Mon boss veut tout changer, pas moi - Frédéric Adam - E-Book

Mon boss veut tout changer, pas moi E-Book

Frédéric Adam

0,0

Beschreibung

"La seule chose qui ne change pas, c'est que tout change tout le temps" On croirait cette phrase sortie de la bouche d'un sympathique pilier de bar accoudé au zinc PMU en face de chez vous ! C'est en fait une réalité. La vôtre, la mienne : dans la vie d'une entreprise, le changement, c'est partout et tout le temps ! Il nous passionne, nous angoisse, nous met en colère ou nous rend tristes parfois. Le changement vous laisse indifférent ? ne lisez pas ce livre. Mais, si vous voulez au contraire : - Oser un regard optimiste sur vos prochains changements. - sourire avec lucidité de vos idées reçues qui sont autant d'obstacles à la transformation. - Partager comment une meilleure expression de vos intentions et vos besoins peut demain faciliter les choses dans votre propre entreprise. Alors bienvenue chez Pinaud Chaussures, une boîte qui pourrait être la vôtre !

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau

~ Attention, réelle fiction ~

Je préfère vous mettre en garde…

Évidemment, la délicieuse ville de Romans-sur-Isère dans la Drôme existe : elle est l’un des berceaux historiques de l’industrie de la chaussure de luxe. L’entreprise Pinaud, par contre, son histoire et les propos comme les comportements de ses protagonistes relèvent de la plus pure imagination de l’auteur.

C’est donc un univers de pure fiction dans lequel vous allez mettre les pieds : dans le monde réel des entreprises, les différents services – commercial, production, comptabilité – interagissent en parfaite harmonie, parce qu’ils sont à l’écoute de leurs différences et de la nature complémentaire de leurs missions.

Dans le monde réel des entreprises, les changements opérationnels sont mis en place sans précipitation, avec un large effort de communication sur le sens de chaque projet, ce qui fait que les collaborateurs y font face avec confiance. Et surtout, dans le monde réel de l’entreprise, nous exprimons librement nos besoins, nos émotions, nos vulnérabilités, nos peurs, ce qui confère à nos relations une fluidité, source d’un profond bien-être.

Bien entendu, dans le cas où cette fiction ressemblerait trop à ce que vous vivez, si vous vous reconnaissez dans le conformisme de Fernand, les maladresses de Steve ou les certitudes de Cécile et d’Antoine, alors réjouissez-vous ! Car en refermant ce livre, vous aurez peut-être pris la décision de faire un pas de côté pour changer cela chez vous, un pas de côté pour agir différemment, contribuant ainsi à modifier favorablement votre réalité comme celle de votre entreprise.

Un matin, peut-être, brosse à dents électrique à la main, vous vous surprendrez à parodier ce poète persan mystique à la pensée aussi puissante que son nom est imprononçable. Devant votre miroir, vous vous entendrez déclamer solennellement, la bouche pleine :

« Hier, ch’étais intelligent et che voulais changer le monde de l’entreprise. Aujourd’hui, che suis sage et che me change moi-même. »

Allez, ce n’est pas tout, on badge et on entre chez Pinaud.

Sommaire

~ Attention, réelle fiction ~

~ Mettez une pièce et faites votre choix ~

~ Pinaud Chaussures sauve la planète ~

~ Doc en stock ~

~ J’haine ma banque, elle me le rend bien ~

~ Dépôt de départ ~

~ Chef d’entreprise, passion, vocation, vociférations, tête dans le guidon ~

~ Ça me tort, d’avoir raison ~

~ Panier de crabes plus quelques bigorneaux ~

~ TF1, l’évangile selon saint Jean-Pierre ~

~ Tout sauf l’Américain ~

~ Le fruit défendu est une grosse pomme ! ~

~ À cœur ouvert, quoique… ~

~ Du neuf avec l’ancien ~

~ Quand l’espace s’ouvre, les langues se ferment ~

~ Profession responsable bonheur ~

~ Voix d’outre-tombe ~

~ Teambuilding, le petit déjeuner des champions ~

~ Sortir le prince ~

~ En mode Tapis, Bernard Tapis, pas de la moquette ~

~ Le coup de talon dans le dos ~

~ Morse sur létale ~

~ Un Codir façon corrida, c’est si courant~

~ BFM Business. Breaking bad news~

~ Passer sous une échelle porte malheur… mais moins que sous un train ~

~ Quand c’est noir, c’est noir ~

~ Recommencement ~

~Battements d’aides de papillon ~

~ Cafard, insectes et gueule de bois ~

~ C’est beau l’entreprise quand tout le monde sème ~

~ Du 37, encore du 37, toujours du 37 ~

~ Et ils vécurent heureux, mais pas pour longtemps ~

~ Et pour de vrai ~

~ Remerciements du bon pied ~

~ Mettez une pièce et faites votre choix ~

Déjà cinq ans que je suis planté là. Oui, soixante-deux mois et sept jours, précisément, que chaque personne qui pénètre chez Pinaud Chaussures tombe immanquablement sur ma stature solide et massive qui, d’après ce qu’on dit, fait plutôt son petit effet.

