Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Les guitares LAG, dont l'histoire industrielle et commerciale se poursuit encore aujourd'hui,sont nées à Toulouse dans les années 80. "Mes années LAG" raconte de façon subjective la naissance et la jeunesse de cette marque menée tambour battant par Michel Chavarria et une bande de copains. Ce n'est pas du Wikipedia, plutôt des tranches de vie où il est beaucoup question de guitares, de salons internationaux, mais pas seulement, et où l'on fume pas mal de cigarettes! Une autre époque vraiment!
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 336
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
A Julie, Rachel, Tristan, aux enfants des enfants des enfants du rock
« Life is not finding yourself but creating yourself. »
Bob Dylan
1978- 1979 Rencontre avec « Chave », le nom LAG
1980- 1981 Le temps du changement, la martingale
1982 Boost à l’atelier, Patrick au Foxy, la sarl
1983 François, la Rage de Plaire, le stage créateur d’entreprise, Francfort avec RSF
1983 (suite) Paris, Moulis, augmentation de capital, inauguration
1984 Les débuts à Moulis, Leduc, Francfort
1984 (suite) SMI, la Rockline serpent, Despiau
1985 Année maousse ! La CX, la cambuse, Goldman, Raoul Petite, Bashung, Jean G
1986 Markus, Bruno, Memoson, Axa, Marathon
1987. Le rock dans la peau, les lasers, les Gold, la distrib, Serge G
1988. Pelissou, la yourte, Johnny Clegg, Destination Docklands, I shot the sheriff, Steve Vai
1989 Spitfire, catalogue et distribution, Musika Moscow
1990 Artlan, USA, HDM, Schenker, fête Moulis, fête de la musique, Toulousain de l’année
1991 Namm , Bogner, le Drakkar, Mexico, the Beast
1992 Anniversary, Dweezil Zappa, Motorhead, Mama’s boys, Bédarieux
1993 déménagement et licenciements, les difficultés s’accumulent, duels, Kitty Hawk
1994 Crash Bruno, Les lyonnais, Les détails qui tuent, Rory Gallagher, mort et séparation
1995 Mister Goelsdorf, licenciements, Rose, épilogue
Nous étions une vingtaine dans cette pièce, des hommes et des femmes assis sur des chaises dépareillées. Face à nous, derrière un petit bureau, se tenait un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux blancs et aux traits larges et débonnaires, la blouse ouverte sur un bel embonpoint. Le bon docteur Fallières, assisté de sa femme assise à sa droite, faisait sa conférence mensuelle de préparation à l’accouchement sans douleur que nous suivions assidûment ma femme et moi. Nous étions chez lui, dans une pièce de sa maison de la rue du Rempart St Etienne au parquet craquant, un soir d’été 1978 à Toulouse.
Sa méthode était un compromis original entre l’accouchement sans douleur inventé en Union Soviétique avant-guerre et ses propres découvertes en tant que médecin gynécologue toulousain. Il n’était pas très bien vu par l’ordre des médecins mais tous les couples ici présents qui attendaient un enfant, buvaient ses paroles et appréciaient son incroyable préparation à l’accouchement qui s’adressait aux mères mais aussi aux pères.
Nous étions-là, ainsi qu’un jeune couple que j’avais déjà remarqué les fois précédentes et qui se tenait à présent une rangée derrière nous sur la gauche. Lui très brun, la peau blanche, même pas trente ans, les cheveux longs, très soigné de sa personne jusqu’aux sourcils. Elle, petite, avec une étonnante chevelure noire frisée encadrant un visage pomponné, un corps mince serré dans une robe fleurie. Un tissu de couleur dans les cheveux, un maquillage léger, du rouge à lèvres, on sentait en elle une vivacité frémissante sous son air sage. Ils formaient un couple remarquable au sein de notre groupe et nous aussi sans doute, car on voyait bien qu’ils nous lançaient des regards de temps en temps. On vivait à la campagne à cette époque ma femme et moi. On était vêtus plutôt « country side » dans un style hippy décroissant, cheveux longs, un hâle bronzé de bonne santé sur les joues. A la fin de la conférence on avait discuté en bas dans la rue en fumant une cigarette. Il s’appelait Michel Chavarria et sa femme Dani.
− Et tu fais quoi dans la vie ? m’avait-il demandé
Je suis psycho. Je bosse dans une institution au Port St Sauveur, pas loin d’ici, au bord du canal, en face de la caserne des pompiers, tu vois ?
− Oui, oui, très bien. Et ça va ?
− Pas facile, fais-je en tirant sur ma clope. Je bosse avec des filles en internat qui souffrent de problèmes de personnalité et de déficiences diverses. On n’arrive pas souvent à les faire sortir de leur état. C’est un peu triste à force ! Heureusement je bosse à temps partiel, et le reste du temps on le passe à la campagne à Beaumont sur Lèze, à une trentaine de bornes de Toulouse. On cultive un grand jardin, on a une petite fille, des poules, des lapins !
En quelques mots j’essayais de lui camper notre vie atypique à la campagne avec Julie, notre petite fille de cinq ans. Tout cela leur paraissait passionnant, ils n’en revenaient pas, ils étaient émerveillés par les enfants et très centrés sur la naissance de ce premier bébé qu’ils attendaient.
