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Journal tenu par l'auteur (1888-1962), soldat et sous-officier de l'armée française d'août 1914 à mars 1919. L'auteur a combattu sur les fronts de Lorraine, de l'Aisne, de Verdun et de Champagne. Les dessins et les croquis qui illustrent son journal ont été faits par lui sur les lieux des combats.
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Seitenzahl: 169
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Du même auteur : « Souvenirs 1893 - 1958 »
« Au bord d’un chemin, le cadavre d’un tambour, enfoui presque dans les herbes hautes de la prairie, parmi les renoncules mouillées, me donna peu de tristesse… et la tête, je ne la pus découvrir. Les fleurs des champs s’étaient rejointes au-dessus, en bouquet blanc, bleu, d’or…
Des hirondelles crièrent, coupant la splendeur du jour par leur vol en biseau.
Pauvre garçon ! Pensai-je… Douce fumée, là-bas, dans la France, sur la chaumière. La fileuse tourne son rouet devant l’image du Juif-Errant… La petite sœur traîne au bout d’une ficelle la boîte où se prélasse la poupée… Le vent caresse la chevelure des moissons. Les bœufs boivent. Et ta mère blanchie pense à ton retour. Tu ne reverras rien. Mais à quoi bon revoir ? Tu aurais croulé sous les grosses ivresses du Dimanche, en chantant d’ignobles refrains… et puis, toute la vie, tu aurais sué de peine et de misère, pour faire resplendir le sol d’une patrie qui ne te distribue en échange que le travail, l’amende, la prison, l’enrôlement, la faim et la mort… Pourquoi dire qu’il eût mieux valu que tu vives ?… Seulement, tu ne prévoyais pas. Tu espérais… et d’espérances en espérances tu aurais gagné l’âge des maladies féroces… Va, va, dors ici, tambour, auprès de ta caisse crevée ».
Paul Adam (La Bataille d’Uhde)
A Toul
En Lorraine
Dans l’Aisne
Verdun
Dans l’Aisne
En Champagne
A l’Arrière
En Lorraine
En Allemagne
Villey-le-Sec, près de Toul, 2 Août 1914
Dans une grange, assis sur le bord d’un plancher d’où je domine, faute d’autres ennemis, une armée de poussins que je mets en déroute. Il pleuvote et deux petits, qui me sourient, chantent en chœur : « il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille ! »
Nous sommes équipés tout à neuf, mais pas encore armés, quoique l’ordre soit donné de tirer sur tout aéroplane de tournure germanique.
Grand désordre, comme de juste ; mais aussi, une certaine bonne volonté : pas encore tout à fait ce que je voudrais. Les plus entrain sont les territoriaux.
Pour des raisons du même ordre, sans doute, que celles qui, de tout temps, assurèrent le succès du mythe de l’immortalité de l’âme, beaucoup de jeunes persistent à croire qu’il n’y aura pas la guerre !… Je ne puis partager leur espoir : ce serait trop beau de vaincre les Allemands sans lutte.
On raconte que Delcassé est Président du Conseil, et le Général Pau, Ministre de la Guerre.
Le matériel d’artillerie lourde, que j’ai vu ce matin, m’a fait bonne impression : c’est de l’ingénieux rafistolage.
Les forts sont bien approvisionnés ; guère d’eau, par exemple, du moins dans certains.
Villey-le-Sec, 4 Août 1914
Tout est réquisitionné, chevaux, voitures. Les habitants sont prêts à partir. Très peu de nouvelles : j’ai appris, sans joie, qu’Augagneur avait reçu le portefeuille de la Marine.
A midi, je prendrai la garde dans ma batterie. Nous occuperons le moment venu, celles de Bois-sous-Roche.
Le moral des gens de l’Est me paraît solide.
Il fait beau, un peu chaud ; les récoltes sont mûres et les champs pleins de fleurs.
5 Août
Ce matin, à 11 heures, coups de canon, émoi. C’est une pièce de 75 qui a tiré, par erreur, sur un avion français. Il est descendu précipitamment !
Toul, 6 Août
On nous a distribué nos « pansements individuels » et nos médailles d’identité. Puis, onm’a désigné pour faire partie d’un détachement, qui est descendu à Toul.
J’ai vu sortir de l’Arsenal les batteries de 75 de réserve : matériel flambant neuf ; chevaux rétifs des réquisitions, affolés par leur nouveau harnachement.
Toul, 8 Août 1914
Hier, nous avons vu partir de l’Arsenal les derniers équipages de siège.
