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Au coeur de l'instruction pénale, la Justice cache parfois ceux présumés être au-dessus de tout soupçon...
Un roman qui se situe dans le monde clos de l’instruction pénale, où se côtoient juges, policiers, avocats, experts… Où sous « la foi du palais », s’échangent hors procédure des secrets qui bousculent le cours d’une affaire criminelle, dans laquelle des membres de la famille judiciaire présumés être au-dessus de tout soupçon, s’avèrent aussi faillibles que le commun des mortels. A la base de ce livre, il y a ce leitmotiv mille fois entendu : il faut laisser la justice faire son travail. Bien commode pour enterrer les doléances de ceux qui ont de bonnes raisons de penser qu’elle le fait parfois très mal.
Découvrez sans plus attendre un polar haletant dans lequel tout le monde peut être coupable, y compris les membres de ce qu'on appelle Justice.
EXTRAIT
Je ne l'ai pas tuée. Depuis hier, je le répète à tout le monde mais personne ne veut me croire. Les policiers m'ont bousculé pour obtenir des aveux. Le juge d'instruction de permanence, un jeune branleur dérangé par l'escorte dans ses ébats avec sa greffière, m'a expédié comme un vulgaire malfrat. Un peu moins brutal que les flics. Quoique. J'ai comparu devant lui ce matin, menottes serrées aux poignets, attachées dans mon dos. La veille du 15 août. Pas le scénario idéal. Tout de même, je suis avocat et j'appartiens toujours à la famille judiciaire. Ce blanc-bec - je ne lui donne pas trente ans - aurait pu avoir un peu plus de respect à mon égard. Sauf à considérer que j'ai une tête d'assassin, ce qui est peut-être le cas après vingt-quatre heures de garde à vue. Même mon avocat, de permanence lui aussi, semblait accablé par la lourdeur de sa tâche.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Je ne l'ai pas tuée. Depuis hier, je le répète à tout le monde mais personne ne veut me croire. Les policiers m'ont bousculé pour obtenir des aveux. Le juge d'instruction de permanence, un jeune branleur dérangé par l'escorte dans ses ébats avec sa greffière, m'a expédié comme un vulgaire malfrat. Un peu moins brutal que les flics. Quoique. J'ai comparu devant lui ce matin, menottes serrées aux poignets, attachées dans mon dos. La veille du 15 août. Pas le scénario idéal. Tout de même, je suis avocat et j'appartiens toujours à la famille judiciaire. Ce blanc-bec - je ne lui donne pas trente ans - aurait pu avoir un peu plus de respect à mon égard. Sauf à considérer que j'ai une tête d'assassin, ce qui est peut-être le cas après vingt-quatre heures de garde à vue. Même mon avocat, de permanence lui aussi, semblait accablé par la lourdeur de sa tâche. J'oubliais l'illuminé avec qui je partage une cellule infecte de neuf mètres carrés et des WC dont la porte a disparu. Il insiste pour que je lui raconte le crime de « la gonzesse ». Lui, m'a déjà donné un aperçu du sien. Avec une telle délectation que je ne vais pas fermer l'œil de la nuit, même si j'occupe le lit superposé du dessus.
Un nouveau pic de pollution nous menaçait. Sans ressembler à la brume mortifère de Pékin ou de Shanghai, la nôtre était tout de même très irritante. Depuis le matin, les radios nous accablaient de recommandations infantilisantes. Réduire notre vitesse, renoncer à toute activité sportive. C’est tout ce qu’ils avaient trouvé pour nous responsabiliser ! Je m’interrogeais sur l’exception sacrificielle consentie aux vélib'iens. Pour être doux, leur mode de circulation n’en nécessite pas moins un réel effort physique. Devant cette contradiction évidente, et surtout parce que, bourré, je suis aussi dangereux en deux roues qu’en bagnole, j’avais opté pour la marche et laissé à contrecœur ma voiture au numéro impair dans son parking souterrain.
Si je n’avais pas eu l’idée idiote de réserver un mois à l’avance et d’en parler à tout le monde au cabinet ce jour-là, j’aurais facilement renoncé à ma soirée rock au Jour se lève.
J’étais arrivé au cabaret vers vingt et une heures, sans entrain, vaguement conscient que capituler devant l’effort à la dernière minute m’aurait entraîne encore un peu plus vers le fond.
En début d’après-midi, après avoir avalé douze huîtres et bu une bouteille de chablis au Saint-Germain, je me trouvais déjà incommodé par ma propre odeur. Je m’étais alors réfugié dans mon bureau pour faire la sieste. La chaleur était un excellent prétexte pour ne pas travailler.
En fin de soirée, je n’avais pas eu la force de regagner mon appartement, ne serait-ce que pour prendre une douche et changer de chemise. Je m’en voulais. Pas pour mon image. J’y avais définitivement renoncé. Seulement pour le désagrément.
Ma mèche sur le front tombait dans mes yeux. Trop longue et poissée, je n’avais de cesse que d’essayer de la relever d’un coup de tête inefficace qui m’agaçait. Comme il agaçait les témoins quotidiens de ma décrépitude qui ne cherchaient même plus à enrayer ma chute au fond du trou. Mon dernier passage chez la coiffeuse remontait à cinq ou six mois et je n’avais aucune envie d’y retourner, refoulant l’idée de nourrir artificiellement la conversation pendant sa prestation capillaire.
Ce soir-là, je voulais juste que la musique m’étourdisse et décrasse mon cerveau rongé par ma hantise récurrente à cette période de vacations judiciaires : les délais.
Tous les ans c'était pareil Pendant les congés d’été, j’étais cerné par les délais. Les délais de toute sorte, d’assignation, de conclusion, de signification, d’appel, de cassation… Bref, toutes les dates butoir auxquelles je ne cessais frénétiquement de penser et que j’étais incapable de respecter en dépit de mon engagement hasardeux auprès des clients. Et en matière de conflits familiaux, le moindre dépassement de date pouvait s’avérer fatal !
