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Mystères autour d'une expédition scientifique aux îles Kerguelen
Durant les grandes grèves de 1995, une biologiste se rend aux îles Kerguelen pour y étudier l’impact du réchauffement climatique. En plus de l’isolement géographique, renforcé par l’ampleur du mouvement social en métropole, elle y découvre un espace façonné par la littérature et fait la rencontre d’un technicien, maillon de la chaîne du renseignement.
Au même moment, la mise au point d’un satellite espion, ainsi que la soudaine reprise des essais nucléaires français dans le Pacifique seraient-ils de simples coïncidences, ou bien les éléments épars d’un secret plus vaste, véritable chambre d’échos pour les fantômes de la Guerre froide ?
Mêlant tout à la fois réalité scientifique, récit d’exploration et conte fantastique, Mikaël Hirsch renoue ici avec le roman d’aventures maritimes, dont les maîtres incontestés furent Edgar Allan Poe et Jules Verne.
Un thriller comme on les aime : aventure, suspense, secrets, histoires d'amour, intrigues politiques, tout y est
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Sa grande prouesse est de réussir à faire d’une idylle entre deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, un roman original et captivant."
(Yves Mabon)
- "Toujours aussi élégant dans son écriture, Mikaël Hirsch s’intéresse à une mission scientifique sur une île des Kerguelen. Ce territoire français d’outre-mer est dépeint dans une langue précise, raffinée jusqu’au moindre caillou."
(Notes bibliographiques)
A PROPOS DE L'AUTEUR
Mikaël Hirsch est un écrivain français, né à Paris en 1973. Deux de ses romans,
Le Réprouvé (L’Éditeur, 2010) et
Avec les hommes (éditions Intervalles, 2013) ont figuré dans les sélections du Prix Femina.
EXTRAIT
Sa main serrait toujours la feuille de papier froissé. Elle ne s’en aperçut qu’une fois la porte convenablement refermée. Le chuintement du groom avait tout de l’alunissage, la détente du gaz surchauffé dans une tuyère de titane. Il annonçait le silence des espaces refroidis. Le piston coulissait alors dans le cylindre empli d’huile, donnant naissance à l’isolat. Le vacarme du couloir se vit ainsi repoussé aux limites extérieures de son monde. On n’entendait plus désormais les étudiants et les assistants de recherche qui se ruaient déjà vers le RER comme une volée de moineaux.
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Seitenzahl: 247
Veröffentlichungsjahr: 2015
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« On dit que tu es dans les îles des Bienheureux. » Chant populaire athénien, cité par Marcel Schwob au sujet de Robert Louis Stevenson, le 2 juin 1894
« Caïn connut sa femme ; elle conçut et enfanta Hénoc. Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. » Genèse, 4 : 17
Sa main serrait toujours la feuille de papier froissé. Elle ne s’en aperçut qu’une fois la porte convenablement refermée. Le chuintement du groom avait tout de l’alunissage, la détente du gaz surchauffé dans une tuyère de titane. Il annonçait le silence des espaces refroidis. Le piston coulissait alors dans le cylindre empli d’huile, donnant naissance à l’isolat. Le vacarme du couloir se vit ainsi repoussé aux limites extérieures de son monde. On n’entendait plus désormais les étudiants et les assistants de recherche qui se ruaient déjà vers le RER comme une volée de moineaux.
Le laboratoire avait toujours été son véritable foyer. On n’y trouvait ni cornue, ni alambic, ni athanor. Rien de ce qui l’avait fait rêver enfant ne se trouvait dans la pièce froide et immaculée. Elle y voyait pourtant les fantômes de Paracelse et de Nicolas Flamel, les potions du docteur Jekyll et la poursuite du Grand Œuvre. Elle s’y était toujours sentie à l’aise, accompagnée à son corps défendant par une population fantaisiste qu’elle arrivait cependant à cantonner sous la paillasse. Elle s’assit sur un tabouret et jeta un œil aux spores qui proliféraient dans la boîte de Petri posée sur la table. Sur l’écran de l’ordinateur, la courbe de croissance s’inscrivait parfaitement dans le champ prévu par la théorie. Elle regarda ensuite par la fenêtre. Les arbres du parc se balançaient doucement dans la brise. À travers la vitre, elle pouvait imaginer le murmure quasi métallique des peupliers, le craquement printanier des ifs. Tout était bon pour détourner son attention de l’objet qui se trouvait dans sa poche. Elle décrispa les doigts et ressentit un élancement qui la fit sursauter. Sa main était comme morte d’avoir trop serré, engourdie et pesante. Elle se sentit parcourue par un frisson, comme lorsqu’on sent venir la nuit, parfois même en plein soleil. Elle tira enfin la lettre de sa blouse, défroissa le papier qu’elle avait réduit en boule et le posa devant elle sur le carrelage blanc. Elle savait bien qu’il lui faudrait lire et relire encore, jusqu’à ce que la douleur ne soit plus une impression diffuse, mais une brûlure intolérable qu’il faudrait apprendre à surmonter.
