La traque d’un vieillard killer - Jean-François Rottier - E-Book

La traque d’un vieillard killer E-Book

Jean-François Rottier

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Beschreibung

Le commissaire Charles Ozon et la lieutenant Marie Jordan sont alertés par le sauvage assassinat de deux vieillards en EHPAD dans la ville du Havre.

Très vite, le passé ombrageux de l’une des victimes les met sur la piste de réseaux liés à la prostitution et à l’hydre d’une mafia polonaise.

D’intrigues en rebondissements, ils parviendront à localiser la folie et le sadisme de probables coupables sans parvenir à éviter d’autres crimes sordides.

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Jean-François Rottier vit à Fécamp, port mutant qui l’inspire depuis près de quarante ans.

Ainsi, happé par le pouvoir suggestif du bord de mer, il convertit ses observations en romans et nouvelles.

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Seitenzahl: 172

Veröffentlichungsjahr: 2025

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JEAN-FRANÇOIS ROTTIER

Du même auteur :

Le mystère du grain de blé  Éd J C Lattès 2008

Brouillard à l’encre fraîche  Éd Ex Aequo 2016

Secret de famille   Éd Ex Aequo 2017

Tueur sur la ville   Éd Ex Aequo 2017

Jeux de misère    Éd Ex Aequo 2018

Vertigineux voyage    Éd Premédit 2019

Peau d’âme    Éd Estelas 2021

Le mauvais œil    Éd S-Active 2023

Les larmes de l'homme singe  Éd Encre Rouge 2023

Le fantôme de Saint-Waast  Éd Encre Rouge 2024

Le crime de la rue Danton  Éd Encre rouge 2024

Intervalles amoureux    Éd Encre rouge 2024

Matinée du 1er juin.

Le commissaire Charles Ozon et la lieutenant Marie Jordan s'étaient mariés dans la plus stricte intimité. Connus dans la ville du Havre pour être de fins limiers, ils avaient préféré la discrétion à l'exubérance d'une noce juvénile. Âgés respectivement de 51 et 45 ans, cette nouvelle vie de couple méritait la sobriété des mariages tardifs sans pour autant renier le volcan qui les animait depuis quelques mois. Afin de roucouler loin des criminels et délinquants notoires, ils avaient opté pour un voyage nuptial à des milliers de kilomètres sur l'île de la Réunion où ils s'aimèrent comme des Bonobos en forêt du Congo, c'est à dire sans retenue ni raison jusqu'à en oublier bon nombre de repas. Plutôt grassouillets tous les deux, ce régime athlétique tomba à point nommé, d'autant qu'en cette période de fortes turbulences sociales il était conseillé de savoir courir vite. Ainsi nos deux tourtereaux copulèrent à l'envi et revinrent amaigris.

De retour au commissariat central du Havre, la question fut posée par la hiérarchie parisienne de maintenir ou non ce tandem nouvellement bagué dans la même juridiction. Jusqu'alors, jamais mari et femme n'avaient été admis à exercer ensemble. Il fallut l'intervention en haut lieu du procureur de la République et du maire du Havre en personne pour obtenir cette unique et exceptionnelle dérogation. Les principaux arguments ayant été la forte complémentarité du couple lors d'enquêtes difficiles et surtout le nombre impressionnant d'élucidations de crimes qu'ils avaient à leur actif.

Charles Ozon alla illico fêter l'événement « chez Nestor », bar du port responsable avant mariage d'une certaine dégradation de son foie. Marie Jordan lui lâchait la bride par un accord tacite garant d'une liberté respective, mais elle avait quand même réussi à diviser par deux sa consommation de bière et whisky, ce qui allait bien sûr dans le bon sens. Ainsi allait-il retrouver toutes ses facultés physiques et mentales et tenter d'oublier enfin le décès par cancer de sa première épouse.

À la grande joie de toute l'équipe, le commissaire et sa lieutenant préférée furent donc maintenus à leur poste, prêts à en découdre avec la pègre locale qui elle ne se reposait jamais, bien au contraire, puisque la ville du Havre devenait peu à peu une sorte de Chicago sous la prohibition, plaque tournante des divers trafics de drogues en tous genres qui inondaient l'Europe du nord.

