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Les "Œuvres d'André Theuriet" constituent un ensemble représentatif de la littérature française du XIXe siècle, où se mêlent poésie, prose nostalgique et réflexions sur la nature. L'écriture de Theuriet se distingue par sa sensibilité, une musique verbale et une attention minutieuse aux détails, suggérant un profond lien avec son environnement rural. À travers ses récits, l'auteur explore des thèmes universels tels que la vie, le passage du temps et la quête de soi, tout en s'inscrivant dans un mouvement littéraire voisin du naturalisme, en mettant en valeur le décor et les personnages avec une acuité sans précédent. André Theuriet, né en 1833, est un écrivain français influencé par son enfance passée dans le paysage rural de la région de la Bourgogne. Cette relation à la nature et à la vie paysanne nourrit son œuvre, notamment sa passion pour les descriptions poétiques et son sens aiguisé de l'observation. Ses expériences personnelles, empreintes d'une mélancolie contemplative, ont façonné sa vision du monde, le poussant à écrire sur la beauté fugace de l'existence et à immortaliser une époque sur le point de disparaître. Je recommande chaleureusement "Œuvres de André Theuriet" à tout lecteur en quête d'une immersion lyrique dans les paysages et les âmes de la France d'antan. Sa prose est à la fois accessible et riche, offrant une réflexion sur l'humanité qui résonne encore de nos jours. Lire Theuriet, c'est entrer dans un monde où chaque mot est un hommage à la vie et à la nature. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Œuvres de André Theuriet est une collection d’un seul auteur conçue pour offrir un panorama net et resserré de son art romanesque et narratif. Elle réunit un noyau d’ouvrages brefs et de récits qui, par leur diversité maîtrisée, composent un ensemble lisible sans être exhaustif. André Theuriet, romancier et poète français, membre de l’Académie française, y apparaît dans sa veine la plus caractéristique: l’observation patiente des existences modestes, l’écoute morale, et l’attention au cadre naturel. L’objectif est de présenter des œuvres essentielles par leur cohérence thématique et leur tenue de style, afin d’ouvrir une voie d’accès claire à l’ensemble de son œuvre.
Les textes rassemblés relèvent principalement de la fiction brève: nouvelles, contes, courts romans, auxquels s’adjoint un carnet de souvenirs. Chez l’huissier, L’abbé, Le départ, Double méprise, Le qu’en dira-t-on, La dernière chanson, La maison de santé, Pascal et Un miracle présentent des intrigues resserrées, bâties sur une situation initiale fortement dessinée. Lectures pieuses explore, à travers des pages plus intimes, un registre spirituel et moral. Saint-Énogat, souvenirs d’une plage bretonne fait entendre, quant à lui, la voix du mémorialiste et du promeneur, en prose descriptive. L’ensemble fait dialoguer récit dramatique, tableau de mœurs, méditation et évocation de lieux.
Un même faisceau de questions traverse ces œuvres: le poids du devoir et de la conscience, l’emprise du regard social, l’épreuve de la tentation, l’erreur et la réparation, la fragilité des réputations, les adieux et les recommencements. Les titres eux-mêmes indiquent ces seuils moraux et ces nœuds de situation: la visite d’un officier de justice, la vocation d’un prêtre, un départ décisif, la rumeur, la méprise, l’ultime chanson, la maison où l’on soigne, ou encore l’idée d’un miracle. Chaque récit installe un décor précis, puis s’y attache avec constance, privilégiant la précision du geste, la justesse d’intonation et l’économie de moyens.
La signature stylistique de Theuriet tient à une prose limpide, mesurée, qui ménage la sensibilité sans verser dans la surcharge. Sa réputation de poète des bois affleure dans l’attention aux saisons, à la lumière, aux feuillages et aux vents, sans que le décor ne supplante jamais l’action. La description cadre et éclaire l’émotion; elle n’enfouit pas l’intrigue. L’ironie demeure discrète, la compassion ferme, l’analyse morale serrée. Les dialogues procèdent par nuances et sous-entendus plus que par effets spectaculaires. Cette tenue classique, alliée à une justesse d’observation quotidienne, confère aux récits une continuité de ton et une profondeur sans emphase.
