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Un retour vers l'enfance intrigant, à l'image des deux personnages féminins qui confèrent à ce roman une légère dimension fantasmatique. Lors d'une soirée chez une amie proche, un écrivain rencontre la meilleure amie de celle-ci qui est photographe. En réponse à sa proposition de le photographier, il lui suggère de se rendre sur les lieux de son enfance. Bientôt ils seront rejoints par une équipe venue tourner des images de ses souvenirs, la plongée dans le passé se faisant alors à travers le prisme du cinéma. Mais leur amie commune viendra troubler leur jeu photographique... Le livre possède une double fin, parce qu'un roman ne devrait jamais finir.
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Seitenzahl: 290
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Du même auteur :
RAUQUE LA VILLE, éditions de Minuit, préface de Marguerite Duras 1980
RAPT D’AMOUR, P.O.L éditeur 1986
LA SUIVE, Imprimerie nationale éditions 1989
PATHÉTIQUE SUN, Criterion éditeur 1991
LA FICTION D’EMMEDÉE, éditions du Rocher 1997
LES VOYAGEURS MODÈLES, éditions Comp’Act 2002
PETIT HOMME CHÉRI, éditions L'ACT MEM 2005
LE PONT D'ALGECIRAS, éditions L'ACT MEM 2006
ENTRETIENS AVEC MARGUERITE DURAS, éd F.Bourin 2012
L'INSATISFACTION, BoD édition 2014
REGARDER LOIN, BoD édition 2015
JAMAIS AUTANT, BoD édition 2016
OSONS LIBÉRER LE FRANÇAIS, BoD édition 2019
jeanpierreceton.com
(L'auteur utilise ici la nouvelle orthographe)
Elle m'avait dit qu'elle me quitterait si je faisais ce voyage. J'en avais d'abord tenu compte. J'avais promis de réfléchir, de reporter la décision, balançant quelque temp. Et puis un jour je l'avais fait ce voyage et elle m'avait quitté. J'en suis convaincu maintenant, ma femme n’aimait pas mon passé. Je crois même qu'elle ne l'avait jamais aimé.
À l'origine, c'était un simple projet de ''shooting'', comme on dit maintenant. J'en étais demandeur, je regrettais qu'on ne me photographie pas plus souvent, au point d'éprouver le sentiment de perdre les états successifs de mon visage et de mon corp. Il y a des gens qui n'aiment pas qu'on les photographie, moi oui.
Avec ma femme, la photo avait été une des premières sources de conflit. Fou amoureu d'elle au début de notre rencontre, je n'avais qu'une envie, à part faire l'amour, la prendre en photo. Hélas, cela ne lui plaisait pas tellement que je la photographie partout où le décor me plaisait, dans la rue par exemple, sans me préoccuper de ce qui se passait autour.
Je m'étais fait à cette donnée, comme à d'autres, j'avais peu à peu cessé de prendre des photos de ma femme.
La dernière fois qu'on m'avait fait une série de photos, ç’avait été lors d'une équipée quasi amoureuse sur les bords de Seine avec une amie de longue date qui, toute heureuse de me revoir, s'était mise à me photographier sans mesure.
En fait, elle était surtout emballée d'avoir racheté d'occasion un ancien modèle d'appareil auquel elle était habituée depuis ses débuts dans la photo, le même qu'elle avait idiotement revendu l'année précédente pour trois fois rien, et qui lui avait manqué au point disait-elle de s'en mordre les doigts tous les jours.
D'abord j'avais trouvé ça valorisant, et même assouvissant, puis c'était devenu plutôt rébarbatif au fur et à mesure de la promenade, qu'elle me prenne en photo comme pour me « prendre » en effet.
J'avais fini par comprendre que revoir cette ancienne amie avait été une erreure, car on cherchait chacun à retrouver dans l'autre ce qui ne s'y trouvait plus. Cependant j'avais joué le jeu dans l'espoir d'avoir des photos après quoi je courais.
Oui, mais elle avait pris tellement de photos ce jour-là qu'il lui avait fallu des semaines pour en faire un premier traitement, avant de m'envoyer une dizaine de clichés noir et blanc. Et encore, à condition que je ne les diffuse pas, car elle devait les retravailler comme d'autres qu'elle avait sélectionnés. Et ce, dès qu'elle pourrait, c'est à dire quand elle rentrerait du Népal où elle partait passer la saison comme elle le faisait tous les ans. De toute façon, je ne pourrais pas m'en servir, elle me les avait expédiées en basse définition.
Ça m'avait beaucoup fâché. Elle aussi s'était fâchée que je me fâche « pour ça », seulement pour « ça » ! elle avait dit.
On ne s'était plus revu, comprendre à quoi peuvent tenir des relations entre les gens.
