Paysages d'amour - Félicia G. - E-Book

Paysages d'amour E-Book

Félicia G.

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Beschreibung

Yvonne est la fille chérie d’Arlette et Léon. Henry lui aussi est l’enfant chéri de ses parents Geneviève et Marcel. Clara a un but : passer son baccalauréat et partir un jour en France, à l’université. Henry est déjà prêt pour succéder à son père à la direction de la propriété agricole. Une première rencontre entre celle qui n’était alors qu’une enfant aux yeux de ce jeune homme revenu de la guerre de 14. Nouvelle rencontre près de deux ans plus tard. Elle est devenue une belle adolescente ; lui fait avec ce qu’il a pour se sortir du chaos qu’est sa vie. Ils vont s’aimer en dépit d’une société en grande partie hiérarchisée selon la couleur de la peau et des nuances de couleur.



À PROPOS DE L'AUTRICE



Félicia G.

- Elle est native de Fort-de-France en Martinique, d’une mère Martiniquaise et d’un père Guadeloupéen. À l’âge de 12 ans, avec ses quatre frères, elle a quitté son île et tous ceux qu’elle aimait pour suivre son père en Guadeloupe. Sa mère avait beau eu protester, elle n’avait pas pu contrecarrer la décision de son père. En Guadeloupe, une nouvelle vie commençait, sans leur mère mais avec des gens qui les avaient accueillis à bras ouverts. À la mort de sa propre mère (sa grand-mère adorée), sa mère – pratiquement contrainte et forcée par son père – les rejoignit en Guadeloupe. Elle vit et travaille en France depuis une trentaine d’années, et jamais ni la Martinique ni la Guadeloupe ne quittent son cœur.



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Veröffentlichungsjahr: 2024

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PAYSAGES D’AMOUR

Une histoire de la Guadeloupe

De Felicia G.

 

 

 

À Adrien

 

Friedrich Rückert

La Fleur de l’abandon

 

Je suis la fleur du jardin

Et attends immobile

L’instant chéri

Où tu viendras à moi.

 

Si tu apportes un rayon de soleil,

J’ouvrirai mon cœur

Aux délices qu’il amène

Et chérirai l’éclat de ton regard.

 

Si tu apportes la rosée et la pluie,

J’y verrai l’eau sacrée

Du baptistère, que jamais

Je ne laisserai tarir.

 

Et si, comme une douce brise,

Tu passes au-dessus de moi,

Je m’inclinerai et dirai,

Je suis tout à toi.

 

 

1

 

La horde habituelle d’enfants et de jeunes en train d’acheter des nougats à la pistache, des tablettes de coco et autres douceurs dans les mains des marchandes alignées sur les trottoirs de Pointe-à-Pitre fit sourire Henry. Son arrivée autour de 5h00 du soir dans la ville coïncidait avec la sortie des écoles. Ces jeunes s’offraient un goûter avant de rentrer à la maison ou de retrouver leurs pensions familiales. Ils s’en allèrent joyeux, insouciants, se chahutant. Un peu plus de dix ans auparavant, il était à leur place.

– Monsieur DELIGNY ?

Il se retourna, et se retrouva face à trois jeunes filles. L’une d’elles s’adressait à lui.

– Vous êtes monsieur DELIGNY n’est-ce pas ?

Il ne répondit pas, se contentant de la dévisager.

– Je suis Yvonne, Yvonne MENANT.

– Yvonne ! Oui bien sûr. Comme tu as…

Il ne trouvait pas ses mots.

– grandi ?

Il se mit à rire.

– Oui. Tu as beaucoup grandi. Comment vas-tu ?

– Je vais bien merci. Voici mes amies Micheline et Marie-Antoinette.

Henry salua les deux jeunes filles.

– Tu rentres chez toi ? On peut faire un bout de chemin ensemble. Nous pourrons discuter. Et ta mère ? Comment va-t-elle ?

– Elle va bien. Ainsi que toute ma famille. Oui nous pouvons discuter en marchant.

Micheline et Marie-Antoinette prirent le chemin de leurs pensions respectives. Le trajet entre le lycée Carnot et la maison des parents d’Yvonne durait à peine un quart d’heure. Elle habitait dans le quartier populaire de la rue Raspail, pas loin de l’usine Darboussier où travaillait son père.