Les milieux privilégiés sont ceux de la province, des petites villes, des communautés soudées par des usages et des habitudes, où chaque geste résonne. On y rencontre les intérieurs domestiques, les chemins, les jardins, parfois les couloirs d’institutions, et, avec Saint-Énogat, la ligne changeante du rivage breton. Dans ces espaces, Theuriet observe les seuils de classe et les solidarités, l’effet des saisons sur les humeurs, la précision des métiers et des tâches ordinaires. Les lieux ne sont pas seulement des décors: ils déterminent les rythmes, les silences, les attentes et les élans des personnages, et ancrent les récits dans le réel.
Inscrite dans le réalisme français de la fin du XIXe siècle, l’œuvre de Theuriet se distingue par une humanité tempérée et un sens du détail concret. Sans didactisme, elle fait percevoir les contraintes sociales et morales qui guident les vies ordinaires. La reconnaissance institutionnelle, notamment son élection à l’Académie française, atteste l’estime de ses contemporains, mais c’est la tenue durable de sa prose qui assure sa présence aujourd’hui. En rassemblant ces textes, la collection met en évidence l’ampleur d’un projet cohérent: unir la précision descriptive, la justesse psychologique et un art du récit bref capable d’émouvoir sans grandiloquence.
Le lecteur trouvera ici un parcours pensé pour laisser se répondre les motifs majeurs: la justice et la compassion, la foi et le doute, la réputation et l’intime, le départ et le retour, la parole et le silence. L’ordre retenu ménage des contrastes de ton entre tension dramatique et apaisement descriptif, tout en soulignant la continuité d’une voix. Cette collection vise ainsi un double objectif: offrir aux nouveaux venus une porte d’entrée claire et, aux lecteurs familiers, une synthèse dense de lignes de force. Chaque pièce conserve son autonomie, mais l’ensemble compose un portrait d’auteur net et durable.
La majorité des récits de cette collection s’inscrivent dans l’après 1870, lorsque la France, meurtrie par la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris (1871), recompose ses hiérarchies sous la Troisième République. La défaite, l’indemnité de cinq milliards et les deuils accélèrent un repli moral qui imprègne la petite bourgeoisie, milieu souvent dépeint par Theuriet. Dans ce contexte, la crainte du désordre et la quête de respectabilité irriguent des intrigues comme Chez l’huissier ou Le qu’en dira-t-on, où procédures, dettes et rumeurs régulent les existences. Le regard de l’auteur, attentif aux blessures collectives, privilégie la nuance plutôt que les outrances naturalistes.
Les métamorphoses urbaines initiées par le baron Haussmann (1853–1870) et prolongées sous la République modifient la sociabilité et l’économie de Paris comme des préfectures. Les alignements, les loyers en hausse et les expulsions fragilisent artisans et employés, tandis que la “longue dépression” ouverte en 1873 puis le krach de l’Union générale (1882) imposent la rigueur des offices judiciaires. Chez l’huissier capte cette mécanique de l’endettement et des saisies, quand Double méprise ou Le qu’en dira-t-on dévoilent méprises et ambitions nées des nouveaux espaces bourgeois. La ville rationalisée, anonyme, engendre aussi l’isolement que La maison de santé observe à la lisière du monde moderne.
Le XIXe siècle finissant est traversé par la recomposition du catholicisme, partagé entre renouveau dévotionnel et poussée anticléricale. Des apparitions de Lourdes (1858) aux pèlerinages massifs, la ferveur populaire rencontre, sous Jules Ferry, les lois scolaires de 1881–1882 et, plus tard, la séparation des Églises et de l’État (1905). L’Abbé et Lectures pieuses interrogent ce basculement, où l’autorité paroissiale se heurte à l’instruction laïque et à la lecture individuelle. Un miracle expose la tension entre crédulité, charité et preuve, tandis que Pascal reflète l’attrait pour une morale rationnelle. La réception contemporaine valorisa chez Theuriet l’équilibre entre respect des traditions et lucidité civique.
La mise en place du service militaire universel après 1872, confirmé par la loi de 1889, accompagne l’essor des chemins de fer et l’exode rural. Les jeunes hommes quittent cantons et forêts pour casernes, ports ou usines, entraînant ruptures de fiancailles, quiproquos et réajustements sociaux. Le départ condense cette mobilité contrainte et choisie, tandis que Double méprise révèle la fragilité des identités provinciales confrontées aux codes urbains. Avec La dernière chanson, c’est aussi la nostalgie des sociabilités anciennes qui affleure, au moment où cafés-concerts, gares et faubourgs normalisent les trajets et étirent l’horizon des possibles, parfois jusqu’à la désillusion.