En ce premier jour de juin, l'alerte fut donnée : un assassinat venait d'être commis dans un EHPAD non loin de la zone portuaire. Cela changeait des dockers et des lamaneurs, des Colombiens, des voyageurs, des Sénégalais, des dealers normands, des imbibés du soir, des hooligans du foot et des escrocs masqués de la bonne société de Sainte-Adresse, mais le crime n'en était pas moins odieux. On annonça à la brigade qu'une vieille femme avait eu les grandes lèvres de son sexe sectionnées avant d'être étranglée avec un cordon de rideau. Tout ça probablement dans la nuit qui précédait. Ni une ni deux, le tandem infernal se rendit sur les lieux.

Quelle ne fut pas leur désagréable surprise en pénétrant dans la chambre de la victime : le corps sans vie était allongé sur un lit défait, les jambes variqueuses écartées, l'endroit de son sexe sanguinolent et flétri bien en vue, ses longs bras blanchâtres terminés par des mains squelettiques encore agrippées aux draps blancs et un visage tristement marqué par une strangulation générant des yeux exorbités. Une odeur âcre d'urine imprégnait la pièce en désordre. La vieille dame avait dû se débattre avant de se vider.

L'équipe scientifique se chargea de relever toutes les empreintes et photographia la pauvre sous tous les angles. Des prélèvements furent effectués sur les habits, les quelques meubles, une chaise, un fauteuil et un bureau sur lequel trônait un téléviseur silencieux. Des livres et des revues jonchaient le sol, ainsi qu'une photo de famille où la victime plus jeune souriait à deux autres personnes.

⸺ Pas très jojo tout cela, grommela le commissaire.

⸺ Non, elle a dû en baver avant de mourir, répondit la lieutenant, visiblement troublée.

⸺ Qui parmi vous est l'infirmière attachée à cet étage, demanda Charles Ozon en s'adressant à trois blouses blanches tétanisées.

⸺ Moi ! Lança d'une voix chevrotante une grande femme au regard embué. C'est moi qui ai découvert le corps ce matin.

⸺ À quelle heure exactement ?

⸺ 6 heures, comme d'habitude, j'ouvre toutes les portes des chambres.

⸺ Et durant la nuit, vous n'avez rien entendu, questionna le commissaire sur un ton autoritaire.

⸺ Vous savez Monsieur...

⸺ Commissaire !

⸺ Vous savez, Commissaire, nous avons 75 résidents sur trois niveaux, donc 25 par étage. Ma chambre de nuit est au fond du couloir du second, alors vous pensez bien que...

⸺ Donc vous n'avez rien entendu...

⸺ C'est pourquoi chaque résident a une sonnette tout près du lit pour nous alerter en cas de problème... Lorsque cela se produit, moi ou l'une des aides-soignantes de garde intervenons dans les cinq minutes.

⸺ Madame Goubert n'a donc pas eu le temps de lancer l'alarme.

⸺ Non !

⸺ Parlez-nous de cette personne, demanda Marie Jordan sur un ton plus conciliant. Il n'était pas question à ses yeux de malmener ce personnel en sous-effectif qui devait faire le maximum pour veiller à la bonne marche de son établissement. L'infirmière au prénom Ingrid inscrit en lettres rouges sur sa blouse sembla se décontracter.

⸺ Josiane Goubert était chez nous depuis trois ans, âgée de 85 ans, elle nous avait été orientée par son médecin traitant en raison d'un début d'Alzheimer qui lui faisait courir des risques dans son petit appartement du centre-ville.

⸺ Où habitait-elle ?

⸺ Au 108, de la rue Danton au Havre.

⸺ Elle a de la famille ?

⸺ Un fils qui vit à Rouen et une fille à Fécamp.

⸺ Ses deux enfants venaient la voir ?

⸺ Oui, à tour de rôle au moins une fois par semaine au début, puis les visites se sont espacées en raison de la perte des facultés de leur mère.

⸺ Précisez ! Lança le commissaire.

⸺ En fait, elle ne reconnaissait plus ses enfants et toute discussion devenait une corvée pour eux puisqu'elle était complètement ailleurs, dans une sorte de bulle.

⸺ Comment se comportait-elle dans l'enceinte de   l'EHPAD ?

