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Un ouvrage consacré à la notion d’intégrité numérique et qui développe de nouvelles réflexions politiques sur les différentes questions qu’englobent ce sujet.
Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft… les noms des géants du Web sont sans cesse évoqués dans les médias en lien avec des scandales liés à l’utilisation des données personnelles qui nous concernent. Mais derrière ce fameux acronyme des « GAFAM» se cache une réalité beaucoup plus complexe encore : l’économie des données personnelles ne se limite pas à ces grands acteurs si souvent décriés. D’autres entreprises, et surtout les États, y voient un intérêt grandissant. Au-delà de l’aspect économique, qu’est-ce qu’une donnée personnelle ? À quoi correspond-elle réellement ? Alors que les politiques appellent sans cesse à la transformation numérique de notre société, nous, les citoyens, devons prendre le contrôle de nos vies numériques. Nous devons nous protéger de ces appétits que rien n’arrête. Le combat pour les droits fondamentaux dans le Nouveau Monde qu’incarne le numérique a commencé. Tous les efforts pour défendre nos intérêts numériques ont jusqu’ici échoué. Si nous voulons garantir le respect de notre intégrité, y compris à travers les technologies, il faut développer de nouvelles réflexions politiques sur ces questions. C’est l’objet de cet ouvrage qui consacre la notion d’intégrité numérique.
Découvrez à quoi correspond réellement les données personnelles et comprenez mieux les enjeux de l’intégrité numérique !
À PROPOS DES AUTEURS
Alexis Roussel a co-fondé la lateforme de trading de cryptomonnaies Bity, établie dans le canton de Neuchâtel. Par le passé, il a travaillé pour les Nations Unies puis au sein d’une grande entreprise internationale. Il s’est lancé en politique au sein du Parti pirate suisse, qu’il a présidé pendant près de deux ans.
Grégoire Barbey est journaliste. Spécialisé dans la politique, il a entamé sa carrière fin 2012 au sein du journal économique et financier L’Agefi, où il a travaillé jusqu’en juin 2016. Il a créé le site internet www.affranchi.ch qui traite essentiellement de politique suisse.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Cet ouvrage très politique que j’ai lu avec grand intérêt recoupe plusieurs des axes de mes propres réflexions, qui sont plutôt historiques. Avant de tenter de dire quelque chose d’intelligent qui n’ait pas déjà été dit par Alexis et Grégoire, je dois donc dire un mot sur la croisée de nos cheminements.
Venu de Paris, j’ai rencontré Alexis il y a plusieurs années, comme investisseur, et j’ai suivi avec intérêt le développement de son entreprise. Mais il existe aussi une affinité de pensée entre nous. Tous deux nous comptons parmi les sept membres fondateurs du Cercle du Coin dont les statuts furent d’ailleurs signés à Genève, en décembre 2015, avec l’intuition qu’il fallait construire, autour de l’essor des cryptomonnaies, une association de production et d’échange d’idées en langue française, par-delà nos frontières nationales. Aujourd’hui notre Cercle compte plus de cent membres, et il est largement présent hors de l’Hexagone : à Genève, à Neuchâtel et à Lausanne, à Bruxelles, à Liège et dans le Hainaut, à Luxembourg et en Andorre… et dans quelques autres villes non francophones, d’ailleurs. C’est notre richesse.
Ce livre, écrit entre Genève et Neuchâtel, m’a fait immédiatement penser à Rousseau, dont je salue la mémoire quand j’arpente la rue Haute et dont la bibliothèque de Neuchâtel conserve le précieux manuscrit des Rêveries du Promeneur Solitaire. On trouve, dans la quatrième promenade, cette troublante question :
Qu’est-ce que la vérité que je dois aux autres ? Mentir à Google, serait-ce mentir, si tant est que ce soit possible ? N’avouer que mon âge mais pas mon adresse (pour voyager à prix réduit) ou mon adresse mais pas mon âge (pour recevoir un paquet) serait-ce dissimuler ? Participer à un référendum en ligne en usant d’une authentification sécurisée mais sans laisser mon e-mail, qu’en aurait pensé l’auteur du Contrat social ?