La médicalisation des comportements s’impose alors avec l’aliénisme et la neurologie parisienne. À la Salpêtrière de Jean-Martin Charcot, dans les années 1880, hystéries et névroses deviennent objets d’observation publique, tandis que Sainte‑Anne et les “maisons de santé” privées incarnent un soin surveillé. Parallèlement, l’hygiénisme, fort des découvertes de Pasteur, impose bains, cures et discipline des corps. La maison de santé met en scène ce pouvoir médical nouveau, ses promesses et ses abus feutrés. Pascal, en contrepoint, réfléchit au statut de la raison et de la volonté. La société découvre que l’intime peut être normé, évalué, parfois arbitré par experts.
Le cadre juridique et moral hérité du Code civil structure les conduites, tandis que la presse de masse, libérée par la loi du 29 juillet 1881, façonne la renommée et le blâme. Entre honorabilité, contrats et saisies, l’huissier de justice devient l’agent visible d’une société de papiers. Chez l’huissier et Le qu’en dira-t-on mettent à nu cette discipline du regard social, que Le chapitre des tentations explore sous l’angle de la faute et du repentir. À l’ère des scandales — du boulangisme au Panama (1889–1892) — l’opinion se grise de rumeurs, nourrissant autant l’intrigue romanesque que la prudence des lecteurs.
L’essor des plages bretonnes, stimulé par la ligne Paris–Saint‑Malo (1864) et la mode des bains de mer, transforme Saint‑Énogat, futur quartier de Dinard, en station cosmopolite. Aristocratie britannique, rentiers parisiens et familles de notables s’y côtoient, importent clubs, villas et étiquettes. Saint‑Énogat Souvenirs d’une plage bretonne témoigne de cette sociabilité saisonnière où l’observation des corps, la cure et la promenade règlent le temps. Le brassage social, limité mais visible, ébrèche les frontières de classe, tandis que folklore et paysages servent d’emblème. Theuriet y retrouve son goût naturaliste pour les terroirs, mais l’éclaire des codes balnéaires de la Belle Époque.
Sur le plan littéraire, Theuriet se situe entre le réalisme d’observation et un régionalisme moral, plus attentif aux paysages et aux usages qu’aux thèses du naturalisme de Zola. Publiés en volumes ou en revue — Revue des Deux Mondes, journaux à grands tirages — ses textes rencontrent, sous la République opportuniste puis radicale, un lectorat de fonctionnaires, d’instituteurs et de notables. Son élection à l’Académie française en 1896 consacre une esthétique de mesure. Qu’il s’agisse de L’Abbé, de La maison de santé, de Chez l’huissier ou de La dernière chanson, le socle demeure: institutions en mutation, sensibilités bousculées, mœurs provinciales réinventées.
Dans ces récits, dettes, malentendus et rumeurs fissurent la façade des petites communautés, exposant la vulnérabilité des réputations.
Avec une ironie feutrée et un réalisme précis, Theuriet oppose la mécanique sociale et administrative aux élans de bonté, motif constant de sa peinture provinciale.
Autour des figures du clerc et des pratiques dévotes, ces textes observent la tension entre idéal spirituel et faiblesses humaines sans virulence ni satire appuyée.
La voix demeure mesurée, attentive aux scrupules de conscience et aux petits gestes, privilégiant la morale intime au dogme et une compassion discrète.
Deux vignettes d’adieu où un mouvement vers l’ailleurs et un ultime motif musical condensent mémoire, perte et fidélité aux sentiments simples.
La mélancolie y est claire et contenue, rehaussée d’un léger lyrisme qui fait vibrer l’ordinaire sans emphase.
Entre retraite thérapeutique et portrait d’un homme en examen de soi, ces pages sondent la fragilité physique et morale à l’heure des choix.
Le registre devient plus intérieur: observation psychologique, silences éloquents et nature en miroir, signalant un glissement du social vers l’intime.
Suite de souvenirs littoraux où paysages, marées et usages locaux composent un tableau vivant d’une station bretonne.
La description minutieuse et la lumière marine cristallisent l’attachement de Theuriet aux cadres naturels, écho transversal à l’ensemble de ces œuvres.
