Okinawa - Émilie Guyonnet - E-Book

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Émilie Guyonnet

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Beschreibung

Émilie Guyonnet rapporte avec sensibilité et humanisme les témoignages des habitants d’Okinawa, acteurs locaux ou simples citoyens, obligés de cohabiter avec les 32 bases militaires américaines (près de 26 000 soldats). Ces bases causent de nombreux problèmes quotidiens, mais sont aussi pour le Japon un gage de « protection » par son allié américain.

En complément de ces témoignages, elle fait le point sur les enjeux actuels dans la région Asie-Pacifique – en particulier la rivalité entre Chine et États-Unis –, enjeux auxquels les bases d’Okinawa doivent répondre.

À la portée de tous, cet ouvrage de vulgarisation nous emmène à la découverte d’une région certes lointaine, mais vers laquelle a basculé le centre de gravité du monde.




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Seitenzahl: 130

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

À mes fidèles soutiens, petit ami, famille, amis.

> Les principales installations militaires américaines à Okinawa aujourd’hui. (Source : The US military presence in Okinawa and the Futenma base controversy, CRS, january 20, 2016, p 2.)

> La localisation stratégique d’Okinawa dans la région Asie-Pacifique. (Source : The US military presence in Okinawa and the futenma base controversy, CRS, january 20, 2016, p. 5.)

> Source : le Centre Avec

REPÈRES HISTORIQUES

1879 : le royaume des Ryukyus, indépendant, est annexé par le Japon et devient la préfecture d’Okinawa.

1941-1945 : guerre du Pacifique entre les Alliés et l’empire du Japon. Les États-Unis veulent faire d’Okinawa une base avant l’assaut final contre le Japon.

1er avril-23 juin 1945 : bataille d’Okinawa (240 000 morts).

6-9 août 1945 : bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki (103 000 à 220 000 morts).

15 août 1945 : reddition du Japon.

1945-1972 : occupation américaine d’Okinawa (construction de bases militaires). Île administrée par un gouvernement militaire puis, de 1950 à 1972, par un gouvernement civil, l’USCAR (United States Civil Administration of the Ryukyu Islands).

8 septembre 1951 : Traité de sécurité entre les États-Unis et le Japon et Traité de Paix de San Francisco mettant fin à l’occupation du Japon.

25 juin 1950 : début de la guerre de Corée.

1954-1975 : guerre du Vietnam : Okinawa devient l’une des principales bases arrière des opérations américaines au Vietnam.

15 mai 1972 : rétrocession d’Okinawa au Japon. Les bases américaines demeurent sur l’île.

1996 : mise en place du SACO (Special Action Committee on Okinawa) par les gouvernements japonais et américain.

2011 : politique dite du « pivot » vers l’Asie lancée par le président américain Barack Obama pour renforcer et développer les alliances des États-Unis en Asie-Pacifique, en réponse à la montée en puissance de la Chine.

1er janvier 2022 : entrée en vigueur du Partenariat économique régional global (RCEP), vaste accord multilatéral à l’initiative de la Chine (qui n’inclut pas les États-Unis) et crée de fait la plus grande zone de libre-échange au monde.

Mai 2022 : Création à l’initiative des États-Unis de l’Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity (IPEF), partenariat économique avec 12 pays, dont le Japon, mais sans la Chine.

Horizon 2026 : redéploiement des forces américaines en Asie-Pacifique, d’Okinawa vers Guam, l’Australie, Hawaï et les États-Unis continentaux.

Introduction

Février 2015. Les premiers blocs de béton, futures fondations d’une nouvelle base américaine offshore, ont été lâchés dans les eaux turquoise de la baie de Henoko, sur l’île japonaise d’Okinawa, à 1 500 kilomètres au sud-ouest de Tokyo. Le feuilleton du transfert de la base aérienne de Futenma semble ainsi toucher à sa fin.

La relocalisation de cette base américaine, située au centre de la ville de Ginowan (94 000 habitants), et considérée comme particulièrement dangereuse, dans une zone moins densément peuplée de l’île, se heurte depuis presque trente ans à l’opposition de la population locale.

L’annonce de la fermeture de Futenma en décembre 1996 était pourtant destinée à apaiser la population après le viol d’une adolescente par trois Marines américains stationnés dans l’île1. Peu de temps après cette annonce, les habitants apprenaient cependant le transfert du site au nord de l’île, dans la baie de Henoko.