La nouvelle photographe, elle, c'était une pro de professionnelle, elle avait déjà exposé en solo à Paris et participé à une expo collective à Londres. La prochaine était prévue à Bruxelles, puis à Strasbourg, et elle comptait encore sur plusieurs autres plans d'exposition.
Katia avait un visage de rêve et une silhouette de danseuse. Ou alors une silhouette de rêve et un visage de modèle. Au premier regard, elle m'était apparue belle et stupéfiante de vie. Je l'avais rencontrée dans une soirée à laquelle j'avais été invité par Anna qui fêtait son anniversaire. Une jeune amie comédienne à qui j'avais fait lire des textes dans un petit théâtre de banlieue. Anna, je la trouvais vraiment très jolie avec ses cheveux blonds et ses beaux yeux bleus. Elle avait surtout une voix singulière, bien posée et vraiment captivante.
Après cette lecture, on était devenu amis, du coup on avait été un temp beaucoup ensemble, sortant ici ou là dans les rues, les parcs autant que dans les théâtres et les bars.
Et puis on s'était revu récemment et on avait dit qu'on se « reverrait » pour parler d'autres projets.
Outre que j'aimais beaucoup sa voix, je trouvais qu'elle avait une vraie présence qui ne demandait qu'à se renforcer. Le seul problème était qu'elle ne supportait pas qu'on la dirige.
La soirée se passait chez elle, les invités étaient tous des jeunes gens pour qui j'aurais pu être le père si je m'y étais pris vraiment très tôt. C'était ce que m'avait dit Anna en m'invitant. Mais elle, elle exagérait toujours, déjà qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de décocher des piques, sans que je sache si c'était pour attaquer ou pour se défendre.
Ou bien j'en avais un peu l'allure, d'un père, m'étais-je dit, ce qui expliquait qu'Anna m'avait invité au dernier moment. Elle avait d'ailleurs paru un peu surprise de m'entendre quand j'avais hélé à son interphone, hésitant même je crois bien à m'ouvrir.
« Monte, je vais te présenter à ma sœur », elle avait dit Anna.
Or, à peine elle avait refermé sa porte derrière moi, elle s'était précipitée pour ouvrir la bouteille de champagne que j'avais apportée au lieu de me présenter effectivement à Katia.
Cette dernière l'avait fait elle-même dans un grand éclat de rire : « I am an international photographer ». Déclamant aussitôt ses coordonnées à la manière d'une page de Wikipédia. Elle avait 28 ans, comme Anna qui en avait 29, sinon elle était née à Paris, bien que d'origine étrangère. Par dessus tout, elle était indépendante...
J'avais tout de suite eu envie de lui parler, au point de ne pas me préoccuper des autres. Je m'étais installé avec elle sur un canapé situé au centre de la pièce, donc au milieu des invités, pour une conversation qui allait durer une partie de la soirée.
Je l'avais questionnée sur son métier de photographe qui semblait la passionner. Elle était complètement excitée depuis qu'elle avait acheté, deux jours plus tôt, un nouveau ''device'', comme elle disait, dont elle m’avait décliné les nouvelles fonctionnalités qui en effet paraissaient vastes. Sans parler de ses capacités de mémoire, je pouvais même pas imaginer !
-Quel genre de photos elle faisait ? j'avais demandé.
-Pour l’essentiel des portraits, il lui arrivait aussi de faire des photos un peu mystiques, pas loin d'être religieuses. Enfin, c'était quand elle n'allait pas bien, elle me prévenait à l'avance. Alors les motifs c'était du minéral, des plumes, des fumées, des bouts de matières inertes... Sinon, oui sa spécialité, c'était les portraits.
D'ailleurs elle pouvait faire le mien, elle avait dit en souriant. Et me jaugeant déjà, j'avais bien vu qu'elle s'était mise à fixer tour à tour mes yeux, mes lèvres. Et mes mains.
Elle faisait également beaucoup d'autoportraits, comme tout le monde.
-Et quoi encore, j'avais demandé ?
-Des nus, oui, des photos d'elle, nue.
Si je voulais, elle pouvait me montrer sa dernière série, oui ?
Aussitôt elle avait sorti son nouveau device à la giga mémoire, et m'avait fait défiler sa dernière série d'autoportraits.
Katia était très à l'aise, je l'avais noté, en tout cas elle n'était pas gênée de se découvrir ainsi à moi qui la connaissais si peu, et qui en plus me trouvais à ses côtés. Non, apparemment pas du tout gênée de me montrer son corp, svelte, alerte, tendu, gracieux.
Bon, les photos ne la montraient que partiellement dévêtue, avec des mises en valeurs locales, ici un sein, là une remontée du dos ou bien le haut des cuisses. Et ce, dans des décors marins, en noir et blanc ou avec des couleurs sur-impressionnées.
