Orlando - Virginia Woolf - E-Book

Orlando E-Book

Virginia Woolf.

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Beschreibung

Orlando est un jeune noble anglais. Lorsqu'il rencontre la reine Élisabeth Ire, elle décide de l'emmener à sa cour de Greenwich et, jusqu'à la mort de la reine, la vie d'Orlando est celle de son courtisan favori. Par la suite il reste à la cour de son successeur Jacques Ier. Pendant le Grand Gel de 1608, Orlando tombe amoureux de Sasha, fille de l'ambassadeur de Russie, qui l'abandonnera. Revenu dans sa demeure natale, Orlando fait l'étrange expérience de s'endormir pendant une semaine, à la suite de quoi il décide de partir comme ambassadeur en Orient. Là, il refait la même expérience d'un sommeil d'une semaine mais cette fois il se réveille femme. Dans son incarnation féminine Orlando passe quelque temps en compagnie de Tziganes à partager leur vie nomade, en appréciant la condition des femmes dans ces tribus itinérantes, la jugeant plus libre qu'en Angleterre. Elle n'en retournera pas moins à Londres, poussée par son amour pour la poésie. Son existence se partage alors entre la demeure natale, où elle a la possibilité de se consacrer à la poésie et de recevoir des poètes célèbres, et Londres, où elle fréquente indifféremment la bonne société et les prostituées. Orlando trouvera par hasard l'amour auprès de l'aventurier Lord Marmaduke Bonthrop Shelmerdine. Le roman se termine en 1928, très précisément «le jeudi 11 octobre 1928», alors qu'Orlando est devenue une femme-écrivain à succès grâce au poème Le Chêne qu'elle a écrit pendant une grande partie de sa vie et qui lui a valu un prix littéraire.

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Seitenzahl: 383




Orlando

OrlandoREMERCIEMENTSIIIIIIIVVVIPage de copyright

Orlando

 Virginia Woolf

REMERCIEMENTS

Nombreux sont les amis qui m’ont aidée à écrire ce livre. Les uns sont morts et si fameux que j’ose à peine les nommer : mais nul ne peut lire ou écrire sans devenir le perpétuel débiteur de Defoe, Sir Thomas Browne, Sterne, Sir Walter Scott, Lord Macaulay, Emily Brontë, de Quincey et Walter Pater – pour citer les premiers qui me viennent à l’esprit. Les autres sont vivants et, quoique peut-être aussi fameux à leur manière, en deviennent moins redoutables. Je suis particulièrement redevable à Mr. C. P. Sanger : sans sa connaissance des lois de la propriété, ce livre n’aurait jamais pu être écrit. La vaste et particulière érudition de Mr. Sydney-Turner m’a évité, j’espère, quelques lamentables méprises. J’ai eu, en outre, le bonheur – que seule je peux estimer à son prix – de trouver à mon service les connaissances de Mr. Arthur Waley en chinois. Mme Lopokova (Mrs. J.-M. Keynes) s’est trouvée là à point pour corriger mon russe. À la bienveillance et à l’imagination sans rivale de Mr. Roger Fry je dois toute l’intelligence que je puis posséder dans l’art de la peinture. J’espère avoir fait mon profit, d’autre part, des critiques sévères, il est vrai, mais singulièrement pénétrantes, de mon neveu, Mr. Julien Bell. Les recherches de l’infatigable Miss M.-K. Snowdon dans les archives de Harrogate et Cheltenham n’étaient pas moins ardues pour devoir rester vaines. D’autres amis encore m’ont aidée de façons trop diverses pour les expliquer ici. Je dois me contenter de nommer Mr. Angus Davidson ; Mrs. Cartwright ; Miss Janet Case ; Lord Berners (dont la connaissance de la musique élisabéthaine se révéla inappréciable) ; Mr. Francis Birrel ; mon frère, le docteur Adrian Stephen ; Mr. F.-L. Lucas ; Mr. et Mrs. Desmond Mac Carthy ; le plus encourageant des critiques, mon beau-frère, Mr. Clive Bell ; Mr. G.-H. Rylands ; Lady Colefax ; Miss Nellie Boxall ; Mr. J.-M. Keynes ; Mr. Hugh Walpole ; Miss Violet Dickinson ; l’Hon. Edward Sackville-West ; Mr. et Mrs. St John-Hutchinson ; Mr. Duncan Grant ; Mr. et Mrs. Stephen Tomlin ; Mr. et Lady Ottoline Morrel ; ma belle-mère Mrs. Sidney Woolf ; Mr. Osbert Sitwell ; Mme Jacques Raverat ; le colonel Cory Bell ; Miss Valerie Taylor ; Mr. J.-T. Sheppard ; Mr. et Mrs. T.-S. Eliot ; Miss Ethel Sands ; Miss Nan Hudson ; mon neveu Mr. Quentin Bell (un vieux collaborateur dans le roman et que j’estime à son prix) ; Mr. Raymond Mortimer ; Lady Gerald Wellesley ; Mr. Lytton Strachey ; la vicomtesse Cecil ; Miss Hope Mirrlees ; Mr. E.-M. Forster ; l’Hon. Harold Nicolson, et ma sœur Vanessa Bell – mais la liste menace de devenir trop longue et elle est déjà beaucoup trop distinguée. Car si elle éveille en moi les souvenirs les plus plaisants, elle va susciter inévitablement dans l’esprit du lecteur des espérances que le livre lui-même ne peut que décevoir. Je conclurai donc en remerciant les fonctionnaires du British Museum et du Service des Archives pour leur courtoisie accoutumée ; ma nièce, Miss Angelica Bell pour un service qu’elle seule pouvait me rendre ; et mon mari, pour la patience avec laquelle il n’a jamais cessé de m’aider dans mes recherches et pour sa profonde connaissance de l’histoire : si ces pages ont quelque exactitude, c’est à lui qu’elles la doivent. Enfin je voudrais remercier – mais j’ai perdu son nom et son adresse – un gentleman américain qui a, généreusement et gratuitement, corrigé la ponctuation, la botanique, l’entomologie, la géographie et la chronologie de mes œuvres précédentes et qui, je l’espère, ne me refusera pas ce service à cette nouvelle occasion.

VIRGINIA WOOLF.

I

Il – car son sexe n’était pas douteux, quoique la mode du temps fît quelque chose pour le déguiser – faisait siffler son épée à coups de taille contre une tête de Maure qui, pendue aux poutres, oscillait. Elle avait la couleur d’un vieux ballon ; elle en aurait eu plus ou moins la forme, sans ses joues avalées et une ou deux touffes de cheveux rudes et secs comme la tignasse d’une noix de coco. Le père d’Orlando, ou peut-être son grand-père, l’avait décollée des épaules d’un énorme infidèle surgi soudain, au clair de lune, dans les champs barbares d’Afrique ; et voici que doucement, sans arrêt, dans la brise qui soufflait toujours par les greniers de cette maison géante, elle oscillait sous le toit du Lord qui l’avait tranchée.