Décidément, nous formons un atelier de chargement d’obus : il se pourrait bien que la campagne s’achève sans que je voie un seul ennemi ! Nous logeons dans les baraques d’une ancienne cartoucherie, sur les vieux remparts.
13 Août 1914
Toute la journée, sans ardeur aucune, on charge et transporte des obus. C’est d’une monotonie accablante ! L’Arsenal est en bordure du chemin de fer, où des trains bondés de troupes et de matériel se suivent de près.
Les soldats ont pillé les caves de plusieurs maisons abandonnées.
Il paraît qu’on ne fait guère quartier. Je crois que rien ne sera épargné, ni blessés, ni femmes, ni enfants. Quelle barbarie !
En ville, on affiche quelques nouvelles, toujours excellentes, bien entendu. Au fond, on ne sait rien. Et à Paris ?
L’aspect de Toul est lamentable.
Toul, 16 Août 1914
Temps lourd. Ciel couvert. Ville déserte. Les chiens et les chats meurent de faim, sur le seuil des maisons abandonnées.
Il me semble, dans mon existence, subir une solution de continuité… faire un mauvais rêve. Quand viendra le réveil ? J’éprouve une sorte d’engourdissement moral ; dois-je m’en plaindre ? Peut-être me permettra-t-il de franchir, sans trop de vertige, ce mauvais pas.
Combien de temps peut durer cela ?
Hier, un aéroplane allemand est passé, très haut…
Toul, 19 Août 1914
Voici qu’on retarde nos lettres de cinq ou six jours : pour éviter les « fausses nouvelles », paraît-il.
Il est probable que le principal choc aura lieu en Belgique ; j’ai vu passer des troupes qui s’y rendaient, ou le croyaient.
Hier, un avion allemand a survolé la ville, entre le fort Saint-Michel et l’Arsenal. On a tiré sur lui : les shrapnells tachetaient de flocons blancs le ciel bleu. Un culot d’obus a crevé le toit d’un hangar.
Parfois on entend le canon au loin.
Nous chargeons toujours des obus.
Je m’ennuie, et vis comme une brute.
Croit-on que cette guerre pourra durer longtemps ? Les journaux donnent-ils beaucoup de renseignements ?
24 Août 1914
Hier, j’ai vu passer deux trains de blessés. On annonce, aujourd’hui, qu’une bataille est engagée en Belgique, et que les Russes avancent.
26 Août 1914
On a creusé, tout autour de Toul, des retranchements formidables, comme si l’on s’attendait à un siège. Plusieurs escadrilles d’aéroplanes sont arrivées.
Le bruit court que les Allemands seraient à Roubaix.
29 Août 1914
Ce matin, j’ai vu les premiers prisonniers allemands, des blessés : une vingtaine, étendus dans la cale d’un chaland à vapeur, qui portait aussi des blessés français. Pitoyable spectacle ! Vraiment peut-on voir là autre chose que des hommes ! Ils avaient l’air douloureux et inquiet. Tout jeunes, tout pareils à ceux de chez nous. Plusieurs étaient gravement touchés ; il en était mort en route…
Depuis bientôt trois jours, le canon tonne nuit et jour, presque sans relâche.
Toul, 8 Septembre 1914
Il paraît qu’il n’y a plus dans la région, de part et d’autre, que des forces peu importantes. C’est ce que m’a dit Garros, que je suis allé voir au parc d’aviation ; nous ne nous étions pas rencontrés depuis douze ans ! Il m’a confié que le tir de nos canons n’avait aucune efficacité contre les avions, mais que les Allemands disposaient d’un matériel spécial donnant d’assez bons résultats, ce qui ne l’empêche pas de craindre les pannes « beaucoup plus que les obus ».
J’attends anxieusement l’issue de la bataille engagée.
Que de misère et de brutalité ! Hier, j’ai vu des convois de paysans qui fuyaient devant l’ennemi ; puis, des carrioles chargées de blessés.
10 Septembre 1914
En dehors des dépêches officielles, il circule ici les nouvelles les plus absurdes, les plus invraisemblables ; même ceux qui viennent des lignes se contredisent à tout propos. En tout cas, je crois que l’artillerie lourde ennemie nous fait beaucoup de mal.
12 Septembre 1914
Nous sommes joyeux ce soir : nous venons d’apprendre la défaite des Allemands sur plusieurs points ; si l’on en vient à bout dans l’Argonne, je pense que la guerre sera bientôt finie.
Nous chargeons, sur des trains, des quantités de munitions, ainsi que du gros matériel, qui doit aller du coté de Verdun.
Vers l’Ouest, le canon ne cesse de tonner.
