Neverland - Emilie Malburny - E-Book

Neverland E-Book

Émilie Malburny

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Beschreibung

Darcy habite dans une petite ville au nord de Boston appelée Peabody. Entourée de Mike et Miranda Silverman, elle y vivait une vie paisible. Jusqu’à l’accident.
Au volant de sa vieille Chevrolet, chantant à tue-tête, la route était dégagée, le soleil brillait, et puis... un énorme BOUM. Ensuite… plus rien. Blackout complet à part Ezra, cette entité mystérieuse, qui la hante jour et nuit.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Née en 1983, Émilie n'en est pas à son coup d'essais. Après avoir passé quatorze ans dans le milieu pharmaceutique, c’est dans la culture qu’elle a trouvé sa voie. Chroniqueuse pour le magazine namurois Cinqmille, collaboratrice artistique pour plusieurs artistes de notre plats pays et internationaux, cette Belge au sang teinté de Guinness a le monde artistique en intraveineuse. Certains diront que c’est une vocation, d’autres une passion, elle vous dira que c’est juste l’air qu’elle respire. Sa Madeleine de Proust ? La musique Folk et celtique.

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Seitenzahl: 179

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

« A heart of evil A heart of hate It beats in my brain This cruel machine It talks of life but never heal Oh, it talks of us Deep inside of me »Feed me– Mustii – EP “The Darkest Night”

L’impulsion du premier mot peut parfois Ne tenir à rien, à un effet d’annonce ou un évènement totalement inattendu.

Prologue

Mardi 12 août 2014. Drôle de date.

Difficile de s’imaginer que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, en plein été et parce qu’on l’a décidé.

C’est donc avec l’absence de caféine matinale que la nouvelle est arrivée à mes oreilles.

Incrédule, limite catatonique, le regard hagard dans le miroir.

Moustache, mon British shorthair, miaulant inlassablement, attendant pour avoir son dû.

Pauvre bête… tu ne peux pas comprendre… mais Peter Pan n’est plus.

Le Capitaine Crochet l’a rattrapé et jeté au crocodile… Tic-Tac… Tic-Tac… Je l’entends d’ici…

Oui, Moustache, je suis prostrée.

Je n’en reviens pas que Hook ait réussi son coup.

Peter Pan. De loin, mon dessin animé préféré… Mais entre Lilly La Tigresse et Wendy, il n’y a pas photo, la petite squaw reste ma favorite. Parce que, Wendy, je la trouvais… un peu nunuche ?

Le rapport ? Aucun, tu as raison, Moustache. Autant petite, je chantais à tue-tête « À la file indienne » tel un enfant perdu plus que dévoué, autant la mort de Peter Pan est la confirmation que personne n’est éternel, pas même au Pays Imaginaire.

Serait-ce la malédiction de Neverland ?

Mon esprit divague… et Moustache qui miaule toujours de plus en plus fort. Il n’en a rien à faire, lui : « Donne-moi à manger, humain !  »

Comme si notre vie ne se résumait qu’à cela : Chaton – Métro – Boulot – Chaton – Dodo.

Sommes-nous à ce point programmés pour ne pas penser que demain tout peut cesser d’exister ?

Je ne parle pas de guerres, non. Je parle de ce moment où, en une fraction de seconde, ta vie bascule ou disparaît. Ce moment où soit tu deviens papillon, soit tu redeviens poussière.

Pourquoi les étoiles ont-elles le don de s’éteindre lorsque l’on se brosse les dents ?

Bref, tout ça pour vous dire que cette journée commença bizarrement.

Mais, après tout, si Peter Pan n’était pas vraiment celui que l’on pense ?

1.

J’habite, au nord de Boston, dans une petite ville appelée Peabody. Dans le Comté d’Essex, dans le Massachusetts… Cinquante et un mille deux cent cinquante-et-un habitants, autant être précis.

Enfin, depuis quelque temps, le nombre commence à décroître plus qu’à l’habitude. La semaine dernière, nous étions tombés à cinquante et un mille deux cent quarante-six, si je compte bien.

