Naissance et connaissance - François Jouen - E-Book

Naissance et connaissance E-Book

François Jouen

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Beschreibung

Quelles compétences neuropsychologiques sont acquises ou innées ?

De quelles compétences psychologiques dispose le nouveau-né humain ? La question n'a cessé de préoccuper les psychologues du 20e siècle. Elle s'inscrit dans la problématique encore débattue de l'inné et de l'acquis, et est cruciale pour toute psychologie du développement. Plusieurs théories importantes ont apporté leur réponse : le nouveau-né a été décrit tour à tour comme piagétien, nativiste, écologique ou encore néodarwinien. Les auteurs examinent chacune de ces approches majeures, en montrant leur originalité et leurs limites. Si elles s'accordent sur l'existence de compétences cognitives précoces, et s'inspirent largement des postulats darwiniens, elles achoppent sur la nature des contraintes innées qui orientent le développement épigénétique et se heurtent à la difficile explication du passage entre le biologique et le psychologique. Les auteurs proposent la théorie de la sélection des groupes neuronaux (TSGN) élaborée par Edelman, laquelle offre actuellement à leurs yeux les solutions les plus économiques et les plus efficaces pour rendre compte de ce passage. Issue de l'étude de l'embryogenèse, cette théorie défend une approche épigénétique probabiliste, axée autour de trois notions fondamentales à partir desquelles les conduites cognitives sont supposées pouvoir prendre forme : les notions de variabilité, de redondance et de sélection.

Grâce à cet ouvrage de référence, il sera aisé d'étudier le développement des aptitudes biologiques et psychologiques dans un cadre épigénétique.

A PROPOS DES AUTEURS 

François Jouen est Chargé de recherches au CNRS. Il est membre de l’équipe de psycho-biologie du développement du Laboratoire d’Électro et de Neurophysiologie appliquée du Groupe Hospitalier de la Pitié-Salpétrière. Il est également Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études à Paris.
Michèle Molina est Professeure en psychologie du développement à l’Université de Caen.

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Seitenzahl: 415

Veröffentlichungsjahr: 2013

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Introduction

L’objectif de ce travail est de tenter de caractériser les propriétés de fonctionnement de systèmes de connaissances observables à la naissance. Bien que présentant des recherches essentiellement réalisées chez le nouveau-né, ce travail s’inscrit clairement dans une approche développementale. En effet, la psychologie du développement en tant que discipline dévolue à l’étude, au cours du temps, du changement des processus d’acquisition des connaissances a également pour difficile mission de caractériser ces mêmes processus lors de l’état initial du développement. L’état initial ne doit pas être compris comme l’état zéro du développement à partir duquel celui-ci prend forme ou en deçà duquel rien n’existe. L’état initial auquel nous faisons référence désigne cette courte période temporelle qui marque une transition entre deux états: la fin de la vie intra-utérine et le début de la vie aérienne d’un nourrisson dont le développement sera ponctué par de considérables et incontestables progrès perceptifs, moteurs et cognitifs. Le nouveau-né représente ce moment transitoire caractérisé à la fois par une continuité transnatale sensorielle, mnésique (Lecanuet, Granier-Deferre & Schaal, 1993) et motrice (de Vries, Hopkins & Geijn, 1993) et par un ensemble de compétences dites « précoces », c’est-à-dire révélées à un âge plus précoce qu’on ne le supposait avant l’apparition de nouvelles techniques d’études. L’état initial pose la difficile question du passage d’une organisation biologique à une organisation psychologique de la conduite. Ce travail propose une solution théorique alternative à celles antérieurement élaborées pour rendre compte de ce passage.

La richesse de la psychologie du développement s’appréhende dans la variété des solutions théoriques qui ont été successivement proposées pour rendre compte de l’état initial. Toutes ces approches théoriques partagent deux points communs. Premièrement, elles postulent l’hypothèse selon laquelle dès la naissance l’enfant est un être capable de connaissances, bien qu’elles divergent largement quant au degré d’élaboration cognitive de celles-ci. Deuxièmement, elles sont toutes très largement inspirées des postulats darwiniens du développement. À ce titre, l’enfant est un produit de l’évolution. Le problème est alors de déterminer la nature de l’héritage laissé par l’évolution. Nous commencerons par envisager la nature multiple de cet héritage qui laisse apparaître une pluralité de nouveau-nés: le nouveau-né piagétien, le nouveau-né nativiste, le nouveau-né écologique et le nouveau-né néo-darwinien. Nous présenterons chacune de ces approches majeures en montrant leur originalité et leurs limites. Initialement, les nouveau-nés ont été supposés hériter de mécanismes adaptatifs biologiques à partir desquels des connaissances sont construites. Cette approche dite constructiviste initialement défendue par Piaget s’est heurtée à deux difficultés: l’une d’ordre théorique et l’autre de nature empirique. Théoriquement, l’élégante complexité du système piagétien ne pouvait fonctionner qu’en faisant appel à la notion de hasard. Empiriquement, la théorie s’est trouvée en défaut face aux données comportementales suggérant, chez le nourrisson, l’existence de connaissances plus élaborées qu’elle ne le supposait. En conséquence, le nouveau-né piagétien est devenu un nouveau-né nativiste, héritier non plus de mécanismes mais de connaissances fondamentales élaborées par nos ancêtres pour résoudre des problèmes adaptatifs endémiques. Malheureusement, les nativistes n’ont jamais pu démontrer l’existence de telles connaissances préalables à toute expérience. Une fois de plus, la psychologie du développement a su trouver une autre solution: si les connaissances ne sont pas initialement déposées dans le sujet, elles existent néanmoins objectivement dans la nature. Le nouveau-né nativiste a cédé la place au nouveau-né écologique qui hérite de mécanismes perceptifs lui permettant d’appréhender directement des connaissances inscrites dans l’essence des choses. Cette solution induit alors une dissociation entre le registre des activités sensori-motrices et celui de la cognition qui n’est pas à ce jour, empiriquement démontrée. Une dernière solution a été avancée: l’héritage darwinien se trouve sans doute quelque part entre le constructivisme piagétien et le déterminisme nativiste. Le bébé néo-darwinien est né. Il est le produit d’interactions entre facteurs environnementaux et facteurs biologiques qui canalisent à des degrés divers le développement de compétences cognitives. Le développement consiste alors en une ré-élaboration permanente sous de multiples formats, de représentations initialement contraintes par des mécanismes innés. Cependant, toutes les hypothèses envisagées en ce sens achoppent sur un même point: la nature des contraintes innées qui orientent nécessairement le développement épigénétique. L’ensemble des solutions théoriques envisagées pour rendre compte de l’état initial se heurte ainsi à la difficile explication du passage entre le biologique et le psychologique.

