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Depuis sa tendre enfance, Louise porte le poids d’une tragique perte : celle de sa mère, dans un accident survenu quand elle n’avait que deux ans. Son père, un musicien passionné, a été contraint de la confier à ses grands-parents pour poursuivre sa carrière. Ces derniers ont veillé sur elle et l’ont élevée jusqu’à sa majorité, mais l’absence de son père a toujours été une source de douleur pour elle. Dès son adolescence, Louise, qui possède également un talent musical exceptionnel, n’a eu qu’un objectif en tête : retrouver son père, persuadée qu’il ressentait la même absence qu’elle. Parviendra-t-elle à réaliser ce rêve qui a animé son cœur pendant tant d’années ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Au fil de sa carrière d'auteur-compositeur, Jean-Loup Caloni a puisé son inspiration dans les aventures et les enseignements tirés de son expérience. De manière tout à fait naturelle, il a choisi de les immortaliser sur papier, donnant ainsi naissance à son tout premier roman intitulé "Partie trop tôt".
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Veröffentlichungsjahr: 2024
Jean-Loup Caloni
Partie trop tôt
Roman
© Lys Bleu Éditions - Jean-Loup Caloni
ISBN : 979-10-422-1366-4
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Que vais-je faire maintenant
Puisque je n’ai comme argument
Que celui d’effacer le temps
Où vais-je aller vers quel néant
Puisque reviendra tous les ans
Le souvenir de ce printemps
Étais-tu réelle ou chimère
Quand tu m’as sorti du désert
En me laissant un goût amer
Tu es encore une fois ma muse
Pardonne-moi si j’en abuse
Mais mes pensées sont trop confuses
Et si je ne t’ai pas tout dit
Je reste encore à ta merci
Si ton cœur t’en redonne envie
C’était un éclat de nos vies
Partagé loin de nos envies
Et pourtant toi tu es partie
Trop tôt1
Le printemps s’annonçait bien.
Rien ne semblait perturber le calme et la tranquillité au sein du petit hameau.
C’était l’heure de la sieste et c’était à peine si l’on entendait le cri des goélands très haut dans le ciel, accompagné de temps en temps par le grincement d’une des nombreuses girouettes ornant les toits, qui indiquaient souvent un vent du nord-ouest, preuve que le climat resterait serein pour un moment.
Dans la rue des Pêcheurs, en quittant celle du Réveil et ses venelles attenantes, le soleil inondait les murs sur lesquels se dressaient déjà les tiges des roses trémières que les habitants entretenaient avec amour, et qui faisaient la gloire et la beauté de leur île, dont ils étaient très fiers.
Ce jour-là, dans le grenier de la maison familiale, Nathalie et Louise s’affairaient au débarras de certains cartons qui encombraient la place, et elle fut attirée par quelques-uns, portant les noms de « Stéphanie » et « Olivier ».
— Mamy, y a quoi dans tous ces cartons ?
Mamy Nanou ne répondit pas.
Peut-être n’avait-elle pas entendu la question.
Ou peut-être, tout simplement, n’avait-elle pas envie d’y répondre.
Depuis ce jour où tout était arrivé, elle évitait de parler de cette histoire à sa petite fille Louise.
Elle avait bien grandi, Louise. Elle était excellente à l’école, tout avait bien marché pour elle au collège et au lycée, et tout lui réussissait.
Elle avait passé son bac musiques actuelles option variétés et jazz avec succès et rencontrait tout un tas d’artistes en tous genres, musiciens, auteurs, compositeurs, comédiens et acteurs. Louise était une jeune femme moderne avec une vie pleine de rêves et d’espoirs et jusqu’à présent, à presque vingt ans, elle gagnait dans tout ce qu’elle entreprenait.
Elle avait cette rage de vivre qui lui donnait un sourire perpétuel et la rendait très attirante, même si quelquefois, elle était trop perfectionniste. Elle cherchait toujours à donner le meilleur d’elle-même, à trouver les mots justes, ceux qui frappent quand on les entend, avec les notes de musique qui correspondaient exactement à ce qu’elle voulait faire comprendre.
Quand elle a eu dix ans, Papy Pierre a aménagé pour Louise une partie du grenier de la maison familiale.
Parce que depuis que ses grands-parents l’avaient prise chez eux, après le drame, ils avaient voulu qu’elle soit une petite fille comme les autres, qu’elle ait une famille sur qui pouvoir compter, et avec qui Louise se sentirait bien en grandissant.
Et Louise le leur rendait bien. Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour aider ses grands-parents vieillissants. Elle savait que sa maman l’avait eu à vingt-deux ans et Mamy Nathalie, Mamy Nanou, comme elle l’appelait, et son Papy Pierre, arrivaient à soixante-cinq ans.
Quand Nathalie et Pierre ont pris leur retraite, ils ont donc sacrifié une partie de leur temps libre pour créer une chambre dans le grenier de leur maison du Gillieux, afin que Louise trouve un peu d’indépendance et qu’elle quitte la chambre où avait vécu sa maman jusqu’à ce qu’elle se mette en couple avec son papa, et qu’ils décident d’avoir un enfant.
Nathalie et Pierre avaient mis tout leur cœur pour aménager la nouvelle chambre de Louise.
Ils avaient ouvert une porte-fenêtre et créé un petit balcon avec une petite table, et Louise pouvait accéder à cet appartement directement par un escalier que Pierre avait construit depuis la cour, ce qui rendait la chambre pratiquement indépendante du reste de la maison, tout en conservant un accès par l’intérieur. Et depuis le balcon, on pouvait voir le phare des Baleines à quelques centaines de mètres. Imperturbablement, il s’allumait tous les soirs et apportait une certaine sérénité à cette partie de l’île au demeurant encore à l’état un peu aride de tout équipement touristique, malgré l’invasion de plus en plus massive des « baignassouts ». C’était le surnom donné aux estivants dans le sud du département de la Charente-Maritime.
À onze ans, Louise avait commencé à écrire des poèmes, sur toutes les choses de sa vie, toutes celles qui faisaient réagir les gens et le monde qui l’entouraient. Chacun avait eu droit à ses messages de paix, d’amour, de moquerie également, mais sans jamais railler méchamment quelqu’un.
Pourtant, depuis quelques années, elle avait trouvé un autre sujet.
Depuis quelques années, elle essayait sans cesse de se remettre en question, de recréer sa vie autrement, tel qu’elle l’aurait souhaitée, tel qu’elle aurait pu la vivre si tout s’était passé autrement, si dès son plus jeune âge, elle avait eu cette vie que tous ses amis et amies avaient de leur côté, et qu’elle enviait, parfois.
À quinze ans, Louise s’était mise à écrire des chansons. Tous ses poèmes avaient pris une autre vie, un nouveau sens, et les musiques qu’elle jouait sur son piano pour accompagner et interpréter ses textes ne laissaient aucune des personnes de son entourage proche indifférentes, surtout celles qui connaissaient son passé, sa vie, son histoire.
Louise aurait pu écrire n’importe quoi, sur n’importe quel sujet, des chansons drôles, des histoires d’amour, dans n’importe quel style, pourvu qu’il corresponde à ce qu’elle voulait dire, mais elle revenait toujours sur son histoire personnelle, sur ce qu’elle recherchait depuis son adolescence.
Louise n’était pas malheureuse, loin de là. Mais de temps en temps, elle aurait voulu que quelqu’un de plus proche d’elle la console, la cajole, quand elle en avait besoin, et lorsqu’elle n’osait pas parler à ses grands-parents de ce qui la chagrinait.