– Que deviens-tu depuis la dernière fois ? Tu reviens du lycée ?

– Oui. Je suis en deuxième année. En juillet, je passe l’examen final, le baccalauréat. C’est grâce à vous.

– C’est grâce à ton travail.

 

Ils avaient traversé la place de la Victoire, passé la darse et arrivaient dans la rue Raspail.

– Vous pouvez venir. Ma mère sera contente de vous voir.

– Va la prévenir. Je ne voudrais pas la déranger. J’attends ici.

Des enfants étaient assis dans la petite cour de la maison, et un homme, certainement le père, était installé sur une chaise pliante, fumant une cigarette. Scène habituelle de la fin de journée en Guadeloupe. Yvonne embrassa l’homme et Henry le salua. Puis elle revint avec sa mère.

– Monsieur Henry. Comment ça va ?

– Ça va merci.

Ils s’échangèrent des nouvelles.

– Yvonne m’a appris que ses études se passaient bien.

– Oui. Je ne vous remercierai jamais assez. Mais je vous présente le père d’Yvonne.

Et s’adressant à l’homme qui fumait.

– Léon, voici monsieur Henry. C’est lui qui avait écrit la lettre pour le lycée Carnot.

Les deux hommes se saluèrent de nouveau.

– Asseyez-vous.

Henry s’installa sur un banc à côté d’un jeune garçon.

– Alors juste un moment. Je dois aller préparer mes rendez-vous de demain.

– Ça fait longtemps que j’espérais vous rencontrer pour vous remercier. Maintenant, lorsqu’Angèle a un empêchement pour faire le ménage, je ne la remplace plus car je travaille tous les matins chez les sœurs CLAVIER et je fais la couture l’après-midi. Vous comprenez, la couture seule ne suffisait pas.

– Le lycée m’avait prévenu que votre fille avait été acceptée. Mais je ne vois plus Angèle car je suis maintenant si rarement à Pointe-à-Pitre que je m’occupe moi-même du ménage. Il n’y a vraiment pas grand-chose à faire.

– Eh bien, comme le lycée vous l’a dit, Yvonne a obtenu son brevet supérieur1 au cours Michelet. Et maintenant elle va passer l’examen final. Et après elle partira en France.

– Je t’ai déjà dit qu’Yvonne est trop jeune pour partir seule en France.

C’est le père qui venait d’intervenir.

– On verra ça plus tard, dit la mère.

La discussion se passa courtoisement entre Henry et Arlette. Yvonne était assise à côté de sa mère, qui désigna à Henry ses autres enfants Paul, Sylvain, Rose, Mariette et Hugues.

 

Henry, Arlette et Yvonne s’étaient rencontrés un peu moins de deux ans auparavant. C’était en juin 1921. Une fois par mois, plutôt du lundi au mardi, Henry venait à Pointe-à-Pitre pour des rendez-vous avec des commerçants. Après son départ, Angèle la bonne venait faire le ménage. Elle était libre de venir le jour qui l’arrangeait entre deux passages d’Henry, qui lui laissait son salaire sur le buffet du salon.

Cette fois-là, le rendez-vous d’Henry ayant eu lieu un jeudi, il regagnait l’appartement familial situé rue de Nozières. Il monta les marches et faillit heurter une enfant qui était assise là. Il sursauta en trouvant chez lui une femme qu’il ne connaissait pas. Elle aussi fut surprise.

– Que faites-vous chez moi ?

– Je fais le ménage. Vous êtes monsieur Henry ?

– Oui. Où est Angèle ?

– Elle ne se sentait pas bien. Elle m’a demandé si je pouvais la remplacer mais je ne pouvais pas venir hier alors je suis venue aujourd’hui. Elle pensait que vous étiez déjà partie.

– Et vous êtes qui ?

– Je suis Arlette. Et c’est ma fille, dit-elle désignant l’enfant.

– Très bien. Je vous laisse faire.

– J’ai bientôt fini.

Henry se prépara pour rentrer dans sa campagne. Il ne ratait rien des échanges entre la mère et la fille, qui était maintenant debout à l’entrée.

– C’est à 4h00. On va être en retard.