Pour répondre à de telles questions, et à bien d’autres, le livre d’Alexis et Grégoire fait un large usage de références historiques (invention de l’imprimerie, Réforme, navigation au loin, piraterie…) citées non par coquetterie mais comme points d’appui pour tracer des courbes à long terme. Historien de formation, je pourrais critiquer telle ou telle assertion, les resituer, les recadrer. Mais sans doute un certain biais protestant et helvétique que je supposerais alors aux auteurs me renverrait à ma propre inscription gallicane et capétienne ! Leur intention n’est pas, de toute façon, de revisiter le passé mais d’éclairer des chemins possibles vers un meilleur futur, celui où notre intégrité numérique sera garantie comme l’est notre intégrité physique, et où nos consentements dans le cyberespace auront retrouvé dans le fond comme dans la forme une part de vérité.
L’historien ne peut qu’apprécier ici comment les auteurs, qui ne perdent jamais de vue les liens mutuels entre la technologie et la relation complexe que tissent les droits et les mœurs, établissent une comparaison originale de l’acte actuel de cliquer pour donner un consentement généralement peu éclairé avec la pauvre croix ou la maladroite signature que traçaient nos ancêtres illettrés.
J’ai envie de poursuivre : au-delà du consentement, passif, il y a l’acte de volonté, actif, d’un être ou d’un corps social doté de la capacité d’agir. Au Moyen Âge, et longtemps, il se manifesta par l’acte de sceller un document. Acte lourd, probablement délicat et long. Le sceau authentifie celui qui l’appose. Plaqué, rivé ou bien pendant, il garantit l’origine du document auquel il est lié par des lacs de soie, des lanières de cuir ou des morceaux du parchemin lui-même. Il peut aussi en garantir le caractère confidentiel s’il est apposé sur le document replié sur lui-même, ou plus tard sur une enveloppe. En outre, il véhicule son propre message : blason, symbole et devise sont en somme des métadonnées.
On est ici aux antipodes absolus du clic expéditif, mécanique, presque pavlovien que tous nous avons consenti des centaines de fois en une année.
Et pourtant, ce que le hashcash et Bitcoin ont suggéré avec l’onéreux travail de la preuve nécessaire pour prendre part à un vote, on pourrait l’extrapoler : nul ne devrait signer ni facilement, ni gratuitement, ni en laissant une machine le faire pour son compte. Les croyants trop pauvres pour s’offrir un ex-voto et qui gravaient d’humbles petits calvaires ornés de leurs initiales sur les murs extérieurs des églises où on les distingue encore après des siècles sentaient cela d’instinct, comme les amoureux qui inscrivent encore au couteau leurs initiales sur le tronc d’un arbre.
Aujourd’hui les traces que nous laissons sont tout autres. Si elles sont gravées c’est dans le Cloud, et le plus souvent ni intentionnellement ni de notre fait. En quoi est-ce blessant ? Ceux qui pensent qu’on les vole, parce qu’ils pourraient vendre eux-mêmes leurs données, se trompent sur leur valeur individuelle. Ceux qui crient au loup ou à Big Brother se voient objecter les garanties juridiques offertes par nos États de droit. Alors ?
Sans doute peut-on aller chercher quelques idées un siècle avant les rêveries du citoyen de Genève, vers Amsterdam, autre terre marquée par la Réforme, la liberté et la librairie.
Cinq ans avant la fameuse crise de la tulipe qu’affectionnent tant les contempteurs incultes de Bitcoin, y naissait Baruch Spinoza, qui inventa ce que Leibniz appela plus tard le parallélisme du corps et de l’esprit. Parce que je suis à la fois un corps et un esprit et que mon esprit est l’idée de mon corps, il y a une correspondance entre les affections de ce corps et les idées dans mon esprit. Corps et esprit sont une seule et même chose, perçue sous deux attributs différents. Où cela nous mène-t-il dans le cyber espace ? À l’Homme.