⸺ Elle était charmante avec tout le monde, participait à toutes les activités, chorale, sorties en ville, jeux de société... Mais il faut avouer que depuis quelques semaines sa maladie empirait et elle devenait de plus en plus désinhibée ?

⸺ C'est à dire ?

⸺ Elle n'avait plus de retenue, se déshabillait facilement jusqu'à être à moitié nue et jetait aux hommes des regards langoureux. Comme si dans sa tête elle redevenait jeune et enjôleuse.

⸺ Savez-vous quelle était la profession de Josiane Goubert avant d'être en retraite ? Demanda Marie Jordan.

⸺ Hum, sans en avoir la certitude, j'ai cru comprendre qu'elle était jusqu'à un âge avancé... Hum, prostituée, sinon tenancière...

⸺ Professionnelle ou occasionnelle ? Insista Charles Ozon.

L'infirmière était troublée et regrettait presque d'avoir trop parlé.

⸺ Je n'en sais rien, d'ailleurs ce ne sont que des on dit... Des rumeurs du centre-ville... Officiellement, dans son dossier, il est noté qu'elle avait un diplôme d'assistante sociale.

⸺ Intéressant ! marmonna Charles Ozon à son adjointe.

⸺ Il y a combien d'hommes ici, patients et personnel compris ?

⸺ Sur 75 résidents il y a dix hommes et nous avons un jardinier, un factotum et un technicien. Sinon, la plupart des ambulanciers qui fréquentent l'établissement sont des hommes, ainsi que notre gériatre détaché de l'hôpital à raison d'une demi-journée par semaine. Mais pour être plus précis, sachez que parmi les dix malades, seuls quatre sont valides au point de déambuler dans les couloirs et sortir à l'extérieur, les autres sont alités et dans un état de totale dépendance.

⸺ Très bien ! Se réjouit le commissaire. Vous restez à notre disposition et nous veillerons à convoquer au plus vite tous ces messieurs. Pouvez-vous nous réserver un bureau à cet effet ?

⸺ Bien sûr ! Répondit l'infirmière.

⸺ Et vous mesdames ? Avez-vous des choses à ajouter, demanda la lieutenant en s'adressant aux deux aides-soignantes restées figées dans l’embrasure de la porte.

⸺ C'est bien triste ! Renifla la première.

⸺ Elle ne méritait pas cela, pleura la seconde. C'était une brave femme, gaie et sympathique. Même dans son monde, elle restait gentille et affectueuse.

⸺ Merci Mesdames, nous reviendrons cet après-midi. Arrangez-vous pour que tous les messieurs cités soient disponibles et présents !

Les deux policiers quittèrent la chambre avec une envie folle d'aller respirer le bon air du parc entourant la bâtisse.

⸺ Tu en penses quoi, Marie ?

⸺ Pour l'instant rien. On peut imaginer qu'un des résidents l'ait agressée... Mais la mutilation est troublante... Cela relève d'un véritable pervers sadique, d'un odieux gérontophile... Nous verrons après les entretiens. Et toi ?

⸺ Je déteste les maisons de retraite médicalisées. Tout ici sent la mort.

⸺ Nous avons bien fait de nous marier avant le déluge, tu ne trouves pas ?

⸺ Comme disait Charles De Gaule, la vieillesse est un naufrage, il n'avait pas tort le général.

⸺ Alors, profitons-en !

Fidèle à leur engagement de discrétion, Marie Jordan attendit d'être à l'abri de leur véhicule banalisé pour glisser un doux baiser dans le cou de son chéri. Il fallait bien conjurer le mauvais sort d'une manière ou d'une autre.

Après-midi du 1er juin.

Après un frugal déjeuner suivi d'une sieste crapuleuse, le couple de policiers se rendit de nouveau à l'EHPAD. Ils avaient au préalable distribué des consignes à toute l'équipe dédiée à ce genre d'affaire : contacts à prendre avec les enfants de la victime, étude approfondie du pedigree de la vieille dame, point à faire avec une indic du réseau de prostitution locale, pointage des horaires des ambulanciers susceptibles d'avoir récemment fréquenté la maison de retraite, rendez-vous à prendre avec le médecin traitant et autres recherches administratives à mener... Ils étaient cinq agents consignés et avaient ainsi de quoi s'occuper durant l'après-midi, car chacun savait que c'était toujours dans les premières heures voire les premiers jours que se jouait la résolution d'une intrigue.

