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Décembre 1890, Almunia, province d'Alicante, Espagne. Il fait froid, la vie est devenue difficile dans ce petit village espagnol où la famine et le chômage menacent... Vincent et Rosa viennent de prendre la décision de rejoindre l'Algérie. Ils vont quitter leur pays, s'installer sur cette terre nouvelle et y fonder une famille. L'aventure commence... Espoir, travail et amour seront le ciment de cette famille. Vincent et Rosa, Baptiste et Maria, Baptiste et Marie et puis Pauline, Pauline et Aimé, que de chemins parcourus dans la joie ou la douleur, les rires ou les larmes, que de situations parfois terribles mais des vies riches de souvenirs ...
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Seitenzahl: 394
Veröffentlichungsjahr: 2020
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A Pauline
La vie est un défi à relever,
Un bonheur à mériter,
Une aventure à tenter.
Mère Thérèsa
Première partie : Vincent et Rosa
Le départ
L'espoir
L'installation
Le premier bébé
La lettre
Triste nouvelle
Deuxième partie : Baptiste et Maria
La vie continue...
La famille s'agrandit
La guerre
La douleur
L'orphelinat
Troisième partie : Baptiste et Marie Aranda
Une nouvelle maman
L'embauche
La rentrée
Quatrième partie : PAULINE
L'insouciance
Premiers apprentissages
Antoinette
Retour à la ferme
L'installation au domaine
La vie au domaine
Le bal masqué
A la rencontre des troupeaux
Le départ de Ben Chicao
Retour à Koléa
Les nouveaux employeurs
La famille Jourdan
La famille Fournier
La famille Fournier
Cinquième partie : Pauline et Aimé
Edmond
Aimé
La correspondance
Les premiers pas d'une nouvelle vie
La vie à deux
La guerre - Episode 1
La guerre – Épisode 2
Le bout du tunnel
Sa maison
Épilogue
Pauline place le point final et pose son stylo. Elle referme son dernier cahier, le range avec les autres au coin de son bureau. Numérotés de un à dix, elle les a voulus tous de la même couleur, bleus comme ses yeux, identiques comme pour assurer la continuité de son récit. A sa droite une grande et vieille boîte à biscuits décorée de bouquets de fleurs très colorés qui ont avec le temps perdu un peu de leur éclat. Il y a longtemps, elle y conservait les croquants aux amandes qu'elle confectionnait pour ses petits-enfants. Ils en connaissaient la cachette et lorsqu'ils venaient la voir, après un rapide bisou, ils se précipitaient sur la boîte aux merveilles se délectant des douceurs qu'elle contenait. Un sourire illumine son visage à ce tendre souvenir. Ils sont grands maintenant mais lorsqu'ils lui rendent visite, ils lui rappellent les courses dans la maison à celui qui les trouverait le premier. La demeure vivait, retentissait de leurs rires enfantins. Aujourd'hui elle a soigneusement rangé toutes ses photos dans sa boîte aux merveilles.
Pour elle aussi s'écrira bientôt le mot fin. Elle le sait, elle le sent. Pourtant elle est heureuse. Elle sera parvenue au bout des deux derniers défis qu'elle s'était lancés en sa fin de vie.
Le premier : raconter son histoire afin que tous ceux qu'elle aime, enfants, petits et arrières petits enfants puissent connaître son parcours. Ils en savent l'essentiel, elle a toujours aimé évoquer pour eux les moments difficiles, les moments heureux, les moments joyeux qui ont jalonné son existence. Elle a écrit avec ses mots à elle, avec sa façon personnelle de dire et de ressentir les choses. Pas de la grande littérature mais peu lui importe. Elle voulait le faire. C'est fait. Elle a tout dit.
Le second : atteindre sa centième année. Là encore, son défi va se réaliser. Ce sera chose faite dans quelques semaines, juste quelques semaines. Durée bien dérisoire quand on a derrière soi presque un siècle de vie.
Elle partira heureuse de toutes les tâches accomplies au fil du temps, de son temps.
Elle s'endormira satisfaite de tous les bonheurs vécus qui effacent les moments difficiles et douloureux.
Tout sera dit.
Point .
Il faisait froid en cette fin d'année 1880. La vie était devenue difficile à Almudaina, petit village perdu dans la campagne de la province d'Alicante, en Espagne. La récolte avait été mauvaise et la famine menaçait la population.
Dans la pièce principale de leur maison, Vincent et Rosa Manéra regardaient le maigre feu qui brûlait dans la cheminée sans parvenir à réchauffer les lieux.
Ils n'entrevoyaient qu'une solution à leur situation de plus en plus précaire : partir, émigrer. Beaucoup de leurs compatriotes le faisaient en ces temps de crise. Ils s'en allaient après les semailles d'automne vers l'Algérie où ils se louaient comme ouvriers agricoles. Ils évitaient ainsi le chômage saisonnier. Ils rentraient ensuite au pays pour les moissons. Ils gagnaient bien leur vie. Jouaient en faveur de ces migrations temporaires, le faible prix du transport et sa facilité, la possibilité du retour et aussi la présence sur cette terre étrangère de compatriotes ou d'amis. Quelques habitants de leur village avaient tenté l'expérience et en étaient revenus très satisfaits. D'autres avaient choisi de s'établir sur ces terres nouvelles, dans ce pays en devenir.
– Nous sommes jeunes, solides et travailleurs, dit Vincent. Nous n'avons pas encore d'enfants qui pourraient souffrir de ce changement. Nous trouverons un emploi. Nous avons aussi quelques économies qui nous permettraient de patienter un peu. Si nous restons au village, nous allons peu à peu puiser dans ce pécule sans espoir de le reconstituer. Et puis, c'est trop de temps perdu, trop d’espérances envolées. Qu'en penses-tu ?
– Tu as raison. Partons. Essayons de construire quelque chose sur cette terre nouvelle. Mais conservons notre maison, si nous devions revenir nous aurions un toit pour nous abriter. Nous laisserons un peu d'argent à mon père pour qu'il l'entretienne.
– Excellente idée. Puisque nous sommes d'accord, demain je me rendrai à Alicante acheter notre passage sur le premier bateau en partance pour Alger.
– Je m'occuperai de ranger la maison, de réunir les affaires dont nous aurons besoin. Je préparerai aussi une malle avec le strict nécessaire au démarrage d'une nouvelle vie sans trop avoir à dépenser au début.