Les aïeux d’Orlando avaient chevauché par des champs d’asphodèles, et des champs pierreux, et des champs encore, arrosés d’étranges rivières ; ils avaient décollé de maintes épaules maintes têtes de maintes couleurs, et les avaient rapportées pour les suspendre aux poutres de leur toit. Ainsi ferait Orlando, jurait-il. Mais comme il n’avait que seize ans et qu’il était trop jeune pour accompagner les autres dans leurs chevauchées d’Afrique ou de France, il se contentait d’échapper à sa mère et aux paons du jardin, de monter en son grenier, et là, d’estoquer, tailler et trancher l’air à grands coups de sa lame sifflante. Quelquefois il coupait la corde qui retenait la tête : elle rebondissait sur le sol ; il devait la rependre, et, chevaleresque, attachait presque hors de portée cet ennemi dont les lèvres desséchées et noires grimaçaient alors un sourire de triomphe. La tête ballante oscillait : car ces greniers où Orlando avait élu domicile étaient au sommet d’une maison si vaste que le vent lui-même y semblait pris au piège, soufflant d’ici, soufflant de là, hiver comme été. La tapisserie verte, celle qui représentait une chasse, sans cesse ondulait dans la brise. Les aïeux d’Orlando avaient été nobles dès leur apparition dans le monde. Ils étaient issus des brouillards nordiques avec des couronnes sur leurs têtes. Ces zébrures d’ombre dans la pièce et ces jaunes étangs en damier sur le sol ne venaient-ils pas du soleil traversant une ample cotte d’arme sur le vitrail de la fenêtre ? Orlando se dressait maintenant dans le jaune d’un léopard héraldique. Lorsqu’il posa la main sur la poignée de la fenêtre pour l’ouvrir, à l’instant elle se colora de rouge, de jaune et de bleu comme une aile de papillon. Ceux qui aiment les symboles et se plaisent à les déchiffrer, auraient pu alors observer que si les jambes élégantes, la taille bien prise, les épaules fermes d’Orlando étaient toutes diaprées de lumières héraldiques, son visage, lorsqu’il ouvrit largement la fenêtre, ne fut éclairé que par le soleil. On n’aurait su trouver visage à la fois plus candide et plus sombre. Heureuse la mère qui porte un tel être ! plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète. De haut fait en haut fait, de gloire en gloire, de charge en charge, le héros doit aller toujours, son scribe le suivant, jusqu’au siège suprême, si haut placé soit-il, où tendent leurs désirs communs. À voir Orlando, on le devinait taillé précisément pour une telle carrière. L’incarnat de ses joues était voilé par un duvet de pêche ; et le duvet de sa lèvre était à peine plus épais que le duvet de sa joue. Ses lèvres elles-mêmes, courtes, se retroussaient légèrement sur des dents d’une exquise blancheur d’amande. Son nez était d’une seule courbe, tel le vol court et tendu d’une flèche ; sa chevelure était sombre, ses oreilles petites, étroitement appliquées contre la tête. Mais hélas, pourquoi faut-il, à ce répertoire de tendres beautés, ajouter encore le front et les yeux ? Hélas ! pourquoi naît-il si rarement des hommes qui en soient pourvus ? En effet, au premier coup d’œil jeté sur Orlando à sa fenêtre, il nous faut admettre qu’il avait des yeux comme des violettes trempées, de grands yeux que l’eau semblait emplir et dilater encore ; et que son front, entre les deux médaillons vides de ses tempes, avait le renflement d’un grand dôme de marbre. Ainsi, au premier coup d’œil sur ses yeux, sur son front, nous nous mettons à poétiser. Ainsi, au premier coup d’œil sur ses yeux, sur son front, il nous faut admettre mille choses fâcheuses que tout bon biographe s’efforce d’ignorer. Par les yeux entraient en Orlando des spectacles perturbateurs – par exemple sa mère, une très belle dame vêtue de vert qui s’en allait nourrir ses paons, accompagnée de Twitchett sa suivante ; des spectacles qui l’enthousiasmaient – les oiseaux et les arbres ; qui le rendaient amoureux de la mort – le ciel crépusculaire ou le retour des freux ; et ainsi, montant par la spirale de l’escalier jusque dans son cerveau – qui était des plus vastes – tous ces spectacles, et les bruits du jardin aussi, le choc du marteau, les coups d’une hache, instauraient ces désordres et ces émeutes des passions et des mouvements que tout bon biographe déteste. Mais poursuivons. – Orlando, lentement, rentra la tête, s’assit devant une table, et, avec l’air à demi conscient des hommes en train de faire ce qu’ils font à cette heure tous les jours de leur vie, prit un cahier intitulé : « Æthelbert, Tragédie en cinq actes », et plongea dans l’encre une vieille plume d’oie toute tachée.

Il eut bientôt couvert dix pages et plus de poésie. Son style était coulant, à coup sûr, mais abstrait. Le Vice, le Crime, la Misère étaient les personnages de ce drame. Rois et reines y gouvernaient d’impossibles États ; d’horribles intrigues les accablaient ; de nobles sentiments les soulevaient ; il n’y avait pas là un seul mot qu’Orlando eût dit lui-même, mais tout était tourné avec une aisance et une douceur qui, si l’on considère l’âge de l’auteur – il n’avait pas encore dix-sept ans – et le fait que le XVIe siècle avait encore quelques années à vivre, étaient vraiment assez remarquables. À la fin, pourtant, Orlando s’arrêta. Il était en train de décrire, comme tous les jeunes poètes le font toujours, la nature ; et, afin d’accorder son épithète à une nuance précise de vert, il regarda – en quoi il montra plus d’audace que beaucoup – la chose elle-même : un massif de lauriers qui, justement, poussait sous sa fenêtre. Et, naturellement, c’en fut fini d’écrire. Dans la nature, le vert est une chose ; en littérature, c’en est une autre. La nature et les lettres sont apparemment des ennemies nées ; mettez-les face à face, elles se déchirent. La nuance de vert que vit Orlando gâtait sa rime et brisait sa mesure. Puis, la nature connaît mille tours. Qu’un homme jette un seul regard par la fenêtre sur les abeilles et les fleurs, un chien qui bâille, le soleil qui se couche ; qu’il pense une seule fois : « Combien de soleils verrai-je se coucher, etc. » (c’est une pensée trop connue pour qu’elle vaille la peine d’être écrite encore), et voici qu’il jette sa plume, saisit son manteau, sort à grands pas de la pièce, et, ce faisant, trébuche sur un coffre peint. Car Orlando était quelque peu gauche dans ses mouvements.

