :

« – Ma Mère, je suis une coquille vide.

– À nous de la remplir, maintenant !

– Mais comment ?

– Dieu saura faire si nous écoutons l’Esprit et la Parole, puisque vous lisez la Règle, moi aussi ; vous priez les psaumes, moi aussi. Là Dieu parlera, confiance ! »

Effectivement, Dieu a fait signe et peu à peu la vie a permis que Françoise retrouve avec bonheur le cadre de chair et d’os de la vie monastique en revenant à Vanves en 2016, y apportant non seulement sa foi, son espérance mais sa joie indéfectible passée au feu de l’Épreuve.

Alors oui, ce qui a fait ce qu’elle était se cache dans ce dialogue. L’obéissance à la Parole, au secret de la Règle de saint Benoît. Si Sr Colomban a mené les combats dont Mémoires d’Avenir rendent compte, c’est bien parce qu’elle a tenu bon sur le sillon de vie choisi comme malgré elle, dans un vrai combat de Jacob, lutte avec Dieu (Gn 32, 23 sv.). Ce combat fut celui proposé par saint Benoît en fondant une école – « instituer une école pour lutter contre les vices et sauvegarder la charité » (Prologue de la Règle) –, école pour suivre le Christ, obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la Croix.

L’obéissance du Christ fut son bâton de pélerine depuis son entrée au postulat jusqu’au dernier moment livrée à l’amour dans un profond « désir que son âme s’arrache vite à son corps pour, en un clin d’œil, monter rejoindre l’éternité »(ses dernières paroles recueillies la nuit de son retour au Père).

La Règle de saint Benoît propose cette voie droite, directe qui mène au Père, celle de l’obéissance : « Écoute, mon fils, les préceptes du Maître et prête l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’enseignement d’un si bon père et mets-le en pratique, afin de retourner par le labeur de l’obéissance à celui dont l’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance »(Prologue de la Règle).

L’obéissance parfois vécue avec rudesse, âpreté, intransigeance fut encore son aiguillon comme pour saint Paul. Pour ses 95 ans, elle expliquait aux plus jeunes sœurs en formation comment l’obéissance la travaillait, la tiraillait, et finalement la rendait libre : « Il faut tenir les deux extrêmes : une soumission totale, oui je dis bien soumission, et une liberté absolue, celle de toujours exprimer ce que l’on pense, ce que l’on comprend, ce que l’on veut. Et ensuite, marcher sur cette voie de la décision qu’un autre prend et dont il assume avec vous la responsabilité. »

Exerçant elle-même le service de l’autorité pendant douze ans, pour la fondation de Ban Mê Thuôt, puis neuf années supplémentaires dans la petite communauté chrétienne montagnarde, elle a souffert en sa chair pour tenir encore ces deux extrêmes, et oser la décision quand elle lui revenait. Femme de dialogue, elle a peu à peu intégré les différences comme dons et enrichissements, en payant le prix, jamais celui de sa liberté intérieure éclairée par une conscience fine, aiguë, éprise de justice. Elle a ainsi pu traverser bien des ravins de la mort, sans se perdre et sans perdre ceux et celles avec qui elle cherchait pour atteindre les rivages plus sereins de la paix, pas toutefois aussi douce qu’elle le souhaitât.

Son combat pour la sainte obéissance, au nom de l’obéissance, la conduisit à la lutte pour la justice, et lui donna les outils pour tenir bon, pour aller au bout de ce qu’elle pressentait, tout en se laissant interpeller souvent par les évènements, les rencontres, les échecs encore. La Règle fut son puits, au fond duquel coulait l’Évangile. Puits où elle savait puiser l’Essentiel aux heures critiques, notamment dans sa lutte pour rendre leurs terres aux montagnards, mais encore aux heures décisives de choix (transférer la fondation à Thu Duc et garder une communauté à Ban Mê Thuôt), et aux heures de rebond (écriture des Mémoires d’Avenir) jusqu’à l’heure de la totale remise de soi.

Ce flambeau de l’obéissance dans le cadre de la Règle de saint Benoît jette une lumière kaléidoscopique sur la vie de Françoise Demeure. Accueillons-la comme la flamme dansante d’une petite bougie qui se consume et donne sa clarté, son feu et sa chaleur, pour embraser le monde du plus proche au plus lointain. Françoise Demeure fut une femme, une sœur, à la flamme ardente, évoluant avec son temps à une vitesse vertigineuse, sans jamais vouloir tenir pour définitif la clarté entrevue. Ces fulgurances de vision au cœur de nuits sombres, épaisses, jalonnent son parcours et jalonneront le nôtre si nous consentons à ce renoncement constant de vouloir saisir par des mots la vie et du coup l’enfermer dans des mots pour tracer un chemin. Mémoires d’Avenir, en donnant des mots, n’enferme pas l’histoire mais la rend à la liberté de celles et ceux qui aujourd’hui empruntent cette voie escarpée de la justice et de la paix, de l’Évangile. Françoise Demeure fait signe et donne des repères, propose un itinéraire peu banal, marqué par l’obéissance professée par l’engagement monastique.

Évangile prié avec les psaumes

Le secret de la vie de Françoise Demeure restera bien le sien, mais ses 97 ans le chantent, le jouent en symphonie qu’il nous est bon d’entendre en replay pour mieux percevoir la basse continue de tout son travail. La portée, l’Évangile, la clé, la Règle, voilà maintenant les notes avec les psaumes. Comment se les est-elle appropriés au fil du temps, ajoutant sa note personnelle aux grands croyants, aux grands compositeurs, aux grands révolutionnaires ? C’est bien ce que les Mémoires d’Avenir portent encore, sa foi, sa créativité, son esprit révolutionnaire forgés dans l’Épreuve et l’Évangile. Une symphonie particulière se joue dans Mémoires d’Avenir, du Nouveau Monde, inachevée, souriante pour ne pas dire enthousiaste.