Pas que les gens préfèrent fuir la ville du célèbre Georges, mais des disparitions soudaines ont un peu mis la panique il y a de cela six mois. Vous connaissez l’esprit un peu paranoïaque des petites bourgades. Nous sommes devenus, en l’espace de quelques semaines, le nouveau « puits vers l’enfer », en référence au forage profond de douze kilomètres dans la péninsule de Kola entre la Norvège et la Finlande ou par pur ennui ou juste pour installer un climat anxiogène, ce dont ils ont le secret.

En tout cas, il ne fait visiblement plus bon s’arrêter à Peabody. Mais, malgré la panique ambiante, j’ai continué ma vie sans me soucier de qui serait le prochain.

Ce matin, comme tous les autres, je me suis rendue chez Mike, mon voisin et occasionnel petit ami, pour aller à Salem.

Nous travaillons pour le même bureau d’avocats. Hormis que moi, je ne suis qu’une assistante, une paralégale pour être exacte.

Au volant de ma vieille Chevrolet, communément appelée la « capucine », tout se passait bien, la route était dégagée, le soleil brillait et, puis… plus rien…

Je n’ai pas directement compris ce qu’il se passait, même pas du tout, je dois dire. La minute d’avant, je chantais à tue-tête que j’allais me balancer du chandelier avec Sia, Mike me suppliant de me taire et là… Black out complet… Comme si nous étions passés dans un trou noir, un coup à appeler Mulder et Scully. J’ai juste ressenti un énorme BOUM dans l’entièreté de mon corps et perçu un bruit de métal froissé.

Lorsque la lumière est revenue dans mon champ de vision, je l’ai trouvée bien terne. Et verdâtre et floue. La tête comme enserrée dans un étau, les narines remplies d’une odeur âcre et humide, un goût métallique dans la bouche.

2.

Au départ, j’ai cru que ma vision trouble était le fruit de la perte de mes lunettes, mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas la seule cause.

J’avais mal partout, mais sans être une douleur de choc, comme une douleur d’immobilité. Vous savez, comme lorsque vous restez trop longtemps allongés dans la même position et que vous n’arrivez plus à vous mouvoir correctement : les muscles douloureux et tendus. Les aiguilles de votre esprit vous piquant au vif juste avant que les fourmis ne viennent vous agacer davantage.

J’avais l’impression d’être là depuis des semaines, alors que, dans mon esprit, les ténèbres ne s’étaient abattues qu’à peine quelques secondes auparavant.

Il n’y avait aucun bruit, mis à part le bip lancinant d’une machine. Un masque à oxygène m’aidant visiblement à respirer.

C’est là que j’ai aperçu une ombre… juste avant de me rendormir. Mon sommeil était plutôt agité et mes rêves, sans queue ni tête.

Un seul revenait sans cesse : j’étais coincée dans un immeuble en ruines. Genre forteresse moyenâgeuse au milieu d’un lac profond où nageaient des crocodiles à tête de clowns riant sans interruption.

Oui… des crocodiles à tête de clown… Je déteste les clowns et il reste à supposer que le crocodile me ramène à ce cher Robin Williams. Ceci explique peut-être cela… Les rêves sont souvent le récapitulatif de vos pensées et parfois le reflet de vos craintes les plus profondes.

Je me suis réveillée plusieurs fois, sans avoir le temps de dire ou de faire quoi que ce soit.

La notion du temps n’était plus et, à chaque fois que je tentais de regarder autour de moi, mes yeux se refermaient comme si par magie quelqu’un le leur commandait.

L’ombre était devenue une présence, une personne m’observait dans un coin de cette chambre sombre, pas de visage, juste une personne dégageant une odeur plutôt agréable, chaude, musquée, enveloppante.

Lors de mon dernier réveil, j’ai réussi à articuler quelques mots :

« Ne me rendormez pas…

— Pourquoi ? Tu as mal. Si tu dors, tes blessures guériront plus vite.

— Ne me rendormez pas !

