Paméla - Christian Guého - E-Book

Paméla E-Book

Christian Guého

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Beschreibung

Paméla Calmonte est une élève assidue du lycée agricole Vaxergues à Saint-Affrique, dans le département de l'Aveyron. Passionnée d’équitation, elle y prépare un baccalauréat professionnel dans la spécialité Élevage et Valorisation du cheval. Cependant, son amour de la solitude, son mysticisme et surtout son admiration obsessionnelle pour les Templiers intriguent ses éducateurs ainsi que son entourage familial.
Paméla loue à une vieille dame un petit F2 pour la durée de ses études. Un jour, à l’invitation d’une amie, sa logeuse s’absente durant quatre jours à Villefranche-de-Rouergue, petite ville touristique du nord de l’Aveyron. À son retour, celle-ci ne peut que constater la disparition sans traces de Paméla. Les recherches entreprises durant plusieurs semaines par la gendarmerie restent vaines.
Plus de deux ans après ces événements, M. G. et sa femme, Carla, en vacances dans la région, sont mis fortuitement au courant de cette affaire étrange. Émus par la disparition de Paméla, ils décident d’en découvrir les raisons et les circonstances. Ils sont encore loin d’imaginer les obstacles et les scènes d’épouvante auxquels ils vont être confrontés avant d’accéder enfin à la connaissance de la vérité.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Christian Guého est originaire de Touraine. Il est marié et père de deux enfants. Docteur en Lettres et docteur en Droit, il a fait carrière dans la Fonction publique. Installé depuis peu en Aveyron et sensible à l’histoire et à l’identité occitanes, il s’est mis à l’écriture.

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Christian Guého

Paméla,

une passion occitane

Roman

© Lys Bleu Éditions – Christian Guého

ISBN :979-10-377-1937-9

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Avertissement

Ce livre est un ouvrage de fiction. Les personnages cités et les événements relatés sont le fruit exclusif de l’imagination de l’auteur.

Du même auteur

- Louliana ou le Désert de l’amour, Le Lys Bleu Éditions, 2020

I

« Qu’est-ce que vous êtes venus faire dans ce trou ? »

G. et sa femme, Carla, firent d’abord semblant de ne pas avoir entendu la question et continuèrent à siroter le café fort que venait de leur servir la patronne de la Brasserie des Sept Collines. Ils avaient quitté Tours vers deux heures du matin et avaient roulé toute la nuit pour éviter la chaleur et les encombrements de ce premier week-end du mois d’août 2006. Ils avaient enfin rejoint la petite ville de Saint-Affrique, leur ultime destination en Aveyron, et s’étaient attablés sous la pergola du premier bistrot qu’ils avaient aperçu en descendant de leur véhicule.

La brasserie venait d’ouvrir. La patronne les avait vus se garer devant son établissement. Elle avait, de toute évidence, repéré les chiffres de la plaque d’immatriculation de la Clio de ses deux premiers clients, puisqu’elle leur lança :

« Trente-Sept ! c’est quel département ? » Carla n’avait pu que répondre qu’il s’agissait de l’Indre-et-Loire, situé à 600 km de celui de l’Aveyron. Elle avait ajouté, peut-être imprudemment, que son mari et elle-même avaient l’intention de s’installer à Saint-Affrique.

« Comment ? vous installer à Saint-Affrique ? Vous aimez vraiment les trous ! » insista la patronne, tout en finissant de nettoyer, avec une ostentatoire application, un verre à vin extrait d’un évier rutilant, dominé par deux robinets à bière joliment sculptés de grappes de raisins.

En dépit de la fatigue du voyage qui lui burinait les joues et le front, et sans pouvoir dissimuler un rictus d’agacement, G. se crut, cette fois, obligé de lui répondre sur un ton ferme :

« Madame, ce que vous appelez “les trous” sont davantage, aujourd’hui, Paris, Lyon, Lille ou Marseille, ces villes où l’on est confronté quotidiennement, non seulement à la pollution de l’air, au bruit, aux difficultés de circulation, au manque d’hygiène, mais encore à l’insécurité sous toutes ses formes ! Ne critiquez donc pas ainsi votre petite ville de Saint-Affrique où, à bien des égards, la vie doit être infiniment meilleure que dans ces grandes métropoles régionales. On voit que vous ne voyagez pas beaucoup. »

La patronne accusa le coup. Elle haussa les épaules et disparut complètement derrière son comptoir. G. profita de ce moment de répit pour relire l’annonce immobilière qu’il avait relevée sur Internet : une maison était bien à vendre dans le quartier des Cazes, à Saint-Affrique. Carla et G. avaient fait ce long chemin pour la visiter et avaient pris rendez-vous, à cette fin, avec la propriétaire, madame Hélène Lombard.

G. venait d’être, en effet, nommé à l’Université d’Albi en tant que maître de conférences d’Histoire du Droit1. Son premier poste, pensez-donc ! Il n’était pas question d’y renoncer. La première réunion des enseignants-juristes était déjà fixée au 16 septembre 2006. Il lui fallait donc quitter sa Touraine natale et faire vite pour que leur installation, en Aveyron, soit terminée avant cette date.

Leur choix s’était provisoirement porté sur ce département du sud de la France et en particulier sur la petite ville de Saint-Affrique, peuplée de quelque 8000 habitants. Ils avaient en effet traversé cette commune trois ans auparavant, durant leurs vacances d’été. La beauté et l’histoire du lieu les avaient émus et séduits.

La guide locale, dont ils avaient alors suivi les commentaires avec attention, leur avait expliqué qu’à la fin du Ve siècle, l’évêque Affricanus, parti évangéliser le sud-ouest de la Gaule, avait dû renoncer à poursuivre sa mission face à l’hostilité des Wisigoths. Sur le chemin du retour, il s’était reposé dans ce vallon fertile entouré de sept collines boisées où coule une tempétueuse rivière à truites : la Sorgues. Charmé, il avait décidé de rester et de fonder ici une première église.