Je peux me vanter d’en avoir vu passer, des collaborateurs, depuis le temps ; des personnalités de toutes sortes, effacées, excessives, mais bien souvent touchantes. Des hommes et des femmes qui pleurnichent, qui trouvent leur boisson trop ceci, pas assez cela. Ceux qui sont optimistes quoi qu’il arrive et ont toujours l’air heureux – du moins en apparence. Ils se réjouissent du nouveau thé au gingembre, en mode « incroyable, cette alliance de saveurs ! » comme si c’était l’invention culinaire du siècle.

Je reçois aussi les sceptiques, qui restent figés devant moi pendant de longues minutes avant de faire leur choix, presque par défaut. J’ai un peu de doute sur l’efficacité de leur travail quand je vois le temps qu’ils prennent à choisir l’option « avec ou sans crème de lait ». Je croise bien sûr les égoïstes qui prennent sans air coupable le dernier biscuit individuel, celui au chocolat à l’emplacement E-24, noté zéro sur cent sur l’application Yuka, mais dont la plupart se fichent, vu que « faut bien mourir de quelque chose ».

J’accueille encore les altruistes qui s’assurent que tout le monde est servi avant de commander pour eux-mêmes, ou bien encore les combatifs qui fustigent les produits à l’huile de palme, qui pestent contre les touillettes en plastique.

Ils défilent tous, chaque jour, flânant de longues minutes devant moi ou, au contraire, exagérément pressés de faire leur commande d’un geste détaché, filant vers leurs activités, lestés si souvent de lourds dossiers et de leur ordinateur portable.

Ils sont tous différents, tellement sympathiques quand ils deviennent la caricature d’eux-mêmes. C’est intéressant de voir combien leur façon de me passer commande en dit déjà long sur ce qu’ils sont.

Il y a les hyperméthodiques, qui portent leur badge de paiement au cou, avec une cordelette colorée, comme le trophée d’un élève d’école primaire à la suite d’une course en sac. Les rêveurs pathétiques, qui auront oublié tout moyen de paiement et reviendront à onze heures prendre leur café en se disant : « C’est dommage, c’est plutôt l’heure du Ricard… » Les révolutionnaires qui, chaque matin, réclameront le droit fondamental d’un accès à la caféine ou à la théine « gratuit et universel ». Pas facile de boire avec un poing levé.

Ils passent tous devant moi, certains sans un regard, perdus dans leur isolement, certains s’arrêtant plus souvent qu’ils ne le voudraient, fuite inavouable d’un métier dont ils se sont parfois lassés. Oui, je les vois tous, chaque jour, c’est ma part à moi. Ma mission. Il faut dire que je suis né pour cela, ou plutôt que j’ai été fabriqué pour cela dans les ateliers des Hauts-de-France.

Oui, fabriqué, c’est bien cela. Pardon, je m’aperçois à vos sourcils qui se lèvent que je n’ai sans doute pas fait les choses dans le bon ordre. J’aurais peut-être dû commencer par me présenter avant de vous adresser la parole pour vous servir ma rengaine : je suis un distributeur automatique de boissons chaudes et de snacks.

Attention, pas un de ces distributeurs d’un brun fade, vieilli au soleil, qui lâche piteusement un mauvais café lyophilisé dans un gobelet. Non ! Moi, je suis de 2014. J’arbore élégamment mes cent compartiments dans une caisse en mélange alu anticorrosion. J’ai le paiement par carte bleue sans contact intégré. J’en impose, avec mes quatre mètres cinquante de large et mes deux mètres zéro dix de hauteur. Impossible de ne pas me voir. Non seulement je parle, mais je lis aussi dans les pensées. Disons plutôt qu’à force de les côtoyer, je comprends intimement les individus, leurs faiblesses, leurs croyances, leurs valeurs, leurs peurs comme leurs espoirs. Si chacun d’entre eux pouvait lire dans l’autre autant que je le peux, j’ai idée que cette société tournerait de façon plus prospère dans un climat plus paisible.