Tous autour de moi profitaient du beau temps revenu par miracle depuis les premiers jours d’août, harcelés par ce crétin de Bison Futé, soudain projeté comme une guest star en pleine lumière par les vendeurs de loisirs.
Moi je n’arrivais plus à endiguer le flot quotidien des mécontents, vent debout contre des droits de garde non respectés, des pensions alimentaires impayées, les mensonges, les trahisons. Leurs cris de désespoir, de haine, surtout de haine, tournaient en boucle dans ma tête.
J’étais à peine assis devant un double whisky, servi immédiatement après ma commande, quand elle s’était présentée, directe et distante à la fois.
-On m’appelle Garance.
-Garance, oh ! c’est joli !
-C’est le nom d’une fleur.
-Rouge, je crois.
-Ses racines permettent de fabriquer de la teinture rouge mais ses fleurs sont jaunes. Et en automne, la garance se couvre de baies noires.
–Vous en connaissez un rayon.
–C’est surtout une fleur sauvage, difficile de s’en débarrasser, vous voyez ce que je veux dire.
–Non, pourquoi ? avais-je demandé.
–Je sais pas, comme ça…
La voix de Garance ressemblait à celle de Fanny Ardant. Ou pour les anciens, à celle de Macha Béranger lorsqu’elle répondait aux angoisses les plus insolites la nuit, à la radio. Rauque, presque masculine, troublante. Si je n’avais pas aperçu un court instant le reflet de Samuel Olmeida, mon cher associé, dans les lettres-miroirs recouvrant les murs du Jour se lève, je serais sans doute allé jusqu’au bout de la nuit avec elle. Mais je connaissais bien Sam et j’étais sûr qu’il se trouvait à l’origine de cette rencontre impromptue, destinée à briser ma solitude.
Où avait-il déniché cette jolie brune androgyne, aux cheveux coupés court comme je les aimais ? Mystère. Je savais d’avance qu’il nierait tout, en bloc et dans le détail. Je l’imaginais en train d’affirmer s’être trouvé là par hasard, alors qu’il nous matait, Garance et moi, avec l’assurance de ceux qui sont persuadés de voir sans être vus.
Au cabinet, j’étais devenu un problème, un gros problème. Même si Sam disait croire encore en notre avenir commun, je n’avais plus la moelle. Grave, pour l’avocat spécialisé en droit de la famille que j’étais. Il faut toujours donner l’impression d’être sur le pont quoiqu’il advienne. Sinon, autant changer de métier, vendre n’importe quoi, mais surtout pas des conseils juridiques. Qui plus est dans un domaine où la psychologie tient autant de place que la loi.
L’état de grâce né de notre association avait été de courte durée. De nouveau, j’avais dévissé. Après un premier échange, les clients étaient de plus en plus nombreux à ne pas donner suite. Certains allaient jusqu’à demander que je leur rembourse la consultation prépayée, insatisfaits de mes réponses. Plus exactement, du ton sur lequel je les formulais. Sec, sans concession. Ils écrivaient, à tort, y percevoir de l’ironie, voire du mépris, habitués sans doute à être caressés dans le bon sens du poil.
Sam m’épargnait. Pour lui, à trente-huit ans, je n’avais pas encore « investi ma vie ». De huit ans mon cadet, il semblait avoir parfaitement comblé la sienne. Marié à Hélène, il était père d’un enfant de sept ans, Enzo, dont il aimait vanter les progrès en tout genre, vidéos de son Smartphone dégainées à l’envi.
C’était devenu un supplice pour moi de côtoyer de futurs ex-époux qui ne se parlaient plus qu’à la deuxième personne du pluriel après avoir couché ensemble pendant des années. J’étais souvent à deux doigts de leur dire que leur connerie préparait à coup sûr le lit du futur divorce de leurs enfants.
A cela s’ajoutait, comme pour tous les confrères, le flot constant des repentis, pincés en état d’ébriété au volant de leur bagnole, jurant leurs grands dieux qu’ils ne recommenceraient plus. Les audiences correctionnelles consacrées aux délits routiers étaient les seules auxquelles je continuais encore à me rendre, parfois aussi chargé que les prévenus que j’assistais.
Devoir passer, ne serait-ce que quelques heures par semaine, à implorer « la sagesse » du tribunal dont je savais certains membres pas plus sages de ce point de vue-là que les impétrants, m’était également devenu insupportable.
Au point que mon médecin, Sylvie Pivert-Martin, avait voulu m’imposer un repos forcé :
– Mettez-vous au vert quelque temps Maître Piolet
– Ça changerait quoi Docteur ? Je ne ferais que penser avec angoisse à mon inéluctable reprise d’activité !
La doctoresse n’avait pas répondu à mes inquiétudes. J’étais sorti de chez elle en piteux état, pire encore qu’à l’accueil de son cabinet, quand après avoir fouillé nerveusement dans toutes mes poches, je ne pus remettre ma carte vitale à sa secrétaire.
Garance s’était carrément installée à côté de moi, cuisse contre cuisse, sans que je ne l’y invite. Je ne lui avais pas non plus laissé entrevoir un quelconque désir de continuer la conversation avec elle.
–Et vous, comment vous appelez vous ?
–Benjamin, avais-je sèchement répondu.
–Vous n’êtes pas très bavard Benjamin.
–Je suis fatigué.
–Je vous sens tendu.
–Tendu peut-être, mais particulièrement fatigué. Ça se voit, non ?
–Nous avons tout notre temps…
–Tout notre temps ? avais-je répété machinalement.
–Oui, pourquoi se presser ?
Elle avait plongé ses yeux noirs, d’une extrême douceur, dans les miens, et murmuré « contrairement à d’autres, il m’arrive de coucher le premier soir ». Sans que je ne dise un mot ou n’émette un geste, elle avait ajouté quelques secondes après « laissez-moi, je ne suis pas celle que vous croyez », comme dans un film dont le nom m’échappait. C’était à n’y rien comprendre.
Sa courte tunique moirée découvrait de longues jambes qu’elle croisait et décroisait avec grâce. J’avais entrevu sous la table ses ongles carmin découverts par des spartiates à talons hauts et aux liens de satin délicatement noués.