C’est surtout le tempérament à la fois généreux et trempé des habitants qui les avait enchantés. Ainsi, le 14 septembre 1572, au lendemain de la Saint-Barthélemy, les habitants de Saint-Affrique, informés des massacres perpétrés à Paris, avaient refusé toute violence et scellé entre eux un « pacte de tolérance ». Un peu plus tard, en 1628, les femmes et les jeunes filles de la ville – alors à majorité protestante – avaient activement participé, du haut des remparts, à la bataille contre les troupes royales catholiques du Prince de Condé et du duc d’Épernon. Les assiégeants, après plusieurs assauts infructueux, avaient dû lever le siège.

À cet instant, un homme, tenant en laisse un chien noir maigre et fripé, entra sous la pergola et s’assit à une table, non loin de G. et de Carla. Il était hirsute et portait une barbe de plusieurs jours. Sa veste de jean bleu délavée battait au vent, faute d’un nombre suffisant de boutons pour la maintenir fermée. Son pantalon de jean, dans la même étoffe que celle de sa veste, était troué en plusieurs endroits et ne pouvait masquer une large trace de mercurochrome sur le genou gauche. À l’évidence trop court, il laissait, en outre, apparaître des chaussettes aux motifs losangés rouge, blanc et noir, dont l’une semblait avoir été mise à l’envers. Il était chaussé de baskets blanches mais sales et dépourvues de lacets.

Sans attendre que la patronne se soit approchée de lui pour connaître son souhait, il cria, à la ronde : « Un café, serré ; et qu’ça saute ! ».

La patronne se présenta presque aussitôt, souriante. L’injonction qui lui avait été adressée publiquement par ce nouveau client ne paraissait pas l’avoir contrariée le moins du monde.

« Marco, ça roule ce matin ? Je t’apporte ça tout de suite », lui dit-elle.

Celui-ci ne répondit pas et se contracta les lèvres en une espèce de moue douloureuse. En moins d’une minute, le café fut prêt et servi à Marco, toujours seul devant sa petite table ronde. La patronne se tourna alors vers G. et Clara et dit, en les montrant du doigt :

« Tu vois, Marco, ces deux-là veulent venir s’installer à Saint-Affrique. J’les comprends pas ! Moi, au contraire, si j’avais les moyens, je m’achèterais un commerce dans l’6e arrondissement… de Paris, bien sûr ; ou bien alors à Bordeaux… Pourquoi Bordeaux ? Eh ben, non pas parce que cette ville a, par la suite, donné le mot : bordel, mais parce qu’elle a donné son nom à des vins connus dans l’monde entier ! Et puis, c’est une ville sélecte, à moins de 4 h de Paris par le TGV. Enfin, la mer est là, toute proche. Nous, à Saint-Affrique, on n’a qu’un torrent étroit, boueux, minable. En tout cas, je quitterais ce trou. Non, vraiment, ils s’rendent pas compte. Ils vont mourir d’ennui ici ! »

Le chien noir de Marco ponctua la sentencieuse appréciation de la patronne par un triple aboiement. Marco se tourna vers G. et Carla :

« Où vous habit'rez à Saint-Aff. ? j’veux dire, dans quelle rue ? J’connais la ville par cœur, moi ! »

G. se demanda un instant s’il devait donner suite à une sollicitation aussi indiscrète que familière. Mais il considéra que c’était par la patronne du café que Marco avait été informé de leurs intentions et que celui-ci n’avait donc pas pris, lui-même, l’initiative de les importuner. En outre, ce pauvre bougre, qui ne devait pas avoir beaucoup d’occasions de converser dans la journée, fit pitié à Clara.

Elle souffla à G. de lui répondre, en faisant d’ailleurs valoir, à voix basse, qu’ils pourraient peut-être ainsi avoir quelques renseignements sur le quartier en question.

« Nous ne sommes pas encore certains d’habiter la maison que nous devons visiter ce matin, à 11 heures, dans le quartier des Cazes. Nous devons être reçus ce matin par la propriétaire, madame Lombard », déclara alors G. avec une voix forte, de manière que la patronne entende aussi.

« Quartier des Cazes ? Ah, si, j’connais. C’est l’quartier des “bourges”, des “friqués” ; y a beaucoup de maisons individuelles avec un p’tit jardin. Mais les gens sont radins ; j’y vais même plus y faire la manche ; ça m’dégoûte ! Lombard, vous avez dit ? Ça m’dit que'que chose. J’ai dû voir c’nom là sur une boîte aux lettres parce que, moi, j’lis les noms sur les boîtes aux lettres et j’les retiens, enfin, le plus possible. C’est comme un jeu. Euh… Lombard, ah oui, c’est là où y a des roses, mais des roses y en a partout ici ; les gens ne mettent que ça ; y en a tellement qu’on les voit même plus »,s’exclama Marco.

La patronne profita du silence qui suivit la dernière phrase de Marco pour enchaîner mais, cette fois, avec une espèce de déférence dans la voix :

« Le quartier des Cazes ? Ah ! mais voilà des gens bien ! Vous savez, j’aurais tellement voulu, moi aussi, acheter dans c’quartier mais il n’y a ni entreprises ni commerces ; on n’a pas l’droit, c’est résidentiel, les Cazes ! Vous allez y trouver vot' bonheur, c’est sûr ; vous s’rez certainement plein sud ; le soleil toute la journée, vous imaginez ? Alors, bienvenue à vous deux dans cet écrin de douceur et d’verdure qu’est Saint-Affrique… Bon, ça fera 2, 60 euros ! »

G. pensa que la patronne pouvait souffrir d’une légère schizophrénie. À peine cinq minutes auparavant, elle dénigrait sévèrement sa commune et, à présent, elle en vantait, sans réserve, l’un de ses quartiers. Et puis, elle voulait acheter partout : dans le 6e arrondissement de Paris, dans le quartier des Cazes, à Saint-Affrique, à Bordeaux aussi. Si la discussion avait concerné la ville de Saint-Tropez, elle aurait sûrement voulu acheter laMadrague de Brigitte Bardot…

