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Un chirurgien havrais est retrouvé poignardé devant son domicile. D’autres meurtres vont suivre.
Le commissaire Charles Ozon et son adjointe Marie Jordan vont devoir extraire du passé une probable erreur judiciaire et isoler les zones d’ombre d’une caste de privilégiés.
Un vaste trafic de cocaïne est-il à l’origine de tous ces drames ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-François Rottier vit à Fécamp, port mutant qui l’inspire depuis près de quarante ans.
Ainsi, happé par le pouvoir suggestif du bord de mer, il convertit ses observations en romans et nouvelles.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2025
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JEAN-FRANÇOIS ROTTIER
Meurtres à la poudre blanche
ROMAN
Le mystère du grain de blé Éd J C Lattès 2008
Brouillard à l’encre fraîche Éd Ex Aequo 2016
Secret de famille Éd Ex Aequo 2017
Tueur sur la ville Éd Ex Aequo 2017
Jeux de misère Éd Ex Aequo 2018
Vertigineux voyage Éd Premédit 2019
Peau d’âme Éd Estelas 2021
Le mauvais œil Éd S-Active 2023
Les larmes de l'homme singe Éd Encre Rouge 2023
Le fantôme de Saint-Vaast Éd Encre Rouge 2024
Souvent il se mirait et repérait ici ou là quelque poil rebelle, quelque tache indélicate ou une vilaine ride insolente qui l'irritaient au plus haut point. Raynald Hermelin était bel homme et il le savait depuis sa puberté précoce qui l'avait très tôt distingué parmi ses congénères du lycée Fénelon. C'est peu dire qu'il séduisait les jeunes filles de première et de terminale alors qu'il n'était qu'en seconde. En fait, elles tombaient comme des mouches dans sa toile d'araignée tissée avec une réelle stratégie de conquête. Non seulement il aimait plaire, mais plus encore, charmer celles qui de toutes façons en perdraient la raison.
Au fil des années ce processus de séduction ne cessa de croître. Du lycée à la faculté de médecine rouennaise, le jeune homme étoffa sa musculature et soigna sa chevelure blonde tel un fier viking remontant la Seine à l'avant de son drakkar pour y trousser quelques nonnes cachées dans de riches monastères.
Puis sans user de la force, ni même d'une quelconque richesse issue de sa lignée bourgeoise, il se comporta en paon au milieu d'un petit zoo de jeunettes aux plumes écarlates. L'insolence de ses capacités intellectuelles et de son maintien suffit à éblouir un parterre d'adoratrices durant son internat au CHU Charles Nicolle de Rouen avant de gagner Le Havre en quête de nouvelles sirènes.
Ainsi, en ce jour de printemps ressuscité, tout allait pour le mieux au sein de l'hôpital Monod du Havre. L'ambiance festive et chaleureuse du service d'ophtalmologie masquait quelque peu la surcharge de travail due à la renommée du professeur Hermelin qui en plus d'être un Don Juan possédait un bistouri magique. De toute la Normandie on affluait chez lui pour se faire soigner d'une cataracte, d'un décollement de rétine ou d'une greffe de cornée. Le grand homme adulé par ses pairs et admiré par ses infirmières ressemblait à un riche sultan dans son palais des mille et une nuits. Beau, riche, à la culture cinématographique débordante de tirades et de dialogues mémorisés, reconnu pour sa compétence chirurgicale et par ses doigts de fée, seul dénotait un caractère lunatique qui pouvait le rendre un jour irritable sans raison et le lendemain joyeux comme un pinson en période de nidification. Des confrères jaloux le qualifiaient parfois de bipolaire, d'autres plus modérés mettaient ces variations d'humeur sur le compte d'un réel surmenage en provenance autant du bloc opératoire que de sa chambre à coucher. Après avoir été marié huit ans à une charmante mannequin, depuis quelques mois, il vivait épisodiquement avec une hôtesse de l'air adepte des longs courriers qui sans le savoir lui offrait de durables absences dédiées à des infirmières ou internes triées sur le volet.
