Mon école sorcière - Cécile Jeanne Fraeye - E-Book

Mon école sorcière E-Book

Cécile Jeanne Fraeye

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Beschreibung

Sorcière tu étais, sorcière tu es... souviens-toi ! Médiumnité, magnétisme, créatures et passages d'âmes, voyages de corps et de pensées, télépathie ou petites magies. Ca y est ! Tu te rappelles... bienvenue à ton école sorcière. Voyage dans le chaudron, plonge, touille, mélange, et surtout remonte-en. Raconte-leur le Temps et l'Espace, et oublie à nouveau. Oublie, et écris la suite. Attrape tes ailes de fée, la sorcière n'a plus besoin de balai. Des mots se forment et grondent dans ma gorge, en remontent comme des tréfonds d'une grotte. Telle lumière en jaillit, j'entends alors une voix qui semble être la mienne les projeter avec clarté : - Je veux être sorcière. C'est ce que tu crois. Ce que tu veux, en vérité, c'est vivre ta lumière.

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Seitenzahl: 198

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Merci à ceux qui ont cru en moi,

à nos cuisines collectives,

nos grains de folie à moudre,

et vos épaules tendres à souhait.

Que ceux qui ont préféré me cuire

sachent que mon bouillon

n'est pas à court d'idées.

Table des matières

1. Un coup dans l'aile

1,5. Entre-deux-moi

2. La télé du ciel

3. La double-causalité, le carnet

4. École ouverte

5. Collection de "Banilles"

6. Electromagnétique

7. La terre a tremblé

8. Vision pranique

9. Point d'ancrage

10. La visite du serpent

11. Celui de Jeanne

12. Tambour et mélopée

13. La carte de l'ange

14. Hors du corps

15. Le fantôme du lit

16. Quand je me brûlais

17. Karmiquement vôtre

18. Ceci n'est qu'une pierre

19. Tu ne l'aimes pas

20. Mains de feu

21. Lis-moi un mouton

22. Mais comment tu fais ...

23. Scanner à distance

24. Savoir autrement

25. La fée et le lutin

26. Un poulpe dans le dos

27. Paralysie nocturne

28. Sculpter l'argile

29. Dans son corps une balle

30. La marque de la sorcière

31. Jeu de l'esprit

32. Neuro-Noeuds

32. Si tu pouvais...

Féérie

1 Un coup dans l'aile

Elle est couchée sur le ventre, mes mains serpentent sur son dos huilé. La petite pièce dans laquelle je masse est à peine éclairée. La nuit a fait taire les agitations du jour.

L'entrée en massage m'est comparable à une entrée en scène : le trac avant, un temps de préparation, et... s'élancer devant l'autre. Je découvre en la personne que je reçois mon public du moment, doublement teinté de connu et d'incertitude. Les techniques apprises et répétées en coulisse, les doigts-radars, et l'intuition en pochette-surprise comme en théâtre d'improvisation. Le temps du soin à l'autre s'accompagne d'un mouvement intérieur à peine perceptible que j'appelle ma bascule intérieure. Un son qui ne fait pas de bruit près de l'occiput : ¡clic ! en arrière et ¡clac ! en avant. L'interrupteur d'une modification de conscience et de perception de ce qui m'entoure. Il se déclenche au niveau de la boîte crânienne, et m'enveloppe instantanément d'une sensation particulière. Peut-être coupe-t-il mon mental pour que mon corps se mette au service du braille à décoder.

La jeune femme est allongée sur la table. Dans la danse des mains, « Je modifiée » est à l'écoute de sa musique. Parfois j'entends – une seule phrase ou quelques mots, clairs, mais pas avec les oreilles - ou vois, mais bien souvent ce qui est amené passe par le ressenti. Dans le silence intérieur, fort, immense et neutre, « Je » laisse la place à une autre bien plus vaste sans pronom personnel. Il me faut sortir du champ de la lecture celle de ma propre histoire. Réduire le signal de mes croyances, jugements et pensées. Gommer les interférences de mes références. Elles sont autant de biais d'interprétation de ce qui est perçu. Si je connais l'autre personne, ce que je pense en savoir peut altérer ce que j'en lis, ou y placer un filtre en forme de « cela ne correspond pas à l'image que j'en ai ». L'attente d'un résultat, d'un effet sensationnel ou d'un bénéfice personnel, semblent également réduire l'expérience ou la dénaturer. Le silence seul donne les notes les plus justes. De lui, Aleph, naissent le monde, les mots et les musiques. Dompter les tornades émotionnelles de mes ciels d'orage et mes soleils brûlants, les ramener à la vacuité. Les doutes parfois - serait-ce souvent? - me paralysent et me retiennent de parler. Je les invite pourtant à observer, en garde-fous rimant avec vigilance, en remise en question visant au discernement.