Je lui ai dit que j'aimais beaucoup ses photos, que je les trouvais belles, sensibles, esthétiques. Précisément, qu'il y avait quelque chose dans son travail qui n'était pas ce qu'on voyait partout.
Cela avait dû la toucher au fond, si bien que posant la main sur mes lèvres pour m'empêcher de parler davantage -j'allais lui dire que son corp était très beau, elle m’avait déposé subrepticement un bisou dans le cou qui m'avait tétanisé d'émotion.
Sans doute pourquoi je lui avais dit un peu plus tard que j'aimerais vraiment qu'elle me photographie.
« Pas de soucis », elle m'avait donné sa carte pour que j'aille consulter son site plus en détails et que je l'appelle afin de prendre rendez-vous, elle avait un peu de temp libre dans les jours à venir. Il faudrait juste que je me déplace, car par principe elle ''shootait'' toujours dans un studio qu'elle partageait avec d'autres photographes de la « jeune école », elle avait dit en riant.
Le fait d'être au milieu de la pièce, centralement assis sur le canapé, nous avait paradoxalement permis une simplicité d'échanges hors de toute compétition d'ego, ce qui généralement fout tout en l'air !
En fin de conversation, on s'était mis d'accord sur deux choses. D'une part que ce serait finalement mieux qu'elle me photographie en décor naturel. Il suffisait que je lui propose un lieu de shooting où je me sentirais vraiment libre, ajoutant même que ça l'amuserait si c'était un endroit qu'elle ne connaissait pas.
D'autre part que ça ne devait pas rester un bobard de soirée sous alcool, car c'était selon elle plus drôle de faire ce qu'on dit plutôt que le contraire, j'étais d'accord ?
Donc on s'était promis de les faire ces photos. D'ailleurs ça lui plaisait beaucoup, elle avait hâte de commencer, elle les sentait déjà, c'était assez rare. Ou bien elle me sentait, si elle pouvait se permettre.
Je l'aurais volontiers couverte de baisers, mais bien sûr je m'en étais gardé. D'autant que j'avais compris qu'elle avait un fiancé vigilant dont j'avais remarqué le manège. Un type assez classe qui était venu me saluer, puis était reparti avant de s'approcher à nouveau, sous prétexte de remplir encore nos coupes de champagne. Sans cacher son impatience de retrouver Katia pour lui seul.
Le lendemain, Anna m'avait texté une série de messages bien avant que je retrouve mon téléphone dont je ne cessais pourtant de composer le numéro, inutilement, la batterie étant à 0 %. Du coup je n'arrivais pas à mettre la main dessus, jusqu’à me rappeler qu'en rentrant de chez Anna j'avais plongé dans mon lit, et donc qu'il était resté dans une poche de mon vêtement de la veille.
Anna s'étonnait que je ne l'aie pas appelée, au moins pour m'excuser d'être parti sans lui dire au revoir, ce qui n'était pas vrai selon moi.
Encore dans les franges de mon réveil, je revisualisais cette soirée qui avait été si joyeuse qu'à la fin on avait eu du mal à se quitter. Sauf que ce lendemain, Anna me reprochait d'avoir passé toute la soirée avec Katia qui était plus que sa sœur.
C'était d'après elle assez impoli, aussi bien par rapport à elle qu'aux autres invités. D'ailleurs plusieurs amis avaient trouvé que je les avais ignorés.
En outre, elle me faisait remarquer qu'on n'avait pas parlé, elle et moi, de tout ce dont on devait parler, comme on avait dit qu'on le ferait, de nos nouveaux projets de lecture qu'elle était assez impatiente de connaitre.
Dans un dernier message, elle me demandait expressément de la prévenir si je devais revoir Katia, parce qu'elle tenait à être de la partie.
Ainsi, elle me signifiait clairement qu'elle ne voulait pas que je revoie Katia seul.
Oh la la ! m'étais-je dit, quelque chose de fort se passait. Ou bien allait survenir incessamment !
Quand, par la suite, j'avais convenu d'un rendez-vous avec Katia, je l'avais avertie qu'Anna nous rejoindrait, puisque cette dernière me l'avait demandé.
-Je suppose que tu seras contente qu'elle vienne, je lui avais dit.
-Oui, elle avait répondu oui, bien sûr. Chaleureusement, oui.
A ma grande surprise cependant, il en était résulté qu'Anna était venue à ce rendez-vous mais pas Katia.
J'avais tenté de la joindre par tous les moyens, laissant plein de messages pour lui dire qu'on l'attendait, qu'on allait l'attendre, et qu'on pouvait l'attendre encore, sans obtenir la moindre réponse.
Elle avait prétendu s’être trompée de date lorsque je l'avais rappelée le soir pour fixer un autre rendez-vous.