Le commissaire et la lieutenant investirent le petit bureau contigu au secrétariat pour recevoir un à un les hommes du site assis en rang d'oignons dans le hall d'accueil.

Un drôle de papy pénétra en premier. Il était épais comme un paysan, la mine couperosée et souriante, le pas chaloupé et le verbe haut.

⸺ Qu'est qu’vous m'voulez ? Commença-t-il, peu impressionné par la maréchaussée.

⸺ Comment vous appelez-vous, sourit le commissaire.

⸺ René, René Charpy, 90 ans et toutes mes dents !

⸺ Connaissiez-vous Madame Josiane Goubert ?

⸺ Évidemment, ici, on s'connait tous. Elle était ben facile.

⸺ C'est à dire ?

⸺ Bah, conciliante, aimante, si vous voulez... Elle avait la bise facile et la robe souvent relevée, hé, hé.

⸺ Ça vous donnait des idées vieux gredin ! Osa Charles Ozon, alors que son ajointe lui jetait un regard sombre.

⸺ Mon pauvre ! J'srais ben embarrassé, c'était juste pour l'œil, j'ai pu les outils pour trifouiller la coquine...

⸺ Merci Monsieur Charpy, vous pouvez dire à votre copain de rentrer.

Marie Jordan attendit que le papy fût sorti pour sermonner son chef.

⸺ Tu pourrais garder les distances conformes au règlement,    non ?

⸺ Mais, tu sais bien que pour faire parler quelqu'un il faut se mettre à son niveau... Tu n'as pas appris ça lors de tes études de psycho ?

Un grand vieillard maigre et ébouriffé entra dans la pièce en libérant une forte odeur d'urine et de tabac froid.

⸺ Bonjour. Pierre de Volange ! Vous avez demandé à me voir ?

⸺ Oui, asseyez-vous ! répondit Marie, impressionnée par l'anachronisme entre le langage châtié et l'allure générale d'un tel épouvantail sur pied.

⸺ Parlez-nous de Madame Goubert ?

⸺ Oh, une catin ! Une belle-de-nuit ! Infréquentable !

⸺ Elle vous avait approché ? Demanda le commissaire avec une certaine perfidie dans l'œil.

⸺ Et comment ! Elle jetait son dévolu sur tous les hommes de la maison... Une grue vous dis-je... On se demande comment il est permis d'accueillir de telles personnes ici ?

⸺ Bon, vous n'avez rien d'autre à nous dire ? Vous ne la connaissiez pas davantage ?

⸺ Je la fuyais comme la peste... Non, je n'ai pas d'autres commentaires. Au revoir Madame, Monsieur !

Et le vieil homme à l'allure d'un héron cendré déplumé et nauséabond regagna son antre qui ne devait guère ressembler à une chambre de château. Lui aussi semblait déambuler dans son passé sans évaluer les affres du présent.

⸺ Quand je te dis que la vieillesse est un naufrage, murmura Charles Ozon.

⸺ Oui, bon, en attendant ces deux-là ne ressemblent guère à des criminels.

Le troisième résident surgit en boitillant et en bavant un peu sous son béret de travers.

⸺ Comment vous appelez-vous ? Osa la lieutenant, retenant un fou rire, tant l'individu lui rappelait Bourvil dans « La grande vadrouille ».

⸺ Eugène Raimbourg !

Ce n'est pas possible ! songea Marie Jordan, c'est le vrai nom de Bourvil, incroyable !

⸺ Vous êtes parent avec le célèbre acteur ?

⸺ Oh, c'est ben possible, cousin de loin, j'habitais à Cany, c'est pas très loin de son village.

⸺ Parlez-nous de Josiane Goubert !

⸺ Pauve femme, amitieuse... Est ben triste !

⸺ Mais encore !

⸺ On s'entendait ben, elle nous racontait des histoires et pi, elle jouait ben aux dominos et à la belote. Ouais est ben triste !

⸺ L'avez-vous fréquentée ? Lança le commissaire sans détour.

