Intervalles amoureux - Jean-François Rottier - E-Book

Intervalles amoureux E-Book

Jean-François Rottier

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Beschreibung

Maria est une jeune femme lucide et mal dans la peau des autres. Trop belle, trop instruite, aux parents presque parfaits, elle n’a aucune raison d’être malheureuse sinon que dans sa famille, l’on meurt toujours très jeune. Orpheline, après son doctorat de mathématiques appliquées, elle décide de partir à l’aventure pour conjurer cette solitude imposée qui lui ronge l’esprit tout en lui offrant une saine liberté. En chemin, elle croisera des hommes dont elle tombera systématiquement amoureuse. Que retiendra-t-elle de ce parcours initiatique parsemé de drames et d’étonnantes surprises ?

Jean est un intellectuel qui dévore les pensées de ses maîtres philosophes au détriment des êtres qu’il côtoie. Instable, souvent insatisfait, il met parfois sa vie de couple en péril. Un écart sentimental et la survenue d’une insidieuse pathologie vont malgré tout modifier son regard sur la vie.

Ces deux êtres se croiseront un jour pour le meilleur et le pire…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-François Rottier vit à Fécamp, port mutant qui l’inspire depuis près de quarante ans.
Ainsi, happé par le pouvoir suggestif du bord de mer, il convertit ses observations en romans et nouvelles.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Jean-François Rottier

Intervalles amoureux

Roman

Du même auteur :

Le mystère du grain de blé / Éditions J C Lattès 2008

Brouillard à l’encre fraîche / Éditions Ex Aequo 2016

Secret de famille / Éditions Ex Aequo 2017

Tueur sur la ville / Éditions Ex Aequo 2017

Jeux de misère / Éditions Ex Aequo 2018

Vertigineux voyage / Éditions Premédit 2019

Peau d’âme Éditions / Estelas 2021

Le mauvais œil Éditions / S-Active 2023

Les larmes de l'homme singe / Éditions Encre Rouge 2023

Le fantôme de Saint-Vaast / Éditions Encre Rouge 2024

Janus tente de réparer son scooter électrique avec l'acharnement d'un intellectuel maladroit de ses mains. Même si sa caisse à outils disparates ne parvient pas à compenser ses lacunes, il veut comprendre pourquoi cette fichue batterie se vide aussi vite qu'un intestin intolérant au lactose. Curieux et surtout jaloux des hommes parfaits qui savent tout faire en leur demeure, il ne se résigne pas et jure comme un charretier au fond de son garage. La voix de Maria sonna le gong d'une réconciliation avec sa machine rebelle. Chaque week-end, tous les deux se retrouvent dans leur petite maison de campagne. Il est l'heure du déjeuner.

⸺ Alors, tu n'y arrives pas ? Je t'ai entendu râler.

Janus se contenta de grogner. Après vingt ans de compagnonnage, il savait sa fille Maria insatisfaite de leur tandem solitaire nimbé de différences notoires. Il était évident qu'elle aurait préféré partager la vie d'un jeune sportif alerte et bricoleur plutôt que celle d'un être cérébral, quinquagénaire maladroit et perpétuellement ailleurs. Parfois elle devait répéter trois fois la même phrase avant qu'il ne daignât lui répondre. Bien sûr, en rêve, elle le savait parti vagabonder dans les allées carrelées de son laboratoire de biologie expérimentale à Paris, mais parfois, elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer la présence d'une belle stagiaire en blouse blanche lui contant fleurette parmi ses éprouvettes. N'était-il pas un homme avant d'être un savant, un bellâtre à l'œil pétillant d'intelligence et de malice. Et s'il était amoureux, que deviendrait-elle ? Le supporterait-elle ? Elle qui restait fidèle à sa tendre mère évaporée trop tôt. Depuis quelque temps, elle imaginait quitter ce père de plus en plus lointain. Était-il surmené ou terriblement épris d'une nymphette aux aguets ? En décongelant une moussaka brunâtre, Maria se posait la question.

Lui, n'avait rien à lui reprocher, sinon une énergie débordante qui la transformait en hase sous pile Duracell incapable de se poser plus de dix minutes hors de son terrier. Belle, élancée, fougueuse comme une tigresse indienne, étudiante en mathématiques reconnue et adulée par ses professeurs, avenante et sociable, elle était fatigante, voire épuisante et pourtant il l'aimait comme au premier jour de sa naissance. La réciproque n'était peut-être plus évidente, mais ce n'est pas à cinquante ans qu'il allait envisager se transformer en superman visiteur hebdomadaire d'un magasin Leroy Merlin ou d'une salle de sports incommodante de sueur. Advienne que pourra ! Il admirait suffisamment Darwin pour faire sienne la maxime : « Ce n'est pas le plus fort de l'espèce qui survit ni le plus intelligent. C'est celui qui sait le mieux s'adapter au changement. » Alors il s'adaptait aux variations comportementales de sa chère fille sans pour autant devenir mutant. Quelques petits efforts surgissaient de sa culpabilité de père souvent absent, il essayait d'être plus attentionné depuis le décès accidentel de son épouse, plus démonstratif dans ses sentiments, plus intéressé aux choses matérielles, ouvert à quelques voyages et sorties le week-end, mais il n'était pas question de vivre au quotidien comme un père charmant et docile vivant dans un monde trop réel. Ne l'avait-elle pas jadis admiré lorsqu'il était professeur à l'université puis chercheur prometteur la faisant rêver sur les hélices mystérieuses d'un ADN en mouvement. Elle devait tout de même s'attendre à ce qu'il ne fût pas complètement stéréotypé.

⸺ Fameuse ta moussaka !

⸺ Merci !

⸺ Au fait, je vais devoir partir à Berlin en fin de semaine. Nous avons un congrès traitant des conséquences du réchauffement climatique sur la génétique humaine.

⸺ Passionnant ! Et tu pars avec qui ?

⸺ Avec Léonie... Ma collègue spécialiste de l'ARN messager. Pourquoi ?

⸺ Pour rien.