Alors, cette fois, persuadé d'avoir été maladroit envers Katia, je n'avais pas prévenu Anna, même si je savais que je risquais de la fâcher gravement.
J'avais pensé régler la difficulté en évitant de me mêler de cette affaire trop compliquée. C'est ce que j'avais cru, bien à tort, puisque ce faisant j'avais d'une certaine façon construit un nœud dont j'allais être le premier légataire...
Katia m'avait posé la question directement à peine je l'avais retrouvée au café. Est-ce qu'il y aurait un endroit où je me sentirais bien pour faire des photos ? Je pouvais lui en proposer plusieurs, n'importe où dans Paris. En haut de l’Arche de la Défense, dans le nouveau Parc des Batignolles, sur les marches de la Grande Bibliothèque ? Ou bien dans un de mes cafés favoris si je préférais ?
Et, sans en prendre la mesure tout à fait, car c'est à ce moment précis qu'elle s'était imposée, je lui avais donné ma réponse.
L'idée avait surgi le matin, me retrouvant à marcher dans mon quartier. Une permanence des choses qui m'était apparue super angoissante la veille m'avait semblé rassurante. Les commerces étaient bien ouverts, des gens y passaient leur commande. Dans les bars, des serveurs servaient leurs clients qui consommaient. Dehors des touristes se trouvaient à faire patiemment la queue pour visiter le monument qui était à leur programme...
J'avais aussitôt appelé Katia, tellement m'envahissait un enthousiasme croissant, afin de lui parler de l'endroit que je trouvais le plus excitant pour faire les photos.
Il était trop tôt, elle n'avait pas répondu, je ne lui avais pas laissé de message.
Là, de vive voix, face à elle dans ce café ouvert, oui, je lui avais dit que le mieux serait qu'on aille dans ma région d'origine.
-C'est où, c'est quoi, votre région d'origine ?
-Là où j'ai passé mon enfance, ma région natale...
-Ah oui ? Et pourquoi ? Qu'est-ce qui vous a décidé ? Vous voulez faire... Pardon, tu veux faire un retour sur votre passé... Pardon, elle en avait ri, tu veux revenir sur la terre de tes ancêtres ?
C'était curieu, elle m'avait tutoyé assez vite au cours de la soirée chez Anna, et là elle avait du mal à ne pas me vouvoyer.
Pourquoi dans ma région d'origine ? Parce que celle de mon enfance, tout simplement, oui ?
Quand même elle voulait savoir davantage. Je n'avais pas eu de mal à lui répondre.
-Eh bien parce que chaque maison, rue, bloc de maisons, portail principal ou porte de derrière, ruelle vers cour ou jardin, chaque paysage de ce coin de terre me renvoient au plus loin de mon existence.
-Tu es carrément dithyrambique !
-Tu ne peux pas imaginer à quel point chaque croisement de routes, chaque entrée de chemin, le moindre panneau indicateur de villages, les inscriptions de lieux-dits m'emportent vers un souvenir du passé.
-Et qu'est-ce que tu attends de moi ?
-Tout, Katia ! Tu sais te servir de ton device, tu peux faire ce que tu veux ! Moi je te montre les endroits qui me touchent le plus, on se déplace de lieu en lieu pourvu qu'ils soient générateurs de ma mémoire. Et tu fais des clichés dans le décor de mes souvenirs.
-Ah non ! elle s'était révoltée. Pas ça, moi je fais pas de clichés, non, je t'assure.
-Comment ça, pas de clichés, tu ne veux pas faire de photos ?
-Oui, des images. J'aime pas les clichés, enfin j'essaie de faire des photos qui ne soient pas des clichés.
Je l'avais beaucoup regardée à cet instant en référence à Anna, surement parce qu'elles avaient en commun des mimiques et des intonations.
Pourtant elles étaient si contraires. Katia, brune à cheveux courts, yeux gris. Anna, blonde aux yeux bleus, moins en chair.
Peut-être des ''sœurs'', mais des êtres bien différents, même si l'une et l'autre me séduisaient tout autant.
J'avais quitté Katia pas très sûr qu'elle donnerait suite à ma proposition. J'avais passé la nuit à gamberger, convaincu que j'avais sabordé le projet en ne le présentant pas simplement comme une balade à la campagne qui se trouvait être celle de mon enfance.
Surtout qu'en fin de conversation, je lui avais avoué que je me demandais si je n'avais pas encore inventé un truc de fou.
-Quoi, un truc de fou ?
