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Huit personnages ordinaires confrontés à des aventures de tous les jours qui virent à l'extraordinaire. Huit aventures que vous aimeriez vivre - ou pas... - Mais ni les personnages ni leurs aventures ne pourront laisser indifférent tant il sont à nous si ressemblants, et à la fois si dissemblables.
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Seitenzahl: 196
Veröffentlichungsjahr: 2026
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À Nouche
« La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »
Albert Camus
L'Homme révolté
FRANÇOIS
ALEXANDRE
STÉPHANIE
KENETT
ÉTIENNE
CLAUDE-JEAN
MARIE
CÉLESTIN
FRANÇOIS
Le mot est un passeport pour la vie.
Le livre est un visa pour l'infini.
Comme chaque matin, il sort de la boulangerie, baguette en main et cœur insouciant. La journée s’annonce douce. Un reflet du soleil matinal sur la vitrine du tabac le frappe en plein visage. Il plisse les yeux, en réponse à ce violent clin d’œil.
D’un pas léger, il reprend le chemin de son chez-lui : havre de paix où l’attend l’amour de sa vie, une magnifique petite rousse au regard émeraude, modèle de douceur et de beauté.
Il emprunte le mail bordé de platanes. Peu de monde ce matin ; il croise néanmoins quelques vagues connaissances :
« Bonjour, Madame... Bonjour, Monsieur... » et puis c’est tout...
Arrivant au bout de l’allée, il s’apprête à tourner sur la gauche. Sa maison est tout près. Ce chemin, il le connaît par cœur. Il l’emprunte chaque jour à la même heure, à l’exception du lundi toutefois.
Le lundi, la boulangerie étant fermée, il mange le pain de la veille, en l’occurrence le pain du dimanche. Le dimanche, jour où il prend soin d’acheter deux baguettes.
François est ainsi fait. Il veut que tout soit très organisé, très carré, très ordonné, très cohérent.
Mais aujourd’hui, étrangement, lui vient une envie de déroger à la règle, de s’offrir une petite folie. Oh ! rien que de très banal pour le commun de ses congénères, mais pour un homme aussi organisé, carré, ordonné et cohérent
que lui, cela ressemble à une action anarchiste. L’espace d’un instant, il s’imagine, drapeau noir en main, gravissant les barricades à l’assaut du pouvoir. De tous les pouvoirs !
Le jour est venu. Nous sommes au matin du Grand Soir. Pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ou demain ? Il ne le sait, mais c’est ainsi !
Il y a plusieurs semaines maintenant qu’à l’angle du mail et du chemin de gauche menant à sa maison, a été installée... une boîte à livres. Depuis plusieurs semaines, il passe devant chaque jour, sauf les lundis. Depuis plusieurs semaines, il se dit qu’il devra un jour regarder de plus près ce qu’il en est.
Cette boîte à livres est une sorte de coffre en métal, cubique, doté de deux plaques de tôle disposées en pointe, tel un toit de chalet savoyard, et d’une porte vitrée d’un plexiglas poussiéreux. Le tout, reposant sur un potelet. Elle est peinte d’un joli vert-bronze, lui conférant une certaine noblesse. Sur le sommet du coffret sont élégamment calligraphiés trois mots en lettres dorées :
Boito à livres
Malheureusement, sur le plexi. est scotchée une affichette manuscrite, sur un vulgaire bout de papier à petits carreaux, quelque peu froissé. L’écriture manque totalement de soin et de distinction.
Dommage, pense-t-il : cela nuit à l’ordonnancement et à la cohérence de l’ensemble. Il lit néanmoins l’affichette.
« Merci de respecter les ouvrages qui vous sont offerts.
Ne prenez, s'il vous plaît, que les livres que vous avez vraiment envie de lire.
Aidez-nous à faire vivre cette boîte.
Si vous avez des livres devenus pour vous inutiles, n'hésitez pas à les déposer lors d'un prochain passage. »
Cet avertissement le freine quelque peu dans son élan. Comment, en effet, peut-on lui demander de respecter des ouvrages qui ont été lamentablement déposés en vrac dans une vulgaire boîte à livres, plutôt que de les laisser vivre heureux au cœur d’une bibliothèque soigneusement ordonnée ...