− Et toi qu’est-ce que tu fais ? je demandai à mon tour.
− J’étais en fac d’anglais mais j’ai arrêté. A présent je répare et je fabrique des guitares électriques, il me fait très sérieusement en penchant la tête un peu sur le côté et en me regardant droit dans les yeux qu’il avait noirs et perçants.
− Ah bon !? je fais, franchement surpris, n’ayant jamais imaginé que cela puisse être un métier.
− Et où ? je rajoute, ne sachant trop quoi dire.
− En bas dans mon garage, près du Cours Dillon, mais je te montrerai. Tu viendras ? Vous viendrez ?
Nos enfants, ma fille Rachel et son fils Damien, étaient nés fin 78 dans ces seventies hippies qui avaient marqué toute notre génération. On s’habillait comme on voulait et parfois on se déguisait ! On vivait en couple ou en communauté, à la ville ou à la campagne, on formait des tribus. Avoir un travail n’était pas la chose la plus importante. On voulait avoir du temps, réussir d’un point de vue personnel, pas matériel, on ne voulait pas faire n’importe quoi de nos vies.
Autour de moi personne ne pensait à s’enrichir. La bagnole d’occasion était le principal objet de modernité dont nous disposions avec la chaine hifi et les disques. On se reconnaissait à des signes, aux fringues, aux cheveux, on se retrouvait lors de concerts où on entrait presque toujours gratuitement, on faisait de la musique, il y avait toujours une guitare quelque part où qu’on aille.
Michel et moi avions sans doute beaucoup plus de choses en commun que les apparences à l’époque ne le laissaient supposer. Nous étions très différents, mais pour le zodiaque nous étions deux lions, issus de pères espagnols mariés à des françaises et peut-être que ce lien, jamais véritablement évoqué entre nous, avait été déterminant pour la suite. Peut-être qu’il nous avait amené à fonctionner comme deux frères, solidaires et rivaux parfois, mais nous faisant mutuellement confiance. Sentions-nous déjà que nous allions faire un bout de chemin ensemble ? Moi, pas du tout.
La première fois que j’étais allé chez Michel et Dani c’était un soir. Depuis la rue par-dessus le mur on devinait une maison à un étage aux murs ocres, aux formes arrondies, avec de belles fenêtres pourvues de persiennes et décorées de jardinières. De grands arbres entouraient la bâtisse comme un parc. Un sentier bordé de yuccas aux feuilles longues et pointues comme des sagaies conduisait à un perron, puis à une entrée perchée en haut d’un escalier protégé par un petit toit de tuiles.
L’étage où ils vivaient était cosy, décoré avec goût. Parquets cirés, coussins chamarrés, napperons de dentelle, fleurs séchées, photos léchées. Michel était un très bon photographe. La porte de l’atelier donnait sur l’arrière de la maison, au rez-de-chaussée, et pour y accéder il fallait passer sous un gros figuier. Avant même de pénétrer à l’intérieur on était frappé par une incroyable odeur de bois et de sciure mêlée à des relents de vernis. Je la sens encore cette odeur ! Une fois passée la porte on découvrait une grande pièce aux murs jaunis éclairée par des néons. En face de l’entrée un espace était réservé à l’accueil avec des affiches de concert sur les murs et des étuis de guitare fatigués rangés dans un coin. Une porte donnait sur un petit réduit où Michel faisait des vernis.
− Je voudrais faire une cabine de peinture ici, me dit-il en me montrant la petite pièce encombrée. J’ai beaucoup de vernis à faire et on ne fait pas du bon boulot dans ces conditions. Faut que je m’équipe !
J’écoutais et découvrais le petit compresseur, le pistolet, les tuyaux, les gobelets tachées de peintures de toutes les couleurs, les chiffons, l’acétone, et je ne disais rien. Michel m’entraînait vers les établis faits de gros madriers montés sur des moellons cimentés peints en blanc et couverts de poussière. Des gabarits de toutes sortes pendaient aux murs. Le plan de travail principal se trouvait au niveau des fenêtres donnant sur le jardin. Sur le mur opposé une porte donnait sur une autre pièce qui servait de bureau. Au centre de cette pièce se trouvaient une grande table sombre, quelques chaises, un gros téléphone gris à cadran, des catalogues, des magazines de musique, des papiers, des cartes de visites, un tampon, un facturier, des paquets de clopes, des cendriers, des dessins de guitares sur papier millimétré punaisés sur les murs. Enfin il y avait encore une autre pièce sans fenêtre qui servait de débarras et de stockage. Les murs étaient couverts de poussière et de sciure car se trouvaient là une antique scie à ruban qui arrivait presqu’au plafond ainsi qu’une petite rabau-dégau Kitty rouge et jaune, flambant neuve.