Louise connaissait l’histoire de ses parents. Mamy et Papy lui avaient tout raconté, sans rien lui cacher, sans omettre un seul détail. Mais elle aurait souhaité en connaître plus sur son père dont personne ne lui avait presque rien dit, pour la bonne raison que personne ne savait ce qu’il était devenu depuis que sa maman était décédée, lorsqu’elle avait deux ans.
Elle avait passé toute son enfance à occuper la chambre qui avait été celle de Stéphanie, sa maman, en gardant tous les souvenirs que celle-ci avait laissés derrière elle avant de quitter le nid familial : photos, bibelots, cahiers, livres, et même son journal intime que Louise avait retrouvé, par hasard, caché au fond d’un tiroir du bureau.
Louise l’avait lu et relu, en essayant, depuis ses dix ans, de comprendre tout ce dont le journal parlait, les histoires de filles, de garçons, de l’école, les premiers flirts de sa maman, les peines, les aventures cocasses qui lui rappelaient souvent les siennes.
Mais ce qui l’avait intriguée le plus, c’était ce que sa maman avait écrit concernant Olivier, son amoureux de l’époque rencontré au lycée, et qui était le prénom de son père.
Depuis, Louise avait tellement relu ces moments du journal de sa mère qu’elle en connaissait les mots par cœur, jusqu’à presque se les attribuer, à la différence qu’elle n’avait connu ni sa maman ni son papa.
Quand Papy Pierre eut terminé l’aménagement de la chambre de Louise, celle-ci demanda à ses grands-parents si elle pouvait prendre les photos qu’elle avait trouvées dans celle de Stéphanie.
Il y en avait des centaines, certaines avec ses amies de lycée, puis de fac, mais surtout beaucoup avec Olivier, à la montagne, à la mer, à vélo, et une qu’elle appréciait particulièrement, c’était celle sur laquelle sa maman Stéphanie chantait au micro sur une scène de leur lycée, accompagnée au piano par son petit ami de l’époque, Olivier. Mamy Nanou lui avait dit qu’à ce moment-là, sa maman et Olivier avaient tous deux dix-sept ans, c’était à la fête de fin d’année du lycée, juste avant la proclamation des résultats du bac.
Louise ne se lassait pas de regarder cette photo, de se comparer à Stéphanie, et à se trouver des ressemblances avec Olivier. Car Nanou lui avait raconté et expliqué, bien sûr, que ce même Olivier était devenu le mari de leur fille Stéphanie, et que les conséquences de leur amour très fort avaient donné naissance à cette petite fille qu’ils avaient appelée Louise.
Mais tout cela Louise le savait et l’avait très bien compris.
Alors elle avait entrepris de décorer sa nouvelle chambre avec les photos retrouvées dans celle de sa maman, toutes celles sur lesquelles se trouvaient Stéphanie et Olivier, l’un et l’autre, seuls, ensemble, avec des amis, des fêtes entre copains où toujours sa maman et son papa apparaissaient.
Louise avait accroché toutes ses photos sur le mur du petit salon, agencé dans un coin de l’appartement, et lors de quelques coups de cafard, ce qui lui arrivait de temps en temps, elle s’allongeait dans le canapé pour les regarder et rêvasser.
Et c’est bien souvent là qu’elle avait pris l’habitude d’écrire de nouveaux textes et des mélodies qui lui passaient par la tête, qu’elle enregistrait sur son téléphone en les chantonnant.
Au grand plaisir de Nanou et Pierre, d’ailleurs, qui, de leur chambre située à côté de celle de Louise, appréciaient particulièrement la douce et juste voix et la qualité des textes et mélodies créés par leur petite fille, qui n’était pas sans leur rappeler la voix de Stéphanie, quelque vingt-trois ans plus tôt.
Malheureusement, ces auditions discrètes leur faisaient parfois également monter les larmes aux yeux, tant le souvenir de leur fille chérie rejaillissait dans ce qu’ils entendaient.
Cela, bien sûr, ils ne l’avaient jamais dit à Louise, de peur que celle-ci ne leur offre plus ce plaisir, et qu’elle trouve un autre endroit pour composer. Car Louise n’aimait pas voir ses grands-parents pleurer, même s’ils ne le faisaient que très rarement devant elle, lorsque leur émotion devenait irrésistible.
Quand son coup de blues était passé, Louise se levait et allait s’asseoir devant son piano pour concrétiser et noter ce qu’elle venait d’écrire, afin d’en conserver une trace, comme le lui avait conseillé Monsieur Garnier, son professeur de musique, qui lui avait enseigné l’art de l’écriture de textes et de la mise en musique, pendant sa préparation au bac.
C’est d’ailleurs grâce à lui que Louise avait obtenu une note de dix-huit sur vingt à l’option variété qu’elle avait choisie pour passer son examen. Monsieur Garnier était fier des aboutissements de ses élèves, et il ne manquait jamais de venir les féliciter quand les résultats étaient publiés sur les panneaux d’affichage du lycée. Il mettait un point d’honneur à enseigner une matière que beaucoup jugeaient inutile ou trop abstraite. De plus, comme il s’agissait d’une option, de nombreux lycéens ne la choisissaient pas, pensant que la musique ne servait pas à grand-chose, ou ne leur serait d’aucune utilité pour l’avenir. Par contre, les élèves inscrits obtenaient souvent de bonnes notes et c’était tout à son honneur de pouvoir les féliciter. Il l’avait déjà fait pour les parents de Louise, comme il l’a effectué également pour leur fille, quelques années plus tard, avant de prendre une retraite bien méritée.
Louise était donc une de ses dernières élèves.
Cependant, elle avait souffert pendant son adolescence. Certes, elle n’avait pas fait de bêtises, comme ce fut un peu le cas chez certains de ses camarades, mais elle avait souffert de ces absences, de celle et de celui qui aurait pu lui changer la vie, l’aider dans ses choix, avec qui elle aurait pu vivre ce moment comme tous les adolescents de son âge, avec ses rires et ses pleurs. Peut-être même aurait-elle pu avoir un petit frère ou une petite sœur avec qui partager ses journées, ses délires, ses soirées en famille ou ses vacances. Mais il n’en était rien, puisque la vie en avait décidé autrement, avec ses parents.
Il y avait bien son amie Sara, la meilleure depuis la maternelle, avec qui elle partageait tout. Elles se connaissaient parfaitement et s’entendaient à merveille. Mais personne ne peut remplacer un papa et une maman, surtout quand on ne les a pas connus, et que l’on n’en a aucun souvenir.
Et bien sûr, il y avait Rémy, son amoureux depuis la terminale, qui faisait partie du groupe, le Blue Note qu’ils avaient créé tous les trois, Louise, Sara et lui. Rémy faisait tous les arrangements des chansons de Louise. Et comme il le disait lui-même, ce n’était pas toujours simple, car Louise était très pointue dans ce qu’elle souhaitait pour ses musiques. Mais Louise et Rémy étaient très amoureux. Tous deux s’en rendaient bien compte quand ils passaient une nuit ensemble, de temps en temps, car même dans ce domaine, ils étaient toujours en osmose, comme l’avouait Louise à Sara. Elle n’en donnait pas tous les détails, bien sûr, mais Sara avait de l’imagination, et ne manquait jamais de rajouter des histoires inventées bien croustillantes à ce que lui racontait Louise, tant elle connaissait bien son amie.
Donc, tout s’arrangeait généralement bien, et les diverses prestations des trois camarades, sur les petites scènes de la région, leur ouvraient constamment plus de portes dans les métiers du spectacle, au grand plaisir de Sara qui avait le rôle, pas toujours simple, d’agent artistique.