L’Homme à venir percevra-t-il les affections de son corps numérique ? Et les idées de ces affections ? En aura-t-il conscience ?
Pour Spinoza, la conscience n’est pas ce qu’en dit Descartes : elle n’implique pas la distinction d’un sujet qui réfléchit et d’un objet sur lequel il réfléchit. Le même effort (conatus) est consenti par le corps pour augmenter son agir, ses aptitudes, son autonomie, et par l’âme qui comprend les choses.
Le philosophe Michel Juffé suppose que Spinoza, revenant nous visiter, nous dirait que les algorithmes dont nous attendons ou craignons tant de choses ne nous aideront pas forcément à mieux vivre. Il rappellerait que la qualité de vie consiste à être actif. Et que seul l’agir en connaissance de cause procure un certain contentement, qu’il appelle Joie, mais aussi Liberté.
Oui, les revendications qu’exposent ici Alexis et Grégoire s’appliquent à un monde totalement nouveau. Mais elles viennent de très loin, de l’humanisme qui précéda la Réforme comme des critiques obstinées des philosophes du Grand Siècle et des Lumières contre les emprises des traditions et des autorités.
Jacques Favier, auteur de l’ouvrageBitcoin, la monnaie acéphale
Àcelles et ceux qui ont contribué à l’ouvrage, Aline Bassin, Jacques Favier, Florence Guillaume, Doris Rechsteiner, Catherine Zeter-Roussel.
À celles et ceux qui nous ont soutenus et inspirés, Lisa et Daniel Ceszkowski, Amanda Gavilanes, Pascal Gloor, Will van Gulik, Guillaume Saouli, Stefan Thoeni.
À mon père, vétéran de la conquête spatiale.
Le présent ouvrage est le fruit d’un travail commun entre Alexis Roussel et Grégoire Barbey. Les deux auteurs ont réalisé le livre au travers de dizaines d’entretiens, durant lesquels Alexis Roussel a partagé sa réflexion politique concernant les enjeux actuels et futurs de la société numérique. Grégoire Barbey s’est quant à lui concentré sur la rédaction du livre afin de structurer cette approche du numérique et la rendre accessible au plus grand nombre.
Alexis Roussel a cofondé la plateforme de trading de cryptomonnaies Bity, établie dans le canton de Neuchâtel. Par le passé, il a travaillé pour les Nations Unies puis au sein d’une grande entreprise internationale. Il s’est lancé en politique au sein du Parti pirate suisse, qu’il a présidé pendant près de deux ans. Alexis Roussel est titulaire d’un master 2 en droit public des nouvelles technologies.
Grégoire Barbey est journaliste. Spécialisé dans la politique, il a entamé sa carrière fin 2012 au sein du journal économique et financier L’Agefi, où il a travaillé jusqu’en juin 2016. Il a créé le site internet www.affranchi.ch qui traite essentiellement de politique suisse.
Article fictif paru dans la Tribune de Genève du 29 février 2028
Le mouvement du Grand Effacement a encore frappé à Genève Données privées
Les activistes qui luttent contre la détention de données privées par des tiers ont cette fois-ci attaqué le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Tous les disques durs ont été détruits.