Le vieil homme rougit.

⸺ Oh, est arrivé une fois ou deux qu'on se boujoute dans sa chambre, mais pas plus, toute façon, j'peux point, est fini tout cha. Mais était bon tout de même...

⸺ Vous n'auriez pas pu la tuer ?

L'homme se ressaisit et s'enflamma.

⸺ Mais vous êtes niais ! Pourquoi que..., jl'aimais ben la    Josiane ! Est ben triste. S'rait ben de châtier çui qu'a fait cha ! Est pas possible que cha soit un gars d'ici...

⸺ Et pourquoi ?

⸺ Parce que... Est comme cha !

Le couple de policiers laissa partir ce drôle de spécimen visiblement amoureux sur le tard et laissa entrer un homme mieux conservé que les précédents. Il s'agissait du dernier des quatre valides et qui sait, peut-être le bon, pensa la lieutenant impatiente.

⸺ Quel est votre nom ?

⸺ Robert Loiseau. Je suis le plus jeune de la maison, 65 ans, c'est vous dire.

⸺ Pourquoi êtes-vous là ? Vous n'avez pas l'air malade.

⸺ Je suis veuf, je m'ennuyais chez moi, disons que je déprimais et mon docteur m'a envoyé ici pour que j'aie de la compagnie et que je rende des services à tout le monde.

⸺ Il est vrai que vous avez l'air en forme, dites-donc ! Commenta Marie Jordan en admiration devant la stature et le teint halé du bonhomme. Que pensez-vous de Madame Goubert ?

⸺ C'est incroyable ce qui lui est arrivé ! Incroyable ! Hier elle chantait avec la chorale et je lui ai rapporté dans sa chambre une revue qu'elle m'avait prêtée.

⸺ Il était quelle heure ?

⸺ Oh, 20h, avant le film...

⸺ Vous êtes resté longtemps dans sa chambre ?

⸺ Non, je vous dis, je suis allé voir le film dans la salle commune.

⸺ Quel film ?

⸺ « Un monde parfait » de Clint Eastwood, c'était bien !

⸺ Il y avait d'autres personnes avec vous.

⸺ Bah oui, comme toujours, cinq, six...

⸺ On vérifiera. Et après le film ?

⸺ Je suis allé me coucher comme d'habitude.

⸺ Vous êtes à quel étage ?

⸺ Au rez-de-chaussée.

⸺ Il y a des témoins ?

⸺ Ginette, l'aide-soignante... Dites ! Vous me soupçonnez pas quand même ?

⸺ Vous comprenez que dans une enquête pour homicide, tout doit être vérifié. Insista le commissaire d'un ton ferme.

⸺ Oui, je comprends.

⸺ Merci, Monsieur Loiseau. Peut-être nous reverrons nous.

L'homme sortit, plus vouté qu'en entrant. Comme soucieux, attristé et peut-être inquiet.

⸺ Tu en penses quoi Marie ?

⸺ Pas grand-chose sinon que c'est le seul des résidents en mesure d'être suspecté. Passons au personnel de l'établissement !

⸺ Je prendrais bien une petite bière.

⸺ Plus tard !

⸺ Je vais bientôt regretter d'être marié, ironisa Charles Ozon en libérant un clin d'œil en direction de son adjointe bien-aimée.

Le jardinier se présenta dans sa tenue de travail, salopette bleue, casquette tachée de sueur et bottes en caoutchouc crottées. Il devait avoir une cinquantaine d'années et son teint bronzé confirmait qu’il était perpétuellement dehors.

⸺ Comment vous appelez-vous ? Lança Marie Jordan.

⸺ Christian Hauchecorne !

⸺ Vous connaissiez la victime ?

⸺ Comme tout le monde ! C'était une des plus sympathiques et une des plus vaillantes. Dommage qu'elle perdait la tête.

⸺ Aviez-vous une relation plus soutenue avec cette résidente ? Demanda le commissaire.

⸺ Vous voulez dire quoi ?

⸺ C'est pourtant clair. Entreteniez-vous une relation plus approfondie avec la victime ?

L'homme se cabra.

⸺ Ho là ! Vous plaisantez ou quoi ? À part bonjour bonsoir et des réponses aux questions sur les fleurs, non, ça allait pas plus loin.

