One, two, three, nouvelle Algérie - Mina Kaci - E-Book

One, two, three, nouvelle Algérie E-Book

Mina Kaci

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Beschreibung

L’Algérie est rentrée depuis un an dans l’Histoire. Son histoire, qu’elle est en train d’écrire avec de nombreuses manifestations pacifiques, qui, faut-il le rappeler, ont balayé
Bouteflika.
Dans cet ouvrage, intense et magistral, la journaliste Mina Kaci se penche sur l’analyse de cette année hors du commun et offre aux lecteurs un livre qui permet d’appréhender, dans une vaste fresque précise et sensible (elle y a inséré des portraits d’Algériens et d’Algériennes), tous les élements politiques, sociétaux, géo-politiques, économiques qui ont créé les raisons et conditions de ce changement incroyable auquel nous assistons mais dont on ne connaît l’issue.
Mina Kaci offre d’autre part, dans cette analyse, une place particulière aux femmes, révélant l’ampleur de leur présence au sein du mouvement.

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Seitenzahl: 234

Veröffentlichungsjahr: 2020

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© La Boîte à Pandore

Paris

http ://www.laboiteapandore.fr

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ISBN : 978-2-39009-383-1 – EAN : 9782390093831

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Mina Kaci

One, two, threeNouvelle Algérie

Le mouvement citoyen raconté par celles et ceux qui le font

Aux Algériennes et Algériens qui luttent pour « une république libre et démocratique ».

Aux peuples qui oeuvrent à l’émancipation humaine.

Avant-propos

Il est des événements qui vous font aimer l’hiver. L’hiver 2019 a été de ceux-là. De nombreux peuples se sont soulevés contre l’arbitraire et les injustices. J’y suis profondément sensible. Mais là, il s’agit du mien.

Assis à la table de la cuisine, mon époux me raconte une scène du documentaire animalier passé la veille à la télévision. Je l’écoute à peine, la tête ailleurs, pleine d’une autre scène, lancinante, perturbante, fascinante. Celle d’un peuple remonté, ulcéré par le mépris et l’arrogance affichés à son encontre par un clan qui ose lui présenter un candidat agonisant à la présidentielle.

Les lèvres de Jérôme bougent ; je ne l’entends plus, focalisée sur les images de cette foule qui s’est emparée de la rue un premier vendredi, puis un deuxième, et s’apprête à le refaire une troisième fois. Sans que je m’en rende compte, les larmes inondent mon visage. Surpris, Jérôme me questionne du regard. « Je pense à l’Algérie, je ne peux pas rester ici à observer la scène », lui dis-je, étonnée par l’émotion qui me submerge.

Durant mes trente ans de journalisme, j’ai toujours porté une attention particulière sur ma nation d’origine, ce pays où je suis née, où j’ai grandi, prête à m’y déplacer à chaque fois qu’un événement familial ou exceptionnel l’exigeait. Mais la distance géographique a œuvré à l’éloigner de mes préoccupations premières, moi, la journaliste spécialisée davantage sur la politique française et sur ses faits de société. Je peux ainsi rester des mois sans jeter un œil sur l’autre côté de la Méditerranée. Je n’étais donc pas préparée à recevoir une information aussi déterminante pour l’avenir de l’Algérie. Ce n’est que le lendemain, en lisant les journaux, que j’ai pu découvrir l’ampleur de la manifestation du 22 février 2019. Et il a fallu un deuxième vendredi de démonstration de force pour que l’Algérienne que je suis s’en émeuve. Il a fallu deux journées de protestation pour que la reporter que je suis réagisse.

Une lame de fond d’émotion m’envahit. Je voudrais être là-bas. Jérôme m’encourage : « Qu’est-ce qui t’empêche de prendre un billet d’avion ? » Question limpide, simple, généreuse. Je partais deux jours plus tard.