– Je sais mais il faut que je finisse la cuisine.

Il finit par intervenir.

– Si vous avez quelque chose à faire, allez-y. C’est bon ici.

– Ne vous inquiétez pas, j’aurai le temps de terminer. C’est parce que nous avons un rendez-vous au lycée Carnot. Ma fille va passer son brevet supérieur au cours Michelet. Et si elle l’a elle voudrait passer son examen final au lycée Carnot. Je vais déposer son dossier.

– Carnot, c’est pour les garçons.

– Oui, c’est un lycée pour les garçons mais il y a quelques années il a été question d’y admettre les filles qui ont le brevet supérieur pour qu’elles préparent le baccalauréat des garçons en deux ans. Mais ça ne s’est pas fait. Enfin pas tout de suite.

Henry, surpris, se tourna vers l’enfant, qui venait d’apporter ces précisions.

– Oui. Généralement, les filles diplômées ne font pas de bonnes épouses. Sais-tu au moins cuisiner ?

– Pourquoi ? Vous cherchez une cuisinière ? Peut-être ne le savez-vous pas mais en 1917 deux jeunes filles ont été admises à titre provisoire au lycée Carnot, l’une en rhétorique, l’autre en philosophie. Mesdemoiselles Solange THALY et Marie MICHEL, qui toutes deux ont eu leur baccalauréat. Alors moi aussi, après mon brevet supérieur, j’entre au lycée Carnot.

– En 1917, je faisais la guerre en France. Je n’étais pas au courant de ce qui se passait en Guadeloupe, répondit-il sèchement.

– Yvonne ! Excusez-la. Elle croit que nous serons en retard.

– Oui. Excusez-moi.

Il se reprit.

– C’est à moi de m’excuser. Je n’ai pas à te parler sur ce ton. Je ne savais pas que le lycée Carnot acceptait des filles maintenant.

– Il y a eu les deux de 1917, cinq l’année dernière. J’espère être prise cette année.

– Si tu as ton brevet supérieur, il n’y a aucune raison que tu ne sois pas acceptée.

– En plus Yvonne a de très bonnes notes. C’est une chance.

– Cela ne vous dérange pas de me montrer ses notes ?

La mère alla vers son panier et sorti des feuilles qu’elle tendit à Henry.

– Nous allons aussi faire une demande pour une bourse. Mais si on ne l’obtient pas, son papa et moi on va y arriver quand même. Yvonne est trop avancée pour s’arrêter maintenant.

– Maman. Tu n’es pas obligée de tout dire.

– Tais-toi quand je parle. Mais il y a beaucoup d’enfants en demande et nous sommes parmi les plus déshérités.

– Maman.

Henry se tourna vers Yvonne.

– Tu as de si bonnes notes. Le lycée Carnot ne te laissera pas partir. Il suffit juste que tu aies ton brevet supérieur.

Il lui sourit.

– Si j’avais eu de telles notes, j’aurais fait le bonheur de mes parents. Toi tu es brillante.

Elle lui rendit son sourire.

– Merci monsieur.

Et s’adressant à Arlette.

– Si vous voulez, en tant qu’ancien élève du lycée Carnot, je peux écrire une lettre pour soutenir votre demande de bourse. Beaucoup de parents demandent cela à des anciens élèves.

– Vous croyez que ça va marcher, poursuivit l’enfant ?

– En tout cas, je vais l’écrire et on verra.

 

Il avait tendu l’enveloppe contenant la lettre à Arlette et elle était partie à son rendez-vous avec sa fille.

Le contenu du courrier n’était pas tout à fait ce qui avait été convenu. Si sa lettre soutenait la demande de bourse, Henry avait précisé que si le lycée ne pouvait pas prendre en charge la scolarité d’Yvonne MENANT, la famille DELIGNY mettrait à sa disposition les moyens nécessaires à la poursuite de ses deux années d’études.

