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Août 2008. Mila et Vladimir Nassibov fuient la Géorgie sous les bombardements et se réfugient en France avec Tamara, leur petite fille de 6 ans. Mal accueillis, ils sont à la rue le jour comme la nuit. Depuis la fin de la trêve hivernale vécue dans un gymnase surpeuplé, ils se trouvent contraints d'appeler quotidiennement le 115 pour tenter d'obtenir une place d'hébergement. Quand Tamara tombe malade, ils espèrent cette fois être entendus. En vain. La fillette meurt d'une maladie pourtant bénigne mais non soignée. Pour les militants du Collectif Prendre Sa Part, il ne s'agit pas de la cause première du décès de l'enfant. Qui a tué Tamara ? C'est ce que retrace le manuscrit envoyé à une maison d'édition. Intitulé
Tamara Nassibov - Autopsie d'une mort anonyme, son titre n'enthousiasme guère Pauline, chargée d'une première lecture. Le résumé qu'en fait l'auteure, centré sur un procès pour homicide involontaire contre les responsables de l'hébergement d'urgence, la rebute davantage encore. Pauline décide de faire une lecture en diagonale. Elle commence vers la centième page, où apparait le nom de Stéphane Hessel, sobre et épatant témoin. Elle poursuit avec le témoignage incisif de Michel Rocard. Au fil des pages picorées ici ou là, elle critique vertement une scène sentimentale, déplore des passages consacrés à la guerre au Kosovo dont l’un des témoins est originaire, ou relatifs à Vichy servant d'exutoire envers l'administration française. Puis elle retourne en arrière et entame le premier chapitre avec l'idée d'établir une fiche de lecture après avoir avalé les quatre suivants. La lecture se poursuit... Pauline présente le manuscrit en comité de lecture. Elle souligne ses qualités et ne fait pas l'impasse sur ses défauts. Les voix se partagent par moitié. Le livre sera en définitive publié sous un autre titre, suggéré par Pauline :
Merci de nous aimer.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Catherine LISON-CROZE est née en 1947 à Châteauroux. En février 1962, les malheureux évènements du métro Charonne lui ont révélé l'injustice de la violence d'État et ont provoqué son engagement politique pour une société plus humaine. Pendant quarante ans, elle a exercé la profession d'avocate et mené bien des combats contre les discriminations, faisant sienne la phrase de Paul Éluard « Chacun est l'ombre de tous ». Elle a animé de nombreux débats sur les droits de l'Homme et les libertés fondamentales, notamment dans les établissements scolaires. Avocate pénaliste et passionnée par la sociologie, sa fréquentation des cours d'assises et des tribunaux correctionnels l'ont convaincue que la Justice n'est pas plus neutre que les juges qui la rendent, et que l'empire des préjugés, aux sources jamais taries, est immense. En 1993, elle a publié un livre au titre évocateur:
Cherche justice désespérément. Démence et culpabilité, préfacé par Gilles Perrault. Encore un cri contre le conservatisme et les obsessions du cénacle judiciaire.
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Seitenzahl: 372
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Sans précaution, Adrien balança le manuscrit dans sa direction. Par réflexe, Pauline réussit à le bloquer, mais il lui échappa. Une des spirales rouges de la reliure s’était fendue, l'obligeant à remettre en place les quelques feuilles qui s’en détachaient. Au moins, l’auteur ne pourra pas dire que son livre n’a même pas été ouvert ! Son bouquin avait déjà avait fort peu de chances d’être retenu. Trop lourd, trop gros. Et ce titre à rallonge : « Tamara Nassibov-Autopsie d’une mort anonyme ».
— C’est pour ton week-end ! ironisa Adrien.;
— Depuis quand organises-tu mes loisirs ?
— T’en fais pas, si comme je le pressens, il ne correspond pas à nos choix éditoriaux, tu seras pardonnée pour l’avoir reposé.
Adrien imita la voix de baryton du directeur d’Orange Amère, leur maison d’édition, en déclinant sa raison passe-partout de refus.
— Tu l’as lu toi Adrien ?
— Non.
— Pourquoi moi alors ?
— L’auteur est une femme. Une avocate à la retraite. Devant ma grimace et comme tu es la plus ancienne du comité de lecture, le patron m’a suggéré de te le remettre.
— De mieux en mieux, bonjour la délicatesse !
Cinquante-quatre ans, tout de même pas un âge canonique.
— Dans la lettre de présentation de son manuscrit, l’avocate dit relater un procès qui n’aurait encore jamais eu lieu en France : celui d’un préfet poursuivi devant la justice pour homicide suite au décès dans la rue d’une enfant de sans-papiers. Parmi les témoins, il y a une jeune femme Kosovare menacée d’expulsion quelques années plus tôt. Le livre retracerait les parcours croisés de ces personnages antinomiques.
— Je vois… Plus chiante que moi tu meurs ! C’est un essai ou un roman ?
— Un roman. C’est en tout cas ce qui figure sur la première page.
Pauline décida de commencer par sonder le manuscrit et d’entamer sa lecture par le procès annoncé. Peut-être un peu plus vivant que le reste ! Ça lui rappellerait en tout cas l'époque où étudiante, elle ne manquait jamais les plaidoiries de son grand-oncle en cour d'assises. En raison de l'oralité des débats, il se passe toujours quelque chose d'inattendu lors d'un procès, avait-il l'habitude de dire. Elle avait pu le vérifier tant de fois.
Elle feuilleta l'ouvrage sans réussir à trouver le début de l'audience mais au chapitre 18, elle tomba sur la prestation de serment d'un témoin.
Page 18
— Quels sont vos : nom, prénom, date et lieu de naissance, profession et adresse ?
— Hessel Stéphane. Je suis né le 20 octobre 1917 à Berlin. Je suis retraité… disons, écrivain.
Il avait détaché chaque syllabe, avec son phrasé sobre, à l’ancienne. Habillé de manière classique, il se tenait droit dans son long manteau bleu marine, attentif et respectueux, les deux mains posées sur la tablette en bois clair derrière la barre. L’huissier n’avait pas pensé à mettre le micro à la hauteur du grand petit homme. Avec naturel, Stéphane Hessel l’ajusta lui-même.
— Veuillez faire votre déposition, dit madame Tric.