Oui, je sais, une machine à café qui parle et qui pense, ce n’est pas très courant. Dans Star Wars, George Lucas fait siffler un truc qui ressemble à une poubelle de table depuis cinquante ans, cela n’a jamais choqué personne ! Alors, pourquoi pas un distributeur de boissons ?

Comme machine à café, j’en vois passer, des collaborateurs, ils me font rire, pleurer, chaque jour. Ils me touchent ou bien me mettent en colère par leur incapacité – pour la plupart – à entendre ce que l’autre dit, ce que l’autre veut, à rester centrés sur leurs croyances parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement.

Alors, j’ai décidé de le raconter, de vous livrer leurs pensées telles que je les perçois à travers les événements plus au moins importants qui rythment la vie de cette société.

Voilà pour le tableau. Pour l’histoire de l’entreprise, je ne résiste pas à vous renvoyer à l’article jauni du Dauphiné libéré qui est étrangement punaisé depuis vingt ans sur le tableau en liège du hall d’entrée, entre une affiche pour le don de sang et une autre pour les madeleines Bijou :

« L’aventure de ce fleuron régional a commencé en 1930 : François-Joseph – que tout le monde appelle Monsieur François –, cordonnier passionné, confectionne alors un modèle de botte sans lacet pour son frère conducteur de train, modèle qui prendra le nom de “botte d’ingénieur”, devenant bientôt un best-seller chez les motards. Belle histoire que cette entreprise qui s’est progressivement positionnée comme une marque haut de gamme, affichant des pages de “réclame” sur France Dimanche dans les années cinquante, chaussant même le futur président Pompidou (Georges est du cantal voisin, mais sa mère est de Romans). Pinaud, c’est aussi un partenariat avec le Festival de Cannes depuis 1980 avec des modèles toujours plus créatifs, doublés d’une qualité irréprochable. L’entreprise compte deux cent quatre-vingts salariés sur Romans. Elle devrait encore embaucher en début d’année 1992. »

Mais voilà, 1992 est bien loin. Certains diront que la boîte a vécu sur sa gloire, abrutie par le succès. La société n’a pas vu les concurrents arriver, le marché se transformer, bref, les changements à opérer : le fils du fondateur, Fernand, a aujourd’hui soixante-sept ans. Il a perdu la « vista », le supplément d’âme. Les méthodes d’hier ne marchent plus, le fameux « virage digital » qui est dans toutes les bouches des entrepreneurs a mal été négocié.

Fernand semble ignorer la réalité, laissant un comité de direction sans chef, rongé par les intérêts personnels. Résultat ? C’est près d’un siècle de savoir-faire et cent cinquante salariés qui risquent de disparaître. À moins que Fernand trouve une solution magique dont il a le secret… C’est la tranche d’histoire partagée dans les pages qui vont suivre…

Attendez, vous oubliez votre monnaie !

~ Pinaud Chaussures sauve la planète ~

6 septembre 2018

Anne Lessoigne : en vert et contre tous

Trop, c’est trop ! C’est tombé ce matin. J’ai ouvert d’un air détaché notre newsletter mensuelle qui s’affiche en gras noir dans ma boîte de réception parmi huit cent soixante autres mails. Après sept semaines d’absence, c’est compréhensible. Je n’aurais pas dû me mettre en arrêt, mais cette fois, cette fichue tumeur maligne était vraiment plus forte que moi. J’en étais folle rien qu’à y penser. Pas un jour d’arrêt en quinze ans de carrière ! Même pas pour un rhume ! Et là, grand chelem, quarante-sept jours ! Voilà ce que mon médecin m’a obligée à prendre.

Je m’angoissais de mon retour, j’ai été servi…

Je suis en charge de la qualité et de l’environnement de la boîte. Pourtant, ils font comme si je n’existais pas. Ou plutôt, Cécile Fierdebois, la responsable marketing, fait comme si je n’existais pas. Elle a profité de mon absence pour valider la communication environnementale à sa façon : rien qu’à lire le titre de l’article, j’ai failli m’étouffer avec un morceau de ma pomme bio.