Il fait une splendide matinée d’août[1q], un de ces radieux matins où le ciel bleu, les nuages et le soleil semblent s’entendre pour répandre harmonieusement sur toutes choses l’ombre et la lumière. Sur le quai des Augustins, où les hautes façades des vieux logis maintiennent encore une demi-obscurité pleine de fraîcheur, une légère brise retrousse les feuilles des platanes et des peupliers; à travers la feuillée frissonnante, par-dessus le parapet où des nez fureteurs plongent dans les cases des bouquinistes, la Seine ensoleillée apparaît avec des chatoiements argentés. Les marchandes de fleurs poussent leurs brouettes embaumées d’œillets rouges, de jasmins et d’héliotropes. Tous les cris du Paris matinal se détachent sur la basse bourdonnante des roulements de voitures et montent en l’air, mêlés aux sifflements aigus des martinets et aux sonneries éparses des cloches d’église.–Il y a de la joie partout: dans le ciel, dans l’eau, sur la terre;–il n’y a que moi qui ne sois pas gaie.
Je chemine d’un pas déjà maussade et fatigué. Je grogne–en dedans–contre le soleil, contre les flâneurs qui obstruent le trottoir, contre les omnibus qui passent tous complets, roulant inondés de clarté sur les ponts et s’enfonçant rapidement dans les rues plus sombres. Je bougonne surtout contre cette corvée qui m’attend là-bas, tout là-bas, chez cet huissier qui demeure au bout de la rue Saint-Denis, et où M. La Guêpière m’a donné rendez-vous à neuf heures et demie.
Il s’agit d’un référé à signer. Autant que j’ai pu le comprendre, c’est un nouvel expédient dilatoire imaginé par mon mari pour arrêter une saisie qui nous menace tous deux: lui, comme débiteur principal, et moi, comme caution. Il a touché l’argent,– naturellement, et selon son habitude il a oublié de payer les intérêts. La créance est hypothéquée sur ce pauvre petit domaine du Chânois que je lui ai apporté en dot; de sorte que je me trouve mêlée une fois de plus à ce tripotage procédurier qui m’effraye et qui m’énerve. Je suis furieuse de ce nouveau tour de mon ingénieux et peu scrupuleux époux, et, tout en allant au rendez-vous, je maugrée entre mes dents:
–Cette fois, ce sera le dernier! Certainement, ce sera le dernier!
Je passe devant les Halles. La cloche de neuf heures vient de sonner. Les petits machands se hâtent d’enlever les tas de choux, de carottes, de salades qui jonchent le trottoir. Tout ce quartier est gai, remuant, imprégné d’une salubre et réjouissante odeur campagnarde; mais rien ne peut secouer mon humeur mélancolique. Au contraire, ces légumes verts en monceaux me font repenser à mon pauvre Chânois, où je ne récolte pas même une feuille de chou. Grâce à M. La Guêpière, le Chànois ne me rapporte, pour le quart d’heure, que des feuilles de papier timbré.
Je presse le pas et j’entre dans la rue Saint-Denis, humide, noire, grouillante de gens affairés. Au bout de cinq minutes, je reconnais de loin sur le trottoir mon aimable mari. Il brandit sa canne avec des airs juvéniles et conquérants, en se promenant devant la maison de l’huissier. Il m’a aperçue, lui aussi, mais il ne fait pas d’abord mine de me voir. D’un coup de tête sec, il rajuste son cou entre les pointes de son col cassé, fait saillir ses manchettes en secouant brusquement les bras, et, quand il sent qu’il est tout à fait au point, il daigne m’apercevoir. Il s’avance d’un air dégagé et me salue d’un:–Ah! te voilà!–comme s’il s’agissait d’une partie de plaisir.
Nous entrons. Il monte, leste comme un écureuil dans sa jaquette d’alpaca noir. Il a la tournure ridiculement jeune et nullement d’accord avec ses yeux aux paupières ridées et son cou plissé. Je le suis, à distance. L’escalier est obscur et boueux. A l’entresol, la loge du concierge, d’où s’exhale une odeur de choux-fleurs au gratin; au premier, une plaque avec ces mots: Externat de jeunes demoiselles, et, à travers la porte, un bourdonnement sourd d’enfants apprenant toutes ensemble leur leçon à mi-voix; enfin, au second, une plaque d’huissier, ovale, en cuivre terni, et au-dessous l’inscription sacramentelle: Tournez le bouton, s. v. p. M. La Guêpière tourne le bouton et passe le premier.
Voilà un homme qui sait se présenter chez un huissier! Il entre, le corps et la jambe gauche en avant, gracieux au possible, la bouche en cœur, le chapeau à la main. Moi, je le suis, l’oreille basse, comme une condamnée.