Et ce jour-là, Louise était dans le grenier à farfouiller dans les cartons remplis des quelques affaires de Stéphanie et d’Olivier, restées dans la chambre. Longtemps, après le décès de leur fille, Nathalie et Pierre avaient accepté l’idée de les ranger, afin de permettre à Louise de prendre possession des lieux.
Ça y est.
Stéphanie était enterrée et la cérémonie était terminée.
Sur la tombe du cimetière de Saint-Clément dont dépendait le Gillieux, il y avait des dizaines de gerbes et de bouquets divers que toute la famille, les amis, les collègues de travail et Olivier avaient laissés, en hommage à Stéphanie.
On pouvait également apercevoir, au milieu des fleurs, une petite plaque de granit noir gravée « À ma maman qui va me manquer », et une autre « À l’Amour de ma vie ».
Tout le monde était rentré chez soi en ce jeudi dix-sept avril 2003, date anniversaire de Stéphanie qui aurait eu vingt-quatre ans ce jour-là. Nathalie et Pierre avaient retrouvé la petite Louise qui ne comprenait pas bien ce qu’il se passait. Il est vrai qu’à deux ans, qu’elle avait eus trois jours avant, le jour de l’accident, elle ne pouvait pas se rendre compte que sa maman était partie définitivement, si bien qu’elle semblait toujours aussi radieuse.
Ils s’étaient retrouvés tous les trois, attendant le retour d’Olivier resté sur le bord de la tombe de sa compagne, que les fossoyeurs avaient commencé à refermer.
Nathalie et Pierre ne savaient pas quoi se dire. Aucun mot ne sortait et ils essayaient de cacher leurs larmes devant Louise, qui, elle, continuait de jouer. Ce n’était pas facile.
Qui aurait pu penser qu’un jour leur fille disparaîtrait d’une façon aussi tragique ? Qui aurait pu leur prédire une telle atrocité ? Elle était tellement pleine de vie, de bonheur, de joie, rayonnante, si avenante et généreuse avec son entourage et ceux qu’elle côtoyait quotidiennement sans même les connaître.
Pourquoi Stéphanie ? Pourquoi elle ?
Pourquoi, s’il existait un dieu, l’avait-il enlevée, et surtout, de cette façon ? Existait-il, sur cette terre, une justice qui fasse ainsi disparaître les enfants, mourir les mamans, sépare les gens qui s’aiment, et reprenne une vie anormalement au cours d’un accident ?
Tout ceci dépassait leur entendement et Nathalie ne comprenait pas que cela puisse arriver.
Elle fut prise de tremblements et se mit à sangloter.
Pierre la prit dans ses bras contre lui, une larme coula sur ses joues, mais il voulait rester fort, il ne fallait pas qu’il craque. Il lui fallait rester maître de la situation dans laquelle le destin les avait plongés, et il se devait de garder les idées claires sur l’avenir qui devenait incertain pour Nathalie et lui, Olivier et la petite Louise.
En voyant sa Mamy éclater en sanglots, Louise se leva et s’approcha de Nathalie. Puis, lui enserrant les jambes, elle déclara de sa petite voix, quelques mots qui n’étaient pas sans rappeler ceux de sa maman :
Alors Nathalie prit sa petite fille dans ses bras et lui déposa un gros bisou sur la joue tout en lui souriant.
Pierre s’inquiétait de la suite.
Qu’allait-il advenir d’Olivier avec sa petite Louise ?
Le côté financier ne lui faisait pas peur : Olivier arriverait bien à subvenir à leurs besoins à Louise et à lui.
Car Olivier était un excellent pianiste, de réputation nationale, et il était toujours demandé par de nombreux contrats d’intermittence qui le faisaient travailler. Sa renommée lui permettait d’avoir de l’emploi pour plusieurs années. Il suivait un grand nombre d’artistes, dans leurs tournées, et quand il lui restait un peu de temps, il s’offrait le luxe de présenter ses propres spectacles en piano voix, dans les petites salles de toutes les villes où il passait.
Mais justement, comment allait-il pouvoir concilier sa carrière de musicien professionnel avec la présence et l’éducation de Louise ?
Il était souvent parti un peu partout en France, parfois même à l’étranger, et Pierre envisageait mal comment Olivier pourrait continuer à travailler de cette façon, si souvent absent et si rarement avec Louise. Déjà qu’auparavant, elle ne voyait pas souvent son papa, et heureusement, sa maman n’effectuait plus de déplacement professionnel. Elle s’occupait bien de Louise et travaillait dans une maison d’éditions musicales. Elle avait à charge de découvrir de nouveaux talents, sur les réseaux sociaux, en télétravail, ce qui lui permettait d’être très présente. Olivier, par contre, passait beaucoup de temps sur la route et les scènes, d’où ses absences fréquentes auprès de son épouse et de sa fille.
En avril, l’île de Ré commence à se réveiller du calme de l’hiver et les premiers touristes reviennent pointer leur nez pour rejoindre les résidences secondaires. Certaines personnalités du Tout-Paris arrivent pour se mettre au vert, le temps d’un week-end, ou quand les jours fériés leur permettent de s’éloigner du tumulte de la capitale. Les commerces commencent à rouvrir leurs portes, certains restant fermés à la morte-saison. Les marchés changent leurs lieux d’étalages pour permettre un achalandage plus important durant la période des belles journées d’avril à septembre.
La petite île rétaise était traversée par des routes très encombrées en période estivale. Mais ce qui faisait le charme de cette île, c’était la multitude de pistes cyclables qui reliaient tous les villages, et qui permettaient aux autochtones et aux résidents de se déplacer en principe en sécurité, évitant le croisement des voitures et limitant les accidents.
Mais d’autres endroits étaient partagés entre les automobilistes et les cyclistes, ce qui rendait certaines parties de circulations dangereuses. Il y avait d’ailleurs au bord de certaines routes des croix plantées et fleuries qui rappelaient que quelqu’un était mort des suites d’accrochages avec d’autres véhicules. Il était un passage où les vélos devaient traverser la route que, justement, Nathalie et Pierre ne pouvaient oublier. C’est là précisément que l’accident était arrivé.
Stéphanie était morte sur le coup.
D’après les témoins, elle ne s’était pas arrêtée pour laisser passer les voitures, en sortant de la piste provenant d’Ars-en-Ré, pour traverser la départementale, rattraper l’autre côté et se diriger vers Saint-Clément, à travers les vignes. À cet endroit, la route arrive d’Ars, se poursuit vers les Portes-en-Ré, ou vers le phare des Baleines. On peut pareillement, cette route passée, rejoindre le hameau de la Tricherie, dépendant également de Saint-Clément.
Il y avait bien un terre-plein, au milieu des deux voies, et Stéphanie aurait dû poser le pied-à-terre, mais après avoir traversé la première voie provenant d’Ars, elle était allée s’encastrer sous une voiture arrivant à sa droite, qui, elle-même, n’avait rien pu faire pour l’éviter.
Le choc avait été d’une violence terrible. Stéphanie était passée au-dessus du véhicule et dans sa chute, sa tête avait heurté une pierre se trouvant en bordure de chaussée.
Quand les secours sont arrivés, il était déjà trop tard, et ils n’avaient pu que constater le décès. L’état du vélo et de la carrosserie de la voiture étaient à l’image de la collision. On aurait pu penser que le véhicule s’était encastré dans un arbre.
Les différents témoignages et les expertises d’assurances avaient démontré, sans aucune ambiguïté, qu’il s’agissait bien d’un accident tout à fait involontaire de la part de l’automobiliste.
Stéphanie avait traversé la route sans s’arrêter.
Louise ouvrait les cartons un par un. Au fur et à mesure, elle y trouvait des affaires de sa mère et chacun était marqué du nom de « Stéphanie » sauf un, sur lequel était noté « Olivier ».