Il eut soin d’éviter toute rencontre. Stubbs, le jardinier, descendait l’allée. Orlando se cacha derrière un arbre pour le laisser passer. Il sortit par une petite grille dans le mur du jardin. Il longea toutes les étables, les chenils, les celliers, les boutiques de charpentiers, les lavoirs, les bâtiments où l’on faisait les chandelles de suif, où l’on tuait le bétail, où l’on forgeait les fers des chevaux, où l’on cousait les pourpoints – car la maison était une ville bruyante d’hommes et sonnante de métiers – et gagna sans qu’on le vît le sentier au milieu des fougères, qui, à travers le parc, menait jusqu’au sommet de la colline. Il y a peut-être un lien naturel entre les qualités d’un homme ; l’une entraîne l’autre à sa suite ; et le biographe doit faire remarquer ici que la gaucherie s’accompagne souvent d’un amour pour la solitude. Ayant trébuché sur un coffre, Orlando, naturellement, aimait les lieux écartés, les vastes horizons, goûtait le charme de se sentir à jamais, jamais, jamais seul.

Ainsi, après un long silence : « Je suis seul », exhala-t-il enfin, ouvrant les lèvres pour la première fois dans ces annales. Il avait grimpé très vite à travers les fougères et les buissons d’aubépine, faisant fuir les daims et les oiseaux sauvages, jusqu’à un lieu couronné par un chêne solitaire. C’était un mamelon très haut, si haut en vérité qu’on pouvait y voir dix-neuf comtés anglais au-dessous de soi ; et par les jours clairs trente, et peut-être quarante si le temps était particulièrement beau. Quelquefois apparaissait la Manche où les vagues succédaient aux vagues. On pouvait voir des rivières et des bateaux de plaisance qui glissaient à leur surface ; et des galions prenant le large, des armadas avec des bouffées de fumée d’où sortaient les coups sourds des canons ; et des forts sur la côte ; et des châteaux au milieu des prairies ; ici une tour de guet ; là une forteresse ; et de nouveau quelque vaste demeure pareille à celle du père d’Orlando, massée comme une ville dans la vallée encerclée de murs. À l’est se dressaient les flèches de Londres et le brouillard de la Cité ; et peut-être, juste au ras du ciel, quand le vent soufflait du bon côté, voyait-on même le sommet rocheux et les dents de scie de Snowdon mêler leurs formes montagneuses aux nuages. Pendant quelques instants, Orlando resta debout à énumérer, à regarder, à reconnaître. Ici était la maison de son père ; là celle de son oncle. Sa tante possédait ces trois grandes tours au milieu des arbres. La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim étaient à eux ; le renard, le blaireau et le papillon.

Il poussa un profond soupir et violemment se jeta – il y avait dans ses mouvements une passion qui justifie ce mot – sur la terre, au pied du chêne. Il aima sentir, sous la fuite légère de l’été, les vertèbres de la terre où il s’accotait ; car la dure racine du chêne était cela pour lui ; elle était encore, car l’image suivait l’image, le dos d’un grand cheval qu’il montait, ou le pont d’un bateau penché – elle était à vrai dire n’importe quoi de dur, car il sentait le besoin de quelque chose où amarrer son cœur indécis ; ce cœur qui battait à son côté, ce cœur qui semblait empli de tourments, chargé d’épices et de langueurs tous les soirs à cette époque, à chacune de ses promenades. C’était au chêne qu’il le fixait, et tandis qu’Orlando demeurait là couché, peu à peu les palpitations intérieures ou environnantes s’apaisèrent ; les petites feuilles demeurèrent suspendues ; le daim s’arrêta ; les pâles nuages d’été s’immobilisèrent ; les membres d’Orlando s’alourdirent sur le sol ; et il demeurait couché dans une telle quiétude que, pas à pas, le daim s’approcha, les freux tourbillonnèrent sur sa tête, les hirondelles plongèrent et virèrent, le vol des taons vrombit, comme si toute la fertilité et l’activité amoureuses d’un soir d’été tissaient leur toile autour de son corps.

Après une heure environ – le soleil descendait rapidement, les nuages blancs étaient devenus rouges, les collines violettes, les bois pourpres, les vallées noires – un son de trompette monta. Orlando bondit sur ses pieds. Le son aigu sortait de la vallée. Il sortait d’une tache noire, là-bas ; d’une tache compacte, étalée ; un labyrinthe ; une ville, mais ceinte de murs ; il sortait du cœur de la vaste maison d’Orlando dans la vallée qui, noire auparavant, sous le regard même du jeune homme et tandis que la trompette solitaire se doublait et se triplait d’échos plus aigus, soudain perdit sa noirceur et se transperça de lumières. Les unes étaient de petites lumières hâtives comme si des serviteurs affolés eussent couru le long des corridors pour répondre aux appels ; d’autres étaient des lumières éclatantes et hautes comme brillant dans d’immenses halls vides où les tables eussent été dressées pour recevoir des hôtes qui n’étaient pas venus ; d’autres enfin plongeaient et ondulaient et se couchaient et se levaient comme aux mains d’une troupe de serviteurs qui se fussent inclinés, agenouillés, redressés, qui eussent reçu, gardé, escorté jusqu’à l’intérieur de la maison, avec toute la dignité convenable, la grande Dame descendant de son carrosse. Des voitures tournaient et roulaient dans la cour, des chevaux balançaient leurs plumets. La Reine était venue.

Orlando ne regarda pas plus longtemps. Il bondit, dévala. Il rentra par une grille dérobée. Il vola par l’escalier en spirale. Il atteignit sa chambre. Il jeta ses bas d’un côté de la pièce, son pourpoint de l’autre. Il plongea sa tête dans l’eau. Il nettoya ses mains. Il se tailla les ongles. Avec six pouces de miroir et le secours de deux vieilles chandelles, il enfila ses hauts-de-chausses rouges, son col de dentelle et ses souliers ornés de choux aussi gros que des dahlias doubles, en moins de dix minutes à l’horloge de l’étable. Il était prêt. Il était rouge. Il était excité. Mais il était terriblement en retard.