– Juste l'essentiel. Inutile de trop nous charger.
Soudain, ils semblaient soulagés. Ils avaient, pensaient-ils, pris la meilleure décision possible en ces temps de misère. Ils allèrent se coucher et la nuit fut calme, sans souci du lendemain.
En huit jours tout fut prêt et le 30 janvier 1881, au lever du soleil, ils embarquaient sur le « Maria Dolorès », destination Alger. Deux jours de navigation, sans problème et la ville blanche s'offrit à leurs yeux dans toute sa beauté.
Au fond de sa baie, elle se détachait, blancheur éclatante, entre le bleu du ciel et celui de la mer. Vincent et Rosa regardaient avec émotion se rapprocher cette terre qu'ils espéraient être leur El Dorado. La ville, éclairée par le soleil levant, semblait un bijou dans un écrin. Déjà cette vision leur réchauffait le cœur et calmait un peu leurs appréhensions. Promesse d'un avenir plus souriant pour eux ? Ils l'appelaient de tous leurs vœux.
Munis du léger bagage dans lequel Rosa avait placé le stricte nécessaire, ils débarquèrent. Ils viendraient récupérer leur malle lorsqu'elle aurait été déchargée.
Antonio, un voisin qui se louait régulièrement dans le pays, leur avait conseillé un petit hôtel sur le port. « L'hôtel du Quai » paraissait propre et calme et le plus important son propriétaire connaissait quelques mots d'espagnol.
– Buenos dias ! dit Vincent. Auriez-vous une chambre à nous louer pour quelques jours ?
– Il m'en reste une mais il faut me régler une semaine d'avance.
– Nous la prenons.
Vincent versa la somme demandée et l'hôtelier leur tendit une clé
– Chambre 212, au deuxième étage. Vous trouverez l'eau et des toilettes au fond du couloir. Bon séjour dans mon hôtel.
La pièce était spacieuse, éclairée par une haute et large fenêtre qui donnait sur une petite rue calme. Très propre, elle était meublée d’un grand lit, d'une commode, d'une table et de deux chaises en paille, près de la croisée, un fauteuil. Dans une alcôve, près du lit une table de toilette avec une cuvette et un broc en faïence décorés de bouquets de fleurs. Une belle glace surmontait l'ensemble. Un rideau permettait de s'isoler le temps de se laver.
– Quelle belle chambre, s'extasia Rosa.
– Notre séjour commence bien. Je te laisse défaire les bagages. Je vais faire un tour dans le quartier, sur les quais et essayer de trouver un restaurant où nous pourrions prendre nos repas. A tout à l'heure.
– A tout de suite.
Vincent parti, Rosa défit la valise. Elle rangea soigneusement les vêtements dans les tiroirs de la commande, leurs affaires de toilette derrière le rideau de l'alcôve. Elle lança sur le lit un grand châle aux couleurs vives qui donna aussitôt un éclat chaleureux à la pièce. Elle sortit un crucifix qu'elle suspendit à un clou au-dessus du lit. La fenêtre possédait un rebord intérieur sur lequel elle disposa avec précaution deux cadres contenant chacun la photographie de leur famille. Des photographies couleur sépia, des photos comme elles se faisaient depuis quelques années : toute la famille réunie pour la pose. Souvent les parents étaient assis, entourés de leurs enfants. Vincent et Rosa les auraient toujours près d'eux. La séparation avait été difficile. Leurs parents vieillissaient et ce fut un déchirement de les laisser. Rosa se secoua et essuya une petite larme. Elle avait promis qu'ils reviendraient les voir dès que leur situation dans le pays d'accueil serait établie.
Vincent revenait.
– J'ai trouvé dans la rue derrière l'hôtel, un restaurant qui semble très agréable et qui affiche des prix raisonnables. Chérie, dit-il avec un grand sourire, tu as transformé cette pièce un peu triste en un bel endroit.
– Nous nous y sentirons mieux avec un peu du pays avec nous.
Vers 19 h, ils se présentèrent à la taverne. La patronne sympathique s'occupa d'eux. Le repas servi était bon et copieux. Ils rentrèrent à l'hôtel après avoir flâné un peu dans le quartier. Le débarcadère était encore très animé. Il était temps pour eux d'aller se reposer et d'évacuer la fatigue du voyage.
Réveillés vers six heures, Vincent et Rosa, firent une toilette sommaire, s'habillèrent et descendirent prendre leur petit déjeuner.
Une semaine s'écoula. Vincent se rendait tous les jours sur les quais proposant ses services aux commerçants venus récupérer leurs marchandises. Il commençait à trouver le temps long d'autant qu'ils avaient dû régler une nouvelle semaine de location pour la chambre.
Un matin, alors qu'ils déjeunaient tranquillement, Rosa lui fit part d'une idée qui avait germé dans son esprit. Elle expliqua que depuis qu'ils prenaient leurs repas dans ce petit restaurant, elle avait bien observé Wanda, la joviale patronne des lieux et remarqué qu'elle se dépensait beaucoup afin de satisfaire tous ses clients. Elle semblait souvent assez fatiguée.
– J'ai envie de lui proposer mon aide en échange de nos repas. Qu'en penses-tu ?
– Cela pourrait être intéressant. Ainsi nous n'utiliserions nos économies que pour payer la chambre. Cependant sois attentive et ne va pas en faire trop. Je suis triste que ce soit toi qui prennes en charge notre vie.
– Tu n'as pas à l'être. Nous sommes mari et femme et aucun de nous n'a plus de devoirs que l'autre et promis, je serai prudente dans ma décision, dit Rosa.
Elle se leva de table et rejoignit la patronne occupée à préparer du café et de la soupe dans la cuisine. Mélangeant le peu de français qu'elle connaissait à de l'espagnol, elle fit sa proposition. Wanda réfléchit.
– C'est certain que j'aurais bien besoin de quelqu'un qui m'aide mais je ne peux pas verser un salaire en échange
– Je ne vous demande aucun argent, juste les repas pour mon époux et moi
– Dans ces conditions, ça pourrait se faire.
– Je pourrais aussi préparer des plats de chez nous. Peut-être que cela attirerait plus de clients.
– On pourrait essayer. Quand pouvez-vous commencer, demanda Wanda.
– Tout de suite si vous le souhaitez.
– Topez-la, ma belle. Je vous embauche.
– Merci, merci, répondit Rosa, dont l'horizon tout à coup devenait moins sombre.