Quand elle l’ouvrit, Nathalie la laissa faire sans répondre à sa petite fille qui venait de lui demander ce qu’il y avait dans tous ces cartons.
À l’intérieur, pas de vêtement, comme dans ceux de Stéphanie, mais des dossiers, soigneusement fermés par un élastique, avec, dedans, des papiers, manuscrits pour certains, et sortis d’une imprimante pour d’autres, ainsi que des CD dans leurs boîtiers indexés à la main, sur lesquels on pouvait lire « master », « démos », « travail », et puis des séries numérotées.
Louise prit un dossier au hasard, l’ouvrit, et se mit à lire la première page.
Il s’agissait de textes écrits à la main sous forme de poèmes, avec plein d’annotations, des mots barrés, des phrases complètement modifiées, et à la vue de ces papiers, Nathalie expliqua à Louise :
— Il s’agit de papiers de ton papa Olivier. Il doit y en avoir beaucoup, car il écrivait également des chansons comme ta maman. Chaque fois qu’il partait en tournée, il lui arrivait de les chanter en première partie des artistes qu’il accompagnait.
— Mais il y en a plein… !
Louise était émerveillée. C’était la première fois qu’elle trouvait des documents ayant appartenu à son père et ses yeux se remplirent de larmes.
— Je peux les garder ? Je les lirai à tête reposée…
— Bien sûr, ma puce.
Louise continuait son inventaire. Chaque nouveau dossier lui apportait un autre sourire et Nathalie la regardait du coin de l’œil avec un éclat qui la rassura. Elle avait peur que la découverte des cartons de son papa ne remue des choses dans l’esprit de sa petite fille pour qui elle se faisait tant de soucis.
Louise était aux anges. Elle ne connaissait de son père que ce dont on lui avait parlé, et mis à part les photos, c’était la première fois qu’elle trouvait des choses concrètes que son papa avait laissées derrière lui, avant de partir.
Elle continua à feuilleter chacun des dossiers se trouvant dans le carton et à chaque ouverture, son visage semblait s’illuminer davantage. Elle découvrit des dizaines de papiers, parfois simplement des morceaux de nappes sur lesquelles étaient écrits quelques vers, une phrase, des mots en rimes, des débuts de textes, et chaque nouvelle découverte l’émerveillait un peu plus.
— Mamy, je prends ce carton dans ma chambre… Il faut que je regarde tout ce qu’il y a dedans et que j’écoute tout… Il y a certainement des enregistrements de la voix de papa et de maman… S’il te plaît, Mamy, laisse-moi le prendre…
— Bien sûr ma puce. Je suis contente que tu puisses déceler des choses qui te fassent mieux connaître ta maman et ton papa. C’est vrai qu’on n’y avait pas pensé, avec Papy, mais si tout ce que tu peux trouver pour savoir d’où tu viens peut t’aider à te construire, il n’y a pas de problème. Garde tout, ma chérie. De toute façon, nous n’avions pas l’intention de jeter ces affaires. Elles étaient là simplement pour être rangées, et afin de faire de la place dans la pièce, car tous ces cartons, nous avons dû les remplir pour que tu prennes possession de sa chambre avant que nous ne réalisions la tienne.
La maison familiale Giraud était un héritage de famille. Pierre était d’ailleurs né à Saint-Clément-des-Baleines, et lui et Nathalie connaissaient beaucoup de gens dans cette partie encore un peu sauvage de l’île. Pour rien au monde, ils n’auraient voulu quitter cette terre, malgré les tourments qu’ils avaient déjà vécus à cause des tempêtes récentes qui avaient failli engloutir une partie de l’île, depuis la Passe jusqu’au lieu-dit des Doraux, un des six hameaux qui constituait, comme le Gillieux, le village de Saint-Clément.
D’énormes travaux de construction d’une digue avaient été entrepris et étaient en phase de terminaison.
Louise n’en revenait pas de tous ces trésors qu’elle avait découverts. Un dossier plus petit attira son attention. Sur la couverture, il y avait écrit :
« Stéphanie ».
À son ouverture, elle vit que tous les textes étaient imprimés avec une signature et une date. Elle s’assit dans le vieux canapé du grenier recouvert de poussière et Mamy lui dit :
— Ah, ben Louise, si tu veux lire ces papiers, prends-les dans ta chambre, on finira le tri un autre jour.
Louise sautait partout. Depuis longtemps, Nathalie n’avait pas vu sa petite fille aussi rayonnante. Si j’avais su, se dit-elle, nous aurions dû regarder plus tôt ce qu’il y avait dans ces cartons. Mais cela lui rappelait tellement de choses et tellement de souvenirs qui lui tiraient les larmes aux yeux. Et de voir Louise avec autant de détermination et de gaîté dans le regard la réconforta dans ses pensées. Elle regretta de ne pas y avoir pensé plus tôt, et se dit que, finalement, ça avait du bon de remuer les choses, malgré tout.
— Mamy, je prends tout dans ma chambre… Je suis certaine que je vais trouver plein de trucs là-dedans… Il faut que j’écoute tout aussi… Toutes ces choses que papa a pu écrire… Je n’en connaissais aucune… Pourquoi vous ne m’avez jamais rien dit là-dessus ?
— Mais ma chérie, nous n’y avions même pas pensé avec Papy. Et puis tu sais, c’est difficile pour nous de retourner toutes ces choses-là. Alors, nous attendions le bon moment, et je crois qu’il est arrivé. Tu vois, quand nous avons perdu ta maman, nous avons eu tellement de mal à l’accepter, tellement de mal à essayer de vivre avec cette douleur, nous ne voulions pas que tu en souffres. C’est certain, tu n’as pas de souvenir, mais pour nous, c’est difficile dans les deux cas, tu sais. Nous avons perdu notre fille, nous avons perdu ton papa qui est parti, on ne sait où, et nous avons tout fait pour essayer de t’élever sans que tu ne souffres de l’absence de tes deux parents. Même si, malgré tout, je pense que nous n’avons pas mal réussi, c’est toujours avec un pincement au cœur de remuer des choses qui nous ont fait tellement de mal et apporté tant de souffrances.
— Mais Mamy, je ne vous en veux pas… Pour moi, vous êtes mes parents, je ne peux pas le renier… J’aurais fait quoi sans vous ? De toute façon, comme tu dis, je n’ai pas connu mes parents, et donc je n’ai que vous comme point de repère… C’est vrai que de temps en temps, j’ai le cafard, mais comme tout le monde, je pense… Et puis, il y a ma musique… Mais ce que je trouve incroyable, c’est que tout ce que je fais dans ce domaine, je le dois à mes parents, même si je n’en ai aucun souvenir, et en ouvrant ces cartons, je découvre des choses… Merci Mamy…
Louise se jeta dans les bras de sa grand-mère et toutes les deux se mirent à pleurer, à chaudes larmes, entrecoupées de sanglots et de rires, et c’est à ce moment-là que Pierre choisit de franchir la porte du grenier.
En début d’après-midi et à marée basse, Pierre était allé à la pêche à la plage de la Patache, derrière la forêt de Trousse Chemise, aux Portes-en-Ré. Il en avait rapporté une panière de coques qu’il avait laissées à dégorger de leur sable dans un bac d’eau salée, avant de rejoindre Nathalie et Louise qui finissaient de fouiller les cartons dans le grenier.
— Ah, ben, c’est gai ici ! dit-il en entendant Nathalie et Louise sangloter et rire en même temps. Je peux participer ?
— Viens Papy, viens avec nous… Je suis trop contente, j’ai trouvé des affaires de papa, il faut que je les regarde.