Par des raccourcis familiers, il s’achemina à travers les vastes agglomérations de pièces et d’escaliers jusqu’à la salle de festin distante de cinq acres, de l’autre côté de la maison. Mais à moitié chemin, dans les bâtiments de derrière où vivaient les serviteurs, il s’arrêta. La porte d’un salon était ouverte – Mrs. Stewkley était partie, sans aucun doute, avec toutes ses clefs, se mettre aux ordres de sa maîtresse. Mais là, assis à la table des domestiques, une chope à son côté et du papier devant lui, était un homme plutôt gras, plutôt minable, avec une fraise un rien crasseuse et des habits de grosse bure. Il tenait à la main une plume, mais n’écrivait pas. Il paraissait occupé à rouler quelque pensée dans son esprit, de haut en bas, de droite à gauche, jusqu’au moment où elle prendrait forme et poids à sa convenance. Le regard de ses yeux sphériques et nébuleux comme des pierres vertes de curieuse texture, restait fixe. Il ne voyait pas Orlando. Malgré toute sa hâte, Orlando s’arrêta net. Était-ce là un poète ? Écrivait-il des vers ? « Dites-moi, eut-il envie de lui demander, dites-moi tout du vaste monde » – car il avait les idées les plus folles, les plus absurdes, les plus extravagantes sur les poètes et sur la poésie – mais comment adresser la parole à un homme qui ne vous voit pas, qui voit à votre place des ogres, des satyres, peut-être les profondeurs de la mer ? Orlando, immobile, contempla cet homme : il tournait sa plume entre ses doigts dans un sens, puis dans l’autre ; regardait ; musait ; puis, très vite, écrivit une demi-douzaine de lignes et leva les yeux. À ce coup, Orlando, plein de confusion, partit comme une flèche et atteignit le hall juste à temps pour tomber à genoux et, timide, la tête basse, offrir un bol d’eau de rose à la grande Reine elle-même.

Si forte était sa confusion qu’il ne vit rien d’elle que sa main couverte de bagues dans l’eau ; mais ce fut assez. C’était une main mémorable ; une main étroite avec de longs doigts toujours recourbés comme pour entourer le globe ou le spectre ; une main nerveuse, acariâtre, maladive ; une main autoritaire aussi ; une main qui n’avait qu’à se lever pour faire tomber une tête ; une main, flaira Orlando, attachée à un vieux corps qui avait l’odeur d’un placard où l’on conserve les fourrures dans du camphre ; ce corps était cependant caparaçonné de toutes sortes de brocarts et de gemmes ; il se tenait très droit, quoique souffrant peut-être de sciatique ; ne cédait pas d’un pouce, quoique crispé de mille peurs ; et les yeux de la Reine étaient d’un jaune pâle. Il devina tout ceci tandis que les grosses bagues jetaient dans l’eau des éclairs, puis quelque chose pressa sa chevelure, ce qui explique peut-être qu’il n’ait plus rien vu d’autre dont un historien puisse faire état. En vérité, son esprit était un tel chaos de contraires, de nuit et de lustres éclatants, de poète râpé et de grande Reine, de chants silencieux et de tumultueux service qu’il ne pouvait rien voir ; ou rien qu’une main.

À son tour donc, la Reine ne peut avoir vu qu’une tête. Mais s’il est possible, à partir d’une main, d’inférer tout un corps chargé des attributs d’une grande Reine, son caractère acariâtre, son courage, sa fragilité et sa terreur, à coup sûr une tête peut être aussi révélatrice lorsqu’elle est vue du haut d’un trône par une dame dont les yeux, s’il faut en croire les cires de l’Abbaye, étaient toujours largement ouverts. Les longs cheveux bouclés, la tête sombre penchée si respectueusement, si innocemment devant elle supposaient la plus belle paire de jambes qui ait jamais porté un corps de jeune gentilhomme ; et des yeux violets ; et un cœur d’or ; et de la loyauté et un charme viril – toutes qualités que la vieille femme aimait d’autant plus qu’elles la fuyaient davantage. Car elle devenait vieille et usée et courbée avant l’âge. Le canon résonnait toujours à ses oreilles. Toujours elle voyait la lueur d’une goutte de poison ou d’un long stylet. Assise à table, elle écoutait ; elle entendait la canonnade dans la Manche ; elle avait peur – était-ce une malédiction, était-ce un murmure ? L’innocence, la simplicité lui étaient d’autant plus chères qu’elle les projetait sur un fond sombre. Et ce fut cette même nuit, ainsi le veut la tradition, tandis qu’Orlando était profondément endormi, qu’elle fit, suivant toutes les formes, mettant enfin sa griffe et son sceau sur le parchemin, donation de la grande maison monastique qui avait appartenu à l’Archevêque puis au Roi, au père d’Orlando.

Orlando dormit toute la nuit dans l’ignorance. Il avait reçu le baiser d’une reine sans le savoir. Et peut-être, car le cœur des femmes est un labyrinthe, fût-ce son ignorance et le sursaut qu’il eut quand les lèvres royales le touchèrent, qui maintinrent le souvenir de ce jeune cousin (car ils avaient du sang commun) vivace dans le souvenir de la Reine. En tout cas, deux années de cette paisible vie campagnarde n’avaient pas passé, et Orlando n’avait peut-être pas écrit plus de vingt tragédies, une douzaine d’histoires et une grosse de sonnets, quand un messager vint l’avertir qu’il devait se rendre auprès de la Reine à Whitehall.

« Voici, dit-elle en le regardant s’avancer dans la longue galerie jusque vers elle, voici venir mon innocent. » (Il y avait dans sa personne une sérénité qui lui gardait l’apparence de l’innocence quand, techniquement, le mot n’était plus applicable.)

« Venez », dit-elle. Elle était assise, raide à côté du feu. Elle le tint à un pas devant elle et le considéra du haut en bas. Comparait-elle ses spéculations de la nuit de naguère avec la vérité maintenant visible ? Avait-elle deviné juste ? Les yeux, la bouche, le nez, la poitrine, la taille, les mains, elle les parcourut rapidement ; ses lèvres visiblement tressaillaient pendant cet examen ; mais quand elle vit les jambes elle rit tout haut. Il était l’image parfaite d’un noble gentilhomme. Mais intérieurement ? En un éclair elle jeta sur lui son regard jaune de faucon comme pour lui percer l’âme. Le jeune homme soutint ce regard en rougissant, prit la couleur seyante des roses de Damas. Force, grâce, romanesque, folie, poésie, jeunesse, elle le lut comme une page. Aussitôt elle arracha une bague de son doigt (l’articulation était plutôt gonflée) et, en la lui passant, le nomma son Trésorier et Grand Intendant ; puis lui suspendit sur la poitrine les chaînes de la fonction ; et, lui ordonnant de fléchir le genou, y attacha, à la partie la plus mince, l’ordre couvert de joyaux de la Jarretière. Rien, après cela, ne lui fut plus refusé. Dans les cortèges officiels, il chevauchait à la porte de son carrosse. Elle l’envoya en Écosse pour une triste ambassade à la malheureuse Reine. Il était sur le point de s’embarquer pour les guerres de Pologne lorsqu’elle le rappela. Comment supporter, en effet, l’idée que cette chair tendre pût être déchirée, que cette tête bouclée pût rouler dans la poussière ? Elle le garda près d’elle. Au plus haut de son triomphe, quand les canons tonnaient sur la Tour et que l’air était assez épaissi par la poudre pour vous faire éternuer, tandis que les hourras du peuple s’envolaient sous ses fenêtres, elle l’attira contre elle au milieu des coussins où les femmes l’avaient déposée (elle était si usée, si vieille) et lui enfouit le visage dans cette étonnante composition – elle n’avait pas changé de vêtement depuis un mois. – qui avait en diable l’odeur, pensa-t-il, rappelant ses souvenirs d’enfance, d’un vieux cabinet de chez lui où les fourrures de sa mère étaient empaquetées. Il se redressa à moitié suffoqué par cet embrassement. « Ceci, exhala-t-elle, ceci est ma victoire » au moment même où le bondissement d’une fusée lui faisait monter le sang aux joues.

