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André Theuriet

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Beschreibung

Les "Œuvres de André Theuriet" constituent un ensemble significatif de récits empreints de la sensibilité romantique du XIXe siècle, illustrant une profonde connexion avec la nature et explorant les dynamiques humaines à travers des personnages typiquement français. Le style littéraire de Theuriet s'illustre par une prose lyrique et descriptif, où l'observation minutieuse de la nature sert de toile de fond aux intrigues émotionnelles. Dans ses récits, l'auteur utilise un langage évocateur et des métaphores raffinées, permettant au lecteur de s'immerger dans des mondes où les sentiments et les paysages se rejoignent. Ce contexte littéraire, marqué par l'influence du romantisme, reflète une époque où l'attachement à la terre et aux traditions était prépondérant, tout en modernisant la narration avec des éléments de réalisme. André Theuriet, écrivain français né en 1833, est souvent considéré comme l'un des représentants de la littérature régionale. Influencé par ses expériences de vie et ses voyages à travers les provinces françaises, il s'est hissé en tant que défenseur des paysages et des coutumes locales. Sa passion pour la ruralité et son souci de la preservation de la culture populaire se traduisent par une écriture empreinte de nostalgie et de respect pour les modes de vie traditionnels. Cette sensibilité à l'ambiance bucolique et aux relations humaines profondément ancrées dans le quotidien a indéniablement façonné les histoires qu'il narre. Je recommande vivement la lecture des "Œuvres de André Theuriet" à ceux qui cherchent à s'évader dans une prose riche et détaillée, capable d'évoquer des émotions variées et de transformer le paysage rural en véritable personnage. Ses récits ne sont pas seulement une exploration de la nature, mais aussi un miroir de l'âme humaine. Pour les amateurs de littérature sensible et ancrée dans les traditions, les œuvres de Theuriet promettent une immersion captivante et une réflexion sur les valeurs humaines. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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André Theuriet

Œuvres de André Theuriet

Édition enrichie. Toute seule ; Un miracle ; Saint Énogat
Introduction, études et commentaires par Lucas Dupuis
EAN 8596547432326
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Contexte historique
Synopsis (Sélection)
Œuvres de André Theuriet
Analyse
Réflexion
Citations mémorables

Introduction

Table des matières

Œuvres de André Theuriet rassemble un ensemble de récits où s’affirme la voix d’un romancier et poète français attentif aux paysages, aux saisons et aux existences modestes. L’objectif de cette collection est de donner une vue d’ensemble lisible de sa veine narrative, en privilégiant des formes brèves et des romans courts qui font ressortir son sens des mœurs provinciales et de l’observation morale. On y découvre une prose qui avance avec retenue, attentive aux gestes, aux nuances d’un sentiment, à la respiration d’un lieu. Par leur seule tenue, ces textes laissent paraître, d’eux-mêmes, l’art d’un peintre sensible du quotidien.

La présente réunion adopte un ordre qui met en évidence la variété des situations et des milieux abordés. Elle s’ouvre avec I Chez l’Huissier, II L’Abbé, III Le Départ, IV Lectures pieuses, V Le Chapitre des tentations, VI Double méprise, VII Le Qu’en dira-t-on, VIII La Dernière chanson, IX La Maison de santé, X Pascal, puis se prolonge par Un miracle et SAINT - ÉNOGAT SOUVENIRS D’UNE PLAGE BRETONNE. Chaque titre apporte une modulation distincte du même univers: institutions civiles ou religieuses, épreuves intimes, regard d’autrui, santé, geste artistique ou mémoire d’un lieu maritime.

Les textes réunis relèvent d’abord de la prose de fiction: nouvelles et romans courts, menés avec une économie d’intrigue qui laisse place aux caractères et aux atmosphères. Ils côtoient, en fin de volume, une évocation de la plage de Saint-Énogat, dont le ton mémoriel et descriptif complète la gamme. L’ensemble témoigne de la continuité d’un art d’observation réaliste, sans renoncer à une part d’élan lyrique héritée du poète. La narration demeure accessible, précise, soucieuse de la justesse d’un détail plutôt que de l’effet spectaculaire, et privilégie le climat moral des scènes sur la péripétie.