En habitué des prétoires, il était prêt et savait qu’un témoin cité à la demande d’une des parties n’était pas d’emblée censé être interrogé directement. Les questions du tribunal et des avocats viendraient après, une fois qu'il aurait achevé son récit spontané.;
— Lorsque les faits concernant la petite Tamara ont été portés à ma connaissance, j’ai ressenti une profonde tristesse pour elle et ses malheureux parents.
Il s’inclina légèrement et tourna la tête vers Mila et Vladimir Nassibov, assis sur le banc réservé aux parties civiles aux côtés de leur interprète. À la traduction de ses propos, Mila et Vladimir le regardèrent tristement en portant la main à leur cœur.
— À mon âge, un tel événement n’est pas tolérable. INACCEPTABLE.
La fermeté avec laquelle il avait appuyé sur ce dernier mot provoqua l'arrêt brutal du bruit de fond si caractéristique des commentaires chuchotés en aparté dans les salles d’audiences lorsqu'elles sont pleines. Et celle-ci l’était. Faute de places suffisantes, plusieurs personnes avaient été refoulées à l’entrée par le service d'ordre.
— Les droits de l’homme que j’ai eu l’honneur de défendre dans maintes circonstances, ce sont, avant toute chose, les droits des enfants. De chaque enfant. De tout être en devenir, dont la vie est SACRÉE.
L'avocat du préfet leva les yeux au ciel et l'interrompit :
— Nous sommes tous d’accord là-dessus !
— C’est bien pour cette raison qu’il est insupportable de constater que ceux-là mêmes qui étaient chargés de protéger cette enfant ont manqué à leur devoir.
— Qu’en savez-vous ? Vous n’y étiez pas. Vous n’êtes pas témoin des faits que je sache ! s’exclama de nouveau le bâtonnier Flaurisse.
Agacée par l'intervention intempestive de l'avocat comme par le ton docte du témoin, la présidente sembla vouloir temporiser.
— Monsieur Hessel, veuillez poursuivre. Mais je vous en prie, épargnez-nous les poncifs ! Nous sommes tous convaincus ici que cette affaire est particulièrement dramatique.
Pour faire bonne mesure, elle se tourna aussi vers Jean-Michel Flaurisse.
— Et vous monsieur le bâtonnier, je vous invite à ne plus interrompre monsieur Hessel.
— Je me tais… je me tais… pardonnez-moi madame le président, répondit celui-ci, visiblement satisfait d’avoir coupé court quelques instants à l’indignation du prestigieux témoin.
Flaurisse se rassit en rejetant d’un mouvement sec son épitoge vers l’arrière et passa sa main dans ses cheveux crantés. Cet incident était certes inutile. Il venait tout bonnement s'inscrire au palmarès des légendaires joutes impromptues qui rendaient compte de son savoir-faire d’avocat pénaliste. Des passes d'armes retentissantes qui avaient construit sa réputation de redoutable stratège.
Stéphane Hessel avait patiemment attendu la fin du palabre.
— Madame la présidente, dit-il en insistant sur « la », je trouve les questions de monsieur le bâtonnier Flaurisse quelque peu prématurées, mais également très pertinentes. S’il ne les avait pas posées, je les aurais certainement abordées moi-même. Pourquoi en effet apporter mon témoignage à une famille endeuillée, déjà très éprouvée par les souffrances qui l’ont poussée à quitter sa Géorgie natale pour se réfugier dans notre pays ?
Il ménagea un instant de silence, pour partager l’émotion des parents de Tamara et de tous ceux qui avaient fait le trajet Tours-Poitiers, en bus, pour les soutenir lors du procès. Little Big Man comme l’appelait affectueusement Nicole, continua, serein :
— Je n’étais certes pas à Tours au moment des faits et ne connaissais pas monsieur et madame Nassibov avant qu’on ne me demande d’apporter mon concours.
— Qui « on » ? s’enquit le procureur.
— Mon confrère et moi-même, intervint maître Lorelle.
— Continuez, continuez, on vous écoute monsieur Hessel.
— Comme nous tous ici, j’appartiens à la même famille, beaucoup plus large que celle à laquelle nous avons l’habitude de faire référence. Je n’hésite pas un instant à vous le dire, madame la présidente, tous les enfants du monde sont mes enfants. Sont nos enfants. C’est ce que les rédacteurs de l’O-N-U ont écrit en 1989 dans ce texte magnifique qu’est la Convention internationale des droits de l’enfant. Tous les pays du monde l’ont ratifiée, à l’exception de la Somalie et des États-Unis. 193 au total…
— Nous nous éloignons. Recentrez-vous sur le sujet monsieur Hessel, le pria sèchement madame Tric.
— La France a ratifié cette convention le 7 août 1990. Comme disent les juristes, elle fait partie de notre droit positif. Même si toutes ses dispositions ne sont pas directement invocables devant nos tribunaux, il en est une, essentielle, que nos plus hautes juridictions, le Conseil d’État et la Cour de cassation, ont jugé directement applicable. Il s’agit de l’article 3-1, qui pose le principe de la nécessité absolue de privilégier l’INTERET SUPÉRIEUR DE L’ENFANT. En toutes circonstances, quelle que soit la régularité du séjour de ses parents dans notre pays…
— Merci pour la leçon de droit !
Aussitôt tancé par madame Tric, Flaurisse leva ses bras en l’air en guise de protestation. Il cherchait à faire diversion et affrontait directement le public, cherchant la confrontation avec lui dans l’espoir que les manifestations d’hostilité à son égard conduisent la présidente à prononcer le huis clos.
— Que nous impose exactement la Convention des droits de l’enfant ?
Madame Tric se fit plus tranchante :
— Nous le savons parfaitement, monsieur Hessel !
— Il n’est pas inutile de le rappeler, madame la présidente. Quand des enfants sont impliqués, leurs États, et donc leurs prestigieux représentants que sont en France nos préfets, ont l’obligation de les protéger. Seule la force majeure serait susceptible de les en exonérer. Mais que je sache, le manque de places d’hébergement dans les foyers de la ville de Tours ne présentait nullement pour monsieur Petit le caractère imprévisible et irrésistible pour qu’il en soit ainsi. La location d’une chambre d’hôtel, l’ouverture spéciale d’un lieu public, d’un gymnase par exemple, l’appel à un médecin, tout cela était à sa portée.