Haute voltige humaine.

Jeux olympiques internes.

Épreuve du saut dans les hauteurs intérieures.

Mes doigts, oints d'huile de coco, muent en dix yeux sensibles sur son dos. Ils sondent de leur pulpe les nœuds musculaires, tendons désaccordés, douleurs et blocages. A quelques centimètres de la colonne vertébrale, à proximité de l'omoplate, ils s'arrêtent. On pourrait dire qu'ils m'arrêtent. Un signal silencieux. Je masse la zone qui appelle mon attention. Mes pouces tantôt s'enfoncent dans la peau, tantôt alternent en petits cercles profonds.

Un ballet de phalanges tournoie pour la soulager, quand la séance prend une tournure inattendue : u-dessus de ce point une vision translucide et vibrante s'esquisse progressivement non pas sur la peau, mais au-dessus. Elle se déploie dans l'espace comme sous la main titanesque d'un colosse dessinateur. D'abord petit et frémissant à la surface de la peau, le croquis étire son trait à la verticale ! Je savais cette jeune femme ouverte à l'invisible. Sans cela je n'aurais pas osé lui décrire ce qui prenait forme. Sans cela, peut-être ne me l'aurait-on pas donnée à voir.

Dans quel sens est-ce que ça fonctionne ?

Je me lance et retranscris avec des mots ce qui m'est amené au contact du petit nœud de chair : la base de ses ailes. Je trouve assez souvent à cet endroit des corps la symbolique qui renvoie à une entrave dans la vie, qu'illustre simplement l'expression avoir les ailes coupées.

La forme continue d'évoluer :

- L'aile grandit !

Je détache en même temps que cette exclamation mes mains de sa peau. Avec fascination, j'approche mon index, pensant traverser la forme avec fluidité, comme on jouerait avec un hologramme. Mais à son contact, une résistance se fait sentir. La massée, dont la tête repose dans le trou de la table, ne voit rien de la scène. Je m'empresse donc d'ajouter, inquiète qu'elle n'imagine que j'avais juste interrompu la séance pour me la couler douce :

- Je la suis, ok ? Je ne te touche pas mais là... je suis sur l'aile !

Au fur et à mesure que mes mains ressentent et que mes yeux s'arrondissent, je lui décris le trajet, la forme, la couleur de la vision qui évolue. Le dessin éthéré se forme en temps réel au-delà de son enveloppe charnelle. Imprimante 3D+. A l'extrémité de l'aile gauche, à l'exacte verticale du nœud du corps physique, apparaît alors un déchirement. Le message est là : on me montre le trou formé par un impact dans la dentelle délicate de l'aile. Ce qui l'a blessée l'a aussi traversée et est venu marquer le corps près de l'omoplate.

Je suis ébahie - un minimum dans le contexte - de ce qui se dessine d'un crayon spatial nitescent, d'être en capacité de le voir, encore plus de le sentir.

Car je le sens, sous mes doigts, je le longe et le parcours de gestes aériens, là où en principe rien n'existe. Ce rien que l'on nomme air, ce vide qu'on appelle rien. L'absence de matière dense devenue visible et palpable ! Mes retenues s'envolent le temps de l'intervention. « Sans rire, des ailes de fée ? », taquine au loin la voix de la raison... Elle reviendra me tarauder, mais son susurrement est étouffé par la magie de l'instant, intensément vécu. Le mental bouillonnant, court-circuité par l'inattendu, laisse place à un état de félicité qui ne doit rien à une substance.

Le jeu s'invite alors dans toute sa simplicité et sa puissance : Une aile de fée cassée ? Ok, jouons à la réparer !

A six ans on ne se demande pas,

on joue pour de vrai.

A quarante... ben...

si on débranche à la boîte à cogiter,

pareil.