Une voiture de la Gendarmerie locale passa au ralenti devant la terrasse du café, ce qui entraîna aussitôt une nouvelle réaction de la patronne :

« Ici, pas d’délinquance ; vous pourrez dormir tranquilles ; d’ailleurs, les gendarmes ont tellement peu d’boulot qu’on parle d’en réduire les effectifs. Alors, ils font parfois du zèle pour se justifier. »

Le véhicule des gendarmes s’arrêta justement en face de la brasserie, à côté de l’Office du Tourisme. Les deux occupants en descendirent et se dirigèrent vers la terrasse ombragée où la patronne s’était assise au milieu de ses clients. Elle feuilletait un journal régional : Le Midi Libre. En voyant les uniformes, elle se leva et dit :

« Bonjour, mes chéris ! Alors, on est en filature dès l’matin ? »

Le gendarme le moins gradé arbora un large sourire et rendit le bonjour, mais l’autre resta de marbre. Au contraire, avec un air artificiellement soucieux, il demanda :

« Rien à signaler, madame Chantal ? alcoolisme, incivilités ? »

« R.A.S. mon adjudant, mais la journée ne fait qu’commencer. Quant à la soirée karaoké d’hier soir, un verre de cassé, c’est tout ! On sait plus faire la fête comme dans l’temps ! Ah ! j’ai des Tourangeaux, c’matin. Ils sont bien paisibles. Ils ont rendez-vous dans l’quartier des Cazes », répondit-elle.

Le gradé se crut obligé de donner suite à l’information qui venait de lui être communiquée. Il considéra brièvement G. et Clara et dit :

« Les Cazes ? Vous savez où c’est ? C’est tout près. Quartier très calme. Aucune délinquance à signaler depuis des mois. On n’y passe même plus. Je vous conseille d’y aller à pied. Vous suivez la Sorgues, enfin, je veux dire la petite rivière que vous voyez sur votre gauche qui fait un arc de cercle et rejoint le quartier des Cazes à 500 mètres d’ici, environ. Votre promenade sera bien agréable, je vous l’assure ! »

G. et Clara remercièrent vivement ce gendarme si affable, réglèrent leur dû et se levèrent. Au moment où ils allaient sortir du café, ils croisèrent deux adolescents en short dont l’un essayait de faire tenir en équilibre un ballon de football sous son index droit.

« Pas de tirs au but près de ma terrasse c’matin ; j’vous préviens ; j’ai des clients ; n’est-ce pas, Cédric ? » avertit la patronne.

« Mais madame, on veut juste un diabolo fraise ; j’ai des sous, regardez ! » répliqua l’adolescent, tout en découvrant quelques pièces de monnaie soigneusement empilées au creux de sa main.

G. et Carla étaient déjà loin. Munis d’un plan de Saint-Affrique, ils progressaient d’un bon pas vers le quartier des Cazes, le long du cours d’eau rapide et bruissant qu’est la Sorgues.

L’eau était si transparente qu’on pouvait y voir d’énormes truites luttant sans répit contre le courant bouillonnant. Un peu plus loin, une dizaine de canards musqués, étendus sur le bord caillouteux de la rivière, se reposaient à l’ombre d’une rangée de chênes. Dans le ciel, un gypaète effectuait de lents et larges cercles dans l’attente de la découverte de quelque charogne. Une buse, aux yeux noirs et perçants se posa tout près d’eux, sur une proéminence rocheuse. De volumineux nuages blancs émergeaient des collines comme des volcans silencieux. Un soupçon de vent tiède les effleurait de temps à autre. Ils étaient bien.

Brusquement, G. s’arrêta, leva les yeux et fit un tour sur lui-même. Il ne vit qu’un relief tourmenté qui lui interdisait toute perception de l’horizon. Il se rendit compte qu’il se trouvait, avec Carla au milieu d’une espèce de cirque montagneux parfaitement clos. Une vague sensation d’étouffement l’envahit. Il paraissait hébété. Il posa la main sur son cœur. Carla sentit aussitôt que quelque chose n’allait pas. Elle lui serra la main encore plus fort et lui adressa un regard aussi inquiet qu’interrogateur. G. s’adossa contre la rambarde et sortit machinalement, de la poche de sa veste, une boîte de cigarillos Café Crème qu’il affectionnait particulièrement. Il n’eut pas le temps d’allumer son cigarillo que Carla s’insurgea :

« Nous avons rendez-vous à 11 h, rue de Beauséjour, avec madame Lombard. Nous sommes presque arrivés. Alors, pas question de temporiser maintenant, un cigare à la bouche, le temps que ton “vertige” disparaisse. Nous devons être à l’heure ! Mais, au fait, qu’est-ce qui t’a pris exactement ? »

G. ne répondit pas. Il remit le cigare dans sa boîte et reprit lentement son chemin. Mais il se sentait fatigué. Rien à voir avec l’état de quasi-béatitude dans lequel il baignait quelques minutes auparavant. Il eut envie de faire demi-tour, mais pour aller où ? Retourner à la voiture ? S’établir dans une autre ville ? Une inconsciente angoisse était remontée à la surface : le cercle de collines qui l’entourait lui semblait constituer une sorte de prison à ciel ouvert. Sa claustrophobie naturelle reprenait le dessus…

La rue des Bégonias apparut sur la droite. Encore quelques mètres, et ils arriveraient sur l’imposante place desCazes. D’ailleurs, là, dans quelques jours, aurait lieu la grande fête annuelle du quartier. Des bancs et des tables seraient installés sous les platanes. On y dégusterait de l’aligot aux saucisses d’agneau, on y boirait du Marcillac, ce réputé vin rouge de l’Aveyron. Il y aurait aussi un orchestre de variétés, exclusivement composé de femmes, cette année : les Vénus de Millau.