La protection de cette baie, qui abrite les derniers récifs de corail d’Okinawa, et où viennent se nourrir des dugongs, animaux marins en voie d’extinction, est devenue le symbole de la résistance de la population aux bases américaines.

Entrée de la base américaine de Futenma.

Depuis l’annonce de la construction de la nouvelle base, la population réclame la fermeture pure et simple de Futenma. Selon les sondages, 80 % des habitants d’Okinawa seraient hostiles au transfert de Futenma sur un autre site de l’île2. L’opposition locale a pris diverses formes : référendum, manifestations, sit-in, sorties en kayak pour empêcher le début des travaux en mer, démarches devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, procédures judiciaires, etc.3

Toutefois les gouvernements japonais et américain ont su passer outre ces oppositions. Et une première piste de béton a d’ores et déjà été construite dans la baie jadis protégée.

D’où provient cette situation ? Pour quelles raisons la population d’Okinawa s’oppose-t-elle avec autant de détermination à la construction de la nouvelle base ? Quels enjeux géopolitiques se jouent sur cette île, située à proximité des îlots Senkaku, au carrefour entre Chine, Japon, Corée du Sud, et Asie du Sud-Est ? Quelles évolutions stratégiques annoncent les transformations en cours ?

Pour répondre à ces questions, il faut remonter en 1945. Autrefois royaume indépendant, Okinawa fut annexée par le Japon en 1879, et soumise à une assimilation forcée, culturelle et linguistique. Elle fut ensuite entraînée par la métropole dans la Seconde Guerre mondiale à travers l’une de ses batailles les plus meurtrières, la bataille d’Okinawa, qui coûta la vie à 240 000 personnes, dont plus de 120 000 civils de l’île4.

Placée sous administration des forces armées américaines après la guerre et occupée jusqu’en 1972, l’île fut rapidement transformée en complexe militaire par les Américains. Elle devint l’une des principales bases arrière des opérations américaines en Asie, en particulier lors des guerres de Corée et du Vietnam puis, de façon plus restreinte, lors des interventions américaines en Irak et en Afghanistan.

Aujourd’hui, Okinawa abrite encore 23 000 militaires américains et 21 000 membres de leurs familles, répartis dans 32 bases et installations militaires occupant près de 20 % de la superficie de l’île principale5.

Cette concentration de troupes en fait le plus important complexe militaire américain hors des États-Unis, et lui a valu le surnom de Keystone of the Pacific.

Elle en fait aussi un lieu de fortes tensions entre la population locale et les militaires. La construction des bases, dans les années 1950 et 1960 principalement, a été réalisée sans tenir compte des structures de peuplement locales, et bien souvent sur les sites de villes et villages détruits par la guerre, ou sur les champs des paysans. L’activité économique, et avec elle les villes, s’est reconstruite autour des bases, créant des situations aujourd’hui inextricables d’imbrication entre zones urbaines et zones militaires, dont la base aérienne de Futenma n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres6.

Pour autant, Okinawa n’est plus aujourd’hui un caillou oublié, « The Rock » comme l’avaient surnommée les Américains juste après la Seconde guerre mondiale. La guerre froide est terminée et les revendications des habitants ont fini par obliger les dirigeants japonais et américains à agir. La relocalisation de Futenma doit ainsi s’accompagner du transfert progressif de 9 000 Marines et de leurs proches, d’Okinawa vers Guam, l’Australie, Hawaï et les États-Unis continentaux, à horizon 2026.

Ce redéploiement des forces américaines en Asie-Pacifique vise à réduire les tensions avec les locaux, mais surtout, à répondre aux nouveaux enjeux régionaux, au premier rang desquels l’ascension de la puissance chinoise et ses revendications territoriales en mer de Chine.

En dépit de ces évolutions, les habitants d’Okinawa sont depuis plus de 70 ans les « otages » des enjeux stratégiques régionaux, et des relations entre le Japon et les États-Unis.

Ce livre a pour objectif de témoigner des bouleversements vécus par la population locale, du fait de la présence militaire américaine massive et prolongée depuis 1945. Il est conçu de manière à ce que les différents témoignages des habitants racontent une histoire commune, mais aussi de façon à ce que l’on ne soit pas obligé de « tout lire », chaque témoignage pouvant être pris séparément.