Michel dirigeait la visite clope à la main et m’expliquait tout un tas de choses que j’écoutais d’une oreille seulement, car mes yeux parcouraient aussi les quatre coins de l’atelier, impressionnés par tout ce qu’ils voyaient pour la première fois. Les placages de loupe d’orme ou de tuya, foncés et tarabiscotés, la colle de poisson figée dans le bain marie, les serre-joints de toutes tailles et les guitares en construction ou en réparation qui m’attiraient de toutes parts. J’avais écouté Michel qui paraissait très satisfait de ce qu’il faisait et de ce qu’il gagnait, et la découverte de cette existence, tout entière centrée sur une passion et une décision si manifestement assumée, par un mec aussi jeune, m’avait tout simplement chamboulé.
Nous nous entendions bien et nous nous invitions régulièrement. Une fois les enfants couchés, on écoutait des disques et on se réchauffait autour d’un poêle à bois en fumant des cigarettes les unes après les autres. On parlait politique, on réagissait à l’actualité en participant parfois à des manifs et en lisant des journaux comme Charlie Hebdo qui venait de paraître. On était encore dans les années 70, on n’avait pas la télévision ni les uns ni les autres, et le téléphone fixe sonnait à peine une fois par jour. On allait souvent au cinéma Le St Agne où on pouvait fumer dans les fauteuils pendant la séance.
Dès mes premières visites, Michel m’avait montré le disque qu’il avait enregistré avec son groupe Madrigal. Au dos de la pochette une photo sépia montrait les membres du groupe installés dans le salon d’un château, debout ou alanguis dans des fauteuils anciens, en tenue de damoiseau ou vêtus de fourrure, maquillés et prenant la pause, comme Michel avec une guitare. Je ne savais pas encore que je retrouverais certains de ces musiciens comme Paul ou François dans l’aventure des guitares LAG.
J’étais allé écouter Madrigal une fois dans un amphi à la fac du Mirail et j’avais bien aimé, même si ce n’était pas la musique que j’aurais écoutée pour mon plaisir. C’était très construit et mélodique avec des voix perchées, plutôt pop que rock et c’était comme cela que je voyais aussi Michel, dans une sensibilité pop et Beatles, alors que moi j’étais plus attiré par Dylan, les Stones ou CCR. Michel à l’époque ne buvait ni bière ni vin, exceptionnellement un tout petit peu de champagne les grands jours et on se moquait un peu de lui je me souviens. En revanche, il était très professionnel dans tout ce qu’il faisait, il chantait et jouait très bien de la guitare et avait une collection de disques impeccablement rangés et classés que l’on écoutait assis par terre comme cela se faisait à l’époque sur le parquet ciré parmi les coussins.
Il avait surtout décidé de fabriquer des guitares et on parlait beaucoup de ça entre nous. Je le voyais avancer jour après jour, creuser son sillon. Il n’était pas salarié comme moi, et j’enviais sa liberté, avec ses joies et ses peines. Moi je n’avais jamais envisagé un tel parcours. Issu d’un milieu modeste et d’origine rurale, je n’avais jamais imaginé autre chose que d’être salarié quelque part. Je n’avais jamais pensé que l’on puisse suivre son désir et en faire son activité et vivre comme cela, au fil de l’eau et de l’aventure. Je le sentais comme en avance sur moi et cela m’agaçait et m’attirait confusément.
Je voulais que François me raconte sa version sur l’origine du nom LAG, et donc, j’étais passé le voir comme ça m’arrivait de temps en temps. Il s’était installé avec Nico Barbe et Félix, rue de la Colombette à Toulouse. C’était toujours un plaisir de flâner dans leur superbe magasin rempli de bonnes guitares et j’y étais toujours bien accueilli. Nous étions sortis fumer une clope, assis autour de la petite table ronde installée contre le mur dans la cour.
− François que sais-tu du nom LAG, comment a-t-il été trouvé ? Et d’abord, y étais tu ?
− Non je n’y étais pas, mais ce que Michel m’a raconté c’est qu’il cherchait un nom pour ses guitares, et alors il demandait à l’atelier aux clients et à tous ceux qui passaient s’ils avaient une idée de nom.
− Et je crois que c’est le gratteux de Potem, le fameux groupe toulousain Potemkine qui l’a trouvé, non ?
− Eh bien, Michel avait une fois de plus posé la question aux personnes dans l’atelier et effectivement il y avait cette fois-là Charles Goubin qui lui avait lancé « T’as qu’à les appeler LAG puisque t’es rue Laganne ! ». Ça lui était venu comme ça, tu vois.
− Et c’est tout ?
− Ben non, parce que quelques semaines plus tard Charles s’est tué en bagnole avec sa copine en rentrant de la mer. Ils se sont pris un camion. Ça a été terrible ! Une catastrophe pour tous ceux qui les connaissaient, les aimaient et ils étaient nombreux.
La fin de Potemkine … et le début de LAG… ?
L’hiver avait été long et harassant pour notre famille dans la ferme sur les coteaux. Neige, pluie, bois humide, chauffage insuffisant, enfants malades, véhicule accidenté, animaux en surnombre, avaient fait de cet hiver un véritable cauchemar. Les pieds dans la neige nous avions pris la décision de rentrer définitivement en ville, mettant un point final à une aventure rurale géniale, qui avait duré dix ans, mais qui ne pouvait plus continuer. En septembre 1980 nous nous installions définitivement à Toulouse, rue du Midi, dans un F5 au premier étage d’une barre blanche et grise qui en comptait douze, avec des coursives venteuses au nord et des balcons ensoleillés au sud. Les Ablettes répétaient dans un garage en face de chez nous « Ah ! tu verras, tu verras » la chanson de Nougaro, avec des dégaines dignes des Clash et une vieille ficelle en guise de sangle à la guitare.