Car la vieille femme aimait Orlando, et la Reine qui savait reconnaître un homme quand elle en voyait un, quoiqu’elle ne le fît pas, dit-on, à la manière ordinaire, rêva pour lui d’une splendide carrière. Elle lui donna des terres, elle le dota de maisons. Il serait le fils de sa vieillesse, le soutien de son infirmité, le chêne à quoi elle appuierait sa ruine. Elle lui croassa ses promesses avec d’étranges tendresses autoritaires (ils étaient à Richmond maintenant), elle toujours assise, raidie dans ses brocarts rigides à côté du feu qui, si haut qu’on y empilât du bois, ne parvenait jamais à la réchauffer.

Cependant les longs mois d’hiver s’étiraient. Tous les arbres dans le parc étaient cernés de gelée blanche. La rivière coulait avec peine. Un jour que la neige était sur le sol, que les pièces aux noirs panneaux étaient emplies d’ombre et que les cerfs bramaient dans le parc, elle vit, dans le miroir, que par peur des espions elle gardait toujours auprès d’elle, à travers la porte, que par peur des meurtriers elle gardait toujours ouverte, un jeune garçon – Orlando, était-ce possible ? – donnant un baiser à une jeune fille – par le démon, qui était cette gueuse éhontée ? Elle saisit son épée damasquinée d’or et frappa violemment le miroir. Le verre éclata ; les gens accoururent ; on la souleva ; on la rassit dans son fauteuil, mais elle tomba très bas après ce coup et ne cessa de gronder, sur la fin de ses jours, contre la félonie de l’homme.

Il y avait peut-être de la faute d’Orlando ; pourtant, après tout, devons-nous l’en blâmer ? C’était l’époque élisabéthaine ; la morale de ces gens-là n’était pas la nôtre ; ni leurs poètes ; ni leur climat ; ni même leurs légumes. Tout était différent. Il n’est pas jusqu’au temps, jusqu’au froid et chaud de l’hiver et de l’été qui ne fussent probablement d’une tout autre humeur qu’à notre époque. La flamme amoureuse du jour était séparée de la nuit aussi nettement que la terre de l’eau. Les couchers de soleil étaient plus rouges et plus intenses ; les aubes plus blanches et plus aurorales. De nos demi-jours crépusculaires, de nos faux jours traînants, ils ne savaient rien. La pluie tombait avec violence ou pas du tout. Le soleil éblouissait ou l’ombre était épaisse. Transportant, comme de coutume, ces faits dans le spirituel, les poètes chantaient magnifiquement la mort des roses et la chute des pétales. L’instant est bref, chantaient-ils ; l’instant a fui ; la même longue nuit nous attend tous. Quant à user des artifices de la serre ou de l’herbier pour prolonger ou conserver la fraîcheur de ces roses, ce n’était pas leur manière. Les complications flétries et les ambiguïtés de notre époque, plus nuancée et plus sceptique, leur étaient inconnues. La violence était tout. Le soleil se levait et retombait. L’amoureux aimait et passait. Et ce que les poètes disaient dans leurs vers, les jeunes hommes le mettaient en pratique. Les jeunes filles étaient des roses et leur saison était courte comme celle des fleurs. Elles devaient être cueillies avant la tombée de la nuit ; car le jour était court, et le jour était tout. Donc, si Orlando suivit le conseil du climat, des poètes, de l’époque, et cueillit sa fleur sur le siège d’une fenêtre, même avec de la neige sur la terre et une Reine vigilante dans le corridor, nous pouvons difficilement nous décider à le blâmer. C’était un jeune mâle ; il ne fit qu’obéir aux ordres de la nature. Quant à la fille, nous ne savons pas plus que la Reine Élisabeth quel était son nom. Doris, Chloris, Délie ou Diane sont également possibles, car Orlando avait adressé des vers à toutes tour à tour. C’était peut-être quelque dame de la Cour, ou peut-être quelque servante. Car les goûts d’Orlando étaient larges ; il n’aimait pas seulement les fleurs de jardin ; les simples, les sauvages même, avaient toujours pour lui un attrait fascinant.

Nous venons de noter ici, avec une rude franchise, comme il est permis à un biographe, un trait curieux de notre héros, explicable peut-être par le fait que certaine de ses aïeules avait porté la chemise de toile grossière et manié les seaux de lait. Quelques grains de la terre de Kent ou du Sussex se mêlaient dans ses veines au beau sang fluide des Normands. Terre brune et sang bleu, c’était à son avis un excellent mélange. Il est certain qu’il eut toujours un goût pour la basse compagnie, et particulièrement pour celle des hommes de lettres que leurs talents maintiennent si souvent dans une condition inférieure – comme s’il y avait eu entre eux une sympathie naturelle. À cette saison de sa vie, alors que son cerveau débordait de poèmes et qu’il ne se mettait jamais au lit sans frapper quelque image, il trouvait à une fille d’aubergiste, à une nièce de garde-chasse des joues plus fraîches et plus d’esprit qu’aux grandes dames de la Cour. De là cette habitude qu’il prit d’aller fréquemment à Wapping Old Stairs et aux brasseries en plein air, la nuit, enveloppé dans une cape grise pour cacher l’étoile à son cou, à son genou la Jarretière. Là, une chope devant lui, au milieu des allées sablées, des boulingrins et des simples architectures qu’on rencontre en de tels lieux, il écoutait, de la bouche des matelots, des récits du continent espagnol pleins de misères, d’horreurs et de cruautés. Il apprenait dans quelles circonstances les uns avaient perdu leurs orteils, d’autres leur nez – car l’histoire parlée n’avait jamais le poli ni les belles couleurs de l’histoire écrite. Il aimait surtout entendre les marins lancer à plein gosier leurs chansons des Açores tandis que les perroquets qu’ils avaient rapportés de là-bas piquaient d’un bec dur et rapace les rubis de leurs doigts et juraient presque aussi vilainement que leurs maîtres. Les femmes étaient à peine moins hardies dans leur langage et moins libres dans leurs manières que ces oiseaux. Elles se perchaient sur les genoux d’Orlando, jetaient leurs bras autour de son cou et, devinant que quelque chose hors du commun se cachait sous le molleton du manteau, étaient presque aussi avides d’en venir au fait qu’Orlando lui-même.

