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Des jeunes filles sont sauvagement assassinées, ligotées et baillonnées avec un bouchon de champagne dans la bouche. Dans cette Normandie mystérieuse, le criminel est-il un dément dangereux, un pervers, un amant éconduit ou le membre d’une secte religieuse étonnamment présente ?
Afin de l’aider à solutionner cette intrigue, le lieutenant Guy Gibert fait appel au flair légendaire de Karl Rosse, son ancien commissaire, depuis peu à la retraite.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-François Rottier vit à Fécamp, port mutant qui l’inspire depuis près de quarante ans. Ainsi, happé par le pouvoir suggestif du bord de mer, il convertit ses observations en romans et nouvelles.
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Seitenzahl: 160
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Jean-François Rottier
Le mystère du grain de blé / Éditions J C Lattès 2008 Brouillard à l’encre fraîche / Éditions Ex Aequo 2016
Secret de famille / Éditions Ex Aequo 2017
Tueur sur la ville / Éditions Ex Aequo 2017
Jeux de misère / Éditions Ex Aequo 2018
Vertigineux voyage / Éditions Prem'edit 2019
Les miroirs élastiques / Éditions Prem'edit 2021
Peau d’âme / Éditions Estelas 2021
Le mauvais œil / Éditions S-Active 2023
Les larmes de l'homme singe / Éditions Encre Rouge 2023 Le fantôme de Saint-Waast / Éditions Encre Rouge 2024
Le crime de la rue Danton / Éditions Encre rouge 2024 Intervalles amoureux / Éditions Encre rouge 2024
Meurtres à la poudre blanche / Éditions Encre rouge 2025 La traque d'un vieillard killer / Éditions Encre Rouge 2025
On lui fiche enfin la paix. Aucun meurtre à élucider, pas de réseaux à démanteler, pas de petits délinquants à sermonner. Une paix royale ! Ses anciens collègues ont vite appris à se passer de son flair légendaire et de sa présence tatasse lors d'une enquête. Depuis sa mise à la retraite de commissaire divisionnaire, il se la coule douce dans le port de Fécamp, sorte de ville moyenne mutante qui a remplacé ses pêcheurs hauturiers par des touristes peu friqués soucieux d'authenticité. À une heure de route vers l'ouest, les visiteurs plus aisés vont se pavaner sur les planches de Deauville, tandis que de l'autre côté, les descendants de prolos usent leur marcel sur les plages de Dieppe. À Fécamp, on a choisi un mix sociologique : des Parisiens plus ou moins artistes voulant profiter d'un anonymat réparateur côtoient des beaufs rouennais ou yvetotais qui viennent beugler leur suffisance face aux vents du large. Ainsi, durant l'été, la plage de galets se couvre de corps glabres ou tatoués selon leur provenance. Lui, dès la saison estivale, il quitte sa cité iodée pour aller s'isoler non loin de là, à Yport ou Veulettes, histoire de ne pas se frotter à la masse rougeoyante des baigneurs. Non pas qu'il soit ochlophobe ou sauvage, mais le bruit et les commentaires de l'actualité catastrophe sous forme de chorale familiale aux décibels aigus lui donnent une envie de gerber, même si son ventre est vide. Antireligieux et misanthrope depuis sa première communion, il préfère sa chère solitude tout en étant régulièrement en conflit avec lui-même, car ils sont plusieurs dans sa tête. Est-ce dû à une imagination fertile qui l'a jadis poussé à idéaliser des parents absents en les affublant de différents métiers et statuts contradictoires lors de ses séjours en foyers éducatifs ? À ses goûts multiples qui contribuent à ne jamais le satisfaire ? À ses nombreuses compagnes qui l'ont toutes influencé avant de le quitter soulagées ? Ou à une philosophie du doute maladive qui lui laisse bon nombre de questions métaphysiques sans réponse ? Il ne sait pas, toujours est-il qu'il ne s'ennuie jamais avec ses clones.
En cet automne, les tempêtes de plus en plus virulentes veillent à nettoyer la ville de leurs bourrasques et pluies généreuses. Les mamies protègent leurs permanentes avec des fichus plastifiés, les hommes retiennent casquettes et chapeaux pour ne pas exposer leur calvitie aux fientes des goélands, seuls les vrais marins font la nique aux éléments avec la fierté de durs à cuire.