J'imagine alors une sorte de rustine que je façonne visuellement dans une matière proche de la texture diaphane de l'aile. La penser suffit à la créer, elle apparaît. Je la colle un peu comme on répare une planche à voile. J'ai déjà vu faire et la technique me semble adaptée à cet étrange cas pratique. Je ponce un peu, maniant un abrasif que je suis seule à voir, puis m'assure que la résistance à « l'air » est suffisante pour permettre l'envol. Enfin, je passe dans un geste de lissage un baume cicatrisant et apaisant, et j'harmonise le tout. What else ? La légèreté enfantine, celle du « tout est possible » qu'on nous retire dans l'adulte-attitude. Je me sens totalement à ma place dans ce jeu improvisé, d'une étrangeté totale à décrire en dehors d'un scénario de fiction. C'est mon autre réalité.

C'est quoi, la réalité ?

La validation systématique de la jeune femme ajoute à l'improbable : elle confirme en direct ce que ses yeux fixés sur le sol ne voient pas. Voilà qui me surprend encore. Elle sait décrire ce toucher sans-contact. Elle en expose l'évolution. Dans la réciprocité des sensations, l'irréalité perd son préfixe. Encore faudra-t-il être en capacité d'en ingérer la nouveauté, et de l'assimiler. Le retour de l'autre permet d'affiner et de valider l'instrument du ressenti. Évidemment, plus il est ouvert, sensible, sincère et prêt à se dévoiler, plus l'accordage se précise et peut progresser.

irréalité

J'imagine la scène vue d'un œil extérieur, et pense à tous ceux à qui je ne pourrai jamais la confier. Certaines vérités s'accommodent mieux du conte ou de l'imaginaire, comme si penser que cela n'existe pas rendait la chose aussi fascinante que tolérable. Proclamer qu'un film comme Docteur Strange relève du documentaire viendrait soulever protestations ou moqueries qui se transforment en applaudissements sous le costume de la fiction.

Elle me révèle qu'on lui a déjà évoqué sa nature féerique. Bien sûr qu'elle a des ailes, c'est ce que portent les fées dans leur dos de chair. C'est pourtant simple ! Je prends l'information, je la mets de côté, je ne suis pas prête à adhérer à mes propres propos. Il y a en moi ce scrutateur, dubitatif et suspicieux : rien de ce que je vis là ne peut exister vraiment. Je dois être folle. Pourtant, dans cette étonnante dissociation, l'aventure se poursuit avec légèreté :

- Oooh ! Elles continuent de pousser ! dis-je en écartant à nouveau mes mains. Comme nous parlons, les ailes réparées et pansées recommencent à s'étirer. Elles grandissent à vue d’œil dans un mouvement vibrant qui ressemble aux accélérés des reportages naturalistes. Elles se parent de couleurs douces. Je les regarde frémir de contentement comme au vent léger. Leur croissance terminée, elles s'estompent ensuite jusqu'à disparaître.

Fin

(de l'acte presque chirurgical)

L'atmosphère de la pièce change et reprend sa densité habituelle. La séance s'achève en me laissant aussi enthousiaste que pantoise.

Est-ce qu'on s'habitue à ça un jour ?

C'est ce récit qui composera l'entrée en matière, ou presque. Par le massage, que je pratique depuis plusieurs années. Dans l'accompagnement de l'autre et à travers le corps, découvrir les voiles du monde, se découvrir en écho.

Bref, ce soir-là, j'ai réparé les ailes d'une fée.

Tout va bien.

Comment en suis-je arrivée là ?

Bien avant sur la ligne du temps.

Cette ligne imaginaire, en point de repère...

Conseillère d'orientation

1,5 Entre-deux-moi

« Quand l'élève est prêt, le maître apparaît ». Enseignement bouddhiste dans ce chapitre entre-deux-voies.

L'énergie d'un mollusque en fin de parcours, jambes fatiguées, épaules tombantes, c'est également dans un entre-deux-larmes que j'entre chez celle que j'appelle alors ma sorcière. Souriez, la vie est belle ! Ne vous laissez pas embarquer dans la morosité de ce que je vais décrire et qui n'est qu'un décor.

Décor en carton pâte, celui du drame du moment : rupture en forme de choc émotionnel, brutale et violemment empreinte de trahison, maison tout juste achetée dans laquelle foison de travaux à réaliser seule et en urgence, retour d'examens médicaux douteux et inquiétants qui présagent une opération dans les semaines à venir, déménagement à organiser, travail à assurer, dans lequel le m'ennuie et m'enlise depuis longtemps, enfants à s'occuper et préserver. Tout cela dans l'extravagant délai accordé par un minuteur que je trouve alors particulièrement pervers : j'ai un mois pour réussir.