Dans un élan de joie, elle déposa un baiser sur la joue rebondie de Wanda, surprise. La jeune femme se précipita dans la salle du restaurant pour prévenir son mari et s'en revint rapidement dans la cuisine.
Wanda lui tendit un tablier qu'elle noua autour de sa taille et lui demanda de servir une table près de la fenêtre donnant sur la rue. De la porte elle observa Rosa. Elle voulait voir comment se comporterait sa nouvelle recrue. Rosa semblait à l'aise portant les assiettes pleines avec aisance et rapidité.
– Bien, je crois que je viens de faire une bonne affaire. Cette petite va me soulager sans me coûter trop cher. Pas mal aussi son idée de faire un peu de cuisine espagnole. Nous pourrions attirer ses compatriotes. Voyons comment nous fonctionnerions. Réfléchis Wanda. Tu peux en retirer quelques nouveaux clients, quelque argent supplémentaire, ce qui ne serait pas négligeable.
La suite de la matinée se déroula sans aucun souci, Rosa faisant correctement le service. Elles s'étaient instinctivement partagé la tâche :
Wanda prenait les commandes, cuisinait et remplissait les assiettes, Rosa servait, débarrassait et nettoyait les tables. A 14 h, les derniers clients partis, elles s'assirent pour déguster un café bien mérité.
– Écoute petite, dit Wanda. Je crois que nous avons trouvé la bonne coordination. Tu es jeune et solide, tu feras le service. Mes vieilles jambes me suffiront pour cuisiner. Pour ce qui est des plats de ton pays, comment vois-tu la chose ?
– Nous pourrions les proposer deux jours dans la semaine. Je cuisinerais le matin afin que vous vous reposiez et je ferais ensuite le service. Qu'en pensez-vous ?
– J'en dis que cela me semble parfait. Que penses-tu du mardi et du vendredi par exemple ? Et que proposerais-tu aux clients ?
– Je verrais bien la paella le mardi. Vous connaissez, demanda Rosa
– C'est un plat de riz avec des fruits de mers ou de la viande.
– C'est bien ça et le vendredi, un plat typique de chez moi, la Olla Gitana, un mélange de plusieurs légumes très appétissant. Vous avez ici tous les produits dont j'aurai besoin. Les poissons ne manquent pas ainsi que les beaux légumes. Comme Vendredi est jour maigre, la marmite devrait convenir. Il serait toujours possible de cuire un morceau de viande ou un poisson pour qui le souhaiterait.
– Pas mal, pas mal, martelait Wanda. Dans sa tête elle comptait déjà le bénéfice qu'elle pourrait retirer de ces nouveautés. Faisons comme çà. Nous commencerons la semaine prochaine afin que nous ayons toutes les marchandises nécessaires et les marmites spéciales.
– Je vous ferai une liste. Vous êtes un ange, patronne. Je sens que je vais me plaire avec vous, répondit Rosa.
– Cours rejoindre ton petit mari, ma belle. Sois là ce soir pour 7h.
La jeune femme s'en fut rayonnante rejoindre Vincent qui l'attendait près du port. Elle sauta dans ses bras, heureuse.
– Nous avons eu raison de partir. J'ai déjà un travail qui va nous permettre de manger sans rien dépenser et ainsi te donner le temps de trouver un emploi stable qui te convienne.
Un tendre baiser conclut son discours et ils s'en furent main dans la main pour une promenade à la découverte de la ville. S'installa pour eux une nouvelle vie. Chaque matin tandis que Rosa s'en allait au restaurant aider Wanda, Vincent descendait sur le port. Quelque chose en lui le poussait vers les quais. Il s'asseyait sur un plot d'amarrage et observait le mouvement continu des déchargeurs ou des chargeurs circulant sur des passerelles étroites posées du bateau au sol. Le ballet de ces hommes lourdement chargés l'impressionnait : équilibre fragile, les planches pliant sous de poids des hommes et de leur fardeau mais ne rompant jamais, élasticité magique, la précision des pieds qui se déplaçaient avec agilité sur cet étroit chemin de halage. Il était fasciné se demandant s'il saurait en faire autant. Rentrer dans ce groupe lui aurait plu mais il était très fermé, y entrer demandait d'être de la « famille ». Il avait noué amitié avec l'un d'eux et parfois l'aidait à placer les ballots dans son chariot. C'était un grand gaillard à la musculature impressionnante, arborant une somptueuse moustache qui se relevait à chaque coin de sa bouche en un accroche cœur effilé qu'il lissait en parlant, entre le pouce et l'index. Il se nommait Armand. Il transportait des marchandises pour les commerçants de plusieurs villages entre Alger et Blida, à une soixantaine de kilomètres de là. Parfois il lui glissait quelques pièces que Vincent ramenait fièrement à Rosa. Ils les plaçaient dans une petite boîte dans leur chambre.
– Pour plus tard, disaient-ils.
La vie semblait vouloir se faire belle pour eux. Au restaurant, Rosa avait fait la connaissance d'un jeune homme tout juste débarqué de métropole.
– J'arrive de France, lui avait-il expliqué, je suis instituteur et je viens d'être nommé dans une école non loin d'ici. Prendre mes repas chez vous est un plaisir. Je dispose d'un logement de fonction dans l'école, une petite chambre avec un coin cuisine et une petite salle d'eau.
– C'est bien pour vous. Vous ne vous ennuyez pas trop le soir, après les cours.
– Si, un peu. C'est pourquoi je préfère ne pas dîner seul. Dites-moi, vous êtes espagnols ?
– Oui, de la région d'Alicante.
– Et avec le français, comment vous en sortez-vous ?
– Nous avons appris assez de mots pour nous faire comprendre mais nous ne pouvons ni le lire ni l'écrire.
– Et que diriez-vous si je vous l'enseignais ?
– Que ce serait merveilleux mais nous ne pourrons pas vous payer.
– Je ne veux aucun argent. Je veux juste vous aider avec ce que je sais faire.
– C'est gentil à vous. Je vais le dire à Vincent. Il va être fou de joie car il pense que savoir lire et écrire le français serait pour lui un atout supplémentaire pour un futur emploi.
– Si vous le voulez nous pourrions nous voir vers 17 h tous les jours. Croyez-vous qu'ici ce serait possible ?
– Je pense que Wanda n'y verra aucun inconvénient.