À trente-cinq ans, il avait parfois la mine défaite d'un casinotier noctambule qui très vite l'invitait à opérer une semaine d'abstinence. Raynald Hermelin ne supportait pas d'être partiellement moche. Quelques rides insidieuses ou des cernes sous les yeux lui faisaient retourner son miroir avec la violence d'un charmeur soudain ignoré de ses admiratrices. Très vite il se ressaisissait, se reposait un peu, déposait quelque crème revigorante sur ses joues fatiguées, fréquentait davantage la salle de sport du quartier ou jeûnait plusieurs jours. Lorsque Hélène, sa femme voyageuse, revenait de l'autre bout du monde, elle retrouvait ainsi son homme requinqué et souriant sans imaginer un instant que son corps fût outrageusement malaxé par quelques mains rivales et non moins expérimentées.
Dans les rues havraises, les salons de notables ou les lieux culturels, le merveilleux couple sorti tout droit d'un magazine de mode laissait sur son passage une trainée de regards envieux mêlés de jalousie. Nul ne fut donc surpris lorsque l'on apprit la sordide nouvelle du meurtre du bellâtre et que l'on retrouva son corps baignant dans son sang à l'entrée de son immeuble au 115, du boulevard de Srasbourg. Il était vingt-trois heures, Hélène était partie ranger la Mini Cooper dans le garage souterrain. Des badauds sortis du cinéma voisin alertèrent le SAMU et la police qui très vite sur place constatèrent le décès. Un périmètre de sécurité fut dressé. Hélène revenue du sous-sol émit un cri strident et tomba dans les bras du commissaire Ozon arrivé sur les lieux. Celui-ci fut surpris d'accueillir une si belle femme contre sa bedaine de quinquagénaire gourmand et la confia très vite à son adjointe, la lieutenant Jordan tout aussi grassouillette que lui, mais plus douée d'empathie. Le médecin légiste confirma la mort récente par arme blanche. Deux coups violents au thorax, dont l'un dans la région du cœur qui n'avait laissé aucune chance de survie à la victime. La police scientifique s'ingénia à opérer toutes les mesures et analyses nécessaires dans un rayon d'une dizaine de mètres autour du porche, sur le trottoir et dans la rue.
Dès vingt-quatre heures, le corps fut emmené à la morgue de l'hôpital Monod pour examens complémentaires et la jeune veuve docilement orientée vers le commissariat central en guise de premier entretien. Il fallait aller vite. En général les premières heures d'enquête étaient décisives. Charles Ozon le savait plus que tout autre. Vingt-cinq années d'expérience à la Crime de Paris puis six au Havre, spécialiste des quartiers imprégnés de trafics en tous genres, en avaient fait un policier reconnu par ses pairs. La seule réserve de son administration se situait à l'endroit de son foie qui souffrait d'un certain surmenage. La mort récente de sa femme atteinte d'un cancer du sein devait être la principale raison de ses séjours répétés dans les bars du port et sa hiérarchie indulgente pensait qu'ainsi, au contact de la pègre locale, il en sortirait enrichi d'indications utiles. Il pouvait donc être occasionnellement ivre, même pendant le service.
La nuit avait été courte pour le commissaire Ozon. Interrogatoire en règle de la veuve déconfite, procès-verbal tapé à deux doigts sur son ordinateur portable et un nombre incalculable de bières une fois arrivé au logis. Il estimait ainsi stimuler son cerveau et isoler le plus petit indice possible. En fait, son réveil ne fut guère productif : une bouche pâteuse, des courbatures liées à ses lombaires légèrement arthrosiques et une envie folle d'uriner, conséquence récente d'une prostate en train de s'empâter. Il jura comme un diable avant de se soulager et de se faire couler un café d'un noir digne des exubérances de Pierre Soulages.