M. Philippe Lourmel
Plateau de géophysique
Port-aux-Français
District de Kerguelen
TAAF1
Mlle Joanne Apfel
Université Paris XI
Faculté des Sciences / IBP
15 rue Georges Clémenceau
Bat 630
91405 Orsay CEDEX
PAF, le 10 février 1996
Chère Joanne,
C’est avec une profonde tristesse que je vous annonce la disparition d’Alexis. J’espère que vous pardonnerez ma brutalité ainsi que ma maladresse. Le chef de district ayant désormais rendu son rapport aux autorités, il m’a semblé naturel de vous tenir informée, bien que vous ne fassiez pas partie de la famille Rohan. Compte tenu des relations qui vous unissaient, un collègue de l’administration des TAAF a bien voulu me communiquer une adresse où vous joindre.
Quinze jours seulement après votre départ, Alexis ne s’est pas présenté au local technique et j’ai tout d’abord cru à une panne de réveil. En dépit de nos recherches systématiques, nous n’avons pu retrouver son corps. Avec le retour du mauvais temps, il nous sera extrêmement difficile dans les jours qui viennent d’entreprendre de nouvelles battues. On a suspecté un moment les éléphants de mer qui grouillent dans la souille de Central Park, mais aucune preuve tangible n’est venue corroborer cette hypothèse.
Vous recevrez cette lettre par la prochaine rotation du bateau et les faits relatés ici seront alors vieux de plusieurs mois. Je vous prie de bien vouloir accepter mes sincères condoléances. Nous sommes tous sous le choc et un service religieux à sa mémoire sera organisé dès le retour du Marion Dufresne.
Bien à vous,
Philippe Lourmel
L’après-midi traînait en longueur. Joanne se sentait déjà vieille. Il avait plu et les gouttes en suspension sur la vitre étincelaient. Elle regarda les rayons du soleil se frayer un chemin rectiligne à travers le feuillage des arbres. Les pelouses et les allées étaient mouchetées d’une clarté vive et brutale, promesse d’un été encore lointain. Les mots de cette lettre n’avaient tout simplement aucun sens, comme ces flaques d’eau et de lumière qu’elle contemplait avec étrangeté. Elle n’en comprenait pas la signification. C’étaient de purs objets formels, des dessins dans le gravier, des ombres, rien de plus. Tout lui semblait vain à présent, dérisoire, les spores en développement, les repères orthonormés, les courbes, les gouttes et leurs arcs-en-ciel miniatures. Son corps même, cet ami fidèle, lui semblait maintenant suspect, la propriété d’une autre. Tout sentiment d’intimité lui paraissait impossible, déplacé. Le confort du lieu clos, l’indicible sensation de sécurité qui avait toujours émané du laboratoire était désormais brisée. Le refuge était contaminé, souillé à tout jamais par l’irruption de cette mort. Le groom n’y pouvait rien cette fois-ci. Le chuintement caractéristique devenait inutile. L’intérieur était découvert, retourné comme un gant. Ses craintes enfantines la rattrapaient. Où pouvait-elle bien aller, dans quel nouveau refuge, dans quel ailleurs encore disponible ? Le monde se dérobait sous ses pieds et elle sentit le tabouret vaciller sur le linoléum. La fuite était impossible. Elle connaissait trop bien maintenant les limites de la géographie, les bordures incertaines de l’espace. Non, il fallait retourner en arrière et se vautrer dans le souvenir, ployer sous le vent et croire encore à la certitude immuable et rassurante du passé.