Le dessert fut bref comme une annonce publicitaire. Maria débarrassa la table sans un mot et Janus regagna le garage. Il se dit que si en plus elle était jalouse et possessive, elle allait vraiment devenir pénible. Léonie était à deux ans de la retraite, grassouillette et fidèle à son mari médecin, qu'avait-elle à craindre de cette pauvre chercheuse ? Depuis que sa mère était partie alors qu'elle entamait la phase ingrate de son adolescence, Maria n'était vraiment plus la même, comme si cette mort brutale l'avait amputée d'un ventricule. Carole lui manquait, c'était manifeste. Mais après cinq ans de deuil, n'était-il pas normal de passer à autre chose, de s'extraire de sa chrysalide mortifère, de lâcher la bride à son   père ? N'était-il pas dangereux de vivre ainsi en une sorte de couple contre nature ? Comment Maria ne parvenait-elle pas à dénicher un joyeux hidalgo ? Férue d'abstractions, devenait-elle une triste asymptote étrangère parmi les courbes accessibles d'un gentil matheux avenant et marathonien ? Deviendrait-elle nonne suspicieuse et dévoreuse de liberté ? Quel programme ! s'inquiéta Janus en retrouvant son scooter en panne.

Dans son petit studio non loin de la Sorbonne, Maria révisait un partiel au fort coefficient nécessaire à l'obtention de sa licence en mathématiques appliquées. A priori, elle maîtrisait parfaitement son sujet, mais ne laissant rien au hasard, elle travaillait d'arrache-pied. On sonna à sa porte. Fait rare et étonnant. Personne n’osait gravir les six étages, ni facteur, ni commercial ou distributeur de bonnes paroles et comme toute Parisienne célibataire, sa vie sociale s'effectuait en dehors de l'appartement trop exigu pour recevoir. Donc jamais quiconque ne s'aventurait ici haut. Ce ne pouvait être que son père, mais il était à Berlin durant toute la semaine.

⸺ Qui est-ce ?

⸺ Excusez-moi ! je suis un voisin du cinquième... Pourriez-vous me prêter un peu de sel ?

La voix semblait douce et avenante. Peut-être avait-elle croisé cet homme dans l'escalier ? Était-ce le grand au teint mat ou le petit Asiatique au regard fuyant ? Elle ne connaissait pas les autres locataires de l'immeuble. Tous semblaient avoir des horaires décalés. Tous devaient être pressés de se cadenasser après leur journée de labeur. Beaucoup se levaient très tôt ou rentraient tard contrairement à elle qui bénéficiait d'un rythme biologique privilégié d’étudiante en troisième année.

La règle à Paris était de s'ignorer, surtout depuis l'avènement du Mouvement National à la tête de l'État. La suspicion avait gagné les cœurs comme en temps de guerre. Chacun se méfiait de l'autre, craignant d'être dénoncé pour on ne sait quel méfait ou quelque entorse aux nouvelles règles de bonne conduite franchouillarde. Les gens de couleur longeaient les murs, les sans-papiers étaient systématiquement expulsés ou vivaient terrés à leurs risques et périls, quant aux artistes et originaux, rebelles et contestataires, ils se cravataient pour passer inaperçu et se retrouvaient dans des appartements tenus secrets. La période privilégiait donc un anonymat pourvoyeur de tranquillité au service d'une grande lâcheté collégiale. Maria appartenait à un îlot de résistance de la Sorbonne. Elle n'était pas du genre à s'effacer face aux injonctions de tous ces mutants décérébrés.

⸺ J'arrive !

Elle n'avait jamais croisé ce grand Maghrébin aux yeux bleus. Un kabyle sans aucun doute.

⸺ Merci ! Excusez-moi de vous déranger. En fait, je n'ai plus de sel.

⸺ Vous vivez au cinquième ?

⸺ Hum, je partage avec un ami...

⸺ Tenez ! Gardez le sachet ! j'en ai un autre.

Le jeune Algérien quitta la pièce en la remerciant de mille circonvolutions comme savent le faire les hommes du soleil ; une fois la porte refermée, Maria sut qu'elle venait de croiser l'homme de sa vie. Ce regard de mer calme, cette douceur d'une voix à la bise légère, cette allure fière teintée de modestie, cette distance respectueuse et charmante, tout de cet être lumineux composait la rareté d'un amour évident. Elle s'assit sur son lit et trembla comme une feuille à l'approche de l'automne. L'été imposait sa chaleur à travers le Velux entrouvert, mais elle frissonnait et manquait d'air. Puis elle sourit à la venue d'une blague sortie de son cerveau troublé : soudain, sa vie ne manquait pas de sel... Ce sel vénéré depuis si longtemps, cette monnaie d'échange ancestrale, cet or blanc qui peut-être allait assaisonner sa vie.

Il lui restait un chapitre sur les fonctions affines à dévorer. Ne pas se laisser distraire, ne pas rêver. D'abord la licence !

Maria s'allongea sur son lit défait, révisa un peu avant de s'endormir et de rêver à de mystérieuses dunes striées après le passage langoureux de chameaux chargés de sacs en forme de cœur. Les dunes ressemblaient à des corps gigantesques se mouvant avec délicatesse sous les baisers du vent. Elles ondoyaient, s'enchevêtraient, se caressaient puis se perdaient sous une brume solaire recouvrant l'oasis au terme du voyage.

Le pigeon habitué à sa poignée de miettes dans la gouttière la réveilla soudain. Heureux volatile qui la remit d'aplomb face à ses révisions. Dans trois heures, elle affronterait le jury. Elle avait le temps de revoir un point sombre du cours et de rêver encore. Maria ne tremblait plus. De leur épiderme sensuel, les dunes du Sahara l'avaient réchauffée et même un peu émue.

Karim avait regagné le deux-pièces qu'il partageait avec Mohamed en ayant le sentiment aigu d'avoir croisé une princesse des mille et une nuits. Cette jeune femme à la chevelure dorée, plus que belle, irradiait de tout son corps svelte et longiligne. La gêne apparente de cette sublime apparition masquait à peine une personnalité intense, ses mouvements avaient la grâce d'une gazelle ailée et sa voix douce avait transformé le jeune homme tétanisé en momie incapable de résister au trouble de l'attraction charnelle. Il devait à tout prix retrouver cet être intemporel, lui rendre son petit sachet de sel et tenter d'émettre quelques phrases sensées, dignes d'intérêt, capables de lui plaire.

Ses quelques aventures algériennes peuplées de brunes boulottes ou élancées à la chevelure ébène et au teint mat l'invitaient à revendiquer un célibat durable tant il était revenu déçu de ses escapades amoureuses. Toutes étaient endoctrinées par un patriarcat nocif et des relents de religion moyenâgeux. Toutes voulaient se marier au plus vite en l'incitant à constituer une dot obligatoire. Toutes souhaitaient élever des enfants en batterie et obtenir le label d'un statut social honorable comme si elles jouaient à un loto familial de façon compulsive.

Sa voisine du sixième étage, blonde et vaporeuse, simple et autonome, jeune et célibataire, ne ressemblait en rien à toutes ces filles piégeuses vieillies avant l'âge, ternies par le manque d'ambition et l'absurdité de leurs résolutions.