Un faisceau de thèmes unifie ces ouvrages: la pression des usages et du qu’en-dira-t-on, la tentation et la responsabilité, les malentendus qui naissent des mots ou des silences, la compassion devant la fragilité humaine. Les seuils de l’existence y occupent une place centrale: départs, derniers chants, démarches officielles, soins et convalescences. La nature et les lieux, qu’ils soient bois, bourgs, intérieurs ou rivages, participent à l’élaboration du sens; ils ne sont jamais décoratifs. S’y ajoute une interrogation constante sur la réputation, la foi vécue, l’honneur discret, qui donne à ces récits leur portée éthique.

Leur décor est celui d’une France provinciale, proche des métiers, des offices et des maisons où se concentre la vie collective. Étude d’huissier, presbytère, salle commune, maison de santé, salon, plage: ces espaces structurent les relations et dessinent les lignes de force d’une société attentive aux convenances. Les personnages, souvent issus de milieux modestes ou intermédiaires, ne sont ni idéalisés ni caricaturés; leur dignité tient à la précision des gestes et à l’intimité des choix. Les situations demeurent à hauteur d’homme, et la tension dramatique naît de conflits mesurés, reconnaissables, finement pesés.

Cette écriture se distingue par une clarté de phrase, un lexique simple et exact, un art du portrait tracé en quelques traits. Le regard reste chaleureux sans complaisance; l’émotion est tenue, jamais appuyée. Loin du récit à thèse, ces textes avancent par touches, associant descriptions sensibles et dialogues parcimonieux. La cohérence du ton, l’oreille aux parlers, le goût des transitions saisonnières ou des lumières changeantes assurent l’unité esthétique de l’ensemble. En cela, la lecture fait sentir la continuité d’un projet: rendre intelligible la vie ordinaire, sans bruit, avec une justesse qui en fonde la valeur durable.

L’importance de cet ensemble tient autant à sa permanence thématique qu’à sa capacité d’accueil: il intègre, au sein d’une même voix, l’étude de mœurs, le récit intime et l’évocation de voyage. Le parcours proposé invite à mesurer comment un même écrivain traverse registres et milieux, sans rompre avec ses fidélités: la province, la nature, l’examen discret de la conscience. Qu’on lise chaque titre isolément ou l’ensemble d’un élan, on y reconnaîtra une manière de voir et d’entendre qui éclaire encore les liens entre individus et cadres de vie, et qui justifie la réunion de ces œuvres majeures.

Contexte historique

Table des matières

Au fil de la trajectoire d’André Theuriet (1833–1907), la France passe de la révolution de 1848 au Second Empire, puis à la Troisième République (1870–1940). Cette succession de régimes transforme les cadres provinciaux qu’il observe avec attention. Les notables, la petite bourgeoisie et les paysans négocient de nouvelles normes face à l’État centralisateur. Ces tensions nourrissent les motifs de l’abbé, du qu’en dira-t-on, des lectures pieuses et des départs. Élu à l’Académie française en 1896, Theuriet est reçu comme un peintre mesuré des moeurs, offrant une alternative apaisée au naturalisme plus âpre, ce qui facilite l’accueil de textes comme L’Abbé ou Le qu’en dira-t-on.

Dans les décennies 1850–1890, la modernisation économique entraîne l’essor du crédit et des procédures d’exécution. La création du Crédit Foncier (1852) et de Crédit Lyonnais (1863), jointe à l’expansion des ventes à terme, fragilise des ménages provinciaux endettés. Dans ce contexte, l’huissier, officier ministériel chargé de l’exécution, devient une figure familière et redoutée. Theuriet saisit ces frictions de la vie pratique dans Chez l’huissier, mais aussi dans des récits où une lettre, un billet impayé ou une saisie déclenchent une double méprise et l’angoisse du qu’en dira-t-on. La procédure, perçue comme impersonnelle, nourrit un sentiment d’injustice sociale que l’auteur nuance sans manichéisme.

