Meurtres aux Sables - Frédéric Bodin - E-Book

Meurtres aux Sables E-Book

Frédéric Bodin

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En 2018, des ossements retrouvés dans un port de plaisance vont faire remonter des souvenirs douloureux et une affaire de disparition étrange datant de 1978...

Le 7 novembre 1978, le pont qui relie le quartier de la Chaume au centre-ville des Sables est détruit. La population est sous le choc. Il est annoncé qu’un port de plaisance, Olona, sera construit à ce même emplacement. Cette série d’évènements reste une plaie ouverte pendant des années. Quarante ans plus tard, le 7 novembre 2018, des ossements sont retrouvés dans le port. Des souvenirs douloureux remontent à la surface. Le commissaire Roullin et son équipe mênent l’enquête sur cette période trouble, malgré la réticence des vieux Chaumois. On parle d’une double disparition qui avait alors fait grand bruit. À qui appartiennent ces restes et qu’ont-ils à voir avec le port ?

Passé et présent s'entremêlent dans ce polar régional inspiré d'archives et faits historiques !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Thouars, Frédéric Bodin est journaliste dans un quotidien régional ( La Nouvelle République du Centre-Ouest) à Niort, où il est arrivé à l’aube de ce XXIe siècle après avoir passé une vingtaine d’années à Nantes. Passionné de tout ce qui touche au chemin de fer depuis que, tout gamin, il voyait évoluer les énormes machines à vapeur en gare de Thouars, il est par ailleurs amateur de plongées dans les archives, il conjugue les deux dans ce premier roman.

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Meurtres AUX SABLESLes disparus du pont de la Chaume

© 2020 – – 79260 La Crèche

Tous droits réservés pour tous pays

Frédéric Bodin

Meurtres aux SablesLes disparus du pont de la Chaume

– I –

Les Sables-d’Olonne, 7 novembre 1978

Comme tous les matins vers 8 h 30, dimanche compris, Louis Thibaudeau s’en allait acheter son journal sur le quai de la Chaume. Rituel circuit qui passait par le tabac-presse, avant de se diriger vers le bar L’Étoile de mer ou le Bar du Pont, et parfois même les deux. Sa femme avait bien tenté à plusieurs reprises de l’abonner au portage du quotidien régional. Mais la démarche n’avait jamais abouti. La sortie faisait partie de sa journée. Et le petit blanc qui allait avec aussi.

Ce matin-là pourtant, la tournée matinale allait durer plus longtemps que prévu.

— Nom de Dieu de nom de Dieu. Ils l’ont fait !

En arrivant devant le Bar du Pont, Louis jeta son vélo de rage. Derrière la porte, les habitués attendaient de voir sa réaction. Ils n’ont pas été déçus. Louis grimpa les trois marches et fit une entrée fracassante. La salle des fêtes voisine devait en trembler.

— Vous vous rendez compte ! Ils l’ont fait, ces cons de la mairie.

Oui, ils l’avaient fait. Le pont de la Chaume était barré. Et même définitivement barré. Dans quelques heures, on allait commencer sa démolition afin de permettre l’accès au nouveau port de plaisance Olona. Fini le lien direct entre la Chaume et Les Sables. Maintenant, il faudrait faire un détour pour aller au centre-ville, et ça rajoutait une paire de kilomètres.

Déjà que, bien que faisant partie de la même commune, les rapports entre la station balnéaire et le quartier historique des pêcheurs étaient compliqués, ça n’allait pas aller en s’arrangeant. Circulation interdite sur le pont de la Chaume et la Cabaude, le quai situé juste en face, devenait un cul-de-sac. Certes, on en parlait depuis des mois et tout le monde savait que, avec la construction du port de plaisance, sa vie était comptée. Mais la municipalité avait pris l’engagement qu’il ne serait rien fait avant que des solutions de remplacement soient mises en place.

Au Bar du Pont, forcément, on ne parlait que de ça. Le patron avait bien vu, la veille au soir, que quelque chose se préparait, mais de ce côté-ci du chenal du port, même si on savait que cela arriverait un jour, on n’imaginait pas que cela se ferait sous la forme d’un coup aussi bas : commencer les travaux sans prévenir.