L’élection de Mitterrand en mai 81 avait été un véritable tournant. C’était énorme tout ce monde qui avait envahi les rues partout en France le soir du résultat. Trente-six ans après la fin de la guerre et treize ans après mai 68, un président de gauche était élu insufflant un espoir et un élan nouveaux à l’ensemble de la société. L’alternance démocratique, qui paraît aujourd’hui une évidence, n’était pas une réalité pour notre génération d’après-guerre qui n’avait connu que la droite. L’effervescence avait duré plusieurs mois. Cela avait ouvert des fenêtres partout, dans les esprits, et décomplexé le rapport à l’entreprise pour des gens comme moi, qui jusque-là n’imaginaient pas, par exemple, que l’on puisse être à la fois chef d’entreprise et de gauche. C’était comme si le monde s’ouvrait aux nouvelles générations. On avait l’impression d’être aux manettes et de pouvoir tout faire. Aux jeunes, à présent, d’assumer la production, l’économie et les emplois, et de prendre en charge le PIB de la France ! Il y avait dans l’air un peu de cet esprit « fleur au fusil » et un climat euphorisant et bénéfique qui favorisait dans la société l’idée du changement. Ainsi s’était formée, dans ce contexte et au contact de « Chave », l’idée que je pouvais gagner ma vie autrement qu’en étant psychologue et salarié. Je commençais à me sentir sacrément enfermé dans cette institution catholique du Port st Sauveur. Je voulais en sortir, mais ça ne s’était pas fait d’un coup.
Un soir, alors qu’on était en train d’écouter « babooshka, babooshka » de Kate Busch assis par terre parmi les coussins, Michel s’était tourné vers moi, l’air préoccupé et m’avait dit :
− Fred, je n’en peux plus ! Je t’assure, trop de boulot ! Non, ne dis pas que c’est bien ! J’ai trop de réparations, plus le temps de les faire et des commandes de guitares qui tombent. J’y suis tous les matins à sept heures même les samedis ! Je suis crevé, je sais plus comment faire !
Il avait un ton plaintif, les sourcils froncés, la mine défaite. Je l’avais écouté raconter ses journées, les opérations difficiles qu’il avait dû faire, le vernis qui n’avait pas séché, les commandes de guitares et les réparations qui s’accumulaient. Il racontait d’une voix monocorde décrivant tout en détail avec de nombreux adjectifs et des phrases bien faites et longues qui faisaient que je restais suspendu à ses lèvres. Je voyais bien qu’il gérait des tas de choses différentes et difficiles, mais elles m’apparaissaient en même temps passionnantes et j’enviais secrètement ce type de préoccupations !
− Je cherche des gens, me dit- il. Paul va me filer un coup de main pour les réparations. Il a l’œil. Il sait faire déjà pas mal de choses. Tu vois qui c’est ? Le bassiste qu’on avait avec Madrigal.
− Celui qui a la fourrure sur la pochette du disque ?
− Oui. Il me fera des réparations comme ça je pourrai me consacrer davantage à la fabrication des guitares. Y a plein de taf tu vois, tout prend du temps.
− Ecoute, oui, je comprends. Et je n’avais pas su quoi dire.
Ce n’était pas ce qu’attendait Michel qui était débordé, mais j’avais parfaitement entendu sa demande et même si j’étais engagé ailleurs, si je ne me sentais pas libre, j’en étais troublé. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un truc comme ça m’arrive, alors que j’en rêvais plus ou moins consciemment. Et là, soudain, une fenêtre s’ouvrait dans mon petit monde, un courant d’air balayait tout sur son passage et me faisait frissonner. Une vie comme celle de Michel était-elle possible aussi pour moi ? Je n’avais pas rêvé ?
Je n’avais pas pris la décision d’abandonner mon poste de psycho facilement. J’avais deux filles toutes jeunes et je ne pouvais pas partir à l’aventure, or Michel ne pouvait pas me salarier. C’était compliqué.
Je m’étais tiré le Yiking, un livre de divination chinois et j’avais demandé à l’oracle en manipulant les baguettes de bois : « Dois - je quitter mon boulot et aller chez LAG ? ». La réponse avait été évasive mais profonde, comme toujours, et je l’avais interprétée comme positive, car je désirais vraiment ce changement.
Tout de même la décision était difficile à prendre. Je cherchais une formule, une martingale gagnant-gagnant. Michel ne me donnait aucune directive et n’avait aucun plan concret me concernant. Il était trop occupé. Il me montrait des choses simples, dégauchir du bois, faire des cales, fabriquer des barres de réglage de manche. J’allais à l’atelier quand je pouvais et j’aidais de mon mieux.