Par Raymond Rambert1
Le canton de Genève a perdu en une seule nuit l’ensemble des informations fiscales relatives à ses contribuables. Les activistes du Grand Effacement ont attaqué hier soir le bâtiment de l’Administration fiscale cantonale. Résultat, ils ont procédé à la destruction de la totalité des disques durs et de l’ensemble des sauvegardes et cela la veille de l’ouverture de la mise en vente de ces mêmes données. Dans un communiqué de presse revendiquant l’attaque, le mouvement fait savoir « qu’il n’y avait pas d’autre options que de procéder à la destruction méthodique des disques durs de l’Administration fiscale cantonale, puisque les autorités genevoises sont restées sourdes aux mises en garde de notre organisation. La détention de données privées ne doit plus être tolérée dans notre société sans consentement prouvé. L’idée d’une vente de ces données est une abomination ! Depuis des années, nous luttons pour que notre pays adopte une réglementation adéquate en matière de protection des données, en vain. Cette attaque de l’Administration fiscale est le symbole de notre combat pour les libertés individuelles, ce d’autant plus que des audits ont prouvé que ce service de l’État collectait des données qui allaient bien au-delà du nécessaire pour mener à bien son action. Le projet de vente de ces données est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! »
De leur côté, les autorités ont réagi immédiatement, qualifiant cette attaque d’attentat terroriste perpétré par des individus dont l’objectif est de bloquer l’action de l’État dans le but d’appliquer leur idéologie anarchiste. Le président du Conseil d’État, également en charge de la Sécurité, Roc Maudit, a fait part de sa détermination à traduire les auteurs de ce vandalisme en justice. « Nous trouverons ces voyous et nous ferons en sorte que leurs attentats soient sanctionnés à la hauteur du préjudice qu’ils ont infligé à la société », a-t-il déclaré. Le manque à gagner de la vente de ces données est considérable. Le produit de cette opération aurait dû notamment financer le remplacement du système de vidéo-surveillance de l’État qui ne répond plus aux normes. Selon la dernière loi sur le financement de la santé, la vidéo-surveillance doit pouvoir être utilisée par les sociétés de recouvrement afin d’y détecter les mauvais payeurs grâce à la reconnaissance faciale. L’État encourt de lourdes sanctions s’il ne remplit pas ses obligations.
L’attaque de l’Administration fiscale cantonale est la deuxième du genre à Genève. Il y a un mois, le mouvement du Grand Effacement s’en était pris aux serveurs de l’Office des poursuites, supprimant l’ensemble des données sauvegardées jusqu’à ce jour. Une perte inestimable, avaient alors jugé les autorités et les observateurs. En détruisant cette fois-ci les disques durs, le Grand Effacement s’est assuré qu’aucune donnée privée ne puisse plus être détenue ni vendue par les autorités fiscales. La conséquence de cette démarche est encore difficile à évaluer. Logiquement, l’administration exigera à nouveau des éléments de preuve aux contribuables genevois lorsqu’ils devront s’acquitter de leurs impôts cantonaux. De cette façon, une nouvelle base de données pourra être progressivement recréée. Mais les activistes qui s’opposent à la détention de données privées par des tiers ne l’entendent pas de cette oreille et menacent déjà de recommencer.
Pour mémoire, le mouvement du Grand Effacement a vu le jour en 2022, à la suite du rejet populaire d’une nouvelle législation en matière de protection des données. Ce projet de loi, qui renforçait les compétences des autorités pour protéger la sphère privée des citoyens, avait fait l’objet d’un référendum lancé par les organisations économiques. La campagne agressive d’Economiesuisse et de l’Union suisse des arts et métiers avait fait échouer le texte dans les urnes. Immédiatement, ce résultat avait été contesté sur fond de soupçons de recours aux technologies des grands groupes numériques tels Facebook. Face à ces accusations, le Conseil fédéral avait proposé à l’Assemblée nationale la création d’une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les faits. Depuis lors, incapables de démontrer la manipulation, les autorités se refusent à entamer un nouveau processus législatif. Le mouvement du Grand Effacement s’est aussi développé en réaction à la surveillance par l’État des réseaux sociaux pour le compte de l’administration fiscale2. Cette mesure a facilité la fuite de données fiscales qui n’étaient pas censées se retrouver sur la place publique, avec pour conséquence des drames personnels et sociaux terribles. En réaction aux entreprises privées et aux États toujours plus gourmands dans l’exploitation des données personnelles sans égard pour les vies brisées, le mouvement du Grand Effacement a réuni les excédés de tous les horizons.