Les psaumes, médités, priés, chantés ont particulièrement transformé Françoise Demeure et marqué sa vision du monde, de la justice, de la vie. Elle a été pétrie de cette prière millénaire, poétique, de ses cris, ses promesses, ses louanges jusqu’à la jubilation. Dans ses affaires, trouvées après sa mort, nombre de petits bouts de papier griffonnés de versets de psaumes avec la date, parfois les circonstances de l’attention retenue, indiquent ce travail intérieur. Selon l’expression d’une théologienne italienne, « les psaumes l’ont bue ». Elle s’y est abreuvée et elle y a trouvé une source d’énergie communicative pas toujours nommée, mais réelle, féconde. « Heureux l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants, qui ne suit pas le chemin des pécheurs, ne siège pas avec ceux qui ricanent, mais se plaît dans la Loi du Seigneur et la médite jour et nuit. » (Ps 1)

Plus que le programme de vie de Sr Colomban, son cheval de bataille… Les 150 psaumes pourraient bien lui être repris sous tel ou tel prisme comme faisceau d’amour, d’espérance, de résurrection et d’éternité. Parcourir le chemin escarpé de sa vie, et les silences de Mémoires d’Avenir, psautier en mains, serait sans nul doute étonnamment lumineux ; contentons-nous des psaumes 42-43 pour initier ce trait fondateur, peut-être caché, voire hermétique, mais réellement herméneutique de son auteure.

À travers le cri du psalmiste d’aucun pourra entendre les cris répétés de Françoise Demeure pour demander justice, dès son retour en France en 1975, pour les prisonniers en Amérique latine, les Réfugiés en France, les sans-papiers de la chapelle Saint-Bernard à Paris, les victimes de génocide au Cambodge11 et les sidéens. On décèlera tout au long de Mémoires d’Avenir ces futurs cris au détour d’un récit, d’une interro­gation, d’une analyse ou encore d’une déception à peine étouffée devant l’incompréhension de ses Supérieurs et Supérieures, ou encore subissant la délation et l’injustice par jalousie, rancune ou simple peur.« Outragée par mes adversaires, je suis meurtrie jusqu’aux os… »(Ps 41, 11) Prière que nous pouvons sans peine voir sur les lèvres de Sr Colomban.

Elle a cherché à mettre cette lumière de la vérité, faisant de sa vie une véritable intercession active. Pas des concepts mais du concret pour lutter avec les sans-terres, les sans-papiers, les sans-familles, les « sans-affections ». « Envoie ta lumière et ta vérité : qu’elles guident mes pas, et me conduisent à ta montagne sainte, jusqu’en ta demeure. » (Ps 43, 3-4) Elle a tenu cette intercession jusqu’au bout – deux jours avant son décès, elle faisait effort pour aller à l’ordinateur afin de prendre connaissance des appels palestiniens relayés par un ami, de les reformuler et de les afficher pour la communauté de Vanves. Ce cri devenant intercession, fondée sur la foi en la promesse de Dieu, retournée en proclamation de foi :« Au long du jour, le Seigneur m’envoie son amour ; et la nuit, son chant est avec moi, prière au Dieu de ma vie. » (Ps 42, 9) Sa passion pour le Christ, au cœur du doute bien épais par moment – « Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? »(Ps 41, 6) – l’a poussée à s’engager partout où elle apprenait qu’un homme, qu’une femme, qu’un enfant avait besoin d’aide. Engagement jusqu’à l’adoption ! « Je me souviens et mon âme déborde, en ce temps-là je franchissais les montagnes. »(Ps 42, 5)

Cris, intercessions, promesse, proclamation de la foi, conduisent à la louange, à la jubilation ! « J’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie ; je te rendrai grâce avec ma harpe, Dieu, mon Dieu. »(Ps 43, 4) Jubilation qui sous-tend le moindre instant de sa vie, et qui pointe son nez à chaque page par l’enthousiasme, la vigueur, la mobilisation, le bon combat. Il ne faut pas imaginer un chemin facile, on le pressent, on le découvre, mais bien une course sur lignes de fractures, lignes de crêtes, plus souvent descendant aux profondeurs des abîmes du cœur humain. Comment la jubilation pouvait-elle alors monter, en vérité si ce n’est au contact du Vivant, présent et manifesté dans la liturgie, celle des Heures comme on dit, ou celle des sacrements.

Tout convergeait alors en ce moment précis de beauté, de dépouillement, silence accompagnant les célébrations, croisement du ciel et de la terre, fulgurances eschatologiques par moment trouvées insupportables, par un excès de paroles au regard de l’impuissance, du temps, de la misère lourde à soulever. La poussière des chemins a mille et une fois porté dans le vent le tourbillon de questions toujours angoissantes et qu’un psaume synthétise : « Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? Espère en Dieu ! De nouveau je rendrai grâce : il est mon sauveur et mon Dieu ! »(Ps 41, 6)

Ultime acte de foi, « il est mon Sauveur et mon Dieu ». (Ps 42, 6) Tant donné que reçu au chœur, par le cœur faisant de son cœur, le cœur de son combat, celui de l’amour fou. « Que tout ce qui vit et respire, chante louange au Seigneur. » (Ps 150, 6)

Une épopée à plusieurs voix, plusieurs mémoires

L’écriture de Mémoires d’Avenir fait preuve d’originalité et nécessite que l’on s’y attarde quelques instants. Elle trouve ses sources dans la mémoire de l’auteure (Sr Colomban - Françoise Demeure), dans la relecture de lettres personnelles, de rapports archivés au prieuré de Vanves, de sa correspondance avec sa famille, durant toute sa mission au Viêt Nam (21 années), de photos, de échanges multiples avec les autres « fondatrices », Sr Boniface et Sr Martin en particulier, et de rencontres au quotidien comme avec les sœurs de Thu Duc de passage en France.