Karl Rosse affectionne cette période où l'homme n'est qu'une portion d'écume projetée par les vagues, souvent il aime arpenter la digue promenade en titubant et essayant de résister au vent du nord glacial et injurieux. Force et faiblesse conjuguées, ce spectacle naturel illustre la dualité qui l'habite : il lutte depuis toujours contre les éléments, car il est né sous X, et sans cesse, il reste fragile pour la même raison. Très tôt, il a dû se débrouiller seul dans le monde affligeant des adultes imprégnés de certitudes afin de trouver des béquilles de substitution et très tôt il a choisi la solitude libertaire comme unique boussole. Sa mise à la retraite l'a ensuite agréablement propulsé dans cet univers de l'insouciance qu'il avait oublié. Malgré le naufrage du vieillissement, les affres de la soixantaine avancée et quelques soucis de santé à la marge d'une libido en panne, de nouveau, il est libre et heureux de rêver à d'éventuelles aventures.
Son téléphone portable vibra avec l'insolence d'un parasite qu'il croyait avoir condamné. Chaque jour des pubs l'invitant à installer une pompe à chaleur ou des panneaux solaires le tirent de ses rêveries solitaires et à la première occasion, il s'est juré de jeter au bassin ce petit appareil tonitruant.
⸺ Allo ! C'est qui ?
⸺ C'est moi, Guy Gibert ! Tu m'as déjà oublié vieux grigou !
⸺ Hum... Ça sent les emmerdes...
⸺ Sympa le vieux ! Non, disons que j'ai besoin de tes lumières... On vient de retrouver le corps d'une jeune femme au pied de la falaise nord...
⸺ Les gens ont bien le droit de se suicider en plongeant de cent mètres... Ce n'est pas la première fois que je sache... Tu me diras que pour les puristes, il est plus noble de se jeter de l'Aiguille creuse d'Étretat...
⸺ Le problème c'est qu'elle avait les poignets liés dans le dos et un bouchon de champagne dans la bouche.
⸺ Ah ! Ça c'est original ! Et qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Tu connais la procédure... Le procureur a dû te donner des consignes... Tu as un médecin légiste à ta disposition et de quoi relever des empreintes... Tu te souviens que je suis en retraite depuis trois mois...
⸺ Je sais, je sais... Mais ça ne te coûterait rien de venir voir la gosse. Je suis sûr que tu t'ennuies à faire des sudokus ou des mots croisés.
⸺ Alors là, mon vieux, tu te fiches le doigt où je pense... Je n'ai jamais été aussi bien et figure-toi que je tente de rattraper le retard culturel de la maréchaussée locale... Entre les films, les livres et les musées, j'ai l'impression de devenir enfin instruit.
⸺ Allez, fais un effort, je te revaudrai ça !
Le lieutenant Gibert était un des seuls avec lequel il avait apprécié travailler. Disons qu'il était moins bête que la moyenne des gradés en exercice. Ils avaient sympathisé, savouré quelques soirées arrosées et même échangé quelques femmes exotiques le long des quais du Havre. Célibataires tous les deux par intermittence, il fallait bien partager les bonnes choses.
Le corps de la jeune femme gisait sur un rocher en contrebas de la falaise, disloqué, les bras liés dans le dos, les jambes recroquevillées sous un torse déchiré par la chute, le visage restait étonnamment intact. Elle était belle dans sa blancheur immaculée comme une vierge tombée du ciel sans autre message que celui de condamner les hommes. Que faisait ce bouchon de champagne entre ses lèvres bleutées ? Qui l'avait donc poussée et pour quelle sordide raison ?
Cette dépouille désarticulée le fascinait et lui rappelait les corps alanguis et macabres du Greco. Un brigadier visiblement choqué, car peu habitué à fréquenter une mort brutale, le fit sursauter. Il s'adressa au lieutenant Gibert avec l'empressement d'un bon élève qui récite sa leçon :
⸺ Chef, j'ai son pedigree...
⸺ Alors, vas-y !
⸺ Elle s'appelle Linda Lesueur, 25 ans, coiffeuse dans la galerie Leclerc, elle habite pourtour du marché au 252, célibataire, sans histoire. Ses parents sont de Rouen, retraités et également inconnus de nos services.
⸺ Bon, bah, très bien, répondit le lieutenant d'une voix neutre, on va aller visiter son appartement et des collègues rouennais iront questionner la famille. En attendant que la marée soit haute et avant d'enlever la dépouille, faites-moi tous les examens d'usage, photos, empreintes, analyses et tout le tintouin !