Louis Thibaudeau tapait du poing sur le zinc. Lui qui aimait tant aller faire son tour à la criée située juste de l’autre côté voyait s’éloigner la perspective de se rendre en ce lieu qu’il avait tant fréquenté lorsqu’il était patron-pêcheur. Combien de sorties en mer avec son bateau de 8,5 mètres, Rose Juliette 3, s’étaient terminées sur ce quai. Période faste où la sardine abondait, recouvrant parfois le pont arrière. Impossible de tout débarquer pour ne pas faire s’écrouler les cours du poisson. Moment où l’on pouvait discrètement aller acheter sa poche de sardines contre quelques francs.

La criée. Elle est à 300 m. Et depuis ce matin au bout du monde. Quelques bateaux rentraient de pêche en donnant un coup de corne. Au pont, un attroupement était en train de se former. En ce matin du 7 novembre 1978, la Chaume faisait sécession, contre son gré.

– II –

Les Sables-d’Olonne, 7 novembre 2018

Bien de l’eau avait coulé dans l’entrée du port de plaisance, et dans les deux sens selon les marées, depuis que les bulldozers étaient intervenus en ce mercredi 7 novembre 1978. Louis Thibaudeau ne faisait plus sa tournée matinale. Il avait été enlevé à l’affection des siens vingt ans plus tôt. À 100 ans, moins un mois.

Le pont était lui aussi dans tous les esprits. Une plaque commémorative n’a t-elle pas été posée là où se trouvait l’édifice ? « Aujourd’hui encore, lorsqu’on parle du pont, les esprits s’évadent comme si l’âme du pont était encore présente », peut-on y lire.

Ce matin-là, à 7 heures, Philippe Thibaudeau prenait son service au pilotage du passeur. Le passeur : cette navette maritime qui reliait le quai Georges-V à la Chaume au quai Guiné, côté Les Sables. Seule solution trouvée, et dans l’urgence, par la municipalité d’alors pour assurer une liaison se substituant au fameux pont détruit. Dans l’urgence, car au tout début, on prenait place à bord du bateau en utilisant une échelle, et ce de façon très acrobatique.

Philippe Thibaudeau n’était autre que l’arrière petit-fils de Louis. Autant dire que le quartier n’avait aucun secret pour lui. Il se souvenait de ses escapades, bien qu’étant enfant dans les années 1970. Combien de fois avait-il entendu son arrière grand-mère râler quand l’ancêtre rentrait en milieu de matinée, ayant parfois le verbe haut et l’œil un peu brillant ! Après une demi-carrière dans la Marine nationale et avoir parcouru presque toutes les mers du monde, Philippe avait choisi de revenir au pays. De la pure nostalgie qui faisait que, aujourd’hui, il se contentait fort bien de faire des allers-retours entre deux quais distants d’une centaine de mètres.

Le passeur venait d’embarquer ses premiers passagers alors que le jour se levait à peine. Malgré le grand bol de café avalé une demi-heure plus tôt, Philippe n’était pas tout à fait réveillé. La faute sans doute à une soirée un peu trop arrosée avec des copains quelques heures plus tôt.

Alors que le bateau, qui avait quitté le côté Sables, s’apprêtait à accoster en face, le pilote vit droit devant, à quelques mètres à peine, une forme sombre flotter à la surface de l’eau. Un sac sans doute.

— Pffft… encore un de ces sacs poubelles jetés à l’eau. Y’en a marre, les gens pourraient quand même faire attention, dit Philippe à son copain Hervé Chauvet qui discutait avec lui.

— Oh ! approche un peu ! Pour un sac-poubelle, il a quand même une drôle de forme, lui fit remarquer ce dernier. On dirait plutôt une boîte ?

— Ben oui. Attends, je m’approche.

La manœuvre ne prit que quelques secondes et les deux compères purent accrocher le sac.

— Qu’est-ce qu’on fait, on le remonte ?

— De toute façon, on ne va pas le laisser là, hein ? On le mettra sur le quai près de la poubelle.

Les deux hommes n’étaient pas au bout de leurs surprises, tandis que, sur le quai Georges V, les passagers qui attendaient pour aller au travail s’impatientaient de voir le passeur faire des ronds dans l’eau.