Le texte rejette les codes de l’autobiographie, défragmente les souvenirs et les expose à la lumière du contemporain, l’auteure se (re-)découvrant, dialoguant avec elle-même, au passé et au présent, en considérant les surlendemains. Une écriture à plusieurs voix, plusieurs mémoires, qui s’échelonne et jaillit de la sorte sur plus de dix ans d’écriture. Sr Colomban sent au fond le désir de transmettre aux plus jeunes sœurs vietnamiennes de la Congrégation un passé qu’elles n’ont pas connu et dont personne ne parle, cette fondation sur les Hauts Plateaux, la guerre et les grains tombant en terre, prêts à mourir pour donner vie. Alors tous les détails prennent place, trouvent épaisseur et sens… Une épopée sans fard, sans rêveries, une épopée à l’ombre de l’Esprit dans la pure tradition bénédictine de transmission. Pure certes, mais pas moins originale, unique par bien des aspects. Un suffira à lever la curiosité du lecteur quelle que soit sa motivation : le style.

Oui, le style de Mémoiresd’Avenir se voulait tout à la fois confessionnel, voire kérygmatique, accompagné de nombreux points d’exclamation et d’interrogations – le recul du temps aidant à la prise de recul (auto-)critique. Un récit-épopée, chronologique, narratif, révélateur, transmetteur, performant. Une prouesse d’écriture qui tient en haleine et n’entend trahir ni les personnes, ni les événements en étant à juste distance, entre annales, journal et cahiers personnels. Elle recueille et nous partage ses « cahiers », supports d’une mémoire interne, en moniale, d’ « un passé pour un avenir ».

Son mode d’écriture en « cahiers » s’inscrit dans une littérature séculaire et relève de la tradition bénédictine, « Annales, journal, relecture, notes » dans des cahiers. Nombreux, ils sont une mine de trésors, pour la plupart endormis, prêts à livrer des perles rares pour la vie d’aujourd’hui. À l’origine, quatre cahiers, pour quatre étapes bien spécifiques que l’édition a voulu garder. Quatre cahiers illustrés de photographies, égrenées comme des grains de prière au long du texte, presque 300 dans la version originale précédant notre édition et publication, par volonté de rendre hommage à chaque visage rencontré. La présente édition se limite à une trentaine par cahier, et rassemblées pour privilégier la qualité de la photographie.

Les quatre cahiers ont été écrits, lus et relus par Sr Colomban, puis donnés aux sœurs du Viêt Nam avec une conscience d’un travail à faire, d’un héritage précieux à transmettre, d’un bien personnel à offrir. Les cahiers ont donc déjà été diffusés pour la Congrégation et à des amis. Une œuvre puissante, difficile à classer, assez longue et pourtant source à ne pas laisser ensevelir ou à limiter à quelques « élus ». Communauté, famille, amis se sont penchés ensemble sur ces cahiers.

Nous remercions tout particulièrement Catherine Allaire, nièce de Françoise Demeure, Kurt Anschütz, pasteur à Berlin, Elisabetta Leonardi et les sœurs de la Congrégation pour leur participation au travail de l’édition et aux réflexions suscitées.

Nous avons opté pour éditer les quatre cahiers intégralement, en fournissant quelques clés, sans analyse, ni ajout historique, politique, sociologique, à l’exception d’un glossaire et de notes de bas de page explicitant les références bibliques : chacun pourra faire son miel, à condition de lire et de se pencher avec passion et respect sur cette édition posthume.

Plongeant dans la Parole chaque jour des heures durant pour en tirer du neuf, Sr Colomban a souhaité garder vivante la Parole, lui donnant Chair de sa chair, trouvant encore en écho les mots ajustés pour faire mémoire et ouvrir un avenir, le nôtre. Chaque lecteur pourrait bien être saisi et devenir porteur d’une perle d’humanité à partager et ainsi transmettre ce qui lui a été transmis.

1. Mère Marie-Madeleine Caseau est présidente de la Congrégation des Bénédictines de Sainte-Bathilde et prieure de Vanves. C’est en 2010 qu’elle a pu vraiment rencontrer Sr Colomban et plonger dans l’histoire de cette « Fondation » monastique au Viêt Nam, au travers de ­longues ­discussions, 12 ans durant, jusqu’au soir du 17 juillet 2021. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages mêlant une réflexion à la fois biblique, théologique, liturgique et anthropologique : Qui que tu sois, Vivre en Majuscules, Braises de résurrection, Vivre le Notre Père, Entre les Mains du Père (Saint-Léger Éditions). Jérémy Jammes est Professeur en anthropologie, spécialiste de l’Asie du Sud-Est à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (Sciences Po Lyon) et chercheur à l’Institut d’Asie Orientale (IAO, UMR 5062 du CNRS) depuis septembre 2020. Il est l’auteur ou coauteur de ­plusieurs ouvrages, chapitres et articles sur les questions religieuses et l’activité missionnaire en Asie du Sud-Est. Sa rencontre avec Françoise Demeure, en 1998, lui a ouvert le monde des cultures montagnardes, et notamment des Êdê.