J’étais resté sans réaction.
Garance avait tenté de remonter ma mèche sur le front. J’avais vivement rejeté ma tête en arrière. Elle s’était alors saisie de mon avant-bras, brisant définitivement le rêve.
Je me revois en train de me lever et de la repousser, juste au moment où le serveur apportait mon second whisky.
Le verre avait fait du bruit en tombant sur le sol. Comme un con, j’étais parti précipitamment en bredouillant des excuses. Pour solde de tout compte, j’avais arraché de ma poche un billet de cinquante euros chiffonné que j’avais jeté sur la table, façon grand seigneur.
Dès mon arrivée au cabinet le lundi matin, je n’avais qu’une idée en tête : en découdre avec Sam. Il était déjà là, dans son sempiternel jean-tee-shirt-blanc-col-en-v, absorbé par son écran. Les jambes allongées sous son bureau en forme de haricot, il n’avait pas même daigné relever la tête.
–Bonjour Sam, ton PQR a complètement foiré ! lui avais-je lancé.
–Un PQR ? s’était interrogée Mélanie, notre unique secrétaire, restée seule avec nous après le départ de mes trois anciennes collaboratrices, Valérie, Violette et Vanda, mes trois V comme je les appelais.
–Un plan cul rapide, avait répondu Sam sans me contredire.
–C’est malin !
–Garance était pourtant comme tu les aimes… Et chaude avec ça !
–Bouillante, tu veux dire. Mais qu’est-ce qui t’a pris de jouer les Madame Claude ?
Sam avait eu un drôle de rictus, toujours sans me regarder, les mains alertes sur son clavier.
–Et toi, L’amour est dans le pré ! avait-il ironisé, fort de mon aveu récent d’avoir vu sans déplaisir cette émission de télé-réalité. A moins qu’aussitôt rentré chez toi, tu aies regardé pour la nième fois Le troisième homme…
–Bingo ! Moi, je ne bande pas sur commande.
–Dommage pour toi.
« Ah les mecs ! ». Mélanie était sortie du bureau en haussant les épaules.
En revenant, elle m’avait fait un compliment. Mes cheveux étaient propres, fraîchement coupés. Elle au moins l’avait remarqué. Le lendemain de ma rencontre avec Garance, j’avais éprouvé le besoin urgent de changer de tête et m’étais précipité dans le premier salon de coiffure où j’avais vu qu’il n’y aurait pas d’attente. Le long massage de mon cuir chevelu par des mains anonymes après le shampoing à la menthe n’avait pas complètement dissipé mon mal-être de la veille mais m’avait fait du bien.
Le succès de Sam nous permettait de ne pas connaître les difficultés financières propres à la profession dont les membres croissaient de façon exponentielle. Il nous avait valu aussi quelques jalousies confraternelles, jamais franchement exprimées. Nous les traitions par le mépris, jusqu’au jour où nous avions reçu la visite d’un membre du Conseil de l’Ordre. Un « cravateux », comme l’avait tout de suite catalogué Sam.
En costume gris égayé par une chemise rose ornée d’une cravate sombre ostensiblement nouée à la Taddéï, Benoît Glaize nous avait paru sans âge. Un jeune-vieux, ou un vieux-jeune, entre la trentaine et la cinquantaine. Ses cheveux rasés dénudaient totalement son cuir chevelu. Ses petits yeux bleu acier, en perpétuel mouvement, montraient que l’homme était méfiant. Perfectionniste, il se reprenait et s’excusait dès qu’il avait prononcé un mot mal approprié ou commis une faute grammaticale.
Sam et moi avions échangé un regard amusé en voyant qu’il affichait une barbe de huit jours entretenue au poil près, très en vogue chez les communicants.
Véritable gourou du droit immobilier, auteur d’articles de référence dans de prestigieuses revues juridiques, Benoît Glaize nous avait fait comprendre que certains confrères, dont il souhaitait « taire le nom par discrétion », considéraient que nous leur faisions une concurrence déloyale sur le web.
Sam était monté au créneau en premier :
–De la concurrence ? Au contraire ! Nous nous contentons d’établir un diagnostic avant d’orienter les clients vers des confrères compétents pour traiter un éventuel contentieux judiciaire.
–Nous ne donnons que les premiers conseils, nécessaires pour éviter des pertes de temps ou de preuves, avais-je insisté.
–Justement, avait rétorqué notre interlocuteur, nos confrères jugent préférables d’élaborer eux-mêmes leur stratégie dès le départ. Ils détestent devoir rattraper le moindre élément qui aurait échappé à leur prédécesseur. Vous le savez bien, nous sommes tous d’indécrottables individualistes !
Sam s’était énervé lorsque le cravateux avait fait état de lettres de mécontentement reçues par le bâtonnier. Il avait exigé d’en avoir connaissance.
Benoît Glaise s’était alors directement adressé à Sam :
–Il ne s’agit pas de vous faire un procès ! Le bâtonnier, que vous connaissez d’ailleurs très bien, n’est-ce pas cher confrère…
Sam avait perçu ma surprise, et moi le changement de son regard, devenu soudain très dur.
–Que j’ai connu, avait aussitôt rectifié mon associé.
–Disons que le bâtonnier a seulement besoin de quelques explications pour répondre à vos… détracteurs. Le mot est sans doute trop fort. Quoique vous en pensiez, sa démarche est purement bienveillante à votre égard. Je lui ferai mon rapport.
–Un rapport ! nous étions nous exclamés de concert, Sam et moi.
–N’ayez pas d’inquiétude, rien de formel… juste quelques mots pour lui indiquer que votre exercice professionnel s’inscrit bien dans le respect de nos règles déontologiques.
Une demi-heure à peine après les quelques mots échangés avec Sam au sujet du rendez-vous galant qu’il m’avait concocté au Jour se lève, Mélanie était entrée dans mon bureau sans frapper. Jamais elle n’avait agi de façon aussi cavalière au cours de nos onze années de collaboration. Je m’étais même aperçu, au bref arrêt du claquement de ses talons sur le parquet, qu’elle prenait toujours le soin d’attendre que je ne sois plus au téléphone pour se manifester.