— Oh ! Ça va ! leur envoya Philippe. J’arrive.

Il cramponna le sac pour le remonter et le poser à l’arrière. Impossible !

— Attention, Hervé ! Il est attaché.

Philippe tira sur le bout. Le sac était bien amarré… au quai. Le passeur ne pouvait interrompre son service pour une boîte enfermée dans un sac. Hervé s’occupa de l’affaire. Le sac fut hissé sur la passerelle. Sans qu’on puisse couper son lien avec un simple couteau.

Rejoint par quelques Chaumois matinaux intrigués par la scène, Hervé Chauvet hésita à aller plus loin.

— Qu’est-ce qu’on fait, les gars ? On l’ouvre ?

Bien que tout le monde eût un avis, on s’accorda finalement sur le fait qu’il fallait mieux appeler la police, car le colis semblait pour le moins suspect. Le contenu du sac flottait parfaitement. Ce qui fit dire à l’un des présents qu’il s’agissait vraisemblablement d’une boîte en polystyrène.

— Et où est-ce qu’on en trouve des boîtes comme ça dans le coin ? À part la criée, je vois pas, analysa t-il finement.

Quinze minutes plus tard, une patrouille de police arriva sur place. Le brigadier Boré qui la dirigeait connaissait bien Hervé Chauvet avec qui il avait fait du foot dans un temps passé.

— Putain, Hervé ! me dis pas que tu nous as fait venir pour un sac-poubelle qui traînait dans le chenal, quand même ?

— Ouais, ben… ton sac-poubelle il est attaché à un bout. T’en connais beaucoup des gens qui balancent les trucs comme ça ? Et c’est pas de la ficelle de cuisine, je te prie de me croire. Alors, si on vous a dérangé pour rien, eh bien ! je vous paierai le café au bar en face !

Le brigadier Boré et un de ses hommes entreprirent d’ouvrir le sac en l’arrachant, à défaut de pouvoir enlever le lien. À l’intérieur, se trouvait une caisse en polystyrène, comme l’avait supposé Hervé Chauvet. Les policiers la sortirent. Le brigadier souleva le couvercle qui tenait juste avec une bande de ruban adhésif d’emballage. Et le referma aussitôt.

— Je te montre pas. C’est pas beau. T’as bien fait de nous appeler.

Philippe Thibaudeau finissait une rotation avec le bateau.

— Alors, les gars, vous avez trouvé un corps découpé ?

— Ah ! déconne pas avec ça ! lui lança Boré.

À l’intérieur, il y avait effectivement des ossements. Un crâne, deux tibias, une cage thoracique. Classique, somme toute, et révélateur d’un corps passé de vie à trépas depuis un bon bout de temps. Le brigadier appela Joël Barteau. Celui qu’on appelait encore « l’inspecteur de permanence ». Ce dernier arriva quelques minutes plus tard, sorti à la hâte de son lit.

— Ça ne pouvait pas attendre, non ?

— Non, ça ne pouvait pas attendre. Regarde.

Le permanencier descendit la passerelle du ponton. Et dut se rendre à l’évidence.

— Et merde, tu parles d’un réveil. Allez, raconte ce que tu sais.

Le brigadier Boré fit un premier rapport rapide : le passeur, son copain, la manœuvre d’accostage, le sac aperçu dans la pénombre puis remonté, la découverte du fait qu’il était attaché à un gros bout, l’ouverture… et les os.

— Bon, ben, on ne touche à rien et on libère le ponton. Opération « scène de crime », décréta Barteau.

— Et pour les navettes du bateau, on fait comment ? l’interpella le brigadier.

— On fait quoi, on fait quoi. On interrompt le trafic, tout bonnement.

Sur le quai, on commençait à s’impatienter.

— Allez, hop ! on ferme. Les navettes par bus de la mairie vont arriver.