Karim avait fui son pays non par crainte d'une misère indomptée ou d'une quelconque souffrance familiale ; ses parents issus de la petite bourgeoisie kabyle étaient instituteurs et sa vie dans un quartier chic de Tizi-Ouzou avait la douceur d'une couleuvre endormie. Il avait gagné la France pour échapper au carcan des coutumes visant à l'emprisonner dans une cage apparemment dorée. Respirer un autre air, moins sec, moins poussiéreux, imaginer un avenir différent de tous ces jeunes indolents qui se retrouvaient en grappe autour des mosquées et des agences pour l'emploi, s'imposèrent à lui dès la sortie du lycée. Sa génération massive se gargarisait d'oisiveté et de football, de pipe à eau et de raï, grossissait comme une hydre dévorante incapable de construire un avenir collectif. La drogue anesthésiait la jeunesse afin de freiner toute révolte, la police et l'armée recrutaient à tour de bras les plus décérébrés et des vieillards édentés les observaient avec mépris en regrettant la belle époque révolutionnaire qui avait chassé soixante-deux ans plus tôt tous les colons français. Tous s'endormaient sur un matelas d'illusions et de contradictions, sauvés pour un temps par la richesse de leur sous-sol outrageusement captée par des oligarques peu scrupuleux.

Karim refusait d'être avalé par ce puits sans fond, il lui fallait construire un futur hors des codes rétrogrades de cette société passive et décadente. Après avoir longuement préparé son départ, justifié une poursuite d'études d'ingénieur en photovoltaïque à Paris, organisé une bourse de survie avec le ministère, convaincu ses parents et localisé un ami à même de l'héberger dans le premier arrondissement de la capitale, à vingt ans, son baccalauréat en poche, il avait enfin pu traverser la Méditerranée et ainsi aspirer une immense bouffée de liberté.

Depuis un mois, il n'était pas encore remis des fulgurances de ses découvertes : Paris, la merveilleuse cité ornée de richesses architecturales, jeunesse radieuse et folle, cosmopolitisme enrichissant, spectacles, musiques du monde, chatoiement des couleurs, modes hirsutes, liberté absolue, tout lui procurait extase et bouleversement cérébral. Maintenant, cette beauté logée un étage plus haut... Était-ce un rêve constant ? Était-il sous l'emprise bienheureuse d'un ami  d'Aladin ? Comme il avait bien fait de quitter son pays !

Comme prévu, Maria fut reçue à son partiel avec les félicitations du jury. Maintenant licenciée en mathématiques, pour suivre les pas de son père, il lui restait au moins trois années avant d'acquérir un doctorat symbole d'autonomie financière et de début de carrière. Janus n'était pas pressé d'abandonner ses devoirs paternels, quant à Maria, elle se satisfaisait de ce statut d'étudiante protégée et bien souvent gâtée. Histoire de contourner sa fierté de féministe en herbe et d'éviter toute forme de culpabilité dérangeante, elle distribuait symboliquement quelques cours à des lycéens du voisinage. La pension mensuelle de 1600 € allouée par son père suffisait amplement à satisfaire ses besoins, d'autant que le petit appartement du sixième étage lui avait été transmis en héritage au décès de sa mère. La vie était donc commode pour cette grande fille en voie de s'épanouir. Il ne lui manquait que l'amour.

Sa porte légèrement entrouverte, durant presque deux heures, elle attendit qu'un pas retentît dans l'escalier avant de sortir sur le palier, descendre quelques marches et lui sourire enfin.

⸺ Désolée, je... je voulais vous dire que vous pouviez garder ma salière...

Le jeune homme, ravi, comprit très vite qu'il s'agissait là d'un banal prétexte.

⸺ Oui, je sais, vous me l'aviez déjà précisé, mais j'avais bien l'intention de vous rendre la pareille... Vous voulez prendre un verre ?

Maria rougit un peu. Ça allait vite en besogne. Un peu trop vite, somme toute. Mais elle ne résista pas.

⸺ Avec plaisir ! Où ça ?

⸺ Bah, pas chez mon ami, c'est exigu et surtout en désordre... Plutôt au café, au coin de la rue. Ça vous dit ?

⸺ D'accord ! je vais chercher mon sac et j'arrive.

Elle prit le temps de respirer un bon coup, d'aller aux toilettes, de coiffer avec doigté sa chevelure abondante et de se parfumer. Comment ne pas rosir ? Comment contenir les pulsations de son pouls peu habitué à ce genre d'exercice. Ah, ce regard d'océan transparent ! Cette voix suave et envoûtante !

Comment rester calme tout en étant soi-même ?

Ils choisirent un petit coin sous la véranda du café longeant la rue d'Argenteuil. Aucun voisin, pas de bruits et un beau soleil d'été pour agrémenter le tout. Leurs sourires respectifs illuminèrent l'instant.

⸺ Quel est votre prénom ?

⸺ Maria ! et vous ?

⸺ Karim !

⸺ Vous êtes étudiante ?

⸺ Dites donc, vous n'êtes pas de la police, j'espère ? Lui répondit-elle d'une grimace équivoque.

Il se rembrunit en masquant sa gêne. Maria ne savait pas échanger sans être abrupte. C'était sa façon de cacher sa timidité maladive. Même avec son père, elle forçait le ton, pour d'autres raisons. Inconsciemment, comme toute jeune fille de son temps, souvent avec exagération, elle contenait tout sourire enjôleur et refusait d'être dominée par un homme, quel qu'il fût.

⸺ Désolé de vous gêner, mais chez nous, il est important de connaître assez vite l'essentiel chez une personne, rétablit Karim d'un ton hésitant.

⸺ Bah, chez moi, l'essentiel n'est pas ce que je fais... Et il faut un temps très long pour l'appréhender... Le mystère se mérite, vous savez... Mais bon... Je vous taquine, ne faites pas attention, je suis maladroite... Oui, je suis étudiante en mathématiques. Et vous ?

⸺ Moi, à la rentrée de septembre j'entamerai des études d'ingénieur en photovoltaïque... Ah, ah ! voilà, nous sommes fixés...

⸺ Très bien. Il reste l'essentiel...

Karim mit un temps d'arrêt pour se concentrer avant de répondre.

⸺ Vous, vous n'êtes pas simple, dites donc !

⸺ Pourquoi cela ?

⸺ Bah, votre réserve et votre ton me mettent mal à l'aise... Du coup, j'hésite à prononcer des phrases qui vont vous sembler banales.