Nathalie, comme Pierre, n’avaient que trop peu souvent entendu Louise dire « maman » et « papa », et en se jetant mutuellement un coup d’œil, ils comprirent tous deux qu’ils venaient de faire franchir un cap à leur petite fille, en l’entendant prononcer ces deux mots. Ils étaient loin de penser qu’un jour, Louise leur parlerait de ses parents avec une telle ferveur.
Pierre avait laissé son épouse et Louise aller ouvrir les cartons avec une certaine appréhension, car il était persuadé que cela allait remuer tant de choses aussi bien du côté de Nathalie que de celui de Louise. Mais en les entendant rire et pleurer en même temps, il comprit que la construction de Louise et la reconstruction de sa femme allaient bon train. Il était temps pour Nathalie, car l’âge avançait.
Pierre fit quelques pas.
— Vous savez, même si vous n’êtes pas ma maman et mon papa, même si des fois vous n’avez pas les mêmes idées que nous malgré votre grand âge, vous êtes beaucoup plus que ma Mamy et mon Papy… Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
— Merci pour le grand âge, chameau ! dirent en même temps Nathalie et Pierre en éclatant de rire.
Les bras des deux femmes s’ouvrirent et Pierre en profita pour se glisser à l’intérieur et se blottir entre elles, les enserrant ensemble contre lui, sentant les larmes lui monter dans les yeux, mais de joie celles-ci. Il s’ensuivit un grand éclat de rire, chose qu’ils n’avaient plus faite simultanément depuis longtemps.
Olivier n’en pouvait plus.
Il quitta le cimetière avec regret, car il ne se soumettait pas à l’idée d’abandonner son épouse, celle qu’il avait aimée, celle qui lui avait donné la petite Louise, la seule femme qu’il avait aimée depuis son adolescence et avec qui il avait décidé de faire sa vie. À vingt-quatre ans, il se retrouvait seul avec sa fille, avec juste les souvenirs de Stéphanie, à présent enterrée, et avec ce sentiment qu’elle était morte à cause de lui, parce qu’il n’avait pas pu rentrer à temps pour aller chercher Louise à sa place.
Ce jour-là, il avait dû attendre que le pont pour entrer sur l’île soit débloqué, à cause d’une manifestation dans les rues de La Rochelle, et il n’avait pas pu revenir plus tôt. Il avait terminé un concert dans la ville et son retour aurait dû se faire dans la matinée, mais bloqué dans les rues, il lui avait fallu tout retarder.
En passant le pont cet après-midi, il avait hâte de rentrer.
Quand il avait appelé Stéphanie pour lui dire qu’il serait en retard, elle avait eu l’air contrariée, car elle sortait d’un rendez-vous médical à Ars, elle était à bicyclette, et il lui fallait se dépêcher pour récupérer Louise chez sa gardienne à Saint-Clément. Alors, elle lui avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle passait chercher leur fille et qu’elle rentrait chez ses parents au Gillieux, ceux-ci étant partis en courses à Saint-Martin.
À la sortie d’Ars, il avait aperçu les pompiers, les véhicules de secours et de gendarmerie, et les gyrophares bleus clignotant de toutes parts. Il se souvient qu’à ce moment-là, un pressentiment lui avait traversé l’esprit.
Quand il était arrivé sur les lieux de l’accident, il avait tout de suite vu qu’il s’agissait du vélo de Stéphanie, du moins ce qu’il en restait, et la conséquence n’a plus été que cauchemars.
Ses beaux-parents avaient été prévenus par les pompiers et le médecin de la famille, qui s’était rendu sur place pour constater le décès, et quand il aperçut tout ce monde qu’il connaissait, Olivier comprit que quelque chose de grave était arrivé.
En sortant de la voiture, Nathalie et Pierre vinrent à sa rencontre. Il était comme fou, abasourdi par ce qu’il voyait des suites de l’accident, et par tout ce qu’on lui racontait. Louise était encore chez la gardienne à qui Nathalie avait téléphoné pour lui expliquer ce qui se passait.
Le retour à la maison avait été très difficile et Olivier ne pouvait se remettre de ce drame pour lequel il se tenait responsable.
Nathalie et Pierre avaient bien essayé de lui faire comprendre qu’il n’y était pour rien, mais dans sa tête, il retournait tous les événements dont il avait été victime depuis le matin, et qui l’avaient empêché de rentrer plus tôt. Mais il était trop tard, le mal était fait.
La petite Louise était là, et il se devait de rester digne devant sa fille.
Pendant le mois qui suivit, il lui fallut essayer d’organiser sa vie, pour le futur, pour l’avenir de Louise.
Il passa beaucoup de temps avec elle, ayant annulé tous ses contrats, vivant au jour le jour avec le souvenir de Stéphanie qu’il se surprenait parfois à appeler dans leur petit appartement de la rue de la Digue, à Saint-Clément. Cet appartement était la propriété de Nathalie et Pierre, et c’était là que Pierre était né. Il y avait vécu toute sa jeunesse avec sa sœur et ses parents, et il avait gardé cet endroit à leurs décès, bien après que ceux-ci avaient eu acheté la propriété du Gillieux. Ce qui avait permis à Stéphanie et Olivier de s’y établir après leur union, afin de fonder leur petite famille. C’était là que Louise était née.
Olivier était souvent chez Nathalie et Pierre qui gardaient Louise, essayant d’oublier ce qui s’était passé, se demandant comment il allait faire avec sa petite fille, qui, malgré son âge, donnait l’impression de comprendre en partie les choses.
Les nuits, quand il dormait rue de la Digue, il faisait des cauchemars, toujours la même chose. Il se voyait avec Stéphanie, elle qui partait devant, qui se retournait pour lui envoyer des baisers, et Louise qui criait « Au revoir, maman ». Ces mots lui étaient devenus insupportables.
La petite main de Louise qu’il tenait dans la sienne lui donnait une impression qu’il avait laissé partir Stéphanie sans même essayer de la retenir.
Nathalie et Pierre avaient bien tenté de le rassurer sur sa responsabilité et sur l’avenir de Louise, pour qui ils avaient promis à Olivier d’être constamment présents, mais rien n’y faisait, il se sentait toujours coupable de la mort de sa bien-aimée.
Tous les jours, il se rendait au cimetière. Il y passait de longues minutes, assis sur le bord de la pierre tombale. Tous les jours, il parlait avec Stéphanie et il écrivait des mots sur son carnet, et tous les jours, il rentrait au Gillieux, avec les yeux rougis des larmes qu’il avait versées.
Il aurait voulu refaire l’histoire, réécrire chacun des moments qu’il avait vécu le jour de l’accident, mais il était trop tard. Il lui fallait à présent reprendre le cours de sa vie, pas pour lui, parce que depuis ce jour-là, il avait l’impression que la sienne était finie, qu’elle ne serait plus jamais pareille, que sans Stéphanie, plus rien ne serait plus jamais comme avant, mais pour Louise. Il lui fallait franchir un cap, celui de subvenir aux besoins de sa fille avant toute chose et bien avant sa vie personnelle, pour laquelle il n’avait plus aucun dessein.
Avec l’autorisation de la municipalité, Pierre et Olivier avaient planté une croix blanche en bois à l’emplacement où Stéphanie était morte. Souvenir bien dérisoire, mais qui permettrait peut-être, selon Pierre, de rappeler qu’à certains endroits, la vie pouvait s’arrêter, tourner court, si l’on n’y prenait garde.
En rentrant du cimetière, un soir, rue de la Digue, alors que Louise était chez ses beaux-parents, il prépara quelques effets, pour lui, dans un sac de voyage, et de l’autre côté, il mit dans une valise les affaires de Louise, tous ses jouets, les choses qui lui semblaient importantes pour elle. Il enferma son clavier dans sa malle et mit le tout dans le coffre de sa voiture.