Avant de gagner le commissariat, il imposa à son cerveau tourmenté un petit résumé de la situation : un jeune chirurgien assassiné à l'arme blanche devant son domicile, une compagne possiblement coupable, traces ADN en attente d'examen, l'homme était riche mais pas de portefeuille dérobé, aucun indice palpable, pas de marques de lutte, il y avait donc eu effet de surprise ou peut-être connaissait-il son agresseur ? En fait, rien, rien du tout pour lancer la moindre piste en direction du ou de la coupable. Il convenait d'examiner à la loupe la vie de cet illustre chirurgien : amis, ennemis, femme, maîtresses, passé, présent, compte en banque, habitudes, tout le tintouin habituel.
À peine arrivé au bureau, le commissaire Ozon se jeta sur Marie Jordan comme un bourdon sur une jonquille à butiner. Bien qu'elle ressemblât davantage à un généreux tournesol, elle succomba à l'assaut de son supérieur tant elle était admirative de son flair de vieux flic et de son charme adipeux.
⸺ Lieutenant, je veux un rapport complet sur la vie privée et professionnelle de ce chirurgien. Ces coups de couteau ne peuvent être les actes gratuits d'un maraudeur.
⸺ J'ai déjà quelques éléments... dit-elle en rougissant un peu à l'idée d'épater son chef.
⸺ Lesquels ?
⸺ Raynald Hermelin était un sacré coureur de jupons... On peut déjà imaginer qu'un cocu puisse le détester...
⸺ Ma pauvre Marie, si vous voulez isoler tous les amants de la planète, il ne restera plus guère d'hommes en liberté.
La lieutenant ravala sa salive.
⸺ Par ailleurs, en tant que chef de service à l'hôpital, il n'était guère aimable avec son personnel, parfois à la limite du mépris...
⸺ Hum, là non plus ce ne sera pas le premier mandarin à jouer de son statut... Merci quand même Lieutenant ! Poursuivez vos recherches, ne nous contentons pas de la haine ordinaire.
Charles Ozon gagna son bureau d'un pas lourd et une fois assis sur son généreux fauteuil en cuir élimé, sortit une flasque de whisky de sa poche intérieure pour se délecter de son élixir favori souvent à même de libérer quelque idée lumineuse. Il songea soudain à cette belle Hélène Bailleul, hôtesse de l'air et compagne occasionnelle du macchabée. N'avait-elle pas eu le temps de le tuer avant d'aller garer sa voiture au sous-sol ? N'avait-elle pas quelque raison d'être jalouse ? Il la convoqua illico avant de s'offrir une seconde rasade.
La belle arriva peu de temps après, le visage marqué de cernes la vieillissant de quelques années. Le commissaire l'invita à s'asseoir sans guère de ménagement. À ses yeux, aucun suspect ne méritait d'égards, souvent même, il usait du tutoiement en guise de déstabilisation.
⸺ Pouvez-vous me répéter votre état civil ?
⸺ Mais je vous ai déjà tout dit hier soir ou plutôt cette nuit... Hélène Bailleul, 32 ans, hôtesse à Air France et compagne de Raynald Hermelin...
Elle renifla pour ne pas pleurer.
⸺ Vous ne viviez pas à demeure au 115, boulevard de Srasbourg ?
⸺ Si, mais vu mon métier, j'étais souvent absente.
⸺ Depuis quand connaissez-vous la victime ?
⸺ Huit mois.
⸺ Vous le connaissiez donc peu ?
⸺ Suffisamment pour l'aimer.
Cette fois, elle sanglota. Le commissaire patienta un instant tout en l'observant afin d'évaluer son degré d'affectation. A priori, elle souffrait réellement.
⸺ Lui connaissiez-vous des ennemis ?
⸺ Non. Il était réputé comme chirurgien des yeux, choyé par ses parents en tant que fils prodige, admiré par beaucoup de femmes.
⸺ Vous n'étiez pas jalouse ?
Elle se crispa légèrement avant de réagir.
⸺ Pas du tout ! Et lui non plus d'ailleurs.
⸺ Il aurait eu des raisons de l'être ?
La question surprit l'hôtesse de l'air qui hésita avant de répondre.