Flaurisse s’agita sur son banc et tourna bruyamment les pages de son dossier. « L’art défensif de la diversion ». C’est ce qu’il enseignait encore à ses élèves au Centre de formation professionnelle des avocats.
À la demande de la présidente, l’huissier s’empressa d’aller chercher le deuxième témoin. Maître Waterloo était ’arrivé à la porte conduisant à la chambre des témoins, quand Angélique Tric s’aperçut que Stéphane Hessel n’avait pas quitté la barre, ses deux mains toujours posées bien à plat devant lui sur la tablette.
— Pardonnez-moi madame la présidente, je souhaite juste ajouter deux choses. D’abord, que le devoir absolu de protection des enfants repose en priorité sur les États et leurs représentants, mais aussi sur tous ceux qui sont chargés d’une mission d’assistance.
— Monsieur Hessel, c’est votre opinion. Mais je vous rappelle que vous êtes témoin et qu’une manifestation d’opinion ne constitue pas à proprement parler un témoignage !
— Je regrette vivement que ce ne soit pas aussi la vôtre, madame la présidente, répondit avec calme le vieux sage.
Flaurisse s’était levé et lançait des anathèmes, suivi par Jean Dalloz et Eric Jorna, les avocats des représentants de l’association Solidarité. Ces derniers ne parvenaient pas à couvrir la voix de leur tonitruant confrère, gesticulant comme des pantins à ses côtés.
— Bien, le tribunal vous remercie monsieur Hessel. Vous pouvez disposer.
Stéphane Hessel se tenait toujours derrière la barre. Cette fois, il avait croisé ses bras.
— Je croyais que vous aviez terminé, lâcha Angélique Tric.
— La deuxième chose que je veux ajouter madame la présidente, est qu’il n’est pas juste d’opérer une distinction, pour ne pas dire une discrimination, entre les étrangers qui viennent se réfugier chez nous. Je pense que le terme d’« exilés » serait d’ailleurs plus approprié pour parler d’eux, que tous ces mots qui visent à les distinguer en établissant des catégories. Même celui de migrant, qui sous-entend une volonté sereine de partir à l’étranger.
— Encore une fois monsieur Hessel, vous êtes libre de penser ce que vous voulez, mais vous êtes ici en tant que témoin, nous sommes bien d’accord ?
— C’est la raison pour laquelle je désirais vous faire découvrir, à moins que vous ne la connaissiez déjà, la remarquable étude de Jérôme Valluy, que plusieurs années d’observation des exilés ont convaincu que la plupart de ceux-ci se trouvent contraints de quitter leur pays. Sans préjuger au demeurant de la nature et de l’intensité de cette contrainte.
Madame Tric s’agaça :
— Jérôme… ?
— Valluy, un universitaire-chercheur qui a une connaissance approfondie de la question qui nous occupe, dans la mesure où il a exercé comme représentant du HCR.
— HCR ?
— Le Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’Organisation des Nations Unies. C’est en cette qualité, parallèlement à son activité d’universitaire, que Jérôme Valluy a exercé la fonction de juge des demandes d’asile à la CRR.
— CRR ?
— La Commission de Recours des Réfugiés. L’institution chargée de statuer sur les recours exercés par les demandeurs d’asile contre les décisions de rejet de l’OFPRA.
— La CRR a été rebaptisée par la loi Hortefeux de novembre 2007. Elle est devenue la CNDA, la Cour Nationale du Droit d’Asile, glissa maître Lorelle.
Stéphane Hessel résuma les travaux de Jérôme Valluy. Il se montra si convaincu qu'il en fut fort convaincant. L'exil n'était jamais un choix. Seule la détresse mettait à mal l'attachement profond de tout être humain à ses racines.
Après s’être assuré qu'il en avait bien terminé, Madame Tric prit la décision de suspendre les débats pendant dix minutes. Les applaudissements spontanés de sympathie dans la salle d’audience comme en provenance de celle où les débats étaient retransmis sur grand écran, ne semblèrent pas y être étrangers.
Il était tard, mais Pauline ne résista pas à l’envie d’appeler Adrien.
— Tu es folle ! Qu’est-ce qui te prend de m’appeler à deux heures du matin un samedi ?
— Un dimanche… La lettre qui accompagnait le manuscrit, elle date de quand ?
— Quel manuscrit ?
— De l’avocate à la retraite.
— J’en sais rien.
— S’il te plaît…
— C’est pour ça que tu m’appelles ?
— S’il te plaît.
Adrien alla rechercher le courrier en se maudissant de l’avoir conservé.
— Janvier 2013.
— Quel jour ?
Il avait déjà raccroché. Le manuscrit avait donc été envoyé depuis quatre mois. Si ça se trouve, l’avocate avait déjà trouvé un autre éditeur depuis. Il arrivait souvent qu’après avoir signé un contrat, les auteurs ne songent pas à prévenir ceux qui n’avaient pas encore eu le temps de lire leur œuvre.
En tout cas, Orange Amère aurait dû lui répondre au plus tard dans les trois mois de la réception du bouquin. Ne serait-ce que parce ce délai figurait sur son site, juste après l’indication que la maison refusait les manuscrits par voie électronique. Le comble pour Pauline au vingt et unième siècle ! Peut-être était-ce la disparition de Stéphane Hessel fin mars qui avait réveillé le boss. L’immense succès de librairie d’Indignes-vous ! un ou deux ans plus tôt, avait fait pâlir toutes les maisons d’édition, la leur en tête. Hessel n’était pas un simple témoin de son temps mais un véritable flambeau de la résistance.
En définitive, peu importait que ce soit avant ou après sa mort que l’avocate ait imaginé qu’Hessel témoigne dans son procès imaginaire, songea-t-elle. Ce type sera toujours vivant.
Le deuxième témoin était aussi attendu que le premier. Pour la petite phrase qui lui collait à la peau depuis qu’il l’avait prononcée le 3 décembre 1989, dans l’émission 7 sur 7, face à Anne Sinclair : « Je pense que la France ne peut pas héberger toute la misère du monde ».
— Rocard Michel. Je suis né le 23 août 1930 à Courbevoie, dans l’ancien département de la Seine. Ma profession ? Disons… que je suis à la retraite, et écrivain à mes heures perdues.
Après avoir fait prêter serment à celui qui était avant tout pour elle un ancien premier ministre, Madame Tric lui demanda avec courtoisie de faire sa déposition.