A-t-il vraiment envie de lire ? Faire vivre cette boîte : cela tient-il de la prière ou de l’injonction ?
Autant de questions, autant de doutes !
Mais la Révolution est en marche, et rien ne peut l’arrêter !
Alors, sa main saisit le bouton de la petite porte. Il la tire vers lui, et il se trouve face à trois piles de bouquins, dans un total désordre. Ce fatras repoussant l’incite à refermer la boîte à livres et à reprendre son cheminement vers sa maison, où la petite rousse doit s’impatienter de son retour.
Cependant, poussé un peu par sa curiosité — et beaucoup par la révélation de sa nouvelle fibre séditieuse —, il examine quelques titres au hasard.
- Germinal, dans la collection Les Classiques pour tous. (chaque semaine, 2,99 € chez votre marchand de journaux...)
- Viva Bertaga !, de San-Antonio, au Fleuve noir.
- Mort à l'enfant-roi, de François Stoldo.
- Un vieux James Cotantin à la couverture défraîchie.
- Horace, de Corneille, en Classiques Larousse.
- Les Evangiles. Sur papier bible.
Rien qui soit vraiment susceptible de l’intéresser. Il décide donc de laisser tomber. Il voulait voir. Il a vu ! Prêt à tourner le dos à cette avalanche de vieux bouquins sans intérêt, il a l’œil attiré par un livre coincé au pied d’une pile. Un livre blanc immaculé : couverture blanche, tranche blanche, quatrième de couverture blanche.
« Quelle étrange chose », pense-t-il.
Le prenant en main, il tourne la page de couverture et découvre... une page blanche. Il tourne la suivante... une page blanche à nouveau... et ainsi de suite.
Seulement des pages totalement blanches, à l’exception de la numérotation au bas de chaque feuillet.
Quelle singulière idée que de laisser une telle chose ici ! Ce n’est pas un livre. Au mieux, un carnet de notes, un cahier de brouillon, un carnet de croquis... mais en aucun cas un livre. Or, il est bien écrit, lui semble-t-il : « Boîte à livres ».
Considérant cet objet comme vraiment inopportun en cet endroit, il l’empoche et referme soigneusement la porte plexiglassée. Il oublie son insurrection et, décidé à rentrer dans le rang, il reprend sa marche vers sa maison, tout en réfléchissant à l’utilité qu’il pourrait avoir du livre blanc.
Un journal intime ? Un livre de comptes ? En découper les pages pour en faire des listes de courses ? On verra bien...
Chemin faisant, il croise une de ses voisines, laquelle, gaillardement, lui dit :
« Bonjour. Belle journée qui se prépare, n’est-ce pas ? Et vous, ça va ?
— Bien, merci ! Bonjour à vous, Madame Husson, et bonjour à votre mari. Je lui souhaite bon courage pour la taille de votre rosier... »
Autosatisfait de ce bon mot, il a du mal à réprimer un petit rire intérieur. Il a beau être organisé, carré, ordonné et cohérent, il ne dédaigne pas de s’offrir, de temps en temps, un trait d’humour. Et tant pis si tout le monde n’a pas l’esprit aussi vif que lui !
Le portillon grince quand il le pousse. « Il faut que je le graisse », pense-t-il.
Un bout de jardinet. L’allée gravillonnée, encadrée d’œillets de poète et d’érigerons. Les hortensias, d’un bleu soutenu, car soigneusement nourris, à leur pied, d’ardoise pilée. Ils jouxtent, de part et d’autre, la volée de cinq marches qui grimpe vers la porte de la maison.
En haut des marches, le perron, protégé des averses par une marquise de style Art déco, en verre multicolore. Il retrouve sa maison, son refuge, son paradis, où tout n’est que calme et volupté, à défaut d’être luxe.
Une porte de bois, grillagée de fer forgé, et aux vitres martelées. Il sort la clé de sa poche, la glisse dans la serrure, pousse le loquet vers le bas, la porte vers l’arrière, et aussitôt, il entend la voix de la petite rousse au regard émeraude. Elle s’approche de lui comme une courtisane, le regard enjôleur et la démarche alanguie. Il la prend dans ses bras et lui murmure à l’oreille :
« Tu vois, je suis vite rentré, comme je te l’avais promis. Tu sais bien que je t’aime, comme on n’aime qu’une fois. Je dois t’abandonner encore un peu pour m’occuper du bruit du portillon et arroser les fleurs. Rejoins-moi si tu veux, ma douce. »
Il pose le pain sur la table de la cuisine et son livre mystère sur la sellette du hall, sur laquelle trône fièrement un buste de Molière en albâtre bon marché.