L’huissier, maître Plumerel, est déjà parti en récolement, et nous nous trouvons en présence du premier clerc: un homme d’une cinquantaine d’années, ayant une grosse tête chauve, de gros yeux ronds, des lèvres épaisses, d’épais sourcils en broussailles, une voix rude, et avec tout cela l’air fin et entendu. Il est assis devant un bureau en acajou protégé par une balustrade peinte en noir. Sur le bureau sont amoncelés des papiers timbrés que je connais trop bien, hélas! grâce à l’expérience que j’ai acquise depuis que je suis en ménage. Je pourrais les nommer l’un après l’autre, sans les lire. Cette feuille simple, pliée en forme de lettre de faire part, c’est un commandement; cette double feuille, avec un en-tête en lettres gothiques, c’est une assignation au tribunal de commerce, et ce cahier noué en haut et en bas avec de la ficelle rouge, c’est une signification de jugement. Je regarde cela du coin de l’œil, et toutes les méchantes affaires que m’ont procurées les frasques de M. La Guêpière me reviennent à la mémoire.
–Asseyez-vous! dit brusquement le maître clerc, votre référé n’est pas encore prêt.
Et M. La Guêpière s’assied, avec un geste obséquieux de la main, signifiant qu’il n’est pas pressé. Il y a une chaise près de lui, mais je la laisse vide et je vais me rencogner dans un angle, près d’un poêle poudreux, dont le marbre est orné d’une carafe sale, au goulot moucheté de taches blanches et au ventre plein d’une eau jaunâtre. Cette carafe, sans un verre, me rend rêveuse:–Est-ce que les clercs y boivent tous à même?…
J’examine l’étude. Elle est éclairée par un jour cru, qui tombe d’une haute fenêtre ouverte sur une cour borgne. Perpendiculairement à cette fenêtre, le long d’une table appuyée au mur, sont alignés trois pupitres peints en noir, et sur deux de ces pupitres sont courbés deux hommes aux vêtements râpés, qui écrivent très vite. On entend le grincement de leurs plumes qui courent sur le papier timbré. Ils travaillent sans lever la tête, avec un acharnement anxieux, comme s’ils craignaient de n’arriver jamais au bout de leurs écritures.
Dans l’angle qui fait face à la niche du maître clerc se dresse un autre bureau en chêne, recouvert d’une molesquine éraillée et encombré de cartons verts. Là est assis un jeune clerc ayant une bonne figure provinciale: de clairs yeux bruns naïfs, des cheveux noirs taillés en brosse et une moustache qui laisse voir une bouche franche et spirituelle. Sa mise propre, sans être élégante, et sa mine honnête, presque ingénue, contrastent avec les têtes mal peignées et les sordides vêtements des deux expéditionnaires acharnés à leur besogne.
C’est le second clerc. Il est chargé de préparer le référé et il écrit sous la dictée de son collègue. J’entends des lambeaux de la phraséologie judiciaire:
«Estelle-Noémi-Geneviève Passerat, épouse séparée de biens dudit Raoul Lancelot de La Guêpière, etc.»
–De biens, seulement? demande le maître clerc en s’adressant à mon mari par-dessus la balustrade.
–De biens seulement, oui, monsieur! répond celui-ci avec un sourire qui soulève sa moustache teinte, entre-bâille ses lèvres minces et montre une double rangée de dents aiguës.
Je l’aurais tué!.
La porte s’ouvre et un petit homme trapu, à la mine dévastée, fait son entrée. Sa personne malpropre est comme imprégnée d’une odeur de misère et de vice. Sa barbe et ses cheveux mouton-tonnants sont d’un gris sale; son pantalon effrangé et ses souliers n’ont pas été décrottés depuis huit jours au moins; il a un gilet à châle, trop court, à carreaux bleus et café au lait; les manches et le collet de son paletot jaunâtre sont horriblement luisants.–C’est le colleur d’affiches.–Le maître clerc lui lance un regard froid et ironique.–
–Déjà!… Vous ne vous foulez pas, vous! lui crie-t-il, vous en prenez à votre aise. On voit que vous avez des rentes.