⸺ Qu'est-ce que tu en penses Karl ?
Il n'entendait pas, subjugué par la vision de cette fille offerte aux éléments, son esprit vaquait ailleurs, loin, très loin du bord de mer, comme si elle l'invitait à survoler l'endroit en compagnie de goélands témoins du drame. Comme si son âme refusait de gagner l'Au-delà aux limites incertaines. Comme si elle voulait l'aider à comprendre.
⸺ Oh là, Karl, tu m'écoutes ?
⸺ Hum, je réfléchis... J'ai besoin de la rencontrer...
⸺ Qu'est-ce que tu racontes ?
⸺ Elle vit encore...
Le lieutenant se mit à rigoler bêtement.
⸺ Tu vas me faire regretter de t'avoir invité... Tu ne t'es pas mis à picoler, dis-moi ?
⸺ Je te dis qu'elle vit ! Toi, tu n'entends rien.
⸺ D'accord, d'accord... Tu vas m'accompagner dans son appartement... Tu verras, ça ira mieux loin du corps de cette pauvre gamine... C'est vrai que c'est glauque, ça a de quoi nous taper sur le système...
Il était évident que le lieutenant se fichait de lui, mais peu importait, toute la vie de Karl Rosse avait été une succession de malentendus. Sa différence originelle, ses digressions permanentes, ses expéditions mentales et son flirt avec l'irrationnel en avaient désarçonné plus d'un et seul comptait le résultat de ses tribulations, car ses enquêtes peu orthodoxes avaient très souvent été concluantes. Ses collègues les plus demeurés, les plus stoïques, les incrédules, les fonctionnaires blasés se contentaient de le considérer comme un original dont l'abus d'alcool devait sans aucun doute altérer le jugement. Quant à ses maîtresses successives, sans doute les avait-il effrayées au point de les pousser dans les bras rassurants de zombis mieux calibrés. À quoi bon expliquer l’inexplicable dans son dialogue avec les morts ? Pouvait-il avouer que la jeune Linda tentait de communiquer avec lui ? Comment aborder cette certitude sans paraître un tantinet illuminé ? Il décida donc de se taire et comme d'habitude de masquer son doux vertige derrière un flegme de circonstance, une mine sérieuse et concentrée.
L'appartement se situait au deuxième étage d'une grande bâtisse en briques et silex fidèle au style du Pays de Caux. Sa proximité des commerces du centre-ville et du cinéma devait convenir à une jeune fille depuis peu installée à Fécamp. Après le vestibule chargé d'imperméables et de blousons colorés suspendus à un portemanteau, ils pénétrèrent dans un petit salon aux murs tapissés de reproductions de Kandinsky qui par leurs couleurs chatoyantes annonçaient les poufs, fauteuils et canapé assortis. Tout était gai dans cette alcôve qui semblait refuser la mort. La petite cuisine et la chambre attenante vivaient encore dans l'ordre parfait d'une vie bien rangée. Une vaisselle récente séchait sur le bord de l'évier et le lit était fait.
⸺ Tu remarques qu'il y a deux couverts, deux verres et deux assiettes dans l'égouttoir, signala Guy Gibert. Ce doit être le gars sur la photo qui partage ses repas ? Il faut vite localiser ce type ! Et tu vois cette bouteille de champagne vide ?
Effectivement, le cadre affichait sans réserve l'amour d'un couple souriant. Tout ici exposait la joie de vivre et la présence d'une jeune femme parfumée. Le papier peint jaune poussin du salon s'amusait à contrarier le vert pomme de la cuisine qui jalousait le bleu clair de la chambre. Un bouquet de roses et un petit paquet doré disposé sur un guéridon quadrillé suggéraient un anniversaire récent et le bonheur ambiant.
Quelle ombre avait soudain surgi dans ce havre de paix modélisé pour deux ?
⸺ Rien n'annonce le drame ! Dit-il pour meubler, alors qu'au- dessus de lui, il sentait une force vive le guider vers un placard mural. Que voulait lui indiquer Linda ? Car bien sûr elle était là.
⸺ Je vais demander à la logistique de venir au plus vite, lui répondit Gibert. Il faut qu'on retrouve son compagnon. A priori ses coordonnées ne sont nulle part.