Il se dirigea jusqu’au Gillieux et entra dans la cour du domicile de Nathalie et Pierre. Il ouvrit le coffre et sortit la valise de Louise. À ce moment, Nathalie sortit de la maison et comprit ce qui se passait en voyant le sac et le piano à l’intérieur de la voiture.
Sans rien dire, elle prit la valise de Louise et Olivier la suivit à l’intérieur.
Pierre jouait avec Louise qui venait de sortir de sa sieste, et elle se jeta dans les bras de son papa. Olivier prit sa petite fille et la serra contre lui du plus fort qu’il le put.
Nathalie et Pierre comprirent que le moment était venu pour Olivier de reprendre la route.
Ils en avaient discuté longtemps depuis le mois écoulé, et tous les deux avaient bien compris qu’Olivier ne pouvait pas rester indéfiniment avec eux, qu’il lui fallait retravailler, repartir pour faire son métier. D’un commun accord, ils avaient décidé de garder Louise avec eux jusqu’à ce qu’Olivier puisse revenir vers elle et qu’il reprenne sa vie de papa.
Ils savaient bien que la séparation allait être difficile, mais ils n’y pouvaient rien, et ne voulaient en aucun cas accabler plus leur gendre qui ne pouvait admettre la mort de sa femme.
Olivier devait descendre vers Arcachon où il allait enregistrer un album studio pour un chanteur régional, bien connu à l’échelon national, qui, suite aux événements, lui avait permis de retarder ses prises de son. Ce chanteur était pianiste également, mais la notoriété d’Olivier sur son clavier et son amitié vis-à-vis de lui ne l’avait pas laissé indifférent. Et surtout, l’accident de l’épouse d’Olivier lui avait rappelé celui pour lequel il avait été témoin, quelques années auparavant, au cours duquel il avait porté secours au blessé sans se faire connaître, par humilité, simplement parce qu’il était de renommée nationale.
Olivier se devait donc d’être présent au studio, et c’était ce jour-là qu’il avait rendez-vous.
Après de gros bisous sur les joues, il reposa Louise au sol et serra ses beaux-parents dans ses bras. Il coupa une rose du rosier préféré de Stéphanie dans la cour, et monta dans la voiture en faisant plein de signes de la main. Louise lui envoyait des baisers. Il recula et partit, les yeux remplis de larmes qui lui coulaient sur le visage. Un ultime coup d’œil dans le rétroviseur au bout de la rue des Pêcheurs, avant la courbe, des mains qui s’agitaient derrière lui et la sienne qui passa à travers la vitre baissée pour envoyer un dernier au revoir, et puis plus rien, rien que des sanglots, avec à nouveau ce sentiment de culpabilité, auquel s’ajoutait à présent celui d’abandonner sa petite fille, derrière lui.
Louise avait deux ans, la vie devant elle, plus de maman et un papa qui disparaissait au loin. Ce jour-là, Nathalie avait compris qu’il ne reviendrait pas de sitôt.
Olivier s’arrêta au cimetière, caressa la pierre froide de la tombe de son épouse, en lui disant qu’il reviendrait, de ne pas s’inquiéter pour Louise ni pour lui. Il s’arrêta de nouveau devant la croix blanche sur le bord de la route, et y accrocha la rose qu’il avait cueillie un peu plus tôt.
Le soir commençait à tomber en cette fin de mois de mai, il devrait arriver en début de nuit à Arcachon. La musique l’aiderait, se dit-il. Il remonta dans sa voiture, alluma l’autoradio, mit un CD, et démarra. En passant le pont relativement calme à cette époque pour sortir de l’île de Ré, il fut pris de tremblements et se remit à pleurer.
Il ne savait pas quand il reviendrait dans l’autre sens, c’était un départ qu’il n’aurait jamais pu imaginer. La route allait être longue.
Le carton des affaires d’Olivier était ouvert et Louise farfouillait à l’intérieur avec une fébrilité de petite fille à qui on vient d’offrir une boîte pleine de surprises toutes plus attirantes les unes que les autres.
Elle sortait chaque dossier, chaque CD en regardant minutieusement ce qu’il y avait écrit dessus, et en faisant des piles pour tout consulter plus tard.
Nathalie et Pierre l’avaient laissé s’affairer, et c’était même pour eux un soulagement de voir avec quelle ferveur Louise s’intéressait à ce que son père avait abandonné. Ils ne pensaient pas que leur petite Louise avait des reproches à faire vis-à-vis d’Olivier, hormis le fait que, depuis dix-huit ans, il n’avait pas donné de nouvelles. Mais ils étaient loin de penser qu’elle prendrait tant de plaisir à chercher dans ce carton des choses ayant appartenu à son père, qui, en fait, étaient les seuls souvenirs que leur gendre avait laissés derrière lui avant de partir loin d’eux, et surtout, de sa fille.
Louise avait mis de côté le dossier sur lequel était écrite « Stéphanie ».
— Celui-là, je le regarderai en premier, se dit-elle à voix basse.
Elle prit un CD qu’elle glissa dans son lecteur et le mit en marche.
Dès les premières notes, elle se rendit compte que cette musique lui rappelait étrangement celle qu’elle avait l’habitude de composer pour elle-même. Elle en écouta attentivement les prémices de l’arrangement diffusé et se remit à retourner ce qui restait dans le carton, le vidant et triant les piles une à une.
Quand il fut vide, elle se leva, se dirigea vers la salle de bains pour prendre une douche méritée, car dans le grenier, malgré le soin de rangement et de nettoyage de Nathalie, quelques poussières s’accumulaient et Louise avait besoin de se rafraîchir les idées.
Quand elle fut habillée, elle prit le dossier « Stéphanie » et alla s’allonger sur son divan.
Il s’agissait en fait de chansons. Toutes a priori étaient destinées à sa mère et elle entreprit de les lire les unes après les autres. Il y en avait une quinzaine au total, mais l’une d’entre elles attira particulièrement son attention, avec le titre « Partie trop tôt » qui datait du quinze mai deux mille trois, soit pratiquement un mois après le décès de sa maman.
J’avais pas fini de t’écrire
Tout dit ce que j’avais à dire
Et pourtant je t’ai vue partir2
En lisant ces premiers vers, elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle continua la lecture et se rendit compte que cette chanson, son père l’avait écrite pour sa mère, après l’accident, et elle éclata en sanglots. Jamais elle n’aurait pu penser que son papa fût si proche, même après la mort de sa maman, et que cette chanson le rapprocherait encore un peu plus d’elle, malgré les dix-huit ans passés. Elle n’en avait aucun souvenir et pourtant, il lui sembla, à travers ces quelques mots qu’il avait laissés, qu’il était toujours là, quelque part, et qu’il reviendrait un jour ou l’autre.
Depuis longtemps, elle se l’était dit. Elle savait qu’elle le retrouverait, quand, elle l’ignorait, mais il reviendrait, elle en était persuadée.
Louise reposa la feuille de texte, lentement, resta allongée quelques minutes dans le canapé et se mit à rêvasser à ce qu’elle venait de lire.
Chacun des mots lui revenait en mémoire comme si elle les avait déjà entendus, et l’histoire se déroulait dans sa tête.
Elle prit son téléphone et appela Sara et Rémy.
— Il faut qu’on se voie, leur dit-elle. Vous pouvez passer chez moi tout à l’heure ?
La réponse ne se fit pas attendre.
— OK, à plus tard.