Il n’évoque pas tous les aspects du « problème Okinawa », en particulier la relation complexe de l’île à la métropole japonaise. Mais la question est présente en arrière-plan. Si Okinawa et ses habitants se considèrent « japonais », ils se sentent souvent avant tout « okinawais », et mettent de plus en plus en avant leurs spécificités culturelles et leur identité, ainsi que le sentiment d’avoir été plusieurs fois sacrifiés aux intérêts de la nation japonaise.

* * *

1 – En novembre 1995, face à l’ampleur des protestations contre la présence américaine à Okinawa suite au crime commis par trois Marines stationnés dans l’île envers une collégienne, les gouvernements japonais et américain mettent en place le SACO (Special Action Committee on Okinawa). Celui-ci rend son rapport en décembre 1996. Il prévoit la rétrocession de 11 terrains militaires américains, parmi lesquels la base aérienne de Futenma. Voir : « The SACO final report », December 2, 1996.

2 – Source : « Au Japon, le gouverneur rebelle d’Okinawa défie Tokyo », Le Monde, 25 mai 2015.

3 – Voir « Okinawa sacrifié à la bonne entente entre Shinzo Abe et Donald Trump », Le Monde, 7 février 2017.

4 – Source : Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie Bouissou, Fayard, Paris, 2007, p. 340.

5 – Sources : « Comprendre la problématique des bases militaires américaines à Okinawa », Asie. Visions, n° 29, IFRI, juin 2010, p. 5, et US Military Base Issues in Okinawa, Okinawa Prefectural Government, September 2011, p. 2.

6 – La base aérienne de Kadena occupe 83 % de la superficie de la ville du même nom. D’autres installations militaires occupent plus de 50 % de la superficie des villes de Kin, Chatan et Ginoza, et plus de 30 % des villes de Yomitan, Higashi, Okinawa City et Ie. Source : Problems of US Military Bases in Okinawa, Japanese Communist Party, February 2000.

CHAPITRE 1LA BATAILLE D’OKINAWA

La bataille d’Okinawa s’est déroulée du 1er avril au 23 juin 1945. Dernière bataille de la campagne du Pacifique, et la seule à s’être déroulée sur le territoire japonais, elle est aussi l’une des plus meurtrières : à l’issue des trois mois de combats, on dénombre 240 000 morts, parmi lesquels 123 000 civils, 65 900 soldats japonais, et 12 520 soldats américains1.

L’une des caractéristiques de cette bataille est le nombre extrêmement élevé de victimes civiles (plus de civils sont morts à Okinawa qu’à Hiroshima ou Nagasaki). En ce début d’année 1945, le Japon a déjà essuyé des pertes considérables. Il est en train de perdre la guerre. L’évacuation des civils s’avère par conséquent difficile à mettre en œuvre. Seuls 100 000 d’entre eux pourront partir à temps. Les 490 000 habitants restants sont bloqués dans l’île lorsque les combats débutent, le 1er avril 19452.

La plupart des 123 000 civils sont morts sous les bombardements américains au cours du dernier mois des combats. Ils suivent dans leur fuite les troupes japonaises en déroute, qui se replient de leur quartier général du centre de l’île vers le sud, et se retrouvent livrés à eux-mêmes sous un déluge de bombes : 6,8 millions de bombes ont été déversées par les États-Unis sur le sud de l’île en un mois3.

Nombre de civils ont aussi été enrôlés pour compenser le sous-effectif des troupes japonaises. Ils sont environ 25 000 bœitai (milice civile locale). Peu préparés et mal équipés, ils permettent aux Japonais de réunir 110 000 hommes face à 183 000 Américains mieux entraînés, mieux équipés, qui s’appuient sur une logistique de 365 000 hommes4.

Certains habitants, enfin, sont morts des effets de la propagande nippone, qui poussait les civils à se suicider plutôt que de tomber aux mains de l’ennemi. 700 suicides ont ainsi été recensés dans les îles Kerama5. D’autres sont tombés sous les balles de leurs propres soldats, qui les soupçonnaient d’être des espions lorsqu’ils parlaient en dialecte local, ou qui tentaient de leur prendre leurs abris ou leur nourriture. Selon les estimations, plus d’une centaine de civils soupçonnés à tort d’être des espions, auraient été exécutés par des soldats japonais6.