— Madame la présidente, depuis une vingtaine d’années, l’exploitation de ce que j’appelle pour faire simple, ma petite phrase sur l’immigration, n’en finit pas. Elle sert à justifier l’injustifiable. Je pense qu’elle sera encore exploitée dans le cadre de cette affaire et amputée, comme souvent, de sa deuxième partie, celle où je précise que notre pays doit néanmoins prendre fidèlement sa part de la misère mondiale. L’objet du procès est de savoir si le décès de la petite Tamara Nassibov relève ou non de la responsabilité personnelle du préfet. Éventuellement aussi, des personnes qu’il a chargées de gérer l’hébergement d’urgence à Tours. Le préfet avait une obligation de résultat et les représentants de l’association Solidarité, une obligation de moyens. Ces derniers disposaient-ils de ces moyens ou pas ? Je l’ignore.
— Vous avez terminé ?
— Pour l’instant, je ne vois rien à ajouter. Sans doute y aura-t-il des questions, soupira-t-il en apercevant sur sa droite maître Flaurisse, prêt à dégainer.
Le bâtonnier se leva, une feuille de papier à la main :
— Vous semblez avoir la mémoire courte, monsieur Rocard. J’ai fait des recherches concernant la partie « humaniste » de votre petite phrase. Je ne l’ai pas trouvée.
— Vous avez mal cherché. Peu avant l’émission 7 sur 7 de décembre 1989, j’avais participé, en novembre, à la célébration du cinquantenaire de la Cimade. C’est à cette occasion que j’avais exprimé que si nous ne pouvions pas effectivement accueillir toute la misère du monde, il convenait que notre pays, signataire de la Convention de Genève, en prenne fidèlement sa part.
— Il n’y a toutefois aucune trace de ce que vous prétendez avoir exprimé. Ce n’est pas moi qui l'affirme. Je fais référence à l’enquête de Rue 89. Vous connaissez Rue 89 ?
—…
Flaurisse s’entêta. Il brandit sa feuille et rejeta avec vivacité son épitoge en arrière :
— Je cite Rue 89 : « Dans les extraits vidéo existants, on entend Michel Rocard défendre sa politique d’immigration devant les militants de la Cimade, mais nulle trace de la misère du monde, encore moins de la part d’humanité qui reviendrait à la France ». Qu’en pensez-vous ?
— La réponse est dans votre question cher maître. Les « extraits vidéo existants » ne rendent compte que de manière partielle de cette manifestation qui s’est déroulée pendant toute une journée.
— Pourquoi avez-vous refusé de répondre aux questions de Rue 89 ?
— Je n’ai pas souvenir de m’être dérobé à quelque question que ce soit. Ma présence à cette barre, à la demande des malheureux parents de Tamara, montre que je suis toujours dans les mêmes dispositions.
— Si je vous suis bien, en novembre 89, à la Cimade, votre « petite phrase » comportait deux parties. Comment se fait-il que moins d’un mois après, à 7 sur 7, elle ne comprenne plus que la première ?
— Et alors ? Je ne suis pas un perroquet ! Sans compter que l’environnement était différend. Un discours devant des militants associatifs n’a rien à voir avec une émission de télévision. Dans mon esprit, les deux parties de ma phrase ont toujours été indissociables.
Madame Tric se tourna vers le procureur pour qu’il tente d’interrompre Flaurisse. Le représentant du parquet savait qu’elle ne supportait pas que quiconque, surtout l’avocat de la défense, lui confisque le pouvoir de mener les débats à sa guise. Xavier Lacoste monta au créneau :
— Monsieur Rocard, un mois après 7 sur 7, en janvier 1990, vous avez confirmé vos propos sur l’immigration devant cette fois des élus socialistes du Maghreb. Vous leur avez très exactement déclaré ceci : « Aujourd’hui, je le dis clairement, la France n’est plus, ne peut plus être, une terre d’immigration. Je l’ai déjà dit et je le réaffirme : nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde ». Vous en souvenez-vous ?
— Cela dépasse l’entendement ! Vous me demandez de confirmer des propos tenus il y a vingt ans ! Si vous les citez de façon aussi précise, monsieur le procureur, je ne doute pas un seul instant qu’ils aient bien été tenus. La question n’est pas de savoir ce que j’ai pu dire ou ne pas dire il y a vingt ans, mais celle de déterminer qui est responsable de la mort d’une petite fille de six ans, un soir, sans abri, sans secours, dans les bras de ses parents qui ont en vain cherché de l’aide.
— Monsieur Rocard, persista le procureur, vous souvenez-vous avoir, lorsque vous étiez premier ministre, interdit aux demandeurs d’asile de travailler ?
— Parfaitement. La circulaire préparée par mes services en avril ou mai 91 a été signée par Édith Cresson quand elle m’a succédé en septembre de la même année.
— Pour quelles raisons aviez-vous décidé cette interdiction ?
—…
— N’était-ce pas pour réduire l’attractivité de notre pays et limiter ainsi la venue en nombre des demandeurs d’asile ?
— C’était une époque très particulière figurez-vous. Le Mur de Berlin venait de tomber et nous avons craint un véritable déferlement migratoire en provenance des pays de l’Est… qui n’a pas eu lieu, il faut bien le reconnaître.
Xavier Lacoste aurait pu en rester là. Son désir d’enfoncer le clou ne résista pas aux injonctions muettes de la présidente :
— Cette interdiction de travail a eu comme conséquence de supprimer l’indépendance financière des demandeurs d’asile. Depuis lors, ceux-ci sont restés entièrement à la charge de l’État. Pourquoi cette politique dissuasive n’a-t-elle jamais été abandonnée ?
— C’est très simple. Dès 1992, le nombre annuel des demandes d’asile a chuté. Nous avons attribué cette baisse, moi en premier, à l’interdiction contenue dans la circulaire Cresson. À tort. Outre ce premier effet que nous avons lié mécaniquement à cette circulaire, mais qui ne reposait, il faut bien le reconnaître, sur aucune analyse sérieuse, d’autres effets ont été considérés positifs.
Madame Tric fit un signe de tête pour inviter Michel Rocard à poursuivre son propos, certaine à présent que Lacoste n’en resterait pas là.