Maria sourit. Au moins il ne penserait pas qu'elle était une fille facile. C'était très bien ainsi.

⸺ Vous êtes originaire de quel pays, si ce n'est pas indiscret ?

⸺ D'Algérie. Mes parents vivent à Tizi-Ouzou en Kabylie, ils sont instituteurs et je suis venu en France pour étudier. Et vous ?

⸺ Moi, c'est plus simple : mon père me paye des études de maths et je le rejoins à Chantilly chaque week-end depuis la mort de ma mère.

⸺ Oh, désolé !

⸺ Vous n'avez pas à être désolé. Vous voyez, très vite, on aborde l'essentiel.

Ils burent leur café allongé entrecoupé de silences prudents. Ils se plaisaient et s'effrayaient en même temps. Après une heure d'ellipses et de contours plus ou moins équivoques, ils se séparèrent avec l'intention affichée de se revoir, même s'ils étaient soulagés d'interrompre cette guerre des nerfs. En réalité, ils étaient terriblement troublés en secret par une danse de phéromones dénuée de toute pitié.

Qu'il fut agréable de respirer enfin dans l'escalier de l'immeuble pour Karim et dans les allées du magasin d'alimentation le plus proche pour Maria ! Soudain redevenus adolescents, ils mesuraient l'intensité et la douleur des premières rencontres comme si toute leur vie allait dépendre de cet ultime instant. Comme si tout devait se jouer à l'abri des vapeurs complices d'un café partagé.

Se retrouvant seuls, craignant maintenant d'avoir gâché leur face à face, elle s'imaginait avoir été froide et distante, alors que lui se vivait maladroit, privé de la moindre prestance. Tous deux ne s'aimaient plus, se détestaient même d'avoir raté cette prestation hideusement théâtrale. Était-il raisonnable de se revoir ? L'aisance matérielle de Maria et la précarité de Karim, leurs origines ethniques, leurs cultures différentes n'étaient-elles pas autant de freins rédhibitoires à toute poursuite de relation ? Et pourtant, chacun pensait qu'il était urgent de se retrouver pour au moins tenter de corriger les maladresses de ce piètre rendez-vous et de gommer peut-être les craintes absurdes liées à la mixité sociale.

Janus ne revint pas vivant de Berlin. Le cancer généralisé qu'il avait caché à sa fille comme à ses proches s'était soudain transformé en folie meurtrière à l'intérieur de son corps. Le cœur avait lâché prise prématurément. Les funestes cellules en avaient décidé ainsi : la vie du chercheur encore jeune devait cesser et anéantir la pauvre Maria définitivement orpheline. Lorsqu'elle reçut le message du congrès berlinois, un violent tsunami pénétra en elle, emportant tout sur son passage, son enfance, ses rêves, sa culpabilité de ne pas avoir embrassé son père avant son départ, son regret de l'avoir maltraité parfois, houspillé comme le porteur de tous ses états d'âme. Quel regret de ne pas lui avoir dit suffisamment je t'aime. Une éclipse solaire masqua soudain son univers de privilèges illusoires. Elle aurait tout rendu pour le ressusciter, tout vendu aux enchères du macabre destin. Elle hurla dans sa tête.

Heureusement le CNRS se chargea des démarches administratives et du rapatriement du corps. Il lui resta à planifier la cérémonie d'inhumation avec le curé de Chantilly et les Pompes Funèbres Générales de Paris. Ainsi, les professionnels de la mort veillèrent au grain en la protégeant quelque peu : remise en forme d'un corps blanchâtre qu'elle découvrit avec émotion, visage presque souriant qui semblait lui recommander de garder le moral, messe bancale flattant la recherche utile d'un quinquagénaire au mieux de ses prouesses, incinération bruyante, urne à cacher dans une case du cimetière en attendant le graveur de lettres mémorisant le temps, remerciements aux amis, aux collègues et reliquats d'une famille dispersée... Et puis, plus rien, le vide, le trou noir, l'absence fatale, insupportable dans la demeure de campagne dont les merles s'étaient tus pour honorer l'ancien propriétaire.

En une semaine torride, tout fut expédié à la va-vite. À quoi bon faire durer les artifices et les obligations funéraires ? Maria avait préféré activer le processus de deuil, s'occuper l'esprit sous couvert de mille démarches incongrues et remerciements aux fantômes urbains. Quelques calmants l'avaient aidée à dormir, du moins à s'assoupir. Parler comme un robot lui était devenu salutaire : agir, commander, distribuer, organiser, écrire, choisir et surtout ne pas penser à son père. Quel lâche de la quitter ainsi sans tambour ni trompette, sans un mot, même pas un au revoir ! Quel fourbe d'aller ainsi rejoindre sa mère sans message, sans relais, comme un voleur d'âme, comme un parent égoïste ayant si tôt achevé sa courte mission sur Terre !

Ne plus penser, ne surtout pas faire défiler le film de sa jeunesse, ne rien regretter, ne pas pleurer, ni suffoquer ou se tordre de douleur. Maria opta pour le bruit, le mouvement, la musique à fond, les alcools forts et le vent dans la tête, des bourrasques de vent à étouffer le passé.

Après une dizaine de jours à errer dans Paris, à squatter les bars, les concerts et à dormir debout, elle sonna au numéro 8 du cinquième étage. Il était tard, dehors la pluie absorbait les poussières de juillet, la nuit colmatait ses outrances et Maria grelottait de solitude.

⸺ Karim !

⸺ Qu'est-ce qu'il vous arrive ?

Elle se jeta dans ses bras, posa sa tête contre son torse tremblant, et balbutia :

⸺ Je suis malheureuse.

Karim tout gêné la soutint puis la guida vers le palier en refermant délicatement la porte d'entrée pour ne pas déranger Mohamed qui allait bientôt prendre son quart de gardien de sécurité au Bon Marché. Elle s'agrippa à lui comme une liane de la jungle sait le faire sur les troncs d'arbres solides.

⸺ Je vais vous raccompagner chez vous ! Tenez-vous à la rampe !

⸺ Merci ! gémit-elle à la manière d'une petite fille qui a enfin retrouvé son doudou.

De son sac, elle extirpa tant bien que mal le trousseau de ses clefs, alluma le plafonnier et se laissa glisser sur l'unique lit d'angle faisant office de canapé. La lumière douce révéla sans pudeur le décor exotique et le désordre impressionnant du studio. Des vêtements fripés, des bouteilles vides, des livres et des revues jonchaient le sol imprégné d'une odeur pesante de tabac froid et de renfermé. Maria resta allongée, les yeux mi-clos. Karim s'apprêta à regagner son logement sans faire de bruit.