⸺ Pas du tout !
Charles Ozon ne put s'empêcher de penser qu'une telle nymphe devait bien commettre quelques entorses lors de ses escales à l'autre bout du monde. D'ailleurs, plus jeune, il aurait sans doute lui-même été sensible à ses charmes. Encore eût-il fallu qu'il fût assez beau pour lui plaire. Il sourit dans sa moustache grisonnante qui accompagnait sa barbe de quelques jours à la mode. Et non ! Il n'était plus tout jeune et ses abdominaux graisseux symbolisaient davantage la dégustation journalière de chopines de bière que la fréquentation assidue de salles de sports.
⸺ Votre conjoint n'avait pas de soucis ces derniers temps ? Vous n'avez pas noté de changement dans son comportement ?
⸺ Non ! Bien que...
⸺ Bien que quoi ?
⸺ Une fois, il m'avait dit penser être suivi dans la rue...
⸺ Quand cela ?
⸺ Il y a une quinzaine de jours.
⸺ Et suivi par un homme, une femme, un groupe ?
⸺ Une silhouette d'homme, je crois... Je ne me souviens plus...
L'interrogatoire se poursuivit encore quelques minutes, mais rien de marquant n'apparut dans les propos encombrés de reniflements et de larmes à essuyer. Le commissaire décida de la reconduire à son domicile, histoire de découvrir l'habitat du Don Juan assassiné.
L'appartement situé au deuxième étage d'un bel immeuble bourgeois ignoré des bombardements de la seconde guerre mondiale comportait une succession de pièces en enfilade dont deux chambres spacieuses additionnées de toilettes et salle de bain, une salle à manger et un salon séparés par une cuisine à l'américaine. L'ensemble se déclinait en couleurs pastel et en mobilier stylé d'un designer scandinave dont le commissaire ne retint pas le nom. Luxe simple, douceur et harmonie qualifiaient ce lieu de vie sans vie. En effet, rien ne trainait au sol ou sur les étagères, tout était propre, aseptisé, rangé, presque aligné dans un ordre quelque peu rébarbatif. Charles Ozon qui vivait dans une sorte de bouge en désordre en suffoqua d'effroi.
⸺ Vous êtes sûre que vous vivez bien là ? Ironisa le commissaire en s'asseyant sur un siège d'une blancheur macabre.
⸺ Bah oui, pourquoi ?
⸺ On a l'impression d'être dans un appartement témoin, tout est rutilant d'inhumanité.
La jeune femme resta muette d'incompréhension.
⸺ Pas de serviettes dans la salle de bain, pas de torchons sales dans la cuisine ni de vaisselle dans l'évier, aucun vêtement qui traîne, pas de revues sur la table basse, même pas un programme télé... Vous trouvez ça normal ?
⸺ Je suis souvent en voyage...
⸺ Et votre ami, il dormait à l'hôtel ?
⸺ Bien sûr que non ! S'insurgea-t-elle. Notre femme de ménage est très efficace.
⸺ Comment s'appelle-t-elle ? J'aimerais la rencontrer.
⸺ Bintou Diouf. Elle est Sénégalaise. Tenez voilà son numéro de téléphone.
Le commissaire prit la carte et quitta ce lieu qu'il considérait comme un avant-goût de la morgue. Tout ici était froid, glacial, presque inquiétant. Cela ne collait pas avec la vie partagée de deux bellâtres amoureux. Les murs suintaient la mort.
De retour au commissariat, il convoqua Marie Jordan qui était censée avoir rencontré les parents de Raynald Hermelin.
⸺ Alors ? Grogna-t-il, déjà énervé par le piétinement de son enquête.
⸺ Bien, les parents sont effondrés. Leur fiston avait toutes les qualités, tous les dons, aucun ennemi, aucun vice, ils pensent à un déséquilibré de passage, un peu à l'image de John Lennon assassiné le 8 décembre 1980 à New-York au pied de son immeuble. Je n'en ai pas tiré grand-chose en fait...