***
La grève battait alors son plein. Le pays tout entier se tenait immobile, tendu comme un ressort, dans l’attente d’un dénouement politique. On espérait secrètement l’extension de la crise, la paralysie générale. La nation semblait se trouver tout entière dans la rue, occupant la chaussée. Qu’y avait-il après l’asphyxie, au-delà du trop-plein ? La foule emmitouflée espérait un ensemble de réponses, des directives, un nouvel évangile.
Il neigeait sur les embouteillages lorsqu’elle tenta de se rendre à l’aéroport. Il avait fallu que tout s’arrête au moment précis de son départ, comme si l’histoire cherchait à la retenir, une fois encore. Tous les moyens semblaient bons. Elle avait refusé de voir dans cette course d’obstacles une forme de protection contre sa propre insouciance, un message du destin. Elle préparait son voyage depuis plus d’un an et il aurait fallu à la plèbe des manières plus viles et plus sophistiquées pour briser son élan.
Levée à 4 heures, elle avait appelé Air France afin qu’on lui confirme le maintien de son vol. Le ciel de l’aube était alors vide de toute présence humaine. Les arrêts de travail avaient rendu les nuées aux seuls étourneaux. La neige tombée dans la nuit formait de petits monticules orangés sous les réverbères. Le long des rues, on assistait à des regroupements inattendus, des distributions de victuailles aux syndicalistes engourdis. La nuit était froide, humide et inhospitalière. Il fallait que l’avion décolle. Il fallait que la neige cesse de tomber car le personnel chargé du dégivrage des ailes buvait des thermos de café autour d’un brasero, quelque part au bout des pistes.
Avec deux heures de retard, l’Airbus à destination de Saint-Denis de la Réunion prit enfin son envol. La carlingue était alourdie par le poids du gel. Tout était sauf à présent, les promesses d’horizon, les projets. Le piège social avait lamentablement échoué. Elle n’avait que faire des mâchoires et des dents, des manifestations et des banderoles. Les stratagèmes du destin n’avaient plus aucune prise.
On emportait le courrier, comme du temps de l’aéropostale. Dix jours déjà que l’outre-mer était coupée de la métropole par la grogne des salariés. Elle songea aux plis qui se trouvaient dans la soute, aux lettres d’amour, aux ruptures, aux regrets. Tous ces mots entassés lui procuraient un grand réconfort. Le retard désamorcerait-il les mauvaises intentions, les coups bas, comme un démineur silencieux ? L’avion au-dessus des nuages sombres lui paraissait gonflé de temps mort, plein de ce délai qui atténue les souffrances et conforte les joies longtemps attendues. Elle s’endormit en songeant à ces sentiments noués qui l’accompagnaient, aux émotions des autres.
Dès l’arrivée, elle fut immédiatement accablée par la chaleur et l’humidité. Une simple journée lui avait suffi pour changer de saison. Elle récupéra ses valises et prit un taxi qui la conduisit jusqu’au port. Le ciel était alors ponctué de nuages tropicaux, lourds d’une menace intermittente. La tentation de succomber aux douceurs du climat était forte. Elle se laissa glisser sur la banquette du break, releva ses manches et contempla la végétation qui bordait la route. C’est au bout du terminal sucrier qu’elle aperçut enfin le Marion Dufresne. On ne pouvait pas le manquer. C’était le seul navire à quai, un cargo noir et blanc de cent vingt mètres de long. Le liseré rouge traçant la ligne de flottaison lui rappelait avec joie les anciens liners transatlantiques. Elle n’avait jamais navigué et la perspective de ces huit jours de mer la ravissait. Elle se voyait déjà aventurière, reine des pirates, capitaine corsaire dans le Grand Sud. L’aspect du bateau avait donc son importance. Pas question d’embarquer sur un vulgaire rafiot.