De temps en temps je croisais Paul qui faisait surtout des réglages de guitare et des réparations. De taille moyenne, cheveux châtain clair, toujours bien rasé, il avait un côté doux, bien éduqué. Il n’avait pas une dégaine de rocker mais il maniait un humour ravageur très pince sans rire. Il critiquait à peu près tout.
− Tu vois Fredo, les guitares d’aujourd’hui ne valent rien !
Il discutait avec Michel ou avec des clients et je ne me permettais pas trop d’intervenir dans leurs échanges, car je les sentais dans une grande connivence de musiciens, parlant volontiers technique et citant des marques, des groupes ou des morceaux que je ne connaissais même pas ! Paul se demandait peut-être secrètement ce que je faisais-là et je n’étais moi-même pas très au clair avec ma situation. C’était comme un stage bénévole et gratuit chez un pote, mais objectivement on n’avait parlé de rien et ce n’était pas facile pour moi dans ces conditions de trouver ma place.
Patrick avait dix-huit ans et fabriquait les circuits d’électronique active pour les guitares. Il avait un sourire qui fendait sa grande bouche d’une oreille à l’autre. Je voyais qu’il était heureux d’être là. Il ne passait pas souvent.
Par un samedi matin ensoleillé Michel et moi avions percé le mur de la maison qui faisait bien 60 cm de large, et pratiqué une ouverture cylindrique suffisante pour y encastrer le ventilateur Devilbiss que l’on venait d’acheter. Il fonctionnait en extraction et soufflait vers l’extérieur en ronflant comme un avion sur le petit chemin qu’on empruntait pour aller à l’atelier. Il valait mieux se méfier car au passage on pouvait se retrouver peint de toutes les couleurs !
Moi qui passais mon temps assis dans un bureau, je me régalais de pouvoir bouger et de faire des choses de mes mains. Je m’étais installé dans la pièce noire pleine de sciure et de poussière où l’on faisait les débits de bois. J’apprenais à utiliser la scie à ruban et la rabau-dégau. J’apprenais à faire des joints plats invisibles au collage, mais je ne réussissais pas à tous les coups. Je faisais des réglages de manche et de justesse à l’octave que Michel ou Paul venaient vérifier.
J’aimais les changements de rythme qu’apportaient les clients qui passaient à l’atelier pour amener ou récupérer une guitare en réparation. Tous trainaient un peu car le lieu les fascinait. Ils racontaient les potins du monde musical toulousain et avec certains on rigolait bien. Et puis les clients qui venaient commander une guitare sur mesure étaient déjà à l’époque des musiciens confirmés, des gens vraiment intéressants et j’adorais cette ambiance.
Voir Michel travailler était un pur plaisir. Il était soigneux et appliqué dans ses gestes et n’hésitait pas dans son mouvement, que ce soit avec un outil ou un crayon. Je le regardais travailler avec ravissement un peu comme je regardais faire mon grand -père à l’atelier quand j’étais plus jeune. Je réalisais en même temps la difficulté que j’aurais pour acquérir son habileté manuelle. Il fallait être très précis et assuré, et avoir aussi un bon sens artistique pour gratter, par exemple, le vernis sur un filet de bord de caisse en suivant bien toutes les courbes et que ce soit beau. Je ne me sentais pas capable d’une telle application et cela compliquait la façon dont je pouvais envisager mon intégration dans l’aventure en tant que membre actif. Michel nous fournissait un modèle et nous demandait inconsciemment de lui ressembler, d’avoir les mêmes qualités, de faire ce qu’il faisait. Je le voyais comme un bel exemple mais je me rendais compte que je ne pouvais pas être comme lui.
Pourtant je cherchais moi aussi à ouvrir mes ailes et Michel l’avait vu. Sans doute pensait-il que j’étais fiable, que j’avais un certain potentiel et il me laissait de la place.
J’étais psycho dix-huit heures par semaine et je passais régulièrement à l’atelier. J’apprenais des tas de choses, j’enregistrais ce que Michel disait, les contacts privilégiés qu’il avait avec les magasins de musique toulousains, comment il trouvait des solutions à ses problèmes, comment il envisageait le futur. Il n’avait aucune envie de rester artisan. A présent, Michel se sentait à l’étroit dans son atelier sous sa maison. Il y avait fait sa formation à la lutherie pendant quelques années avec son pote Daniel, luthier en violons et il avait continué tout seul. Malgré l’aide de Paul, il sentait que ce n’était plus adapté et qu’il fallait passer à une autre étape. Il rêvait d’un grand atelier bien organisé où l’on pourrait bosser dans de meilleures conditions. « Bosser » c’était le maître mot !
Enfin un jour, la martingale, le coup que je pouvais jouer, m’était apparu. J’avais appris qu’un salarié porteur d’un projet d’entreprise pouvait, sous certaines conditions, démissionner de son poste et être rémunéré pendant dix mois au même salaire, tout en suivant une formation à la création d’entreprise. Je postulai immédiatement et fus sélectionné. Je pouvais être rémunéré pour monter une boite de guitares dont je pourrais être par la suite salarié, si tout se passait bien !