Le jour était maintenant complètement levé sur le quai de la Chaume. Une bonne heure maintenant que le ballet des policiers perturbait le quotidien. Au Bar du Pont, les discussions allaient bon train. Comme elles allaient bon train quarante ans plus tôt quand Louis venait prendre son petit blanc matinal. L’endroit était un hymne à la mer. À droite, derrière la porte, le tronc pour les dons à la SNSM. Au-dessus du bar, les maquettes de bateaux. Au fond, un grand tableau de photos évoquait les bons moments de l’établissement. Derrière le bar, la patronne essuyait les tasses et les premiers verres. Dans cette petite salle tout en long, les tables étaient soigneusement alignées deux par deux. Tables pour deux, tables pour quatre. En ce mois de novembre aux températures rafraîchissantes, une délicieuse odeur de cannelle associée au vin chaud régnait dans toute la pièce, tandis qu’un ampli Marshall sortait des notes de musique jazzy. On se sentait vraiment bien au Bar du Pont. On s’y appelait par son prénom. On se disait « à tout à l’heure !» quand un client sortait.

Philippe Thibaudeau avait quitté son poste de passeur par obligation. La ville avait mis en place des navettes par bus le temps que les investigations aillent jusqu’à leur terme.

— Je crois que, depuis que je fais ce boulot, le service n’a jamais été interrompu. C’est quand même une grande première. Bon d’accord, il y a bien eu des pannes parfois. Mais ça ne compte pas.

Les clients présents dans le bistrot l’écoutaient religieusement. Philippe, c’était plutôt du genre à carburer au café. « Une certaine hygiène de vie » comme il se plaisait à le dire lui-même. Sauf que, parfois, il se lâchait un peu, comme ce jour-là où il avait « des scooters qui lui traversaient la tête ».

Sur le ponton, les policiers avaient remonté la boîte en polystyrène. Des têtes se penchèrent pour tenter d’apercevoir quelque chose.

— Allez, circulez, cria « l’inspecteur », en fait un capitaine de police.

Mais, allez savoir pourquoi, il était arrivé aux Sables dans des temps lointains avec le grade d’inspecteur, donc, on l’appelait toujours comme ça. La foule se dispersa donc, le brigadier enleva lui-même le ruban matérialisant la scène de crime… même si celui-ci, – à savoir s’il s’agissait bien d’un crime – avait été perpétré il y a sans doute bien longtemps. Tout ce petit monde se transporta vers le commissariat de police. Et la caisse fut envoyée à l’hôpital pour être déposée à la morgue.

Philippe Thibaudeau pouvait enfin regagner son bateau et reprendre ses traversées. Il était 9 h 30. Les travailleurs matinaux avaient utilisé le système D pour rejoindre Les Sables.

Le père Rambert était de la première traversée.

— Tu parles d’une affaire, mon petit Philippe. Et tu te rends compte ? Juste le jour anniversaire de la fermeture du pont ! Ça en est-y d’un hasard ?

— Oh ! père Rambert, comme vous allez un peu vite en besogne ! un hasard, sans doute. Rien de plus. N’empêche que j’aimerais quand même savoir comment ces foutus ossements sont arrivés là.

— Tu sais, moi, mon petit gars, je ne crois pas au hasard. Ils n’auraient jamais dû démolir ce pont comme ils l’ont fait. On se doutait bien que ça arriverait un jour, avec leur construction de port de plaisance. Mais ils n’auraient jamais dû le faire comme ça. Il y avait quelques précautions qu’ils n’ont pas prises. Des trucs qu’ils ne pouvaient pas savoir, ces Sablais. Écoute-moi bien, bonhomme, on en reparlera.

Le bateau accosta quai Guiné. Le père Rambert s’en allait faire quelques courses en ville. Il y avait bien des commerces qu’on trouvait de ce côté et pas de l’autre.

Au commissariat, le capitaine Barteau était planté devant la machine à café. Rien bu, rien mangé depuis hier soir. Et le nez dans une caisse en polystyrène qui sentait encore la marée depuis trois heures. Il s’avachit dans son fauteuil, jeta ses deux pieds sur le bureau.

— Ah ! quand je pense que je dormais à l’aise.