Louise savait qu’elle pouvait compter sur son amoureux et sur Sara qui ne l’avaient jamais lâchée depuis qu’elle les connaissait. Aussi, c’est avec joie qu’elle se leva du canapé pour aller sur le petit balcon qui donnait sur la cour. Après avoir relevé la petite table escamotable, elle s’assit sur une chaise.
Il faisait bon en cette fin du mois de mars, et les premiers rayons du soleil de printemps embellissaient cette partie de l’île.
Le jour commençait à descendre et Louise admira le paysage qui s’offrait devant elle.
Il y avait dans la cour, en face d’elle, juste en dessous du balcon, le rosier à tige, le favori de Stéphanie, un Osiria, que ses grands-parents entretenaient avec un grand soin, car il leur permettait de conserver un lien avec leur fille. Ils n’oubliaient jamais d’en prendre les fleurs pour aller les déposer au cimetière. Il était également le préféré de Louise et ses boutons commençaient à apparaître avec des pétales pourpre sombre rehaussés d’un revers argenté sur des tiges bien fournies. Louise en était fière, car elle se disait que, quelque part, sa maman veillait sur elle à chaque fleur qui s’ouvrait.
En face d’elle, le phare des Baleines.
Il allait bientôt s’allumer.
La légère brise faisait voleter les cheveux châtain foncé de Louise et elle en était toujours plus belle. Elle était grande et fine, des yeux noisette, et un corps de sirène, comme disait Rémy. Il en était un peu jaloux, d’ailleurs, car chaque fois qu’ils allaient à la plage, il remarquait bien le regard de plusieurs garçons sur sa petite amie, et il ne manquait pas de faire remarquer à Louise que les autres devaient l’envier. Celle-ci s’en amusait, mais elle était fidèle, et en profitait pour se resserrer contre Rémy afin de calmer sa petite jalousie. Louise était persuadée que, de cette manière, il ne pouvait que l’aimer, et que, réciproquement, même si de son côté, elle voyait certains garçons qui lui plaisaient, elle n’avait que Rémy en tête et tout allait pour le mieux entre eux. Elle avait d’ailleurs hâte de le voir ce soir, car elle savait qu’ils dormiraient ensemble, et elle se surprit à penser à eux deux, dans leur lit, avec ce petit sourire sexy qui donnait de l’ardeur à Rémy, chaque fois qu’elle le lui offrait.
Louise savait bien qu’elle était belle, qu’elle plaisait, qu’elle était pleine de charme et de beauté, ce qui facilitait souvent les contrats qu’ils obtenaient tous les trois, Rémy, Sara et elle, pour chanter quelque part. Sara était très jolie aussi, mais plus négociatrice, donc toujours un peu moins facile à séduire, mais très forte dans son domaine de jeune femme d’affaires. Par contre, elle accumulait les conquêtes, ce qui n’était pas pour déplaire à Louise et Rémy, car, comme ils le lui disaient, elle était quitte de tenir la chandelle quand ils se retrouvaient après un spectacle. Sara était maligne aussi. Elle savait utiliser ses charmes pour arriver à ses fins et signer ses contrats, sans pour autant être vulgaire, mais son charisme suffisait souvent.
— Je ne couche pas pour les affaires, disait-elle toujours en riant, mais quand un gars me plaît, je me fais plaisir aussi…
Et tous les trois s’en sortaient bien, chacun à leur manière.
En sortant de la douche, Louise avait revêtu sa petite robe noire qui mettait encore plus son corps en valeur, et depuis le balcon, elle regardait le phare qui se dessinait un peu plus loin, devant elle. Ça y est, l’heure était arrivée et il commença à clignoter.
Louise ne se lassait pas du spectacle.
On le voyait de loin, ce faisceau qui avait sauvé tant de bateaux et de marins.
En arrivant au Martray, avant Ars, là où la terre se rétrécit pour ne laisser apercevoir, à marée haute, que les marais sur la droite et la nouvelle digue sur la gauche, on distinguait le rayon lumineux du phare qui se prolongeait tout autour de lui.
À cet endroit, dans le marais, quand la mer était basse, il restait les vestiges d’un bateau ayant appartenu au grand-père de Pierre. Et chaque fois qu’elle passait sur cette route, Louise regardait avec nostalgie cette carcasse qui lui parlait de ses origines, tout ce que lui avait raconté son Papy Pierre, quand elle était petite.
Le regard sur le phare, elle entendit à peine les sonnettes des vélos de Rémy et Sara qui arrivaient devant l’entrée de la propriété. Elle sortit de son nuage, se retourna, et, avec un grand sourire, descendit les marches pour aller accueillir ses amis.
Elle ouvrit le portail et chacun vint ranger son vélo dans le support que Papy Pierre avait installé dans la cour.
Sara eut droit à ses quatre bises et Rémy ouvrit ses bras pour serrer son amoureuse contre lui. Celle-ci en profita pour glisser sa langue entre ses lèvres entrouvertes, ce qui le fit la serrer plus fort, sentant le désir monter.
— Attendez que je sois partie, lança Sara en riant.
Et tous les trois éclatèrent de rire en traversant la cour pour aller dire bonjour à Nathalie et Pierre, qui étaient dans le potager, à l’arrière de la maison.
Ils décidèrent de préparer le repas, parce qu’il fallait bien manger, et Nathalie et Pierre ne furent pas mécontents d’accueillir les trois amis. Cette jeunesse les rajeunissait, comme ils disaient. Mais ils savaient aussi s’éclipser quand leurs enfants parlaient business. Après tout, c’était leur vie et ils n’avaient pas à s’en mêler.
— Spaghettis aux coques, ça vous dit ?
Une fois de plus, avec les trois enfants, ils allaient passer une bonne soirée.
Pendant qu’ils s’embrassaient, personne n’avait remarqué le cycliste qui était passé dans la rue, en silence, devant la maison.
Louise profita du repas pour parler de ce qu’elle avait trouvé dans les affaires de son père, des textes, des CD, et bien sûr, du dossier « Stéphanie » qu’elle avait commencé à décortiquer.
Ses deux amis l’écoutaient avec attention.
Depuis quelque temps, ils savaient à quel point Louise était attachée à la découverte de ses parents, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour l’aider. Aussi, quand elle leur dit, après le dessert, de monter chez elle, ils ne furent pas surpris, car durant tout le repas, Louise avait su les motiver à en savoir un peu plus sur ce qu’elle avait lu et entendu des documents de son papa.
C’est donc tout naturellement qu’ils remontèrent les marches du balcon vers le studio de Louise et ils s’installèrent dans le petit salon.
Louise reprit un CD qu’elle avait sorti du carton quelques heures plus tôt, sur lequel était écrit également « Stéphanie ».
— Tiens, je ne l’avais pas remarqué tout à l’heure celui-ci, dit-elle à ses amis en le retournant dans ses mains pour voir s’il n’y avait pas d’autres indications dessus.
Pendant ce temps, Rémy, dans le canapé, et Sara, recroquevillée et pieds nus dans un fauteuil, avaient ouvert le dossier que leur avait tendu Louise. Chacun en avait pris une page qu’ils se mirent à lire attentivement, en silence.
Louise glissa le CD dans le lecteur et le mit en route.
Elle reprit le texte « Partie trop tôt » qu’elle avait lu l’après-midi et vint se lover tout contre Rémy qui lui passa le bras autour des épaules. Rémy aimait bien quand Louise se collait contre lui. Il sentait sa chaleur, son parfum. Le corps de son amoureuse ne le laissait jamais indifférent et celle-ci le lui rendait bien. Il lui donna un baiser dans le cou et Louise lui sourit.
Elle se serra un peu plus contre lui.