Actuellement, la théorie de la sélection des groupes neuronaux (TSGN) proposée par Edelman offre une des solutions les plus économiques et des plus efficaces pour rendre compte de ce passage. Cette théorie issue de l’embryogenèse et défendant une approche épigénétique probabiliste se centre autour de trois notions fondamentales à partir desquelles des conduites cognitives sont supposées pouvoir prendre forme: les notions de variabilité, de redondance et de sélection. L’application des notions de la TSGN aux conduites néonatales signe l’avènement d’un nouveau-né épigénétique probabiliste dont les propriétés cognitives réfléchissent les propriétés organisationnelles biologiques. Nous apporterons des données expérimentales illustrant la possibilité d’application des notions de la TSGN à l’étude des conduites cognitives néonatales.

Comme dans tout ouvrage, nous avons été obligés de faire des choix. De façon générale, nous avons choisi de nous centrer sur les publications et les textes qui concernent le nouveau-né. Néanmoins, pour des besoins de démonstration, nous avons été amenés, à différentes reprises, à étendre notre analyse de la littérature au nourrisson plus âgé que le nouveau-né, sans pouvoir toutefois citer tous les auteurs qui ont participé de façon active au renouvellement de la psychologie du développement durant ces dernières années.

Chapitre 1

Le nouveau-né piagétien

Le programme de l’épistémologie génétique défendu par Piaget (1936; 1937) a pour visée fondamentale de rendre compte de la formation des connaissances, depuis leurs formes les plus élémentaires (la genèse) jusqu’à leurs niveaux les plus achevés. Piaget s’est opposé à l’idée de connaissances prédéterminées pour défendre celle de connaissances élaborées. Selon Piaget, les connaissances résultent de la mise en œuvre des structures internes du sujet. Ces structures assurent une médiation entre le sujet et l’objet à connaître et sont elles-mêmes supposées résulter d’une construction effective et continue. Le problème de l’épistémologie génétique est alors de rendre compte de la construction de structures non préformées, ou comme l’écrit Piaget « Le problème initial de la connaissance est de construire des médiateurs » (Piaget, 1970). La solution proposée par Piaget pour rendre compte de la construction de tels médiateurs s’appuie sur un ancrage biologique. Selon Piaget, le problème posé par la construction de médiateurs est, sur le plan de la vie mentale, une extension des problèmes posés par la construction successive de formes biologiques nouvelles.

1.1 DES FORMES BIOLOGIQUES AUX FORMES PSYCHOLOGIQUES DU VIVANT

Piaget fait l’hypothèse d’une continuité entre mécanismes biologiques et mécanismes cognitifs. D’un point de vue biologique, l’intelligence serait un cas particulier de l’activité organique, qui « en prolongeant celle-ci, la déborde infiniment » (Piaget, 1936). Ce postulat repose sur l’idée que la vie est une création continue de formes de plus en plus complexes et une mise en équilibre progressive entre ces formes et le milieu. Ces créations successives de formes renvoient à la constitution de structures aussi bien biologiques que cognitives. Les structures sont des constructions variables du développement puisqu’elles renvoient à des mécanismes de transformation. Les principes à l’origine de la constitution des structures cognitives s’enracinent dans les propriétés biologiques du vivant et sont, contrairement aux structures, invariants. Ainsi, bien qu’une construction continue de structures variées sépare l’enfant de l’adulte, les grandes fonctions de la pensée de chacun demeurent invariantes. Les fonctionnements dits invariants, communs à la vie biologique et à la vie mentale, dépendent de deux fonctions biologiques générales empruntées à Darwin: l’organisation et l’adaptation. Piaget ne s’intéresse pas à l’adaptation-état qu’il qualifie de peu claire, mais à l’adaptation-processus. L’adaptation-processus opère par une mise en équilibre progressive entre un mécanisme assimilateur et une accommodation complémentaire. L’adaptation processus opère de façon cyclique pour produire de nouvelles formes structurelles. L’organisation se définit par les rapports entretenus entre les parties et le tout aussi bien au sein d’une structure biologique que d’une structure psychologique. La fonction d’organisation est, du point de vue biologique, inséparable de l’adaptation. Piaget les définit comme deux processus complémentaires d’un mécanisme unique, le premier étant l’aspect interne du cycle dont l’adaptation constitue l’aspect externe. Organisation et adaptation constituent une totalité fonctionnelle qui demeure invariante, c’est-à-dire qui se conserve. Ce double invariant fonctionnel de l’adaptation et de l’organisation s’exprime par l’accord de la pensée avec les objets (relation sujet/environnement) et l’accord de la pensée avec elle-même (le mécanisme réflexif de la pensée). Ces deux aspects de la pensée sont indissociables car comme l’écrit Piaget « c’est en s’adaptant aux choses que la pensée s’organise elle-même et c’est en s’organisant elle-même qu’elle structure les choses » (Piaget, 1936). Il s’ensuit que les structurations successives de la vie organique ou de la vie mentale répondent à un besoin d’adaptation du corps ou de la pensée au milieu dans le but de préserver un équilibre des échanges entre le sujet et son milieu. Puisque ces structurations successives dérivent toutes d’un même mécanisme unique constitué comme une totalité fonctionnelle invariante, il en résulte que les échanges entre le sujet et le milieu sont considérés dans un système d’autorégulation dont le système nerveux central serait le seul organe. Le système nerveux central est à la fois un instrument de prise d’informations sur le milieu et une source de transformations actives de celui-ci. Ainsi Piaget écrit « Les processus cognitifs apparaissent alors simultanément comme la résultante de l’autorégulation organique dont ils reflètent les mécanismes essentiels et comme les organes les plus différenciés de cette régulation au sein des interactions avec l’extérieur (en italique dans le texte), de telle sorte qu’ils finissent avec l’homme par étendre celles-ci à l’univers entier. » (Piaget, 1967). L’autorégulation signifie, selon Piaget, que le système décrit est un système à boucles qui fonctionne de lui-même et ne nécessite pas au départ le recours à un régulateur chargé d’en contrôler la marche. Ce système fonctionne de lui-même par un principe de régulation homéostasique, c’està-dire, une recherche d’équilibre permanente guidée par un principe d’équilibration (homéorhésis) et ayant pour propriété fondamentale de se transformer et donc de créer des structures nouvelles, tout en se conservant à titre de totalité invariante.