— Parallèlement à l’interdiction de travailler, nous avons augmenté de façon significative le nombre de places en CADA et la situation… comment dire, est apparue plus claire. D’un côté, nous avions les demandeurs d’asile en CADA, placés, il faut bien le reconnaître, dans une situation de dépendance, même si on pouvait se féliciter que leurs besoins quotidiens soient couverts. De l’autre, nous avions les étrangers non admis en CADA, transformés ipso facto, il faut bien le reconnaître, en travailleurs clandestins, fragilisés, et il faut bien le reconnaître aussi, plus facilement…
— Expulsables.
—…
Satisfait d’avoir achevé la phrase de Michel Rocard, Lacoste persista :
— Vous venez d’employer à plusieurs reprises la formule, « il faut bien le reconnaître ». Pour vous, il s’agit donc d’erreurs ?
— Sans aucun doute. Mais nous étions en quelque sorte des pionniers. Pour qui le droit à l’erreur peut se concevoir, même si certains nous en font encore le reproche aujourd’hui. Je ne dirais pas la même chose de ceux qui nous ont succédé.
« Et vlan ! Vous avez vu comment Rocard a ramassé le proc », fit remarquer Tristan. « Alors que Rocard aurait été bien en peine de justifier pourquoi Chevènement, ministre de l’Intérieur sous Jospin, un de ses «successeurs», a persisté dans l’erreur en n’abrogeant pas les lois Pasqua-Debré, ajouta Nico, dépité.
Pauline bâilla et s’étira longuement. Pas folichons ces deux chapitres ! Qu’elle idée aussi de les avoir extraits du manuscrit. Celui-ci ne lui était pas encore tombé des mains, mais commencer l’audition des premiers témoins d’un procès annoncé comme l’épicentre d’un récit à la moitié du livre, augurait bien mal des pages précédentes, vraisemblablement consacrées au contexte de cette affaire tristouille.
Lorsqu’on le félicitait pour ses brillantes plaidoiries, son grand-oncle avait l’habitude de répondre que celles-ci n’étaient que la partie émergée de l’iceberg et que le vrai travail se situait en amont, dans la préparation du dossier. Mais bon, un roman n’est pas une plaidoirie !
Pourquoi ne pas aller directement à la fin maintenant ? Un livre a pour but de faire voyager ses lecteurs, de les entraîner par surprise dans des situations dont ils ne détacheront pas leur esprit avant la dernière ligne. Si c’est pour leur prendre la tête, il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un essai ou quelque chose comme ça, et il y a tromperie sur la marchandise. Recalée l’avocate.
Elle feuilleta de nouveau le manuscrit avec encore plus de précautions car de nouvelles pages menaçaient de s’en échapper. Mal relié en plus !
Elle tomba sur un jugement qui n’en finissait pas. Impossible en le parcourant, de déceler si le préfet était condamné ou pas. Qui plus est, dans un jargon exécrable ! Elle retourna en arrière et tomba sur une scène sentimentale. Elle la lut par simple curiosité, page 124.
Tristan revint à Paris en août. Le 5 août. Le jour où des trombes d’eau s’abattirent sur la ville, noyant le projet de Dafina de lui montrer Paris Plage.
Elle l’avait attendu beaucoup plus tôt dans l’après-midi. Avec une impatience et un trouble qui étaient montés en puissance, renforcé par la force du déluge. Un signe fort pour un moment fort, s'était-elle fait intimement la remarque, s’étonnant en même temps de se laisser emporter par une pensée aussi irrationnelle.
Trempé jusqu’aux os, Tristan n'en fut que plus séduisant. Ses boucles rousses, rebelles, refusaient de s’incliner sous le poids de l’eau. Elle dut prendre une serviette pour les éponger. D’abord avec un mouvement de séchage énergique, puis en les prenant une à une, avec lenteur.
Il remarqua sa nouvelle coupe. Un carré plus court, avec des reflets noisette. Et une frange qui ne s’effaçait plus sur le côté comme avant. Droite, épaisse, elle encadrait son visage et faisait encore plus ressortir ses tempes et ses yeux verts, soulignés d’un simple trait de khôl.
Elle se trouva si près de lui qu’il souleva sa jupe à volants, courte, légère, " posée comme un pétale sur tes longues jambes ", murmura-t-il en entrouvrant ses lèvres. L’envie d’exacerber le désir qu’elle sentait aussi monter en lui, la submergea. Elle enleva son tee-shirt trempé et tamponna son dos puis son torse avec de légers effleurements. Il dit adorer son parfum sucré, choisi avec soin la veille.
Ils rirent aux éclats quand d’un geste vif et bref, il arracha l’étiquette de son slip en dentelles, stigmate d’extrême coquetterie qu’elle avait oublié de faire disparaître. Devant sa mine déconfite, il dit avec tendresse « on n’est plus des enfants ». Puis il se mit à chanter Les dessous chics. Avec l’accent suave de Jane Birkin.
Il l’a dégusta délicieusement, patient et généreux.
Elle était menue, cambrée, soyeuse. Il la trouva également mutine, touchante, sensuelle. Libre et coquine quand elle vint se planter sur lui après qu’il ait gagné, grâce à sa rapidité, la course au préservatif. Les siens se trouvaient il est vrai plus à portée de main, dans la poche intérieure de sa veste, posée sur le lit qu’ils n’avaient pas défait.
Ils n’avaient pas hésité une seconde à virer Bambou qui s’y prélassait. Pour une fois, la chatte n’avait pas insisté et s’était éclipsée. Comme si elle avait compris qu’elle était de trop.
Désolant, le sexe du troisième âge insufflé à des jeunes gens âgés d’une d’une vingtaine d’années ! L’auteure n’a décidément reculé devant rien, se moqua Pauline. Une petite dose de romantisme, soit. Mais là, c'était vraiment trop. La ménagère de moins de cinquante ans n'en demande pas tant. Elle veut du piment libertin, un peu de sadomaso, d’éjacs insolites, de sex toys discrets pour alimenter ses pensées lubriques… Le succès de Fifty Shades of Grey en était la parfaite démonstration. Quarante millions d’exemplaires vendus en dix-huit mois pour un roman d’abord auto édité sur internet !
Le patron était vert quand Lattès lui avait coupé l’herbe sous le pied en raflant sous son nez l’achat des droits de publication. Lors de la première réunion avec l’équipe éditoriale vent debout contre son projet, il s’était appuyé sur la célèbre phrase d’André Breton : « La pornographie, c’est l’érotisme des autres ». La rapidité avec laquelle il fallait se décider avait joué en faveur des tenants à tout prix de la qualité littéraire d’un texte.