14 Septembre 1914
J’ai vu passer, ce matin, devant l’Arsenal, le 60ème d’artillerie, retour du front. Chevaux éreintés, pièces et caissons enrobés de boue, avant-train sans canon, sabres tordus. Un casque à pointe brille à la selle d’un conducteur. Sur les galeries, beaucoup de sacs allemands, en poil fauve.
Les hommes, hâlés, mais bonne mine, ont la barbe et les cheveux trop longs ; certains portent le bonnet de police ; plusieurs ont la tête bandée, ou la main.
Les chevaux paraissent fourbus : un brigadier traînait le sien. Leur cou étique fait paraître énorme leur tête. Au pas, ils ont l’air de pouvoir se traîner à peine ; pourtant au trot, ils se raniment. Beaucoup, blessés par les chaumes, ont les pieds garnis de linges tachés de sang.
Des sacs d’avoine, des ustensiles bizarres de cuisine, noircis de fumée, sont arrimés sur les caissons, sur la crosse des canons. Il y a des avant-trains et des mousquetons fleuris.
15 Septembre 1914
Temps gris ; il pleut souvent. Je m’ennuie, d’un ennui « vide », désolant. Je suis las de cet internement dans les hangars de l’Arsenal, de cette apathie générale, autour de moi. Nulle part, ici, on ne sent une direction, une impulsion quelconque.
Les Allemands reculent toujours ; je crains, pourtant, que la guerre ne dure plusieurs mois encore.
J’ai vu passer, tout à l’heure, le 168ème qui revenait du feu - région de Lunéville. Les hommes avaient bonne tenue, mais certains paraissaient exténués. Peu de tués et de blessés, une quarantaine en tout ; parmi les premiers, presque tous les officiers. La plupart des compagnies étaient commandées par des sous-lieutenants, qui montaient les chevaux des capitaines.
17 Septembre 1914
On est sans nouvelles, depuis plusieurs jours, du fort de Manonviller, qui a été cerné pendant une semaine au moins. Il doit être détruit.
18 Septembre 1914
Jamais encore je n’avais senti aussi vivement ce qu’il y a de bestial en l’homme. Que la barrière est frêle, qui sépare de la bête la plupart des êtres avec lesquels je vis. Et, souvent, combien je les trouve plus cruels et plus vils.
S’il est une éducation qui doit primer les autres, c’est bien l’éducation sentimentale. La science est peu de chose : les Allemands nous le font bien voir, qui ont brûlé Malines, Louvain, peut-être la cathédrale de Reims ! Ces masses d’hommes lancées les unes contre les autres ont les mêmes qualités, les mêmes défauts : la différence de mentalité semble être en ceux qui les dirigent.
Il fait nuit. Tous dorment. J’entends le vent dans les grands arbres, la pluie qui claque sur les tuiles. Tout à l’heure, ils chantaient, des rengaines « sentimentales », ou des refrains obscènes. Quel mélange d’individus de toute sorte ! Quelques-uns ont bon cœur, sans doute ; mais comme il faut creuser pour le découvrir, ce cœur !…
Hier, je suis allé au parc d’aviation, où je pensais revoir Garros. Il était parti la veille.
21 Septembre 1914
La pluie tombe, à peine interrompue par de brèves éclaircies, qu’égaye parfois un arc-en-ciel.
Je viens d’apprendre que ces sauvages ont brûlé la cathédrale de Reims. Est-ce là cette Gloire pour laquelle ils prétendent combattre, puisqu’ils gravent sur leurs canons : « pro gloria et patria » ? Il y en a deux, à l’Arsenal, de leurs fameux obusiers de 15 cm ; sans leurs roues, brisées par nos obus, ils ont l’air de deux grosses bêtes méchantes, amputées de leurs pattes ! De belles pièces, d’ailleurs, robustes et modernes, construites chez Krupp en 1904 ; l’une d’elles est encore chargée. Comme les canons de nos anciennes armées royales, ils portent gravées des armoiries : le monogramme de Guillaume II roi de Prusse, et l’aigle prussien, surmonté de la devise : « Ultima ratio Regis ». Quels peuvent être les autres arguments du roi de Prusse ?…
Ce matin, je déplorais, devant plusieurs de mes camarades, l’incendie de la cathédrale de Reims ; ils en ont conclu que je devais être clérical, m’ont dit que cela « contrarierait sans doute le Pape, mais qu’on en serait quitte pour la reconstruire ».
Comme Pichon a raison d’écrire, dans son Petit Journal, que le peuple de France est parvenu à un degré de culture merveilleux, et qu’il parle de tout avec le plus sain jugement !
23 Septembre 1914
Chaud soleil.