Paris-Alger, en deux heures, je suis transportée, c’est bien le mot, d’un monde à un autre. Nous sommes le 8 mars, Journée internationale pour les droits des femmes, et troisième vendredi de manifestation. Une journée de plein soleil. La féministe que je suis voit tout un symbole dans la coïncidence des dates. Je vis un 8 mars inoubliable dans la capitale algérienne, dans ce pays où tant de femmes subissent l’oppression, où tant de femmes et d’hommes luttent pour leur émancipation et la fin du pouvoir autoritaire.

Alger la Blanche a du mal à contenir les milliers de personnes foulant ses boulevards, ses rues et ruelles. Quelle chance d’être parmi ces personnes des deux sexes qui défilent main dans la main, heureuses d’être ensemble, nullement gênées par cette mixité longtemps condamnée, refusée. Quel bonheur de les voir bâtir, d’un vendredi à l’autre, un mouvement citoyen, appelé « Hirak », qualifié de « révolutionnaire » par la majorité des insurgés.

Il fallait en être, vivre de l’intérieur cette aventure libératrice qui réconcilie les Algériens, chacune, chacun, avec son Algérie, celle-là même qu’ils finissaient par haïr, impuissants qu’ils se sentaient face à la machine à broyer du pouvoir.

Moi-même j’ai toujours ressenti une ambivalente attitude à son égard, faite à la fois d’amour et de désamour, d’attirance et de rejet mais jamais d’indifférence. À moi aussi, le soulèvement enclenché le 22 février 2019 m’a rendu ma fierté d’Algérienne. En plus de ma fierté de Française. Il m’a procuré une joie profonde. Celle-là même qui dessine un sourire magnifique sur le visage des manifestantes et des manifestants depuis cette date historique. Les Algériennes et Algériens se réconcilient avec l’Algérie. Je retrouve au fond de mon cœur l’attachement, l’amour de mon pays. Je réapprends à l’aimer. Nous réapprenons à aimer notre pays.

Quelle est la part de la journaliste, quelle est la part de l’Algérienne dans mon absolue nécessité d’être à cet endroit à cet instant précis ? Faut-il impérativement les dissocier ? Je n’ai jamais cru en la neutralité ou en l’objectivité journalistique. Il me semble que c’est une posture vaine, voire démagogique. Cela n’existe pas. Oui, le professionnel se doit d’être honnête et rigoureux dans les faits rapportés. Mais il regarde le monde par le prisme de son histoire, de sa culture, avec sa sensibilité. Je préfère affirmer un journalisme engagé, un journalisme citoyen et pleinement humain.

Comment, en effet, rester indifférente face à cet enfant qui me racontait comment, caché sous le lit, il a assisté à l’égorgement de son père, sa mère et de son grand-père ? C’était dans les années 90, durant la tragédie terroriste. Comment rester neutre devant un père qui pleure la mort de son garçon tué par les gendarmes lors des émeutes en Kabylie, en 2001 ?

J’ai couvert ces drames pour le mensuel Marie-Claire et pour le quotidien L’Humanité, des reportages visant à informer, alerter et témoigner. C’est cela, pour moi, une journaliste engagée. C’est ainsi que je participe à l’information citoyenne, à l’émergence d’un autre monde.

Comme pour l’ensemble des Algériennes et Algériens, j’ai, moi aussi, subi un traumatisme profond. Comment oublier le regard hagard de l’enfant devenu orphelin ? Comment effacer l’image des villageois massacrés, des jeunes filles violées par les terroristes, puis chassées du foyer pour ne pas « déshonorer » la famille ?

Dix ans durant, il a fallu couvrir l’horreur absolue, dénoncer le terrorisme qui s’abattra plus tard ailleurs dans le monde, en France particulièrement. Il m’a fallu prendre mes distances avec cette Algérie meurtrie, anesthésiée, fuir la ténébreuse Alger.

Et soudain, en cette année 2019, c’est comme si la capitale retrouvait sa lumière, comme si l’Algérie entière relevait majestueusement la tête, comme si elle se réveillait brutalement de sa longue hibernation, consciente d’avoir perdu beaucoup de temps.