Lorsqu’elle avait proposé sa candidature à l’Institut pour la recherche polaire de Brest, elle avait insisté sur cette occasion inestimable de valider ses recherches in situ. Le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’environnement subantarctique venaient tout juste de pénétrer la sphère des médias. Diverses publications dans Nature avaient ainsi popularisé le sujet et son projet avait sans aucun doute bénéficié de cette soudaine exposition. Le landerneau scientifique avait lui aussi ses lubies, ses emballements inexplicables. Le chou de Kerguelen allait peut-être devenir une vedette de la biologie végétale, la star montante des brassicaceae. En réalité, elle sentait poindre, malgré ses justifications expérimentales, un profond désir d’aventure qu’elle refusait d’admettre tout à fait. Sous la rigueur scientifique refluaient malgré elle des souvenirs de lecture, des rêves enfouis et plus que tout, l’influence de son père disparu.
Traînant ses bagages, elle gravit la passerelle et se présenta au matelot de quart qui lui indiqua où se trouvait sa cabine. Elle descendit ensuite dans les entrailles du monstre, jusqu’au tréfonds du pont C puis s’installa sommairement. Les coursives du navire sentaient le fioul, la graisse et la peinture fraîche. Une fois remontée à la lumière du jour, elle trouva l’équipage en grande discussion, les uns prêts à manifester leur soutien à la grève générale, les autres soucieux de ne pas ternir davantage l’image du service public. Il fallait de toute façon ravitailler les îles qui, sans le concours du Marion, seraient vite à cours d’essence et de vivres. Après une assemblée générale réunie sur la plage avant du navire, les marins décidèrent de reporter l’appareillage de vingt-quatre heures en guise de protestation symbolique et tout rentra dans l’ordre. Le capitaine procéda à l’embarquement du matériel et des passagers. Même au bout du monde, dans la moiteur des tropiques, loin des frimas de la métropole, on se souciait des retraites et de la sécurité sociale. Ici, la grève prenait des allures de carnaval, de mascarade océanique. Les dockers, quant à eux, étaient en effectifs réduits et charriaient mollement sur la jetée les caisses et les ballots. Deux immenses palans formant un V majuscule à l’avant du vaisseau levaient les conteneurs dans les airs. On eût dit un ballet de funambules, une industrie d’acrobates et de clowns.
Bientôt, ce fut la nuit. Le crépuscule était passé, rapide et sec comme un coup de trique. La fatigue et l’excitation l’empêchaient de dormir. Elle sortit de sa cabine et remonta sur le pont. Les projecteurs des grues baignaient les quais d’une lumière crépitante et ocre. Au loin, on entendait quelque chose, comme la rumeur d’une guinguette, des flonflons créoles et des rires. Deux matelots étaient accoudés au bastingage.
— On va boire un verre là-bas, mademoiselle, vous venez avec nous ? lui demanda le plus hardi des deux.
Elle accepta d’un mouvement de tête. Ils descendirent ensuite la passerelle et longèrent la coque imposante du bateau. La musique envahissait la jetée déserte. Dans le lointain, près des entrepôts de fret, quelques manœuvres indolents traînaient encore, hagards et torse nu dans la chaleur de la nuit. Elle retrouvait cette atmosphère unique et universelle qu’elle avait découverte plus jeune, lorsque son père l’avait emmenée voir les paquebots à Saint-Nazaire, le clapotis des eaux souillées, les remugles de vidange et de bois mouillé. Ils arrivèrent au bar, seul lieu de vie dans l’immensité du port assoupi. C’était un amas de planches pourries et peinturlurées, une guirlande de Noël qui clignotait, une enseigne quasi effacée. Ils s’assirent sur des barils vides et commencèrent à boire, du Rhum Charrette et du ti cafre, un alcool local mêlé de citron et de girofle. La radio braillait un de ces airs... Elle but à la santé de son père, de sa mère, de Stevenson et de beaucoup d’autres. L’océan était là, dehors, cet océan qu’on lui avait tant vanté avec ses latitudes respectables et le cri des oiseaux pour seule harmonie.
Lorsqu’elle se réveilla, avec la migraine, elle se trouvait étendue sur sa couchette et le navire avait appareillé.