C'est ainsi que les deux élèves et leur maître se retrouvaient chaque après-midi, chez Wanda. Les progrès furent rapides. Vincent et Rosa, avides d'apprendre, se montraient attentifs et sérieux. Après un mois de cours quotidiens, ils savaient lire et écrire pas encore avec facilité mais suffisamment pour se sentir plus à l'aise.
Henri, le jeune instituteur avait conquis la patronne qui, pour le remercier lui offrait son repas du soir.
La vie s'écoulait paisiblement mais Vincent rongeait son frein de n'avoir rien d'autre à faire qu'aider son ami Armand et faire les courses pour le restaurant.
Le projet mis en place par Rosa et Wanda attirait une clientèle plus nombreuse ce qui n'était pas pour déplaire à la patronne.
Quatre mois aujourd'hui qu'ils avaient débarqué un matin du « Maria Dolorès » et Vincent se désespérait de trouver un emploi. Il envisageait de rentrer au pays. Il ne supportait plus cette inactivité mais surtout acceptait de moins en moins de voir Rosa travailler au restaurant pour les faire vivre.
Ce lundi-là, assis comme à son habitude sur le bord du quai, il regardait Armand arriver dans son grand chariot encore vide. Il venait tous les deux jours prendre livraison de sa cargaison. De loin, il lui faisait des grands signes.
– Que lui arrive-t-il, se demanda Vincent ? Il doit avoir besoin d'un coup de main pour charger. Qu'y a-t-il, amigo, pourquoi tous ces signes ? Tu as besoin de moi.
– Salut, Vincent. Je crois que je t'ai trouvé un emploi. Sais-tu lire et écrire le français ?
– Je commence à bien me débrouiller. Henri est très content de mes progrès.
– Alors écoute. A Koléa, une petite ville à 38 km d'ici, existe un relais où s'arrêtent tous les chariots comme le mien. Le père Léon qui s'en occupe est trop vieux pour continuer et le propriétaire, Monsieur Breton, lui cherche un remplaçant. Je lui ai parlé de toi et il voudrait bien te rencontrer.
Vincent resta sans voix. L'émotion faisait briller ses yeux.
– Tu as pensé à moi ? Tu es un véritable ami, Armand. Je ne sais comment te remercier.
– Oh là, du calme, ami, du calme. Tu dois avant tout rencontrer Monsieur Breton, discuter avec lui et voir si le travail te convient. Si vous faites affaire, alors seulement tu me remercieras.
– D'accord mais je veux te remercier avant tout pour ton geste quelle que soit la suite de l'entrevue.
– Le temps de charger, je repars dans trois heures, Je t'emmène avec moi pour te présenter au patron.
– Merci, amigo. Je vais prévenir Rosa. Quand serons-nous de retour ?
– Ce soir nous dormirons à Koléa, demain je livrerai à Blida. Nous dormirons de nouveau au village pour être de retour après demain.
– Mercredi, c'est ça ?
– Correct.
– Je me prépare un petit sac et je reviens. Gracias, gracias ! Il en oubliait son français.
Il s'en fut en courant, heureux comme un gamin qui vient de recevoir une récompense.
– Rosita mia, cria-t-il en entrant dans le restaurant, viens vite.
– Que se passe-t-il, elle arrivait, affolée
– Armand m'a peut-être trouvé un emploi à Koléa. Je pars tout à l'heure avec lui. Il va me présenter au patron. Nous serons de retour mercredi matin. Je vais préparer quelques affaires.
– Quel bonheur ! Tu vas pouvoir travailler enfin. Tu verras tout ira bien. Je suis certaine que tu conviendras à cet homme. A ton tour d'être prudent et de ne pas accepter n'importe quel emploi, à n'importe quelles conditions.
– Je serai très attentif à ce que me proposera Monsieur Breton. Je file. A mercredi Rosita.
Un tendre baiser et il s'éloigna vers l'hôtel pour préparer un sac avec juste de quoi se changer si besoin était.
Le lourd chariot avançait lentement aux pas des puissants chevaux qui le tiraient. Le temps était au beau en ce début du mois de juin. L'équipage gravissait les collines verdoyantes. Vincent s'émerveillait de ce qu'il découvrait : des champs couverts de plantations, des vignes alignées et bien taillées, des blés qui se balançaient dans le souffle léger d'une douce brise, des petites fermes bien tenues, véritables îlots de verdure
– C'est merveilleux, un vrai jardin de paradis.
– Attends de voir la Mitidja. Tu n'en croiras pas tes yeux. Cette terre est riche et ne demande qu'à produire. Les fruits, les légumes poussent sans difficulté. Tu verras. Tu aimes la culture ?
– J'avais quelques terres en Espagne mais pas aussi riches que celles-ci. En vivre était devenu impossible. Sais-tu ce que Monsieur Breton va me proposer ?
– Pas vraiment. Je sais qu'il a besoin d'un gars sérieux pour gérer et surveiller la Remise. Mais te demandera-t-il autre chose, je ne le sais pas. Tu verras ça avec lui dans quelques heures.
– J'ai hâte d'y être. J'ai besoin de travailler. J'ai toujours gagné le pain du ménage. Le cœur me serre de devoir laisser ce soin à ma Rosa.
– T'inquiète. Elle le fait avec plaisir et par amour. Elle est solide et réfléchie. Tu as une belle femme, mon ami. Prends en soin.
Armand parla de son métier. Le chariot et les chevaux lui appartenaient. Il louait ses services aux commerçants des villages situés entre Alger et Blida. Né à Chaïba, dans une ferme dont son père était le métayer, il avait très tôt aimé les chevaux.
Sa plus belle récompense était de les ramener à l'écurie lorsqu'ils avaient terminé de labourer les champs. Il aurait pu seconder son père et prendre sa succession mais il n'était pas fait pour ce travail. Il avait besoin de circuler, de voir du monde, de rencontrer des gens. Être libre, décider de son avenir, de quoi seraient faits ses lendemains, c'était tout ce dont il avait besoin. Ce grand gaillard qui en imposait par sa stature était un homme simple au grand cœur.
– Où habites-tu, demanda Vincent. Tu as bien une maison à toi, une femme qui t'y attend, des enfants peut être.
– J'ai une petite maison à Fouka Marine. C'est là que je me retire après quelques semaines de travail. Je vais à la pêche, je me baigne ou tout simplement je me repose. J'aime lire aussi. Je n'ai pas de femme et encore moins d'enfants. Je suis jeune, j'ai tout mon temps.