2. Sr Colomban (Françoise Demeure, 1923-2021), Sr Marie-Boniface (Marie-Elisabeth Stolberg zu Stolberg, 1919-2012), Sr Martin (Suzanne Mulliez, 1919-2015), Sr Christine (Christine Kirmazian, 1929-1997) et Sr Marie-Bénédicte Cuc (Marie Phan Thi Cuc, 1924-2009).

3. Auteur des ouvrages Les hommes debout. Les Montagnards du Sud-Viêt Nam (Paris-Fribourg, Éditions Saint-Paul, 1977) et Le temps des chiens (Paris, Flammarion, 1977).

4. Sur la vie de Marguerite Waddington-Delmas et sa Congrégation : https://www.benedictines-ste-bathilde.fr/

5. Ce fragment de verset du Deutéronome (« Comme l’aigle entraînant ses petits à voler », Dt 32, 11) a été choisi comme devise pour la Congrégation.

6. Le terme « Êdê » est un ethnonyme et dériverait de l’expression anak Âe Adiê (« les enfants du Maître [ou Grand-Père] du ciel » ou bien de la contraction de anak H’Dê (« les enfants de [la mère] H’Dê »), faisant dans ce cas référence à une légende dans laquelle H’Dê est identifiée comme l’ancêtre de ce groupe ethnique matrilinéaire. Le vocable « Rhadé » semble provenir d’une contraction francisée d’une appellation (röddê) utilisée par un groupe ethnique voisin, les Jörai. Si dans le manuscrit original de Sr Colomban les termes « Êdê » et « Rhadé » sont interchangeables, le second était néanmoins largement manié par les sœurs au Viêt Nam, tout en l’abandonnant progressivement pour l’ethnonyme « Êdê ». C’est ce dernier terme qui a été choisi par nous, à l’instar de Sr Colomban dans ses dernières relectures, lorsqu’elle exprime son point de vue contemporain et non depuis un contexte colonial.

7. Les proches de Françoise Demeure se souviendront combien elle aimait lire, relire et évoquer avec eux les publications ci-après pour partager la richesse et sa fascination de la culture des Êdê: Recueil des coutumes rhadées du Darlac de Dominique Antomarchi et Léopold Sabatier, Le Peuple de la Jungle de Gabrielle Bertrand, Les Rhadés : une société de droit maternel d’Anne de Hautecloque-Howe, La Mort et la Tombe, l’abandon de la Tombe du Dr Bernard Y. Jouin, « L’habitation Rhadée » d’Albert-Marie Maurice, etc.

8. Rm 12, 8 : « Que celui qui donne le fasse sans calcul, celui qui préside, avec zèle, celui qui exerce la miséricorde, avec joie.. »

9. Sr Colomban fait ici référence à une scène du ballet du chorégraphe allemand John Neumeier de Hambourg, auquel elle a assisté dans les années 1980, qui représente plusieurs danseurs en train de soulever le corps d’un danseur, les bras en croix, poitrine soulevée vers les cieux.

10. Prolongement de la meditatio (« méditation ») monacale, l’image de la ruminatio (« rumi­nation ») traduit le caractère de régularité et de répétition que demande la lectio divina, la ­lecture de la Parole de Dieu, pour en pénétrer les secrets.

11. Ly Heng et Françoise Demeure, Cambodge : le Sourire bâillonné, Paris, Anako éditions, 1996.

Premier cahier

De commencement en commencement (1954-1956)12

« Pour vivre, tout homme a besoin d’inconnu devant lui. » (René Char)

« De commencement en commencement, par des commencements qui n’auront jamais de fin. » (Grégoire de Nysse)

« Nous avons travaillé auprès des minorités ethniques dans une période donnée, dans un contexte difficile, et nous avions tout à découvrir pour en arriver à nous poser des questions. Mais qui peut se vanter de ne pas avoir commis d’erreur, qui n’a pas évolué dans ses points de vue au cours de sa vie ? Les générations n’ont pas toutes les mêmes sensibilités, mais nous avons tous mis notre Cœur dans notre travail, et avons essayé de donner le meilleur de nous-mêmes dans un monde aux changements rapides… »(Père Marius Boutary, des Missions étrangères de Paris, missionnaire parmi la population de l’ethnie Lac au Viêt Nam, entretien en octobre 2004)

C’est à l’occasion du cinquantenaire de la fondation au Viêt Nam célébré au monastère de Thu Duc en octobre 2004, que la Prieure, Mère Agnès Tô Huong, demanda instamment à Sr Colomban et à Sr Martin de rédiger un texte qui relaterait les débuts de la fondation, alors située sur les Hautes Terres du centre du Viêt Nam, à Ban Mê Thuôt. Les jeunes sœurs de Thu Duc, entrées au monastère après le transfert de 1967, souhaitaient en effet vivement en connaître les origines.