-Quelque chose qui parfois me tombait dessus. Je pouvais être soudainement envahi par une envie irrépressible de réaliser un projet surgi de je ne sais où sans que j'y ai réfléchi plus que ça. Genre, aller filmer à cinq heures de route un spectacle d'une amie qui se donnait seulement un soir. Lire entièrement un de mes livres au cours d'une nuit dans l'une des serres du Parc André-Citroën. Entreprendre une enquête sur la langue française en Amérique du nord...
Quand j'étais petit, c'était faire le tour de la mer méditerranée. J'avais appris à me méfier de moi.
Pourtant, c'était bien ce projet de me faire photographier dans ma région d'origine qui m’intéressait, et non dans des endroits pittoresques de la ville en prenant des poses de mannequin. Pas davantage dans mon atelier d'artiste que j'habitais près d'Alésia, où inévitablement on me faisait poser devant ma bibliothèque bourrée à tous les niveaux, au point de ne plus retrouver le moindre livre quand j'en cherchais un.
Katia m'avait dit qu'elle me rappellerait.
J'ai attendu son appel quelques jours qui m'ont paru trois semaines.
C'est par Anna que j'ai su que Katia s'était décidée. En fait quand Anna m'a appelé un soir au téléphone, me lançant d'une voix grave « C'est toi, c'est bien toi ? »
Je ne savais que penser, sauf à lui demander si elle était malade ou bien si elle me faisait la tête ? Je ne comprenais pas ce qui se passait, explique-moi, je lui répétais. Voilà qu'elle m'avait vertement sorti qu'elle venait d'apprendre que nous allions partir travailler ensemble, Katia et moi.
Anna avait laissé exploser une colère froide : « Pourquoi se déplacer jusqu'en province tous les deux pour faire des photos ? En plus avec ma meilleure amie, qui est comme ma sœur, tu le sais, et même plus que ma sœur ? Pourquoi, tu veux partir avec Katia ? T'es tombé amoureux d'elle ou quoi ? Oui, tu es amoureu, c'est ça, elle redisait, j'en étais sûre ! »
J'avais compris que si Anna était forcément un peu jalouse, elle était surtout blessée que je ne paraisse pas me rendre compte que je lui faisais un coup !
J'ai dû lui dire beaucoup de fois que non. « Je t'assure, je ne voudrais surement pas te faire un coup, tu sais bien que je t'aime. D'ailleurs j'ai toujours été très amoureux de toi... »
Anna avait été touchée par ma ''déclaration''. Cependant, elle tenait à ce que je lui explique pourquoi, Katia et moi, on voulait partir ensemble pour un projet aussi fumeux.
Je me souviens que pour la calmer j'en avais rajouté, affirmant qu'elle était sans doute la personne que j'avais le plus aimé de toute ma vie, même si nous n'avions fait qu'échanger quelques baisers passionnés. Oui, même si nous n'avions jamais été des amants, ce qui n'était pas bien grave si on pensait à l'intensité du désir toujours en attente, j'avais ajouté.
Elle avait alors insisté pour qu'on se donne un rendez-vous le lendemain dans un café à Montparnasse, afin de parler de vive voix de ''ce projet fumeu''.
Avant de raccrocher, elle avait chuchoté, sans doute pour mieux me harponner, qu'elle avait une idée à me proposer pour refaire des lectures.
Le soir seulement, je m'étais aperçu qu'elle m'avait donné rendez-vous justement à l'heure de l'après-midi où j'avais prévu de voir Katia pour qu'elle me donne sa réponse. Aussitôt j'avais texté un message à Katia pour lui proposer de la voir le matin, vers 10 heures si cela ne la dérangeait pas. A l'instant suivant, elle avait écrit : « OK, c'est bon, à condition de venir chez moi, baisers ».
Toute la soirée, j'avais fonctionné, non pas sur les détails pratiques de notre voyage avec Katia, mais sur le fait qu'Anna jugeait notre projet fumeu.
Ce n'était pas encore notre projet, même s'il allait nécessairement devenir commun à Katia et moi. En revanche, « fumeu » je ne voyais pas.
Bien sûr, j'en avais encore une idée imprécise, je ne savais pas dans quel ordre on irait sur les différents lieux de mes souvenirs, mais j'avais la conviction qu'il se développerait au fur et à mesure de sa réalisation.
N'empêche que ce projet avait besoin de s'élaborer, en somme d'être creusé. Sans doute pourquoi, Katia et moi, nous allions reporter au moins deux fois notre départ. D'abord on allait décaler d'une semaine, et puis ensuite de deux semaines.
Ainsi, nous aurions le temp de nous voir pour y travailler.
Presque chaque jour, en fin de matinée. Ce qui allait se révéler pour moi un bonheur nouveau.
Au rendez-vous du lendemain, Anna ne m'avait d'abord pas reparlé de ce « Voyage dans ma région d'origine », ainsi que Katia lui avait dit qu'il s'appelait.