Tout à la fois pétrolier, cargo, ferry et vaisseau de recherche océanographique, le Marion Dufresne voguait à présent dans les vagues de l’océan Indien, faisant cap au sud. On avait longé les côtes de la Réunion pendant son sommeil. Le bateau filait maintenant vingt nœuds vers l’immensité, vers les déferlantes qui tournent tout autour de la Terre sans jamais rencontrer aucun obstacle. Se hissant péniblement le long des escaliers métalliques, elle sortit sur le pont au moment même où la proue du navire, tombant dans un creux de plusieurs mètres, enfournait un paquet de mer qui la recouvrit d’écume. Le choc fut si violent qu’elle sentit très nettement le bateau ralentir dans sa course. Trempée et vaguement nauséeuse, elle s’accrocha au bastingage et tenta de fixer l’horizon mouvant. On ne voyait plus aucune terre, aucun repère, uniquement la monotonie des vagues à perte de vue. Le navire qui lui avait paru monumental, arrimé à son quai, n’était plus qu’un jouet ridicule aux prises avec les éléments. Elle songea soudain aux abysses insondables qui se déployaient en noires volutes sous ses pieds, aux créatures inconnues qui les peuplaient. Pour la première fois depuis son départ de Paris, elle eut peur et se demanda si toute cette expédition n’était pas, en fin de compte, un tragique malentendu. Un marin passa près d’elle à toute vitesse, équipé d’une vareuse orange.
— Vous ne devriez pas rester là, mademoiselle, eut-il le temps de lui crier, ça tabasse sévèrement.
Était-il l’un des deux matelots qui l’avaient accompagnée dans sa virée nocturne ? Elle n’eut pas le loisir d’en juger, mais rougit toute de même d’une honte rétrospective. Le ciel était gris, uniforme. Impossible de dire où se situait le soleil. Elle crut reconnaître le cri d’un oiseau de mer par-dessus le vacarme de l’étrave. Elle jeta un coup d’œil au zénith, tâchant d’apercevoir le volatile, mais tout autour d’elle semblait opaque et fluide. L’eau et le ciel se dressaient alors en montagnes d’ardoise déchiquetées, en moraines basaltiques. L’écume, presque transparente, se dissolvait en nuages instantanés. Le navire se tenait en équilibre sur la crête de la houle, là où la buée, le crachin et les morves entraient en ébullition, avant de dévaler la pente abrupte en nuées glaciales. Elle respirait l’océan, l’eau saturée d’iode s’engouffrant dans ses poumons en milliards de gouttelettes effervescentes. Après quelques minutes dans cette grande lessiveuse, elle fut prise d’une légère ivresse. Étaient-ce le reliquat du vieux rhum qui coulait encore dans ses veines ou bien les ruades de la coque, elle ne pouvait le dire avec certitude, mais la tête lui tournait. Elle profita donc d’un instant d’accalmie, le Marion semblant se tenir dans sa totalité au sommet d’une lame plus massive et plus émoussée que les autres, pour retourner tant bien que mal à sa cabine. À fond de cale, le tangage paraissait atténué.
La vie du bord était ponctuée par les repas. Au cours des jours suivants, elle fit la connaissance des autres passagers, les membres d’équipage, mais aussi les coopérants qui, comme elle, se rendaient dans les TAAF pour une mission de courte durée, ou pour une année entière. La plupart d’entre eux constituaient la relève des équipes locales et se préparaient donc à hiverner dans le Grand Sud. Parmi cette centaine de personnes, on trouvait des militaires de la Marine nationale, des scientifiques, quelques fonctionnaires de la territoriale et des ingénieurs du génie civil. Le gros du corps universitaire était constitué par des membres du CNRS, spécialistes de la faune marine. Un laboratoire leur était même réservé à l’intérieur du navire, et la traversée était pour eux l’occasion d’entreprendre des travaux préliminaires ou bien de poursuivre des expériences en cours.