1.1.1 Les schèmes, outils de connaissance

« Connaître ne consiste, en effet, pas à copier le réel mais à agir sur lui et à le transformer (en apparence ou en réalité), de manière à le comprendre en fonction des systèmes de transformation auxquels sont liées ces actions » (Piaget, 1967). La connaissance est un mécanisme fondamentalement lié à des actions de transformation. Les actions se répètent et s’appliquent de façon semblable aux situations comparables. Les schèmes d’actions traduisent ce qui, dans une action, est ainsi transposable, généralisable ou différenciable d’une situation à une autre. Les schèmes sont des unités de comportement susceptibles de répétition plus ou moins stable et d’application à des situations ou des objets divers. En conséquence, le schème est une totalité fonctionnelle dont la mise en œuvre implique nécessairement les principes d’assimilation et d’accommodation. En l’absence de toute structure initiale, le premier médiateur entre le sujet et le monde externe est le système de schèmes d’action, conçu comme l’instrument d’échange initial. Tout l’univers primitif de l’enfant est abordé via les schèmes d’actions et les systèmes de significations attachés aux schèmes d’action. Selon cette conception, les perceptions dépendent aussi en partie de schème d’action: elles confèrent aux éléments perçus des significations relatives à l’action. Piaget présuppose que l’enfant va successivement développer deux formats de connaissances: des connaissances procédurales basées sur les schèmes d’action sensori-motrice, qui préexistent au langage et à toute conceptualisation représentative, auxquelles succéderont des connaissances conceptuelles fondées sur des schèmes d’actions intégrant ces propriétés.

Les connaissances procédurales de la période sensori-motrice dérivent toutes initialement de l’activité d’organisations biologiques héréditaires que sont les réflexes. Les réflexes constituent un montage héréditaire organisé et virtuellement adapté assurant une transition continue entre l’assimilation physiologique et l’assimilation cognitive sous sa forme sensori-motrice. Chez Piaget, les réflexes sont envisagés non du point de vue de leur organisation physiologique mais en tant qu’instruments d’échanges initiaux entre l’individu et son milieu externe. Piaget distingue donc les réflexes physiologiques des schèmes réflexes. Contrairement au réflexe physiologique, le schème réflexe s’établit par rapport à la perception de stimuli extérieurs reconnus en tant que signaux (l’assimilation récognitive). Le schème réflexe est une construction « historique » d’un comportement initialement greffé sur le fonctionnement interne du système nerveux et influencé par des expériences environnementales (principe d’accommodation). Les schèmes réflexes constituent la première forme de vie mentale à partir de laquelle l’intelligence se construira. L’examen attentif des conduites du nouveau-né amène Piaget à conclure que dès leur fonctionnement le plus primitif, les réflexes donnent lieu à des activités systématisées dépassant leur caractère purement automatique. Les manifestations successives d’un réflexe ne sont pas comparables à « la mise en marche périodique d’un moteur [….], mais constituent un déroulement historique… » (Piaget, 1936). Le réflexe est adaptable à condition qu’il soit exercé et répété. Le besoin de répétition du réflexe témoigne du principe d’assimilation: pour se conserver, le réflexe se répète et, ce faisant, il incorpore à lui tout objet susceptible de le recevoir. Le nouveauné témoigne alors d’une assimilation généralisatrice de ces activités réflexes dans la mesure où celles-ci vont incorporer dans un schème réflexe des objets toujours plus variés. L’assimilation généralisée observable dans le schème réflexe ne s’accompagne pas pour autant d’une conscience d’objet mais d’une conscience d’attitudes pouvant, dans les situations intenses, se traduire par une assimilation récognitive. Ainsi, lorsque le nouveau-né a faim, il appliquera préférentiellement une conduite de succion à un objet nourricier.

Cependant, la récognition dont témoigne cette conduite discriminative n’est qu’une récognition motrice ou pratique et non la récognition d’un objet. En effet, l’enfant ne dispose pas encore d’opérations intellectuelles pour assurer une permanence « de la forme et de la substance » (Piaget, 1936). Il ne peut s’agir non plus d’une récognition perceptive puisque ses perceptions visuelles, auditives… n’ont du sens que par rapport à ses réactions motrices globales. La récognition motrice repose sur la signification attachée à la situation globale. Par le réflexe, le nouveau-né dispose ainsi d’un outil d’adaptation à son environnement, l’adaptation se faisant progressivement au cours de l’exercice réflexe. L’activité réflexe implique une utilisation individuelle de l’expérience. C’est un mécanisme qui donne lieu à un exercice et, par conséquent à un apprentissage. Cependant, le réflexe est un exercice fonctionnel qui ne retient rien de l’extérieur à ce mécanisme lui-même. En ceci, le réflexe s’oppose aux acquisitions dues aux habitudes1. Ne retenant rien de l’extérieur, le nouveau-né ne conserve « sans doute aucune trace ni des objets ni des tableaux sensoriels sur lesquels ont porté les essais successifs » (Piaget, 1936). Le réflexe traduit cependant le principe d’accommodation puisque même s’il ne retient rien de l’extérieur, il a besoin du milieu pour se réaliser. Selon Piaget, ces adaptations héréditaires vont progressivement s’intégrer aux activités corticales permettant de constituer des habitudes ou des associations acquises.

1.2 DONNER DU SENS À L’UNIVERS

La connaissance du réel est avant tout l’attribution de significations. Selon la perspective structuraliste des plus classiques proposées par Piaget, toute signification est dérivée du rapport existant entre le signifiant et le signifié. Piaget distingue trois types de signifiants: le symbole, le signe, et l’indice. Le symbole et le signe sont les signifiants des significations abstraites qui impliquent la représentation mentale. Un symbole est une image évoquée mentalement ou un objet matériel choisi intentionnellement pour désigner une classe d’action ou d’objets. Le symbole se manifeste au cours de la deuxième année de l’enfant lors de l’apparition du jeu symbolique ou lorsque il y aura évocation d’objets absents. Le signe est un symbole collectif et de fait, arbitraire. Son apparition se fait également durant la deuxième année, avec le début du langage, et sans doute en synchronisme avec la constitution du symbole. Symbole et signe sont les deux pôles, individuel et social, d’une même élaboration de significations. L’indice est un signifiant concret lié à la perception directe et non à la représentation. Un indice est une impression sensorielle ou qualité directement perçue dont la signification (le signifié) est un objet ou un schème sensori-moteur. La notion d’indice s’étend à toute assimilation sensori-motrice: le hochet que regarde le bébé est indice de préhension virtuelle. Il s’ensuit que depuis la naissance, tout tableau sensoriel assimilé par le nourrisson peut pareillement être classé en signifiant et signifié. L’apparence perceptive d’un objet (par exemple un hochet) constitue le signifiant, le signifié est fait de toutes les autres qualités de l’objet, non données simultanément mais réunies par l’esprit en un faisceau unique (en particulier sa qualité d’objet à saisir). Ici, le signifiant se réfère à un système de schèmes (schème de la vision, de la préhension, de l’ouïe…) et n’a de signification que relativement à l’ensemble du système de schèmes. Pour le nouveau-né, le signifiant n’est autre que l’impression sensorielle élémentaire accompagnant le jeu du réflexe et le signifié est le schème réalisé. Chacune de ces impressions sensorielles est déjà classée (succion nutritive, succion à vide…) et correspond à un sous schème déterminé. L’assimilation récognitive observable dans la conduite de succion du nouveau-né suppose que le signifiant se constitue en des impressions sensorielles ayant valeur de signaux. Le signal est un indice encore élémentaire: il consiste en une impression sensorielle simplement associée à la réaction et aux tableaux perceptifs caractéristiques d’un schème quelconque. Il annonce dès lors ces tableaux et déclenche ces réactions dans la mesure ou il est assimilé au schème considéré. La conscience d’une certaine attitude, dans le schème de tétée, déclenche le schème de la succion. Le signal n’est pas un signe arbitraire: il ne peut se fixer que s’il est incorporé à un schème d’assimilation. Son assimilation à des schèmes non plus réflexes mais acquis lui accordera le statut d’indice, c’est-à-dire, un aspect objectif et donné de la réalité extérieure, comme des traces de pas dans la neige est l’indice du passage de quelqu’un.