Ma femme, qui travaillait à l’époque dans une Boutique de Gestion et fréquentait des créateurs d’entreprise ne s’était pas élevée contre mon projet dans ces conditions. Elle devait sentir elle aussi qu’un peu de changement nous ferait du bien. Mon cœur battait très fort, mais il fallait encore que j’en parle à Michel et qu’il soit d’accord. Je m’en faisais un peu une montagne.
Nous étions en bas dans l’atelier. Il rangeait des outils sur l’établi et moi j’expliquais la chose en bougeant à droite et à gauche et en fumant compulsivement.
− Ecoute, je serai plus utile en montant un bon projet, en trouvant les financements, et en gérant les choses plutôt qu’en restant à l’atelier où mes qualités manuelles et techniques n’ont impressionné personne, tu es d’accord ? Je serai payé donc ça ne va rien coûter et je vais bosser sur des choses dont personne n’a vraiment le temps de s’occuper, il faut le reconnaître. Qu’est-ce que tu en penses ?
Il était resté silencieux un bon moment puis avait fini par dire :
− Oui, vas-y fais le Fred, et il était sérieux.
Je l’avais remercié, car il aurait pu ne pas apprécier que je joue ce rôle dans un projet qui était encore totalement le sien. J’avais réussi ! J’avais enfin trouvé une place dans cette équipe pour mettre en œuvre la création d’une nouvelle entreprise, avec l’accord de Michel, je n’en revenais pas.
J’avais bien dormi cette nuit-là, mais cette décision n’avait pas eu d’impact que sur moi. A partir de là les choses s’étaient accélérées et avant même que ne commence ma formation !
L’activité de l’atelier allait croissant. De tout le département on amenait des guitares à régler, ça s’accumulait. Les commandes d’instruments sur mesure tombaient à allure régulière, une à deux par mois. Pour y faire face Michel avait créé deux trois modèles que le client pouvait éventuellement modifier à la marge. Ainsi il existait une base d’éléments réutilisables, formes de corps, de têtes, gabarits pour les cavités de micros, de l’électronique, pour fabriquer de nouvelles guitares plus vite.
Faire avancer tout cela demandait une frénésie permanente. Paul faisait des réparations toute la journée et donnait des coups de main à Michel qui recevait les clients, s’occupait des vernis, commandait les pièces, fabriquait les guitares de A à Z, travaillant tard le soir et tôt le matin. Il nous montrait ses dessins en se reposant entre deux couches de vernis et assurait les relations publiques avec les artistes de passage dans la ville rose, à l’occasion. Il avait créé un logo LAG en lettre a set en jouant sur la forme du l et du g qui entouraient le « a » comme l’auraient fait deux mains protectrices tournées l’une vers l’autre. J’étais toujours ému quand je revoyais ce premier logo LAG.
Au fil de l’année 82, l’atelier avait livré une bonne vingtaine d’instruments sur mesure et nombre de ces premiers clients étaient restés des amis : Gégé, Dutheil, Rosendo, Barthès, Laffon, Amsellem, Le Millour, Marcos, Philo des « Ablettes », Burstert, Maeso et sa basse « jaune nuit », pour ne citer qu’eux, car nous les avions revus au cours de notre vie professionnelle. Et chaque fois leur rencontre nous faisait chaud au cœur.
− Et tu te souviens de Montoyat, me disait Paul ? Il nous broyait la main quand il nous la serrait !
− Oui je me souviens, c’était terrible ! Personne ne voulait être le premier, on flippait ! Ça faisait mal, il nous serrait la main en souriant !
− Ça va ? Crac !
Michel avait fait la rencontre de Nicole Rieux et fabriqué pour elle une petite guitare toute en acajou du Honduras, couleur lie de vin qu’elle semblait beaucoup aimer sur la photo punaisée sur un mur du bureau. Il avait aussi fait la connaissance de Marcel Dadi, une véritable star de la guitare dont les disques de picking avec tablatures, « La guitare à Dadi », tournaient sur toutes les platines jusqu’aux fermes les plus reculées d’Ariège. Cette rencontre s’était soldée par une commande d’instruments un peu informelle pour le magasin Dadi Musique à Pigalle. L’atelier avait aussi enregistré une commande de basse pour Christian Padovan qui accompagnait Julien Clerc, Balavoine, et j’avais personnellement noté toutes les spécifications : bleue nuit métallisée, un micro précision et un jazz, des dégagements importants à la jonction corps-manche, circuit électronique grave-aigu type Baxandall.
La cabine de vernis donnait un peu plus d’aisance à Michel mais elle était petite pour toutes ces commandes. Je revoyais ces guitares M3 Collection violettes, le corps effilé, plaquées de sycomore ondé qui séchaient dehors dans la cour, pendues sous le gros figuier. C’était comme un arbre de Noël d’où pendaient des guitares à chaque branche. Je nous revois, on était toute une bande, assis sur des chaises dans le jardin à fumer et à raconter des histoires en regardant les guitares sécher. Etaient-ce les guitares pour Dadi ? Ou celles pour ce Salon de la Musique au Parc Floral de Vincennes, où l’on n’avait pas pris de stand mais où Mr Becker, l’organisateur, avait accepté que l’on mette des guitares à l’extérieur, de part et d’autre de l’entrée principale, afin que les clients et visiteurs qui entraient et sortaient puissent les voir ? En Avril 1982 ? Est-ce que ce n’était pas cette fois-là aussi, au retour, qu’on était passés chez Delaruelle ? Il fallait que je parle de ça avec quelqu’un qui y était. Patrick avait été le premier à répondre.