Un article de presse, aussi développé soit-il, ne peut suffire à raconter l’histoire de la quête d’une Algérie nouvelle. Ce constat s’est imposé à moi après la publication de mon reportage sur le site Le Média Presse, le 28 juin 2019. Un livre est le support le plus approprié pour développer les raisons d’une telle quête.

Qui a lancé l’appel anonyme sur les réseaux sociaux pour manifester contre le cinquième mandat du président Bouteflika ? Quels sont les actrices et acteurs du mouvement citoyen ? Quelle est la part de la décennie noire terroriste dans l’apathie du peuple avant le 22 février 2019 ? Pourquoi les Kabyles n’ont-ils pas été entendus par l’ensemble de la population en 2001 quand ils exigeaient, déjà, l’instauration d’une « république libre et démocratique » ? Où en est le mouvement islamiste aujourd’hui ? Pourquoi le conservatisme est-il si prégnant ? Quelle est la place des femmes dans la société ? En quoi le mouvement citoyen ébranle-t-il la société ? En quoi ce qui se joue en Algérie concerne-t-il la France et le reste du monde ?

Ce livre tente de répondre à ces questions telles qu’elles me sont venues pendant l’enquête que j’ai menée auprès des manifestants, des citoyens, bien sûr, mais aussi des experts, sociologues, économistes, politologues ou encore psychiatres.

L’ouvrage n’est aucunement un essai académique ou universitaire. Il ne s’adresse pas aux initiés de la question algérienne, mais à toutes les personnes qui s’intéressent aux mouvements des peuples et qui s’interrogent sur la particularité du soulèvement en Algérie.

J’ai conçu ce livre en dix chapitres, dont la logique d’ensemble, à la fois subjective, étayée et la plus sincère possible, consiste à décrypter les raisons qui ont conduit le peuple à se soumettre pendant vingt ans au pouvoir despotique d’Abdelaziz Bouteflika. Chapitres dans lesquels j’accorde une place prépondérante aux initiatrices et initiateurs de cette Algérie nouvelle en gestation.

J’ai rencontré tant de monde dans les marches. J’ai pu prolonger mes entretiens avec une centaine d’entre eux, parfois en groupe d’amis ou en famille, souvent individuellement et longuement afin de prendre le temps de cerner les motivations sociales, politiques, psychologiques qui engagent la personne dans un combat collectif des plus incertains.

Je vous invite donc à ouvrir les pages de cette Histoire écrite au présent par ses actrices et ses acteurs.

Mina Kaci

Novembre 2019

Chapitre 1 : Appel du 22 février

Mais qui se cache derrière l’appel anonyme ? Qui a diffusé les premiers 5 000 posts sur les réseaux sociaux ? Qui cherche à faire sortir le peuple le même jour, après l’heure de la grande prière, par l’utilisation des mêmes mots d’ordre ? Qui a choisi la date du vendredi 22 février 2019 pour dire « non » au cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika ? Les questions se bousculent dans la tête des Algériens, habitués à jongler avec le fonctionnement complexe d’un système politique sciemment, totalement opaque. Des Algériens accoutumés aux complots fomentés par les clans au pouvoir, rompus à la rumeur érigée en mode d’information.

Les initiateurs de l’appel anonyme savent que la colère est si vive qu’elle peut provoquer l’affrontement. En effet, depuis 1999, Abdelaziz Bouteflika dirige le pays d’une main de fer. Vingt ans plus tard, alors que se prépare l’élection présidentielle du 18 avril 2019, la candidature du quasi moribond chef de l’État, âgé de 81 ans, est annoncée le 10 février. Sans pudeur ni respect, avec cynisme et mépris. On se rit de la population en lui proposant de réélire un homme incapable de parler, de marcher, de jouir de ses capacités pour gouverner un pays.