⸺ On dit qu'elle était un peu obsédée par le sexe ces derniers temps...

⸺ Et alors, je suis pas attiré par les vieilles dames, qu'est-ce que vous insinuez ? s'énerva le jardinier.

⸺ Nous allons quand même effectuer des prélèvements ADN sur tout le personnel. C'est la règle. Vous comprenez ?

⸺ Oui.

⸺ Avez-vous d'autres informations ? S'enquit la lieutenant qui observait attentivement les gestes et les tics nerveux de l'homme visiblement mal à l'aise.

⸺ Non, rien. C'était une brave femme. J'espère que vous trouverez le salaud qui lui a fait ça.

Il se retira sans les saluer et transpirait beaucoup.

⸺ Ce type n'est pas complètement transparent, murmura Marie Jordan.

⸺ Ouais, il n'est pas bien dans ses baskets.

Le second à pénétrer dans le bureau fut le factotum, le couteau suisse de l'institution, celui qui allait chercher et déposait le courrier à la Poste, créait le lien avec les services de l'hôpital et assurait toutes les tâches administratives et diverses courses vers l'extérieur. Il était jeune, la trentaine sportive et alerte, avait un visage avenant, joyeux, distributeur de bonne humeur.

⸺ Nom, prénom, demanda le commissaire presque jaloux de voir son adjointe dévorer du regard ce jeune Apollon en jean et sweat à capuche assortis.

⸺ Philippe Cantais. Je travaille là depuis dix ans après un contrat aidé et je suis la coqueluche de toutes les mamies, dit-il en riant de ses belles dents blanches.

⸺ Justement, insista le commissaire Ozon bougon. Quel était votre lien avec Josiane Goubert ?

⸺ Bah, comme avec toutes les autres, bises, vannes quotidiennes et petits services à l'occasion. Tout pour leur redonner le moral et pour certaines jouer le rôle d'un petit-fils.

⸺ Quel genre de services ?

⸺ Elle me donnait un peu d'argent et il m'arrivait de lui remonter des petites gâteries du centre-ville, un paquet de cigarettes Marlboro, un parfum de chez Marionnaud, une viennoiserie, bref de quoi sortir du quotidien.

⸺ Ce n'est pas tout à fait légal tout cela, glissa le commissaire.

⸺ Vous préféreriez que l'on se comporte comme des fonctionnaires sans cœur ?

Marie Jordan sourit et apprécia la répartie du jeune homme.

⸺ Et sur le plan relationnel ? Insista Charles Ozon, toujours un peu contrarié.

⸺ J'étais gentil avec elle, comme elle l'était avec moi...

⸺ Pas plus ? Osa le commissaire.

Le jeune homme se rembrunit.

⸺ Si vous voulez insinuer que j'aurais pu coucher avec elle ? Vous vous méprenez. Gentil, mais pas tripoteur de vieilles dames... Faudrait vraiment être malade !

⸺ Elle était, parait-il, assez aguichante, comme une ancienne professionnelle ?

⸺ Oui, il paraît. Elle était surtout marrante et se fichait complètement de ce que pensaient les autres. Elle provoquait même les infirmières et le gériatre, ça les énervait...

⸺ On va vous prélever votre ADN.

⸺ Oh, comme vous voulez. Moi, vous savez sur le plan sexuel, j'ai ce qu'il faut à la maison. Celui qui a liquidé Josiane est un fieffé tordu. J'espère que vous le trouverez. À l'occasion, si j'apprends quelque chose, je vous le dirai.

Les deux policiers laissèrent partir le jeune factotum ému à l'idée ravageuse d'avoir perdu une vieille copine originale.

Le dernier salarié, un technicien capable de tout réparer, de l'électricité à la plomberie, de la petite menuiserie à la soudure et de la peinture au changement des sols, pénétra dans la pièce en claudiquant un peu.

⸺ Michel Paris, pour vous servir ! Vous voyez, j'ai un emploi réservé pour ma jambe raide, mais ça ne m'empêche pas de bricoler. D'ailleurs, je ne chôme pas avec 75 chambres et tous les communs à entretenir. Il me faudrait un arpète pour m'aider.