–Vite, venez voir !
–Quoi ?
–Un mail…
–Un mail ?
–Des menaces…
–De qui ?
–Des menaces anonymes.
–Quand ?
–Cette nuit, à une heure et demie.
J’avais suivi Mélanie dans son bureau situé en face du mien, de l’autre côté du couloir. Je m’étais assis devant son ordinateur. Le mail ne comportait aucune indication de l’expéditeur. Il avait été envoyé à 1 h 33 exactement et se limitait à quatre mots phonétiques dont la syntaxe appauvrie le rendait plus violent encore : on ora ta po. Ces syllabes s’étaient mises à résonner dans ma tête comme les sons d’un tam-tam maléfique.
Mélanie m’avait regardé bizarrement. Comme si la lourdeur de l'avertissement proféré avait subitement fait planer un doute sur mon intégrité. Puis elle était partie chercher le courrier dans le hall d’entrée de l’immeuble. Je l’avais entendue revenir en courant, au risque de se tordre les pieds avec ses talons aiguille.
–La boîte à lettres est cassée ! Elle ne ferme plus… tout l’avant est enfoncé !
A mon tour je m'étais précipité vers l'entrée.
–Je n’ai rien remarqué ce matin en arrivant, se lamentait-elle derrière moi.
Il avait fallu de l’acharnement pour arriver à éventrer une boîte à lettres aussi solide. Les deux boîtes voisines avaient elles aussi subi des dégâts. Notre immeuble de standing étant occupé en totalité par des bureaux professionnels, rien d’étonnant à ce que personne n’ait été alerté par le bruit, m’étais-je dit.
Immédiatement, nous étions allés chercher Sam. Il n’était plus là. Il ne répondait pas non plus à mes appels sur son portable où je lui laissais plusieurs messages.
Sam n’avait pas rappelé.
C’était une évidence, il était en danger et je devais le chercher. Parce que c’était Sam, celui qui vivait au quotidien mon inconstance sans jamais me juger.
Je n’avais jamais manifesté aucune curiosité à son égard, même ces derniers jours après m’être aperçu que lui non plus n’allait pas bien.
Je connaissais très peu sa femme, Hélène, croisée cinq ou six fois au cabinet quand elle était venue le chercher. Une belle femme. Ses cheveux noirs et sa coupe à la Louise Brooks donnaient à son visage rond une attachante expression juvénile.
Sam n’était pas revenu. J’avais eu du mal à retrouver le numéro de téléphone de son domicile. Las d’entendre la musique d’accueil des Tontons Flingueurs, suivie de l’annonce de l’absence momentanée de la famille Olmeida, j’avais fini par me rendre chez lui. Mélanie m’avait emboîté le pas sans dire un mot. Après avoir sonné et tambouriné un bon quart d’heure à la porte, personne ne nous avait répondu. Comprenant la gravité de la situation, j’avais décidé d’en prévenir la police.
Toujours accompagné de Mélanie, j’étais entré au commissariat, bien déterminé à tout signaler : la disparition de mon associé, le mail anonyme et la détérioration de notre boîte à lettres. Je faisais naturellement le lien entre ces trois événements concomitants.
La menace visait un seul des deux avocats du cabinet puisque le corbeau ne s’était adressé qu’à une seule personne. Ce ne pouvait être moi. N’ayant jamais nui à quiconque au cours de mon existence, je ne voyais pas personnellement en quoi j’aurais pu être concerné. La soudaine disparition de Sam ne pouvait de plus que le désigner.
Mélanie répétait d’un air convaincu qu’il y avait de fortes chances pour que l’auteur du mail soit le même que celui qui s’était acharné sur la boîte à lettres. « Peut-être un client mécontent ? » s’était-elle interrogée avant d’abandonner cette hypothèse aussi vite qu’elle l’avait émise.
Je n’en menais pas large. N’avais-je pas moi-même répondu récemment à un client que la possibilité de rester dans l’anonymat était essentielle si l’on voulait préserver les droits fondamentaux de la liberté d’expression dans le cyberespace ?
La liberté d’expression dans le cyberespace ! J’avais eu le sentiment d’avoir joué avec le feu. Pis, d’avoir foutu le feu avec cette consultation qui était peut-être un test. Piéger avec perversité sa future victime en la faisant participer à sa propre destruction, n'était-ce pas un classique du genre ?
Fallait-il ou non faire état à la police de cette consultation insensée, donnée avec la plus grande imprudence ? J’hésitais.
L’affiche des personnes disparues sur le mur juste en face de moi avait fini par m’insupporter. J’avais changé de place pour ne plus la voir. A cause de Sam. Parce qu’il se trouvait vraisemblablement en danger comme le laissait supposer ce mail refroidissant ouvert par Mélanie. Si ça se trouve, Sam, lui, l’avait vu avant elle ! Cela pouvait expliquer qu’il n’ait pas relevé la tête lors de notre conversation.
Trois quarts d’heure s’étaient écoulés. Mélanie devait quitter le commissariat juste avant midi. Malgré la crainte de perdre ma place assise loin de l’affiche des disparus, je l’avais accompagnée jusqu’à la porte de sortie. J’en avais profité pour demander à une des policières de l’accueil si on ne m’avait pas oublié. Celle-ci ne m’avait pas répondu. Sans me regarder, elle avait saisi son téléphone. Puis ses yeux m’avaient signifié que non, il fallait que je sois patient.
Comme l’attente perdurait, une demi-heure plus tard, j’avais appelé Mélanie.
–Vous n’avez pas encore été reçu ! s’était-elle exclamée.
–Mélanie, je vous entends mal, où êtes-vous ?
–Je suis en train d’avaler un sandwich à la terrasse du Galaxie.
–Pouvez-vous aller au cabinet ? Quand vous aurez fini bien sûr !
–Oui, pourquoi ?