Le XIXe siècle français est travaillé par l’alternance de reflux et de réveils religieux. De la loi Falloux (1850) favorisant l’enseignement confessionnel aux lois Ferry rendant l’école gratuite, laïque et obligatoire (1881–1882), jusqu’à la séparation des Églises et de l’État (1905), la question cléricale demeure brûlante. Les apparitions de Lourdes (1858) relancent la croyance au miracle, pendant qu’un positivisme confiant en la science s’impose. L’Abbé, Lectures pieuses et Un miracle résonnent avec ces débats, sans polémique outrée. Theuriet y regarde la foi comme un lien social et intime, tandis que ses lecteurs républicains ou catholiques y virent souvent une peinture équitable des consciences provinciales.

La défaite de 1870 face à la Prusse, le siège de Paris et la perte de l’Alsace-Lorraine bouleversent l’horizon des familles. La loi de 1872 instaure le service militaire universel, forçant les jeunes hommes au départ, tandis que le rural exode accélère vers les villes en expansion. Parallèlement, l’expansion coloniale de la Troisième République (Tunisie 1881, Tonkin 1884–1885, Madagascar 1896) offre d’autres destinations, sources d’espoir et de fractures. Le Départ observe ces mobilités imposées ou choisies; la dernière chanson d’un village peut marquer l’adieu au pays. Le regard de Theuriet souligne les coûts affectifs de la nation armée et de la modernité migrante.

Paris transformé par Haussmann (1853–1870) irradie de nouvelles séductions: grands boulevards, vitrines des grands magasins comme le Bon Marché, affiches de Jules Chéret et essor du café-concert. Les rites provinciaux se heurtent à cette esthétique de la tentation, du paraître et du loisir marchand. Le chapitre des tentations et Double méprise mettent en scène malentendus, engouements et faux prestiges qui naissent de la mobilité sociale. Le qu’en dira-t-on devient un tribunal invisible dans des villes moyennes où la distinction se mesure au vêtement, à la voix ou à l’adresse. Theuriet, sans moralisme sévère, éclaire ces déplacements du désir et de la réputation.

L’essor de la médecine moderne modifie les seuils entre vice, maladie et malheur. La loi de 1838 impose un asile par département; à Paris, Jean-Martin Charcot popularise l’observation neurologique à la Salpêtrière dans les années 1870, tandis que Pasteur confirme la théorie des germes. Parallèlement, les maisons de santé privées accueillent convalescents, nerveux et notables, hors de l’hôpital public. La Maison de santé inscrit ces transformations, interrogeant le langage médical et la frontière du normal. À rebours du sensationnalisme, Theuriet souligne le poids des diagnostics sur l’honneur. Dans Pascal, la tension entre raison, foi et examen de conscience renvoie à une tradition morale française exigeante.

L’industrialisation de l’imprimé, la rotative et la loi de 1881 sur la liberté de la presse accroissent l’audience des romans en feuilleton, des recueils et des pièces. Les gares, maillées par les librairies Hachette, diffusent des lectures abordables qui accompagnent voyages et villégiatures. Face au naturalisme combatif d’Émile Zola, Theuriet propose un réalisme de mœurs plus intime, qui favorise son entrée à l’Académie française en 1896. La Dernière chanson s’inscrit aussi dans un paysage où la chanson et le café-concert deviennent culture partagée, du quartier au théâtre d’été. Cette circulation des formes affecte la réception, plus bienveillante hors des cénacles polémiques.

L’essor du tourisme balnéaire éclaire Saint-Énogat, près de Dinard, sur la Côte d’Émeraude. L’ouverture des lignes Paris–Rennes (1857) et Rennes–Saint-Malo (1864) attire une clientèle aisée, souvent britannique, qui impose villas, bains de mer et nouvelles sociabilités estivales. Ce cosmopolitisme bouscule les communautés bretonnes, entre tradition pieuse et économie de saison. Saint-Énogat, Souvenirs d’une plage bretonne capte cette mutation des rivages en théâtre social, où se croisent curistes, rentiers, artistes et employés en congé. Theuriet y voit un laboratoire de la France des loisirs naissante, dont les codes adoucissent les conflits politiques mais renouvellent, subtilement, les hiérarchies et les équilibres moraux.