Dès que le temps le permettait, Joanne se rendait sur le pont et se mesurait à l’espace sans limites. De brefs ralentissements de la houle pouvaient laisser croire que le Marion naviguait dans des eaux paisibles, à la mi-saison. Elle en profitait pour lâcher le bastingage et, les bras écartés, sentait alors les mouvements du navire emplir son corps, comme de longues ondulations cycliques. Tous ses os résonnaient des chocs et des caresses des brisants. Les albatros hurleurs accompagnaient souvent le sillage du bateau. Elle les regardait pendant des heures voler au ras des flots sans jamais battre des ailes. Ils planaient sur les embruns, blancs, étincelants dans les creux sombres, comme des éclats de métal, parcourant ainsi des distances incroyables. Parfois, l’un d’entre eux venait à effleurer la coque du bout de ses ailes démesurées et il tournait alors la tête vers Joanne. Le vent, venu de terres lointaines et inhospitalières, était un cri articulé que seuls les oiseaux comprenaient. Peu de gens se risquaient à la rejoindre à l’extérieur et ces moments de rêverie étaient aussi pour elle de longs moments de solitude.
Lorsque, épuisée par les secousses et les rugissements, elle regagnait enfin sa cabine toute poisseuse de sel, la nostalgie de l’enfance lui tombait soudain dessus. Elle se revoyait, brûlante d’excitation et de terreur, alors que son père lui lisait pour la centième fois L’Île au trésor ou Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Du fond des couvertures qui formaient un esquif insubmersible, elle voyait les yeux du conteur briller d’une lueur terrible à l’évocation de naufrages et de tempêtes qu’il n’avait jamais vécus et qui, toute sa vie, l’avaient fait rêver. Elle avait le sentiment d’accomplir à présent le destin tracé pour elle par la multitude qui l’avait précédée. Ce n’était plus seulement son père qui la pressait de réaliser ce voyage, mais des générations entières qui lui chuchotaient dans le creux de l’oreille comme un grand chœur de voix éteintes. Au moment de s’endormir, elle perdait le contrôle et les souvenirs se mêlaient aux rêves et aux ruades du navire. La nuit, par le hublot, l’océan était noir, aussi sombre et opaque que les espaces interstellaires.
Après sept jours de mer et un détour par Crozet, le Marion Dufresne arriva enfin en vue des îles Kerguelen. On touchait là aux marches méridionales d’un empire déconfit, une colonie vide. Le ciel était sombre, la température légèrement au-dessus de zéro. De très loin déjà, dans la lumière rasante du matin austral, la terre apparaissait comme un continent neuf, préservé du péché originel.
La conquête du Nouveau Monde avait été un palimpseste sanglant. On avait recouvert d’anciennes cartes avec de nouvelles. On avait tenté d’effacer le passé dérangeant, mais ces contrées-ci, obscures et saillantes dans la brume matinale, n’avaient jamais été peuplées avant leur découverte par les Européens. C’était enfin la réalisation d’un rêve, le fantasme virginal permettant une profusion miraculeuse de baptêmes. Cas rarissime dans l’histoire de la toponymie, l’archipel tout entier avait constitué un vaste désert linguistique à remplir, enfin une page blanche à noircir autrement qu’avec de la poudre. Cet acte conscient s’était affranchi de l’obscurité des âges. En l’absence de tout patrimoine antérieur, de toute histoire, aborder aujourd’hui ces rivages consistait donc à toucher du doigt la volonté pure des hommes.
Pour atteindre Port-aux-Français, le bateau dut contourner la majeure partie de la Grande Terre par le sud. Au centre de la presqu’île de Ronarc’h, se dressait le cône parfait et enneigé du mont Pouce. La Passe Royale menait à l’intérieur de l’archipel, à l’abri des coups de vent. Un grain se profilait à l’horizon, déversant sur la mer ses longs rideaux de pluie grisâtre. L’ancre fut jetée en eau profonde, dans la baie du Morbihan et le chaland l’Aventure vint à la rencontre du Marion pour procéder au débarquement des marchandises et des passagers en de multiples rotations. Dans le golfe, la mer était calme et facilitait le transbordement. Tout autour du navire s’étendaient d’immenses étendues d’algues laminaires, des forêts sous-marines de macrocystis qui se balançaient doucement dans la houle côtière, mais aussi, en surface, de grands amas de kelp que Joanne identifia aisément. Il s’agissait de la durvillaea antarctica. Elle affectionnait tout particulièrement cette variété, depuis qu’elle l’avait découverte au cours de ses études, car sa forme et sa couleur lui avaient toujours suggéré un plat de tagliatelles alla Veneziana.