Visiblement, notre société vient de découvrir qu’elle a une empreinte carbone ! Je vous décris le cliché : champs de blé, ciel bleu azur, une petite fille blonde qui court de dos avec notre dernier modèle d’espadrille rouge en tenant un ballon vert sur lequel est imprimé :

Sauver la planète est l’affaire de chacun

Chaussures Pinaud

Prendre pied dans un avenir propre

Je crois qu’ils se foutent de ma gueule. Un pied dans un avenir propre ? Un pied dans ta face, oui ! Je vais enfin mettre à profit mes dix ans de krav maga, à suer comme un four vapeur tous les lundis soir de dix-neuf à vingt heures. La manipulation de masse dans toute sa splendeur ! Il manquerait plus qu’un jeune homme vigoureux fauche le blé, torse nu, sous un titre en lettres grasses :

Peuple de France,

Participez à l’effort de guerre, pensez au tri,

faites des yaourts bio et du compost sur la terrasse !

Moi, je la connais, la vérité. Au vu de ce que je sais de nos procédures de teinture du cuir, notre empreinte carbone, c’est celle d’un T-Rex dans l’argile amazonienne, pas une trace de patte de bébé mouette sur la plage des Sables-d’Olonne.

Le problème, c’est que le fils du fondateur, Fernand, a pour l’écologie l’intérêt d’un alligator pour les brocolis vapeur : il s’en fout. Pas un petit peu, il s’en fout grand-angle ! Il a soixante-sept ans, la taxe écologique sur son SUV allemand, ce n’est même pas ce que lui coûte son coffre de ski. L’avenir du dauphin méditerranéen ou des tortues des Galápagos, il s’en bat le steak ! Lui, les tortues, il préfère sans doute les boulotter à l’apéritif, les pieds dans l’eau turquoise, en sirotant des cocktails au rhum et en souriant benoîtement devant les lolos de sa troisième femme, miss Bistouri.

Mais il a bien fallu qu’il s’y mette, le vieux, poussé en cela par nos clients qui réclament à cor et à cris toujours plus de « vert » dans leurs chaussures. Même si, ces imbéciles, ils sont capables d’acheter une paire d’espadrilles en plastique rose cent pour cent « made in dérivé du pétrole », parce qu’elle est portée par EnjoyPhoenix ou Kim Kardashian.

Je sais, je ne devrais pas me mettre dans des états pareils. J’ai horreur du mensonge, horreur de l’injustice, horreur que l’on prenne les gens pour des cons ! Je me connais, je vais m’inviter au prochain comité de direction. Je vais mettre les pieds dans le plat, même le gauche, celui qui porte bonheur. Je vais commencer mon intervention par une photo des enfants qui triment chez notre sous-traitant du Bangladesh. Je vais remémorer à toutes ces mauviettes que dans « développement durable », il n’y a pas toutes les voyelles pour écrire « profits immédiats ». Ou alors, j’attends. Je laisse pourrir, je les laisse s’enfoncer dans leur communication pitoyable. Au premier distributeur qui dénonce le loup, je monte sur la table en criant : « Qui avait raison ? C’est bibi ! »

Parce qu’en plus, au lieu de s’attaquer aux vrais sujets, la direction a cru bon de publier les dix règles d’or pour que – je cite – « chacun fasse sa part de colibri ». J’ai bien dit sa part de colibri. On nage en plein délire. Pour résoudre le problème, il serait nécessaire de chasser des corbeaux gros comme des dindes la veille de Thanksgiving, mais non ! Nous, on fait dans la miniature, l’accessoire, l’oiseau-mouche.

Résultat, ce matin, Claire De Chambord – notre responsable des ressources humaines – est venue nous coller des affichettes partout dans les couloirs. Même pas fichue de respecter les espaces de communication dédiée ! Des affiches qui nous invitent à agir en « collaborateur citoyen et responsable ». De Chambord, toujours là, y compris lorsque l’on n’a pas besoin d’elle. Le balai Swiffer du bon sentiment, le Fort Boyard de la gentillesse. « Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort. »

J’ai commencé à lire, mais j’ai arrêté à la deuxième résolution, j’étais prise d’un spasme nerveux : « Prendre soin d’éteindre les lumières de son bureau en partant. » Je sais, c’est super ambitieux comme mesure. À mon avis, rien que chez Pinaud, on va contribuer pour cinquante pour cent des engagements de la France à la COP 21. Comme le dit la page corporate du site web rédigée à la hâte : « Chacun doit prendre la mesure à laquelle il peut agir à son échelle sur le réchauffement. » À son échelle. Pour nous, pour le moment, c’est un marchepied.