J’ai rendez-vous avec lui au Foxy, un petit restaurant tenu par des jeunes au pied du pont des Catalans. C’est une fin de matinée assez lumineuse et froide. Par une fenêtre, je vois qu’il y a du monde dans la salle. J’attache mon vélo et pousse la porte. Patrick a fait réserver une table où je m’installe. Je pense aux questions que je veux lui poser.
Il a sûrement changé, cela fait bien quinze ans que je ne l’ai pas vu. Il arrive.
Il n’a presque plus de cheveux, ou alors très ras mais je le reconnais bien, il a conservé son sourire et son regard vibrant. On est heureux de se revoir et très vite on est en plein sujet, Patrick a quelques souvenirs très nets.
− Oui je me rappelle, on était montés au Salon de la Musique, il y avait Paul, Michel, toi et moi et on avait montré les guitares à l’extérieur, on faisait venir des gens pour les voir !
− On s’était fait remarquer n’empêche ! Je crois que Michel avait fait la connaissance de Mr Becker l’année précédente quand il était monté au salon avec la famille Baron.
− Ouais sans doute. Nous on était montés avec ton camion.
− Le Ford Transit ? Le bleu blanc dégradé que m’avait peint Michel ?
− Oui, et même on avait dormi tous les quatre dans le camion le soir dans une petite rue de Montmartre serrés contre le trottoir, et tu ne te souviens pas pendant la nuit ? Y avait un mec qui avait passé son bras par la fenêtre, il cherchait à ouvrir la porte et je regardais son gros bras poilu les yeux écarquillés complètement sidéré puis on avait gueulé et il s’était barré !
− Oui ! Oui ! ça me revient ! C’était énorme !
En revanche Patrick ne se souvient pas qu’on ait livré des guitares à Dadi cette fois-là.
Je lui demande ensuite :
− Tu te souviens quand on est passés chez Delaruelle ?
− Ah ! Oui ! Dans l’Oise ! Quel coin paumé ! C’était la fin de l’après-midi, il pleuvait. On avait roulé pendant des bornes. Je ne sais même pas comment on était arrivés là.
− On avait une carte, pardi ! Comment on faisait à l’époque ? Mais c’est vrai qu’il faisait quasiment nuit quand on était arrivés là-bas. Et tu te souviens du Honkr ? Cette silhouette grossière et inquiétante vêtue de haillons qui coupait du bois en poussant des cris terribles quand on s’est garés ?
− Oui ! Complètement flippant le mec sur son tas de bois à la nuit tombée avec sa hache. Ambiance Délivrance ! Et il était sourd ! On l’a appris après tu te rappelles ? C’est pour ça qu’il criait ! On le voyait se découper sur la clarté du ciel au sommet d’une pile de bois tel Quasimodo !
On se marre tous les deux à table comme si on revivait la scène, comme s’y on y était !
− Et tu te souviens de l’odeur ?
− Terrible ! L’odeur de l’os, il fabriquait des sillets Delaruelle. Et ça pue drôlement l’os quand tu le fais bouillir pour le nettoyer et ensuite quand tu le scies !
− Ça avait été très intéressant comme visite. Paul avait halluciné devant les machines pour la fabrication des mécaniques, tu sais les mécaniques sur platine type guitare classique qu’il fabriquait.
− Oui, moi j’avais flashé sur les boutons et sur le stock de pièces détachées et de matériaux, déjà ! Il travaillait le crin pour les archets, la nacre. Il fournissait les fabricants de guitare français, les Jacobacci, les luthiers de la rue de Rome, les manouches.
− Michel voulait savoir s’il pouvait nous fabriquer une machine pour faire les traits de scie des frets d’un coup en un seul passage. C’est pour ça qu’on était venus.
Nous mangeons et bavardons à bâtons rompus et avant de nous quitter je lui demande ce que lui évoque l’atelier de la rue Laganne :
− Eh bien je revois Félix, le père de Michel qui passait souvent, et puis je revois Mr Murillo et sa petite boite d’électronique Multison, qui faisait de la sono et occupait tout un pan du grand jardin de la maison de Michel. C’était une aubaine pour nous chaque fois qu’il y avait un problème d’électronique ou de matos. Ils étaient très serviables. Et puis ce jardin, c’était vraiment un bout de campagne au centre-ville !
L’été précédant le début de mon stage, Michel nous avait fait part de son projet de passer en société. Des parents ou des proches l’avaient conseillé et avaient élaboré des statuts très classiques de Sarl. En octobre 1982 nous nous étions retrouvés Michel, Paul et moi à fonder la Sarl LAG Guitare Lutherie au capital de 20.000 Francs (3000 euros) dont Michel était le gérant, sans trop y avoir réfléchi ensemble, mais en étant « pour ».