À l’aise, il ne le resta pas longtemps. Le commissaire pointa son nez. Le nouveau commissaire, en fait. En poste depuis une semaine seulement. Alexandre Roullin en finissait avec sa formation et le commissariat des Sables était son premier vrai poste avec ce grade. Mais il n’était cependant pas novice dans le métier. Ancien lieutenant, il avait travaillé sur de belles enquêtes à la PJ de La Rochelle avant de passer le concours. Alors La Rochelle, Les Sables, on peut dire qu’il connaissait un peu la région et aussi le milieu maritime. Il savait respirer l’air de la mer.

— C’est quoi cette histoire d’ossements ? lui demanda Roullin.

— Ah ! un crâne, deux tibias et quelques côtes retrouvés dans une caisse flottant dans le chenal. Un vieux truc sans doute, ronchonna Barteau.

— Un vieux truc peut-être, mais dans une boîte récente et qui, à ce qu’on m’a dit, n’était pas là hier soir. Alors, il va y avoir quelque chose à gratter, vous ne croyez pas ?

— Ouaissss, renâcla «  l’inspecteur ». Je vais aller faire un tour à l’hosto, il y a bien un toubib qui va pouvoir me renseigner.

Roullin était à deux doigts d’exploser, mais sa formation en management se rappelait à son bon souvenir. On ne traite pas un subordonné de tous les noms, c’est un coup à avoir des ennuis. Ça n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait.

— Eh bien ! on va y aller tous les deux à l’hôpital. Je ne le connais pas. Vous allez me faire visiter les lieux. On a juste une petite visite de courtoisie à rendre.

Arrivés au centre hospitalier, les deux hommes se dirigèrent vers la chambre mortuaire, dont les employés étaient peu habitués à recevoir ce genre de pensionnaire. Ils avaient d’ailleurs mis le sac dans un coin. Par terre. Heureusement que le service d’entretien n’était pas passé ! Il aurait pu l’emmener dans le local à ordures. Roullin défit tranquillement le lien de fortune qui avait été reposé pour fermer le sac. Le couvercle de la caisse en polystyrène vint avec. Les os n’avaient pas bougé.

— Il y a combien de temps que vous faites ce boulot ? demanda le commissaire au capitaine Barteau, d’un air guoguenard.

— Trente ans cette année. Dont vingt-cinq aux Sables.

— Et là, vous n’avez rien vu ?

— Oh ! Ce matin, c’était sombre sur les quais. Moi, j’ai pas vu grand-chose.

— Donc, vous n’avez fait aucune constatation et pas de premier rapport. Rien qui puisse nous montrer que les deux tibias contenus dans cette caisse avaient été reliés entre eux avec du fil de fer.

Le capitaine Barteau, qui avait enfilé une paire de gants, prit les deux os à pleine main.

— Ah ouais ! vous avez raison !

Puis il tourna les talons. Roullin se dit qu’il n’était pas sorti d’affaire avec un gugusse pareil. De toute façon, il lui faudrait demander de l’aide. Ils ne feraient rien de plus ici ce matin, à part demander aux agents de la chambre mortuaire de ne pas laisser les ossements en vrac dans un coin. La scientifique devrait venir. Le procureur de la République fut aussitôt prévenu.

Le retour au commissariat se fit dans un silence religieux. Le capitaine et le commissaire n’avaient pas grand chose à se dire. Le premier prenait le second pour un jeunot sans expérience. Le second prenait le premier pour un vieux flic aigri, n’ayant traité ici que quelques affaires de seconde zone. Des cambriolages de résidence secondaires, quelques affaires de stups avec saisie de dix grammes de cannabis. Pas de quoi mettre un commissariat sens dessus-dessous.

Pas un jour sans que Roullin pense à son ancien « patron » à la PJ de La Rochelle et à cette fameuse enquête sur les trois cadavres retrouvés sans tête. Affaire dans laquelle le procureur de la République était mouillé jusqu’à l’os. Ce serait difficile pour lui d’être ce Pierre Laroche qui lui avait tout appris du métier. Il lui fallait maintenant faire ses preuves. Et il savait que, discrètement et officieusement, il pourrait toujours l’appeler, lui qui coulait une retraite paisible à moins de 100 kilomètres d’ici. Au musée Saint-Croix qui jouxte le commissariat, se préparait une exposition sur le passé maritime des Sables. Alexandre Roullin aurait sans doute beaucoup de choses à y apprendre. Mais ça devrait attendre un peu.