1. Terres Australes et Antarctiques Françaises.
Port-aux-Français, PAF pour les intimes, n’était pas vraiment un village. Il s’agissait plutôt d’un amas de boîtes jetées çà et là sur le rivage, comme un jeu de construction abandonné par un enfant distrait. Les cubes étaient reliés entre eux par quelques centaines de mètres de voie carrossable, un croisement, des réverbères. La première chose qui la frappa en débarquant fut l’absence totale d’arbres. Elle savait que, dans les temps anciens, le climat dans cette partie du monde avait été moins rude. On avait même trouvé sur l’île des troncs d’araucarias fossilisés. Pendant que les marins continuaient de décharger le matériel et les bagages, les passagers furent tous invités à la Résidence pour une cérémonie de bienvenue. En guise de palais, le domicile du chef de district, ou disker, était une boîte plus longue et plus terne que les autres, un peu à l’écart du bourg et qui était encerclée par les antennes radio.
Mathieu Décart les accueillit à bras ouverts. L’arrivée épisodique du Marion était toujours un évènement célébré comme il se doit. Durant les vingt-quatre heures de l’escale, les deux équipes se devaient de fraterniser. La plupart des anciens avaient déjà bouclé leurs valises et rêvaient tout haut à la cuite qu’ils prendraient une fois de retour à Saint-Denis. Après un an d’ouragans et de neige, de vents violents et d’isolement, les scientifiques du laboratoire de biologie marine avaient abandonné toute réserve. Ils voulaient revoir Ménilmontant, la rue Blanche et le tabac du coin.
— Y’en a marre des manchots ! lui déclara l’un des chercheurs à brûle-pourpoint.
— Vraiment ? répondit-elle, embarrassée.
— Vous ne pouvez pas savoir, j’en ai ma claque. Vous verrez, vous aussi vous irez à Ratmanoff pour les voir. Il y en a deux millions au bas mot. Alors, au début on trouve ça vraiment formidable et puis au bout d’un moment, on a beau être spécialiste en éthologie des oiseaux marins… Moi, ce que je voudrais, c’est un petit noir bien serré à la terrasse d’un café baigné de soleil, des filles en jupe. J’en peux plus des cols roulés ! Vous comprenez ?
— Oui, je crois.
— Et vous, c’est quoi votre truc ?
— Plaît-il ?
— Votre domaine de recherche.
— Ah oui, le chou !
— Sans blague, mais alors farci, ou bien en fricassée, parce que j’ai un cousin auvergnat qui…
— Non, le chou de Kerguelen, pringlea antiscorbutica, famille des brassicaceae.
— Ah oui, bien sûr, j’aurais dû m’en douter. Rien de très réjouissant, quoi !
Les Pafiens, comme les appelaient les marins du bord, ces hivernants de la saison passée, étaient si avides de nouveauté qu’elle se trouva vite débordée par les sollicitations de toutes sortes. Le fait d’être l’une des seules femmes de l’île y était sans doute aussi pour quelque chose. Décart s’approcha d’elle, auréolé de son prestige administratif, et lui serra la main avec conviction.
— Mademoiselle Apfel, je vous souhaite la bienvenue parmi nous. J’espère que vos collègues de la biologie marine sauront vous faire une petite place. L’Institut m’avait prévenu de votre arrivée. Manifestement, vos travaux leur semblent d’importance, aussi vous pourrez bénéficier de toute la logistique dont nous disposons.
Il s’adressa ensuite à l’ornithologue désabusé.
— Mademoiselle Apfel étudie les conséquences du réchauffement climatique…
— Et moi qui croyais qu’elle faisait de la potée, répondit-il en se dirigeant résolument vers le buffet.
— Qu’est-ce qu’il a voulu dire par là ? demanda Décart en se tournant vers Joanne.
— Oh, rien, c’est une blague entre nous.
— Ne le prenez pas mal, l’isolement rend souvent irascible. Je le connais, ce n’est pas un mauvais bougre. Vous savez, lorsque Yves de Kerguelen découvrit ces îles en 1772, il cherchait le continent austral dont la masse était censée contrebalancer le poids des terres situées dans l’hémisphère Nord. C’était bien avant que Cook ne découvrît l’Australie. Par conséquent, le poids du monde repose un peu sur nos épaules, c’est le lot des antipodes.