Un samedi matin au petit jour, nous étions tous les deux, Michel et moi, dans l’atelier. La basse de Padovan avait fini de sécher pendant la nuit, le rendez-vous était pris pour la livraison chez lui, à Paris, dans la journée. L’instrument était magnifique, parfaitement verni et lustré d’un bleu électrique. Il manquait juste à mettre les attaches courroies. Michel avait posé la basse debout sur l’établi pour percer la corne supérieure avec la mini perceuse quand soudain la basse avait ripé, glissant contre l’établi et les moellons de béton en faisant un énorme scratch sur le vernis ! Je n’avais jamais vu Michel aussi malheureux. Il était décomposé, livide, il s’en voulait à mort. Cette guitare abimée qu’il ne pouvait réparer était une blessure personnelle insupportable.
Sans dire un mot nous avions chargé la 4L de Michel avec la basse et les guitares pour Dadi. Après neuf heures de Nationale 20 nous avions sonné chez Padovan. Michel avait une tête d’enterrement pendant qu’il racontait l’histoire à Pado qui ne pouvait s’empêcher d’être déçu. Il avait quand même joué la basse longuement, et elle lui plaisait, alors grand seigneur il nous avait payé le solde de la commande. Nous étions repartis avec la basse pour la revernir et la lui renvoyer aussi vite que possible mais nous sentions bien que nous n’avions pas été à la hauteur.
A Pigalle on s’était garés sur le trottoir pour décharger les guitares chez Dadi mais Marcel n’était pas au magasin, il n’y avait que ses parents un peu âgés qui n’étaient pas au courant de cette commande et surtout ne voulaient pas payer la facture. Nous, nous voulions un chèque, pas question de laisser les instruments sans contrepartie.
− Mais nous ne payons que par traite ! disaient-ils, s’étouffant d’indignation.
Michel avait tenu bon. On avait pu joindre Marcel au téléphone, tout le monde s’était calmé, nous avions récupéré des chèques et nous étions rentrés à Toulouse en 4L dans la nuit noire, tombant de sommeil, dormant sur des places de village avant de repartir. Cette journée avait été très longue et difficile, mais ce genre de mésaventure n’était pas du genre à nous arrêter.
Pour me remplacer à l’atelier et compléter son équipe pendant que j’étais en stage, Michel avait fait appel à François. Lors de notre première rencontre il était venu à vélo ce qui avait été salué comme un exploit par Paul et Michel avec force ricanements. Ils n’en revenaient pas qu’il ait abandonné sa célèbre 4L jaune !
− Les mecs, y faut que je fasse du sport ! Il se pinçait les bourrelets à travers un T-shirt moulant et coloré qui faisait un peu maillot de coureur cycliste.
Il était plutôt petit, brun avec des cheveux longs noirs et bouclés, et il souriait. Ils se connaissaient tous les trois et s’appréciaient tout en se balançant des piques. Je commençais à me dire que dans cette équipe, tous avaient des personnalités vraiment bien trempées et qu’il allait y avoir du sport. Mais ça tournait très bien comme ça.
A l’atelier les réparations et les commandes de guitares ne faiblissaient pas bien au contraire. Nous avions finalisé la première gamme de guitares LAG à partir des trois modèles créés par Michel et disponibles version « Concept », grande époque du bleu-blanc dégradé, ou version « Collection » bois rares, filet de bord de caisse, accessoires dorés.
La M1 Collection était une véritable réussite. Michel avait créé un modèle très original par sa forme et sa finition reconnaissable entre toutes : accessoires dorés, table loupe d’orme, dégradé noir bordé d’un filet ivoire. Il nous fallait une belle photo de cette guitare pour en faire la promotion, car nous savions qu’elle serait l’image de proue de la gamme. Nous nous étions retrouvés pour une session photo dans le studio de Francis Bacon, un photographe Toulousain reconnu pour son savoir-faire dans le noir et blanc. Nous voulions une guitare en situation, dans les mains d’un guitariste. Nous avions choisi Serge Faubert, un cousin de Patrick, guitariste du groupe toulousain Casero, pour être le « guitar-hero » de cette pub. La photo était vraiment réussie.
D’un fond noir jaillissaient en pleine lumière la guitare brandie d’une main, et le buste de Serge visage baissé, la mèche rebelle, dans un mouvement plein de rythme entre ombre et lumière. La M1 Collection loupe d’orme apparaissait au premier plan dans ses moindres détails.
− Les mecs, maintenant il nous faut une accroche et un texte si on veut que ça puisse servir pour une plaquette ou une pub, je fais en récitant un peu mes cours.
− On se voit samedi dans l’aprèm pour y bosser propose Michel ?
− Tu peux venir Paulo ?
On s’était retrouvés autour d’un demi, et d’un Perrier fraise pour Michel, au Bar du Fer à Cheval, à deux pas de l’atelier ce samedi-là, et on y avait passé l’après-midi. C’était dur d’écrire, mais à six heures du soir on avait un bon texte de présentation mettant bien en avant tous les points forts qu’on voulait souligner et on avait trouvé un super slogan : « La rage de plaire ».
Oui nous avions la rage, nous étions narcissiques, en attente de gloire, mais aucun d’entre nous ne l’aurait reconnu, sauf peut-être Michel.