La journée passe ainsi tout en douceur. Le portillon ne se lamente plus, les fleurs sont abreuvées, les repas ont été prestement avalés et la télé monotonement regardée. La petite rousse est câline... Il est temps d’aller se coucher.
* * *
La nuit a été sereine. Le jour s’inscrit entre les jalousies. Sa petite rousse est près de lui. Il se lève doucement, sans brusquer ses mouvements, craignant de la réveiller. Il sort de la chambre et descend l’escalier, en direction de la cuisine et du petit déjeuner. Au bas des marches, la sellette de Molière... et du livre blanc.
Le livre semble avoir bougé depuis hier. Bien peu, certes, un centimètre tout au plus, mais il a bougé !
Il se souvient qu’il avait pris soin de le poser bien parallèlement au socle de Molière, comme il aime à ce que chaque chose soit : soigneusement organisée, carrée, ordonnée et cohérente !
Mais il a bougé. Comment cela est-il possible ?
Les objets ne peuvent bouger seuls. Les objets n’ont pas d’âme... Non plus, d’ailleurs, la force d’aimer... Foutaise que ce poète qui osa s’interroger sur le contraire.
Alors, si le livre n’est pas aligné sur le pied de Molière, c’est parce qu’il l’a mal posé hier. Ce n’est pas sérieux ! Il faudra prendre garde à ce que cela ne se reproduise pas. Sinon, où donc va son monde ?
Il prend le livre blanc en main, l’emporte avec lui à la cuisine et le pose sur la table. Il prépare le café, grille les tartines et presse les oranges. Il s’assied à la table et, tout à coup, Amandine, la petite rousse, maintenant réveillée, vient se poser sur ses genoux. Il pose la main sur son cou et le caresse doucement. Il sent tout son corps qui tremble sous le câlin. Il embrasse sa joue, puis approche ses lèvres de son oreille et lui dit : « Ne t’inquiète pas, je ne t’oublie pas, ton petit-déjeuner est prêt. »
Il se lève, et sous le tendre regard d’Amandine la féline — un regard propre à faire se damner tout le Vatican —, il dépose un bol de croquettes au sol, sous la fenêtre, à l’angle de l’évier.
Puis, se rasseyant, il prend machinalement en main le livre blanc. Il en tourne machinalement la couverture. Il jette machinalement un œil à la première page, celle habituellement destinée aux dédicaces. Et, machinalement, lit.
À Franky, en mémoire des souvenirs à venir.
Une dédicace à Franky ! Mais qui donc a bien pu écrire cette dédicace depuis hier soir ? Il était seul chez lui, personne n’a pu entrer.
Dans le doute, il va vérifier la porte d’entrée. La clé est dans la serrure. La serrure est parfaitement verrouillée à deux tours.
Les fenêtres, peut-être ? Il les vérifie une à une et n’y rencontre aucun problème : elles sont toutes parfaitement crochetées... Il sent monter en lui de l’incrédulité, en même temps qu’un soupçon d’inquiétude.
Comment a-t-on pu lui dédicacer un livre vide, au nom de Franky ? Personne ne sait que Franky est le nom qu’il aurait aimé porter. Franky, ce nom dont il a rêvé depuis son plus jeune âge, sans doute pour cette sonorité de rock’n’roll américanisant. Franky est un secret entre lui et lui.
Lui, que ses parents ont bêtement appelé François. Car, comme le disait son papa : « François, ça, c’est un nom de roi » et sa maman de renchérir : « Grâce à cela, mon enfant, tu seras premier. »
Alors François a fait ce qu’il a pu... Et puis, encore heureux qu’ils n’aient pas eu l’idée de l’appeler Louis. Sa maman aurait bien été foutue de lui prédire le seizième rang... De quoi perdre la tête.