Par la coordination réciproque des schèmes, les différents indices liés à un même objet vont être référables les uns aux autres et permettront de la part du nourrisson, des activités prédictibles mais non déductibles puis des activités de nature inférentielle. L’objet acquiert ainsi une existence de plus en plus autonome du point de vue du sujet. Ainsi, jusqu’à l’âge de 18 mois, la représentation permettant l’évocation d’objet ou d’événement absent n’est pas nécessaire puisque le propre d’un schème est d’assimiler toute réalité: le bébé exerce ses schèmes sur l’ensemble des objets que lui fournit son environnement. Les propriétés des objets induisent des modifications dans la forme des actions du bébé (accommodation des schèmes). Réciproquement, ces formes différenciées des actions vont révéler les différentes propriétés des objets (assimilation aux schèmes ou attribution de significations à la réalité). Des parties de l’objet vont ainsi acquérir le statut d’indices perceptifs. Un même objet pourra donner lieu à différents indices perceptifs, de part son assimilation à des schèmes différents. Finalement, lorsque la présence d’indices n’est plus nécessaire pour déclencher l’activation d’une séquence de schèmes, Piaget parle de représentation. Les connaissances de l’enfant ne seront plus confinées à ses limites corporelles. Elles deviendront enfin des connaissances conceptuelles. Ainsi, dans la conception piagétienne, la connaissance du réel dépend de la coordination des schèmes entre eux.

Chez Piaget, l’état initial se caractérise par une absence de coordination des conduites sensori-motrices entre elles. L’enfant vit dans une mosaïque sensorielle où les schèmes cloisonnés les uns des autres s’ignorent mutuellement. Dans cette mosaïque sensorielle, ce qui est vu n’est pas mis en relation avec ce qui est touché, senti ou entendu. Ainsi, à la naissance, aucune perception intermodale ne peut être possible: le nourrisson vit dans univers chaotique non unifié. Il s’ensuit que l’univers primitif du nouveau-né ne comporte ni objets permanents ni sujet: l’enfant lui-même ne peut se connaître comme source de ses actions. En effet, l’enfant ne dispose que d’impressions sensorielles non reliées les unes autres, les signifiants qui y sont attachés (soit les schèmes d’action) sont de fait eux aussi séparés les uns des autres et ne convergent pas vers la constitution d’un objet ou d’un sujet unique. Le nouveau-né constitue le centre du monde, mais c’est un centre qui s’ignore. Autrement dit, l’action primitive témoigne à la fois d’une indifférenciation complète entre le subjectif et l’objectif et d’une centration fondamentale sur soi. La différenciation soi/non soi et la centration des actions primitives se réalisera via une coordination progressive et de plus en plus complexe des schèmes d’action entre eux. La coordination graduelle des conduites est assurée par le jeu des assimilations réciproques. Ce n’est qu’au troisième sous stade de la période sensori-motrice que la coordination des schèmes de la vision et de la préhension commence à s’établir. La coordination réciproque des schèmes de vision et de préhension sera établie au quatrième sous stade de la période sensori-motrice. À l’âge de 6 mois, la prise manuelle d’un objet se fait sous contrôle visuel. Réciproquement, la vision d’un objet déclenche un geste de préhension. À cet âge, les espaces visuel et tactile se trouvent enfin coordonnés entre eux. De cette coordination progressive naîtra un sujet intentionnel source d’actions et de conduites intelligentes.

1.3 LA NÉCESSITÉ DU HASARD

Le passage de schèmes acquis (les réflexes) à l’intelligence sensorimotrice est marqué par deux paliers. Le premier est le passage des schèmes d’habitudes élémentaires, acquis grâce à une utilisation des hasards extérieurs par une assimilation reproductrice ou généralisatrice, aux premiers schèmes d’intelligence proprement dite avec coordination des moyens et des buts. Le deuxième moment important est celui du passage d’actes d’intelligence au cours desquels des moyens nouveaux sont découverts par tâtonnements, à des actes de niveau supérieur qui consistent en compréhensions brusques ou insights. Concentrons nous sur le premier palier. Comment passer de l’activité réflexe aux conduites intelligentes? La question est de savoir comment réaliser la jonction entre l’équipement biologique et la conduite cognitive. La solution envisagée par Piaget fait appel à la notion de circularité antérieurement développée par Baldwin (1902). Selon Baldwin, la réaction circulaire est une conservation de résultats intéressants obtenus par hasard. La réaction circulaire est source d’une activité adaptatrice que l’intelligence prolongera au moyen de techniques nouvelles (dont l’existence de schèmes mobiles). Ainsi, selon Piaget, le principe qui va amener l’enfant à des actes intelligents, c’est-à-dire des actes intentionnels, repose sur la conservation de résultats intéressants et nouveaux, obtenus par hasard. L’enfant quitte le sous stade des réflexes pour le sous stade des premières adaptations acquises en exerçant par besoin, une activité réflexe au cours de laquelle un résultat nouveau est découvert fortuitement. Ce résultat produit par hasard est conservé par assimilation et accommodation corrélative. Par la réaction circulaire, le résultat nouveau est assimilé à un schème antérieur, le schème devant également être accommodé au résultat nouveau. Dans le système piagétien le hasard devient une nécessité à partir de laquelle l’enfant découvre l’action de sucer son pouce, sa langue, de suivre des yeux des objets qui se déplacent, de localiser des sons, de saisir des objets pour les regarder ou les sucer…. Autrement dit, toutes ces premières habitudes qui préparent la venue d’actes intelligents découlent de découvertes fortuites. Ainsi, le hasard explique le passage du biologique au cognitif. Il est assez surprenant de constater que la rigueur de la construction théorique piagétienne se réfère à cette notion pour rendre compte de l’interface biologique/cognitif. Examinons la nature de ce hasard. Il apparaît que celleci n’est pas précisée par Piaget. En revanche, Piaget précise qu’il ne peut s’agir d’un hasard probabiliste, c’est-à-dire d’une sélection au sein d’un système de choix. Piaget s’oppose à cette perspective qu’il attribue spécifiquement au mutationnisme selon lequel les niveaux morphologique, anatomique, physiologique et cognitif de l’être humain seraient le résultat de variations fortuites mutationnelles, triées progressivement et affinées par la sélection. Dans un tel système, le facteur causal du développement serait le seul fait du hasard et de la sélection. Selon Piaget, le développement ne peut être résultat d’une adaptation par sélection effectuée a posteriori au sein de variations aléatoires. Pour Piaget, le facteur causal du développement est l’organisation et l’adaptation en tant que totalité fonctionnelle qui se conserve. Or l’aléatoire nie la conservation de principes invariants. Selon Piaget, la sélection ne peut opérer que si le sujet est capable d’organiser ses expériences. En conclusion assez inattendue, Piaget écrit que « […] les seuls hasards heureux sont ceux que le sujet sait utiliser […]. » (Piaget, 1967). Chez Piaget, la notion de hasard ne deviendrait alors possible qu’en référence à l’existence de connaissances préalables: la découverte par hasard d’un résultat intéressant n’est possible que si l’action du sujet est guidée par une connaissance préalable… de ce résultat ! Or la théorie piagétienne réfute l’hypothèse de connaissances préalables à toute action. Force est de conclure que le hasard supposé expliquer le passage du biologique au psychologique fait apparaître une incohérence théorique qui a très rarement été relevée dans la littérature, hormis par Mounoud (1994).