⸺ Je vous en prie, restez encore un peu !

⸺ Peut-être avez-vous trop bu ? Je me trompe ?

⸺ Mon père est mort !

⸺ Oh, pardon !

⸺ Mais arrêtez de vous excuser !

Elle reprenait des couleurs et un peu de raison. Karim garda le silence, ne sachant pas comment se comporter en pareille circonstance avec une inconnue. Enfin... Une jeune femme tant désirée, tout prêt de lui, vulnérable, abandonnée...

⸺ Vous voulez quelque chose ?

⸺ Asseyez-vous là et donnez-moi la main !

Il s'exécuta avec raideur et tremblements devenus compulsifs. Il ressemblait à un jeune interne en médecine inaugurant sa première visite à domicile et transpirant au chevet d'une malade. Leurs mains étaient tièdes d'émotion et aussitôt brûlantes.

⸺ Embrassez-moi !

⸺ Hum ! vous n'êtes pas dans votre état normal... Je ne voudrais pas abuser...

⸺ Embrassez-moi !

Leurs lèvres se trouvèrent puis leurs bras et leurs mains poursuivirent une étreinte paradoxale qui se voulait pied de nez au sinistre destin. Ils restèrent ainsi longtemps, figés, accolés, habillés, endormis et enfin soulagés.

Et c'est seulement à l'aube que Karim ôta délicatement le bras qui entourait son cou et quitta la pièce sans réveiller Maria.

Elle se réveilla avec un affreux mal de tête. Bien sûr elle se souvenait s'être endormie dans les bras de Karim après quelques baisers langoureux ayant pour un temps anesthésié son mal-être, et à cette heure tardive, elle ne savait plus si elle était heureuse d'avoir succombé aux charmes de son voisin ou honteuse de s'être montrée en état d'ébriété avancée. Qu'allait-il penser d'elle ? Allait-il l'assimiler à ces jeunes filles gâtées ayant soif d'exotisme, femmes faciles aux cuisses entrouvertes ? Elle rougit en songeant à cela et alla vomir dans le lavabo de la salle de bain. Si son père la voyait de son tapis volant, sa petite fille modèle, encore vierge et studieuse, sobre et consciencieuse, féministe intouchable, au caractère trempé dans une vague Me Too ! Ah, elle était belle l'image qu'elle renvoyait à son fantôme de père ! Et à Karim qui devait suivre les codes d'une séduction balisée par une morale à toute épreuve !

Vomir la soulageait. Elle expurgeait ses miasmes, les alcools forts, le tabac et sa honte. Elle se vidait pour devenir invisible. On toqua à la porte.

⸺ Qui est-ce ? Dit-elle d'une voix enrouée et hésitante.

⸺ C'est moi, Karim !

Vite, se coiffer, se gargariser d'un bain de bouche mentholé, passer un gant sur son visage, se parfumer un peu et ouvrir de grands yeux face au miroir pour constater les tristes vestiges d'une nuit malmenée.

Elle ouvrit et recula intimidée devant ce grand escogriffe souriant qui d'une main lui tendait un bouquet de roses rouges et de l'autre un sac en papier empli de croissants chauds.

⸺ Je... Je m'excuse pour hier soir. Je n'étais pas en grande forme...

⸺ Oui, j'ai vu... je suis désolé de...

Elle se jeta sur lui et l'embrassa avec fougue. Les mains prises, il ne savait comment se maintenir à la verticale. Leurs lèvres se retrouvèrent puis elle se ressaisit.

⸺ Tu vas arrêter de t'excuser sans cesse !

⸺ Je... Je...

⸺ Eh bien déjeunons ! J'ai une fin de louve. Merci beaucoup pour les croissants et les fleurs !

⸺ Vous...

⸺ On peut peut-être se tutoyer, non ?

⸺ Oui. Tu permets... Maintenant que j'ai les mains libres...

Et Karim l'enlaça, la caressa et l'embrassa avec une énergie à liquéfier en un instant le peu de glace qui subsistait en elle. Ils tombèrent sur le lit défait jusqu'à ce que leurs baisers n'en puissent plus.

⸺ On s'aime, je crois ! Osa Karim ébouriffé.

⸺ Oui, tu crois bien ! Lui répondit Maria les yeux brillants.

Le déjeuner copieux, le bouquet dans un vase surpris, une musique envoûtante de Miles Davis et un rayon de soleil à travers le Velux suffirent à transformer le studio encombré en une île paradisiaque. Ils se tenaient la main, se dévoraient des yeux entre deux gorgées de café chaud, humaient l'air tiède de l'été parisien et se sentaient merveilleusement bien.

⸺ Ton père est mort ?

⸺ Oui, mort et incinéré, il y a une dizaine de jours...

⸺ Tu es jeune pour être orpheline.

⸺ Oui, j'ai vieilli en accéléré... Changeons de sujet, si tu veux bien !

⸺ En plus, tu vas être dans la merde ? Pour payer tes études, pour vivre ?

⸺ Oh, de ce côté-là, tout va bien. Étrangement, mon père avait tout prévu. Il m'a laissé de quoi surnager sans problème.

⸺ Il se savait malade alors ?

⸺ Peut-être. Quel imbécile de me l'avoir caché ! J'aurais pu l'aider, le soutenir, dit-elle en contenant un sanglot.

Et pour ne pas insister et se morfondre, ils s'embrassèrent.

***

Depuis quelques jours, Karim a investi l'appartement de son amoureuse. Ils ont invité Mohamed à partager deux dîners, mais le pauvre est resté silencieux, trop encombré de ses complexes en direction de ceux qu'il nomme les intellos.

⸺ On reste amis, mais chacun à sa place, leur a-t-il annoncé au dessert, et il a ajouté avant de les quitter, toi Karim ! Je t'en prie, n'oublie jamais notre pays... Il a besoin de toi ! Inch Allah !

Cela a jeté un froid autour de la table, même si chacun comprenait.

Après les cours, le jeune couple n'a de cesse de palabrer et de refaire le monde et souvent, afin de différer la résolution d'un problème trop complexe, ils optent de concert pour une séance de caresses sous une couette chaleureuse.

L'amour incandescent résout en un instant les plus difficiles équations.