Dès le début de l’enregistrement, Louise reconnut le premier morceau qu’elle avait écouté sur l’autre disque l’après-midi, mais soudain, une voix se plaça sur la musique et une chanson commença.
Louise se redressa, en eut la chair de poule et frissonna.
Rémy la regarda, interrogateur.
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il.
Louise ne répondit pas tout de suite.
Elle sentit les larmes monter.
— Dis-moi ! insista Rémy.
Une larme coula sur la joue de Louise.
Sara les regardait tous les deux depuis son fauteuil.
— Hé, les amoureux, il se passe quoi là ? leur demanda-t-elle. Rémy, fais quelque chose, Louise est toute pâle…
— Mais je ne sais pas… Que t’arrive-t-il Lou… ?
Rémy aimait bien ce petit surnom qu’il ne donnait à Louise que dans leurs moments d’intimité. Et en général, Louise se serrait un peu plus contre lui quand il l’appelait comme ça. C’était bien souvent quand ils se retrouvaient seuls, avant de faire l’amour. Ce petit mot était devenu un code quand ils avaient envie l’un de l’autre, et même Sara le savait, car les trois amis ne se cachaient rien. Mais là, ce n’était pas le moment et Louise éclata en sanglots.
Rémy et Sara se regardèrent, bouche bée.
Sara s’approcha de son amie et lui prit les mains. Louise les avait froides et tremblait. De grosses larmes coulaient sur ses joues.
Elle tourna ses yeux larmoyants de l’un à l’autre, et, de sa voix entrecoupée de spasmes, elle dit :
— C’est lui… c’est sa voix… c’est la voix de mon papa…
Rémy et Sara ne bougèrent plus.
— C’est la chanson que j’ai trouvée après-midi… « Partie trop tôt »… c’est celle que je suis en train de lire en même temps…
Ses deux amis ne savaient plus que dire.
Rémy prit Louise dans ses bras et la serra contre lui en lui caressant les cheveux et la couvrant de baisers.
Sara prit son téléphone et appela Nathalie.
— Nathalie, Pierre, vous pouvez monter, Louise ne se sent pas bien…
À peine avait-elle raccroché que les grands-parents frappaient à la porte.
Nathalie se précipita vers Louise et la prit contre sa poitrine.
Pierre demanda à Sara et à Rémy de leur expliquer ce qui se passait, mais en entendant la chanson qui continuait à tourner, les grands-parents reconnurent la voix d’Olivier.
Nathalie avait compris.
Louise n’avait jamais entendu la voix de son père et ils déchiffrèrent ce qui se passait. Elle se calmait.
— Ça m’a fait un choc, dit Louise. Je n’avais jamais entendu papa parler, et encore moins chanter… Alors de le découvrir comme ça, ce n’est pas facile à supporter… Mais ça va aller… Ça va déjà mieux…
— Tu nous as fait peur, dit Rémy.
— Ne nous fais plus un coup comme ça, dit Sara.
— Heureusement que vous étiez là, répliqua Nathalie à Rémy et Sara. Promets-nous qu’à l’avenir, tu n’écouteras plus ces chansons toute seule, ma puce.
— Oui Mamy… Mais c’est bon maintenant, le choc est passé. Je ne m’y attendais pas, c’est tout. Je n’avais pas vu ce CD après-midi et surtout, je ne m’attendais pas à entendre papa chanter. Car c’est lui n’est-ce pas ?
— Oui, c’est ton père, répondit Pierre. Ça fait longtemps pour nous aussi. Nous ne savions même pas qu’il y avait ces enregistrements dans ces cartons. Autrement, nous t’aurions prévenue. Ma pauvre chérie. Je comprends que ça te remue les tripes, pour nous aussi, c’est difficile, depuis dix-huit ans.
Nathalie s’écarta de Louise.
Celle-ci se blottit dans les bras de Rémy qui tenta de la réchauffer en lui mettant un châle sur les épaules.
— Tu nous as fait peur, j’ai cru que tu faisais une intoxication, à cause des coques…
Sara vint contre Louise. Elle n’aimait pas voir son amie dans cet état, et elle, qui d’ordinaire était un moulin à paroles, ne savait plus que dire. Elle prit le visage de Louise entre ses mains et lui fit un gros bisou sur le front. Celle-ci se mit à rire.
— C’est nerveux, dit-elle. Je viens de faire un grand pas. Mais c’est passé maintenant.
— Tatata ! lui dit Nathalie. Terminé pour aujourd’hui les affaires… Rémy, je suppose que tu dors ici ? Sara, tu ne vas pas rentrer sur Ars ce soir, viens à la maison… Il y a toujours un lit de prêt et il se fait tard, la nuit tombe et c’est dangereux à vélo. En plus, on ne sait jamais sur qui on peut tomber à cette heure. Reste là, tu rentreras chez toi demain matin.
Sara ne se fit pas prier. De toute façon, quand elle venait au Gillieux, elle avait toujours ses affaires de toilette et de quoi se changer, et franchement, repartir et laisser ses amis tout seuls, elle n’en avait pas envie.
Quant à Rémy, passer la nuit avec son amoureuse, que demander de plus… Même si, se disait-il, elle n’allait pas être comme il l’aurait souhaité avec Louise nue contre lui, et même certainement sur lui, pensa-t-il. Mais il comprendrait si elle refusait ses câlins après ce qu’elle venait de vivre.
Nathalie et Pierre serrèrent les deux amoureux dans leurs bras en leur souhaitant une bonne nuit et descendirent les escaliers.
Sara resta encore quelques instants. Ils rangèrent les papiers qu’ils avaient étalés un peu partout, puis, après une étreinte avec ses deux camarades, elle lança à Louise le petit mot de code que Rémy avait donné auparavant :
— Bonne nuit… Lou… Bonne nuit Rémy ! À demain les amoureux… Soyez sages… Mais pas trop… !
Chacun éclata de rire et ils se séparèrent.
Louise et Rémy restèrent encore dans les bras l’un de l’autre et décidèrent d’aller se coucher. Rémy ne mit pas longtemps à se déshabiller, un passage à la salle de bains avec Louise pour se brosser les dents, il se glissa dans le lit.
Louise fit tomber sa robe et ses sous-vêtements et vint se lover contre Rémy sous la couette.
Il passa son bras sous sa nuque et Louise posa sa tête sur son torse. Il aimait cette sensation du corps chaud de Louise contre lui. Celle-ci s’en rendit compte, mais elle le regarda dans les yeux et lui dit :
— Excuse-moi, mon cœur, mais je n’ai pas la tête à faire l’amour ce soir… Désolée, mais comprends-moi, je viens de vivre un moment intense en entendant mon père.
— Ce n’est pas grave ma Lou, je te comprends… moi aussi ça m’a fait bizarre… Mais je croyais que tu l’avais entendu après-midi, c’est pour ça que j’ai eu du mal à réagir.
Louise lui sourit et reposa sa tête sur la poitrine de Rémy.
Rémy la serrait contre lui en essayant de calmer l’ardeur qui était montée entre ses jambes. Ils restèrent ainsi un bon moment sans bouger. Il s’endormit, Louise se dégagea de ses bras pour éteindre la lumière, le réveil affichait 0 h 47, et se mit sur le dos, les yeux collés au plafond.
À travers les volets légèrement entrouverts, la lueur des lampes de la rue laissait passer un filet de lumière et Louise apercevait les rayons du phare clignotant à intervalles réguliers.
Elle resta longtemps sans remuer, sans trouver le sommeil.
Tout se bousculait dans sa tête, les textes, les musiques de l’après-midi et surtout la voix suave de son père qui tournait en boucle, et qu’elle n’arrivait pas à oublier.
1 h 32. Louise ne dormait toujours pas.