Dans cet état et ce contexte je fais mon entrée, et me liquéfie sur la table. Prête à tout, à rien, à n'importe quoi. J'allais découvrir ce principe fondamental dans les processus de guérison et d'évolution :

« Le changement a lieu quand la douleur de se maintenir est supérieure à la peur de lâcher prise. » (Spencer Johnson).

Elle prend soin de moi, sa main magnétise, ses yeux me fixent. Étendue, je pleure en silence entre-deux-phrases à peine audibles. Car on parle, chez elle. Ou elle parle pour nous plutôt, remue tête, énergie, croyances. Elle déballe, et ça envoie. Décortiqué direct, le mollusque. Sans transition, au cœur du cœur de ce qu'il faut entendre.

Elle sait, elle dit.

J'encaisse, j'entends, j'essaie de prendre mentalement des notes car le flux est dense. Et, il y a ce moment improbable. Cette résurgence de je-ne-sais-où. Ce sursaut d'une âme perdue ou endormie. Ce réveil en forme de bombe. La rencontre avec ma conseillère d'orientation : au bout d'un temps que je ne sais plus estimer, je m'épanche dans un :

– Et en plus, j'aime plus mon travail... entre-coupé de sanglots.

– Ah, et tu voudrais faire quoi ?

– Ben, je ne sais pas, j'ajoute en énumérant quelques débouchés dans l'informatique ou les métiers du livre, l'édition, restant dans mes classiques.

Elle ne m'écoute pas, regarde par la fenêtre, et ânonne un :

– Hmmm...

Je me sens un peu vexée par son absence d'intérêt. Carrément plus qu'un peu même. Pourquoi poser la question pour se détourner de la réponse en m'ignorant ?! Je me tais, boudeuse, laissant s'égrainer les secondes entre perplexité et blessure d'orgueil. Des mots se forment et grondent dans ma gorge, en remontent comme des tréfonds d'une grotte. Telle lumière en jaillit, j'entends alors une voix qui semble être la mienne les projeter avec clarté :

– Je veux être sorcière.

J'ouvre des yeux plus gros que leurs orbites. Mes lèvres restent un moment ouvertes, suspendues à cette révélation des profondeurs. Me voilà béate d'auto-surprise et d'évidence.

Se surprendre soi-même est une gageure.

Je m'attends à ce que cette phrase soit reçue avec ce qui me semblerait être un légitime ricanement. Je me sens ri-di-cu-le. « Mais quelle idée, d'où tu sors ça ma pauvr'fille ? », je me sermonne intérieurement, m'accusant d'être :

pathétique,

irréaliste,

rêveuse irrémédiable, et pour finir

stupide.

Elle se tourne vers moi et s'exclame avec un sourire de contentement :

– Enfin !

« Enfin »...

Le mot résonne, claque et percute.

Quoi ???

Ce jour-là, j'apprends que j'entre en maternelle d'une drôle d'école de cette aussi drôle façon. Étrangement, le décor dramatique de mes grandes marées lacrymales s'efface devant l'auto-nouvelle décision et un tampon de validation en forme d'adverbe. Encore plus étrangement une joie infinie m'inonde et provoque quelques éclats de rire sur le chemin du retour. Totalement bizarrement, cette étrangeté est une évidence qui éclipse le reste. J'ai le sentiment de sortir d'une longue amnésie, entre immense bonheur et crainte de ce que je vais y trouver, entre enthousiasme débordant et sourde inquiétude. Une « moi » des profondeurs exulte, l'autre tremble et interroge. Dichotomie à libération prolongée.

Les jours suivants, des images me reviennent, des moments mis sous le tapis à défaut de savoir qu'en faire. Des visions, des « je le savais », des ressentis... des chelouseries exhumées au pinceau dans les strates de ma mémoire.

Deux mois plus tard, j'envoie mon dossier d'inscription à une formation. J'ai opté pour le massage, sans appeler l'école auprès de laquelle je m'engage pour un an, sans question. C'est ainsi, et je suis sans réfléchir « l'ainsi ».

Boussole intérieure.

S'orienter vers soi.

Supervision.

2 La télé du ciel

L'été suivant, sur la côte landaise. Vacances avec une amie de longue date, et nos enfants. Je l'appellerai Âmie, ma sœur de cœur.