J’ai vu passer, étendus sur une charrette garnie de paille, des fantassins blessés : l’un d’eux, un officier, avait la tête et les yeux bandés ; du sang coulait par ses narines. Un autre pleurait…
26 Septembre 1914
On se bat toujours dans la région ; les blessés affluent. Le bruit court que les forts de Liouville et du Camp des Romains seraient pris.
Du parc d’aviation, on voit éclater les obus, au-dessus des positions.
27 Septembre 1914
Il passe tous les jours beaucoup de blessés ; on les transporte sur des autos de tourisme que l’on a disposées pour cela. Ce n’est point idéal, mais, enfin, c’est rapide.
Le canon tonne sans relâche.
On parle du siège possible de Verdun. Tout sera-t-il également investi un jour ? Cela dépend de l’issue de la bataille engagée. En tout cas, l’artillerie lourde allemande paraît irrésistible.
Nous chargeons toujours des obus.
Des coquelicots, dans un champ, m’ont rappelé, tout à l’heure, par cette tiède journée, les dernières pages de « La Force »1. La guerre est triste par des détails : le sac d’un trompette allemand tué. Il y avait dedans quelques objets, un recueil de chants religieux, débordants de sentimentalité germanique, un cahier de musique écrit d’une main enfantine ; l’un des airs était intitulé en français, « Les petits oiseaux ». Ce pauvre diable s’appelait Zimmermann.
Toul, 2 Octobre 1914
La canonnade s’est calmée, quoiqu’on l’entende encore, par intervalles.
L’Allemagne ne paraît pas à bout de ressources et sur le point d’être réduite. Elle semble tirer habilement parti de ses croiseurs.
J’ai lu aujourd’hui dans l’Echo de Paris, un article ridicule de Barrès. Quant à ceux de M. de Mun, ils sont fort inégaux.
Sans doute, après la guerre, les luttes politiques vont-elles renaître chez nous, avec une violence plus grande encore que par le passé.
J’avais, l’autre jour, entre les mains, « l’Année terrible ». Quelle réponse a fait Victor-Hugo à M. France, qui parle déjà d’admettre l’Allemagne vaincue dans l’amitié française ! Au fond, on répète toujours la même chose. Et cette belle lettre de Verdi sur la guerre de 70, elle témoigne qu’il était aussi intelligent que grand artiste.
Mais que penser de ce vieux fou de Mistral, qui ne rêvait que d’exalter le particularisme provençal : il ne l’est que trop, ce me semble, si j’en juge par ce que je vois ! Et de Jaurès qui, pendant des années, s’est acharné à désorganiser notre armée… Et des articles préventifs qu’écrit, dès à présent, Painlevé ?
Tout cela me soulève le cœur. Vraiment, la réaction aura beau jeu !
7 Octobre 1914
Les jours passent, jours de tristesse et de désœuvrement. La situation ne paraît guère brillante.
Nous venons de préparer des bombes, toutes pareilles à celles que lançait l’artillerie du Roy Soleil : il paraît qu’en certaines circonstances, cela fait encore son effet.
C’est la solitude qui me manque le plus : être un peu seul, que ce serait bon !
Dans les journaux, quel défilé d’articles ineptes, de lettres de soldats dont l’inauthenticité peut seule expliquer la longueur et la prétention !
M. Frédéric Masson, de l’Académie Française, ose écrire qu’un vrai patriote ne doit point admirer Wagner ; à ceux qui lui reprochent son étroitesse d’esprit, il répond par un article touffu et spécieux que ne désavoueraient point ses confrères d’Outre-Rhin !
M. Barrès s’efforce d’avoir de l’esprit et ne réussit qu’à être plus ampoulé et plus fat que jamais ; au fait, que n’est-il à l’armée ?
Et M. de Mun, qui avait écrit quelques belles pages, vient de mourir…
Il est arrivé des canonniers de la Flotte pour l’armement des pièces de marine.
On entend toujours le canon, de temps en temps ; et les monceaux de fusils rouillés ou brisés que l’on amène à l’Arsenal témoignent que l’on se bat toujours avec acharnement.
9 heures passées. Depuis un instant seulement règne dans le cantonnement un peu de silence. Il y a ici deux ou trois souteneurs, déjà condamnés, turbulents et odieux ; ils ne travaillent jamais ; notre chef de détachement en a peur.
Ce soir, à l’orient, le ciel était pommelé de petits nuages mauves ; vers le couchant, les sapins du cimetière, qui borde l’Arsenal, se profilaient sur un horizon vert, merveilleusement lumineux. Quelques avions évoluaient dans cet océan de clarté…Nous empilions, dans des wagons, de gros obus jaunes.