Une chaleur torride signe le prolongement de l'été. Cette nouvelle canicule prouve à qui veut l'admettre que le réchauffement climatique de la Terre n'est plus un fantasme d'écologiste dépressif.  À Paris, l'air ambiant devient irrespirable. En ennemie du bon sens, la mairie a stoppé toute végétalisation urbaine et privilégié le logement collectif bétonné à outrance. Le niveau de la Seine a baissé au point de gêner fortement la navigation fluviale des péniches et autres navires marchands. Bon nombre de cadres parisiens et de chefs d'entreprise ont quitté la capitale pour investir les côtes de l'ouest et du nord ainsi que les campagnes périphériques favorables au télétravail. Les plus pauvres, comme toujours, sont bloqués par la chaleur étouffante dans leurs petits appartements et se traînent lamentablement sur les trottoirs luisants, suant comme des gastéropodes assoiffés. Vivre à Paris est devenu un calvaire de mars à octobre.

En accord avec leurs centres universitaires, Maria et Karim vivent dans la petite maison de Chantilly et suivent leurs cours à distance aux trois quarts de la semaine. Tous deux ont de bons résultats et il reste maintenant deux années à Maria pour aboutir au doctorat de mathématiques appliquées et deux années également pour que Karim devienne ingénieur en énergies nouvelles.

La petite ville de Chantilly n'a plus rien d'un havre de paix bourgeois comme jadis. Le golf et le champ de courses élitaires qui faisaient sa réputation ont été sacrifiés sur l'autel d'une gestion raisonnée des espaces publics. Les pelouses et herbages grillés par les sécheresses successives ont été convertis en terrains constructibles permettant d'accueillir de nouvelles populations parisiennes. Les chevaux de course ont disparu comme la plupart des animaux d'élevage. Recommandée par l'ONU à tous les pays riches, la consommation de viande rouge doit se réduire à une fois par mois afin que les terres consacrées à l'alimentation du bétail soient exclusivement réservées à la nourriture des neuf milliards d'humains sur Terre. Les carnivores ont fait place à de gentils végétariens à qui l'on autorise quelques entorses tels que les oeufs, la faune marine, les volailles et divers produits laitiers. Les vaches et poules ont donc été sauvées pour garantir un équilibre diététique aux adultes et une saine croissance des enfants. Malheureusement, tous les pays du monde ne sont pas traités de façon équitable. L'hémisphère sud reste terriblement sous-alimenté, ce qui occasionne de grandes migrations climatiques vers le nord avec son lot de corps stagnant au fond des mers intermédiaires ou le long des frontières grillagées.

En tant que résistants bien informés, Maria et Karim se sentent parfois coupables de vivre dans leur cocon, même si la petite ville au château flamboyant est maintenant affublée de lotissements bruyants et disgracieux. L'accueil quelque peu anarchique des citadins inquiets ne s'accompagne jamais d'esthétisme.

Souvent les deux tourtereaux réfléchissent à leur avenir professionnel. Ils s'aiment depuis plus d'un an sans la moindre anicroche et n'imaginent pas de distance ou de temps les éloignant l'un de l'autre. Ils ont bien sûr envie de servir de nobles causes, mais pas à n'importe quel prix. L’unique épine de cette vie fusionnelle reste la situation précaire de Karim, car avec ce satané gouvernement xénophobe, il risque de ne pas être autorisé à rester en France après l'obtention de son diplôme. Et ne sera-t-il pas tiraillé entre l'utilité de servir l'Algérie souhaitée par ses parents et le plaisir qu'il a de vivre aux côtés de sa bien-aimée dans le confort ouaté d'un pays moderne ? Mohamed ne cesse de lui rappeler à l'occasion qu'on a besoin de lui là-bas... Maria serait-elle volontaire pour traverser la Méditerranée ? Sujet tabou qui impose le silence.

Mohamed vient d'appeler Karim sur son portable après avoir été sauvagement agressé en quittant son travail. Heureusement, Karim sortait de son institut situé non loin de l'appartement. Gravissant les cinq étages à grandes enjambées, la porte franchie, il trouve son ami allongé sur son lit, le visage tuméfié et couvert d'un sang qui tache sa chemise et son pantalon.

⸺ Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?

Les lèvres gonflées et le nez probablement cassé, Mohamed doit faire un effort considérable pour articuler.

⸺ À la sortie du Bon Marché... Trois gars en noir me sont tombés dessus... Ils m'ont tabassé...

⸺ Comme ça, sans raison ?

⸺ Oui, le plus grand m'a traité de sale bougnoule... Et m'a dit de retourner au bled.

Karim va chercher un linge humide pour nettoyer les plaies superficielles et dilue un Doliprane 1000 dans un grand verre d'eau. Il est très affecté. C'est la première fois qu'il vit de près une telle ratonnade. Ce quartier du 1er arrondissement habituellement paisible est peu fréquenté par les bandes de fascistes qu'il exècre.

⸺ Je vais t'emmener à l'hôpital. Tu dois avoir quelques points de suture et il faut que l'on radiographie ton nez. Mon pauvre Mohamed ! T'inquiète, je suis là !

⸺ Merci ! Tu sais... Je vais retourner en Algérie...

⸺ Arrête ! Ça ne t'arrivera plus.

⸺ Si ! Maintenant, j'ai peur... Ces salauds sont soutenus par l'État. Toi aussi, tu dois te sentir en insécurité...

⸺ Allez, viens, je t'emmène au CHU Sébastopol, c'est à deux pas d'ici. Et après, avec les constatations médicales, nous irons porter plainte au commissariat du quartier.

⸺ Tu parles ! Les flics sont de mèche avec ces mecs-là.

Mohamed claudiquant, les deux amis gagnent difficilement le centre hospitalier où ils sont reçus comme des gens qui dérangent. L'interne des urgences ne tarde pas à faire son diagnostic : une côte un nez cassés, trois plaies conséquentes à suturer, ecchymoses multiples, donc antalgiques à distribuer, huit jours d'arrêt et repos conseillé. Après avoir pratiqué les soins nécessaires, le jeune médecin lâcha comme une évidence :

⸺ Pourquoi vous êtes-vous battu ?

⸺ Mais voyons Docteur ! Mon ami s'est fait agresser par trois types... C'est lui la victime.

⸺ Hum ! Enfin, bon, je vais vous donner un certificat et une ordonnance afin de justifier la plainte... Même si ça ne sert pas à grand-chose...

Face au doute perceptible et à la nonchalance du jeune médecin, Karim   s'énerva :

⸺ On ne vit quand même pas dans une jungle où la loi du plus fort l'emporte ! On ne peut pas laisser des nazillons sévir en toute impunité !

⸺ Hum ! Ouais. Vous croyez réellement que votre dépôt de plainte aura des suites.