On danserait aussi au milieu de la rue. On y rapporterait des anecdotes et des moments de vie, en langue occitane, évidemment. Déjà, des guirlandes multicolores enrubannaient de nombreux luminaires.Une énorme affiche, placardée sur un panneau municipal, annonçait un Toro del Fuego qui serait embrasé le jour de la fête, à 23 h précises. Des gens simples auraient attendu toute l’année pour vivre ce moment, comme d’autres attendent Le Grand Soir.

Pour l’instant, la place était occupée par des boulistes au verbe haut. Carla remarqua qu’ils portaient presque tous les mêmes casquettes et d’épaisses moustaches, ce qui la fit franchement sourire. Soudain, une boule lancée violemment par un « tireur » traversa la place, puis la rue où se trouvaient G. et Carla. Elle se dirigeait tout droit vers une bouche d’égout. G., d’un mouvement de pied, n’eut que le temps de dévier sa course vers la bordure du trottoir sur laquelle elle rebondit. Il en fut chaleureusement remercié et fut même invité à prendre unPastis dont la bouteille était déjà bien entamée…

G. refusa poliment, et précisa qu’il se rendait rue de Beauséjour où il avait rendez-vous avec madame Lombard. Le bouliste le plus corpulent, après avoir remis sa grosse perruque rousse à l’endroit, lui dit alors :

« Vous y êtes ; c’est la première rue à droite, au bout de la place. Madame Lombard ? C’est une maison aux murs crépis en gris, presque à flanc de montagne. C’est pas tout près ! C’est même, je crois, la dernière de la rue qui est en cul-de-sac ! Et puis, vous verrez, dans son jardin, il y a, à peine dissimulés par trois lauriers roses, des massifs d’ancolies, ma foi bien jolies l’été, mais qui ont été, récemment, sérieusement abîmés par le vent et la tempête. »

G. le remercia puis, main dans la main avec Carla, se présenta, quelques instants plus tard, au bas de la rue de Beauséjour. Celle-ci s’élevait, d’abord faiblement, puis très sensiblement, sur une longueur de deux cents mètres, environ avant de disparaître dans un ample virage, sur la droite. Elle était, en effet, comme leur avait dit Marco, bordée de pavillons charmants entourés de petits jardins très soigneusement entretenus. Après cinq bonnes minutes de marche, G. et Carla distinguèrent l’extrémité de la ruede Beauséjour.

Visible de loin, madame Lombard trônait dans l’encadrement de sa fenêtre grande ouverte. Elle tenait une tasse encore fumante à la main. De toute évidence, elle guettait l’arrivée de ses visiteurs. G. et Carla s’immobilisèrent enfin devant un portail bleu égyptien, en tôle ondulée.

« Entrez, entrez, madame, monsieur, soyez les bienvenus ! Je vous rejoins tout de suite par l’escalier intérieur », leur dit-elle immédiatement.

Quelques instants plus tard, G et Carla pénétraient dans la propriété de madame Lombard. C’était une femme plutôt petite, menue, au sourire facile. Ses cheveux gris-blanc, vaporeux et soigneusement peignés, lui faisaient comme une aura. Elle était vêtue d’un chemisier vert pâle épinglé d’une rutilante broche et d’une jupe de soie orangée. Elle portait un large collier en argent d’où pendait une énorme croix protestante. Elle exhalait le thé.

« Votre voyage s’est bien passé ? Voici donc la maison qui est à vendre », dit-elle, tout en refermant le portail.

Puis elle ajouta :

« Vous en observerez, d’emblée, le volume important et le toit de tuiles en pointe de diamant surmonté d’un paratonnerre. Il y a quatre grandes pièces à l’étage et deux pièces moins importantes au rez-de-chaussée, avec toutes les commodités, bien entendu. Il y a également une buanderie, mais pas de garage. Cela dit, vous pouvez aisément stationner près de la maison, dans cette rue qui est en cul-de-sac. Il y a toujours de la place.

Le long du bâtiment, comme vous le voyez, il y a, côté Ouest, un petit jardin de moins d’une soixantaine de mètres carrés, traversé par une allée de vieilles pierres. Ah, la minuscule cabane de jardin en bois de sapin, dans le coin, est bien utile ! Mon chat y passe même ses nuits… Sinon, que puis-je vous dire ? Sur l’étroite bande de terre qui longe la façade et l’entrée, au sud, ce sont des lauriers. Ils souffrent de la chaleur, les pauvres ! Voilà. En somme, je suis un peu perchée, ici, et à l’écart de tout… Je vous ai vus arriver de loin, vous savez… »

« Vous y habitez actuellement, madame ? » interrogea Carla.

« Non. J’habite à six cents mètres d’ici, plein centre-ville, près d’un institut de beauté, figurez-vous ! J’ai encore la force de me déplacer à bicyclette, mais dès que ça commence à monter, je mets pied à terre. Pour venir ici, j’emprunte régulièrement la rue du général de Castelnau. Vous connaissez ce militaire ? » demanda madame Lombard.

« Non, pas particulièrement », soupira Carla, un peu froissée de ne pouvoir répondre.

« Il a été chef d’État-Major des Armées durant la Première Guerre mondiale. Il a été élu député en 1919, mais il est devenu, ensuite, président de la Fédération nationale catholique. Je l’ai un peu regretté car, moi, je suis protestante – et, vous savez, il y a encore beaucoup de protestants à Saint-Affrique. Mais il a lâché Pétain et s’est rallié au Général de Gaulle en 40. Alors… Bref, je reviens à cette maison qui appartenait à mes parents, Antoine et Hortense. Mon père est décédé depuis une dizaine d’années, déjà ; ma mère depuis quatre ans. Cette maison, donc, je l’ai reçue en héritage mais elle exige beaucoup d’entretien et me coûte bien cher. Ainsi, j’ai dû la mettre en location, il y a un peu plus de deux ans. J’ai eu une étudiante, au rez-de-chaussée, durant quatre mois, puis elle a disparu », expliqua madame Lombard.