Depuis l’AVC du président, en 2013, les Algériens ne savent plus qui tient les commandes. Comme à l’accoutumée, le pouvoir ne daigne pas les informer, les maintient dans l’ignorance la plus méprisante. L’arrogance est d’autant plus assumée qu’en face, aucune force politique ou sociale ne peut le menacer. Hégémonique, le clan présidentiel nargue et ose affirmer que la prolongation du mandat de Bouteflika est sollicitée, désirée par les citoyens eux-mêmes. Aussi, toute honte bue, on exhibe la photo encadrée du candidat figé à jamais pour mener la campagne électorale. Ainsi apparaît ce que d’aucuns surnomment la « momie » lors des cérémonies officielles et autres meetings organisés par les quatre partis de l’Alliance présidentielle1, dont le Front de libération nationale (FLN). L’absurdité ne dérange aucunement ceux qui se croient les maîtres incontestables de l’Algérie, pourtant noyée dans le marasme.

Scepticisme, peur de la répression

Combien d’acteurs de ce qui deviendra un mouvement citoyen, communément appelé « Hirak », ont-ils hésité, voire refusé de répondre à l’appel anonyme ? Sans doute la majorité de la population. Le Kabyle Salah Muhmmed raconte : « J’avais peur de la violence, de la bagarre avec la police. Je suis sorti la peur au ventre. Pourtant, il m’était impossible de rater cette occasion, la coupe était pleine… J’ai moi-même relayé l’appel pour que l’on soit nombreux, espérant ainsi dissuader les forces de l’ordre de nous arrêter. » Alors que les manifestations sont programmées sur tout le territoire, le jeune chômeur de 25 ans décide de défiler plutôt à Alger. Il met plus de cinq heures pour se rendre de Tizi-Ouzou (haute Kabylie) à Alger, quand, d’ordinaire, le trajet ne dépasse pas deux heures. Il veut être dans cette capitale interdite de démonstrations de rue, depuis la révolte des Kabyles, en juin 2001. Ces derniers tentaient, à l’époque, d’impliquer l’ensemble des Algériens dans leur mobilisation contre la « hogra », terme qui englobe à la fois le mépris, l’arbitraire et l’injustice.

Depuis son installation au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika s’est attelé à museler la société, à faire de chaque rebelle un hors-la-loi. La police arrête quiconque se rassemble dans la rue pour des revendications sociales ou politiques. Elle intervient généralement sur-le-champ pour endiguer la moindre tentative de regroupement, aussi petit soit-il.

Peur de la répression et scepticisme dominent alors. Sofiane Ait, vendeur de chaussures de 29 ans : « Ça ne peut pas marcher, ça fait tellement longtemps qu’ils contrôlent le pays qu’il est impossible de les renverser. » Son ami Samir Lalam, directeur commercial dans une pharmacie, 35 ans, fataliste, précise : « Je suis persuadé qu’il y aura peu de monde. Et puis, ça va être comme d’habitude : le pouvoir achètera la paix sociale ou alors arrosera les leaders… »

En écho aux Kabyles Samir Lalam, Sofiane Ait et Salah Muhummed, l’Algéroise Yasmine Aouissi, étudiante de 25 ans, souligne : « Mes amies et moi sommes effrayées par ces appels anonymes. C’est une tentative de manipulation pure et dure, on se dit qu’il faut essayer de faire quelque chose contre ceux qui veulent l’instabilité du pays. » À l’image de nombreuses autres femmes, Yasmine Aouissi n’envisage même pas de rejoindre le rassemblement, sûre de se « faire agresser. J’ai davantage peur de mes compatriotes que des forces de l’ordre… » Cette étudiante, habituée au harcèlement sexuel de rue, a trouvé le moyen de fuir les mains baladeuses dans les transports en commun : « Je me cale contre les vitres et me protège en mettant mon grand cartable devant moi. »

Et puis, il y a toutes ces personnes qui croient dur comme fer que l’appel provient des islamistes. Sinon, comment comprendre que l’on appelle à manifester un vendredi, certes férié, mais devenu au fil des ans le jour où les croyants pratiquants se doivent de prier ensemble dans les mosquées ? Une habitude qui s’est imposée depuis les années 80 avec la montée de l’idéologie islamiste.