Peut-être parce qu'elle avait su que nous n'avions pas encore fixé la date de notre départ, ce qui pouvait lui laisser espérer que nous abandonnerions le projet.
Non, à ma grande surprise, elle s'était mise à me raconter ses aventures sexuelles de la semaine, m'annonçant avec fierté, à peine nous nous étions installés devant un ''shot'' de blanc, qu'elle avait fait l'amour tous les soirs depuis sa fête.
Elle m'avait déjà fait le coup de me parler de sa vie sexuelle, sans que je comprenne vraiment pourquoi. Et j'avais remarqué à plusieurs reprises qu'elle se contredisait et même mélangeait différentes histoires.
Un jour, elle annonçait d'un sourire provoquant qu'elle sortait avec untel, signifiant qu'elle couchait avec lui, et puis, le surlendemain, c'était avec un autre homme qu'elle avait ''baisé''.
Oui, mais une fois suivante, elle m'avait confié sans sourciller qu'elle avait fait l'amour la veille alors que ça ne lui était pas arrivé depuis des années.
Je la suspectais de ne pas faire l'amour du tout, ou rarement. Plutôt de flirter sans aller jusqu'à la pénétration, ce qui pouvait expliquer que « ses » amoureux défilaient, en fait se sauvaient, fatigués de ne pas réussir à '' l'avoir ''.
-Alors, c'est avec le même homme que tu as couché depuis qu'on ne s'est pas vu ? j'avais demandé en riant. Ou bien avec un type différent chaque soir ?
-Je n'ai pas envie de te dire, ça ne te regarde pas, elle m'avait répondu avant de dévier finalement sur Katia pour affirmer qu'à son avis elle ne ferait pas ces photos avec moi.
Anna connaissait trop bien sa sœur, forcément elle changerait d'avis au dernier moment. Elle faisait ça tout le temp, elle accrochait des hommes dans les soirées et après elle les jetait. Je devais la croire, Katia ne partirait pas avec moi, d'ailleurs, elle avait déjà retardé son départ.
Ce n'était pas difficile de comprendre qu'Anna ne supportait pas l'idée que je parte avec Katia. Ni que je fasse quoi que ce soit avec elle.
Cette démonstration de jalousie m'avait cependant fortement intrigué, car elle me renvoyait à la réaction de jalousie dont avait fait preuve ma femme quand j'avais rencontré Anna.
Elle avait en effet été d'une grande agressivité à son égard parce qu'elle avait cru déceler que nous étions amants, alors que nous n'avions qu'une relation de travail, comme je lui avais répété.
Ainsi, sans vraiment la connaitre, ma femme était devenue obsédée par Anna, au point d'en faire l'unique sujet de nos conversations.
Alors, comme elle persistait à ne pas croire que nous n'avions qu'une relation d'amour platonique, je lui avais finalement ''avoué'' que j'avais avec elle une relation torride. Précisant qu'on avait fait l'amour total, complet, par les neuf portes si elle tenait à le savoir.
Étrangement, elle avait paru soulagée qu'enfin je reconnaisse ce que j'avais toujours nié et qu'elle avait toujours su.
De fait, elle avait cessé d'être agressive avec Anna, cherchant même à s'en faire une amie. Ce à quoi elle était parvenue, et même à la voir sans que je le sache, ainsi que j'ai pu le découvrir à l'occasion.
Depuis, un curieu rapport de proximité s'était installé entre elles, ce qui pouvait expliquer en l'occurrence qu'elles éprouvent une même jalousie à l'égard de Katia.
Oui, mais leur complicité dans cette jalousie m'avait assombri. Je ne comprenais pas pourquoi, toutes les deux, elles étaient si déterminées à m'empêcher de réaliser ce projet de shooting dans ma région de naissance. N'aurait-il pas été possible qu'on parte Katia et moi, et qu'on les fasse ces photos ? Et puis qu'il n'y ait pas d'histoires. Surtout ça, qu'il n'y ait pas d'histoires !
Apparemment ce n'était pas possible. Ma femme avait réagi avec autant de résistance qu'Anna quand je lui avais annoncé ce voyage photographique qu'elle avait tout de suite qualifié de « voyage à rebours ».
J'avais essayé de lui expliquer que je voulais en finir une bonne fois pour toutes avec une enfance que je n'avais jamais réussi à intégrer dans ma vie d'adulte.
« Ambitieux », elle avait dit avant de trancher que ce n'était pas possible d'en finir avec l'enfance !
Je savais trop bien qu'elle n'avait jamais aimé mon passé, je ne pouvais pas espérer qu'elle me soutienne dans ce projet qu'elle voyait comme une façon de s'éloigner d'elle.
Et pour combien de temps ? s'était-elle interrogée lors de notre dernière rencontre. Un mois, deux mois ou plus, avec cette Katia et sa bande ?