« Ah ! Sait-on ce qui lui est arrivé ? » demanda G.

« Non. Mais on pense qu’elle a fugué. En tout cas, les recherches, tant auprès de sa famille que de ses amis, n’ont rien donné. On l’aurait aperçue à l’étranger, sur la grand-place de Bruxelles, notamment… Mais, ce n’est plus mon affaire, et, depuis, je n’ai plus reloué. J’espère bien vendre à présent. Une retraite de couturière, même avec toutes ses annuités, ce n’est pas le Pérou ! Mais je suis ouverte à la discussion, vous savez ! On commence la visite ? »

La propriétaire précéda ses hôtes dans l’ascension d’un long escalier intérieur débouchant, à l’étage, sur un large vestibule particulièrement sombre. Celui-ci desservait, sur la gauche, la cuisine, sur la droite, la salle à manger, et de front, un petit couloir permettant d’accéder à l’ensemble des chambres. On pouvait cependant discerner, dans ce clair-obscur, de nombreuses toiles d’araignées pendant aux quatre coins.

Madame Lombard proposa de commencer immédiatement la visite par les chambres. On s’engagea donc dans l’étroit couloir de la maison. La tapisserie y tombait en lambeaux. Dans les chambres, d’énormes fissures enlaidissaient les cloisons. Les plafonds étaient grisâtres. Force fut, cependant, de constater qu’un bouquet de jasminsen fleurs, sans doute oublié làdans un vase sans eau, embaumait encore largement l’une des pièces malgré la fenêtre ouverte. Toujours emmenés au pas de course par madame Lombard, tous passèrent, sans s’arrêter, devant des toilettes sans portes situées tout au fond du couloir. La voix de Carla s’éleva alors :

« Pourquoi pas de porte aux W.C., madame ? »

Madame Lombard, surprise, répondit un peu sèchement :

« Oh… c’est un mauvais souvenir : un peu avant son décès, ma mère avait invité sa sœur et son beau-frère à la maison. C’était un 11 novembre. À la fin du repas, celle-ci avait eu besoin de s’absenter aux toilettes. Elle avait verrouillé la porte en plus du tour de clé qu’elle n’avait pas manqué d’actionner. Or, au moment de sortir, elle n’avait pas eu la force de tourner la molette du verrou qui, il est vrai, était énorme. On l’entendait gémir et suffoquer. Nous avons appelé les pompiers de Saint-Affrique qui ont dû défoncer la porte à la hache ! Heureusement, il s’agissait d’une porte de bois. Bref, les choses sont restées en l’état… Désolée pour le spectacle ! Mais il y a quand même bien d’autres endroits dans la maison pour rêver et faire des projets ! On continue ? »

« Non, pas encore. Regardez : la lunette et le couvercle des W.C. ne sont pas abaissés ! Oubli fâcheux ! Savez-vous, madame Lombard, que cela peut permettre aux mauvaises énergies de remonter par la colonne de vidange ? » observa Carla, très sérieusement.

G. regarda sa femme avec un air effaré. Il savait qu’elle s’adonnait un peu à l’ésotérisme, qu’elle s’intéressait tout particulièrement au Feng Shui, mais il ne s’attendait pas à une telle sortie, dans un tel endroit. Quant à madame Lombard, elle parut soudain prise de panique. Elle s’engouffra dans les toilettes et abaissa d’un geste brusque la lunette et le couvercle des W.C. Puis elle se tourna vers ses deux visiteurs et dit :

« Cela ne va tout de même pas vous dissuader d’acheter la maison, si elle vous plaît, par ailleurs ? »

À ces mots, G. ne put s’empêcher de rire. Il s’efforça de faire tomber la tension :

« Mais non, mais non ! Ma femme a voulu nous faire peur ! C’est une coquine, vous savez ! À la maison, c’est pareil. Je me fais reprendre. Il ne faut pas croire à toutes ces superstitions ! Continuons, madame Lombard, et ne vous inquiétez pas ! »

Carla sourit et ne répondit pas. On réemprunta alors le vestibule et l’on déboucha dans la cuisine, très lumineuse. Un abat-jour métallique, piqueté de rouille, descendait d’un haut plafond taché de cercles gras. Il dominait, presque à la toucher, le haut d’une large table ronde aux fins pieds moulurés.

De la fenêtre à simple vitrage, on pouvait voir, en contrebas, trois rangées d’ancolies aux couleurs vives perdues au milieu de petits rectangles d’herbes complètement brûlés par le soleil. On apercevait aussi le début d’un chemin dallé, à l’agencement régulier, qui divisait le jardin en deux parties presque identiques, et qui avait été évoqué par madame Lombard dans sa première présentation des lieux.

La propriétaire parut ignorer complètement la cuisine et n’y fit aucun commentaire. Elle entraîna directement G. et Carla dans la salle à manger, et déclara aussitôt :

« La cheminée, regardez cette petite cheminée de briques, en coin, comme elle est adorable. Il s’y trouve encore quelques cendres qui datent, euh… au moins de quatre ans ; ce sont les restes des derniers bois auxquels ma regrettée maman a pu se chauffer, lovée dans son fauteuil, près de la grande fenêtre que vous voyez là ! Je n’ai jamais pu les enlever. Je pense à elle chaque fois, et j’ai l’impression que ce sont ses cendres mortuaires. Elle a voulu être incinérée. Je vais fleurir son urne, une fois par mois, au cimetière de Saint-Affrique… »

« Cette cheminée fonctionne-t-elle ? » coupa G.

« Je ne sais plus. Je l’avais fait boucher avec de la laine de roche car l’air froid y pénétrait en l’absence d’occupants et de chauffage. Ah, il n’y a pas de salon distinct ! Il faudra que vous créiez un petit espace de réception dans cette pièce. Nous, nous avions mis la télé là-bas, dans l’angle nord-ouest de la maison… » répondit madame Lombard.