Le commissaire fonça dans son bureau à l’étage pour rendre compte au procureur de la République qui prit aussitôt l’affaire très au sérieux.

— Commissaire, êtes-vous en mesure de prendre cette enquête en charge ?

— Bien sûr, monsieur le procureur. Pour l’instant, nous sommes en présence d’ossements qui datent vraisemblablement de quelques dizaines d’années. Il y a juste cette histoire de liens qui est étonnante.

— Je fais le nécessaire pour que ces restes soient envoyés au CHU de Nantes où il seront analysés par un légiste, conclut le « proc ».

Dans l’après-midi, c’est un étrange transport confié à la gendarmerie qui prit la route de Nantes. Une caisse en polystyrène, comme celles qui transportent les sardines à Rungis, fermée avec des scellés que le commissaire, accompagné du brigadier Boré, étaient allés poser à l’hôpital.

Dans la foulée, les deux hommes prirent la direction du quai de la Chaume. Roullin avait besoin de comprendre, in situ, les circonstances de la découverte du matin.

— Vous êtes Chaumois, Boré ?

— Non commissaire. Je ne suis pas originaire des Sables. Mais oui, un peu quand même, vu que ça fait dix ans que j’habite de ce côté-ci du port.

— Bon, alors emmenez-moi faire un tour du quartier. Je crois qu’il va falloir que j’en comprenne l’âme. Car, à ce qu’on m’a dit à mon arrivée, ici, c’est un peu à part.

— Ah ! ça, sûr ! rebondit Boré. Mais disons plutôt que c’est différent. Ici, c’est historiquement le quartier des pêcheurs. Et de l’autre côté, la ville beaucoup plus bourgeoise. À l’origine, c’était même une histoire religieuse. Au xive siècle, la Chaume protestante et Les Sables catholiques, avec ses familles nobles. Aux xixe et xxe avec l’avènement de la station balnéaire, c’était le télescopage entre une population aisée en villégiature et une autre qui savait ce qu’était le labeur. Le labeur de la mer, avec ses dangers. Je vais vous emmener voir le monument des péris en mer, près du prieuré. De l’autre côté, c’était les familles bourgeoises qui avaient fait construire de belles villas et qui, elles, avaient fait fortune avec le travail des autres. Depuis, les années 1970 et 1980, le remblai s’est progressivement transformé en mur de béton, comme vous avez pu le voir. Jusqu’au lac de Tanchet, c’est presque partout sept ou huit étages.

La voiture s’engagea dans les petites rues. Sébastien Boré emmena le commissaire jusqu’à l’église Saint-Nicolas.

— Voyez, commissaire, un jour où vous aurez plus le temps, entrez dans cette église. Vous comprendrez l’âme de ce quartier. Avec ses bateaux présents partout. Moi, les églises, ça n’est pourtant pas trop mon truc. Mais là, j’y viens volontiers chercher un peu de silence.

Ils se dirigèrent ensuite vers la rue des Doris et sa longue suite de maisons de pêcheurs.

— Faites-moi plaisir, arrêtons-nous au cimetière ancien. Je sais, vous devez trouver ça surprenant que je vous demande de faire cet arrêt. Mais venez voir les pierres tombales. Combien portent la mention « disparu en mer » ? Je ne sais pas, à vrai dire. Mais en voyant ces inscriptions, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à ces tempêtes qui ont emmené les marins, à ces infortunes de mer. À toutes ces familles qui ont été endeuillées dans ces circonstances. Vous savez, la solidarité des gens de mer n’était pas un vain mot lorsque « la grande faucheuse » pointait sa faux au sommet des vagues. Notre société aujourd’hui ferait bien de s’en inspirer.

Leur périple prit fin sur la corniche du Nouch.

— Voilà commissaire. J’espère que je ne vous ai pas trop embêté avec toutes ces histoires. Mais j’espère vous avoir fait comprendre ce qui se passe ici.

— Merci Boré. Pour l’église, promis, j’y reviendrai. Vous avez su me convaincre. Merci sincèrement de m’avoir donné ces clés pour comprendre. Bon maintenant, allons au ponton du passeur.