— Comme tu voudras…  »

Un homme, la présence était un homme. Enfin, cela me paraissait évident vu le timbre de sa voix. Après m’avoir fait boire quelques gorgées d’eau et avant d’avoir pu poser une autre question, une porte en métal glissa, laissant passer un peu d’air frais, et se referma.

*

Les heures s’écoulaient, des bruits sourds et effrayants me parvenaient de dehors : j’entendais des cris, des pleurs, des supplications. Et à cet instant, j’aurais pu tuer pour un autre verre d’eau fraîche. Les quelques gorgées reçues avaient réveillé ma soif.

Où étais-je et qui était cette personne ? Pas Mike, c’était une certitude.

D’ailleurs, où était Mike ?

Je tentai de l’appeler, mais aucune réponse. Ma gorge était douloureuse et, malgré mon impression de crier, je me rendis vite compte que les sons trouvaient péniblement leur chemin vers la sortie.

La porte métallique s’ouvrit à nouveau, reproduisant le même son rouillé. Une silhouette entra. Cette fois, mon état général étant moins altéré par les médicaments, je pus directement distinguer les détails de son visage. Celui-ci semblait vouloir raser les murs.

Un complice ? Il s’approcha, me délia les poignets et posa une pile de vêtements propres sur le lit.

Il m’aida à me relever, en douceur, comme s’il connaissait par cœur les gestes, comme s’il les pratiquait au quotidien.

Son regard était impassible, ses pupilles noires, inexpressives. Pas un mot ne sortit de sa bouche.

Lorsqu’il posa le plateau-repas sur mes jambes, je ne relevai aucune parole et le laissai me nourrir comme un enfant qui apprend à manger. Sur la surface en plastique, une bouteille d’eau, une sorte de bouillie de flocons d’avoine, un peu de compote de pommes et un yaourt : un petit déjeuner typiquement sain, mais loin de ce que mon estomac semblait réclamer.

Je m’appliquai à ingurgiter avec le plus de précautions possible chacune des cuillérées qu’il me présentait.

La moitié des contenants resta sur le carreau, mais c’est avec un grand sourire qu’il me proposa la bouteille d’eau avec une paille en inox qui en sortait. Je bus quelques gorgées, comme pressée par ce manque et cette gorge enflée qui réclamait apaisement.

Ce manège se produisit à chaque repas, et ce pendant ce que je pus comprendre être plusieurs jours.

À la vingtième représentation mécanique, je lui demandai, d’une voix plus assurée, de me laisser libre de mes mouvements. Le jeune homme ne répondit pas et resserra les boucles.

Plus le temps passait et plus je sentais l’anxiété monter et la folie m’envahir.

Je n’ai jamais su rester assise plus de cinq minutes. Pour moi, regarder la télévision est un calvaire et travailler derrière un bureau, le bagne. Un comble pour un paralégal. J’avais beau demander des nouvelles de Mike, il ne répondait pas, ne sourcillait pas. Il agissait comme un zombie, comme si on lui avait lavé, aspiré, remplacé le cerveau.

Le lendemain, lorsqu’il déposa le plateau, je le jetai par-dessus les barreaux du lit médicalisé et lui affirmai :

« Je ne m’alimenterai plus tant que vous ne me laisserez pas libre dans cette… cellule. »

Il me regarda, impassible, resserra les liens, nettoya le carnage étalé sur le sol et sortit sans dire un mot.

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit sur un individu encagoulé. Son pas était lourd et contrarié, ses rangers frappant le sol comme le feraient les militaires.

« Alors, comme ça, Darcy Holloway, on refuse de s’alimenter ?  »

La question était posée calmement, d’une voix grave et plaisante à l’oreille.

« Oui, j’aimerais pouvoir bouger sans devoir appeler et prévenir chaque fois que j’ai un besoin primaire. »

Je le vis esquisser un sourire timide.

« Et pourquoi penses-tu que je vais accéder à ta demande, Darcy ?  »

Il avait un ton provocateur, une intonation qui laissait percevoir une once d’amusement sadique.