Synopsis (Sélection)

Table des matières

Comédies de mœurs et quiproquos (Chez l’Huissier; Double Méprise; Le Qu’en dira-t-on)

Chez l’Huissier, Double Méprise et Le Qu’en dira-t-on auscultent les petites cruautés sociales, le poids du regard public et les malentendus qui gonflent en drames domestiques.

Le ton alerte et l’ironie feutrée dominent, avec un sens aigu de la mécanique des conversations, de la bienséance et des réputations.

Figures religieuses et foi quotidienne (L’Abbé; Lectures pieuses; Un miracle)

L’Abbé, Lectures pieuses et Un miracle observent la vie spirituelle au ras du quotidien, entre sincérité, routine dévote et attentes de l’extraordinaire.

Dans ces récits, une gravité tempérée par une compassion discrète met en jeu conscience, charité et superstition, dans une prose claire et sans emphase.

Départs, désirs et renoncements (Le Départ; Le Chapitre des tentations; La Dernière chanson)

Le Départ, Le Chapitre des tentations et La Dernière chanson suivent des personnages à l’instant du choix ou de l’adieu, quand l’attrait de l’ailleurs ou de l’art heurte le devoir.

Le ton se fait plus mélancolique et introspectif, travaillant les thèmes du temps qui passe, de la tentation entravée et de la mémoire affective.

La Maison de santé

La Maison de santé met en scène un microcosme d’épreuves physiques et morales où la fragilité révèle des hiérarchies et des solidarités inattendues.

Style précis et humanité retenue composent une étude des seuils entre maladie et guérison, isolement et communauté.

Pascal

Pascal trace un portrait de conscience aux prises avec la dignité, l’orgueil et la nécessité d’agir dans un monde d’attentes sociales.

L’écriture privilégie la nuance psychologique et l’épure, révélant la manière de Theuriet de condenser un caractère dans des gestes modestes.

Saint-Énogat Souvenirs d’une plage bretonne

Saint-Énogat Souvenirs d’une plage bretonne déplace le regard vers le paysage maritime, la sociabilité estivale et la mémoire des lieux.

Le ton devient plus impressionniste et contemplatif, laissant affleurer un art de l’observation qui relie nature, saison et silhouettes anonymes.

Œuvres de André Theuriet

Table des Matières Principale
I CHEZ L’HUISSIER
II L’ABBÉ
III LE DÉPART
IV LECTURES PIEUSES
V LE CHAPITRE DES TENTATIONS
VI DOUBLE MÉPRISE
VII LE QU’EN DIRA-T-ON
VIII LA DERNIÈRE CHANSON
IX LA MAISON DE SANTÉ
X PASCAL
UN MIRACLE
SAINT - ÉNOGAT SOUVENIRS D’UNE PLAGE BRETONNE

ICHEZ L’HUISSIER

Table des matières

Il fait une splendide matinée d’août[1q], un de ces radieux matins où le ciel bleu, les nuages et le soleil semblent s’entendre pour répandre harmonieusement sur toutes choses l’ombre et la lumière. Sur le quai des Augustins, où les hautes façades des vieux logis maintiennent encore une demi-obscurité pleine de fraîcheur, une légère brise retrousse les feuilles des platanes et des peupliers; à travers la feuillée frissonnante, par-dessus le parapet où des nez fureteurs plongent dans les cases des bouquinistes, la Seine ensoleillée apparaît avec des chatoiements argentés. Les marchandes de fleurs poussent leurs brouettes embaumées d’œillets rouges, de jasmins et d’héliotropes. Tous les cris du Paris matinal se détachent sur la basse bourdonnante des roulements de voitures et montent en l’air, mêlés aux sifflements aigus des martinets et aux sonneries éparses des cloches d’église.–Il y a de la joie partout: dans le ciel, dans l’eau, sur la terre;–il n’y a que moi qui ne sois pas gaie.

Je chemine d’un pas déjà maussade et fatigué. Je grogne–en dedans–contre le soleil, contre les flâneurs qui obstruent le trottoir, contre les omnibus qui passent tous complets, roulant inondés de clarté sur les ponts et s’enfonçant rapidement dans les rues plus sombres. Je bougonne surtout contre cette corvée qui m’attend là-bas, tout là-bas, chez cet huissier qui demeure au bout de la rue Saint-Denis, et où M. La Guêpière m’a donné rendez-vous à neuf heures et demie.