La réponse était arrivée. Au vu des notes d’Yvonne MENANT, le lycée Carnot avait décidé de lui accorder sa bourse si elle obtenait son brevet supérieur. Mais, vu le nombre d’élèves nécessiteux et vu les moyens limités accordés au lycée, il souhaitait – si les DELIGNY maintenaient leur proposition – qu’ils financent les études d’un autre élève parmi une liste de noms qui leur serait soumise. Bien entendu, Henry avait accepté. Il en avait parlé à ses parents, leur disant qu’il avait été sollicité par le lycée Carnot pour financer une bourse pour un élève méritant, et ce pendant les deux années d’études. Ses parents avaient approuvé. Ainsi, au mois de juillet 1921 puis au mois de juillet 1922, une forte somme avait été versée à l’établissement scolaire.

La famille DELIGNY avait décidé que, dorénavant, tous les deux ans une bourse serait attribuée à un nouvel élève.

 

Henry se dirigea vers son appartement. Il devait jeter un dernier regard sur le dossier lié à son rendez-vous avec les commerçants de Pointe-à-Pitre. Ça l’emmerdait de devoir parler prix, de pinailler pour des sous. Mais il n’allait pas brader ses produits à ces commerçants qui tiraient les prix au plus bas lorsqu’ils discutaient avec lui et qui ensuite ne se privaient pas pour vendre ces mêmes produits à des tarifs exorbitants. Il s’allongea sur le divan. Il n’avait aucune envie de se mettre au travail. Il était heureux d’avoir revu Arlette et Yvonne. Il détestait se retrouver seul, et d’avoir rencontré cette famille lui avait permis d’échapper pour un moment à sa solitude.

Il pensa à tous ces lycéens. Ils semblaient heureux, décontractés, respiraient la joie de vivre. Même si, eux aussi, avaient leurs soucis : les études qu’il fallait réussir parce que les parents, et peut-être les frères et sœurs plus âgés voire plus jeunes, se sacrifiaient pour que l’un d’entre eux aille à l’école. Les coups de marteau habituels résonnèrent dans son crâne.

Il se mit au lit. Nous étions début janvier mais il faisait déjà si chaud. Il en était épuisé et s’assoupissait doucement avec en tête les discussions de demain : les prix et ne pas se laisser avoir par les commerçants. Il ouvrit brusquement les yeux. C’était quoi ça ? Ses pensées avaient pris une tournure inattendue. Le visage d’Yvonne s’imposait à lui. Pourquoi, se demanda-t-il ? Henry ferma les yeux mais il lui fut impossible de trouver le sommeil. Il préféra sortir sur la terrasse. L’air frais lui fit du bien.

– Yvonne ? se questionna-t-il.

Il accepta sa présence dans sa tête. Son sourire, son rire… et sa taille. Oui, qu’est-ce qu’elle avait grandi en deux ans. Il mesurait exactement 1m73, et elle semblait aussi grande que lui. Il chercherait à la revoir demain. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui se passait dans sa tête à lui.

 

Le lendemain, Henry partit pour son rendez-vous fixé à 9h00 rue Achille-René-Boisneuf. Il était près de midi lorsque la réunion prit fin. Sa mère lui avait demandé de lui acheter du tissu pour une robe de qualité ; elle voulait un tissu vert. Le magasin Haikel à la rue Peynier, où on trouvait les plus beaux tissus, était déjà fermé et ne rouvrirait qu’à 2h00.

Les placards d’Henry étant vides, il acheta un bol de riz, avec des haricots rouges et du cochon en ragout à une des marchandes qui occupaient les rues à l’heure du déjeuner. De nombreux travailleurs avaient l’habitude de manger ainsi, car ce n’était pas très cher. Certains qui avaient encore moins de moyens apportaient leurs gamelles. Henry s’installa près du bord de mer.

Il avait du temps devant lui et se mit à discuter avec une femme. Ils avaient choisi le même plat. Il lui dit qu’il était de Capesterre et était de passage à La Pointe. Il avait le contact facile, et les gens avaient envie d’être proches de lui. Puis vint l’heure d’aller acheter le tissu pour sa mère. Il opta pour un beau vert moiré. Sa mère trouvait qu’il avait bon goût et n’hésitait pas à lui faire confiance pour ce genre d’achat pourtant très personnel et très féminin.

Son paquet en main, il rentra dans son appartement. Il pensa au sentiment de solitude qu’il avait éprouvé la veille au soir. D’avoir vu ces lycéens lui avait fait prendre conscience de cette solitude qu’il n’arrivait pas à gérer lorsqu’il n’était pas en compagnie de ses parents ou de ses amis. Même pour une seule soirée, il était perdu.