Cette demande fit écho au souhait exprimé dès 1974 par Mère François Copeau, alors Prieure Générale, dans sa lettre du 25 novembre adressée à Sr Colomban et Sr Marie-Boniface : « J’ai dit souvent combien je désire ardemment que ce que vous avez vécu ne tombe pas dans l’oubli. À vous, Sr Colomban, à vous Sr Marie-Boniface, je demande instamment de consigner, coûte que coûte, vos souvenirs et vos expériences, et de me les communiquer à mesure. Faites cela sous la forme que vous voudrez : anecdotique, historique, spirituelle, comme vous pourrez et comme cela viendra. »

Les années ont passé, les situations ont évolué, mais si le souhait exprimé par Mère François ne put être réalisé, il n’en restait pas moins vivant dans la conscience de Sr Colomban. Vingt-cinq ans plus tard, en janvier 1999, Mère Daniel écrivait du monastère de Martigné à Sr Colomban : « Si tu écris quelque chose sur la mission de Ban Mé Thuôt, […] il faut t’en tenir à la vérité de l’Histoire. »

C’est donc à la fois le souhait de Mère François puis le conseil de Mère Daniel et enfin la demande de Mère Agnès Tô Huong qui ont quotidiennement accompagné ce travail de mémoire. Nous avons tenté d’y être, autant que possible, à la fois objective et fidèle.

Nous avons travaillé à partir de deux sources : les Archives conservées à Vanves – celles de Ban Mê Thuôt ont été détruites dans l’incendie du 11 février 1971 –, et le courrier privé de Sr Colomban à sa mère, conservé par elle, de 1954 à 1975. Mais nos plus précieuses archives sont nos propres mémoires, aujourd’hui vieillies, et surtout l’amour qui a présidé et préside encore à tout ce qui a été vécu au Viêt Nam dès le 21 juillet 1954 à Ban Mê Thuôt, puis à Thu Duc en 1967, jusqu’à ce jour de célébration festive du cinquantenaire.

Merci à chacune des Sœurs qui forgèrent jour après jour cette histoire. Le vrai Maître d’œuvre en fut le Seigneur. C’est Lui qui en reste, aujourd’hui encore et toujours, la force active et le souffle vivant.

12. Le texte de ce premier cahier a été achevé par Sr Colomban en 2005.

Juin 1954

Le 24 juin 1954, en la fête de St Jean-Baptiste, cinq sœurs de notre communauté de Vanves recevaient officiellement la Règle de St Benoît et la Croix de Fondation au cours de la liturgie d’envoi en mission. Quelques jours plus tard, elles embarquaient à Marseille pour le Viêt Nam.

Le germe de cette fondation en Asie du Sud-Est vivait au cœur de la fondatrice de notre congrégation Mère Bénédicte Waddington-Delmas depuis de longues années, en réponse à l’appel lancé en 1926 par le Pape Pie XI dans son encyclique « Rerum Ecclesiae » : il y incitait en effet vivement les monastères d’occident à aller « implanter », comme on le disait à l’époque, la vie monastique dans les terres de « mission », afin de proposer aux populations locales le partage des richesses spirituelles offertes par la Règle de St Benoît selon sa devise : « Ora et Labora »*13.

La première réponse de notre congrégation à cet appel avait été notre fondation à Madagascar en 1934. Depuis, le monastère de La Pierre qui Vire, de la congrégation de Subiaco, avait essaimé au Viêt Nam, à Dalat d’abord puis à Huê, sous l’impulsion de Dom Romain Guillaumat, ami de Vanves, qui nous communiquait son ardeur et son enthousiasme. Il nous avait même confié la formation d’une jeune vietnamienne de Huê, Phan Thi Cuc, qui désirait la vie monastique et fut reçue à Vanves avec joie en 1949 par notre Mère Fondatrice.

À la même époque, le Père Paul Seitz, des Missions étrangères de Paris (M.E.P.)*, longtemps missionnaire à Hanoi et aimant les Vietnamiens dont il parlait la langue et connaissait la culture, fut sacré évêque et nommé Vicaire apostolique à Kontum, dans l’arrière-pays montagneux du Centre du Viêt Nam, région des Hauts Plateaux habitée par de nombreuses ethnies et évangélisée dans sa partie Nord, parmi les ethnies Bahnar et Sedang, depuis presque cent ans. Son immense diocèse s’étendait au Sud jusqu’à la province du Darlac dont l’évangélisation commençait à peine. Mgr Seitz eut l’intuition de joindre à l’acti­vité évangélisatrice des Pères le témoignage de la prière : il demanda donc en 1953 à notre congrégation si elle accepterait de fonder dans ce but un monastère à Ban Mê Thuôt, au cœur de cette province du Darlac, région habitée principalement par l’ethnie montagnarde des Rhadés (appellation de l’époque pour les Êdê) :

« Je serais particulièrement heureux que les Bénédictines Missionnaires de Vanves veuillent bien accepter de fonder un monastère dans ma Mission » écrit-il le 5 août 1953 à la Prieure Générale, Mère Monique Burnier.

En réponse à cette demande, Mère Monique partit en prospection sur les Hauts Plateaux du Viêt Nam en novembre de cette même année, accompagnée par la jeune vietnamienne devenue Sr Marie-Bénédicte Cuc. Après avoir rencontré plusieurs évêques, Mère Monique retint l’invitation faite par Mgr Seitz. Elle écrit de Kontum le 18 novembre 1953 :

« Quelle grâce que cette fondation dans de telles conditions. Cela nous engage à fond toutes. Il faudra aider de nos prières celles qui auront le bonheur et la grâce d’être choisies. Monseigneur me disait en nous quittant ce matin : “Dites à vos sœurs que je les désire, et qu’il y a place pour trois monastères dans mon vicariat.” Je crois que le Seigneur vient de nous lancer dans une magnifique aventure pour cette année mariale. La Sainte Vierge est là. »

La décision était donc prise : cinq sœurs, de quatre nationalités différentes, partiraient pour Ban Mê Thuôt : c’étaient Mère Martin, Mère Colomban (françaises), Sr Marie-Boniface (autrichienne), Sr Christine (arménienne) et Sr Marie-Bénédicte Cuc (vietnamienne). Mère Colomban fut alors nommée responsable du projet (prieure). L’objectif fixé à la fois par notre congrégation et par l’évêque de Kontum était d’accueillir les jeunes filles vietnamiennes, chrétiennes de souche ou converties du bouddhisme ou du confucianisme, qui désiraient s’initier à la vie monastique, et d’être en même temps un centre de prière et un témoignage de l’Évangile en pays montagnard.