–Afin de porter plainte en ligne contre X pour la dégradation de la boîte à lettres. Uniquement pour la dégradation. Pour le reste, la loi ne prévoit pas encore qu’on puisse le faire de cette façon. Mais rien ne vous empêche d’y glisser les menaces et la disparition de Sam. Si notre boîte à lettres n’intéresse pas la police, elle intéressera sûrement notre assureur qui va nous demander une copie de dépôt de plainte.
–Pas de souci !
Une bonne heure s’était écoulée au commissariat depuis
le départ de Mélanie quand un policier était enfin venu me chercher. L’estomac vide et les amygdales complètement desséchées, j’étais sur le point de capituler.
Le flic était costaud, d’allure sportive. Il se pressait devant moi et faisait de si longues enjambées que je ne pouvais le suivre qu’en claudiquant. A attendre aussi longuement sur un banc raide et dur, le cul endolori et les jambes ankylosées, j’avais du mal à courir dans le labyrinthe des couloirs.
J’étais presque distancé par mon guide en uniforme, lorsqu'au fond de l’encoignure attenante au bureau situé juste après celui dans lequel j’étais introduit, j'aperçus Sam. Encadré par deux policiers, il avait aussitôt détourné son
regard.
Après les heures angoissantes passées à sa recherche, je m’étais trouvé à deux doigts de faire un malaise en tombant ainsi nez à nez avec lui. Je n’avais pu sortir un seul mot, ni émettre le moindre son. Le grand Sam menotté, le regard fuyant, sa tête de beau gosse méconnaissable, c’était surréaliste. Il n’était donc pas disparu et ces dernières heures, il les avait passées en garde à vue !
Le commandant Michel Sabourin - c’est ainsi qu’il s’était présenté - m’avait prié d’exposer brièvement l’objet de ma plainte, n’ayant que quelques instants à me consacrer.
Pour gagner du temps, je lui avais tendu une copie du mail anonyme que Mélanie avait pris la précaution d’imprimer. Le policier s’était alors levé brusquement et avait quitté la pièce en me demandant de patienter quelques minutes. Il était revenu au bout d’un quart d’heure, accompagné d’un de ses collègues, un petit chauve à lunettes, sec et nerveux, qui s’était assis juste à côté de moi. Sans se nommer, le second flic m’avait directement posé des questions. Pas sur ma plainte, mais sur Sam. Uniquement sur Sam.
–Il y a un instant, avant d’entrer dans ce bureau, vous avez croisé votre associé. Pourquoi ne lui avez-vous pas dit un mot ?
–J’étais extrêmement surpris de le trouver ici. Sidéré même. Il était subitement disparu et nous le cherchions depuis plusieurs heures.
–Qui nous ?
–Moi et ma secrétaire… enfin, notre secrétaire, Mélanie.
–Mélanie comment ?
–Bardot je crois.
–Vous croyez ! Comment ça s’écrit ?
–Comme ça se prononce.
–Vous vous foutez de moi ? Depuis combien de temps travaille-t-elle avec vous ?
–Onze ans environ.
–Et vous n’êtes pas sûr de son nom ?
– …
–Alors ?
–Je suis un peu perturbé…
–Perturbé, voyez-vous ça, et par quoi ?
–La situation… Sam, je le cherche depuis des heures et je le retrouve ici, avec des menottes.
Le commandant Sabourin, beaucoup plus serein, avait calmé le jeu. La bonne vieille grosse ficelle du binôme flic sympa/flic méchant ! Il ne manquait que les coups d’annuaire sur le crâne, ni-vus-ni-connus.
–Je comprends votre désarroi, Maître Piolet, avait enchaîné le « bon », mais nous sommes chargés d’une enquête criminelle et votre associé est malheureusement suspect. Les témoignages de son entourage immédiat, dont vous faites partie, doivent être recueillis très rapidement. Vous êtes bien placé pour le savoir. Pour votre plainte, on verra plus tard. Depuis combien de temps êtes-vous associé avec Maître Olmeida ?
–Deux ans environ. Avant, pendant à peu près deux ans également, il avait le statut de collaborateur.
–Salarié ?
–Non, libéral. Je lui rétrocédais des honoraires et mettais une pièce de mon cabinet à sa disposition.
–Et maintenant ?
–Nous faisons moitié-moitié.
–Vous connaissez sa femme ?
–Très peu. Hélène venait rarement le chercher au cabinet. Nous ne nous fréquentions pas en dehors du travail.
–Vous connaissiez sa maîtresse ?
– …
–Je répète ma question : vous connaissiez sa maîtresse ?
–Sa maîtresse ?
–Une dénommée Garance Lecomte.
J’étais interloqué mais n'avais rien voulu en laisser paraître. Au point où en étaient les choses, ça ne pouvait que nuire à Sam.
–J’ignorais que Sam avait une maîtresse, avais-je simplement répondu. J’ai toujours pensé que son couple était solide. A plusieurs reprises, il m’a montré des photos et de petites vidéos de son fils sur son Smartphone. Enzo. Il en est très fier.
Le petit chauve avait repris la main :
–Enzo est aujourd’hui orphelin et nous cherchons qui a tué sa mère.
–Hélène est morte ?
–C’est ça, fais le malin !
Il avait crié si près de mon oreille que les migraines auxquelles je suis sujet en cas de stress, s’étaient aussitôt manifestées par de violents maux de tête et la réduction immédiate de mon champ visuel. Le flic avait empoigné mon col de chemise en aboyant : « Les avocats, j’en ai rien à foutre, vous êtes des citoyens comme les autres ! ».
Il n’aurait servi à rien que je proteste en faisant valoir que je n’avais à aucun moment sollicité un traitement de faveur. Ou que je lui rappelle m’être rendu au commissariat en tant que victime dans le but de déposer plainte.
Après son coup de gueule, la peau de fesse s’était absentée. Sabourin avait relu le PV d’audition sur son écran, lui apportant de temps à autre de brèves corrections. Il disait me comprendre tout en jugeant mon « système de défense » intenable.
–Maître Piolet, les preuves contre vous sont accablantes, avait-il lâché.
–Les preuves ? Quelles preuves ? Je n’ai rien fait. Je suis venu ici de mon plein gré.