L’endroit avait retrouvé son calme et le bateau continuait normalement ses rotations. Philippe Thibaudeau était en pause, son service ne reprenait qu’à 16 heures. Mais il traînait toujours dans le coin.

— Oh ! Sébastien ! Depuis l’autre côté de la rue, il interpella le brigadier. Et traversa.

— Philippe, je te présente notre nouveau patron, le commissaire Roullin. Il est arrivé il y a une semaine. Je lui fais découvrir le quartier. Commissaire, je vous présente Philippe Thibaudeau, il est l’un des pilotes du passeur. Il connaît tout le monde de ce côté-ci. Un vrai Chaumois, issu du monde de la pêche. Un peu la mémoire locale.

— Bon, je vous laisse bosser à ce que je vois. Philippe prit congé, non sans avoir dit au commissaire qu’il était à sa disposition au besoin.

— Monsieur Thibaudeau, je crois qu’on va se revoir rapidement.

En pilotant sa navette, Philippe Thibaudeau n’arrêtait pas de penser à ce que lui avait dit le père Rambert quelques heures plus tôt. Le genre de bonhomme qui ne lance pas au hasard ce genre de réflexion. Le personnage lui rappelait celui de son arrière grand-père Louis. Toujours à l’écoute de ce qui se disait dans les ruelles chaumoises et véritable mémoire des lieux. Le père Rambert habitait à deux pas du port, dans la rue du Lieutenant-Maurice-Anger très exactement. La rue de l’Éperon à descendre et il était sur le quai.

Il n’avait pas de prénom. Plus exactement, personne ici ne l’appelait par celui-ci. Philippe l’avait toujours connu se faire appeler par son seul nom quand il était plus jeune. Puis on avait ajouté « le père » dès lors qu’il fut en retraite. Solitaire, il n’avait pas d’amis. Fréquentait un peu les bistrots, ne payant jamais sa tournée ni acceptant de se faire payer un verre. Ici, on savait où il habitait, mais jamais personne n’avait franchi le pas de sa porte. Et de tout temps.

Quel âge pouvait bien avoir le père Rambert ? Les plus anciens disaient aux environs de 90 ans, se basant sur ce qu’on savait de lui. Vieux célibataire ? Non, il avait été jadis marié, mais sa femme était décédée à la fin des années 1950. Jeune. Elle avait à peine trente ans. Donc née au début des années 1930, 1931 exactement, comme l’indiquait la pierre tombale du cimetière ancien sous laquelle elle reposait. Soixante ans après, le père Rambert s’y rendait deux fois par semaine.

On ne leur connaissait pas d’enfant et lui n’avait plus de famille apparemment. Bref, le père Rambert était une sorte de mystère que finalement personne ne cherchait véritablement à percer, par crainte d’y perdre son temps. Sauf peut-être Philippe Thibaudeau qui calcula rapidement qu’il devait avoir 50 ans en 1978 lorsque le pont de la Chaume avait été détruit. N’oubliant pas ce que lui avait dit le bonhomme quelques heures plus tôt : « Ils n’auraient pas dû le détruire comme ça ». Peut-être une façon d’envoyer un indice aux enquêteurs. Comme une bouée jetée dans le port. Philippe Thibaudeau était dans ses pensées. En arrivant quai Guiné, le bateau tapa d’ailleurs le ponton, ce qui n’était du tout dans les habitudes du pilote. Un passager habitué lui fit d’ailleurs remarquer avec un petit sourire en coin.

Le brigadier Boré avait raccompagné son « patron » après une rapide inspection du ponton où plus aucun indice ne traînait de ce qui s’était passé le matin. Les policiers étaient dans l’attente des analyses du CHU de Nantes afin de décider des suites à donner à l’enquête.

– III –

Les Sables-d’Olonne, 10 novembre 1978

Trois jours que la Chaume est coupée des Sables-d’Olonne. Certes, une rocade permet de contourner le port Olona. Ainsi avait été dénommé le nouveau port de plaisance. Mais quel détour pour faire quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Et la pression ne retombe pas. Le conseil municipal est convoqué le soir-même. Un rendez-vous inscrit depuis longtemps à l’agenda. La séance s’annonçait chaude. L’ordre du jour n’avait pas été modifié. Il prévoyait l’examen du budget supplémentaire. Compte tenu des réactions entendues et lues depuis le milieu de la semaine, la municipalité se doutait bien que le sujet serait ailleurs.