Le pire, dans tout cela, c’est que j’ai découvert un peu plus tard – une boucle de trente-deux mails, vous apprécierez… – que l’on me chargeait de recenser avec Lepiqueux « l’ensemble des autres mesures écologiques pouvant être prises par la société sans impacter la rentabilité ni la qualité ». J’ai failli quitter mon siège pour débouler dans le bureau du grand patron. Mais bon le lundi, monsieur Fernand Pinaud est au golf.

Un groupe projet avec Lepiqueux, notre responsable production et système d’information, rien que l’idée me donne de l’urticaire. Lepiqueux, c’est monsieur Parfait, je sens que l’on ne va pas plaisanter : il va me faire un de ses fameux tableaux Excel avec soixante-quinze onglets. On va encore passer la moitié des réunions à discuter de la taille de la police de caractère du titre du rapport.

Mais moi, j’ai pas du tout envie de faire un projet avec Lepiqueux. Je n’ai surtout pas envie de lui confier que j’en ai marre de l’indécision qui règne dans cette boîte, marre du sentiment d’impuissance qui me domine face à un fondateur qui, selon moi, n’est plus au rendez-vous de rien du tout ! Pas de la qualité de ses produits et encore moins de l’écologie ! J’ai besoin d’un sens à mon travail, à mon action. J’ai aussi terriblement besoin de sécurité quant à mon avenir professionnel, au moment où je me confronte à une maladie qui m’effraie.

~ Doc en stock ~

13 novembre 2018

La vie rêvée parfaite d’Antoine Lepiqueux,

responsable de production

— Mais ce n’est pas possible ! Plus aucune « Doc » en stock ?

J’ai éclaté de colère en découvrant par hasard qu’un de nos produits phares, une variante bien à nous de la célèbre bottine du docteur allemand Klaus Martens, est en rupture de stock sur toutes les tailles.

— Comment est-ce que c’est possible ? Nom de Dieu !

C’est la sixième fois cette année que l’on fait face à une rupture de stock majeure. Je n’arrête pas de dire que cette boîte est gérée par des incompétents, en premier lieu desquels le service marketing ! D’accord, nous ne faisons pas des vaccins anti-tétanos, mais la rupture de stock, c’est la honte ! Comme si on avait besoin de cela avec notre courbe des ventes qui ressemble hélas bien plus à une autoroute hollandaise qu’au col du Tourmalet !

Je n’ai pas cherché longtemps pour trouver la faille : des lignes de prévisions manquent entre le mois d’août et de septembre. À mon avis, il y en a une qui devait être trop occupée à se faire les ongles pour prêter réellement attention à ce qu’elle faisait. Mais je sais ce qui va arriver, on va mettre cela sur un bug informatique. C’est connu, l’erreur en entreprise, c’est la machine ou bien la machine. Résultat de cette erreur dans les prévisions de vente ? Plus aucune production du modèle depuis deux mois et mes indicateurs d’alerte qui sonnent dans tous les sens. J’ai le sentiment étrange de porter la société à moi tout seul. Personne ne semble s’intéresser au métier de l’industrie, personne ne semble comprendre que cela ne sert à rien de faire le beau dans des salons commerciaux et de dépenser une fortune en publicité si tu n’as pas de produits à vendre. Tout le monde se fiche des prévisions de vente. Tout le monde se fiche de mon job en fait ! Je vais t’envoyer un mail bien pesé à Fierdebois, copie à Montant, ils vont découvrir de quel bois je me chauffe !

Je commence à rédiger mon mail je n’ai pas pu éviter Claire De Chambord, la DRH, qui fait son petit tour pour « prendre le pouls », comme elle dit. Des fois, je me demande si je ne me prendrais pas un job comme le sien, pépère.

— Bonjour, Antoine, je te dérange ? Je t’ai entendu crier, je peux t’aider ?

Je lève la tête et je la dévisage avec autant d’agacement que de compassion. Agacement, parce que je n’en peux plus de ses bonnes intentions, de son altruisme débordant, de sa façon de s’occuper de tout et de rien. Compassion, parce que je pense qu’elle ne sait pas faire autrement. Mais en même temps, est-ce qu’on a vraiment besoin d’elle aujourd’hui ? On n’est pas chez Oui-Oui et la chaussure magique : le potentiel humain, la bienveillance, moi je veux bien, mais à un moment donné, l’incompétence, cela se traite !

Je me fends d’une réponse la plus courtoise possible, mais difficile de contenir ma colère.

— Non, ça ne va pas ! Encore des erreurs dans les prévisions ! Encore une rupture ! Je te préviens, les mocassins vont voler lors du prochain comité de direction. Tu es aux RH, fais quelque chose, nom de Dieu !