–Justement, en tant qu’avocat, vous connaissez parfaitement la musique. La meilleure défense c’est l’attaque, n’est-ce pas ?
Le déplumé était revenu. Il m’avait tendu une photo en me demandant si je reconnaissais Enzo Lecomte. J’avais bien sûr tout de suite reconnu le petit garçon qui souriait à pleines dents sur les vidéos de Sam. Jusqu’à ce jour, j’ignorais qu’il était aussi le fils de la nana que mon associé m’avait envoyée dans les pattes quelques jours auparavant, alors que je voulais passer une soirée peinarde.
Trois heures du matin. Le fada du dessous me réveille en sursaut. Il suffoque, pleure, se tord de douleur.
–Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
–Personne ne viendra. Ici, tu peux crever !
–T’as mal ?
– …
A coups de poing, je cogne à la porte et gueule plusieurs
fois :
– Surveillant !
Mes appels sont suivis d’une explosion générale de vociférations et de grossièretés. Des casseroles s’entrechoquent. Des hurlements déchiquettent la nuit. Le
tumulte envahit toute la prison. Il est si assourdissant que je n’entends plus ma propre voix, ni ma main qui continue de frapper la porte. Soudain, celle-ci s’ouvre. Les deux gardiens sont méfiants. Ils me semblent crever de trouille.
–C’est à cause de vous tout ce bordel ?
–Vous voyez bien qu’il est malade…
–Il a pris sa fiole ?
–J’en sais rien.
–Essayez de le calmer. C’est là-dedans que ça se passe, fait le gradé en posant son index sur sa tempe.
Un des trois policiers de l’escorte, le plus âgé, avait frappé à la porte du cabinet d’instruction en tendant l’oreille. Sa moue avait signifié que personne ne répondait. Ses collègues lui ayant conseillé de se manifester plus fermement, il avait de nouveau cogné, plus fort cette fois, avec son index replié. De l’autre main, il s’était emparé de la poignée et dans la foulée, ouvert d’un grand coup sec. L’espace d’un instant, j’avais entrevu le juge d’instruction et sa greffière dans une position scabreuse en train de s’embrasser à pleine bouche.
–Vous pouvez frapper avant d’entrer, non ?
–Je l’ai fait monsieur le juge, mais avec la double porte… et la musique ! avait répondu le policier en jetant un bref regard vers la radio posée sur la table basse à côté du bureau.
Le magistrat, un jeune blond impeccablement coiffé et bien sapé, pris en flagrant délit de luxure avec sa subordonnée, s’était alors penché par-dessus la pile de dossiers qui encombrait le sol et avait prestement éteint le poste. Un brusque silence avait envahi immédiatement la pièce. Après un court instant, il s’était tourné vers moi :
–Gérard Vergne, je suis chargé de vous recevoir pour vous notifier les charges qui pèsent contre vous et votre mise en examen. Votre avocat est avisé, avait-il ajouté en me faisant signe de m’asseoir.
–Mon avocat ? Mais je n’en ai pas !
–Maître Gougeon vous a assisté lors de la garde à vue. Il a téléphoné tout à l’heure. Il aura un peu de retard.
D’un simple coup de menton, le juge avait fait signe au policier de m’enlever les menottes qui entravaient encore mes poignets. Attachées dans le dos, elles me blessaient, mais un reste d’orgueil mal placé m’empêchait de me plaindre. Le flic les avait enlevées de mauvaise grâce, sans ménagement, rendant la douleur plus vive encore.
La greffière était jolie. Pincée, elle me regardait de travers comme si j’étais responsable de son flirtus interruptus. Le juge était ensuite resté au moins cinq bonnes minutes la tête entre les mains, sans dire un mot, lâchant de temps à autre d’immenses soupirs.
–Pourquoi n’avez-vous pas signé votre déposition devant la police monsieur Piolet ?
–Parce qu’elle ne correspondait pas à mes réponses.
–Vous êtes avocat, vous saviez qu’il était possible de demander des modifications.
–Je l’ai fait.
–Je note que vous étiez assisté d’un avocat lors de votre interrogatoire. Or aucune observation écrite de sa part n’est annexée au procès-verbal d’audition.
–Mon confrère est arrivé à la fin et avait hâte de s’en aller. Il est d’ailleurs parti avant que ce soit terminé.
–Je ne mets pas votre parole en doute, mais reconnaissez que formellement au moins, vos droits ont été garantis.
–Pas vraiment ! J’ai commencé à être interrogé sur mon associé, Samuel Olmeida, alors que je venais simplement déposer plainte suite aux menaces anonymes reçues à mon cabinet. En plus, notre boîte à lettres…
–Je suis au courant, m’avait-il interrompu avec impatience. Votre attitude, quand vous avez été entendu comme témoin…
–Pardon, comme plaignant !
–Comme plaignant, si vous voulez… En tout cas dès le départ, votre attitude a paru suffisamment suspecte aux enquêteurs pour les conduire à vous soupçonner d’avoir eu connaissance du crime dont votre associé est soupçonné.
–Je ne vois toujours pas pourquoi.
–Allons, soyez sérieux quelques instants, vous avez fait comme si vous ne connaissiez pas maître Olmeida lorsque vous l’avez croisé au commissariat.
–J’étais… comment dire ?... stupéfait. Je le cherchais depuis la fin de la matinée.
–A plus forte raison ! Comment expliquez-vous que vous ne lui ayez pas dit un mot après l’avoir enfin retrouvé ?
Je m’étais défendu comme un bleu, incapable de mettre en application les règles élémentaires que je recommandais à mes propres clients quand ils étaient convoqués pour être entendus par la police ou par un juge en première comparution. Comme eux, je m’étais empêtré dans une misérable défense de délinquant coupable ou pas très net.
–Si j’avais eu quelque chose à me reprocher, je n’aurais tout de même pas attendu plus de deux heures pour déposer plainte, avec en main le mail contenant des menaces de mort !
–Hum… N’est-ce pas particulièrement habile de déposer plainte pour faire diversion et détourner les recherches concernant le meurtre de l’ex-femme de votre associé, voire les égarer ?