Il s’agit d’un référé à signer. Autant que j’ai pu le comprendre, c’est un nouvel expédient dilatoire imaginé par mon mari pour arrêter une saisie qui nous menace tous deux: lui, comme débiteur principal, et moi, comme caution. Il a touché l’argent,– naturellement, et selon son habitude il a oublié de payer les intérêts. La créance est hypothéquée sur ce pauvre petit domaine du Chânois que je lui ai apporté en dot; de sorte que je me trouve mêlée une fois de plus à ce tripotage procédurier qui m’effraye et qui m’énerve. Je suis furieuse de ce nouveau tour de mon ingénieux et peu scrupuleux époux, et, tout en allant au rendez-vous, je maugrée entre mes dents:

–Cette fois, ce sera le dernier! Certainement, ce sera le dernier!

Je passe devant les Halles. La cloche de neuf heures vient de sonner. Les petits machands se hâtent d’enlever les tas de choux, de carottes, de salades qui jonchent le trottoir. Tout ce quartier est gai, remuant, imprégné d’une salubre et réjouissante odeur campagnarde; mais rien ne peut secouer mon humeur mélancolique. Au contraire, ces légumes verts en monceaux me font repenser à mon pauvre Chânois, où je ne récolte pas même une feuille de chou. Grâce à M. La Guêpière, le Chànois ne me rapporte, pour le quart d’heure, que des feuilles de papier timbré.

Je presse le pas et j’entre dans la rue Saint-Denis, humide, noire, grouillante de gens affairés. Au bout de cinq minutes, je reconnais de loin sur le trottoir mon aimable mari. Il brandit sa canne avec des airs juvéniles et conquérants, en se promenant devant la maison de l’huissier. Il m’a aperçue, lui aussi, mais il ne fait pas d’abord mine de me voir. D’un coup de tête sec, il rajuste son cou entre les pointes de son col cassé, fait saillir ses manchettes en secouant brusquement les bras, et, quand il sent qu’il est tout à fait au point, il daigne m’apercevoir. Il s’avance d’un air dégagé et me salue d’un:–Ah! te voilà!–comme s’il s’agissait d’une partie de plaisir.

Nous entrons. Il monte, leste comme un écureuil dans sa jaquette d’alpaca noir. Il a la tournure ridiculement jeune et nullement d’accord avec ses yeux aux paupières ridées et son cou plissé. Je le suis, à distance. L’escalier est obscur et boueux. A l’entresol, la loge du concierge, d’où s’exhale une odeur de choux-fleurs au gratin; au premier, une plaque avec ces mots: Externat de jeunes demoiselles, et, à travers la porte, un bourdonnement sourd d’enfants apprenant toutes ensemble leur leçon à mi-voix; enfin, au second, une plaque d’huissier, ovale, en cuivre terni, et au-dessous l’inscription sacramentelle: Tournez le bouton, s. v. p. M. La Guêpière tourne le bouton et passe le premier.

Voilà un homme qui sait se présenter chez un huissier! Il entre, le corps et la jambe gauche en avant, gracieux au possible, la bouche en cœur, le chapeau à la main. Moi, je le suis, l’oreille basse, comme une condamnée.

L’huissier, maître Plumerel, est déjà parti en récolement, et nous nous trouvons en présence du premier clerc: un homme d’une cinquantaine d’années, ayant une grosse tête chauve, de gros yeux ronds, des lèvres épaisses, d’épais sourcils en broussailles, une voix rude, et avec tout cela l’air fin et entendu. Il est assis devant un bureau en acajou protégé par une balustrade peinte en noir. Sur le bureau sont amoncelés des papiers timbrés que je connais trop bien, hélas! grâce à l’expérience que j’ai acquise depuis que je suis en ménage. Je pourrais les nommer l’un après l’autre, sans les lire. Cette feuille simple, pliée en forme de lettre de faire part, c’est un commandement; cette double feuille, avec un en-tête en lettres gothiques, c’est une assignation au tribunal de commerce, et ce cahier noué en haut et en bas avec de la ficelle rouge, c’est une signification de jugement. Je regarde cela du coin de l’œil, et toutes les méchantes affaires que m’ont procurées les frasques de M. La Guêpière me reviennent à la mémoire.