Les occasions, d’ailleurs, ne manquaient pas. La rivière s’éveillait tôt, s’endormait tard, toujours bruissante de canots, de bacs, d’embarcations de toute espèce. Chaque jour quelque beau navire mettait à la voile pour les Indes ; plus rarement un autre revenait, noirci, haillonneux, portant à son bord des inconnus hirsutes, et, péniblement, se traînait jusqu’à son ancrage. Nul ne s’inquiétait, là-dedans, d’un garçon ou d’une fille qui s’attardaient un peu trop sur la rivière après le coucher du soleil, nul ne levait le sourcil si quelque médisant les avait vus profondément endormis aux bras l’un de l’autre parmi les sacs de butin. Pareille aventure échut à Orlando, Sukey et le comte de Cumberland. Le jour avait été chaud ; les amours d’Orlando et de Sukey avaient été vives ; ils étaient tombés endormis au milieu des rubis. Tard dans la nuit, le comte, dont la fortune était fort liée aux aventures espagnoles, s’en vint pour vérifier le butin, seul, avec une lanterne. Il projeta la lumière sur un baril et recula d’un saut avec un juron. Entrelacés contre le tonneau, deux fantômes gisaient endormis. Superstitieux par nature et la conscience chargée de plus d’un crime, le comte prit le couple (ils étaient enveloppés dans un manteau rouge et le sein de Sukey était presque aussi blanc que les neiges éternelles de la poésie d’Orlando) pour un spectre envoyé pour lui faire honte par les marins noyés. Il se signa. Il jura de se repentir. La rangée de maisons charitables encore debout dans Sheen Road est le fruit visible de cette terreur passagère. Douze pauvres vieilles de la paroisse boivent du thé le jour et le soir bénissent Sa Seigneurie pour le toit qui couvre leur tête. De sorte que l’amour illicite dans un bateau de corsaires – mais nous omettrons la morale.

Bientôt pourtant Orlando se fatigua : cette vie manquait de confort ; les rues de ces quartiers avaient mauvais visage ; surtout les gens y étaient par trop primitifs. Il faut se souvenir, en effet, que les Élisabéthains ne voyaient nullement dans le crime et la pauvreté les attraits que nous leur prêtons. Le savoir livresque n’était nullement pour eux, comme il l’est pour nous, une source de honte ; être fils d’un boucher ne leur paraissait nullement, comme nous le croyons, une bénédiction – être illettré une vertu. Ils n’imaginaient pas que ce que nous appelons « vie » et « réalité » fussent nécessairement liées à la brutalité et à l’ignorance ; à vrai dire, ils n’avaient pas d’équivalent pour ces deux mots. Ce n’est pas pour chercher la « vie » qu’Orlando s’était mêlé au peuple ; ce n’est pas à la recherche d’une « réalité » qu’il l’abandonna. Mais quand il eut entendu une douzaine de fois comment Jakes avait perdu son nez ou Sukey son honneur – et ils racontaient ces histoires admirablement, il faut le dire – une certaine lassitude lui vint de cette répétition ; car enfin, on ne peut se faire couper le nez que d’une seule façon, et perdre son pucelage que d’une seule autre – du moins c’est ce qu’il lui semblait ; les arts et les sciences, au contraire, avaient en eux une diversité qui l’intriguait profondément. C’est pourquoi, tout en gardant de ces joies populaires un heureux souvenir, il cessa de fréquenter les brasseries en plein air et les jeux de quilles, raccrocha son manteau gris dans sa garde-robe, laissa l’étoile briller à son cou, à son genou scintiller la Jarretière, et réapparut à la Cour du roi James. Il était jeune, il était riche, il était élégant. Personne n’aurait pu être reçu avec plus d’applaudissements que lui.

Il est certain que mainte dame fut prête à lui accorder ses faveurs. Les noms de trois d’entre elles, au moins, furent ouvertement accouplés au sien dans des projets de mariage – Clorinde, Favilla, Euphrosyne – ainsi les nommait-il dans ses sonnets.

Procédons par ordre ; Clorinde était une dame aux manières douces et aimables ; en vérité Orlando en fut grandement amoureux pendant six mois et demi ; mais elle avait des cils blancs et ne pouvait supporter la vue du sang. Un lièvre apporté rôti à la table de son père la faisait s’évanouir ; elle était aussi sous l’influence des prêtres et épargnait sur son linge pour faire des aumônes. Elle entreprit de sauver Orlando du péché et ne réussit qu’à lui lever le cœur. Il rompit donc le mariage et n’éprouva pas grand regret lorsqu’elle mourut bientôt après de la petite vérole.

Favilla, qui vient ensuite, était d’une espèce toute différente. Elle était la fille d’un pauvre gentilhomme du Somersetshire ; des soins assidus et de beaux yeux dont elle usait à propos lui avaient seuls permis de faire son chemin à la Cour où son adresse d’amazone, la beauté de son pas et la grâce de sa danse lui avaient acquis l’admiration générale. Une fois cependant elle fut assez mal avisée pour fouetter presque à mort et sous les fenêtres d’Orlando un épagneul qui avait déchiré un de ses bas de soie (on doit dire, en toute justice, que Favilla avait peu de bas, et pour la plupart en droguet) ; Orlando, qui aimait passionnément les bêtes, remarqua aussitôt qu’elle avait les dents crochues et les deux incisives frontales recourbées vers l’intérieur : c’était là, chez une femme, le signe certain d’une nature perverse et cruelle ; et il rompit ses fiançailles le même soir.

La troisième, Euphrosyne, fut de beaucoup le plus grave de ses amours. Issue des Desmond d’Irlande, elle possédait, par suite, un arbre généalogique aussi vieux et aussi profondément enraciné que celui d’Orlando lui-même. Elle était blonde, florissante, un rien lymphatique. Elle parlait bien l’italien, montrait une rangée de dents parfaites à la mâchoire supérieure – celles du bas étaient un peu ternies. On ne la voyait jamais sans un lévrier ou un épagneul au genou. Elle nourrissait ses chiens de pain blanc, et à sa propre table ; chantait avec douceur à l’épinette ; enfin n’était jamais habillée avant midi à cause du soin extrême qu’elle prenait de sa personne. Bref, elle aurait fait une femme parfaite pour un gentilhomme comme Orlando, et les choses étaient allées si loin que déjà les notaires affairés, aux prises des deux côtés avec les dots, douaires, contrats, accords, maisons d’habitation, dépendances, biens meubles et immeubles, dressaient enfin tous les actes nécessaires pour qu’une grande fortune puisse s’apparier avec une autre, lorsque, avec la brusquerie et la dureté qui caractérisaient alors le climat anglais, éclata le Grand Gel.