Le 18 juin 1954, Mgr Seitz écrivait à Vanves :

« Ma Révérende Mère,

« L’heure est toute proche où vos filles vont s’embarquer pour le Viêt-Nam afin d’y fonder un monastère dans une région des plus déshéritées, les Hauts Plateaux : œuvre silencieuse de paix, de prière, de rayonnement chrétien. Humainement, rien ne semble favorable à une telle démarche : prudence, sagesse, simple bon sens même, demanderaient de surseoir. Certains pourront dire : “c’est une folie !”

« Mais c’est précisément le mot que nous attendons et qui nous rassure… c’est bien cela : une folie ! Car ce qui est folie aux yeux des hommes, est sagesse aux yeux de Dieu.

« Personnellement, en vous invitant – et en maintenant mon invitation à cette fondation – et vous, ma Révérende Mère, en répondant par l’envoi de cinq religieuses qui sont toutes volontaires, nous nous plaçons tous sciemment hors des normes de la simple prudence humaine. C’est plus qu’une “fondation” que nous voulons alors d’un commun accord, c’est un acte de Foi, d’Espérance et d’Amour, un acte vivant, réellement vécu, dans l’abandon le plus total à la divine Providence. Et certes, une telle attitude n’est jamais très “sage” humainement parlant ! Mais qu’avons-nous à parler “humainement” ? Ce ne peut être notre langage ! Pour une œuvre qui veut être œuvre de Dieu, notre attitude est la seule convenable.

« Vos premiers pas se font donc, déjà, dans la contradiction. Que dirai-je pour vous en consoler, s’il en était besoin ? Simplement ceci : attendez-vous encore à la contradiction, puis à la pauvreté qui pourra aller jusqu’au dépouillement, s’il plaît à Dieu, puis enfin à la souffrance car “sans effusion de sang, il n’est point de Rédemption.” C’est la Loi, la belle et féconde Loi que nous connaissons, et toute œuvre qui prétend être de Dieu et pour la seule gloire de Dieu, sait que là est le sceau divin, la seule chance aussi de succès véritable et durable. “Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il prenne sa Croix et me suive… Je suis la Voie, la Vérité, la Vie.”

« Nos cinq partantes prennent à la lettre ces mots de Jésus, sans se laisser inquiéter par les remous et le fracas du monde. C’est elles qui sont sages, c’est elles qui ont raison ! “Sur votre parole nous jetterons le filet…” peuvent-elles redire après l’apôtre Pierre.

« Allez donc, partez, le cœur en paix ! Ne cherchant que le Royaume de Dieu, le reste vous sera donné par surcroît. “Celui qui regarde en arrière, n’est pas digne de Moi” […] Nous vous attendons donc. »

Lorsque les cinq premières sœurs débarquèrent à Saigon le 18 juillet 1954, la situation du pays était critique : deux mois plus tôt, l’armée française avait décroché à Diên Biên Phu, au nord du pays, et les forces du Viêt Minh* descendaient rapidement vers le Sud. Des centaines de milliers, voire un million de chrétiens vietnamiens du Nord, refusant de vivre sous le régime communiste, déferlaient vers le Sud, cherchant à s’installer partout où des terres leur paraissaient disponibles, principalement sur les Hauts Plateaux. Entreprendre une fondation dans ce chaos était une gageure : Mgr Seitz le savait. Il avait cependant soutenu le projet, mais la situation s’était si rapidement dégradée qu’il n’y croyait plus guère. Aussi fut-il le premier surpris quand, au matin du 21 juillet 1954, il apprit que les sœurs venaient de débarquer d’un petit avion de fortune, sur le champ d’aviation de Ban Mê Thuôt. Au moment même, ce matin du 21 juillet, la radio annonçait la signature des accords de Genève qui scellaient la partition du pays au 17e parallèle et l’arrêt des hostilités. Nous avons tous cru alors à la paix retrouvée !

Le déferlement des réfugiés vers le Sud et la réquisition de tous les moyens de communication par l’armée du Nord en déroute, n’avaient pas permis la construction du petit logement provisoire prévu par Mgr Seitz et confié aux soins du missionnaire du lieu, le Père Romeuf, des M.E.P., mais qu’importe : une famille chrétienne nous offrit aussitôt de nous héberger dans la moitié de sa propre maison, un petit bungalow en bois encore en construction, et c’est là que, dès l’heure de None*, l’office monastique* fut chanté pour la première fois – en latin ! – sur les Hautes Terres du Viêt Nam.

Après la fondation à Madagascar en 1934, l’intuition de notre Mère Fondatrice prenait corps une seconde fois au Viêt Nam, mais dans des conditions locales de grand trouble et face à un avenir des plus incertains.