–Asseyez-vous! dit brusquement le maître clerc, votre référé n’est pas encore prêt.

Et M. La Guêpière s’assied, avec un geste obséquieux de la main, signifiant qu’il n’est pas pressé. Il y a une chaise près de lui, mais je la laisse vide et je vais me rencogner dans un angle, près d’un poêle poudreux, dont le marbre est orné d’une carafe sale, au goulot moucheté de taches blanches et au ventre plein d’une eau jaunâtre. Cette carafe, sans un verre, me rend rêveuse:–Est-ce que les clercs y boivent tous à même?…

J’examine l’étude. Elle est éclairée par un jour cru, qui tombe d’une haute fenêtre ouverte sur une cour borgne. Perpendiculairement à cette fenêtre, le long d’une table appuyée au mur, sont alignés trois pupitres peints en noir, et sur deux de ces pupitres sont courbés deux hommes aux vêtements râpés, qui écrivent très vite. On entend le grincement de leurs plumes qui courent sur le papier timbré. Ils travaillent sans lever la tête, avec un acharnement anxieux, comme s’ils craignaient de n’arriver jamais au bout de leurs écritures.

Dans l’angle qui fait face à la niche du maître clerc se dresse un autre bureau en chêne, recouvert d’une molesquine éraillée et encombré de cartons verts. Là est assis un jeune clerc ayant une bonne figure provinciale: de clairs yeux bruns naïfs, des cheveux noirs taillés en brosse et une moustache qui laisse voir une bouche franche et spirituelle. Sa mise propre, sans être élégante, et sa mine honnête, presque ingénue, contrastent avec les têtes mal peignées et les sordides vêtements des deux expéditionnaires acharnés à leur besogne.

C’est le second clerc. Il est chargé de préparer le référé et il écrit sous la dictée de son collègue. J’entends des lambeaux de la phraséologie judiciaire:

«Estelle-Noémi-Geneviève Passerat, épouse séparée de biens dudit Raoul Lancelot de La Guêpière, etc.»

–De biens, seulement? demande le maître clerc en s’adressant à mon mari par-dessus la balustrade.

–De biens seulement, oui, monsieur! répond celui-ci avec un sourire qui soulève sa moustache teinte, entre-bâille ses lèvres minces et montre une double rangée de dents aiguës.

Je l’aurais tué!.

La porte s’ouvre et un petit homme trapu, à la mine dévastée, fait son entrée. Sa personne malpropre est comme imprégnée d’une odeur de misère et de vice. Sa barbe et ses cheveux mouton-tonnants sont d’un gris sale; son pantalon effrangé et ses souliers n’ont pas été décrottés depuis huit jours au moins; il a un gilet à châle, trop court, à carreaux bleus et café au lait; les manches et le collet de son paletot jaunâtre sont horriblement luisants.–C’est le colleur d’affiches.–Le maître clerc lui lance un regard froid et ironique.–

–Déjà!… Vous ne vous foulez pas, vous! lui crie-t-il, vous en prenez à votre aise. On voit que vous avez des rentes.

Les deux acharnés gratte-papier s’arrêtent un instant pour sourire en regardant le maître clerc, puis leurs plumes se remettent à courir comme pour rattraper le temps perdu. Ils écrivent avec rage, le bout de leur nez frôlant presque le papier. Pendant ce temps, sans s’émouvoir, le colleur ôte son chapeau de paille, le remplace par une casquette de soie noire graisseuse. Il semble blasé sur les sarcasmes qu’on lui lanoe. Il tire placidement de la poche de son paletot un gros morceau de pain et une charcuterie quelconque, enveloppée dans un feuillet de registre, et il dépose avec précaution le tout au fond de son chapeau. Puis, se retournant vers le maître clerc, il demande d’un ton grincheux:

–Où sont les affiches?