Vers 20 heures, la cour de la mairie est envahie. Il y a bien là cinq cents Chaumois venus manifester leur mécontentement et plus encore. Pancartes de sortie, invectives et même pas une sono à l’extérieur pour permettre à ceux qui n’ont pas trouvé de place dans la salle du conseil d’écouter les débats !

Louis Thibaudeau était là.

Exceptionnellement, il n’a pas rejoint sa chambre aux environs de 21 heures pour une nuit de sommeil réparatrice. Pour rien au monde, il n’aurait manqué ce rendez-vous avec le maire à qui il rêvait de dire ses quatre vérités les yeux dans les yeux. Même s’il était un personnage des quais, Louis ne le connaissait pas particulièrement. Et de toute façon, les Chaumois se méfiaient des Sablais.

Comme imaginé, la séance est houleuse. Louis Thibaudeau, jouant de son grand âge, avait réussi à se glisser dans un coin de la salle du conseil où l’ambiance était chaude et la température élevée.

Ce soir-là, la passe d’arme se fait entre trois élus. Le maire, Albert Prouteau, les conseillers municipaux Jean Huguet, le Chaumois, et Louis Guédon.

— Lors d’une réunion en date du 3 novembre, l’ingénieur en chef de l’Équipement et le responsable de l’entreprise en charge des travaux ont proposé de passer à la phase de démolition le 7. Et vous avez aussitôt signé l’arrêté, attaque Jean Huguet.

— L’arrêté, je l’ai signé avec une date en blanc, lui rétorque le maire.

Le public manifeste sa désapprobation avec force.

— Irresponsable, lance Louis Thibaudeau, dont la voix peine cependant à se faire entendre. Les sifflets fusent. Le calme a bien du mal à être rétabli. Jean Huguet enfonce le clou.

— Monsieur le maire, je suis déçu d’avoir à vous le dire, car j’ai de l’estime pour l’homme que vous êtes, mais je crois profondément que vous avez commis ce 3 novembre une erreur politique irréparable.

Applaudissements dans la foule.

Pour Louis Guédon, les questions sont d’ordre beaucoup plus pratique.

— Cinq solutions de remplacement avaient été retenues pour étude. Il avait été décidé que ces solutions seraient mises en place suffisamment tôt avant la destruction du pont afin de juger de leur efficacité et d’y apporter des améliorations. Or devant quelle situation sommes-nous placés ? Le pont est détruit alors que la voie de remplacement n’est pas opérationnelle. Cela est inacceptable en l’état, nous n’aurions pas manqué d’exiger le respect des décisions que nous avions arrêtées et qui ont été bafouées.

Dans la salle, c’est la foire d’empoigne. Les appels à la démission du maire ou de certains de ses adjoints montent de la foule. Louis Thibaudeau en a assez entendu et s’éclipse discrètement. Son regard n’a pas croisé celui du maire. Ce sera pour une autre fois. Il lui faut trouver son chauffeur puisqu’il n’y a plus de pont. Les élus se sont juste mis d’accord sur un point : une réunion d’information publique sera organisée à la fin de la semaine suivante.

Le lundi matin, les titres de la presse locale résument parfaitement la situation. Pour Ouest-France, « La municipalité prend l’eau ». Pour Presse-Océan, « Le conseil malade du pont » et un billet qui raconte « La triste farce ».

– IV –

Lundi 12 novembre 2018

La veille, le commissaire Alexandre Roullin avait satisfait au rituel des cérémonies du 11-Novembre. Sa première sortie officielle dans son nouveau costume bleu marine avec palmes sur la casquette. Habituellement vêtu en jean et blouson de cuir, il n’affectionnait pas cette tenue dont il disait qu’elle était uniquement de représentation. Destinée, certes, à montrer qu’il incarnait la République, tâche qu’il accomplissait, considérait-il, chaque jour, sans avoir à porter cet uniforme qui le privait de sa personnalité.