Très vite, dès la fin août, les premières jeunes filles vietnamiennes désireuses de s’initier à la vie monastique se présentent. On en compte déjà neuf à la mi-octobre ! Mais comment discerner au mieux les moti­­vations quand on a tout à découvrir : culture, mentalités, comportements… tout est nouveau pour nous, et nous ne connaissons pas la langue ! Sur les neuf premières demandes, trois sont retenues et le postulat est officiellement ouvert dès le 11 octobre, pour la Maternité de Notre-Dame. Dès lors les demandes ne manquent plus : elles nous offrent nos plus belles joies, c’est certain, mais entraînent aussi de notre part des tâtonnements, des hésitations, nos premiers vrais questionnements, des inquiétudes même.

Il faut cependant parer à l’immédiat. Le « provisoire », surtout dans les conditions actuelles, ne peut s’installer, et les questions de terrain, de logement, de gagne-pain deviennent impératives pour nous. Établir un mode de vie aussi conforme que possible à la Règle et assurer corrélativement un début de formation solide et cohérent pour les premières jeunes postulantes, devenaient au fil des semaines et des mois un problème harcelant dans l’exiguïté et surtout le vacarme incessant des lieux.

Dès notre arrivée, la question de notre implantation définitive se posa donc avec acuité : une lettre de Mère Colomban à Mère Monique, datée du 30 juillet 1954, mentionne déjà cette préoccupation : un terrain de 30 ha, situé à 1 km environ au nord de la ville pourrait sans doute être acquis. Outre la beauté du lieu et son silence, son léger retrait de la ville nous serait favorable. Le problème crucial de l’eau serait réglé car un cours d’eau de bon débit, même en saison sèche, l’Êa Nuôl, en délimite l’extrémité nord-ouest, et une mise en culture rapide appor­terait une réponse, au moins partielle, à la nécessité de trouver sans trop tarder un gagne-pain.

Notre évêque cependant ne donne pas son accord : l’instabilité du pays jusqu’aux élections gouvernementales prévues pour 1956, et l’éventualité d’une intervention américaine armée pour faire barrage à la propagation du communisme dans le Sud-Est asiatique, le poussent à nous conseiller de nous rapprocher de la ville, donc d’abandonner ce projet. De plus, son regard sur le proche avenir du pays est des plus sombre. Une lettre pastorale de Mgr Seitz (cf. lettre de Mère Colomban du 21 octobre) « invite les prêtres et les chrétiens à maintenir haut le témoignage de leur foi, dans une intense préparation au total témoignage qui sera probablement demandé en 1956. Monseigneur nous dit que sur le plan humain l’avenir du pays est très sombre, humainement désespéré. Les “Viêts” préparent leur arrivée : nous avons dix-huit mois, dit Mgr, pour nous préparer pour tout ce que voudra de nous le Seigneur. D’ici-là, il s’agit d’aller de l’avant, de travailler au maximum, d’enraciner notre foi dans notre vie, afin d’être forts si nous avons à l’être en 1956 ».

Autre obstacle à une éventuelle installation sur ces 30 ha de rêve : l’impossibilité d’obtenir pour notre communauté la « personnalité civile » indispensable à toute acquisition. Notre Prieure Générale, de son côté, tenait à juste titre à ce que nous obtenions des papiers officiels : cela garantirait en partie notre avenir, pensait-elle. Mgr Seitz nous rappela alors l’offre qu’il avait faite à notre Prieure Générale lors de son voyage de prospection en 1953 : nous céder un terrain de 4 ha appartenant à la Mission et situé à l’orée nord de la ville. Le père Romeuf se chargerait d’y construire un premier bâtiment en bois, simple mais bien adapté à nos besoins, tel que cela avait été prévu avant notre arrivée. Ce terrain nous paraissait trop proche de la ville et le problème de l’eau y était crucial, mais c’est cependant ce terrain qui fut retenu, et dès le 19 août 1954, un premier coup de pioche symbolique y fut donné en présence des responsables de la Mission.

Notre attente semblait prendre corps mais de multiples obstacles surgirent sans tarder : la saison des pluies, avec son lot de difficultés, entravait chaque jour les premiers travaux : les camions s’embourbaient, les livraisons de bois étaient constamment ajournées, la main-d’œuvre était irrégulière et instable. L’importante déclivité du terrain – 1 m 90 sur une longueur de 30 m –, non décelée à temps, remettait les premiers plans en question, et surtout le projet de construction sur pilotis. Le budget trop limité reportait tout à plus tard. Nous n’y tenions plus ! En novembre, rien n’était encore fait. La dépendance envers le Père qui se considérait, avec générosité certes, comme seul responsable, et qui prenait sans cesse de nouvelles initiatives souvent contradictoires sans nous consulter, rendait notre quotidien d’autant plus difficile. La présence des postulantes renforçait notre volonté de privilégier la qualité du témoignage intérieur sur l’installation matérielle. Nous désirions de plus en plus un habitat des plus modestes, rudimentaire même – via ordinaria – en tout cas aussi proche que possible de celui de la population alentour. Pourquoi rester fixées sur ces 4 ha, offerts par la Mission certes, mais dont la déclivité et le manque d’eau avaient provoqué jusqu’ici d’insurmontables obstacles ? Le terrain de 30 ha, plus retiré et comportant quelques risques quant à l’avenir, c’est certain, nous apparut cependant à nouveau comme le lieu le plus adapté, privilégié même, pour concrétiser enfin notre objectif. Une lettre de Mère Colomban à la Prieure Générale, datée du 20 novembre 1954, exprime clairement cette orientation.