1.4 UN NOUVEAU-NÉ COMPÉTENT

Initialement élaborée en 1936, la théorie piagétienne a longtemps prévalu en tant que modèle quasi exclusif du développement cognitif de l’enfant. Au cours de ces 30 dernières années, les nombreuses recherches portant sur les compétences précoces du jeune enfant ont permis de faire naître l’idée d’un nouveau-né compétent. Ce changement de statut du nouveau-né est en partie dû aux différents progrès techniques survenus en psychologie qui ont permis de révéler des compétences bien plus tôt que ne le supposait Piaget. Dans les années 60 sont apparues deux nouvelles techniques permettant d’interroger les compétences perceptivo-cognitives des nouveau-nés et des nourrissons: la technique du regard préférentiel et la technique d’habituation. La première consiste à observer la répartition des temps de regard sur deux cibles placées côte à côte et variant sur une seule dimension (forme, couleur, taille, disposition des éléments…). Si les bébés regardent plus longuement une cible que l’autre, les chercheurs concluent que les enfants ont détecté et discriminé la différence existant entre les deux cibles: les bébés ne considèrent pas les deux cibles comme équivalentes et de ce fait, les explorent pour des durées différentes. Par abus de langage, les chercheurs parlent de préférence: en fait, cela traduit uniquement le fait que les bébés vont passer plus de temps à regarder une cible que l’autre. Cependant, si les bébés refusent de regarder les deux cibles ou s’ils regardent autant les deux cibles, les chercheurs ne peuvent conclure à l’absence de discrimination.

Pour éviter ce type de problème, la procédure d’habituation et de réaction à la nouveauté, et sa variante, la procédure de familiarisation et de réaction à la nouveauté, sont aussi fréquemment utilisées. Chaque procédure consiste à présenter de façon répétée un même événement durant un nombre d’essais suffisants pour que le sujet en apprenne les caractéristiques. Dans une procédure d’habituation contrôlée par l’enfant, le nombre d’essais nécessaires à cet apprentissage est déterminé par le bébé. Dans une procédure de familiarisation à essais fixes, le nombre de présentations de l’événement est fixé au préalable par l’expérimentateur. Suite à cette première période d’apprentissage, une période test succède au cours de laquelle la cible apprise, soit la cible familière, est présentée en concurrence ou en alternance avec une cible nouvelle. Les bébés regardent généralement plus longuement la cible nouvelle que la cible familière. Au cours de la période test, ce regain d’intérêt pour la cible nouvelle montre d’une part, que les bébés la comparent à la cible familière mémorisée, et d’autre part, qu’ils les discriminent parfaitement l’une de l’autre. Les données obtenues à partir de ces deux techniques ont fait émerger la notion d’un nouveau-né compétent. Les recherches réalisées à partir de ces techniques ont montré que dès la naissance, le bébé est capable de percevoir et de prendre connaissance d’un environnement qui, pour Piaget, est construit à partir des actions systématiques que l’enfant effectue sur son environnement.

Ces recherches réalisées à la naissance (Pour une revue de questions, voir Slater & Johnson, 1998; Slater, 1995, 1997) montrent incontestablement que bien avant de pouvoir agir physiquement sur leur environnement, les nouveau-nés disposeraient d’outils perceptifs suffisamment élaborés pour donner du sens à leur environnement: l’action motrice ne serait pas indispensable à la connaissance de celui-ci. Parmi ces outils perceptifs se trouve, tout d’abord, la possibilité d’un fonctionnement cortical. Le cortex est le garant de la réalisation de toutes fonctions cognitives: il est impliqué dans toutes les fonctions exécutives (mémoire, inhibition, planification d’action…) et est indispensables aux activités de raisonnement. Pendant longtemps, l’hypothèse a été faite que le cortex visuel n’était pas fonctionnel au cours des premières semaines de vie (Bronson, 1974; Johnson, 1990). Un test critique du fonctionnement cortical est la perception des orientations. En effet, le décodage de l’orientation des cibles visuelles est réalisé au niveau du cortex visuel: celui-ci est organisé en colonnes constituées de neurones sélectivement sensibles à l’orientation de la cible perçue (Hubel & Wiesel, 1969). Des données montrent que suite à une période d’habituation visuelle sur des stimuli constitués de bandes noires et blanches (soit un réseau carré) présentées obliquement, des nouveau-nés réagissent à la nouveauté lorsque leur sont présentés ces mêmes stimuli dans une nouvelle orientation (c’est-à-dire l’image en miroir de l’oblique sur laquelle les bébés ont été habitués) (Slater, Morison, & Somers, 1988). Ce résultat constitue une démonstration très claire du fonctionnement cortical visuel à la naissance. D’autres preuves de ce fonctionnement néonatal sont apportées à partir de l’étude de la perception visuelle des visages (de Schonen, Manicini & Liegeois, 1998). Grâce à un fonctionnement cortical, le monde visuel de l’enfant nouveau-né ne se réduit pas à un ensemble de tâches lumineuses, chacune durant le temps d’une fixation pour être aussitôt oubliée. Bien au contraire, les nouveau-nés sont capables d’accorder une constance de forme (c’est-à-dire, la capacité à percevoir la forme réelle d’un objet en dépit de ses changements d’orientation) et de taille (la capacité à percevoir la taille objective d’un objet en dépit des changements de distance de l’objet aux objets visuels qui les entoure) comme le montrent respectivement les données de Slater & Morison (1985), et de Slater, Mattock & Brown (1990). Les constances perceptives de forme et de taille permettent aux nouveau-nés de percevoir un univers stable et cohérent constitués d’entités tangibles.