La situation de l’armée japonaise n’est guère meilleure. Elle est retranchée dans un vaste réseau de galeries souterraines où elle tiendra durant deux mois, consciente qu’une victoire est quasiment impossible, avant de se replier à la hâte vers ses dernières positions au sud de l’île à la fin du mois de mai 1945.

Guerre d’usure, perdue d’avance, la bataille d’Okinawa est destinée à retarder l’avancée des troupes américaines vers les îles principales du Japon. Elle marque donc aussi l’apogée des attaques des kamikazes. Celles-ci causent relativement peu de pertes – seules 13 % des missions atteignent leur cible – car les avions sont obsolètes et les pilotes inexpérimentés. Mais elles parviennent à démoraliser les soldats américains, au point que le sujet est interdit des conversations par leur commandement7.

Les Américains enregistrent à Okinawa leur bilan humain le plus lourd de la guerre du Pacifique8, et un nombre particulièrement élevé de blessés par « stress des combats » – environ 15 000 cas ont été rapportés9.

La conquête difficile d’Okinawa préfigure ce qui attend les soldats lors du débarquement sur les îles principales du Japon, planifié pour novembre 1945. L’état-major américain prévoit un nombre de victimes considérable10. L’influence de la bataille d’Okinawa dans le choix américain de recourir à la bombe atomique contre le japon, plutôt que d’organiser un débarquement dans les îles principales comme initialement prévu, est toujours l’objet de débats parmi les historiens. La résistance acharnée des Japonais lors de cette bataille de près de trois mois a très probablement contribué à cette décision11.

* * *

Mme Kiyoko Miyagi avait 14 ans lorsque les bombardements précédant le déclenchement de la bataille d’Okinawa ont commencé, en octobre 1944. Petite, les yeux clairs, très fine, elle en a 83 lorsque je la rencontre, chez elle, entourée de sa famille – sa fille, son gendre et son petit-fils –, avec qui elle habite. Elle rit souvent en évoquant ses souvenirs de la guerre.

Mme Miyagi.

« J’avais 14 ans quand la guerre est arrivée à Okinawa. À l’époque, l’armée japonaise construisait un aéroport à Naha [la capitale de l’île d’Okinawa, ndla] et demandait à chaque famille d’envoyer quelqu’un pour participer à la construction12. Mes trois frères étaient partis à la guerre et nous n’étions plus que des femmes, moi, mes deux sœurs, ma mère qui avait 56 ans et ma grand-mère de 86 ans avec qui nous vivions. C’est ma mère qui devait partir, mais je n’ai pas voulu qu’elle y aille et je suis partie à sa place. Je participais donc à la construction de l’aéroport quand les avions américains sont arrivés. J’ai même eu le temps de voir la tête d’un pilote car ils volaient très très bas. Je me suis réfugiée de l’autre côté de la montagne et je me suis dit que j’allais mourir.

Nous construisions un fossé pour l’aérodrome et c’est ce qui nous a permis de fuir. Ensuite j’ai pu rentrer chez moi. Ma mère avait entendu les nouvelles et pensait que j’étais morte. À ce moment-là, nous avons décidé de fuir.

J’ai pris ma grand-mère sur mes épaules et nous nous sommes enfuies à pied de Naha à Futenma. Nous sommes parties la nuit et arrivées le matin. Quand nous sommes arrivées à Futenma, nous sommes allées chez une cousine qui habitait là-bas, mais ses parents étaient morts et elle avait perdu la tête. Il y avait un community center [sorte de maison des associations japonaise, ndla] avec une carte du monde et le drapeau japonais. Ma cousine s’est servie du drapeau comme papier hygiénique.

Nous sommes vite parties et sommes rentrées à Naha. Nous y sommes arrivées le 10 octobre 1944, le jour des bombardements par l’armée américaine13. Notre maison était sur Kokusai Dori [l’avenue principale de Naha], mais désormais on voyait la mer depuis la maison : la ville n’était plus qu’un vaste champ. Nous avons retrouvé mon oncle qui travaillait à la Poste. J’ai remarqué du sang sur sa veste. C’était un doigt qui était tombé dans la poche de son uniforme ! (Elle rit). Après les bombardements, il y avait des corps partout autour de nous.

Tout le monde essayait de partir vers les îles principales du Japon. Je devais monter sur le Tsushima Maru, le grand bateau qui a été torpillé par les Américains, mais finalement je ne l’ai pas pris car toute la famille ne pouvait pas venir14