« Parce que je peux être très convaincante et très insupportable, Monsieur…  »

Je laissai ma phrase en suspens espérant qu’il la compléterait, mais il n’en fit rien et enchaîna sans me donner son identité.

« Crois-tu que ce n’est pas le cas dans les autres chambres ? Crois-tu que tu m’impressionnes ?

— Vous appelez cela une chambre ? C’est une cellule et, à mon avis, ils sont mieux traités au South Bay House of correction 1 !

— Ne jouons pas sur les définitions, Darcy.

— Comme vous le voulez, mais je veux pouvoir bouger quand je le veux !

— Et que me donneras-tu en échanges ?

— Vous me détenez ici, n’est-ce pas assez ?

— Je vais demander que l’on te laisse libre dans ta chambre, ce n’est pas comme si tu pouvais courir le marathon de Boston ou bouger seule, tu n’es pas comme mes autres pensionnaires. Mais tu devras accéder à une de mes requêtes, le moment venu.

— Quels… »

Sans attendre de réactions, je le vis se lever et quitter la pièce, baragouinant quelque chose à Bernardo, qui me détacha. Eh bien oui, il a fallu que je lui trouve un nom à mon infirmier et le seul muet que je connaisse, c’est le serviteur de Zorro… Je pouvais difficilement l’appeler Mouche vu que la loquacité n’était pas son point fort.

1 Prison du Comté de Suffolk dans l’État du Massachussets, États- Unis, destinée aux prisonniers hommes et femmes condamnés pour crime avec une détention de deux ans et demi maximum.

3.

Le petit cérémonial de Bernardo et du Capitaine Cagoule continua inlassablement. Le premier ne prononçant aucun son et le deuxième ne répondant pas à mes questions si ce n’est par d’autres questions, ce qui avait le don de m’agacer davantage.

Ce n’est qu’au bout de ce qui me sembla être une éternité que Capitaine Cagoule m’apporta quelques livres et le journal daté du 13 août 2014. Celui-ci n’avait jamais daigné me donner les informations demandées et c’est par ce biais qu’il décida enfin de me délivrer la réponse tant attendue.

Le papier titrait : « Michael Silverman, l’avocat du chauffard de Summer Street tué dans un grave accident de la route, sa compagne de route et collègue, Darcy Holloway, est portée disparue. »

Mon cœur n’a fait qu’un bond à la lecture du titre. Plus loin, l’article mentionnait que le père de Mike et associé principal chez Silverman&Lelland, Walter, offrait une récompense à ceux qui apporteraient leur témoignage sur l’accident et ma disparition.

Mais visiblement, cela n’avait pas eu beaucoup d’effet.

J’étais issue de foyers d’accueil et n’était personne. Mis à part pour le Starbucks du coin où Miranda, ma meilleure amie, et moi allions tous les matins pour chercher notre skinny latte.

Au cas où vous vous poseriez la question, Miranda est la sœur de Mike… Mon cercle d’amis est très très réduit.

Ce jour-là, Capitaine « C » avait agi comme à son habitude, ce qui avait, pour je ne sais vraiment quelle raison, attiser ma colère. Certainement un contrecoup de l’annonce.

— Pourquoi portez-vous cette stupide cagoule à chaque fois que vous venez ?

— Vous ne vous en doutez pas ?

— Cessez de me répondre par des questions ! Répondez !

— Darcy… Darcy… Darcy…

— Cessez de prononcer mon nom !

— Darcy…  »

Je grognai de mécontentement et ne dis plus un mot.

— Eh bien, vous avez perdu votre langue ?

— Comme Bernardo.

— Qui est Bernardo ? demanda-t-il étonné.

— Votre pote muet !  

Il se mit à rire. Un véritable fou rire. En d’autres circonstances, j’aurais trouvé cela flatteur, mais là…

— Son prénom est Stephen et il est loin d’être muet.

— Pourquoi ne parle-t-il pas ?

— Ce sont les ordres qu’il a reçus. Vous le voyez et vous m’entendez. 