— Je suis de bonne composition, je m’y ferai.
Décart sonna le rassemblement. On profitait de la venue bisannuelle d’un aumônier de la Marine nationale pour célébrer une messe où tout le monde était prié de se rendre. Les cartésiens, les mécréants et les universitaires darwiniens faisaient grise mine à l’idée d’un nouveau sermon, mais impossible, manifestement, de couper à la tradition.
— Après le discours de l’administration, la propagande du goupillon, entendit-elle chuchoter dans l’assemblée.
On remit les anoraks et tout ce petit monde se rendit à pied à la chapelle. Joanne n’avait jamais senti aucune présence divine. Tout au plus s’accordait-elle le droit d’imaginer une logique mécanique à l’œuvre dans la création. Le monde était un accident à l’intérieur duquel elle se sentait étrangère. Sa mère était communiste et son père un fervent défenseur de ce qu’il appelait son « athéisme à géométrie variable ». Pour lui, la foi passagère constituait un refuge contre le désespoir, exactement comme cette église, que l’on voyait là-bas, constituait aussi un abri contre la tempête. Le vent soufflait en rafales courtes et cinglantes sur la baie. Au loin, le mont Ross dominait l’horizon de son sommet fendu. L’assemblée au grand complet – « la congrégation », fut-elle tentée de penser – traversa un petit vallon que les habitués avaient baptisé Central Park et qui séparait les anciennes des nouvelles installations. C’était un bout de lande peuplé par les éléphants de mer. Ils y creusaient, avec leurs puissantes nageoires, des trous boueux où séjourner ensuite, heureux et apathiques. Sur le bord du chemin, elle aperçut un panneau inédit du code de la route, qui signalait la présence des dangereux pinnipèdes.
La bâtisse se découpait nettement sur l’horizon nuageux, semblable à ces églises contemporaines que l’on trouve tout autour de Paris. Ces expériences d’architecture religieuse, oscillant la plupart du temps entre génie visionnaire et ridicule le plus complet, avaient toujours intrigué Joanne.
— Notre-Dame des Vents, l’une des chapelles les plus australes du monde, lui confia le disker qui marchait à côté d’elle et observait ses réactions. Les orthodoxes et les baptistes ont colonisé le Pôle, mais, à ma connaissance, le catholicisme austral ne descend pas plus bas.
— C’est un joli nom pour une église, répondit-elle.
— Et pertinent, vous verrez.
Le bâtiment était d’une sobriété spartiate, sans doute justifiée par la rudesse des intempéries. La grande boîte à chaussures était simplement prolongée par un préau de béton, lui-même surmonté par quatre piliers blancs figurant un clocher. Le faîte de cette tour squelettique était coiffé d’un crucifix cubiste qui pouvait s’observer de tous côtés. On eût dit les vestiges d’une église, plutôt que les ors du baroque, les restes décapés du culte, comme les os d’une baleine échoués sur la grève et blanchis par le sel et le vent. La cloche, située sous le porche, se mit à retentir et la silhouette du père Le Dantec, revêtu d’une parka militaire, apparut à contre-jour. De l’autre côté du port, on voyait de petits groupes d’hommes sortir de leur préfabriqué et se mettre en route à l’appel de la cloche. À une encablure seulement de l’église, face à la mer, une vierge en bronze scrutant l’horizon avait été fixée au rocher, comme la Petite Sirène dans le port de Copenhague. C’était donc elle, la Dame des Vents, se dit soudain Joanne, la divinité protectrice de la Passe.
Tout le monde se trouva bientôt sous le porche et l’aumônier pria ses fidèles d’entrer. La totalité des hommes de la base était maintenant réunie. Chacun trouva sa place, tant bien que mal, les militaires s’emparant des premiers rangs, tandis que les chercheurs, vaguement embarrassés et se souvenant de leurs années d’études, s’installèrent naturellement au fond de la classe. Le haut des murs était percé de vitraux bleus et rouges et la lumière, pénétrant dans le chœur, illuminait l’autel d’arabesques sanguines et maritimes. Elle avait imaginé quantité d’ex-voto