⸺ Peu importe, c'est une question de principe !

⸺ Vous feriez pareil dans votre pays ?

⸺ Évidemment !

Pour la première fois depuis presque deux ans qu'il vit en France, on lui pointe ses origines. Lui, sans doute du même âge que ce type en blouse blanche qui doute de son copain, lui, élève ingénieur, de langue française, futur cadre, futur chercheur au service de la planète... On l'assimile à un banal étranger de passage... Et pourquoi pas à un ancien colonisé revanchard ?

Ils se quittèrent sans se saluer. Karim avait des hauts le cœur en abordant le commissariat 45, place du Marché Saint-Honoré. Les policiers reçurent la plainte sans commentaire, enregistrèrent les documents médicaux, les huit jours d'arrêt comme des robots programmés dispensés d’affect. Pas un mot d'encouragement, aucune allusion à une éventuelle enquête pour retrouver les tortionnaires. De toute façon ils n'avaient aucun signe distinctif pour les localiser ou les reconnaître, alors à quoi bon... Même pas un salut d'au revoir. Même pas un petit signe de compassion.

Karim fut accablé de solitude en redécouvrant son identité de kabyle. Ses yeux bleus et ses cheveux châtains ne suffisaient donc pas à le rendre transparent, de type caucasien, comme tout être digne de respect ici-bas. Mohamed, plus stoïque, habitué sans doute à quelques remarques désobligeantes au travail, sans doute raillé davantage en tant que simple employé de bas étage restait silencieux. 

⸺ Tu dois rentrer avec moi Karim... Ce pays va dégénérer un jour. Il y a trop de violence... Il y a trop de haine...

⸺ T'inquiète Mohamed ! On verra le moment venu, j'ai encore une année d'étude... Et puis, il y a Maria, tu sais bien.

⸺ Elle serait plus heureuse et en sécurité chez nous.

⸺ On verra ! Pour l'instant tu vas venir te reposer à la maison.

Ils se tenaient tendrement la main pour conjurer ce fâcheux événement de la semaine passée.

⸺ Maria ! ça te dirait de vivre un jour en Algérie ?

⸺ Il faudrait déjà que tu me présentes ta famille, on pourrait commencer par des vacances.

⸺ Oui, on peut les programmer au mois de juillet prochain… Malgré WhatsApp, je n'ai pas vu mes parents en direct depuis deux ans et j'avoue que ça me coûte.

⸺ Alors, d'accord pour le mois de juillet. Je vais réserver les billets.

⸺ En bateau, de Marseille, ce sera moins cher.

⸺ Tu es fou. En avion de Roissy, ce sera plus rapide. Je te l'offre.

Karim eut du mal à cacher sa désapprobation.

⸺ Je n'aime pas dépendre de toi.

⸺ Espèce d'imbécile ! Il faut bien que l'argent de mon père serve à quelque chose.

⸺ Hum, quand même ! Tu n'as pas répondu à ma question : serais-tu capable de vivre en Algérie ?

Maria vaque à une occupation ménagère pour tenter de faire diversion et surtout de se donner le temps de réfléchir et d'employer les bonnes formules. Elle sait maintenant que son amoureux est particulièrement sensible aux mots. Étrangement, depuis l'agression de Mohamed, il n'est plus le même. Son sourire solaire s'est assombri et il est plus taciturne en revenant de ses cours. Elle a beau lui prodiguer mille caresses le soir, il semble plus distant, ailleurs, presque inquiet.

⸺ Je ne sais pas, moi, je ne connais pas la Kabylie. Pourquoi pas ? Mais je dois d'abord appréhender les us et coutumes du pays.

⸺ Tu aurais des réserves ?

⸺ Tu me connais suffisamment, tu sais que je suis féministe et très à cheval sur le sort que l'on réserve aux femmes.

⸺ T'ai-je déjà manqué de respect ?

⸺ Mais je ne parle pas de toi, idiot ! Je crains seulement que dans la culture sahélienne, la religion musulmane ne soit pas totalement au service des femmes.

Karim fixe son aimée de ses grands yeux bleus capables de devenir d'acier lorsqu'il est contrarié.

⸺ Et tu crois qu'à Paris, les femmes sont bien traitées dans le métro, le long des trottoirs ou dans leurs cages à lapin ? Le nombre croissant de féminicides et de plaintes pour harcèlement sexuel ne t'inquiète pas ? Tu penses vraiment que les musulmans sont moins corrects et que le mâle blanc fait preuve de mansuétude à l'égard de ce qu'il nomme le sexe faible ?

Maria est gênée par la tournure de leur discussion. Elle sait qu'il a partiellement raison, mais qu'il est indéniable que le statut de la femme reste archaïque en Afrique du Nord. Elle sait que l'Islam est un poison comme toutes les religions qui ont constamment maltraité le genre féminin au cours de l'Histoire. Mais peut-elle aborder ce hiatus culturel sans le fâcher ou pire lui laisser imaginer qu'il masquerait une pointe de racisme ? Elle l'aime tel qu'il est, après deux années, elle sait que c'est l'homme de sa vie, mais pour autant est-elle assurée d'aimer son pays ? Pourrait-elle vivre parmi des femmes voilées privées de liberté, même si elle sait que la famille de Karim n'est pas pratiquante et qu'elle est a priori plus tolérante que la majorité des Algériens.

⸺ Je vais réserver nos billets pour cet été, d'accord ?

⸺ Oui, tu verras, mes parents sont des gens charmants. Dit-il d'un ton presque triste.

N'ayant jamais osé aborder ce problème crucial de la mixité sociale et culturelle, il redoute qu'un jour elle soit la cause d'un malaise profond ou d'une rupture irréversible. Il se sent terriblement tiraillé. Sans doute ne s'est-il pas remis de l'agression sordide de Mohamed, comme si lui-même avait reçu les coups de ces charognards rasés et bodybuildés. Une peur irrationnelle sillonne ses pensées et peu à peu sème le doute en lui. La crainte de n'être jamais totalement accepté par cette France ambivalente, par cette France percluse de remords ou de regrets liés à la dernière guerre. Sera-t-il contraint de rejoindre les siens alors qu'il refuse l'autocratie de militaires corrompus et la passivité d'une jeunesse trop nombreuse.

Longtemps durant cette nuit d'insomnie, il consulta la balance de ses choix à venir : savourer la vie confortable d'une France moderne ou devenir petit notable dans une Algérie étouffante d'injustices, accepter le racisme larvé de cette terre d'accueil ou retrouver la chaleur et la solidarité inhérentes aux Berbères ? S'installer avec Maria dans son petit paradis de Chantilly dispensateur de bien-être et de liberté avait tellement d’avantages. Et Maria, que décidera-t-elle ? De toute façon, il ne pourra jamais la forcer à choisir. Elle reste une femme libre et éveillée qu'il respecte et aime passionnément.