– Et que fais-tu de tes chevaux quand tu es à la plage ?
– J'ai construit une écurie sur un grand terrain où ils peuvent pâturer tranquillement et même pousser un galop s'ils ont en envie. Je ne m'en sépare jamais.
Ils poursuivirent leur chemin. En passant près de St Maurice, Armand lui expliqua qu'on l'appelait « Le villages suisse » parce qu'il avait été créé par des émigrants suisses venant du canton du Valais, tout comme Saïghr, Chaïba et Messaoud. Au sommet de la dernière colline, Vincent découvrit Koléa qui se dressait au sommet de la suivante. A son pied serpentait une rivière.
– La rivière Mazafran que nous avons traversée après Zéralda, lui dit Armand. Face à toi, ces montagnes sont celles du Petit Atlas, l'Atlas blidéen. Tu verras comme il fait bon vivre ici avec cette petite brise marine qui atténue les fortes chaleurs de l'été.
– C'est vraiment magnifique. Une belle petite ville, je suis déjà conquis.
– Rien ne manque ici. Des magasins, des hôtels, des jardins fleuris, des casernes pour les militaires, une gendarmerie et puis des diligences faisant la liaison entre Alger et Blida.
– Si je conviens à Monsieur Breton et que nous faisons affaire, je pense que nous sentirons bien ici.
– De plus la terre est très fertile et tout pousse : les céréales, les vignes, les orangers, les légumes et toutes sortes d'arbres fruitiers.
Vincent ouvrait grand ses yeux ne perdant pas une seule image de ce qu'il découvrait.
– Pourvu que je convienne à ce patron. Je crois que nous serons heureux dans ce joli village, se disait-il mentalement. Je crois que nous avons trouvé notre paradis sur terre.
Ils franchirent les derniers kilomètres et pénétrèrent dans la ville très animée. Armand prit une route sur sa gauche et ils parvinrent bientôt devant un immense hangar.
– C'est ce bâtiment que nous appelons La Remise.
– Pourquoi ce nom, demanda Vincent
– Je n'en sais rien. Tu sais les noms donnés n'ont pas toujours une signification en rapport avec l'activité du lieu. Peut-être parce que nous y remisons nos chariots pour la nuit, déclara Armand dans un rire tonitruant.
La Remise se composait de dix stalles suffisamment grandes pour y loger chariot et chevaux. Ils passèrent d'abord par le guichet du vieux Léon afin de payer le séjour. Il leur donna la clef d'un box dans lequel ils rentrèrent l'attelage.
– Je vais libérer Mistral et Sirocco, leur donner leur ration d'avoine et te conduirai ensuite chez Monsieur Breton. Je reviendrai te chercher après les avoir bouchonnés.
– Ensuite nous irons manger dans un petit bistrot que je connais bien.
Les chevaux détachés du chariot et nourris, Armand referma l'écurie et ils s'en furent vers une belle bâtisse située à l'arrière de La Remise. C'était une grande maison avec un étage. Un escalier en arc de cercle conduisait à la porte d'entrée. De grandes fenêtres s'ouvraient sur une façade toute blanche.
Armand actionna le heurtoir et une jeune femme en tablier blanc vint leur ouvrir.
– Monsieur vous attend dans son bureau, dit-elle avec un grand sourire.
– Merci, Justine. Je connais le chemin. Suis-moi, dit Armand.
– Dis-moi, elle n'est pas un peu amoureuse de toi, la jolie Justine ?
– Arrête tes sottises, que vas-tu imaginer. C'est vrai qu'elle est mignonne mais je ne suis pas intéressé...
Ils traversèrent un long couloir. La porte du bureau était ouverte.
– Entrez, entrez, dit Monsieur Breton en se levant. Bonjour Armand, comment allez-vous ?
– Très bien, je vous remercie. Permettez-moi de vous présenter mon ami Vincent, ce jeune homme dont je vous ai parlé, dit-il le poussant devant lui.
– Bonjour, je suis heureux de faire votre connaissance. Armand m'a longuement expliqué votre parcours. Il ne m'a fait que des éloges à votre sujet.
Un peu intimidé, Vincent bredouilla
– Bonjour, Monsieur. Très heureux de vous rencontrer.
– Je vous laisse discuter, dit Armand. Je vais m'occuper de mes petits.
– A tout à l'heure. Asseyez-vous, dit M. Breton en désignant un fauteuil à Vincent. Mon ami le charretier vous a-t-il expliqué pourquoi je recherche un employé ?
– Juste que M. Léon doit prendre sa retraite et que vous cherchez quelqu'un de confiance pour le remplacer.
– C'est exact. Je vais vous détailler le travail que j'attends de celui qui prendra sa place. Tout d'abord il devra savoir lire, écrire et compter. Est-ce votre cas ?
– C'est mon cas. J'ai suivi des cours avec Henri, un enseignant venu de France. Je sais maintenant lire, écrire et compter en français.
– Une bonne chose. Pour gérer La Remise, mon employé devra être présent le matin à partir de 5h afin de surveiller les départs, s'assurer que les charretiers n'oublient rien dans les box ensuite les nettoyer et remettre de la paille propre pour les arrivants du soir. Il est ensuite libre de son temps. Le travail reprend vers 18h. Les nouveaux venus se présentent au portail. Il faut les inscrire dans un registre, leur faire payer le séjour et leur remettre la clé correspondant au box attribué. Les hommes s'occupent de leurs chevaux, sortent pour le repas du soir et reviennent au plus tard vers 21h dormir près de leurs bêtes. La Remise ferme alors ses portes et plus personne n'entre ni ne ressort jusqu'au matin. Là ils rendent la clé et signent le registre de sortie. Que pensez-vous de ce travail ? Vous conviendrait-il ?
Vincent avait écouté avec attention, sans dire un mot juste quelques hochements de tête pour approuver.
– J'ai bien compris et cela me convient tout à fait. Je me sens capable de réussir. Puis-je connaître le montant du salaire que vous versez pour cet emploi ?
– Il sera de 5F argent par semaine mais je vous offre également un logement qui se trouve au fond de la cour ainsi qu'un terrain que vous pourrez cultiver à votre guise pendant vos heures libres. Que pensez-vous de ma proposition ?
– C'est parfait, je ne pouvais espérer mieux. Je suis d'accord si vous m'acceptez.