Le Grand Gel fut, nous disent les historiens, le plus dur que nos Îles eussent jamais connu. Les oiseaux gelaient dans l’air et tombaient comme des pierres sur le sol. À Norwich, une jeune paysanne partit pour traverser la route en excellente santé, à son ordinaire, et les témoins la virent distinctement s’effriter, voler en un nuage de poussière par-dessus les toits, sous le choc glacial de la bise, au coin de la rue. La mortalité dans les troupeaux et le bétail fut énorme. Les cadavres gelaient et se collaient aux draps. Il n’était pas rare de rencontrer toute une troupe de porcs pris en masse, inébranlables au milieu de la route. Les champs étaient pleins de bergers, de laboureurs, d’attelages et de jeunes garçons en train de chasser un oiseau, tous figés dans l’acte d’un instant, l’un se tenant le nez, l’autre avec la bouteille aux lèvres, le troisième menaçant encore de sa pierre, à bout de bras, un corbeau immobile, comme empaillé, sur la haie, à deux pas de lui. La violence du gel fut si extraordinaire qu’il produisit parfois comme une pétrification ; et l’on attribua communément le surcroît remarquable de rocs dans quelques parties du Derbyshire non pas à une éruption (il n’y en eut point), mais au durcissement de voyageurs infortunés soudain et fort exactement mués en pierre. L’Église ne put offrir, en l’occurrence, que de faibles secours : quelques propriétaires, il est vrai, firent bénir ces restes humains, mais la majorité préféra les utiliser comme bornes ou y faire gratter leurs moutons, ou bien encore, quand leur forme le permettait, les transformer en abreuvoirs – tous usages qu’ils ont remplis jusqu’à ce jour, admirablement pour la plupart.

Mais tandis que le peuple de la campagne endurait la dernière indigence, et que tout le commerce du pays se trouvait suspendu, Londres fêtait le Carnaval avec un éclat sans pareil. La Cour résidait à Greenwich. Le nouveau roi vit, dans les fêtes de son couronnement, l’occasion d’acquérir les bonnes grâces des citadins. Il ordonna donc que la rivière, alors gelée à une profondeur de vingt pieds et davantage jusqu’à six ou sept milles dans les deux sens, fût balayée, décorée et qu’on lui donnât l’aspect d’un parc ou de quelque séjour de plaisance avec des berceaux de verdure, des labyrinthes, des allées, des lieux de rafraîchissement, etc., le tout à ses frais. Pour lui-même et ses courtisans il réserva certain espace juste devant les grilles du palais. Cette enceinte, séparée du public seulement par une corde de soie, devint aussitôt le centre de la plus brillante société d’Angleterre. De grands hommes d’État, dans leurs barbes et leurs fourrures, y dépêchaient les affaires publiques sous la tente écarlate de la pagode royale. Des capitaines y préparaient la défaite du Maure et la ruine du Turc en des berceaux de feuillages tendus de banderoles et empanachés de plumes d’autruches. Des animaux faisaient les cent pas dans les allées étroites, le verre à la main, balayant l’horizon du geste, et y échangeaient des histoires sur le passage du nord-ouest ou sur l’Armada espagnole. Des amoureux se prélassaient sur des divans jonchés de peaux de zibelines. Lorsque la Reine et ses dames d’honneur sortaient, des averses de roses gelées se répandaient sur leur passage. Des ballons de couleur, immobiles, planaient dans l’air. Çà et là brûlaient de vastes feux de joie, des bûchers de cèdre et de chêne dont les flammes, sous le sel jeté à foison, se teintaient de vert, d’orange, de pourpre. Mais, quelle que fût l’ardeur de ces feux, ils ne pouvaient fondre la glace dure comme l’acier malgré sa transparence singulière. Elle était si limpide, en vérité, que l’on pouvait voir au travers, congelés à plusieurs pieds de profondeur, ici un marsouin, là une plie. Des bancs d’anguilles gisaient, dans une immobilité cataleptique, mais la question de savoir si elles étaient vraiment mortes ou seulement dans un état de vie suspendue que la chaleur ferait renaître, embarrassait les philosophes. Près de London Bridge, là où la rivière s’était prise jusqu’à une profondeur de vingt brasses, on distinguait clairement une péniche engloutie, couchée sur le lit de la rivière où, surchargée de pommes, elle avait coulé l’automne précédent. La vieille marchande des quatre-saisons qui s’en allait sur ce bateau vendre ses fruits devers le Surrey était encore assise dans ses châles et ses jupons cerclés, un tas de pommes entre les genoux : on eût juré qu’elle allait servir un client si le bleu de ses lèvres n’avait fait soupçonner la vérité. Elle constituait le spectacle favori du roi James qui amenait toujours une troupe de courtisans le contempler avec lui. En un mot, rien ne pouvait surpasser l’éclat et la gaieté de ces lieux en plein jour. Mais c’était le soir que le carnaval battait son plein. Car le gel persistait sans interruption ; les nuits étaient d’une quiétude parfaite ; la lune et les étoiles scintillaient avec la dure fixité de diamants ; et, à la délicate musique des flûtes et des trompettes, les courtisans dansaient.