Peut-être le roman comportait-il d’autres rencontres amoureuses de la jeune kosovare, plus captivantes que celle du 5 août à Paris ? Perdues au milieu de ce fatras d’événements historiques entraperçus ici et là, si elles existaient, peu de chance de tomber dessus comme ça. Sauf à avaler des dizaines de pages plus sombres et indigestes les unes que les autres !
La Seconde Guerre mondiale, le Kosovo, la Géorgie, Fukushima, tout semblait plomber l’ouvrage. La politique locale aussi, à Tours, une ville que Pauline ne connaissait pas et qu’elle n’avait pas spécialement envie de connaître. S’il était indispensable de situer les événements dans leur contexte, l’avocate aurait pu le faire avec plus de parcimonie. La Géorgie, pourquoi pas ? La famille Nassibov s’en était enfuie sous les bombardements, Pauline l’avait repéré au hasard de sa lecture en diagonale. Mais le Kosovo et 39-45 ?
Pauline se dit qu’à ce stade, elle ne pouvait pas faire l’impasse sur la lecture des cinq premiers chapitres. À raison de quatre ou cinq pages pour chacun d’eux, cela n’en ferait guère plus qu’une vingtaine à ingurgiter. Largement suffisant pour établir un avis motivé, alors que depuis quatre mois, personne dans cette fichue maison n’avait pris l’initiative d’expédier la lettre type de refus à l’auteure.
D’importantes émissions radioactives étaient propulsées dans l’atmosphère. La zone d’évacuation autour de la centrale de Fukushima était maintenant de vingt kilomètres. En voiture, en bus, en train, les gens fuyaient. Dafina regarda abasourdie les files de réfugiés, graves et silencieux, qui attendaient le verdict des capteurs de radioactivité.
Tous ces visages, apparemment sans émotion, lui en rappelaient d’autres, aux portes des camps, il y avait quelques années, à la frontière du Kosovo et de la Macédoine. Son esprit s’échappa. Elle ne vit pas la fin des informations, submergée par ses souvenirs. Précis, puissants. En vrac.
Tours en 2003, l’année du BEPC. Pour la récompenser de l’avoir obtenu, Balmira et Nicole lui avaient offert un ordinateur. Acheté bien avant avec l’abonnement internet, comme si le résultat n’avait fait pour elles aucun doute. Dafina s’était soudain sentie libre, happée par le sentiment puissant d’appartenir au monde entier tout en conservant son jardin secret.
Le 20 juin, cet univers qu’elle croyait sûr avait basculé. Un jour de classe pas comme les autres. Plus court, car il devait se terminer exceptionnellement à midi et se poursuivre par la fête chez les Forestier pour l’anniversaire des jumelles. Dégagée de la pression de l’examen, elle attendait tranquillement les vacances d'été comme les autres élèves.
La professeure d’histoire, madame Gabrielli, avait souhaité rendre l’heure de cours utile en les faisant réfléchir à la deuxième guerre mondiale. Les visages étaient amorphes et les esprits ailleurs. Dafina ne pensait plus qu’à la fête chez Mathilde et Clémence. Les rappels historiques de madame Gabrielli avaient été brièvement interrompus par Paris Latino de la Star Ac 2. Tous s’étaient précipités pour éteindre leur portable.
Il faisait particulièrement chaud. Le mot canicule était déjà sur toutes les lèvres. La veille, Dafina était allée chercher plusieurs kilos de cerises avec Nicole directement chez un petit producteur. Elle en avait rempli trois grands saladiers chez les Forestier en vue de la fête du lendemain. Elle s’était un peu attardée chez eux pour les aider à décorer le salon, la salle de vie comme l’appelait Margot, la maman des jumelles.
Après le 20 heures, la grande blonde qui fait la météo sur la 2, avait qualifié la saison de précoce et prédit que le vendredi 20 juin serait radieux. Elle avait promené sa main sur la carte, avec de grandes circonvolutions qui avaient agacé Simon Forestier parce qu'elles lui masquaient la Charente-Maritime. Son doigt pointé sur les départements encore plus chanceux que les autres, la grande blonde avait désigné l’Indre-et-Loire.
À presque 18 ans, Tristan était, juste après Dafina, le plus âgé de la classe. De loin le plus beau des garçons, avec sa chevelure épaisse et flamboyante qui avait fait changer d’avis toutes les filles sur les roux. Même Mathilde l’aurait bien vu succéder à Rupert Grint dans Harry Potter.
Les professeurs qualifiaient Tristan de j’m’en-foutiste. Personne n’avait réussi à savoir pourquoi il s’était retrouvé en troisième avec des élèves beaucoup plus jeunes que lui. Ce jour-là, il avait fait le récit de la déportation de son grand-père dans un camp de concentration « terrible » dont il avait oublié le nom. Madame Gabrielli était venue à son secours : « Auschwitz ? Buchenwald ? Dachau ? » Elle avait cessé son énumération devant son absence flagrante de mémoire.
Dafina avait été pétrifiée par la description faite par Tristan du wagon dans lequel son grand-père Albert avait été contraint de monter, utilisé habituellement pour transporter des bêtes et de la paille. La soif qui brûlait la gorge d’Albert et avait fini par paralyser sa langue, elle ne l’avait jamais oubliée non plus.
Ce qui s’était passé ensuite dans le camp, Albert ne l’avait jamais raconté. Il l’avait écrit, cinquante ans après, dans un livre que Tristan n’avait lu que récemment. Sur la première page, Albert avait écrit : « A tous les enfants, pour que cela n’arrive plus jamais ».
Tristan avait ajouté que c’était pire que dans La Vie est belle. Presque toute la classe avait vu récemment le film, diffusé en première partie de soirée à la télévision.
Madame Gabrielli s’était alors assise sur le coin de la table de Malika, au premier rang. Elle leur avait expliqué, en tirant sur sa jupe qui remontait au-dessus de ses genoux du fait de sa position inconfortable, que l’auteur du film n’avait pas cherché à faire une reconstitution historique. Simplement à raconter l’histoire d’une famille juive italienne, jusqu’alors très heureuse, « jetée dans l’horreur sans raison », dont l’enfant n’avait pu survivre que grâce à l’amour de ses parents.