Les deux acharnés gratte-papier s’arrêtent un instant pour sourire en regardant le maître clerc, puis leurs plumes se remettent à courir comme pour rattraper le temps perdu. Ils écrivent avec rage, le bout de leur nez frôlant presque le papier. Pendant ce temps, sans s’émouvoir, le colleur ôte son chapeau de paille, le remplace par une casquette de soie noire graisseuse. Il semble blasé sur les sarcasmes qu’on lui lanoe. Il tire placidement de la poche de son paletot un gros morceau de pain et une charcuterie quelconque, enveloppée dans un feuillet de registre, et il dépose avec précaution le tout au fond de son chapeau. Puis, se retournant vers le maître clerc, il demande d’un ton grincheux:
–Où sont les affiches?
–Là, dans le casier., toujours à la même place.
–A la même place, à la même place, bougonne le colleur, on aurait pu les mettre autre part.
–Oui, mais on les a mises là. Là!. Entendez-vous, Benjamin! s’écrie le premier clerc impatienté.
–C’est bon! répond l’autre.
Il prend une liasse de papiers d’un rose tendre, qu’il soupèse dédaigneusement:
–Il n’y a que ça!. En voilà une propre journée!
–Jamais content! murmure ironiquement le premier; allons, à votre place, vieux, et pas d’aboiements.
Le vieux s’assied à son pupitre et, toujours grognant, se met en devoir de collationner les papiers timbrés avec les affiches. La porte s’ouvre de nouveau et livre passage à un brave homme qui s’approche timidement du maître clerc. Il apporte un petit acompte et demande deux jours de délai pour le reste.
–Impossible, réplique le principal d’un ton bourru tout en comptant l’argent, je ne puis prendre cela sur moi, je ne suis que le premier clerc.
–Mais, monsieur, objecte le pauvre diable, je ne demande que deux jours.
–Que deux jours! comme vous y allez, vous!… Et pendant ce temps votre créancier languit.
–Oh! monsieur, il a les moyens d’attendre, il est riche.
–Il n’y a pas de riche qui tienne. Revenez à deux heures. M. Plumerel vous recevra après son déjeuner, et s’il veut vous donner du délai, ça le regarde; moi, je m’en lave les mains.
–Mais, monsieur, c’est aujourd’hui à midi qu’on me vend! s’exclame le solliciteur en jetant à droite et à gauche un regard désespéré.
–Je n’y puis rien, répète l’autre en haussant les épaules, bonjour!
Et le pauvre homme s’en va, la tête basse et l’air navré.
Pendant ce colloque, j’entends dans une pièce à côté une fraîche voix de jeune femme ou de jeune fille fredonnant la Valse des roses. La voix charmante et bien timbrée va et vient d’un coin à l’autre de la pièce voisine, et je me représente la fille de l’huissier, en peignoir clair, faisant de gentils rangements à travers sa chambre, mettant des fleurs dans l’eau, époussetant des bibelots. Quel contraste entre ce pauvre diable qui s’en va et cette jeunesse qui chante! Comment les huissiers peuvent-ils avoir de jolies filles possédant une aussi délicieuse voix?
Le son de cette voix fraîche me reporte aux temps où j’étais, moi aussi, une jeune fille insouciante et où je chantais en coupant des roses dans le petit jardin du Chânois. Je le revois, notre mais, avec ses pommiers moussus, ses plants d’artichauts, ses plates-bandes bordées d’œillets, et ma première jeunesse se lève devant mes yeux. Je n’étais pas heureuse tous les jours pourtant, et la maison n’était pas des plus gaies.–On n’est jamais bien gai quand on n’a qu’une médiocre aisance et qu’on joint difficilement les deux bouts.–Ma mère, vaniteuse et dépensière, ne visait qu’à éblouir nos voisins et à paraître riche; mon père, très serré et regardant, tout occupé de ses bêtes et de ses terres, nous rudoyait quand les récoltes étaient mauvaises et criait comme un paon quand on lui présentait des mémoires à payer. Le ménage allait cahin-caha, mais j’étais à l’âge où l’on voit tout couleur d’arc-en-ciel. Bien qu’on n’eût qu’une maigre dot à me donner, j’aurais pu alors épouser un brave garçon, fils de gros cultivateur, qui m’aurait prise pour mes beaux yeux, sans trop regarder à l’argent; mais ma mère avait horreur des campagnards et voulait que sa fille épousât un homme du monde. Dans cet espoir on me menait à tous les bals de la préfecture voisine, et c’est là que je rencontrai M. La Guêpière. Il était Parisien et portait une décoration étrangère qui avait de faux airs de la Légion d’honneur; de plus, il mettait sur ses cartes: «Vicomte Lancelot de La Guêpière,» et prétendait descendre du fameux chevalier qui a donné son nom au valet de trèfle;–de là vient sans doute son amour pour le baccarat et la bouillotte; c’était dans le sang!