Charles Ozon se gratta le sommet du crâne, ne supportant pas de ne pas avancer. Il devait bien y avoir un détail, une erreur commise par le meurtrier, comme d'habitude, un signe minuscule que seule son expérience était en mesure de percevoir.
Marie Jordan pénétra dans le bureau du commissaire avec la fougue d'un chevalier de la Table Ronde qui a enfin trouvé le Graal.
⸺ Nous avons épluché les comptes bancaires d'Hermelin !
⸺ Et alors ? Grommela Charles Ozon à peine remis de sa courte sieste agitée par un cauchemar où les bars ne livraient aux consommateurs que de l'eau et des jus de fruits.
⸺ D'abord, en plus de ses vacations dans le privé et de son salaire hospitalier, avec le sergent Lethuilier, nous avons constaté de gros virements réguliers et surtout l'existence d'un compte en Suisse révélé par un banquier qui n'avait pas l'air d'apprécier notre chirurgien... Peut-être un cocu ? S'exclama-t-elle, comme si la matière grise qu'elle conservait sous son épaisse tignasse brune correspondait à celle d'Einstein en personne.
⸺ Intéressant Jordan ! Partez à la conquête de ces versements, faites-vous aider par la BNRDF, à Paris ils ont de fins limiers spécialistes de la fraude fiscale et des comptes offshore.
La lieutenant s'en alla enfin heureuse d'être félicitée. Un compliment dans la bouche de son supérieur devait être livré une fois l'an, il fallait donc le savourer.
Charles Ozon réfléchit et admit que Raynald Hermelin devait avoir une flopée d'ennemis, entre des trafics possiblement douteux et des maris trompés, il ne serait pas aisé de faire le tri. Il décida de rencontrer la femme de ménage. Le petit personnel n'était-il pas souvent au fait des divers secrets de ses employeurs ?
Après une heure d'attente, quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver une superbe femme Peule aux proportions idéales. D'un noir d'ébène, de son mètre quatre-vingt et de sa taille féline, elle irradia le commissariat de sa beauté et de sa grâce naturelle.
⸺ Asseyez-vous ! Bafouilla-t-il avec la langue pendante d'un héros de Tex Avery.
Elle s'exécuta en libérant ses longues jambes brillantes de son manteau déboutonné.
⸺ Pouvez-vous me préciser vos noms et adresse ?
⸺ Bintou Diouf, j'habite à Caucriauville depuis un peu plus de deux ans.
⸺ Seule ?
⸺ Non, avec mes parents et ma sœur.
⸺ Vous avez quel âge ?
⸺ Vingt-cinq ans. J'ai tous mes papiers... Je suis en règle... Je suis née à Paris... Lança t-elle d'une voix douce et légèrement troublée.
⸺ Ne vous inquiétez-pas Mademoiselle ! Je veux juste que vous me parliez de votre employeur, monsieur Hermelin. Il sentit qu'elle se cabrait.
⸺ J'ai appris la triste nouvelle...
⸺ Comment ?
⸺ Par la radio locale.
⸺ Vous aimiez votre patron ?
Sans doute interpréta-t-elle la question dans un autre registre car elle sembla gênée.
⸺ Il était gentil !
⸺ Il ne vous a jamais fait d'avances ?
⸺ Hum... Si... Un peu...
⸺ Vous avez été sa maîtresse ?
Elle détourna son visage pour masquer son émoi.
⸺ Alors ?
⸺ Une fois. Seulement. Mais il ne faut pas le dire à mes parents... Je serai répudiée par mon père... émit-elle les lèvres soudain tremblantes et le regard lumineux.
⸺ Bon ! Parlez-moi de ce charmant patron !
⸺ Il était très gentil...
⸺ Ça, j'ai compris.
⸺ Il voulait que son appartement soit toujours nickel, surtout après une fête ou une invitation de la veille.
⸺ C'était régulier ?
⸺ Non, mais il recevait souvent les mêmes. Cinq, six hommes de son âge... Des étrangers...