Dafina s’était identifiée au petit garçon protégé par son père dans le camp. « Une famille jetée dans l’horreur sans raison ». Comme la sienne au Kosovo, quelques années auparavant.
À l’appartement, ses parents lui faisaient la classe ainsi qu’à ses camarades albanais, comme elle privés d’école. Il y avait sa meilleure amie, Chipa, la frêle Susanna, Luzak, Edwin. Et Luka Denat, dont elle était secrètement amoureuse.
Dafina venait d’entrer en Cour Préparatoire depuis un mois quand le gouvernement serbe de Milosevic avait décidé d’interdire l’albanais dans toutes les écoles du Kosovo. Du jour au lendemain, la vie s'était arrêtée. Plus de classe, plus de sorties, de cinéma, de piscine, de chorale, de musique et de danse. La peur, les restrictions, et les consignes de sécurité avaient soudainement balayé tout ça.
La première fois que Dafina avait entendu le nom de Milosevic, c’était à l’appartement, quelques jours après la rentrée. Tous les élèves avaient été renvoyés chez leurs parents beaucoup plus tôt que d’habitude. Des policiers avaient fait irruption dans la classe à côté de la sienne, celle de monsieur Bashkim. Ils avaient interrogé tous les élèves sur l’emploi du temps de leur maître, les menaçant de punitions s’ils ne disaient pas ce qu’ils savaient sur lui. Personne ensuite n’avait revu monsieur Bashkim. Ni à l’école, ni dans les boutiques du quartier, ni chez lui.
Dafina n’avait pas bien compris la situation, jusqu'au jour où alors qu'elle revenait de l’épicerie, un jeune serbe de son âge l’avait poussée par derrière, la faisant chuter sur le sol.
Elle connaissait ce garçon depuis les petites classes. Même s’ils étaient séparés — lui apprenait en serbe et elle en albanais — ils avaient partagé les mêmes couloirs avec leurs dessins accrochés aux murs, la même grille d’entrée pourrie, si dure à ouvrir quand les gravillons se glissaient dessous. Quand il faisait beau, ils avaient joué ensemble dans la cour.
Alors qu’elle était à terre, le garçon s’était enfui en courant avec ses copains, en criant « kurva ». Elle était revenue en pleurs à la maison, les mains et les genoux écorchés, et ce mot, « kurva », lancé si violemment qu’il résonnait en boucle dans sa tête. Sans qu’elle ne le comprenne. Ses parents lui avaient dit qu’il signifiait « pute ». L’injure n’avait guère eu plus de sens pour elle.
Après cette agression, interdiction lui avait été faite de sortir seule. Même pour les quelques mètres séparant l’appartement des petites boutiques du quartier qui sentaient bon les épices. Depuis plusieurs mois, son papa, Guran, accompagnait quotidiennement Balmira, sa maman, au Grand Hôtel de Priština où celle-ci travaillait. Guran avait perdu son emploi. Son éviction de la section albanaise de l’université avait été rapide, malgré le soutien d’une petite poignée de collègues serbes qui avaient osé braver l’interdit en prenant sa défense.
Ses collègues albanais, exclus comme lui de la faculté, lui reprochaient d’avoir encore des amis serbes, de ne pas choisir son camp. Guran en éprouvait de la tristesse. Dafina l’avait souvent entendu dire à ceux qui venaient à l’appartement qu’il ne fallait pas se tromper d’adversaire, que leur seul camp était celui de la fraternité. « Même avec les garçons serbes qui m’ont attaquée ? » avait-elle demandé un soir à Balmira. Sa réponse négative l’avait rassurée.
Le soir de l’agression, ses parents avaient décidé d’inviter des amis avec leurs enfants. En secret, Balmira avait préparé son gâteau préféré, aux noix et aux amandes. Sur la table de la salle à manger, Guran avait disposé des jeux de cartes et d’échecs pour les plus grands, des dominos et des puzzles pour les plus jeunes. Ils avaient fini tous les baklavas et Balmira avait regretté de n’avoir pas pu en faire plus, faute de temps.
Dans leur petit appartement de trois pièces, Guran enseignait l’orthographe, l’histoire et la géographie, en respectant les différents niveaux. Bacol et Skordian, ses collègues albanais évincés eux-aussi de l’université, venaient dispenser les cours de mathématiques et de sciences. Par sécurité, Nikola, le seul serbe du petit groupe, arrivait toujours très tard le soir pour les initier à la musique et au dessin. Niko était leur prof préféré, le plus jeune, le seul avec Luka Denat à jouer de la guitare.
Balmira accueillait cet enseignement parallèle avec enthousiasme, malgré le travail supplémentaire que cela lui donnait. Outre l’albanais, elle parlait couramment l’anglais, l’allemand et l’espagnol. Convaincue de la nécessité pour les jeunes d’être au minimum bilingue, elle invitait ceux qui en avaient encore le courage à la fin des cours, à suivre des travaux pratiques d’anglais. Beaucoup répondaient à l’invitation. Les excellents gâteaux qu’elle et les autres mères confectionnaient en prévision de ces soirées studieuses n’y étaient pas étrangers.
Au nom de ses camarades qui l’avaient élue déléguée de classe, Mathilde Forestier avait demandé à monsieur Caron, le professeur de français, de continuer à étudier la seconde guerre mondiale en prenant la suite de madame Gabrielli. Celui-ci s'entendait bien avec sa collègue. Il s'était trouvé en première ligne pour la défendre lorsqu’à la fin du deuxième trimestre, certains parents avaient reproché à l'enseignante d’introduire la politique à l’école.
Monsieur Caron avait accédé à la demande de Mathilde et précisé qu'il mettrait pour sa part l’accent sur le régime de Vichy en le replaçant dans le contexte de la débâcle de l’armée française, suivie de l’armistice en juin 1940.
Les Allemands avaient envahi et coupé le pays en deux. Il y avait une zone « occupée » et une zone « libre », séparées par une ligne tracée de manière abstraite, reproduite au tableau par monsieur Caron à l’intérieur d'un hexagone grossièrement ébauché. Le nom de plusieurs villes par lesquelles passait la fameuse ligne était signalé par un gros point. A côté, les départements où elles se situaient, étaient indiqués entre parenthèses Dafina avait reproduit la carte de France et recopié au fur et à mesure le nom de chacune des villes, en soulignant Moulins, non loin de Vichy où se trouvait le gouvernement du maréchal Pétain.