–J’ignorais que Sam avait déjà été marié !
–Pourtant, dans les quelques heures qui ont précédé le meurtre, vous étiez bien en compagnie de son ex, dans un cabaret. Quai des brumes, je crois.
–Le jour se lève.
–C’est ça, Le jour se lève. Tout un programme ! Bon, nous nous éloignons… Les faits sont têtus, monsieur Piolet. On vous trouve à vingt et une heures dans un cabaret avec la victime, on vous voit vous disputer violemment avec elle…
–Mais…
–Je vous en prie, ne m’interrompez pas, vous aurez tout le loisir de vous expliquer dans un instant ! Je ne fais que vous résumer ce qu’il y a dans le dossier.
–J’aimerais bien voir le dossier.
–Monsieur Piolet, encore une fois, vous êtes avocat. Vous savez parfaitement que la loi ne vous le permet pas à ce stade. En tout cas, pas de manière directe.
–Les règles du procès équitable…
J’avais bêtement récité l’article préliminaire du Code pénal et brandi, comme Sam le faisait souvent, l’article 6-1 de la Convention européenne des droits de l’homme.
–Et bien vous irez à Strasbourg ! Pour l’instant monsieur Piolet, soyons raisonnable si vous le voulez bien, laissez-moi finir de vous exposer les faits qui vous sont reprochés. Vous avez quitté précipitamment Le point du jour…
–Le jour se lève.
–Ah oui, Le jour se lève ! Donc quelques heures après votre entrevue tumultueuse avec madame Lecomte, celle-ci est retrouvée morte à son domicile et si je comprends bien, vous êtes surpris d’être mis en cause ?
– …
–Au risque de me répéter, vous êtes avocat, vous savez donc parfaitement que ces premiers éléments d’enquête autorisaient la police à vous placer en garde à vue dans le cadre de la procédure de flagrance. Tout ça est parfaitement légal !
–Aucune notification de mes droits n’a été faite à ce moment-là, avais-je avancé avec encore l’espoir d’être entendu, me rappelant que l’interrogatoire du chauve n’avait nullement été précédé de l’indication de mes droits, ce qui viciait l’enquête préliminaire.
–Désolé, j’ai sous les yeux le procès-verbal récapitulant le déroulement de votre garde à vue. Il est mentionné que cette formalité a été régulièrement accomplie. Certes, il est précisé que vous avez refusé d’émarger la feuille, mais ça vous regarde. J’avoue ne pas comprendre votre attitude. L’avocat de permanence est venu, sans doute avec retard, c’était la veille du 15 août…
–L’avant-veille !
–Si vous voulez. En tout cas, sauf à ce que votre avocat se soit montré singulièrement borné ou incompétent, il n’a pas signalé d’irrégularité.
C’est à ce moment-là seulement que j’avais compris que la réforme de la garde à vue en 2011 n’avait été qu’un leurre. Présentée comme une avancée considérable, elle n’avait pas rendu plus effectifs les droits de la défense comme d’éminents juristes l’avaient prétendu. Non seulement les avocats étaient toujours cantonnés dans un rôle de potiches dans les commissariats, mais la loi les avait transformés en garants de la régularité de procédures qu’ils n’étaient pas vraiment à même de contrôler.
J’avais réagi en disant que je souhaitais désigner moi-même mon avocat, provoquant la colère froide de Vergne. Classique. Comme beaucoup de magistrats instructeurs, il s’octroyait un permis de juger alors qu’il n’était détenteur que d’une mission de chercher.
–Ça fait plus d’une demi-heure que nous avons commencé et c’est seulement maintenant que vous manifestez le désir de faire choix d’un autre avocat ! Je veux bien attendre encore un peu que maître Gougeon arrive.
–Inutile, je fais choix de maître Scorta.
Le magistrat n’avait pas bronché. Son énervement était cependant perceptible. Il avait appelé le cabinet de l’avocat que j’avais désigné sans réussir à le joindre. Celui-ci, aux dires de sa secrétaire, était bloqué en correctionnelle toute la journée.
–Souhaitez-vous faire appel à un avocat de permanence ? Je veux dire quelqu’un d’autre que maître Gougeon ? avait dit le juge en regardant sa montre.
–Non.
–Comme vous voulez. En attendant de nous revoir prochainement monsieur Piolet, je vous notifie votre mise en examen pour avoir, dans la nuit du 9 au 10 août 2013, volontairement donné la mort à Garance Lecomte, avec cette circonstance que celle-ci était enceinte de trois mois.
–Je ne comprends pas. Vous me parliez de complicité il y a juste un instant.
–C’est exact, mais les éléments du dossier sur lequel vous refusez de vous expliquer m’autorisent à vous considérer comme co-auteur.
–C’est ridicule !
–Faites attention à ce que vous dites. Votre qualité d’avocat ne vous permet pas de vous affranchir des règles élémentaires de politesse.
Des excuses, hors de question ! Je venais de prendre conscience que le pouvoir de nuisance du jeune con en face de moi était sans limites.
–Je ne tolérerai pas un nouvel écart de langage de votre part. Vous connaissez la procédure, poursuivit-il en récitant comme une leçon ce qu’il avait appris vraisemblablement depuis peu. Un contrôle judiciaire me paraît exclu tant que les premières investigations ne sont pas terminées. Il y a des témoins à entendre, des confrontations à organiser. A ce stade, et même si votre co-accusé Samuel Olmeida se trouve également placé sous mandat de dépôt, un contrôle judiciaire me semble insuffisant. Je souhaite que vous n’ayez aucun contact avec lui comme avec les différents protagonistes de cette affaire.
–Quels protagonistes ?
–Ici, c’est moi qui pose les questions, pas vous ! Je laisse donc au Juge de la liberté et de la détention le soin de statuer sur votre éventuelle incarcération. Monsieur Piolet, vous aggravez singulièrement votre cas en refusant le prélèvement ADN.
Je n’avais pas répondu. Ni serré la main que Vergne m’avait tendue, laissant les menottes se refermer sur mes poignets encore rougis.