« Et si nous allions faire un petit tour au rez-de-chaussée, maintenant ? » proposa G.

Madame Lombard acquiesça, et tous prirent, à nouveau, l’escalier intérieur qui les mena d’abord dans une grande buanderie aux murs envahis d’étagères. Carla distingua immédiatement les pieds d’un piano droit, dépassant d’une ample bâche de tissu fin. Elle pointa l’instrument du doigt et interrogea madame Lombard du regard. Celle-ci commenta :

« Oui, c’était le piano d’études de maman. Elle l’a eu très tôt et a longtemps joué dessus ; mais il est toujours en très bon état. Elle jouait encore quelques mois seulement avant sa mort, avant d’être transférée à l’hôpital de Montpellier. Mais elle n’a jamais joué Chopin. Trop difficile pour elle. Et puis, Chopin avait déçu George Sand et elle ne le lui pardonnait pas. Elle vénérait cette femme-écrivain. Elle admirait son caractère indépendant, son libertinage décrié, ses engagements politiques. Elle a lu toute son œuvre. C’est curieux, n’est-ce pas ? »

G. changea de sujet. Il préféra s’intéresser à la chaudière qui dessinait un large rectangle blanc sur le mur de la buanderie donnant sur l’extérieur. Il s’inquiéta de son état.

« Elle n’a pas fonctionné depuis quatre ans non plus. Depuis le décès de maman. Elle fuit un peu, je crois. Il faudra prévoir une bonne révision ! » commenta madame Lombard.

« Il faudra, dites-vous ? Vous parlez au futur comme si nous allions nous rendre acquéreurs de la maison. Je vous dis cela amicalement, mais vous auriez dû dire : il faudrait… Le conditionnel conviendrait mieux, car je ne vous cache pas que nous demeurons dans l’expectative après ce que nous avons vu de la maison ! » reprit Carla.

Le visage de madame Lombard s’assombrit. Sans un mot, elle se dirigea, à pas rapides, vers un espace clos, suivie par ses deux visiteurs. Tout en en poussant la porte sans serrure, seulement mue par un puissant ressort, elle déclara :

« Voici l’atelier de papa. Il est très vaste, aussi. Et il ne reste plus grand-chose dedans. Mais il y a toujours l’établi. Ah, il a servi, celui-là ! Il porte d’ailleurs les marques ineffaçables du travail et des efforts accomplis par celui qui l’a si souvent utilisé ! J’ai pensé qu’il pourrait intéresser des candidats-acheteurs bricoleurs. »

« L’espace est effet immense ; on pourrait en faire un beau garage », indiqua G., comme s’il voulait atténuer la réserve un peu rude formulée par Carla quelques instants auparavant, à propos de la chaudière

« Trente-cinq mètres carrés, ce n’est pas rien. Mon père y mettait non seulement ses bidons, ses outils et des matériels de toutes sortes, mais encore nos bicyclettes, sa brouette et sa moto. Et il y aurait eu encore de la place pour danser (rire). Voilà, vous avez tout vu. Il n’y a rien de plus ici. Tenez-moi au courant de votre décision, s’il vous plaît, dans les 48 h. Bien entendu, vous pouvez faire, seuls, un dernier tour de la maison avant de partir », ajouta madame Lombard.

Avant de quitter l’endroit, Carla fit encore quelques pas en direction du fond de l’atelier, comme pour recueillir quelques éléments supplémentaires susceptibles de justifier un éventuel refus d’acheter. Soudain, elle s’exclama :

« Oh ! il y a comme une trappe, ici, avec une poignée en cuivre. On ne la distingue pas bien, de loin, car elle est dans la couleur du ciment gris du sol. De quoi s’agit-il, madame Lombard ? »

« C’est une petite cave creusée à la demande de papa pour y mettre quelques bonnes bouteilles, et pour garder un endroit naturellement frais. Je n’y suis pas descendue depuis au moins cinq ans. Je me souviens que maman m’avait alors demandé de remonter un Médoc 1961 pour des amis. C’est un endroit sans lumière naturelle et un peu humide ; sincèrement, je n’ai même pas pensé à vous le faire visiter. », répondit la propriétaire.

G. commençait à s’impatienter à la porte du garage :

« Tu viens, chérie ? N’abusons pas davantage du temps de madame Lombard ! Nous lui donnerons, plus tard, notre réponse, pour la maison. »

« Deux minutes, et je te rejoins. J’aime l’atmosphère des caves ; elles exhalent le parfum des meilleurs raisins, la convivialité sincère, le mystère du temps qui bonifie… » répondit Carla.

Et puis, à l’adresse de madame Lombard, comme pour la décider à ouvrir la trappe, elle ajouta, avec un sourire malicieux :

« Si ça se trouve, c’est la visite de la cave qui, au bout du compte, va nous pousser à acheter. »

À ces mots, madame Lombard se dirigea prestement vers la trappe qu’elle tenta d’ouvrir aussitôt, sans succès. Son pourtour paraissait comme collé sur son support de bois. Carla appela son mari à la rescousse. Alors, madame Lombard et G., ayant saisi chacun une extrémité de la poignée, tirèrent d’un coup sec le système d’ouverture vers le haut. La trappe se débloqua. Un grincement sinistre se fit entendre. G. et Carla n’eurent vraiment aucune peine à croire que personne n’était descendu, depuis des mois ou des années, dans cette cave.

À la lumière du jour que diffusait dans l’atelier une opaque baie vitrée, les visiteurs purent distinguer un début d’escalier en chêne, composé de marches étroites et peu profondes. Il ne paraissait possible de l’emprunter que sur la pointe des pieds. Madame Lombard invita G. à descendre le premier. Elle invoqua son âge et ses rhumatismes pour ne pas s’obliger à le suivre. Elle lui indiqua qu’un petit interrupteur se trouvant juste au-dessus du sol, sur la droite, commandait un discret éclairage des lieux.