Théo était intervenu et dit que son arrière-grand-père ne parlait jamais des « allemands », mais des « boches ». Monsieur Caron leur avait expliqué l’origine de « boche », expression péjorative pour désigner les allemands, qui venait du mot « albosh » : « al » pour allemand, et « bosh » pour caboche. Il avait poursuivi le tracé de la ligne de démarcation jusqu’à la frontière suisse.
Dans quelle zone vivait-on le mieux ? avait demandé Léa. Pour monsieur Caron, la collaboration avec les nazis était mal vécue partout. Essentiellement par ceux qui étaient pourchassés, en premier lieu les juifs, dont le recensement était devenu obligatoire également en zone « libre » dès l’année 1941. Le gouvernement français avait livré dix mille juifs de la zone « libre » aux allemands. Un « acte gratuit » et unique en son genre. La France avait été le seul pays européen où des rafles de juifs s'étaient déroulées dans la partie de son territoire non occupé par les allemands.
Dafina avait senti ses joues s’empourprer quand à son tour, elle avait levé le doigt. Depuis son arrivée en 6ème à Léo Ferré, elle n’avait jamais parlé de sa vie d’avant, excepté à Mathilde Forestier.
Pourquoi des hommes en arrivent à tuer froidement et pourquoi certains adultes utilisent les enfants, qu’ils achètent en les flattant et en leur donnant des armes ? Le professeur avait trouvé sa question pertinente et invité tous les élèves à s’exprimer.
Les réponses étaient parties dans tous les sens. En premier lieu, la classe avait mis en avant les défauts propres aux hommes : la cruauté, l’orgueil, le désir de puissance, la jouissance que procurent la domination, le pouvoir, l’argent. La bêtise et la haine avaient été également citées.
Les motivations psychologiques n’étaient venues qu’après. Le besoin par exemple de compenser sa faiblesse par l’affirmation de soi, pour exister à n’importe quel prix. Ou celui d’essayer de dompter sa propre peur de la mort en l’infligeant à ses semblables.
Le cœur battant, Dafina s’était de nouveau exprimée et dit qu’au Kosovo, les jeunes Serbes, même mineurs, étaient armés et ne reconnaissaient plus l’autorité de leurs parents, préférant suivre ceux qui leur permettaient de s’enivrer. Quand ils avaient bu, ils étaient capables de tout, avait-elle ajouté. De frapper, de torturer, de tuer leurs voisins et de brûler leur maison.
Monsieur caron avait abordé le contexte de la Shoah avec la montée du nationalisme en Allemagne, favorisé par les difficultés économiques liées aux lourdes sanctions imposées par le traité de Versailles. Il avait ensuite analysé l’envoûtement d’une grande partie du peuple allemand par Hitler, qui lui désignait, avec un talent d’orateur peu commun, les prétendus coupables de sa misère : les étrangers, les communistes, les socialistes, les juifs et bien d’autres encore.
« Des boucs émissaires », avait glissé Clémence, approuvée par monsieur Caron. La manipulation des masses s’appuie toujours sur l’espoir irrationnel d’un renouveau, incarné par un homme désigné comme providentiel, leur avait-il indiqué. Il n’y avait qu’un pas selon lui de la démocratie à la Démocrature.
Démocrature. Dafina avait retenu ce mot. Milosevic était bien un de ces manipulateurs, dont le talent exceptionnel de tribun avait galvanisé les foules, comme Hitler avant lui.
Monsieur Caron avait appuyé aussi sur la félonie de certains fonctionnaires qui avaient pris part à la solution finale en exécutant de façon servile les ordres de Vichy. Alors qu'au péril de leur vie, d'autres cachaient des juifs ou des résistants.
Enzo s’était inquiété de savoir s’ils avaient été punis. Monsieur Caron n'avait pas répondu par l'affirmative comme Dafina s'y attendait. À la Libération, les collaborateurs avaient été punis. Mais pas tous, et pas toujours par la justice, ce qui avait conduit à d’autres excès. L’État français lui-même n’avait reconnu sa responsabilité que tardivement, en juillet 1995, par la voix de son président de la République Jacques Chirac. « Touvier, Bousquet, Papon, ces noms vous disent peut-être quelque chose ? » avait-t-il lancé. Manifestement rien du tout.
Le cas de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde entre juin 42 et mai 44, avait été longuement évoqué. Inculpé de crimes contre l’humanité en 1983 pour avoir aidé la déportation de mille six cents juifs, dont deux cents enfants, ce haut fonctionnaire avait été condamné cinquante-trois ans après la fin de la guerre à dix ans de prison.
Cette condamnation tardive avait profondément inquiété Dafina. Milosevic avait été inculpé en 1999 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Combien de temps faudrait-il attendre encore pour qu’il rende compte de tous ses crimes ?
Pauline arrêta sa lecture et referma le manuscrit. La réflexion d’Adrien sur son âge lui revint à l'esprit. Pourquoi le patron d'Orange Amère ne lui avait-il pas remis le bouquin en main propre ? Si ça se trouve, c’est à Adrien qu’il avait demandé de le lire et celui-ci s’était empressé de s’en débarrasser ! Comme d’elle tout à l’heure, quand il lui avait raccroché au nez.
« Il est brut de décoffrage, c’est ce qui fait son charme ! » C’est en ces termes, utilisés par tous les beaufs de la terre, que le patron avait pris un jour la défense d’Adrien Versanti, son poulain, entré au comité de lecture après un premier roman vendu à cent mille exemplaires. Éphémère, le succès de cette première œuvre était rapidement monté à la tête d’Adrien. Il s’était promis d’en écrire une seconde, pas achevée pour l’heure.
Le manuscrit de l'avocate est bien écrit, concéda intérieurement Pauline, mais ça ne suffira jamais à accrocher des lecteurs. Son remake version Télérama d’Entre les murs finit par être fatigante. Approche pédagogique et documentation au cordeau accompagnée d'une panoplie de bons sentiments, une recette des plus classiques Sans oublier les clins d’œil au présent avec des retours téléphonés au passé.
L’intégration exemplaire de sa petite kosovare se profilait tranquillement à l’horizon. Dafina allait sans nul doute grandir sous l’œil bienveillant des membres du corps enseignant. Et c'était couru d’avance, elle allait affronter le méchant préfet avec le soutien de son collège.