Je n'aime pas beaucoup les lézardages de plage, mais les enfants sont à l'âge des châteaux et des jeux de sable. Sacs chargés de serviettes, goûters et crème solaire, nous voilà en route, remontant le chemin encadré de boutiques saisonnières. L'océan est plutôt calme. Les vagues y sont discrètes et la plage large, le sable moyen et la dune légère. Le soleil ne brûle pas. Le ciel sans nuage couvre le tout d'un bleu uniforme. Carte postale sans excès. J'y préfère la Bretagne et ses secousses d'écumes, la force formidable des claquements d'eau sur les rochers, l'odeur forte des ports aux couleurs vives. J'ai toujours aimé la vie des côtes bretonnes, ses marées puissamment salées et les plages aux cheveux d'algues. Mais Âmie et moi habitons plutôt loin l'une de l'autre, la côte landaise était un bon compromis.

L'emplacement choisi à proximité d'océan, je dépose le sac de plage :

J'en sors un livre,

puis deux petites serviettes

et une grande.

Je dispose celles des enfants.

Pour étaler la mienne au sol,

j'en saisis les coins

et écarte les bras en l'air.

Ce récit est d'une ennuyeuse banalité,

n'est-ce pas ?

La serviette suit le mouvement ascendant, et retombe sur les courbes chaudes du sable. Relevant la tête en direction de l'eau, j'embrasse du regard le paysage au goût de sel.

Avec stupéfaction,

je découvre ce qui secoue enfin ces mots autant que l'écume de mes jours : dans le ciel azur s'ouvre une sorte de brèche rectangulaire. Au cœur de ce petit espace le visage d'une femme : belle, sans âge mais pas juvénile, elle est d'une blondeur presque blanche. Sa chevelure serpente le long de son buste. Elle est vêtue d'un modèle de robe ou de tunique d'un rose hors-mode. On dirait un petit écran de télévision dans lequel une speakerine spatiale remuerait ses lèvres en play-back sans la bande son. Devant elle se trouve une table, sur laquelle est posé un rectangle plus petit qui pourrait être une console d'ordinateur ou un livre sur un support. Derrière, un homme se tient debout. Sa tête ne rentre pas dans l'écran, je n'en vois que le buste et la main posée sur l'épaule de la femme. Il porte aussi un vêtement drapé. Je sais qu'il parle à la femme, que c'est à lui que la femme parle, que le son ne m'est pas destiné mais qu'ils parlent de moi. La femme a les yeux rivés sur ma silhouette figée. Étrangement, je dirais que l'homme décapité par le cadre aussi.

L'image disparaît brutalement.

Le ciel recoud sa brèche.

Je baisse les yeux.

Je relève les yeux.

Les enfants me parlent.

Je baisse les yeux.

...

« Je dois leur mettre de la crème solaire. »

Sonnée, je me répète cette phrase plusieurs fois, comme on récite un mantra.

Je leur mets de la crème solaire.

Je m'assieds, le regard flottant

sur la ligne d'horizon troublée.

Flottante et troublée.

S'enclenche un processus cognitif de tentative de compréhension. Nous venons à peine d'arriver, je n'ai pas encore eu le temps de prendre un coup de chaud. Mes lunettes de soleil sont remontées sur la tête, ce n'est donc pas un reflet. Pas de sur-stimulation sensorielle qui aurait pu me perturber. Le paysage et le contexte estivaux sont plutôt neutres et paisibles. Seul mon cœur-artichaut a perdu récemment des feuilles. En toile de fond du même nom, il m'envole un peu à la scène.

Je coche ici l'item « vie-n'aigrette ».

Que disaient ces superviseurs d'un autre espace-temps ? Qui sont-ils ? Je tente d'abord d'occulter. Une émission aux ondes décalée offerte à ma vue... à ma vie ai-je d'abord écrit en me trompant d'une touche de clavier. Me forcer à perdre la mémoire. Les occupations du jour m'y aident, le silence du soir m'y ramène. Quelles sont les conditions qui déclenchent les perceptions ? Faut-il pratiquer la méditation, absorber des plantes, changer d'alimentation, activer sa Kundalini, décalcifier sa glande pinéale ou jeûner ? Sur les murs de nos vies dématérialisées on voit passer moultes pratiques, conseils et recommandations dont j'ignore alors tout. S'il est des méthodes qui les favorisent ou qui préparent le corps à recevoir, il me semble que je perçois dès que l'état de conscience se modifie légèrement. Je me dis qu'il serait plus juste d'écrire « dès que l'état d'inconscience se dissipe », si l'on songe à nos quotidiennes imprésences à nous-même, et à plus-grand.