Elle tenait à me dire qu'elle n'était pas dupe, je pouvais revenir six mois après, ou jamais. D'ailleurs elle pressentait qu'on ne se retrouverait plus.
Au final, elle avait drument articulé que, face à mon entêtement, elle préférait me prévenir qu'elle me quitterait dès que je partirais pour ce shooting.
« Un mois, deux mois et plus », avait dit ma femme ? Elle en savait donc davantage sur notre projet que ce que je lui avais dit. Moi je lui avais seulement parlé d'une semaine. C'était forcément Anna qui lui aurait rapporté ce que Katia lui avait dit.
Surement pas Katia qu'elle ne connaissait pas, même si elle avait consulté son site internet dont je lui avais transmis le lien pour ne rien lui cacher, puisque je n'avais rien à lui cacher. D'ailleurs on n'avait jamais eu l'habitude de se cacher quoi que ce soit, ma femme et moi. Ou alors on ne se demandait rien.
En l'occurrence je n'aurais pas dû lui répondre quand elle avait demandé quel genre de photos précisément elle faisait Katia ?
Des portraits et des autoportraits, j'avais dit avant d'ajouter, sur un ton de plaisanterie, qu'elle faisait également des photos dénudées que je trouvais vraiment très belles.
Ainsi ma femme avait pu imaginer que Katia allait me photographier nu moi aussi, ce qui pouvait clairement expliquer qu'on parte s'installer dans une maison vide aux volets fermés.
De toute façon j'y tenais trop à ce projet avec Katia, j'étais déterminé à aller sur les traces de mon passé en sa compagnie, par conséquent j'avais finalement refusé tout compromis avec ma femme, même celui qui aurait consisté à lui proposer de venir avec nous.
Ça bien sûr je ne l'aurais pas supporté. Non pas que ma femme ait été spécialement infernale, mais quand elle était là, sans doute par une habitude de couple, elle était trop présente, je le savais. Même sans le vouloir, elle m'aurait coupé la parole dans la conversation, elle m'aurait dit ce que j'avais à faire.
En réalité, ma femme n'avait aucune envie de venir, ça ne l'intéressait pas. Elle avait toujours fait en sorte de ne pas m'accompagner dans la région de mon passé, comme elle disait.
Non, plutôt que venir, ma femme aurait préféré que ce soit Anna qui parte avec nous, ce qu'elle m'avait suggéré explicitement avant mon départ.
Mais je ne voulais pas qu'Anna se substitue à ma femme et qu'alors je me retrouve surveillé par elle malgré son absence. J'avais résisté de tout mon poid à sa pression, j'avais réussi à dire non.
Je n'aurais donc pas dû m'étonner que le premier jour de shooting dans mon village, ma femme m'ait directement texté : « Je crois que je suis partie ! »
On revenait d'avoir galéré au milieu de nulle part dans des champs sans borne, à rechercher la mare de mon grand-père, où une fois, des dizaines d'années auparavant, il m'avait emmené à la pêche aux carpes...
-Ma femme ! j'avais dit à Katia en riant pour détendre l'atmosphère, à peine j'avais lu son texto.
-Quoi ? Ça y est, elle t'a quitté ?... Tu ne veux pas me dire ?... Elle est enfin partie ?... Bon débarras pour toi ! elle avait lancé. Non, je plaisante, ne t’inquiète pas, elle reviendra !
Pas répondu que j’avais sans doute tout fait pour qu'elle me quitte, mais je l'avais pensé.
J'avais aussi pensé que non elle ne reviendrait pas, sachant que la règle pour la plupart des femmes, une fois prise leur décision de quitter un homme, était de ne pas revenir dessus.
Presque aussitôt après, Anna avait appelé.
Pire que ma femme, j'avais ricané sans m'être demandé si elles ne s'étaient pas concertées.
Oui, elles avaient dû élaborer un plan commun, se mettre d'accord sur une stratégie, ce n'était pas possible autrement, j'avais conclu un peu plus tard sans y croire vraiment.
Pire que ma femme, parce que Anna annonçait qu'elle allait arriver le lendemain ou le jour d'après. En tout cas dès qu'elle aurait bouclé son travail qu'elle devait terminer depuis deux semaines au moins, en réalité qu'elle aurait dû rendre à la fin du trimestre précédent, et dont elle apercevait le bout heureusement.
-Ta femme encore ? m'avait demandé Katia, à la fin de la conversation. Certainement parce qu'elle m'avait entendu discutailler avec Anna, comme je l'aurais fait avec ma femme. J'avais été obligé de résister à sa volonté de nous rejoindre, lui opposant de mauvaise foi que ce ne serait pas facile avec l'équipe, qu'il y aurait un problème de place dans la maison. Ajoutant que j'avais peur, « pour être franc », qu'elle me mette la pression si elle venait.