La crainte de l’intégrisme reste ancrée dans les mémoires. Youcef Houach, étudiant de 25 ans, militant du Mouvement démocratique et social (MDS), un parti de gauche, soutient : « On avait tellement peur des “barbus” et de leur récupération que l’on s’est sentis obligés d’aller encadrer la manifestation avec des slogans prônant l’avènement d’une République libre et démocratique, surtout pas un État théocratique. »

Le jour dit…    

En ce matin du vendredi 22 février, qui pouvait se douter que l’avenir du pays se jouerait à quitte ou double ce jour-là ? Dans la famille Rezough, Taos, la mère, décide de ne pas déroger à son rituel : le ménage, les courses, la cuisine et la lecture des journaux de la veille. Le fils, Nour, se prélasse dans son lit, après une semaine harassante de boulot d’employé dans une entreprise multinationale. Nadia, la fille, lycéenne, se prépare à aller au hammam. Seul, Lyès, le père, tente l’épreuve de force, en dépit du doute, de la suspicion, du scepticisme et de la peur. Il quitte sa demeure, en banlieue algéroise, emprunte l’autoroute en voiture, en direction du centre-ville de la capitale, qui apparaît au loin, majestueuse, imposante sur la colline, immaculée. De près, admirée comme le tableau d’un artiste torturé ; le bleu du ciel, le turquoise de la mer, la pâleur blanchâtre des habitations recroquevillées les unes contre les autres. Alger la Blanche, El Behdja, séduit aujourd’hui comme hier. Phéniciens, Romains, Arabes, Espagnols, Turcs, Français… Qui n’a pas succombé à son charme ravageur ?

Ce 22 février 2019, Alger joue une partie capitale. Lyès Rezough ne suit pas tout à fait les consignes de l’appel anonyme. Il préfère tâter le terrain avant l’heure de la grande prière. Il est onze heures, il gare sa voiture devant le Sacré-Cœur, descend à pied le Boulevard Didouche-Mourad, arrive place Maurice-Audin, continue vers la Grande Poste, l’emblématique bâtisse d’inspiration néomauresque. « Il y a du monde, mais ce n’est pas la grande foule », constate-t-il. À la mi-journée, plusieurs cortèges se forment à l’issue de l’office musulman, sans que la police, déployée en nombre depuis le matin, n’intervienne. Lyès Rezough, toujours suspicieux, se place en observateur plutôt qu’en acteur de l’événement. « Les jeunes sont bien mobilisés, surtout les hommes, mais il y a quelques femmes », témoigne-t-il.

Non loin, il reconnaît Amira Bouraoui, devenue influenceuse sur les réseaux sociaux depuis ses prises de parole virulentes contre le pouvoir. Elle se fait remarquer en pénétrant avec son amie dans l’imposant cortège exclusivement masculin des jeunes supporters de foot. « Ils nous ont regardées bizarrement, puis nous ont très vite adoptées, protégées, choyées », sourit cette femme engagée, sans étiquette politique.

Avec le collectif Mouwatana (citoyenneté), elle avait appelé à un rassemblement pour le 24 février, avant que l’appel anonyme ne s’affiche sur Internet. Sans état d’âme, elle se rallie à la date et se lance dans l’aventure, en espérant que les femmes y participent massivement : « Quand les hommes sont seuls, ça vire dangereusement vers l’émeute, la révolte », explique-t-elle. Autour d’elle, les supporters de foot, originaires des quartiers populaires, « mettent une ambiance de folie ». Son œil de médecin détecte des visages marqués par « la fatigue, la misère. Ils sont si jeunes et ont déjà plusieurs dents manquantes. Ils sont shootés aux cachets du matin au soir pour oublier leur quotidien ». Amira Bouraoui défile, main dans la main avec eux. La fierté emplit son cœur, le leur. Ils chantent en plein centre d’Alger les chants à connotations sociales et politiques maintes fois hurlés dans les arènes sportives.