J'esquisse pour figer le moment. Je dessine ce qui n'était pas le fruit ni de mon imagination, ni d'une atteinte mentale ou d'une hallucination. Mais à cette période qui multiplie les bizarreries, je me demande si je ne suis pas atteinte de schizophrénie. C'est ça, être sorcière ? On ne m'a pas donné le programme. J'aurai plus tard d'autres expériences avec les autres mondes. Classeur de preuves « Et si nous n'étions pa seuls ? ». Dans mon entourage j'ai peu de gens à qui en parler, à part ma conseillère.

Je me tais le plus souvent, accumulant les secousses d'un monde qui vient bousculer mes croyances. J'ai tout le temps peur, surtout celle de raconter. La schizophrénie est alors celle d'un compartimentage de mes vies : celle de l'intime, celle des enfants, celle des amis d'avant tout cela, celle du travail, et celle... du pas directement visible.

La fille-puzzle.

Cours de Conscience du Temps

3 La double-causalité, le carnet

Août, la veille de mon anniversaire. Âmie est venue me rendre visite. Elle se couche tôt, moi beaucoup moins.

Les heures étoilées et leur silence. Quand les autres dorment, j'explore, sonde des mers d'écrits sans risque d'être sollicitée ni interrompue. Ces moments boulimiques sont à moi. J'en ai fait un métier, documentaliste. Étudier, compiler, faire du lien. Ratisser les domaines de la connaissance, comparer et donner du sens. Trouver ce que les autres cherchent. Cette compétence a beaucoup servi ma quête d'explications. Elle me dessert peut-être également alors qu'on me guide vers la voie de l'intuition et que je sonde, bornée, les hypothèses logiques et rationnelles. Fouiller encore. Et moi, je cherche quoi ? Que d'écrits, de réponses, toujours incomplètes et souvent vendues par la certitude de leurs auteurs. A chaque réponse, mille questions. Cette connaissance échappe aux règles d'une capitalisation par l'apprentissage. Plus j'apprends, plus se dessine l'évidence du « Je sais que je ne sais rien »,

et, pire encore :que je n'aurai jamais le temps de tout apprendre.

Ce soir d'août, mon attention se porte sur un article de Philippe Guillemant qui présente la théorie de la double causalité. Chercheur au CNRS, sa fonction rassure ma quête de pragmatisme et mon besoin de validation scientifique. Ses travaux sur le temps, notion qui donne le vertige quand on en remet en question la linéarité, m' absorbent et immédiatement me happent. Il est question dans l'article, ou serait-ce dans celui qui suit par sérendipité, de Jung, des synchronicités, de comment les relever et les provoquer pour orienter notre vie vers le futur que l'on souhaite matérialiser. Soir d'été passionnant à sauter dans l'immense bain de cette remise en cause du modèle dominant nos pensées, structurant notre manière causale de voir la vie et l'enchaînement des faits. D'une lecture à l'autre, je ne sais plus l'écrit qui mentionne le conseil suivant : se munir d'un petit carnet pour noter les synchronicités. L'idée est que l'attention portée à ces événements remarquables augmente la probabilité d'en observer et d'en provoquer d'autres. Notre futur appelle nos choix éclairés par ces messages interpellants, dessinant ainsi la possibilité d'agir sur notre vie par un libre-arbitre consciemment pratiqué. Des messages de l'après auquel on aspire, pour guider le maintenant sur la ligne temporelle choisie. Pétillement synaptique pour celle qui hurle en ses tripes un appel à changer de vie, à rejoindre sa ligne en dehors des douleurs. A trouver au bout d'un tunnel obscur la clarté étoilée que ses rêves dessinent.

D'un bond je me lève du lit, et entreprends une fouille frénétique de ma chambre à la recherche d'un carnet vierge. Stimulée par ma nouvelle quête, j'ai viré le marchand de sable. Tout est retourné, papiers, chemises, tiroirs. C'est drôle cette façon de déclencher une obsession, le cœur battant la chamade comme si l'urgence était vitale.

Et si elle l'était ?