Notre évêque cependant ne la partageait pas : il insistait pour que le monastère soit de bonne construction, et assez vaste pour y accueillir les vocations qui se présenteraient et semblaient devoir être nombreuses, ainsi que la chrétienté vietnamienne qui ne disposait pas encore d’une église assez grande. De plus, il entrevoyait déjà, dans l’enceinte du monastère, la construction d’un « Foyer » ouvert aux jeunes filles montagnardes qui y recevraient la formation de base, à la fois humaine et chrétienne, qui permettrait à celles qui le désireraient d’entreprendre une scolarité dans les écoles et collèges de la province.

À notre propre objectif, à la fois plus retiré, plus discret, voire plus caché, Monseigneur présentait en retour un vaste programme : création d’un monastère, formation immédiate mais sérieuse des premières novices vietnamiennes, contacts avec la population locale, éducation des jeunes filles montagnardes, recherche d’un gagne-pain : peut-être faudrait-il compter en attendant, sur le rapport d’une plantation de caféiers qui serait entreprise rapidement sur le fameux terrain de 30 ha ? Pour son acquisition, de nombreuses démarches en vue d’une reconnaissance juridique étaient en cours. Elles devraient être poursuivies, bien que l’obtention en soit des plus problématique dans la situation si chaotique du pays.

Décembre 1954 arrive : après six mois de présence et de tâtonnements multiples, tant matériels que d’environnement (l’avenir du pays était de plus en plus sombre), et surtout d’interprétation de notre présence et de nos priorités immédiates, il nous semblait nous retrouver au point mort : toujours entassées dans la petite maison, généreusement offerte certes, mais terriblement exiguë et bruyante de notre premier accueil.

Une première lecture de ces pages pourrait sembler quelque peu pessimiste : il n’en est rien ! Dès la mi-décembre, nous décidons enfin de prendre nous-mêmes en main les rênes de notre tâche. Cela impliquait forcément un certain recul à l’égard du Père. Ce fut difficile pour lui de comprendre, et Monseigneur dut même intervenir. Le Père en souffrit certainement, tant il s’impliquait avec cœur envers nous, mais il lui fallut accepter, et dès le 17 décembre, une lettre de Mère Colomban confirme, comme une bolée d’air frais, que nous venons de faire par nous-mêmes une commande de bois en vue de dresser sans plus tarder un premier bâtiment de 40 m de longueur environ, et que nous venons d’engager, par nous-mêmes également, quatre ouvriers. Ce « par nous-mêmes » avait un tel goût d’espoir ! Bien sûr, cela impliquait corrélativement une aide financière importante de la part de Vanves, aide qui nous fut accordée. « Il faut bien démarrer, est-il écrit, tout va aller mieux maintenant. »

Restait la problématique question de l’eau, et surtout des 1 000 m de tuyaux nécessaires pour l’acheminer jusqu’à notre terrain, question restée sans solution pendant ces six premiers mois : il nous fallait récolter l’eau des toits pendant la saison des pluies, et la transporter dans de vieux fûts à pétrole en saison sèche. Cette situation précaire était commune à tout le monde là-bas : elle ne nous préoccupait pas outre mesure et restait pour nous au second plan, tant que nous n’étions pas trop nombreuses et encore en installation provisoire. Il fallait cependant l’envisager dès maintenant, afin d’être en mesure de la résoudre dès que la nécessité se ferait pressante.

Localement, la vie était intense dans notre petite maison. Outre les occupations quotidiennes multiples, la recherche active d’un gagne-pain était une des préoccupations majeures : chaque lettre en fait mention. Des démarches et essais nombreux furent engagés mais n’eurent pas de suite, faute d’installation minimum possible, et faute de débouchés stables. Élevage, jardinage, plantations étaient d’eux-mêmes exclus tant que nous vivions dans un espace aussi réduit et sans eau. Nous ne pouvions tenter sur place que quelques petits travaux compatibles avec l’exiguïté des lieux. Ce furent, selon les propositions qui nous furent faites alors, la confection de gâteaux, de fruits confits, de jouets, de tricots, de vêtements d’enfants, même d’uniformes militaires (!) – cette proposition n’eut finalement pas de suite – et surtout le tissage. Nous étions d’autant plus attachées à cette activité potentielle, que Mère Martin en avait acquis la compétence à Vanves, et même s’il nous était tout à fait impossible dans l’instant de songer à monter quelque métier sur place, nous en gardions l’espoir pour l’avenir le plus proche. Il nous fallut cependant abandonner ce projet : la compétence artisanale locale et l’envahissement du marché par des produits chinois à bas prix ne nous donnaient en effet aucune chance de compétitivité. Ce fut cependant pour nous l’occasion privilégiée de nos premiers contacts avec la population montagnarde : les chroniques et les lettres en font des récits émerveillés.

Dès le début du mois d’août en effet, le père Romeuf nous proposa une première découverte de la région. Nous venions d’arriver depuis à peine deux semaines et ne connaissions encore que la « bourgade » de Ban Mê Thuôt qui n’était alors qu’un regroupement, le plus souvent hâtif, de familles vietnamiennes pour la plupart modestes, autour du Centre administratif de la Province, de type encore colonial, et bien ordonné autour de la dernière résidence impériale. Ce Centre comprenait l’Hôpital, l’École, la Poste, et plusieurs Services tels que les Ponts et Chaussées, les Eaux et Forêts, le Trésor. Tous ces Services étaient gérés à l’époque par des Montagnards* qualifiés, qui avaient été formés sur place par le responsable local de l’administration coloniale française.

Ces Montagnards ne résidaient pas à Ban Mê Thuôt même, mais dans les villages les plus proches : Buôn Alê au sud, Buôn Dung vers l’ouest, ou Buôn Pam Lam au nord.