Face à l’obsolescence de la loi sur la protection des données de 1993 toujours en vigueur et les évolutions technologiques récentes, parmi lesquelles les robots domestiques, le Grand Effacement s’est donné pour mission, selon son site internet, de rendre la liberté aux individus, devenus esclaves d’une société numérique qui a fait fi des droits fondamentaux dans le but de glorifier l’innovation, sans égard pour l’autonomie humaine. Le mouvement se définit comme l’héritier de l’humanisme des Lumières.
1 Nom fictif. Dans La peste d’Albert Camus, un journaliste nommé Raymond Rambert essaie de s’échapper de la ville d’Oran, fermée à cause de la peste. Il incarne le rôle de l’individu qui lutte pour son bien-être particulier dans le contexte d’un malheur collectif dont il n’est pas responsable.
2 Ce n’est même pas de la science-fiction. Voir à ce sujet : Pour débusquer les fraudeurs,le fisc va expérimenter la surveillance des réseaux sociaux, Le Monde, 10 novembre 2018.
Internet est une révolution. Cette affirmation, répétée sans cesse, est devenue une sorte de litanie. Elle n’en demeure pas moins correcte. À l’échelle de l’humanité, internet a bouleversé la société au moins aussi profondément qu’en son temps l’invention de l’imprimerie. Ces deux technologies partagent d’ailleurs de nombreux points communs. Elles ont chacune participé à une diffusion plus large des idées. L’imprimerie a permis de diffuser des livres qui à l’époque étaient considérés comme réservés à une élite, voire tout simplement sans raison d’être du fait de leurs idées à contre-courant. Malgré de vaines tentatives de censure, l’imprimerie a pu, à travers des livres pirates, participer à la promotion des réflexions qui ont contribué à modifier l’organisation de la société. La Suisse a joué un rôle important puisque de nombreux livres qui faisaient l’objet de censure ailleurs ont été imprimés à Genève ou à Neuchâtel notamment, permettant leur diffusion. Internet est en de nombreux points comparable aux changements induits par l’imprimerie. Mais à une échelle plus grande encore avec une vélocité qui dépasse l’entendement. La communication est le principal point de convergence entre ces deux technologies. Mais là où l’imprimerie a permis la diffusion d’ouvrages généralement écrits par une ou quelques personnes à l’intention d’un groupe de personnes restreint, internet a mis en relation des milliards d’êtres humains, permettant l’avènement d’une intelligence collective à large échelle. C’est grâce à cette intelligence collective que des sites comme Wikipédia, dont la fiabilité est souvent injustement mise en question dans l’opinion publique3, ont pu voir le jour. C’est par la mise en commun du savoir et de processus de création technologique que chacun, par ses connaissances et depuis chez soi, peut participer à améliorer cette société du libre. Ces processus ont permis d’aboutir à l’élaboration et à la constante mise à jour de logiciels, de standards ou d’autres systèmes bien plus rapidement que leurs équivalents dits propriétaires.
Internet a permis d’établir une connexion instantanée entre les cerveaux du monde entier. Le bouleversement de la société était inévitable. Internet, c’est la mise en commun de toutes les formes de culture, la musique et les films, mais aussi les livres, la photographie. Cela a permis à des œuvres perçues par le marché comme étant secondaires, voire mineures, de trouver ou retrouver un public beaucoup plus large. Une nouvelle culture est apparue de manière fulgurante. Le numérique a également favorisé l’émergence d’une société du coût marginal nul, ou proche de zéro, pour bon nombre de secteurs d’activité. Une fois créé, le coût induit par la copie d’un produit est faible, voire inexistant. Les empires industriels ont rapidement été bouleversés. Le numérique devrait avoir encore de nombreuses conséquences sur l’économie car nous ne sommes qu’au début d’un processus de changement en profondeur. C’est aussi avec internet que des régimes politiques ont pu être remis en question, voire renversés. Si les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances suscitées par des mouvements comme le Printemps arabe4, les mouvements qui contestent la représentativité au sein des pouvoirs politiques misent sur le potentiel émancipateur des technologies. Internet, réseau participatif dans son ADN, a inculqué aux individus cette notion de participation à une échelle encore jamais vue. Il ne suffit plus d’être expert dans un domaine pour pouvoir exprimer son avis en espérant qu’il soit pris en compte. Les individus ont bien compris ce phénomène, les institutions beaucoup moins. Il y a d’ailleurs fort à parier que ces phénomènes de contestation des vieux régimes où le pouvoir est concentré au sein d’une petite caste élitiste vont s’accroître avec le temps. Il est difficile d’anticiper les conséquences de ces soulèvements, mais il est probable qu’ils déboucheront, s’ils sont couronnés de succès, vers des systèmes plus participatifs.