11 Octobre 1914
A la cathédrale, service pour les soldats morts ; elle était pleine d’officiers et de soldats, beaucoup venus pour se distraire ou pour entendre la musique, qui était belle.
J’ai rencontré un brave garçon, venu du fin fond du Canada défendre son pays : c’est admirable ; puisse ce brave n’éprouver parmi ses nouveaux camarades nulle déception. Peut-on nier que ce laboureur soit venu ici se battre pour une idée ? Quel exemple pour les autres !
14 Octobre 1914
Le séjour à l’Arsenal m’est odieux, ainsi que ma tâche ingrate, dont je n’ai même pas la consolation de pouvoir m’acquitter honnêtement, tant la discipline est lâche, l’organisation absente. Pas d’ordres, pas de punitions, pas d’histoires : telle paraît être ici la consigne.
Il fait moins froid. Au lever du jour, les nuages bâtissent dans le ciel des paysages fantastiques, des collines mauves qui baignent dans des lacs merveilleux.
17 Octobre 1914
Il pleut à verse, ce soir. La terre est jonchée de feuilles mortes. Désespérante monotonie des jours ! Nous jouons, parfois, comme des enfants, par besoin de réagir contre l’engourdissement qui nous étreint.
Les marins, qui égayaient un peu notre horizon, ont perdu leur silhouette pittoresque : on les a engainés dans des capotes de fantassins et châtrés de leurs pompons rouges, trop voyants.
Les nouvelles ne sont pas mauvaises ; le fait que l’armée d’Anvers a pu opérer sa jonction avec la nôtre me semble d’un heureux augure ; d’ici quelques jours, la tournure générale de la guerre se dessinera, sans doute, avec plus de précision.
20 Octobre 1914
Par un ciel gris, je suis allé jusqu’à Choloy. Longue route insignifiante, bien foulée par la cavalerie, ces temps derniers. J’ai vu, en chemin, un train de ponts d’une division bavaroise, pris par nos troupes : 24 bateaux complets et plusieurs chariots de matériel. J’ai vu aussi le cimetière militaire, créé depuis la guerre et où pourrissent déjà 250 hommes ; leurs noms sont inscrits sur des croix de bois, qu’orne parfois un bouquet campagnard.
A l’Arsenal, on peint des canons en vert et jaune, couleurs d’automne, pour les rendre moins visibles, et je crois que l’on y réussit. On « invente » des engins destructifs de toute sorte, dont j’ignore l’efficacité.
23 Octobre 1914
Hier, un avion ennemi a survolé la place, poursuivant sa route droite, à 2.000 mètres environ, parmi les flocons blancs crachés par plus de 50 shrapnells, généralement bien dirigés. Sa destruction offrait sans doute un grand intérêt : pourtant, je ne souhaitais pas le voir tomber, admirant seulement le sang-froid de son équipage.
Il ne paraît pas encore possible de se prononcer sur l’issue de la bataille engagée dans le Nord et qui aura peut-être une importance capitale. Puisse-t-elle nous être favorable et abréger le cauchemar, qui paraît devoir durer bien longtemps encore !
Des soldats, parmi lesquels plusieurs de mes compagnons, pillent un magasin de la ville ; certains officiers donnent l’exemple ; et nous sommes en France !
26 Octobre 1914
La pluie est venue, la nuit dernière, et, avec elle, l’affreuse boue de l’Est.
Depuis hier soir, le canon tonne sans relâche ; ce doit être notre artillerie qui prépare un mouvement dans la Woevre.
A l’Arsenal, on fabrique des boucliers d’acier, montés sur roues, avec des brancards, soi-disant pour permettre aux fantassins d’approcher des tranchées. On construit aussi une espèce de catapulte, destinée à lancer des tubes chargés de cheddite ; je doute qu’elle atteigne la perfection de son aînée du Musée de Saint-Germain !… Quelles pauvres inventions.
Quelque respect que j’aie pour la Belgique et pour son Roi, je pense que les paysans belges ont bien pu commettre envers les soldats allemands quelques-uns des actes de sauvagerie dont ceux-ci les accusent et que cela peut expliquer certaines représailles. N’oublions pas que la Flandre est le pays des combats de coqs et des « concours de pinsons aveugles » ; ni que, dans la Flandre occidentale, tout comme sur les bords du Zuyder Zee, les bonnes gens accueillent volontiers les étrangers à coups de pierres ; j’en ai gardé personnellement le souvenir. C’est une des faces de la question.
Toul, 1er Novembre 1914