Contrairement aux hypothèses de Piaget, l’univers visuel de l’enfant ne se réduit pas à un ensemble de taches bidimensionnelles, non-structurées, que seule l’exploration manuelle saura rendre tridimensionnelle. En effet, le nouveau-né est capable de discriminer des stimuli bidimensionnels de stimuli tridimensionnels. Dans cet environnement tridimensionnel, les nouveau-nés seraient capables de percevoir des stimuli composés en orientation, en forme, en taille, en couleur… L’expérience réalisée par Slater, Mattock, Brown & Morison (1991) donne un exemple de cette capacité à partir de deux propriétés d’objets: l’orientation et la couleur. Les bébés sont familiarisés soit sur une barre verticale verte soit sur une barre oblique rouge. Au cours du test, on leur présente le stimulus familier versus un stimulus nouveau (une barre verticale rouge ou bien une barre oblique verte). Les bébés regardent plus longuement le stimulus nouveau: cela montre que, durant l’habituation, ils ont traité une relation forme/couleur. Les nouveaunés seraient ainsi capables de synthétiser différentes propriétés d’objets, cette activité étant fondamentale pour la perception visuelle des objets (Triesman, 1986). Plus surprenantes, d’autres données ont montré que les compétences perceptives néonatales s’étendent également à une possibilité d’intégration multimodale. De nombreuses données expérimentales obtenues ces dernières années ont remis en question l’hypothèse d’un apprentissage des associations entre modalité, telle que le présupposent les approches piagétiennes du développement. Dès la naissance, les conduites d’orientation du regard vers une source sonore (Wertheimer, 1961; Muir & Field, 1979) ou les gestes d’atteintes vers des objets vus (Bower, 1966) constitueraient autant de témoins de l’existence d’une unité primitive des sens réfutée par Piaget. D’autres preuves de l’unité initiale des sens ont été apportées. A ce sujet, parmi les recherches qui interrogent le plus les chercheurs figure celle de Meltzoff & Moore (1977). Cette recherche montre que des enfants nouveau-nés sont en mesure d’imiter des mouvements du visage observés chez un adulte tels que la protusion de la langue, l’ouverture de la bouche ou encore le gonflement des joues. Ceci signifie que dès la naissance, les enfants sont en mesure de mettre en relation une information visuelle (le mouvement du visage observé chez l’adulte) avec une information proprioceptive (la réponse d’imitation donnée par l’enfant) sur une partie du corps que l’enfant n’a encore jamais vue. Ces données révèlent incontestablement la capacité des nouveau-nés à réaliser une relation intersensorielle entre des informations visuelles et des informations proprioceptives bien qu’ils n’aient jamais eu l’occasion d’apprendre cette relation. Une autre donnée expérimentale remettant largement en cause l’hypothèse d’un cloisonnement des différents espaces perceptifs est relative à l’étude de la coordination vision-préhension. Von Hofsten (1982) place des enfants nouveau-nés sur une chaise inclinée à 50°permettant un support parfait du poids du tronc, du cou et de la tête de l’enfant. Les bébés se trouvent ainsi placés en situation de motricité libérée par maintien de la nuque (Amiel-Tison & Grenier, 1980) ce qui favorise l’émergence de patterns moteurs organisés. L’auteur regarde la fréquence de distribution des mouvements des bras de l’enfant lorsque celui-ci fixe la cible, lorsque son regard est indéterminé, lorsqu’il ne fait aucune fixation ou lorsqu’il a les yeux fermés. Les résultats montrent clairement que l’activité des mouvements des bras et des mains et l’activité visuelle sont déjà liées chez le nouveau-né. Les extensions du bras en direction de la cible sont deux fois plus nombreuses lorsque l’enfant fixe la cible que lorsqu’il a les yeux fermés. Von Hofsten évalue également la précision du geste d’approche en calculant l’angle formé par la position de l’objet, la position de la main au début de son déplacement et la position de la main à la fin de son déplacement. Tous les enfants approchent beaucoup plus près leur bras de l’objet lorsque celui-ci est fixé du regard que lorsqu’il ne l’est pas. Bien que les nouveau-nés atteignent rarement les objets présentés, les résultats montrent l’existence d’une coordination œil-main néonatale: le nouveau-né à la capacité de diriger ses yeux et ses mains vers un événement externe visuellement détecté. Le système semble fonctionner de la main vers l’œil mais aussi de l’œil vers la main: lorsque l’enfant, par hasard, touche l’objet alors qu’il ne le regarde pas, les yeux sont alors immédiatement dirigés vers la source de contact.

L’ensemble de ces données révèle des compétences perceptives précoces qui permettent au nouveau-né de donner du sens à son univers perceptif, de l’ordonner de façon cohérente et de pouvoir développer des actions spatialement orientées sur celui-ci. Les compétences révélées par ces données sont alors difficilement devenues compatibles avec l’hypothèse d’un bébé supposé construire des outils de connaissances. Les données de la psychologie du développement servant largement à alimenter le débat idéologique des relations entre nature et culture, le raisonnement des chercheurs a majoritairement suivi la logique suivante: si le sujet ne construit pas ses connaissances par les actions qu’il réalise sur son environnement, cela signifie nécessairement que ses connaissances préexistent à l’action. Le nouveau-né piagétien a alors cédé la place à un nouveau-né nativiste: un nouveau-né dont les processus et les contenus des connaissances seraient nécessairement déterminés de façon innée.

1 Pour Piaget, l’habitude suppose une fixation mnémonique relative à l’objet par rapport auquel prend forme la conduite. L’habitude implique la rétention de quelque chose d’extérieur au mécanisme initial d’un acte particulier. Il en est de même dans les apprentissages qui nécessitent le recours à des opérations intellectuelles (comme la numération)

Chapitre 2

Le nouveau-né nativiste

Les compétences perceptives et cognitives du nouveau-né décrites à partir des années 80 ont le plus souvent été interprétées comme des témoins de connaissances innées. La conception innéiste du développement qui émerge alors ne constitue pas en soi un bouleversement théorique puisque cette position se trouvait déjà énoncée chez les philosophes du monde antique. En effet, Platon supposait que nos connaissances ne pouvaient dériver de notre expérience sensorielle immédiate jugée trop peu fiable, fragmentaire et incomplète: les sens, parfois victimes d’illusions, n’étaient supposés délivrer au même instant qu’un fragment de scène perceptive devant nécessairement être complétée pour être comprise du sujet. Platon en déduisait alors que nos connaissances devaient être présentes depuis le début de la vie terrestre, placées en nous par la main de dieu et révélées par la maïeutique. En psychologie du développement, l’interprétation nativiste des compétences précoces du nouveau-né va parfaitement s’intégrer dans un mouvement théorique constituant une avancée considérable de la psychologie cognitive: l’approche modulaire de la cognition. Appliquée au développement, la caractéristique essentielle de cette approche est de défendre une position centraliste de la cognition fondamentalement désincarnée qui exclut toute participation de la sensori-motricité à l’élaboration de processus cognitifs. La question fondamentale qui anime le travail des chercheurs défendant cette approche est de déterminer la nature et surtout le contenu des processus cognitifs innés censés être le point de départ de tout développement cognitif.