D’autres cortèges, cette fois de jeunes citadins de couches moyennes, se constituent au fur et à mesure de la marche. Le tout dessine une foule immense qui refuse l’humiliation de trop. Aussi, tout le monde applaudit quand, sur la place de la Grande Poste, des manifestants escaladent la façade du siège du Rassemblement national démocratique (RND), parti du Premier ministre Ahmed Ouyahia, pour décrocher une effigie du président Bouteflika. Avec rage, les uns et les autres s’acharnent à piétiner la photo. Ça fait du bien !

Le silence de la télévision algérienne

Lyès Rezough reprend le chemin de la maison, impatient de partager ses observations sur cette journée particulière avec son épouse et ses deux enfants. Chez eux, les échanges se mènent toujours autour de la table, dans la salle à manger ; une oreille tendue vers la télé murale, un coup d’œil jeté au portable. Chaque membre de la famille a le sien, discrètement posé sur le côté. Avides d’informations, ils passent d’un média à l’autre. Et découvrent, pêle-mêle, dans une joyeuse cacophonie, l’étendue de l’événement. Les manifestations se sont déroulées dans un grand nombre de communes du territoire national. Elles ont été massivement suivies, sans heurts significatifs.

Par contre, aucune image, aucun commentaire sur les télévisions et radios publiques. Certes habituée au fait, la famille Rezough reste sidérée par ce silence. L’Algérie s’enflamme, tout le monde en parle. Qu’importe, les médias aux mains du clan présidentiel ne dérogent pas à l’omerta. L’absurdité d’un tel silence ne les effleure même pas. À l’image de milliers de foyers algériens, chez les Rezough, la télévision demeure branchée sur Al Maghribia, une chaîne privée, créée à Londres, en 2011, par Oussama Madani, fils d’Abassi Madani, cofondateur du Front islamique du salut (FIS), le parti à l’origine de la décennie noire (1990-2000).

Proche des islamistes, Al Maghribia a su capter des téléspectateurs en manque d’informations, frustrés par la propagande outrancière du pouvoir. De gauche, la famille Rézough regarde régulièrement cette chaîne qui ouvre ses antennes en direct et sans filtre aux manifestants. Depuis sa création, elle organise des débats contradictoires, invitant des personnalités de divers bords.

Les ex-dirigeants du FIS, qu’ils aient ou non les mains tachées du sang des victimes du terrorisme, y sont largement conviés. « On m’a reproché d’avoir accepté l’invitation, mais c’est le seul moyen de s’adresser à un large public », justifie Amira Bouraoui, farouche opposante aux islamistes. Les partis de gauche sont très partagés sur leur participation au débat sur Al Maghribia, craignant de cautionner une chaîne dont l’objectif affiché consiste à répandre l’idéologie portée par l’islam politique. Ces derniers temps, par exemple, elle ouvre grandement ses antennes aux thèses qui remettent en cause l’arrêt du processus électoral, en 1992, conçu pour barrer la route à l’instauration d’un État théocratique, et pointent du doigt l’armée comme étant la responsable des massacres lors de la décennie noire.

Kherrata, le prélude

Autour de la table, les parents Rézough et leurs enfants s’abreuvent de nouvelles sur l’Algérie. Sur les réseaux sociaux, ils découvrent une profusion de vidéos relatant la mémorable journée du 22 février. Et son prélude, aussi. Sans doute avaient-ils zappé la manifestation organisée, six jours plus tôt, à Kherrata, à une soixantaine de kilomètres de Bejaïa, capitale de la basse Kabylie. C’était le samedi 16 février. Bachir Haouli s’en souvient très bien. Avocat de 40 ans, il jubile en racontant ce jour où cette célèbre commune « a ouvert la voie à la marche nationale du 22 février ».

Haut lieu de la résistance au colonialisme, Kherrata s’est une nouvelle fois distinguée en initiant la première grande manifestation contre le cinquième mandat de Bouteflika. « On était au moins 10 000 », affirme l’avocat. La foule de personnes exclusivement masculines, munies de « drapeaux noirs » – selon Bachir Haouli, « pour honorer nos martyrs des émeutes de 2001 » –, portaient des pancartes et des banderoles contre « le mandat de la honte ». Organisée suite à l’appel lancé par des jeunes de professions libérales, dont Bachir Haouli, la marche a rassemblé des personnes de tous âges, s’est déroulée dans le calme, en l’absence des forces de sécurité.