– Nous allons faire un essai. Armand repart demain pour Blida et sera de retour dans la soirée. Vous resterez à La Remise, le père Léon vous montrera les registres et vous expliquera la façon de les tenir. Mardi soir ce sera à vous d'accomplir les différentes tâches. Je viendrai mercredi matin et vous donnerez mon avis définitif.
– Soyez certain que je ferai de mon mieux. Ce travail devrait me convenir et avec le logement que vous m'offrez ainsi que le terrain que demander de plus ? Ma femme sera ravie. Nous allons pouvoir prendre un nouveau départ et souffler un peu après toutes nos années de misère. Que Dieu vous bénisse, Monsieur Breton.
Le brave homme regardait Vincent avec sympathie. Très satisfait de ce contact, il était certain d'avoir trouvé le remplaçant idéal au vieux Léon qui allait pouvoir se retirer et vivre tranquillement de la petite rente qu'il lui verserait.
Un pas résonna dans le couloir. C'était Armand qui revenait.
– Entre ami. Je te remercie, grâce à toi je pense avoir trouvé exactement la personne qu'il me fallait pour ce poste.
– Je vous l'avais dit, je ne me trompe jamais. Quand je donne mon amitié c'est qu'elle est méritée. Et si nous allions dîner, demanda-t-il à Vincent. Qu'en penses-tu amigo ?
– Tu parles espagnol maintenant ? Avec plaisir. Je te raconterai tout en mangeant.
– Messieurs, passez une bonne soirée. Rendez-vous demain matin Monsieur Vincent.
– Appelez-moi Vincent, s'il vous plaît. A demain. Bonne soirée à vous aussi.
Le repas se déroula dans la bonne humeur. Ils rentrèrent à La Remise et s'installèrent pour la nuit. Levés à 4h, Armand prépara son équipage tandis que Vincent rejoignait le vieux Léon pour accomplir les formalités de départ. Il lui confia le registre après lui avoir expliqué la façon de procéder. Tous les occupants partis, il l'envoya vérifier les box, lui fit visiter la partie de la grange où était entreposée la paille. Vincent se chargea de nettoyer les stalles et de remettre une litière proche. Ce travail terminé, Léon lui montra son bureau ainsi que tous les registres à tenir. Il y avait celui pour les entrées et sorties, celui pour les paiements et celui pour l'approvisionnement en paille fraîche. Tout sembla simple à Vincent.
– Tu apprendras avec l'habitude que certains charretiers sont attachés à un box en particulier. Il te faudra respecter leur désir pour ne pas perdre leur clientèle.
– Vous me donnerez leur nom que je les inscrive dans un coin de ma tête.
Vers 10h Léon, à la demande de M. Breton, lui fit visiter le logement qu'il lui destinait. Situé dans la grande cour, il se composait d'une cuisine avec un cellier, de deux chambres ainsi que d'une salle d'eau. Les pièces étaient grandes et lumineuses, la cuisine équipée d'une cuisinière à bois ainsi que d'une pile avec l'eau au robinet. L'ensemble en parfait état et très propre. Vincent était conquis. Il leur faudrait acheter des meubles, de la vaisselle, des ustensiles de cuisine mais ce ne serait pas difficile. Ils avaient encore quelques économies et Rosa avait mis dans leur grande malle de quoi débuter cette nouvelle vie. Il découvrit le terrain que lui avait réservé le propriétaire de La Remise. De la bonne terre bien sombre, bien grasse, elle leur permettrait de cultiver des légumes, peut-être d'avoir aussi quelques poules et quelques lapins. Il était si heureux qu'il aurait volontiers embrassé le vieux Léon !
– Tu verras, mon gars, tu seras bien ici. Le patron est très attentif à ses employés et si tu fais sérieusement ton travail, il appréciera. Bonne chance, petit.
– Merci à vous, père Léon. Je suis certain de trouver ma place dans cet endroit. J'ai hâte d'en parler à ma femme. Elle va être surprise et heureuse. Notre nouvelle vie est en marche.
Il mit à profit le temps dont il disposait pour faire un tour dans la ville. Il retrouvait tout ce qu'Armand lui avait annoncé : les boutiques, les jardins, les diligences, une ville animée, vivante. Il remercia Dieu de lui avoir permis de découvrir ce joli village et d’y avoir trouvé un travail.
Armand fut de retour vers 18h. Vincent lui dit son bonheur : la maison, le jardin, la ville.
– Je savais que tu remplirais les conditions. Tu verras aussi combien M. Breton est proche de ses employés et sait reconnaître le travail bien fait. Vraiment tu as trouvé ce qu'il te fallait.
– C'est ce que m'a dit Léon. Ce sera grâce à toi si j'obtiens cet emploi. Je ne te remercierai jamais assez.
– Tu le mérites, ami. Et je suis fier de toi. Tu rentres avec moi demain ?
– Je dois m'occuper de La Remise seul jusqu'au matin puis M. Breton prendra sa décision définitive. Je repartirai avec toi, quel que soit le verdict. Il me faut rejoindre ma Rosa. Elle doit être anxieuse et pressée aussi de savoir ce qu'il en est de cette rencontre avec M. Breton
– Tu viendras dormir dans mon box après ton travail ?
– Bien sûr. A tout à l'heure, je vois que d'autres chariots arrivent, à moi de me débrouiller pour que tout se passe bien.
Il s'acquitta de sa tâche sans aucune difficulté sous le regard attentif et bienveillant de Léon. Les stalles se remplirent, les charretiers descendirent au village et rentrèrent à l'heure prévue. Vincent ferma La Remise et le calme de la nuit s'étendit sur les lieux. Hommes et bêtes sombrèrent dans un sommeil réparateur.
A 5h, il était prêt pour son dernier essai. Les attelages s'en furent les uns après les autres. Il vérifia tous les box avec attention. Il allait nettoyer et changer la paille lorsqu' apparut M. Breton.
– Laissez Vincent, Léon fera le reste. Armand vous attend, dit-il. Puis voyant son air inquiet, il sourit. Vous êtes engagé. Quand pouvez-vous vous rendre libre ?
– Le temps pour moi de rejoindre mon épouse, de réunir nos affaires et d'acheter les quelques meubles dont nous aurons besoin pour la maison. Disons une semaine. Cela vous convient-il ?
– Ce sera parfait. Pour les meubles, n’achetez rien. Nous avons une réserve dans laquelle vous pourrez prendre tout ce qui vous plaira. Vous pourrez ensuite trouver en ville ce qui vous manquerez.