Mais ces pensées le ramènent rapidement au livre blanc et à la dédicace. Pour comble d’étrangeté, cette dédicace manuscrite semble être de sa propre main. Il reconnaît son écriture : cette écriture parfaitement alignée, nette, carrée, ordonnée et sans la moindre bavure.
Pourtant, il n’a pas écrit cela. Il en est sûr. Il n’a pas touché le bouquin depuis qu’il est rentré hier. Et puis, que peuvent bien vouloir dire ces mots : « En mémoire des souvenirs à venir » ?
Allons donc ! Les souvenirs appartiennent au passé, on ne peut avoir mémoire de son futur !
Il repose le livre, songeur, quelque peu soucieux — pour ne pas dire apeuré — puis se ressaisit, se raisonne : ce doit être un rêve, un mauvais rêve... mais un rêve !
Peut-être est-il somnambule ? Peut-être, cette nuit, a-t-il descendu les escaliers, a-t-il écrit cette bizarre dédicace et est-il remonté pour rejoindre son lit après avoir reposé le livre blanc au pied de Molière ? Mal reposé, d’ailleurs, ce qui est contraire à ses habitudes.
Oui, ce ne peut être que ça. Il est somnambule ! Maman le voulait premier, et il n’est que somnambule ! Peut-être même le Roi des somnambules, pour être agréable à Papa...
L’affaire est réglée. N’y pensons plus.
Il lui faudra néanmoins rapidement consulter son médecin pour lui parler de ce somnambulisme.
Il décide d’oublier cette affaire. La boulangerie l’attend. Nous ne sommes pas lundi ! Il se toilette, se vêt et, après une caresse à Amandine, passe la porte, non sans avoir soigneusement aligné le livre blanc contre le socle du buste d’albâtre.
Il sort... les hortensias... les œillets... les érigerons... le portillon désormais silencieux... le chemin, puis, sur la droite, le mail.
Il est passé sans un regard pour la boîte à livres, peut-être pour, inconsciemment, conjurer ce fond de crainte qui se distille lentement en lui.
La boulangère le salue d’un « Bonjour, Monsieur François » enjoué, auquel il répond par un sourire un peu crispé. Puis il s’en retourne, baguette en main. Mais il n’apprécie pas, comme d’habitude, le blanc soleil matinal ni la fraîcheur des platanes du mail. Il pense et retourne dans sa tête cette affaire de dédicace. Il avait décidé que l’affaire était réglée, mais les questions reviennent.
Où ai-je bien pu prendre un stylo en pleine nuit et en plein sommeil ? Où l’ai-je laissé après avoir rédigé la dédicace ? Comment Amandine ne s’est-elle pas inquiétée ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas réveillé ? Autant de questions qu’il retourne dans tous les sens, chemin faisant. Autant de questions sans réponse !
Le voilà de retour à la maison. Il entre et Amandine vient gentiment l’accueillir. Il jette un œil à Molière et au livre blanc à son pied. Ni Molière ni le livre n’ont bougé d’un millimètre.
Alors, la vie reprend son cours normal : jardinet arrosé, repas engloutis, télé regardée... et il est temps d’aller au lit.
Mais avant de rejoindre sa chambre en compagnie d’Amandine, il vérifie soigneusement que le livre est toujours à sa place, bien aligné sur Molière.
Il s’allonge, Amandine contre son côté, espérant que le sommeil ne se fasse pas trop attendre.
Il n’a pas l’esprit calme, il rumine encore ces questions lancinantes : comment ? qui ? pourquoi ?
Les questions, les idées, les réponses, les craintes, les apaisements lui arrivent tour à tour, pêle-mêle. Si je suis vraiment somnambule... et bien sûr que je le suis... sinon, comment la dédicace... Mais... si je suis somnambule, les escaliers sont un immense danger pour un somnambule ... je peux chuter... me blesser... me tuer... et que deviendrait ma chère Amandine ?
Il se relève et donne un tour de clé à la porte de la chambre, la retire de la serrure et la glisse dans le tiroir du chevet.
Il se recouche et, aidé par le doux ronronnement de la petite rousse, doublé de deux comprimés de Mogadon, il plonge dans le sommeil.