Lentement, et avec de grandes précautions, G. pénétra dans la cave en se tenant fermement à la rampe fragile qui sécurisait l’escalier d’un seul côté. Il devina, à tâtons, la présence de l’interrupteur qu’il actionna, avant de poursuivre, pas à pas, sa progression. Tous les objets, contenus dans cet espace aveugle, lui apparurent alors en relief. En même temps, des effluves âcres de vieux vinaigre le submergèrent.

Des casiers à bouteilles tapissaient les murs sur toute leur longueur. De larges morceaux de carton blanc, agrafés sur le haut des casiers, mentionnaient la nature des vins à consommer : rouge, blanc, rosé. De plus petites étiquettes en précisaient l’origine : Saint-Estèphe, Vouvray, Anjou, Provence… Au milieu de la cave, un crochet à viande était suspendu à un fil d’acier mû par une petite poulie d’angle.

G. posa enfin le pied sur le sol grossièrement cimenté de la cave. Il s’immobilisa, et son regard s’arrêta, cette fois, sur la forme d’un coffre de faible envergure, recouvert de poussière noircie et de restes d’insectes divers. Le meuble, auquel il manquait un pied, tenait en équilibre par appui sur le mur contigu. Un gros pot de fleurs de terre cuite vide avait été posé par-dessus, à l’envers. Cela n’intrigua pas particulièrement G., bien au contraire :

« Joli petit endroit ! Vraiment, c’est l’antre de Bacchus ici. On pourrait y mettre nos bons vins de Touraine et d’Anjou, nos rillons et nos jambons fumés », cria-t-il à l’adresse de madame Lombard et de Carla qui étaient restées dans l’atelier.

Puis il se tourna vers l’escalier afin de remonter. Carla dit alors :

« Madame Lombard, vous n’avez pas une lampe de poche ? J’ai envie de voir cette petite cave à mon tour. »

La propriétaire ne dissimula pas son étonnement de constater combien cette cave, somme toute banale, et creusée relativement récemment, suscitait l’intérêt de ses visiteurs :

« Ce fut un lieu d’entrepôt de quelques bouteilles et de conservation de certains fruits et légumes, rien de plus. Nous y faisions aussi mûrir nos tomates, c’est tout », souligna-t-elle, en tendant à Carla une puissante torche qu’elle venait de décrocher d’un support fixé entre l’atelier et la buanderie.

Carla emprunta à son tour l’étroit escalier de bois, À peine eut-elle posé le pied sur le sol de la cave qu’elle déclara sur un ton péremptoire :

« Oh ! Il y a quelqu’un ici ! »

G. fut le premier à réagir vivement à cette affirmation : « Quoi ? Quelqu’un ? Tu es encore dans tes rêves, chérie. Tu vois bien qu’il n’y a personne sinon quelques bouteilles poussiéreuses, dont le contenu, vu le temps passé, a certainement été transformé en vinaigre ou en liqueur. Allons-nous-en, maintenant ! »

Madame Lombard renchérit :

« Oui. Il n’y a vraiment rien de particulier ici, madame. Encore une fois, je n’avais pas prévu que vous vous intéressiez à cette cave. D’ailleurs, je ne l’ai même pas nettoyée, ne m’en veuillez pas ! »

Pendant ce temps, Carla avait orienté le faisceau lumineux de sa torche sur le bois du coffre. Elle remarqua non seulement que le meuble avait été écorché à maints endroits, mais encore qu’il n’avait plus ni serrure ni clé. Le couvercle avait été simplement rabattu. Sa curiosité naturelle et son intuition la poussèrent à demander à la propriétaire, la permission de regarder ce qu’il y avait dedans, si toutefois il y avait quelque chose.

Madame Lombard, toujours en équilibre au bord de la trappe, donna son accord, tout en soupirant et en s’étonnant à nouveau « qu’on puisse s’éterniser dans un endroit pareil ».

Carla posa la torche sur le sol, enleva le pot de terre cuite posé sur le couvercle du coffre, et glissa les doigts des deux mains sous la jointure de celui-ci. Puis elle tenta de le soulever. En vain. Là encore, elle sollicita l’assistance de son conjoint. Celui-ci, impatient de quitter les lieux, était déjà ressorti dans le jardin. Il accourut.

Mais, claustrophobe et contracté à l’idée de rejoindre cet espace confiné, il descendit si maladroitement les marches qu’il glissa et tomba sur les genoux. Il se redressa, plaintif, et reprit ses esprits en enlaçant le cou de Carla. Son pouce droit était douloureux, son pantalon était souillé et déchiré à mi-jambe. Énervée, Carla le repoussa, puis lui demanda fermement de l’aider à ouvrir le meuble.

« C’est certainement du merisier massif, ça pèse son poids », balbutia G., grimaçant, tout en se mettant en position pour soulever le couvercle, de concert avec Carla.

Celle-ci compta alors :

« Un… deux… trois ! »

Contrairement à la trappe du sol de l’atelier, le couvercle du coffre se souleva presque sans bruit. Lorsqu’il fut ouvert complètement, G. et Carla se penchèrent au-dessus de son contenu. La première chose qu’ils virent, à la faible lueur de la loupiote murale, ressemblait à une sorte de linge de couleur blanc-ivoire, paraissant recouvrir un objet de forme longiligne et irrégulière.

Carla s’empara, à nouveau, de la torche qu’elle pointa, cette fois, à bout portant sur le linge. Tout de suite, trois cercles rouge foncé, de volumes très différents, leur apparurent, faisant penser à de banales taches de vin. Dans un second temps, deux liserés d’étoffe d’un rouge plus vif qui se croisaient en leur milieu, et qui semblaient se poursuivre des quatre côtés du tissu enveloppant le contenu, encore inconnu, du coffre, attirèrent leur attention.

G. et Carla se regardèrent quelques instants, sans dire un mot, comme s’ils venaient de comprendre, en même temps, qu’ils étaient peut-être en train de vivre quelque chose de peu ordinaire.