2.1 L’HYPOTHÈSE DE CHOMSKY

Chomsky (1980) a été l’un des pionniers des approches nativistes en psychologie. Le nativisme qu’il défend s’apparente alors à un prédéterminisme basé sur les mêmes arguments issus de « la pauvreté du stimulus » initialement avancés par Platon. Ces arguments reposent sur l’idée que toute structure mentale et tout savoir complexe ayant une organisation ne peuvent relever d’expériences sensorielles peu fiables par définition. Ainsi, l’expérience langagière est, au quotidien, parfois erronée et incomplète dans ses formes mais surtout extrêmement diversifiée.

Néanmoins, un enfant produit de nombreuses phrases nouvelles qu’il n’a jamais entendues auparavant. Cette capacité montrerait que l’enfant n’apprend pas la grammaire en répétant ce qu’il a entendu. Ceci est la preuve d’une distinction fondamentale entre processus perceptif et processus cognitif: nos pensées et nos réponses contiennent nécessairement plus d’informations que les inputs perceptifs. Ces derniers doivent nécessairement être interprétés par des règles prédéterminées. De cet argument issu de la « pauvreté du stimulus », Chomsky conclut que les capacités grammaticales des enfants doivent être innées et se présenter sous la forme d’un ensemble de règles génétiquement codées et biologiquement héritées. L’existence de règles grammaticales innées expliquerait les raisons pour lesquelles certains aspects du langage se développeraient avec une incroyable uniformité et ceci en dépit de l’originalité des expériences de chaque enfant et des particularités environnementales dans lesquelles ils se trouvent. Comme l’écrit Chomsky (1980) « Les facteurs innés permettent de transcender l’expérience, d’atteindre des niveaux de complexité qui ne reflètent pas l’environnement limité. […] Personne ne présuppose que nos organes physiques et leur fonction dérivent de l’expérience, alors pourquoi le présupposer pour le langage et la cognition. Il faudrait concevoir la faculté du langage ou la faculté du nombre comme des organes mentaux, analogue au cœur ou au système visuel ou le système de coordination motrice et de planification. Il ne semble pas y avoir une ligne de démarcation claire entre la croissance physique des organes et les systèmes moteurs et perceptifs ou encore les facultés cognitives ». Pour Chomsky, le problème est alors d’expliquer l’origine de l’existence de telles règles innées conçues comme des organes cognitifs. L’explication est nécessairement darwinienne: la sélection biologique naturelle a permis de doter l’espèce humaine entière de ces mêmes organes. Cet argument amène Chomsky a défendre l’hypothèse d’universaux des structures et des formes de la cognition. Chomsky en conclut que ces organes cognitifs ont besoin de substances environnementales (soit des stimulations) pour pouvoir se matérialiser, l’environnement fonctionnant comme un simple déclencheur ou un « fine tuner ». L’environnement est le médium permettant activité et exercice, assistant ou retardant le développement mais n’altérant jamais sa course ou sa forme finale.

L’hypothèse nativiste de Chomsky aboutit à un postulat aux conséquences majeures pour la psychologie du développement: celle d’une organisation modulaire de l’esprit. Chomsky suppose que l’esprit est constitué de systèmes séparés (tels le système visuel, le module de la reconnaissance des visages, la faculté du langage,…) ayant chacun ses propres propriétés (Chomsky, 1980). Cette caractéristique générale de l’esprit a été affinée par Chomsky qui présuppose que le module du langage se composerait de plusieurs sous composants modulaires (module lexical, module syntaxique…), la grammaire se trouvant à l’intersection de ces différents modules. Ainsi, la fonctionnalité d’un système est le produit d’un ensemble de sous composants modulaires. Cette organisation modulaire correspond au principe de « modular design » défini par Marr (1982) selon lequel tout calcul doit être envisagé comme une collection de sous processus spécialisés et indépendants.

Appliqué à la psychologie du développement, le postulat d’une organisation modulaire de l’esprit a deux conséquences fondamentales. Premièrement, l’hypothèse de Chomsky aboutit à une remise en cause des approches théoriques prônant l’idée de processus cognitifs généraux dont la théorie de Piaget est le plus bel exemple, pour défendre l’idée de processus spécifiques, dépendants de modules spécialisés. Selon Chomsky, les principes déterminant les propriétés de la faculté du langage sont supposés être différents de ceux déterminants les propriétés d’autres facultés cognitives. Ils ne sont en aucun cas attribuables à un mécanisme général d’apprentissage. Autrement dit, il n’y a pas une pensée unique mais plusieurs modules spécifiques de pensée: il existerait différentes capacités cognitives hautement spécialisées dans le traitement de stimuli spécifiques. Deuxièmement, les modules décrits par Chomsky constituent des systèmes de représentation biologiquement hérités conçus pour pallier les insuffisances des données perceptives. Rappelons que les traitements perceptifs sont supposés insuffisants pour accéder à une intelligence de notre environnement. Ceux-ci doivent être complétés, relayés par des systèmes cognitifs disponibles dès la naissance. L’approche modulaire de Chomsky diverge radicalement des postulats théoriques des constructivistes pour lesquels par son action, le sujet construit progressivement une connaissance de son environnement. Selon Chomsky, dès la naissance, les bébés disposent d’outils de connaissance et de connaissances qu’ils n’ont pas besoin de construire par leur action et qui leur permettent de réaliser des compétences perceptivo-cognitives indépendantes de tout système d’action. Cependant, les postulats théoriques de Chomsky sont soumis à deux contraintes:

expliquer la façon dont un comportement hautement adaptatif comme le langage peut être génétiquement déterminé,

déterminer ce qui constitue un module cognitif.

À la première question, des chercheurs tels que Spelke (1998) répondent que la psychologie du développement n’a pas pour fonction d’y répondre, ce qui d’emblée clôt le débat. La seconde question a été abordée par Fodor (1983).