Son sommeil fut réparateur. Il s’éveille, l’esprit léger. Il tourne la tête vers Amandine, qui tend vers lui ses grands yeux émeraude.
« Bonjour, Mademoiselle, je vous souhaite une heureuse journée. »
Il sort du lit. Le chant des moineaux lui parvient de l’extérieur. Il pose la main sur le loquet de la porte. Tiens, elle est fermée ?
Et, tout à coup, lui reviennent en mémoire les événements de la veille : le livre, le somnambulisme, la porte fermée à clé...
Il prend donc la clé dans le chevet, ouvre, descend les escaliers et porte ses yeux sur la sellette... Le livre a bougé ! C’est flagrant, cette fois, nul doute : il a bougé...
Il sent un frisson dans son dos, sa gorge se serre, il ressent des douleurs à l’estomac. Ce qu’il craignait est en train de se produire. Il se croyait — voire s’espérait — somnambule, et s’était convaincu qu’il pouvait ainsi tout expliquer rationnellement ; mais hélas, il doit se rendre à l’évidence : il est la victime d’un mauvais plaisant.
Mais qui donc ? Pourquoi ? Comment ? Il se saisit du livre, se rend à la cuisine, ouvre un tiroir et en sort une boîte d’allumettes. Il pose le livre blanc dans l’évier, craque une allumette.
Il tremble un peu, il est hésitant.
Il veut ! Il doit ! Il va mettre le feu à ce damné bouquin.
S’offrir un autodafé.
Briser la malédiction.
Il approche l’allumette. Mais finalement n’ose pas. Recule. Souffle l’allumette et reprend le livre dans l’évier.
Bien sûr que c’est une malédiction... mais il doit y avoir erreur sur la personne du maudit.
La voilà, la bonne explication. La dédicace s’adresse à un autre Franky.
D’ailleurs, lui, ne s’appelle-t-il pas François ?
Franky est un secret entre lui et lui. Un point, c’est tout ! Le voilà rasséréné. Liquidée l’énigme. Liquidée l’imprécation. Et tant pis pour cet autre Franky qu’il ne connaît pas.
Il prépare les petits-déjeuners pour la douce Amandine et pour lui. Il trempe ses toasts dans son café et, subitement, s’arrête comme pétrifié.
Certes, c’est un autre Franky qui est en cause, mais cela n’explique pas qui a déplacé le bouquin... alors qu’il n’y a personne d’autre que lui et la petite rousse dans la maison. Et que la chambre, elle... elle était fermée à double tour.
De plus, qui pourrait contrefaire son écriture avec une telle précision ? Au point que lui-même la prenne pour sienne ?
Le livre est là, posé sur la table. Il le regarde, hésitant, bizarrement partagé entre une sensation de dégoût et une attirance le poussant à l’ouvrir.
Il tend la main et tourne la page de garde. La dédicace est toujours là, la même, au même endroit.
Il tourne la page suivante, et un texte manuscrit, comme de sa propre main, lui parle d’un secret le concernant. Un secret que lui seul peut connaître.
Une page. Une seule. Mais tout y est : quand, où, comment... etc.
Et la page se termine sur ces mots :
Bonne journée, mon cher Franky.
À demaín pour unautre souvenír a venír.
Il est atterré, démoli, le cœur au bord des lèvres, à cause de cette révélation sur cet événement passé.
Il pensait l’avoir enterré au plus profond de son cerveau. Effacement volontaire. Amnésie contrôlée. Réussite d’oubli durant plusieurs décennies.
Jusqu’à... jusqu’à cette maudite boîte à livres.
Et qu’en sera-t-il encore demain ? Quelles nouvelles révélations sur son passé et ses mauvaises actions d’alors ?
François, l’honnête homme apprécié de ses congénères — et tout particulièrement de sa boulangère et des époux Husson.
François, la main verte, le spécialiste des hortensias bleus.
François, adoré par Amandine la petite rousse.
François, qui bien innocemment, se rêve Franky.
François, sera-t-il-démasqué et rendu à sa triste vérité ?
Il n’y a qu’une solution pour sortir de ce cauchemar : arracher ces deux damnées pages, les brûler sans la moindre hésitation ni état d’âme et revenir en arrière en reposant le livre blanc dans la boîte à livres, d’où il n’aurait jamais dû sortir.