Il ouvrit le placard. Tous les pulls, sous-vêtements, jupes et pantalons étaient méticuleusement rangés dans l'ordre des couleurs de l'arc-en-ciel. Elle devait être perfectionniste, un peu maniaque et artiste... Au sol, se trouvait une petite boîte noire. Il la saisit et en sortit une liasse de billets de cinquante euros représentant une belle somme. Étonnant pour une jeune sans doute plus habituée aux transactions par carte bancaire qu'en manipulation de liquide ! Une vignette plastifiée indiquait l'adresse d'un salon de coiffure à Rouen.
⸺ Tu permets, je la prends, indiqua-t-il à son collègue occupé à compter les billets.
Un sergent arriva avec tout son attirail de relevé d'empreintes et d'analyses scientifiques. La police avait fait de gros progrès ces derniers temps. Dommage que le QI moyen des brigades soit resté en rade aux tests de sélection. Il faut avouer que trouver des volontaires pour se faire constamment critiquer, insulter et maintenant agresser, devenait difficile. Seuls les pauvres gars sans perspective, les maniaques des armes à feu ou les adeptes des salles de musculation restaient aspirés par l'uniforme et la fausse camaraderie. Karl Rosse avait bien fait de prendre sa retraite au bon moment, avant le chaos annoncé sur les ondes, avant les révoltes massives et l'immigration climatique programmée. Il avait bien fait de quitter cette violence endémique et pourtant il était là, dans le cocon d'une jeune fille en suspension qui lui priait de la venger et aux côtés d'un flic qui le prenait pour un ptérosaure volant au-dessus du présent. Le commissaire en retraite semblait appartenir au passé de par ses méthodes à l'ancienne, et pourtant on était venu le chercher. Sans doute valait-il encore mieux que le logiciel ChatGPT capable en quelques secondes de croiser des milliers de données ou le fichier central des empreintes génétiques à même de remonter le temps et d'évacuer ses poussières cérébrales en un rien de temps ? Qu'était-il dans ce monde informatisé et robotisé ?
⸺ Un flic d’instinct, lança-t-il à haute voix qui surprit son collègue.
⸺ Pourquoi dis-tu cela ?
⸺ Oh, pour rien, je me parlais à moi-même...
⸺ Tu es sûr que tu vas bien ?
⸺ Très bien et toi ?
⸺ Si tu savais comme je t'envie d'être libre.
⸺ Ah, ha, tu as raison, c'est cela la première vertu d'une mise à la retraite : la liberté ! Et comme un imbécile, à cause de toi, je replonge.
⸺ Je ne t'oblige pas... Tu arrêtes quand tu veux... Si comme par le passé tu as une lueur, je veux juste que tu me la transmettes.
⸺ Maintenant que j'y suis... J'ai envie de choper le salaud qui a ôté la vie à une si charmante personne.
En terminant sa phrase, il sentit un léger souffle lui caresser l'oreille. Linda le remerciait-elle de son perchoir invisible ? Alerte ! Il fallait peut-être qu'il réduise ses doses de whisky ? Et s'ils avaient raison les anciens collègues du commissariat ?
Les parents Lesueur furent tétanisés de tristesse et d'incompréhension. Leur fille unique n'avait selon eux aucun ennemi et sa gentillesse naïve était censée la protéger de tout désagrément. Mais pourquoi donc avait-elle quitté Rouen pour s'installer à Fécamp, ce port maudit si loin des bords de Seine ?
⸺ Il y avait bien assez de salons de coiffure à demeure ! s’exclama le père entre deux sanglots.
Le rapport du collègue rouennais précisait que malheureusement son entretien avec les retraités ne faisait en rien avancer l'enquête : villa de la rive gauche austère comme une prison à ciel ouvert, comportement ralenti du couple les prédisposant à une entrée prochaine en EHPAD, lexique pauvre à déprimer un instituteur en fin de carrière, vie sans surprises ponctuée de jeux télévisés, bref, un univers à justifier la fuite d'une jeune fille munie d'un CAP en poche. Aucune histoire de cuisse légère sinon que Linda avait bien un petit copain du nom de Kevin Anglade depuis près d'une année, un garçon sérieux âgé de vingt-six ans, commis boucher à Yvetot, qu'elle voyait régulièrement, un projet de fiançailles après un voyage d'essai en Bretagne, bref un début de vie idyllique à la mode prolétaire.
La note d'une page dactylographiée sans fautes d'orthographe envoyée par Email n'apportait guère plus qu'un catalogue sans âme de La Redoute. Douce litanie d'une vie de vieux avant l'âge, entrée dans le rang précoce d'une jeune fille qui n'avait rien à faire les poignets liés dans le dos au pied d'une falaise.