2.2 L’ÈRE DE LA MODULARITÉ

Dans son livre intitulé La modularité de l’esprit, Fodor (1983) propose une théorie générale de la perception et de la cognition selon laquelle les activités perceptives sont accomplies via des mécanismes hautement spécialisés constituant des modules. La perception devient une activité d’interprétation contrainte par le format sous lequel un savoir particulier du monde est représenté dans ces différents modules. Conformément aux idées d’abord élaborées par Chomsky (1980), Fodor préconise une discontinuité entre les processus perceptifs (les modules d’entrée) et les processus conceptuels (le système central), l’information ne circulant pas réciproquement entre ces deux types de processus. La différence entre ces deux types de processus est formellement présentée de la façon suivante (Sperber, 1994). Voir un nuage et penser « ceci est un nuage » est un processus perceptif. Inférer à partir de cette information « qu’il va peut-être pleuvoir » est un processus conceptuel. Fodor (1983) distingue différents niveaux au sein du système cognitif: celui des modules périphériques et celui du système central. Les modules périphériques sont alimentés par des capteurs sensoriels dont la fonction est de convertir une stimulation physique en un signal neural. Les modules périphériques ont pour fonction d’interpréter l’information transmise et convertie par les capteurs sensoriels pour produire des savoirs au sujet du monde extérieur via des modules spécialisés (détection d’angles, d’orientation, de texture,…). Ces systèmes sont responsables d’activités cognitives de base tel que la perception ou le langage. Hormis le cas de quelques modules émergeants au cours du développement (par exemple le module de la lecture), les modules sont en grande partie spécifiés de façon innée et donc, peu susceptibles de changement ontogénique. Les modules ne sont ni flexibles ni intelligents. Mais ils sont indispensables pour obtenir une cognition initiale et minimale. L’organisation modulaire de ces systèmes périphériques est définie par des caractéristiques particulières des mécanismes de traitement (Samuels, Stich & Tremoulet, 1999). Les modules sont:

spécifiques à un domaine (ils desservent une fonction spécifique sur un domaine particulier),

spécifiés de façon innée (les modules se développent suivant une séquence caractérisée propre à une espèce: ceci permet d’évoquer des universaux ontogénétiques),

encapsulés (les modules sont imperméables aux désirs, croyances, attentes ou hypothèses des individus),

non assemblés (Ils ne communiquent pas entre eux),

non accessibles à la conscience (Il est difficile voire impossible d’avoir une influence sur le processus d’un module),

rapides dans leur exécution,

autonomes (leur activation est incoercible et indépendante de la volonté du sujet),

pré-câblés (les modules sont sous tendus par des systèmes neuronaux spécifiques. La notion de localisation peut également être invoquée).

Selon Fodor, ces caractéristiques sont généralement associables à la modularité, mais elles n’ont pas besoin d’être toutes simultanément présentes. Cependant, précise Fodor, si un système en possède la majeure partie, la probabilité est forte pour qu’il les présente toutes ! En résumé, un module cognitif est un système de traitement spécifié de façon innée qui fonctionne de lui-même à partir d’informations spécialisées issues des récepteurs sensoriels (Sperber, 1994) propre à un domaine perceptif. Les sorties des modules périphériques convergent vers un système central responsable d’activités cognitives plus complexes tel que le raisonnement analogique, l’unité perceptive, la constitution de croyance, de désirs… La fonction du système de traitement central (le processeur central) est de fixer le savoir, construire des croyances, planifier des actions intelligentes. Le système de traitement central a pour particularité de ne posséder aucune des caractéristiques de traitement modulaire. L’esprit, représenté par le système central comprenant des processus conceptuels, est résolument non modulaire. En conséquence et paradoxalement, le titre de l’ouvrage choisi par Fodor ne coïncide pas tout à fait avec la description du système cognitif proposé puisque ce n’est pas l’esprit qui est organisé de façon modulaire mais les systèmes périphériques de réception des données sensorielles. L’hypothèse initiale de la non modularité du processeur central est soutenue par deux arguments. Le premier est celui des mécanismes d’intégration de l’information issue des différents modules périphériques. Le niveau conceptuel est le niveau à partir duquel des informations issues de différents modules, eux-mêmes probablement liés à des modalités sensorielles spécifiques, sont intégrées les unes aux autres dans un support indépendant de toute modalité sensorielle: un chat peut être vu, entendu, senti, touché. Tous ces percepts sont qualitativement différents, mais ils renvoient tous à un même concept. Fodor évoque une seconde raison pour justifier la non modularité du processeur central. Chaque culture élabore ses propres domaines d’excellence hautement spécialisés (la cuisine française, le Boudhisme, l’opéra italien, le Base-ball, les jeux d’échecs….) et il serait impensable de présupposer que ces domaines d’excellence relèvent de processus génétiquement spécifiés.

Bien que Fodor ait écrit « J’incline fortement à douter qu’il existe quelque chose comme un développement cognitif au sens où l’entend la psychologie développementale cognitive » (Fodor, 1985), force est de constater que son modèle s’avère peu compatible avec les données développementales. En effet, le mécanisme de traitement des modules supposé par Fodor soulève deux problèmes. Le premier est relatif au sens dans lequel est supposé s’effectuer le traitement de l’information des entrées perceptives vers le processeur central (traitement de type « bottom up »). La nécessité d’un traitement de type « bottom up » découle d’une des particularités de fonctionnement des modules: l’encapsulation. L’encapsulation possède un statut particulier puisqu’elle représente l’essence même de la modularité. L’encapsulation des modules ou leur impénétrabilité cognitive au désir et croyance du sujet (Pylyshyn, 1981) signifie qu’aucun autre module ne peut influencer ou avoir accès au travail interne d’un module. Le processeur central accède uniquement au produit finit du module (sa sortie). Par conséquent, ce que le sujet connaît ou croit ne peut affecter le travail du module. Selon Fodor, la preuve de l’encapsulation des modules réside dans l’incapacité des sujets à résister aux illusions perceptives. On connaît l’illusion et son fonctionnement, mais on ne peut y échapper. Tout le savoir que le sujet possède au sujet d’une illusion, savoir stocké dans le processeur central, n’est pas accessible au module. L’encapsulation est une propriété qui définit nécessairement un traitement de type « bottom up », c’est-à-dire, dirigé par les données perceptives, et qui exclut la possibilité d’un traitement de type « top down », c’est-à-dire, dirigé par les connaissances ou croyance du sujet, comme le font remarquer Bishop (1997) ou encore Hulme & Snowling (1992). Or, les traitements « top down » sont fréquents chez les enfants apprenant le langage. Aussi, Bishop (1997), Hulme & Snowling (1992) concluent que l’hypothèse de la modularité ne peut s’appliquer à un contexte développemental. Ce problème ne se pose plus chez celui qui maîtrise le langage et pour qui la production langagière peut de nouveau se réaliser via des processus dirigés par des informations sensorielles (traitement de type bottom up). Par ailleurs, l’idée de traitement de type « top down » doit nécessairement s’accompagner de la possibilité au sein d’un module, de l’existence de sous modules encastrés les uns dans les autres. Or Fodor préconise des modules non-assemblés. Le second problème posé par le mécanisme de traitement supposé par Fodor, concerne la nature du processeur central: quel format suffisamment général pourrait permettre d’intégrer des données traitées de façon très spécifique? Doit-on supposer que ce format est le même chez le nouveau-né et chez l’adulte? L’explosion des données sur la cognition précoce au cours de ces dernières décennies a montré qu’une structure