– Je ne sais comment vous remercier, Monsieur. Vous êtes un ange venu du ciel, bafouilla Vincent. Croyez bien que je ferai tout pour vous montrer ma reconnaissance. Vous n'aurez qu'à vous féliciter de votre choix.
– Allez, sauve-toi. Ne fais pas attendre plus longtemps ton épouse. Je vous attends mercredi prochain. Bon retour.
– Pourrions-nous emménager avant que je commence mon travail ?
– Bien sûr. Arrivez quand vous le voudrez.
– Merci, Monsieur.
Une poignée de mains franche et ferme et Vincent heureux grimpa dans le chariot. Pour un peu il aurait chanté ou crié sa joie. Arrivé à Alger et après avoir encore une fois remercié Armand, Vincent pénétra en trombe dans le restaurant de Wanda. Le bonheur illuminait son visage. Pas besoin de poser de questions, Rosa avait compris.
– Je suis engagé. Je commence mercredi prochain
Il avait pris Rosa dans ses bras, l'avait soulevée de terre et tournait avec elle dans la salle du restaurant. Ils riaient, ils pleuraient, ils s'embrassaient. Du bonheur à l'état pur.
– Je le savais, lui dit-elle, en reprenant son souffle. J'ai toujours cru en tes qualités et en ton travail.
– C'est merveilleux, répondit Vincent, en la posant à terre. Je sens que nous allons être heureux. Tu verras, c'est une petite ville agréable, très animée et qui possède tout ce que l'on espère dans une ville moderne.
– Raconte, dit-elle.
Ils s'assirent autour d'une table tandis que Wanda servait un café à chacun. Il expliqua tout en détail : le patron, Léon, La Remise, ce qu'il devrait faire. Il parla enfin du salaire et devant la moue de Rosa qui le trouvait assez modeste, il précisa :
– M. Breton met à notre disposition un logement et un terrain que je pourrai cultiver pendant mes heures libres.
– Un logement, dit Rosa. Il sera à nous sans débourser un franc ? Et de la terre à cultiver ? Mon dieu, quelle chance. Les larmes coulaient sur son visage, des larmes de joie mais aussi toutes les larmes de souffrance, cette souffrance qu'elle avait tue tout au long des années difficiles. Il va nous falloir acheter des meubles.
– Même pas. M. Breton m'a dit qu'il avait une réserve de mobilier dans laquelle nous pourrions prendre tout ce dont nous aurons besoin.
Wanda écoutait sans rien dire. Elle avait du mal à imaginer que Rosa allait la quitter ; elle s'était attachée à cette petite, comme elle l'appelait. Le bénéfice retirait de leur association passait maintenant bien après l'affection qu'elle lui portait. Elle aimait sa fraîcheur, sa gaîté, sa volonté, son sourire. Elle était devenue au fil des mois un peu son enfant, celui qu'elle aurait aimé avoir si sa vie avait été différente. Elle disparut dans la cuisine. Rosa qui la surveillait du coin de l’œil, comprit que sa patronne devait être malheureuse de son départ. Elle la suivit et la trouva assise près de ses fourneaux.
– Wanda, je suis navrée d'avoir à vous quitter. J'étais bien avec vous. Je n'oublierai jamais que grâce à votre gentillesse nous avons pu patienter et permis à mon Vincent de trouver un emploi qui lui convient.
– Tu vas me manquer petite et pas seulement pour le travail. Nous formions une bonne équipe. J'appréciais de t'avoir à mes côtés. Tu mettais de la jeunesse et de la joie dans mon restaurant. C'est à moi de te remercier pour tout ce que tu as apporté ici.
Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre. Wanda pleurait sans essayer de cacher ses larmes. Tant pis pour son image de femme solide, au caractère bien trempé qui faisait que parfois on la comparait à un homme.
– Vous viendrez nous voir, patronne. Koléa n'est pas si loin d’Alger.
– Je viendrai, promis. En attendant prends ça et soyez heureux.
Elle tendait à Rosa un billet de 100 f qu'elle avait tiré de sa cachette.
– Wanda, c'est beaucoup trop. Vous ne devez pas. Vous nous avez offert tous nos repas durant tous ces mois, c'est largement assez.
– Prends petite. Tu mérites d'être récompensée pour tout ce que tu as fait ici. Les clients aussi vont te regretter. Bon, elle essuyait ses yeux, plus de pleurnicherie. Allons rejoindre les autres. Ce soir j'offre le repas à tous nos habitués. Nous fêterons votre départ tous ensemble.
– Merci, merci, vous êtes unique Wanda. Je ne vous oublierai pas.
Main dans la main, elles revinrent dans la salle où la discussion allait bon train.
– Rosa, ma douce, nous devons faire le point de ce dont nous aurons besoin pour débuter notre installation. Rentrons à l'hôtel, tu veux bien.
– N'oubliez pas que ce soir, nous faisons la fête. Je vous attends.
– Nous serons là, Wanda. A tout à l'heure.
Et ils s'éloignèrent tendrement enlacés.
Rosa avait dressé une liste du contenu de la malle ce qui leur permit de très vite faire le point et savoir ce qu'ils devraient acheter pour débuter leur nouvelle vie.
– Nous verrons sur place. Il y a de beaux magasins dans la ville. Nous devrions pouvoir y trouver tout ce dont nous aurons besoin après avoir installé les meubles.
– Quand veux-tu que nous partions, demanda Rosa.
– Peut-être dimanche, si tu penses être prête.
– Je le serai. Comment ferons-nous pour transporter notre grosse malle ?
– Armand ne travaille pas et m'a proposé de l'amener à l'appartement.
– Quel brave homme. Ainsi nous pourrons choisir le mobilier, l'installer et aménager la maison avant que tu ne prennes tes fonctions.
– Nous aurons deux jours pour la mise en place des meubles.
– C'est le plus important. Je me chargerai du rangement. Tu auras aussi ton temps libre pour travailler au jardin. J'ai hâte d'être installée. Je suis heureuse. Nous avons réussi.
La fête du départ fut belle. Wanda avait préparé un repas de gala et beaucoup de clients vinrent saluer Rosa et lui souhaiter tout le bonheur du monde. Henri et la patronne promirent de leur rendre visite. En fin de soirée, ils allèrent se promener sur les quais, refaire une dernière fois ce chemin de l'espoir.