–Là, dans le casier., toujours à la même place.

–A la même place, à la même place, bougonne le colleur, on aurait pu les mettre autre part.

–Oui, mais on les a mises là. Là!. Entendez-vous, Benjamin! s’écrie le premier clerc impatienté.

–C’est bon! répond l’autre.

Il prend une liasse de papiers d’un rose tendre, qu’il soupèse dédaigneusement:

–Il n’y a que ça!. En voilà une propre journée!

–Jamais content! murmure ironiquement le premier; allons, à votre place, vieux, et pas d’aboiements.

Le vieux s’assied à son pupitre et, toujours grognant, se met en devoir de collationner les papiers timbrés avec les affiches. La porte s’ouvre de nouveau et livre passage à un brave homme qui s’approche timidement du maître clerc. Il apporte un petit acompte et demande deux jours de délai pour le reste.

–Impossible, réplique le principal d’un ton bourru tout en comptant l’argent, je ne puis prendre cela sur moi, je ne suis que le premier clerc.

–Mais, monsieur, objecte le pauvre diable, je ne demande que deux jours.

–Que deux jours! comme vous y allez, vous!… Et pendant ce temps votre créancier languit.

–Oh! monsieur, il a les moyens d’attendre, il est riche.

–Il n’y a pas de riche qui tienne. Revenez à deux heures. M. Plumerel vous recevra après son déjeuner, et s’il veut vous donner du délai, ça le regarde; moi, je m’en lave les mains.

–Mais, monsieur, c’est aujourd’hui à midi qu’on me vend! s’exclame le solliciteur en jetant à droite et à gauche un regard désespéré.

–Je n’y puis rien, répète l’autre en haussant les épaules, bonjour!

Et le pauvre homme s’en va, la tête basse et l’air navré.

Pendant ce colloque, j’entends dans une pièce à côté une fraîche voix de jeune femme ou de jeune fille fredonnant la Valse des roses. La voix charmante et bien timbrée va et vient d’un coin à l’autre de la pièce voisine, et je me représente la fille de l’huissier, en peignoir clair, faisant de gentils rangements à travers sa chambre, mettant des fleurs dans l’eau, époussetant des bibelots. Quel contraste entre ce pauvre diable qui s’en va et cette jeunesse qui chante! Comment les huissiers peuvent-ils avoir de jolies filles possédant une aussi délicieuse voix?

Le son de cette voix fraîche me reporte aux temps où j’étais, moi aussi, une jeune fille insouciante et où je chantais en coupant des roses dans le petit jardin du Chânois. Je le revois, notre mais, avec ses pommiers moussus, ses plants d’artichauts, ses plates-bandes bordées d’œillets, et ma première jeunesse se lève devant mes yeux. Je n’étais pas heureuse tous les jours pourtant, et la maison n’était pas des plus gaies.–On n’est jamais bien gai quand on n’a qu’une médiocre aisance et qu’on joint difficilement les deux bouts.–Ma mère, vaniteuse et dépensière, ne visait qu’à éblouir nos voisins et à paraître riche; mon père, très serré et regardant, tout occupé de ses bêtes et de ses terres, nous rudoyait quand les récoltes étaient mauvaises et criait comme un paon quand on lui présentait des mémoires à payer. Le ménage allait cahin-caha, mais j’étais à l’âge où l’on voit tout couleur d’arc-en-ciel. Bien qu’on n’eût qu’une maigre dot à me donner, j’aurais pu alors épouser un brave garçon, fils de gros cultivateur, qui m’aurait prise pour mes beaux yeux, sans trop regarder à l’argent; mais ma mère avait horreur des campagnards et voulait que sa fille épousât un homme du monde. Dans cet espoir on me menait à tous les bals de la préfecture voisine, et c’est là que je rencontrai M. La Guêpière. Il était Parisien et portait une décoration étrangère qui avait de faux airs de la Légion d’honneur; de plus, il mettait sur ses cartes: «Vicomte Lancelot de La Guêpière,» et prétendait descendre du fameux chevalier qui a donné son nom au valet de trèfle;–de là vient sans doute son amour pour le baccarat et la bouillotte; c’était dans le sang!–Cette illustre descendance et ce titre de vicomte avaient de quoi séduire ma mère. Elle fut éblouie par les façons et la langue dorée de M. La Guêpière; on se saigna pour me marier au descendant de Lancelot, auquel j’apportai en dot mes vingt ans et la nue propriété du Chânois. Le pis, c’est que je me laissai unir sans trop de résistance à un homme qui avait le double de mon âge et qui, déjà à cette époque, se teignait les cheveux et la barbe. J’étais lasse des scènes domestiques et de la mauvaise humeur paternelle. La perspective de vivre à Paris m’avait fascinée, comme ma mère avait été séduite par l’idée d’avoir une fille vicomtesse. Et songer que les trois quarts des mariages se bâclent de la sorte!…