J'avais dit oui, préférant que Katia croit que c'était ma femme et non Anna. Tout de même avec le sentiment de lui mentir, c'était plus que sa soeur, comme me l'avait redit Anna.
Non, ce n'était pas ma femme, je m'étais répété intérieurement sans pouvoir lui dire que c'était Anna !
Mais pourquoi Anna n'appelait-elle pas Katia directement ? Elles n'avaient qu'à s'appeler, c'était leur affaire, j'avais pensé. Ce qui avait soudain réglé la question dans ma tête, à savoir que de ce moment je cesserais de m'en préoccuper.
Katia s'est donc décidée à se déplacer dans ma région d'enfance pour me ''shooter'', dérogeant ainsi à son principe de base, de shooter uniquement en studio. Le décor naturel du projet lui avait paru nécessaire, et puis elle avait été séduite par ce qu'elle appelait mon entêtement à y aller.
Bon, moi j'y voyais plutôt une détermination à mettre en oeuvre un projet que j'avais commencé à concevoir des années auparavant, sans savoir avec qui ni comment j'aurais pu le réaliser, et qui s'était miraculeusement déclenché à la faveur de ma rencontre avec Katia.
D'une certaine façon oui, ç'avait été miraculeux qu'elle puisse partager un projet qui finalement allait lui devenir personnel. Car Katia était animée d'une volonté au moins aussi forte que la mienne de le faire aboutir.
Est-ce qu'elle avait été renforcée, cette volonté, comme je l'avais d'abord cru, par l'opportunité de s'éloigner de son fiancé ? J'avais en effet été assez surpris d'apprendre au détour d'une phrase qu'elle avait décidé de ne plus le voir.
Était-ce depuis notre rencontre qu'elle avait rompu avec lui ? je m'étais surpris à demander.
Je me souviens qu'elle m'avait regardé un moment droit dans les yeux, sans répondre à ma question. Avant de dire non, qu'elle n'était pas fâchée avec lui, pas du tout...
Un autre jour, alors que j'étais allée la voir à son réveil vers les 10 heures du matin, elle m'avait confié qu'elle en avait marre d'être « avec » quelqu'un. Puis dans un grand éclat de rire qu'elle ne voulait pas vivre à deux comme les pigeons.
Elle l'avait d'ailleurs clairement signifié à son fiancé quand il lui avait suggéré au pire de faire ces photos à Paris, si elle tenait à travailler avec ce type, moi !
A force d'en parler ensemble chaque jour, mon projet s'était développé vers ce que Katia appelait désormais « notre » projet. Par exemple, ce n'était plus simplement pour faire du shooting fixe que Katia s'était décidée à me suivre dans mon projet de retour sur l'enfance, mais pour faire une vidéo qu'elle verrait bien de quinze à vingt minutes au moins.
-Bon, pas sur toi spécialement, enfin pas seulement sur toi, elle avait corrigé. Sur ce que ton personnage représente comme vecteur entre l'Histoire et le 21e.
-Waouh ! tu as de l'ambition, je m'étais exclamé, en tout cas t'y vas fort, non ?
-C'est que toi, je ne sais pas si tu en as conscience, tu es un pré-numérique tombé de l'Histoire...
-Et toi, une native digitale, je sais !
-C'est drôle, pour moi, tu as sauté du train de l'Histoire, c'est ce qui me plait chez toi.
-Pourquoi tu dis ça ?
-Ben, l’Histoire, t'es d'accord, c'est jusqu'à la fin du 20e siècle, depuis on n'y est plus ! Et toi non plus, alors que tu aurais pu y rester...
Je découvrirais plus tard qu'elle avait déposé, des mois avant de me rencontrer, un projet de documentaire sur ce sujet dans différentes institutions, même si elle ne savait pas avec qui le faire, ni comment.
Voilà que mon idée de voyage dans la région de mon enfance et son projet à elle, ça avait incroyablement ''matché'', elle m'avait expliqué.
En plus, c'était tombé au bon moment car elle avait reçu une réponse positive de la fondation Licard, pas les surgelés, les boissons alcoolisées. C'était juste un crédit pour démarrer le projet, faire un essai, un pilote ça s'appelle. Quand même, elle allait recevoir une petite avance pas négligeable. Maintenant, il fallait encore suivre la procédure pour espérer obtenir le budget complet.
Ce qui la rassurait, c'était que le projet intéressait les gens. Chaque fois qu'elle en parlait, elle avait une écoute favorable. D’ailleurs, plus elle en parlait et plus elle même parvenait à mieux le comprendre. C'était un minimum de comprendre son propre projet, non, qu'est-ce que j'en pensais ?