La décision est prise. L’exécution suit.
Les deux feuillets n’offrent aucune résistance et deviennent rapidement cendres au fond de l’évier. Un peu d’eau... et ils prennent le chemin des égouts.
Un œil au livre : aucune trace. Les pages se sont parfaitement détachées et, comme s’il ne devait rester aucune preuve de ce bûcher expiatoire, la numérotation des pages est automatiquement repartie au début. Nouveau mystère... mais cela n’est plus le souci de François.
François a trouvé le moyen de se défaire définitivement de cette infortune qui le persécute.
Le livre blanc est exactement dans le même état qu’au sortir de la boîte à livres, avant-hier, si ce n’est cette dédicace pour un certain Franky — dont François ignore tout.
Mais voilà que, tout à coup, la page de couverture tourne seule... Et s’y inscrivent — toujours comme de la main de François — ces quelques mots aux résonances sataniques :
Rien n'a de pouvoir contre les souvenírs à venir.
Même pas le feu... Surtout pas le feu !
François blêmit. Il sent des larmes lui monter aux yeux. Il voudrait fuir.
Fuir cette terre. Fuir le livre. Fuir cette horreur démoniaque. Se libérer...
Il est temps d’en finir. De mener à bien cette résolution.
François, le livre en poche, quitte la maison.
Les hortensias... Le portillon... Le chemin...
Ses pas le mènent vers le croisement avec le mail. Il avance rapidement, songeant à l’instant où il se débarrassera de l’abominable bouquin.
Encore quelques dizaines de mètres... et ce sera fait.
Ça y est. Il y est. Il touche au but.
— Mais ?... Mais ?... Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Mais où est donc passée la boîte à livres ? Est-elle en face ? Non. A-t-elle été déplacée un peu plus loin ? Non.
Il reste pétrifié, bouche entrouverte, yeux incrédules... quand il aperçoit sa voisine venir vers lui.
« Oh, bonjour, Madame Husson, je suis bien heureux de vous rencontrer. Peut-être pourriez-vous me dire où est maintenant la boîte à livres ?
— Bonjour, Monsieur François. Une boîte à livres ? Je
n’ai jamais vu de boîte à livres.
— Mais si, voyons ! Elle était ici-même depuis plusieurs semaines.
— Heu... Je suis désolée, Monsieur François, mais... mais Monsieur Husson m’attend... et je suis déjà en retard. Bonne journée à vous ! »
Elle s’en va d’un pas vif, le visage inquiet, comme si elle avait vu en Monsieur François un homme en proie à une grave crise de folie.
Ce Monsieur François, habituellement si distingué, si aimable, si courtois, si méticuleux...
Quel malheur, pense-t-elle, on est bien peu de chose...
Il la regarde s’en aller.
Comment a-t-elle pu ainsi se moquer de lui ? Comment a-t-elle pu aussi impunément lui mentir ?
Elle savait bien qu’il y avait, depuis des semaines et jusqu’à hier matin, une boîte à livres au croisement du chemin et du mail.
Elle le savait, puisqu’elle passait devant quotidiennement, tout comme lui.
Cette Madame Husson, habituellement si aimable, si polie, si discrète et si sincère...
Quelle horreur, pense-t-il, on ne connaît jamais vraiment bien les gens.
François est seul à l’angle du chemin venant de sa maison et du mail emplatané. Il est immobile, le menton sur la poitrine, les épaules basses, les mains aux doigts croisés, plaquées devant la bouche.
Il se concentre sur ses réflexions. Il ressemble à une statue
de pénitent en pleine action de grâce. Il réfléchit... mais se perd dans ses spéculations.
Lui, d’ordinaire si cartésien, se surprend — avec répugnance — à croire à un acte surnaturel.
Alors lui revient en tête le choix qu’il a fait : se débarrasser définitivement du livre blanc. Peu importe qu’il n’y ait plus de boîte à livres.
Il va le jeter dans la première poubelle qu’il rencontrera. Et advienne ce que voudra...
Il reprend sa marche sur le mail, en direction du tabac, en face de la boulangerie, car il sait qu’il y a, sur le côté de la boutique, une poubelle.
Il avance d’un pas rapide, toujours en proie à ses pensées.