J’en ai bien rabattu depuis sept ans, et je pleure toutes les larmes de mes yeux en songeant à mon bon temps du Chânois. Oh! pendant ces sept années, quelle lamentable enfilade de déboires, de querelles et de concessions humiliantes! Après trois mois de mariage, le descendant du valet de trèfle avait hypothéqué le Chânois et m’avait brouillée avec ma famille. Il était rongé de dettes, passait ses nuits au jeu et ses journées à des tripotages d’affaires louches. Et cela dure toujours! Tous les huissiers de Paris connaissent notre adresse, et nous vivons continuellement entre un protêt et une saisie… Mais je suis à bout de patience; j’en ai assez de cette vie où les scènes avec les créanciers alternent avec les scènes que me fait M. La Guêpière quand il rentre, décavé, au petit matin. Un avoué que j’ai consulté m’a dit que j’avais vingt fois de quoi faire prononcer ma séparation de corps. S’il m’était venu des enfants, j’aurais hésité, mais je suis seule et je suis décidée à prendre un grand parti. L’hiver prochain ne nous entendra plus nous quereller au coin de notre agréable foyer, et cette corvée d’aujourd’hui sera certainement la dernière que je subirai. J’aime mieux être dame de compagnie, institutrice, n’importe quoi, que de passer le restant de mes jours sous le même toit que Lancelot de La Guêpière!…

Et tout en ruminant mon projet, je ne puis m’empêcher de jeter un regard du côté de mon mari. Il a mis son pince-nez, et, de trois quarts, la main dans l’entournure du gilet, il lit le Petit Journal. Je me détourne avec un mouvement de colère, et, en relevant la tête, j’aperçois deux yeux fixés sur moi, deux yeux honnêtes et limpides, ceux du second clerc, le jeune homme aux cheveux coupés en brosse. Nos regards se rencontrent. Les siens ont une expression à la fois admirative et compatissante qui me déconcerte. Il rougit, et moi-même je me sens embarrassée. Depuis combien de temps est-il occupé à m’observer?

J’ai une physionomie si sottement ouverte qu’on y lit comme dans un livre. Mes yeux, mes sourcils, les coins de mes lèvres miment mes plus secrètes pensées sans que j’en aie conscience. Assurément il a saisi sur ma figure tout le mouvement de mes réflexions de tout à l’heure. Maintenant me voilà confuse et n’osant plus tourner les yeux de son côté, ce qui est fort gênant, car son bureau est juste en face de ma chaise. Heureusement un incident survient, qui me donne le temps de reprendre mon aplomb.

Le soleil a tourné et il tombe, du haut de la fenêtre de la cour, en plein sur les trois pupitres alignés contre le mur. L’un des acharnés se lève, tire à lui le volet de gauche et se rejette sur sa besogne. Une quasi-obscurité règne dans l’étude; le colleur, Benjamin, se trouve plongé dans une ombre peu propice à la collation des affiches. Il grogne d’abord sourdement, puis tout d’un coup monte sur son tabouret et avec sa règle repousse le volet qui va frapper le mur avec violence.

Les deux acharnés poussent ensemble un cri de stupéfaction et, ensemble, comme mus par la même mécanique, se tournent en manière de protestation vers le maître clerc:

–Ah! çà, crie ce dernier, a-t-il bientôt fini, cet animal-là? A la porte, le gêneur!