« Il faut tirer le linge, voir ce qu’il y a dessous », dit Carla, avec une voix inquiète que G. ne lui connaissait pas.

À cet instant, madame Lombard cria :

« On m’appelle au téléphone ! J’attends de nouveaux visiteurs aujourd’hui, pour la maison. Je m’absente quelques minutes, je reviens… »

G. et Carla, toujours en état de fascination, ne répondirent même pas à la propriétaire. G., après avoir respiré profondément, enfonça fébrilement et lentement son bras jusqu’au fond du coffre pour pouvoir saisir le rebord du linge. Il le releva tout aussi lentement puis le tira progressivement jusqu’à lui.

Carla dirigea alors le faisceau de la torche au milieu du coffre : elle vit immédiatement une paire de jambes pliées, ramenées sur la poitrine, et maintenues par une double corde. Stupéfaite, elle ramena ensuite la torche vers le haut du coffre et découvrit une tête de femme à moitié décharnée. Les cavités oculaires du cadavre étaient encore recouvertes de quelques rares cheveux blond foncé. Elle retint un cri.

G., la bouche bée de surprise, saisit à son tour la torche et illumina le buste de ce corps momifié. Il observa que les bras avaient été attachés dans le dos de la victime – car il fallait bien parler à présent de victime, compte tenu du lieu de la découverte et de l’état de ce corps entravé. Il éclaira alors l’abdomen du cadavre : les parties génitales avaient complètement disparu. D’une manière générale, toutes les muqueuses avaient été dissoutes avec le temps.

G. et Carla, devenus muets d’effroi, ne purent que constater que le corps avait été entièrement dénudé puis recouvert d’un linge. Son envergure avait été réduite par le repli forcé des bras et des jambes afin qu’il puisse tenir dans ce coffre haut mais de faibles dimensions latérales. Curieusement, il en émanait une odeur indéfinissable, forte mais plutôt agréable, comme s’il avait fait l’objet d’une tentative d’embaumement.

G., d’une voix incertaine, rompit le silence devenu particulièrement pesant.

« Tu as vu, Carla ? Ce linge blanc sur lequel apparaît une immense croix de couleur rouge ? C’est une croix templière ! »

« Une croix templière, c’est-à-dire ? » interrogea Carla.

« La croix rappelle l’appartenance de l’Ordre des Templiers à la chrétienté, et la couleur rouge rappelle le sang versé par le Christ pour le bien de l’Humanité », précisa G.

Madame Lombard, qui était de retour de son coup de téléphone, s’approcha à nouveau de la cave :

« Encore là-dedans ! » cria-t-elle presque, en se laissant aller à un rire bruyant et moqueur. G. interrompit sèchement les éclats de madame Lombard :

« Vous avez une morte dans votre cave, madame ! »

À ces mots, madame Lombard poussa un nouveau hurlement de rire, et, prise de convulsions irrépressibles, s’affaissa au bord de la trappe demeurée ouverte. G. pensa même, un instant, qu’elle allait basculer dans la cave, la tête la première.

« Nous ne plaisantons pas ! Descendez, madame Lombard, s’il vous plaît ! » ordonna alors Carla.

Le rire de la propriétaire cessa aussitôt. G. et Carla la virent d’abord se pencher au-dessus de la trappe puis, après un bref moment d’hésitation, prendre l’escalier à reculons, les mains crispées sur l’unique rampe en bois. Parvenue dans la cave, elle se dirigea vers le coffre toujours ouvert. Elle fixa le cadavre en lambeaux qui se présentait à elle et effleura doucement, de l’index, la partie du linceul pendant hors du coffre. Alors, tremblante, elle porta ses deux mains à la tête et s’écria :

« Mon Dieu, mon Dieu, ce n’est pas possible… C’est elle, c’est elle, j’en suis sûre ! »

« C’est qui ? Dites-nous, madame Lombard. C’est qui ? » reprit G.

« C’est ma locataire, je pense, celle qui a disparu depuis deux ans. Je reconnais la coupe et la couleur des cheveux qui lui restent… Et son visage à moitié décharné… Mon Dieu ! C’est sûrement mademoiselle Calmonte, je ne me souviens plus de son prénom… Elle portait souvent une gourmette au poignet droit, je crois… J’ai la nausée ! Je veux m’asseoir », gémit madame Lombard.

G. et Carla vérifièrent qu’il n’y avait aucun siège dans la cave. Ils saisirent donc madame Lombard sous les aisselles, lui appuyèrent le dos contre le mur le moins sale – sous l’escalier – et la firent ainsi glisser jusqu’au sol.

« Tentons, maintenant, de récupérer la gourmette dont parle madame Lombard », dit G. à Carla.

Or, le corps reposait sur les deux bras attachés derrière le dos, et il était impossible d’entrevoir même les mains. Il fallait donc renverser le cadavre, au moins en partie, afin de dégager suffisamment la main droite, et accéder ainsi à la gourmette – si celle-ci était toujours là.

« Avez-vous des gants, madame Lombard, n’importe quelle sorte de gants ? », demanda G. Celle-ci fit un effort visible sur elle-même pour sortir de l’état de sidération où elle se trouvait :

« Oui, monsieur, j’en ai ; ce sont des gants de jardinier qui appartenaient à mon défunt mari ; ils sont au fond de l’atelier, sur une étagère où vous trouverez aussi des résidus d’engrais et de semences ; ah, il s’en occupait bien du jardin, mon Raymond ! Il allait même bêcher chez la voisine… Mais ce n’est pas possible, ce qui arrive ; dites-moi que je rêve… »

G. revint quelques instants plus tard avec les gants enfilés sur les deux mains. Il s’approcha, à pas comptés, du corps sans vie, et plaça sa main sous l’omoplate droite aussi loin qu’il le put. Puis, il exerça une poussée vers le haut. La raideur cadavérique extrême de ce qui restait des membres de la victime l’empêcha, d’abord, d’arriver à ses fins.