L’avocat avait déjà essayé de faire des appels, en 2014, contre la réélection d’Abdelaziz Bouteflika. Sans succès. « Le fatalisme était trop prégnant », juge-t-il. Il se remémore son état d’esprit quand, le 10 février, il apprend l’annonce de la candidature : « C’était le chaos, le désespoir, la désintégration pour moi. Pendant deux jours, je n’ai pas pu manger. »

Le 16 février, l’homme révolté retrouve le sourire, fier d’avoir été choisi pour s’adresser à la foule, au micro, à l’issue du défilé, face à « des visages de l’espoir et de la sagesse ». Il leur dit : « Les enfants de Kherrata ont jadis défié la France, ce n’est pas ce pouvoir qui va nous faire peur. Nos ancêtres ont participé au changement de l’ordre mondial… » Son rêve, aujourd’hui : « Que l’Algérie se remette sur les bons rails, et que mon père, âgé de 73 ans, puisse la voir. » 

Manifestation spontanée ?

L’avocat ne doute pas du caractère spontané de la manifestation à Kherrata. « La Cocotte-Minute était pleine. Les gens se préparaient sans le savoir », estime-t-il. Le moment choisi pour appeler à la révolte révèle la parfaite connaissance de l’état d’esprit de la population. Il n’empêche, bon nombre de mes interlocuteurs ne se voilent pas les yeux sur la tentative de manipulation de la part du pouvoir. La plupart d’entre eux préfèrent l’évoquer à visage couvert ; ils craignent que cette hypothèse ne suscite un reflux de la mobilisation. C’est le cas de ce militant actif du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) : « Kherrata a toujours voté pour le FLN. Du jour au lendemain, on voit des groupes bien organisés contre le cinquième mandat. Et, curieusement, pas un seul slogan ne remettait en cause le système lui-même. L’action était probablement téléguidée par l’un des clans du pouvoir contre celui de Bouteflika. Heureusement, cela leur a complètement échappé… »

Un ex-militaire gradé, lui aussi militant acharné pour le changement en Algérie, confie avoir tenté de retracer les sources des appels anonymes ; « cinq d’entre elles n’étaient pas identifiées ». Il n’en dira pas plus sur ce point. Selon lui, il n’est pas anodin de choisir un vendredi après la prière. Son explication : « Ils ont tablé sur un peuple sauvage, jeune, particulièrement excédé par le pouvoir. Ils voulaient voir sortir des hordes de barbus, avec les kamis… Ils voulaient voir des émeutes, des voitures brûlées, de la casse… Une occasion, pour eux, de faire intervenir l’armée et de décréter l’état d’urgence. Tout le monde aurait cautionné l’intervention, surtout l’Occident. » Une fois les choses enclenchées, « des hommes de conviction patriotique, sincères de l’armée », selon notre interlocuteur, se sont empressés de détourner le message. À leur tour d’abreuver les réseaux sociaux d’appels anonymes pour faire du 22 février une journée de manifestation « pacifique et civique ». Impliqué, l’ex-militaire précise : « On a demandé aux Kabyles de ne pas sortir les premiers, et aux croyants de retirer leur kamis après la prière. » Le militant du RCD confirme cette version des faits : « Il est vrai que l’on a conseillé aux Kabyles de rester chez eux ; moi aussi, je l’ai écrit. Notre région a assez payé, assez pleuré. Il fallait laisser les autres effectuer le premier pas. On pouvait se reposer une dizaine d’années avec tous les combats que nous avions déjà menés. Nous, les Kabyles, démarrons au quart de tour ; on avait tout le temps pour suivre le mouvement. » Comme dans l’ensemble du pays, la région de Kabylie a pourtant répondu à l’appel du 22 février, certes dans une moindre mesure par rapport aux autres.

Manipulation du pouvoir ?