⸺ Inch Allah ! se surprit-il à murmurer avant que l'aube ne le saisisse et l'endorme.

Parvenus à Alger après deux heures quinze de vol, il leur restait encore une heure trente de train dodelinant jusqu'à Tizi-Ouzou. Les deux amoureux subirent des impressions paradoxales. Maria, émue et curieuse de tout, dévorait le paysage sablonneux, rocailleux et desséché avec les yeux d'une touriste ébahie. Les masures blanchies à la chaux, les routes cabossées, des voitures rustiques empoussiérées, l'immensité de plaines et de collines grillées par le soleil à l'approche d'une grande ville réunissant de façon anarchique des dizaines de villages anciens, construisaient dans sa tête un réel dépaysement. La pauvreté des autochtones entraperçus l'impressionna plus que la beauté du paysage.

Karim ne cessait de l'observer en coin. Sa joie de retrouver les siens était parasitée par une inquiétude manifeste. Lui aussi avait remarqué cette misère omniprésente, cette sorte de décadence en accéléré. Nombre de maisons étaient en piteux état, des immeubles abandonnés avant d'être finis, les chemins de traverse creusés de ravines perpendiculaires à la voie ferrée, des animaux faméliques cherchant l'ombre rare de palmiers épars jusqu'aux charognards qui tournaient dans le ciel en quête de pitance macabre... Tout annonçait la fin d'un monde exsangue. Une multitude de jeunes agglomérés sur les places de villages endormis palabraient, jouaient au foot, pianotaient sur leurs portables en attendant que la nuit tombe et leur offre des rêves.

Karim découvrait sa Kabylie meurtrie comme une vieille femme que l'on retrouve en maison de retraite après une longue absence, les yeux éteints et la marche hésitante. La mort n'était pas loin.

⸺ Drôle d'agglomération ! dit-elle à l'approche de la gare Centrale.

Karim crut bon de lui apporter quelques informations avant d'arriver à destination :

⸺ La ville de Tizi-Ouzou est un très ancien lieu de passage vers le haut pays montagneux, mais aussi un poste d'observation et de contrôle militaire depuis l'antiquité romaine.

⸺ En tout cas, ça paraît immense, voilà dix minutes que nous avons abordé la banlieue.

⸺ Oui, l'urbanisation est relativement récente, elle remonte à l'époque coloniale. Après l'indépendance, Tizi-Ouzou est même devenue une métropole avec son université et de nombreuses industries.

⸺ L'ensemble ne paraît pas très homogène.

⸺ Il y a eu une pression démographique forte et très vite la cité a été confrontée à des problèmes sérieux d'expansion, mais aussi de gestion de la vie quotidienne.

⸺ Tu as vécu cette mutation ?

⸺ Bien sûr, après des constructions frénétiques et désordonnées, l'hygiène globale devint douteuse, la circulation infernale, sans parler des problèmes sociaux... Alors, j'imagine qu'avec la crise climatique, cela va aller de mal en pis. Il est grand temps que les pouvoirs publics prennent des mesures draconiennes.

⸺ C'est pour ça que tu as voulu faire des études liées aux énergies nouvelles.

⸺ Entre autres, oui !

Maria laissa un temps mort. Elle perçut très vite que la situation démographique était catastrophique et qu'il était urgent d'intervenir pour répondre aux besoins d'une jeunesse désoeuvrée. Elle comprenait Karim, tout en se disant qu'il était sans doute trop tard. Toute cette population grouillante et inactive, cette chaleur de plomb, ce manque évident d'infrastructures. Le pauvre ne se briserait-il pas le moral avant d'être parvenu à sauver son peuple ? Devait-il devenir Hercule et vider les écuries d'Augias ? Devait-il se sacrifier ?

Karim sembla comprendre les pensées de sa voisine tant elle restait impressionnée par le gigantisme abîmé de sa cité.

⸺ Rien n'est impossible, tu sais !

Le train arriva en gare dans un nuage de poussière. Une foule dense attendait un prochain départ ou se préparait à accueillir les voyageurs. Après une bousculade le long des quais, ils prirent un taxi pour gagner Azazga, l'une des villes principales de la métropole. La Mercedes rouillée les déposa enfin devant une petite villa blanche et proprette entourée d'une pelouse grillée où trônait un gigantesque palmier aux dattes incertaines.

⸺ Je te présente mes parents, lança Karim après les avoir embrassés avec chaleur et émotion.

⸺ Enchantée !

Le père grand et fier comme un berbère la fixa de ses yeux clairs, la mère plus tactile l'entoura de son bras tatoué au poignet couvert de bracelets étincelants. Tous deux, la cinquantaine, avaient fière allure. Ils échangèrent quelques mots en arabe avec leur fils.

⸺ Ils te souhaitent la bienvenue ! Se dépêcha-t-il de traduire à Maria.

Elle se souvint qu'ils parlaient parfaitement le français colonial. Aussitôt elle sortit un cadeau de son sac à main : l'œuvre complète de Camus dans la collection de la Pléiade.

⸺ J'espère que vous apprécierez ?

⸺ J'aime beaucoup cet auteur, répondit le père. Il est l'un des rares écrivains à avoir abordé les véritables causes de la guerre d'Algérie et un des seuls à avoir préconisé la paix et l'entente équitable entre les deux peuples sous la condition d'abolir les insupportables privilèges coloniaux.

⸺ Et quelle reconnaissance envers son cher instituteur ! Et quel immense amour porté à sa mère pauvre et illettrée ! poursuivit la mère visiblement plus sensible aux marques d'affection. Oui, c'était un grand homme ! Merci ! Vous nous faites un très beau cadeau. Ici, nous ne trouvons pas ce genre d'édition de luxe.

Tous rentrèrent dans la maison ombragée au décor dépouillé.

⸺ Vous avez vendu beaucoup de meubles et de bibelots ! s'inquiéta Karim. Une réponse en arabe lui fit visiblement comprendre qu'il ne fallait pas insister.

La misère ne doit pas épargner la classe moyenne dont ce couple d'enseignants fait partie... Être fonctionnaire de l'État ne doit plus être une protection, songea Maria un peu troublée par la sobriété de l'endroit. Elle les imaginait plus aisés. Sans doute devaient-ils se saigner pour soutenir les études de leur fils unique.