La colère grandissait de plus en plus, je pouvais la sentir se concentrer au creux de mon estomac.

Je pris mon oreiller et le jetai dans sa direction.

— Mademoiselle Holloway, vous devez vous reposer, vous n’êtes pas encore sur pied.

— Pourquoi m’avoir enlevée ?

— Qui a dit que je vous avais enlevée ? Vous étiez blessée, nous vous remettons sur pied.

— Il fallait appeler l’ambulance.

— Impossible, j’avais du monde dans le coffre, et pas vraiment envie de me faire prendre.

Cette dernière phrase m’avait glacé le sang. Il vint se poster juste à côté de moi. Je crus pouvoir alors distinguer un peu plus de son visage, mais ce masque était décidément bien ajusté. Il déposa le coussin et repartit vers la sortie.

— Reposez-vous et peut-être que demain je vous en dirai plus.

Monsieur Mystère sortit, sans rien ajouter, me laissant avec ma frustration et ma rage grandissante. J’avais réellement l’impression de me retrouver comme Wendy, séquestrée par le Capitaine Crochet… Cette cruche de Wendy… Flutain, j’étais Wendy !

Dès que le battant de la porte fut refermé et le verrou de la porte replacé, j’envoyai voler la coupure de presse et tentai dans un réflexe complètement inutile et irréfléchi de me lever et de marcher à l’aide de béquilles jusqu’à cette pièce de métal à moitié rouillée.

Inutile de mentionner ma démarche de bébé et la douleur que les mouvements faisaient endurer à mon corps. Après plusieurs minutes d’efforts et d’hystérie, je me laissai glisser le long de la paroi et repris doucement mon rythme de respiration normal. Que voulez-vous, il fallait bien que la pression lâche à un moment, non ?

Cela faisait un moment que je n’avais plus entendu de bruit ou de cri suspects dans les couloirs. Comme si j’étais seule.

J’ai inspecté la pièce à la recherche d’un indice sur l’endroit de ma détention. Même si Capitaine Cagoule prétendait ne pas le détenir, cette pièce était spartiate.

Près de la porte de métal, comme je l’avais remarqué lors de ma première inspection visuelle, une table en bois blanc et deux chaises de la même couleur. En face de l’entrée, « mon » lit et « ma » table de nuit, puis une armoire remplie de MES vêtements. Sur le mur latéral gauche, un meuble TV, sans TV, et une table basse avec les livres apportés par Monsieur Mystère.

Ne comptant pas rester assise dans cette position, j’agrippai à nouveau mes deux jambes de secours, entrepris une poussée du désespoir, aidée de mon appui sur la paroi derrière moi pour me remettre debout. L’effort passé, mon souffle repris, je me dirigeai vers la pile pour y jeter un coup d’œil.

Le premier était « On the Brinks » de Sam Millar, l’autre « The Handmaid’s Tale » de Margaret Atwood, et le troisième : « Looking for Alaska » de John Green. Trois thèmes différents, trois livres qui étaient déjà présents dans MA bibliothèque et que je n’avais pas eu le temps de lire, et ce, parmi une centaine d’autres dans ma pile à lire. Pourquoi avait-il choisi ceux-là ? Voulait-il m’envoyer un message ? Je ne le saurais que si je me mettais sérieusement à la lecture.

Plus jeune, lorsqu’à l’école je n’étais pas en classe ou en fugue, je me trimballais avec les livres de la bibliothèque, j’adorais l’odeur de l’objet et m’échappais dans ces mondes imaginaires. Et puis, un jour, je suis restée confinée dans ma chambre à remplir des carnets de bêtises qui ont disparu depuis.

Je pris le plus léger pour commencer, enfin celui que je pensais le plus léger si je veux être exacte : « Looking for Alaska »… John Green, toi et moi, nous allons devoir discuter…

Les trois jours suivants, je dévorai les deux autres. À peine le dernier refermé, Bernardo m’en apporta trois nouveaux et emporta les anciens.