C'est ainsi qu'au matin de ce dimanche de juin 1881, ils prirent le cœur léger le chemin de leur nouveau port d'attache, Koléa. Ils montèrent dans la diligence qui faisait la liaison entre Alger et Blida. Tout le long du trajet, ils découvrirent d'autres petits villages, admirèrent les champs verdoyants, tous ces îlots de verdure, virent parfois la mer miroiter dans les rayons du soleil levant. Ils étaient émerveillés.
Arrivés au village, ils se rendirent sans s'attarder à La Remise. Armand, parti très tôt le matin, les y attendait.
– Salut les amoureux, contents du voyage, demanda-t-il
– Très contents. Nous avons traversé de jolis petits villages, vu des champs cultivés de toute beauté et même aperçu la mer.
– Il faudra venir chez moi quand vous aurez du temps libre. Vous verrez comme la côte est belle. Bon, revenons à notre affaire. J'ai vu M. Breton. Il m'a confié les clefs de l'appartement. Justine nous attend à la réserve afin que vous puissiez choisir les meubles.
– Eh bien, allons-y sans perdre de temps.
– Belle dame, à vous l'honneur, murmura Armand en tendant le trousseau de clefs à Rosa.
Toute émue, elle ouvrit la porte et s'avança doucement dans ce qui allait être la pièce principale de leur nouveau foyer : la cuisine avec son poêle et son eau sur l'évier. Elle ouvrit la fenêtre et la lumière du soleil l'inonda.
– C'est magnifique, chuchota-t-elle comme si elle craignait que le rêve n'éclate en milliers de morceaux.
– Viens voir le reste, dit Vincent.
Il la précéda dans les chambres et ouvrit les volets. Elles étaient blanchies à la chaux et cette blancheur l'éblouit. Elle ferma les yeux où des larmes perlaient. Allait-elle se réveiller et voir disparaître toutes ces belles choses ? Non, tout était vrai.
– Tu as aussi ici la salle d'eau et à côté de la cuisine un cellier.
– C'est un songe éveillé, dit-elle. Que pouvions-nous attendre de mieux. Vincent, notre choix a été le bon.
– Bien, jeunes gens, si nous allions voir pour le mobilier, dit Armand en se raclant la gorge, lui aussi pris par l'émotion.
– Tu as raison, ami. Ne perdons pas de temps.
Ils grimpèrent tous les trois sur le siège du chariot et s'en furent vers la réserve située à l'arrière de la grande maison de M. Breton.
Justine, la jolie servante en tablier blanc, les y attendait.
– Bonjour, dit-elle et bienvenue au domaine.
– Bonjour, Justine. Comment allez-vous ? Je vous présente Rosa, mon épouse.
Les deux jeunes femmes se saluèrent chaleureusement. Elles devaient avoir à peu près le même âge. La servante les conduisit à l'intérieur. Il y avait là toutes sortes de meubles en parfait état.
– Lorsque M. Breton a acheté cette villa, tous ces meubles se trouvaient à l'intérieur. Il les a fait enlever pour mettre à la place le mobilier qu'il possédait. Vous avez ici un grand choix. Prenez tout ce dont vous avez besoin. Il vous laisse toute liberté.
Rosa parcourait la réserve, surprise et ravie de voir tout ce mobilier à sa disposition. Elle arrêta son choix sur une chambre en merisier : un grand lit, une armoire, une commode, deux chevets ainsi qu'un confortable fauteuil. Pour la seconde chambre elle trouva également tous les meubles assortis.
– Et pour la cuisine, demanda Justine, que voulez-vous ?
– Puis-je avoir cette table et ces deux bancs ?
Rosa désignait une longue table de ferme en chêne et deux bancs assortis.
– Bien sûr. Il vous faut aussi un vaisselier, des meubles pour encadrer la pile, ce sera pratique pour cuisiner.
– Je peux vraiment avoir tous ces meubles ?
– Mais bien sûr. Tout ce dont vous avez besoin.
Elle choisit un vaisselier, deux meubles recouverts d'un marbre pour les placer à côté de l'évier ainsi que deux fauteuils. Des étagères pour le cellier, deux petits meubles pour la salle d'eau et pour finir une superbe horloge comtoise compléta sa quête.
Pendant que les deux jeunes femmes faisaient le tour et choisissaient, les deux hommes avaient commencé à charger le chariot. Ils y déposèrent les derniers meubles et repartirent. Justine ferma la réserve et proposa à Rosa de l'aider à tout installer. Une amitié était en train de naître.
– Je suis heureuse d'avoir enfin quelqu'un de mon âge avec qui discuter pendant mon temps de repos, dit-elle. Je suis la seule femme ici avec ma patronne bien sûr mais ce n'est pas la même chose. Je peux difficilement lui confier certaines choses.
– Pour moi aussi, tout sera plus simple. C'est bon de vous avoir.
Lorsqu'elles arrivèrent à l'appartement, les hommes avaient déjà déchargé presque tout le mobilier.
– Nous n'attendons plus que vous pour les placer comme vous le souhaitez, dit Armand.
– Eh bien, messieurs, au travail, ordonna Rosa.
En quelques heures tous les meubles furent installés et la maison s'en trouva transformée.
– Au fait, pourquoi as-tu pris ces deux fauteuils, demanda Vincent ?
– Placez-les près de la fenêtre. Oui, comment cela. Je m'y assoirai lorsque je coudrai ou tricoterai ou juste pour déguster un café. Qu'en pensez-vous ?
– Peut-être qu'il manque une petite table pour poser vos affaires, qu'en dites-vous ?
– Je m'en occupe, dit Armand et il disparut dans la cour.
Vincent et Rosa regardait leur intérieur avec incrédulité. Pourtant tout était bien à eux. La vie, leur vie prenait un nouvel envol. Armand revenait avec une ravissante petite table ronde qu'il plaça sous la fenêtre entre les deux fauteuils.
– C'est magique, s'extasiaient Vincent et Rosa. Comment pouvoir remercier M. Breton d'une telle générosité ?
– C'est très simple, dit Justine, en faisant votre travail le plus parfaitement possible. Tout ce qu'il souhaite, c'est pouvoir faire confiance et ne pas avoir à se soucier de la charge qu'il délègue.
– Il ne sera pas déçu, vous pouvez me croire.
La journée était passée comme un rêve. La maison devenait accueillante. Tous étaient satisfaits du travail accompli.
– Si nous allions en ville, dans ce petit bistrot où nous avons dîné mercredi, proposa Vincent. Nous vous offrons le repas.