Orlando, il est vrai, n’était pas de ceux qui égrènent légèrement les pas de la courante ou de la volte. Il était gauche et un peu distrait. À ces bizarres mesures étrangères il préférait de beaucoup les simples danses de son pays qu’il avait pratiquées dès son enfance. Un de ces menuets – ou peut-être un quadrille – s’achevait en effet, le 7 janvier, vers six heures du soir, et Orlando venait à peine de joindre les talons lorsqu’il aperçut, sortant du pavillon de l’Ambassade moscovite, une silhouette qui, masculine ou féminine, – car la tunique lâche et les pantalons russes en déguisaient le sexe – l’emplit en tout cas de la plus vive curiosité. Cet inconnu – ou inconnue – était de taille moyenne, de formes très sveltes et portait un habit de velours couleur d’huître garni d’une étrange fourrure à reflets verts. Mais ces détails disparaissaient dans l’extraordinaire rayonnement de séduction qui émanait de toute sa personne. Les images, les métaphores les plus extrêmes, les plus extravagantes se tressèrent et se tissèrent aussitôt dans l’esprit d’Orlando. En moins de trois secondes, il la nomma melon, pomme de pin, olivier, émeraude et renard dans la neige – sans pouvoir décider s’il l’avait entendue, goûtée, vue, ou les trois ensemble. (En effet, quoique nous nous fassions un devoir de ne jamais interrompre notre récit, nous nous permettrons ici de noter en hâte que les métaphores d’Orlando à cette époque étaient simples, à l’image de ses sensations, et faisaient de fréquentes allusions aux nourritures préférées de son enfance. Mais ses impressions, simples il est vrai, étaient aussi extrêmement violentes. On perdrait donc son temps à s’arrêter pour poser des questions.)… Un melon, une émeraude, un renard dans la neige – voilà ce qui ravit Orlando, voilà ce qu’il contempla dans l’extase. Quand le jeune garçon, car, hélas, c’était sûrement un garçon – aucune femme n’aurait patiné avec autant de vitesse et de force – le dépassa d’une glissade presque à la pointe de l’orteil, Orlando fut prêt à s’arracher les cheveux de désespoir : si l’inconnu était de son sexe, l’étreindre était hors de question. Mais le patineur s’approcha. Ses jambes, ses mains, son port même étaient d’un garçon ; mais jamais garçon n’eut une bouche semblable ; jamais garçon n’eut une telle poitrine ; jamais garçon n’eut de tels yeux, comme sortis des profondeurs de l’océan. Ralentissant enfin pour arrondir – avec la grâce la plus noble – une révérence à l’intention du roi qui se traînait à petits pas, pendu au bras d’un gentilhomme de la Chambre, l’inconnue s’immobilisa. Elle était à deux doigts d’Orlando. C’était une femme. Il la contempla ; il trembla ; il eut chaud ; puis froid ; soudain il brûla de bondir dans les souffles ardents de l’été, d’écraser des glands, d’enlacer des chênes et des aubes. En fait il retroussa légèrement les lèvres sur ses petites dents blanches ; il entrouvrit la bouche comme pour mordre ; la ferma net, comme s’il eût mordu. Lady Euphrosyne pesait à son bras.

L’étrangère, apprit-il, était une princesse et se nommait Maroussia Stanilovska Dagmar Natacha Iléana Romanovitch. Elle était venue dans la suite de l’ambassadeur moscovite qui était peut-être son oncle, ou peut-être son père, pour assister aux fêtes du couronnement. On ne savait sur les Moscovites que très peu de chose. Avec leurs grandes barbes et leurs chapeaux fourrés, ils restaient assis sans mot dire ou presque, à boire d’on ne sait quel liquide noirâtre qu’ils crachaient de temps à autre sur la glace. Aucun d’eux ne parlait anglais, et le français, familier du moins à quelques-uns, était alors très peu parlé à la Cour d’Angleterre.

C’est ce qui permit à Orlando et à la princesse de lier connaissance. Ils se trouvèrent assis face à face à la grande table servie sous une tente immense pour les personnes de condition. La princesse était placée entre deux jeunes seigneurs, Lord Francis Vere et le jeune comte de Moray. Rien de plus plaisant que la confusion où elle les mit bientôt tous deux, car, beaux gentilshommes pourtant à leur façon, ils savaient de français un peu moins qu’un enfant de naissance. Lorsque au début du dîner, la princesse se tourna vers le comte et lui dit avec une grâce qui lui ravit le cœur : « Je crois avoir fait la connaissance d’un gentilhomme qui vous était apparenté, en Pologne l’été dernier » ou : « La beauté des dames de la Cour d’Angleterre me met dans le ravissement. On ne peut voir une dame plus gracieuse que votre Reine ni une coiffure plus belle que la sienne », Lord Francis et le comte montrèrent tous deux le plus grand embarras. Le premier la servit abondamment de sauce aux raiforts ; le second siffla son chien et lui fit demander un os à moelle. À ce coup, la princesse ne put réprimer plus longtemps son envie de rire, et Orlando, attrapant son regard entre les paons farcis et les hures de sanglier, éclata de rire à son tour. Il rit, mais le rire se gela d’étonnement sur ses lèvres. Qui avait-il aimé, qui avait-il aimé, se demanda-t-il éperdu, jusqu’à cette heure ? Une vieille, répondit-il : la peau sur les os ; des garces enluminées, trop nombreuses pour qu’on en parle ; une nonne geignarde ; une aventurière (mordue par les chiens et montrant ses crocs). Un monceau de dentelles, un sac à révérences. L’amour n’avait été pour lui que poussière et que cendres. Les joies qu’il en avait reçues étaient de la dernière insipidité. Il s’émerveilla d’avoir pu traverser tant d’ennui sans bâiller. Cependant, il regardait la princesse, et son rang redevenait fluide, la glace de ses veines se changeait en vin, il entendit couler les ruisseaux, chanter les oiseaux, le printemps éclatait, s’épandait sur le dur paysage hivernal ; la force mâle d’Orlando s’éveilla ; soudain il saisit une épée, chargea un ennemi plus brave que le Polonais ou le Maure ; plongea dans l’eau profonde ; aperçut dans une crevasse la dangereuse fleur, étendit la main pour la prendre – bref, il composait l’un de ses sonnets les plus ardents, lorsque la princesse lui adressa la parole.

« Voulez-vous avoir la bonté de me passer le sel ? »

Orlando rougit violemment.

« Avec le plus grand plaisir, madame », répliqua-t-il. Son accent français était pur. Dieu soit loué ! il parlait en effet cette langue comme la sienne propre ; sa mère avait une femme de chambre qui, autrefois, la lui avait enseignée. Mais peut-être eût-il mieux valu pour lui ne l’avoir jamais apprise ; n’avoir jamais répondu à cette voix ; jamais suivi la lumière de ces regards…

La princesse alors poursuivit :

« Qui étaient ces rustres, lui demanda-t-elle, assis à ses côtés, avec leurs manières de garçons d’étable ? Quel était ce mélange nauséabond qu’on venait de répandre sur son assiette ? Est-ce que les chiens, en Angleterre, mangeaient à la table des hommes ? Cette personne ridicule au bout de la table, avec sa perruque en escaliers, « comme une grande perche mal fagotée », était-ce réellement la Reine ? Le Roi bavait-il toujours ainsi ? Et lequel de ces pantins était Georges Villiers ? » Ces questions d’abord déconcertèrent Orlando, mais on les posait avec tant de hardiesse et si plaisamment qu’il ne put s’empêcher d’en rire ; les visages vides de la compagnie montraient d’ailleurs clairement que personne n’en avait compris un traître mot ; Orlando répondit donc avec la même liberté en usant, comme la princesse, du français le plus pur.

Ainsi naquit une intimité qui devint en peu de temps le scandale de la Cour.