Mélanie Bardot quitta le Galaxie. Son sandwich entamé à la main, elle eut hâte d’arriver au cabinet. Elle ne put se retenir et mastiquait nerveusement le croûton qu’elle venait d’arracher de la poche en cellophane. Il lui fallait tenir le coup face aux événements, et elle s’en savait bien incapable avec le ventre vide.
Elle s’installa devant son ordinateur. Dans sa précipitation, elle fit tomber quelques miettes sur le clavier qu’elle épousseta du dos de la main. Ah merde ! maugréa-t-elle en terminant son geste dans un long souffle pour expulser les dernières particules de mie.
Elle ouvrit le formulaire de pré-plainte en ligne mis à disposition par le ministère de l’intérieur, le renseigna comme son patron le lui avait demandé et s’empressa de l’expédier après l’avoir soigneusement relu.
Avant de consulter les mails, elle se rendit dans la bibliothèque pour prendre un café mais fut dérangée par un appel téléphonique. C’était un commandant de police dont elle ne comprit pas le nom. Sur un ton péremptoire, le flic lui annonça la mise en garde à vue de Benjamin Piolet et refusa catégoriquement de répondre à ses questions. Il termina en lui conseillant de manière tout aussi ferme de ne pas rester sur son lieu de travail.
Benjamin en garde à vue ! Mélanie fut convaincue que ses nerfs avaient fini par lâcher avec cette histoire de menaces et de boîte à lettres défoncée. Avec surtout la recherche de Sam et pour finir, cette attente interminable au commissariat. Sans réfléchir, elle appela Sam sur son fixe, oubliant qu’il était injoignable depuis le matin. Hélène Olmeida décrocha.
–Bonjour, c’est Mélanie.
–J’ai reconnu votre voix.
–Je suis seule actuellement au cabinet. Benjamin est en garde à vue au commissariat. Je ne sais pas pourquoi à vrai dire… enfin ce serait trop long à vous expliquer. Est-ce que votre mari pourrait y aller ? Je ne vois que lui pour le sortir de là.
–Sam est aussi en garde à vue, répondit froidement Hélène.
–Sam en garde à vue ? Mais pourquoi ?
–Vous n’écoutez pas la radio ?
–La radio ?
–Ou la télévision. On ne parle que de ça. Sam et Ben sont accusés de meurtre.
– … de meurtre !
–Oui, l’ex-femme de Sam.
–Je ne savais pas que Sam avait déjà été marié.
–C’est une histoire compliquée.
Mélanie Bardot n’insista pas. Hélène Olmeida avait d'ailleurs raccroché après un poli et bref « au revoir ».
Elle mit en marche la télé installée au milieu des bouquins de la bibliothèque. Personne n'allumait le large écran plat, sauf Sam quand les beaux jours revenaient, pour les Internationaux de tennis à Rolland Garros.
Toutes les chaînes d’information continue utilisaient la même formule stéréotypée en parlant du meurtre odieux d’une jeune femme enceinte de trois mois, Garance Lecomte. Avec ce ton propre à ceux qui ne savent rien et s’emploient à meubler le vide de mots creux et racoleurs. Sans fournir le moindre élément précis, les présentateurs ronronnaient sur ce fait divers : crime monstrueux… jeune femme, mère d’un jeune enfant… enceinte de surcroît… gnagnagna...
Les noms de Piolet et Olmeida revenaient en boucle, mécaniquement précédés ou suivis de « meurtriers présumés ».
« Présumés ». L'adjectif était ressassé de telle manière qu'il empêchait toute naissance ne serait-ce que de l'ombre d'un doute face aux révélations de ces manipulateurs, toujours en quête de sensationnel. Un vernis d’objectivité qui leur servait en fait de protection juridique, et comble de la perfidie, leur permettait d'utiliser la présomption d’innocence pour mieux livrer les mis en cause à la vindicte de l'opinion.
Mélanie aperçut soudain en plein écran Madeleine Piolet, la maman de Benjamin, le bas du visage mangé par un gros micro qu’elle tenait trop haut, à deux mains. C'était bien son nom qui s'affichait, avec une faute à Piolet, affublé de deux « l ».
Mélanie connaissait Madeleine sans l’avoir jamais rencontrée. Pour Benjamin, c’était Mado, qui passait son temps à lire et à faire des mots croisés depuis qu’elle avait pris sa retraite d’institutrice. Il en parlait souvent. Au point que Mélanie s’était demandé si Ben avait réellement coupé le cordon ombilical.
Filmée devant sa maison dans un petit village de Charente Maritime, Madeleine Piolet avait visiblement du mal à contenir son émotion. Elle parlait en termes élogieux de son fils et le disait « incapable de telles violences ». Non, elle ne connaissait pas Garance Lecomte et déplorait la mort atroce de cette jeune femme dont le corps, retrouvé à son domicile, portait, selon le journaliste, de nombreuses traces de coups.
Et si elle appelait Madeleine Piolet ? C’est elle et personne d’autre qu’elle devait contacter. Les trois V ? Aucune d’elles ne s’était encore manifestée et de toute façon, ces pipelettes ne lui avaient jamais inspiré confiance !
Mélanie lut sur le bandeau défilant en bas de l’écran, que le Barreau de Paris s’associait à la douleur de la famille de la victime et souhaitait vivement que l’image de toute une profession ne fût pas entachée par ce drame. L’image de toute une profession, bravo ! Pas un mot sur la présomption d’innocence de deux des siens en pleine tourmente. Fort pour des avocats ! s’offusqua-t-elle intérieurement.
Au même instant, le téléphone se mit à sonner. Mélanie coupa le son du téléviseur et se précipita sur le poste de renvoi des communications, à côté de la machine à café.
Coïncidence ou développement logique des événements, l’appel était justement celui de Madeleine.
–Allô ? Le cabinet Piolet-Olmeida ?
–0ui madame, vous êtes bien au cabinet d’avocats.
–Madame Piolet à l’appareil, Madeleine Piolet…
–Bonjour madame, je suis Mélanie.
–