Les parents Lesueur pleurèrent longtemps leur progéniture si parfaite qu'ils en oublièrent de demander à récupérer son corps pour planifier un enterrement fade et sans saveur dans le petit cimetière voisin d'Auchan tout près de la rocade annonçant l'autoroute. Ils attendraient l'autopsie réclamée par le procureur et auraient donc le temps de choisir les épîtres et les chansons de Louane que la petite aimait bien. Qu'est-ce qu'ils avaient pleuré ensemble en visionnant “ La famille Bélier “ ! Quelle tristesse que cette époque où une gamine sans histoire disparaît sans raison !
⸺ Putain ! On n'est pas avancé ! hurla le lieutenant Gibert avant de le pousser de façon cavalière dans sa Peugeot bleu-blanc-rouge, gyrophare tonitruant en direction d'Yvetot.
Le voyage ne fut guère propice au bavardage. D'une part, Karl Rosse détestait parler pour ne rien dire et d'autre part, Guy Gibert appréciait l'émission de Nagui sur France Inter où des humoristes piaillent chaque midi leurs saillies dans un vacarme indigeste. Le commissaire en retraite coupa donc ses circuits avec cette faculté qu'il avait toujours eue de s'extraire du monde réel sans que quiconque ne s'en aperçoive. Il ne rêvait pas. Il s'absentait dans une sorte d'igloo où seul régnait le silence d'une époque glaciaire. Il n'avait même pas froid, ne ressentait rien, sans doute était-il assez proche d'un coma non éthylique, visite impromptue d'un ailleurs vide de sens. Il adorait cette extraction volontaire en présence de témoins qui n'imaginaient jamais à quel point il les ignorait. Impolitesse de l'esprit ou mutisme raisonné, il voyageait sans billet tout en se reposant. Souvent d'ailleurs, après quelques minutes de parenthèse, une idée, une intuition, surgissait comme un diablotin à ressort quittant son coffret. Son cerveau tournait seul au sein de sa capsule, il moulinait, cherchait, triait, mais cette fois-ci, aucune piste n'émergea. Il n'avait visiblement pas assez d'éléments pour activer la machine. Karl Rosse se résigna donc à s'assoupir jusqu'à Yvetot, capitale du Pays de Caux, ville sans intérêt majeur puisque rasée au début de la dernière guerre par des Allemands déjà hargneux.
Kevin Anglade était à son poste derrière l'étal de la boucherie Coufourier en plein centre d'Yvetot. Costaud, rougeaud, les bras tatoués de dragons sinueux, il n'avait pas l'air bête tout en ayant ses yeux globuleux embués par l'émotion après avoir appris la mort brutale de sa fiancée. On lui demanda de sortir afin d'être interrogé loin des clients.
Le lieutenant se chargea des opérations et Karl Rosse resta légèrement en retrait afin de mesurer la tension intérieure du jeune homme et de repérer d'éventuelles incohérences ou manifestations subliminales.
⸺ Quand est-ce que tu as vu Linda pour la dernière fois ?
⸺ Bah, hier soir, on a fêté nos fiançailles... lâcha-t-il dans un chapelet de sanglots toujours surprenants lorsqu'ils secouent un corps de rugbyman. Il fallut lui laisser quelques secondes pour qu'il cessât de renifler et de trembler de chagrin.
⸺ Tu l'as quittée à quelle heure ?
⸺ Vers minuit... On a fait l'a... Nouveaux sanglots. Je suis rentré chez moi à Yvetot parce que je devais ouvrir la boutique à sept heures.
⸺ Vous ne vous êtes pas disputés ?
⸺ Non ! Au contraire ! Nous étions amoureux comme jamais... Cette fois-ci, le jeune homme s'effondra et dut se tenir au mur du magasin, tant il pleurait à chaudes larmes. Son patron passa une tête au-dehors afin de tenter de comprendre ce qu'il se passait. Les deux policiers le rassurèrent.
⸺ Connaissais-tu des ennemis à Linda ?
⸺ Pas du tout... On avait que des bons copains. Je lui en avais présenté pas mal... Elle venait de Rouen et son réseau était plutôt là-bas...
⸺ Et tu n'as pas idée de qui aurait pu lui en vouloir à mort ? Avait-elle une activité parallèle ? Des histoires de drogue par exemple ?