Internet n’en demeure pas moins un outil. Même s’il a permis des progrès exceptionnels dans presque tous les domaines, il est le reflet de celles et ceux qui l’utilisent. C’est un amplificateur de nos sociétés qui a créé une réalité immatérielle pour chaque individu. Les sociétés se trouvent confrontées à leurs propres démons, soudainement mis à jour par cette nouvelle réalité. Théories extrêmes, violences, harcèlement, rumeurs, arnaques, l’absence de tabous et la communication directe entre les individus révèlent les faiblesses des structures de l’ancien monde. La tentation de contrôle ou d’inhibition de l’outil est alors très forte. Mais ce n’est pas en faisant de l’outil un lieu sans liberté qu’un régime saura évoluer. Internet n’est pas la cause de ces maux, il en est au pire le miroir déformant, le facilitateur. Il s’agit d’abord d’un moyen de communication. Le censurer ou le contrôler revient à vouloir museler la société tout entière.
Internet a une face cachée : la récolte massive de données personnelles dans le but d’alimenter des modèles mathématiques auxquels certaines décisions ont été déléguées. L’objectif est d’analyser les comportements afin d’influencer les décisions d’achat mais aussi politiques. Si de nombreuses personnes revendiquent le contrôle sur leur libre arbitre, elles peinent à mesure l’impact des mécanismes d’influence. Le contrôle des individus par une surveillance de tous les instants est une réalité. Internet a accompagné l’émergence d’une nouvelle dimension, celle du numérique, grâce à laquelle il est possible de communiquer de façon instantanée. On peut transmettre des quantités de données dans le but de partager des connaissances, de la culture, du divertissement ou de créer du contenu. Cette soif de partage est perçue positivement sur le plan éthique par des individus trop souvent naïfs ou résignés. Elle a pu réaliser des développements inouïs en rendant possible d’un clic la collecte de données. Mais d’une nécessité cette collecte est devenue une fin en soi. Comme la tentation de faire l’amour sans se protéger peut être forte, nous avons bradé nos données sans retenue afin de bénéficier de l’incroyable force du partage. Par ces actes, nous avons redéfini notre société. Avec ce partage innocent, nous avons parsemé l’espace numérique de données personnelles. Notre inconscience nous a amenés à miner notre environnement numérique d’informations que nous ne pouvons effacer. Cette nouvelle dimension attise toutes les convoitises des entreprises et des États.
Face aux changements induits par internet, par le développement de technologies connectées, il convient de s’interroger sur les choix que la société a effectués jusqu’à maintenant. Il faut déterminer comment ces changements peuvent profiter à l’humanité dans sa globalité plutôt qu’à une minorité qui tire tous les bénéfices de technologies qu’elle est seule à maîtriser.
Certains tentent d’opérer une séparation entre monde physique et numérique, comme si le second ne dépendait pas du premier ou qu’il en était une abstraction totale. Or, contrairement à une idée trop répandue, le numérique fait bel et bien partie du monde réel. Il n’est rien de plus qu’une extension du réel qui se matérialise dans cette dimension que l’on qualifie de virtuelle, un réel immatériel. Il n’y a donc pas de raison de créer deux univers en totale opposition, l’un protégeant les intérêts des individus, l’autre ne les garantissant pas. La démarche des auteurs du présent ouvrage est justement de replacer l’individu au centre de la réflexion sur la conception de la société numérique.