–Cette illustre descendance et ce titre de vicomte avaient de quoi séduire ma mère. Elle fut éblouie par les façons et la langue dorée de M. La Guêpière; on se saigna pour me marier au descendant de Lancelot, auquel j’apportai en dot mes vingt ans et la nue propriété du Chânois. Le pis, c’est que je me laissai unir sans trop de résistance à un homme qui avait le double de mon âge et qui, déjà à cette époque, se teignait les cheveux et la barbe. J’étais lasse des scènes domestiques et de la mauvaise humeur paternelle. La perspective de vivre à Paris m’avait fascinée, comme ma mère avait été séduite par l’idée d’avoir une fille vicomtesse. Et songer que les trois quarts des mariages se bâclent de la sorte!…
J’en ai bien rabattu depuis sept ans, et je pleure toutes les larmes de mes yeux en songeant à mon bon temps du Chânois. Oh! pendant ces sept années, quelle lamentable enfilade de déboires, de querelles et de concessions humiliantes! Après trois mois de mariage, le descendant du valet de trèfle avait hypothéqué le Chânois et m’avait brouillée avec ma famille. Il était rongé de dettes, passait ses nuits au jeu et ses journées à des tripotages d’affaires louches. Et cela dure toujours! Tous les huissiers de Paris connaissent notre adresse, et nous vivons continuellement entre un protêt et une saisie… Mais je suis à bout de patience; j’en ai assez de cette vie où les scènes avec les créanciers alternent avec les scènes que me fait M. La Guêpière quand il rentre, décavé, au petit matin. Un avoué que j’ai consulté m’a dit que j’avais vingt fois de quoi faire prononcer ma séparation de corps. S’il m’était venu des enfants, j’aurais hésité, mais je suis seule et je suis décidée à prendre un grand parti. L’hiver prochain ne nous entendra plus nous quereller au coin de notre agréable foyer, et cette corvée d’aujourd’hui sera certainement la dernière que je subirai. J’aime mieux être dame de compagnie, institutrice, n’importe quoi, que de passer le restant de mes jours sous le même toit que Lancelot de La Guêpière!…
Et tout en ruminant mon projet, je ne puis m’empêcher de jeter un regard du côté de mon mari. Il a mis son pince-nez, et, de trois quarts, la main dans l’entournure du gilet, il lit le Petit Journal. Je me détourne avec un mouvement de colère, et, en relevant la tête, j’aperçois deux yeux fixés sur moi, deux yeux honnêtes et limpides, ceux du second clerc, le jeune homme aux cheveux coupés en brosse. Nos regards se rencontrent. Les siens ont une expression à la fois admirative et compatissante qui me déconcerte. Il rougit, et moi-même je me sens embarrassée. Depuis combien de temps est-il occupé à m’observer?
J’ai une physionomie si sottement ouverte qu’on y lit comme dans un livre. Mes yeux, mes sourcils, les coins de mes lèvres miment mes plus secrètes pensées sans que j’en aie conscience. Assurément il a saisi sur ma figure tout le mouvement de mes réflexions de tout à l’heure. Maintenant me voilà confuse et n’osant plus tourner les yeux de son côté, ce qui est fort gênant, car son bureau est juste en face de ma chaise. Heureusement un incident survient, qui me donne le temps de reprendre mon aplomb.
Le soleil a tourné et il tombe, du haut de la fenêtre de la cour, en plein sur les trois pupitres alignés contre le mur. L’un des acharnés se lève, tire à lui le volet de gauche et se rejette sur sa besogne. Une quasi-obscurité règne dans l’étude; le colleur, Benjamin, se trouve plongé dans une ombre peu propice à la collation des affiches. Il grogne d’abord sourdement, puis tout d’un coup monte sur son tabouret et avec sa règle repousse le volet qui va frapper le mur avec violence.
Les deux acharnés poussent ensemble un cri de stupéfaction et, ensemble, comme mus par la même mécanique, se tournent en manière de protestation vers le maître clerc:
–Ah! çà, crie ce dernier, a-t-il bientôt fini, cet animal-là? A la porte, le gêneur!