La crise couvait depuis longtemps au sein du pouvoir. Elle s’est cristallisée à l’approche de l’élection au mandat suprême, programmée le 18 avril 2019. Le régime algérien a toujours fonctionné au consensus, une règle plus que jamais en vigueur en ces temps de main basse de la famille Bouteflika sur le pouvoir. Dès 2014, la question de la succession à la tête du pays provoque un malaise à l’intérieur de l’appareil après la décision du maître des lieux de briguer un quatrième mandat, un an après son AVC.

Le clan Bouteflika décide de ne rien changer à l’équilibre branlant et entend continuer à gérer le pays comme il l’a fait depuis la maladie, de plus en plus handicapante, du chef de l’État. Aussi surréaliste que soit la situation, l’Algérie est commandée par un président « bicéphale, il s’appelle à la fois Abdelaziz et Saïd Bouteflika », écrit Mohamed Sifaoui dans son dernier livre2. « Le lien fusionnel entre les deux » frères s’est mué en « une sorte de “deux en un” institutionnel », souligne le journaliste, en précisant : « Le cerveau valide du cadet applique les souhaits du cerveau malade de l’aîné. » Personne ne s’en offusque ouvertement dans les arcanes d’El Mouradia (palais présidentiel).

À la fin de l’été 2018, la famille Bouteflika sait qu’il lui est « impossible de faire accepter le cinquième mandat et que les risques existent qu’il ne passe ni dans le pays ni à l’étranger », commente Farid Alilat, journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de l’Algérie depuis quinze ans. Comment, dès lors, rester au pouvoir ? Le président a toujours dit que « le pouvoir se prend et ne se rend pas ». Son but est donc de mourir sur le trône, d’être enterré en chef d’État incontesté. Son entourage et les oligarques façonnés par lui et son frère Saïd s’y « accrochent pour garder les privilèges, surtout pour ne pas se retrouver en prison, sachant ce qu’ils doivent à la corruption », explique Farid Alilat. Des pourparlers se multiplient au sein du clan. On tente des subterfuges et des conciliabules pour transformer le quinquennat en septennat (ce qui exige de modifier la Constitution), à l’issue duquel on jure que le président se retirerait. Mais la ruse ne prend pas.

Quelques mois avant le retour aux urnes, le pouvoir acte l’absence de consensus en son sein. Dans l’impasse, on s’achemine vers un cinquième mandat du président Bouteflika. Tout le monde fait mine d’accepter le statu quo. Mais la façade consensuelle se brise face à l’état d’un homme maintenu vivant au-delà du supportable. En ce jour du mois de décembre 2018, l’embarras est à son comble quand, en pleine préparation de la loi de finances, la tête d’Abdelaziz Bouteflika bascule sur la table, le nez sur le texte de loi. À ce moment-là, l’entourage sait que le président ne pourra jamais prêter serment au lendemain de sa victoire. Déjà, en 2014, l’exercice s’est avéré si difficile à accomplir. Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major, lequel doit sa puissance à Abdelaziz Bouteflika, ne se fait plus d’illusion. Il sait que les turbulences approchent à grande vitesse.

L’impasse est flagrante depuis que « le système a détruit les instruments d’anticipation et d’arbitrage permettant de ne pas évoluer dans une obscurité totale », selon Abderrahmane Hadj-Nacer, docteur en sciences économiques. Aussi, le système s’est trouvé dans l’impossibilité de « choisir un présidentiable susceptible de prendre le contrôle. Et de se mettre d’accord sur les règles et les modalités de gestion concernant le partage de la rente pétrolière, entre autres ».

Que faire à part provoquer des émeutes au sein de la population ? Pour cet ex-gouverneur de la Banque d’Algérie, « la rue était nécessaire au système pour organiser l’arbitrage défaillant ». Abderrahmane Hadj-Nacer est l’un des rares de nos sources à parler à visage découvert au sujet de cette question qui demeurera taboue tant qu’elle ne fera pas partie de l’Histoire. Auteur d’un livre visionnaire3