Si Capitaine Cagoule avait un message à me faire passer, je ne l’avais toujours pas compris…

*

Après deux semaines de lecture et de rééducation, Stephen « Bernardo » m’apporta un téléviseur qu’il se chargea de brancher et de mettre en marche.

Il me tendit un mot :

« Un peu de vue extérieure vous ferait-elle plaisir, Darcy ? E. »

Je regardai Stephen et lui souris avant de lui demander de transmettre un message à son ami.

Il me sourit à son tour, fit un signe de la tête et changea d’expression lorsqu’il vit mon majeur se dresser les mots Get lost2 sortir de ma bouche. Je lui demandai aussi de lui dire que je ne voulais plus de ses visites s’il continuait à se dissimuler. Je voulais le voir et savoir qui me retenait ici soi-disant pour me soigner.

La réaction de « E. » ne se fit pas attendre. Il vint en personne me répondre, toujours affublé de sa cagoule ridicule.

« Darcy… Vous devez savoir que vous n’êtes pas en position d’exiger quoi que ce soit de moi.

— Pourquoi vous cachez-vous sous cette stupide cagoule ?  »

Il s’approcha et s’assit sur le bord du lit.

— Vous êtes spéciale, Darcy. Mais si vous continuez sur votre lancée, je n’aurai aucun scrupule à vous mettre dans la même catégorie que mes autres pensionnaires.

— Où sont-ils ?

— Qui ?

— Vos pensionnaires, je ne les entends plus.

— Il n’y en a plus pour le moment.

— Justement, où sont-ils ? Qui sont-ils ?

— Vous posez toujours trop de questions, rien n’a changé…

— Non, j’aimerais juste comprendre, et puis comment ça, rien n’a changé ?

Il s’approcha encore et me prit la main. La sienne me parut immense.

— Demain soir, vous serez chez vous, Mademoiselle Darcy Holloway. Je repasserai vous faire mes adieux.

— Et quoi ? C’est tout ? Je n’en saurai jamais plus sur vous ?

— Stephen vous raccompagnera, dit-il en s’éloignant. 

Je restai là quelques secondes, interdite, le temps que la lumière blanche et aveuglante du couloir ne m’agresse les globes oculaires. Les lumières tamisées, c’est top pour une ambiance romantique, mais à la longue cela vous altère toute clarté visuelle.

À quoi jouait-il ? Est-ce que je le connaissais pour qu’il ait peur de se montrer ?

J’allumai la télévision et tombai sur l’édition du journal de vingt heures.

Miranda était là en pleurs, une photo de Mike et moi à la main. Elle relançait l’appel que son père avait précédemment fait paraître dans la presse. Je n’avais jamais vu Miranda pleurer et, pour peu, je lui aurais décerné le prix de la meilleure actrice si je n’avais pas eu de doutes sur la sincérité de cette scène.

Visiblement, aucun témoin tangible n’avait fait surface et toutes les personnes interrogées sur le lieu parlaient d’un pick-up s’étant arrêté, mais ayant déguerpi aussi vite.

Personne n’avait remarqué ma présence et les deux affaires étaient maintenant scindées en deux dossiers différents, ce que refusaient de cautionner les Silverman tant que je n’avais pas réapparu.

Je m’assoupis devant une rediffusion des premiers épisodes de New Girl et ne me réveillai que le lendemain matin.

Le petit déjeuner avait été servi sur la table du fond et un lys blanc, posé dans un soliflore.

Un mot accompagnait le plateau :

« Je passerai vous voir avant la fin de la journée.

Bon appétit. E. »

Tout au long de cette « détention », je n’avais cessé de me poser toutes sortes de questions.

Quelle était la raison pour laquelle Capitaine Cagoule m’avait gardée ici ? Pourquoi étais-je différente des autres pensionnaires ? Qui était-il ? Comment me connaissait-il ? le connaissais-je ?

J’espérais réellement avoir une réponse claire avant mon départ, n’étant pas une fan inconditionnelle de devinettes, quelles qu’elles soient.