⸺ De quel pays ?
⸺ Des latinos, je crois... Je ne les ai aperçus que deux ou trois fois après mon service.
⸺ Ils avaient l'air louche ? Ils étaient riches ?
⸺ Plutôt !
⸺ Plutôt quoi ?
⸺ Bah, des jeunes bien fringués et sûrs d'eux...
⸺ Ils vous ont draguée ?
⸺ Souvent les hommes me regardent...
⸺ Oui, je comprends...
⸺ Vous n'avez rien d'autre à me dire sur le sieur Hermelin ?
⸺ C'est bien triste !
Le commissaire laissa la déesse Peule s'extraire de son siège en décroisant ses jambes effilées et la vue fugace d'une petite culotte rose ne le laissa pas insensible. Quelle tristesse de vieillir et de s'interdire de rêver aux tropiques langoureux ! Marmonna-t-il en se retrouvant jeune étudiant à l'École Nationale Supérieure de la police de Saint-Cyr, lorsqu'il était beau, fringant et bourré de phéromones. Il essaierait tout de même de la revoir en gommant sa silhouette. Peut-être un jour aurait-il besoin de son concours pour reconnaître l'un des visiteurs.
Marie Jordan revint les bras chargés de documents dactylographiés.
⸺ À l'hôpital, on nous a dit qu'il soignait souvent un type qu'il ne faisait pas payer... lança-t-elle de nouveau tout excitée comme si c'était son jour de chance.
⸺ Quel genre ?
⸺ Un Colombien enregistré dans les feuilles d'accueil du secrétariat. Un certain Pedro Cristobal... Le problème c'est que ce nom, c'est comme Martin ou Durand chez nous...
⸺ Vous voulez dire qu'il recevait régulièrement ce Cristobal sans remplir de feuilles de soins ?
⸺ Oui ! Si le secrétariat n'avait pas pointé ces visites, on n'en saurait rien. L'administration a du bon, n'est-ce pas ?
⸺ Oui, c'est vrai, dans notre métier, les tatillons nous rendent souvent de grands services, c'est comme les concierges, les délateurs ou les indics... En période de paix, bien sûr.
La lieutenant ne releva pas l'allusion, trop concentrée sans doute pour isoler les collabos d'une masse de gens sérieux ou consciencieux.
⸺ Essayez de retrouver ce type, Jordan ! S'il venait souvent consulter notre toubib, il doit bien résider dans les environs.
Sans y prendre garde, le cerveau du commissaire, rapide comme l'éclair dans sa manière de créer des liens parmi une multitude d'idées en vrac, songea à l'organisation nouvelle de la ville du Havre. Depuis quelques années, des monceaux d'informations en provenance des douanes indiquaient que ce premier port national de transit des containers devenait une plaque tournante mondiale du trafic de cocaïne. Drogue qui provenait essentiellement de Colombie. Était-ce un pur hasard ? Il savait que de nombreux dockers étaient compromis dans ce réseau infernal en pleine expansion, l'un d'eux, récalcitrant, avait même été retrouvé assassiné et démembré, le sexe dans la bouche, à l'intérieur d'un container vide. Tout laissait présager que des cerbères arrivés d'Amérique Latine étaient en train d'organiser le trafic de façon méthodique : localiser des proies faciles, des dockers en manque d'argent ou surendettés, rançonner quelques camionneurs en partance vers la Belgique ou les Pays-Bas, maintenir le silence des complices par la peur en menaçant familles et enfants, bref une organisation criminelle risquait de transformer Le Havre en futur Chicago durant la prohibition. Le port, plus accessible que Rotterdam et Anvers, semblait adapté à ce genre de transaction mafieuse.
Raynald Hermelin était-il un maillon de cette chaîne machiavélique ? Était-il simple consommateur comme bon nombre de notables et d'artistes locaux ou dealer à son tour ? Trafiquant occasionnel ou acteur important ? Avait-il été assassiné à cause de cette drogue ou cela n'avait-il rien à voir ?