À l’heure de la sortie des classes, Henry se dirigea vers le lycée Carnot. C’est là qu’il se rendit compte qu’on était jeudi et qu’il n’y avait pas cours l’après-midi. Que faire ? Rentrer à Capesterre ? Retourner voir la famille MENANT afin de pouvoir discuter avec Yvonne ? Il choisit de revenir à son appartement. Cette deuxième soirée lui parut moins lugubre qu’il ne l’aurait cru car il savait ce qu’il devait faire.

 

Henry la vit arriver avec les deux mêmes amies. Elle l’aperçut et lui fit un grand sourire.

– Comment s’est passée ta journée ?

– C’est l’école. Il faut avoir l’esprit éveillé tout le temps. Et pour vous ?

– Beaucoup de travail aussi. Je n’en pouvais plus.

Il s’arrêta, l’obligeant à faire de même.

– Je dois rentrer à Capesterre tout à l’heure. Certains mercredis, je viens à La Pointe. Est-ce qu’on pourrait se voir à ce moment-là ? Comme avant-hier ? Après tes cours ?

– Pourquoi ?

– J’ai envie de discuter avec toi, de tes études, de tes projets. Apparemment ta mère veut que tu ailles en France et ton père n’est pas d’accord.

– Normalement, c’est ma mère qui aura le dernier mot parce que je suis d’accord avec elle. Ma mère a un véritable amour pour la France ; je pense qu’elle aurait voulu y aller. Mais là, si je rentre après 5 heures et demie, mes parents me poseront des questions.

– Ah ! Tu ne peux pas leur dire que tu es restée à discuter avec moi ?

– Je préfère pas. Mais le jeudi après-midi, il n’y a pas cours. Mes parents me laissent sortir après le déjeuner. Mais si vous ne pouvez pas le jeudi, on peut discuter ainsi le mercredi en marchant jusqu’à la place de la Victoire.

– Très bien. On se voit l’autre mercredi. À 5h00.

– C’est ça. Vous rentrez donc à Capesterre ?

– Oui. Tu sais que tu peux me tutoyer.

 

Henry arriva chez lui vers 8h00 du soir. Il était épuisé et s’endormit comme une masse sur le divan inconfortable du salon. Le lendemain, lorsque son père et lui rentrèrent du travail pour déjeuner, Anne était là. Profondément agacé, il lança un regard furieux à sa mère. Il adressa à peine la parole à la jeune femme. Au moment où il s’apprêtait à retourner au travail, laissant Anne en compagnie de ses parents, elle lui emboita le pas.

– Je peux passer te voir plus tard ?

– Écoute, je te l’ai déjà dit : je préfère qu’on mette un peu de distance entre nous.

Au lieu d’aller travailler, Henry partit marcher. Il suivit les chemins empruntés par les charrettes de canne à sucre tirées par les bœufs, puis s’en écarta et descendit une trace abrupte jusqu’à la rivière. Il s’installa sur le rocher au milieu du petit bassin qu’il aimait tant, lieu fréquenté plutôt par les amateurs de marche sportive, car un peu éloigné des sentiers habituels. La fraîcheur de la rivière lui fit du bien et il repartit en direction de son bureau. Anne l’y attendait.

– Tu as pris ton temps.

– J’ai fait un tour. J’avais besoin de marcher, de réfléchir.

– À quoi ?

– À rien en particulier.

– À nous ?

– Parce qu’il y a un « nous » ?

– Je le croyais.

– Eh bien tu t’es trompée. Et tu ne t’invites plus comme tu l’as fait ce midi dans ma famille.

Il se leva.

– J’ai des choses à faire. Toi, tu rentres chez toi.

 

Henry était aimé, voire adoré par ses amis. Il était gentil, intelligent, disponible pour venir en aide aux autres. Tous l’aimaient, au-delà de ses amis. Mais ni ses amis ni ses parents ne lui connaissaient de relation sentimentale, qu’elle soit sérieuse ou pas. Ce qui ne manquait pas d’inquiéter sa mère, qui ne comprenait pas ce manque d’intérêt pour les jeunes filles, alors qu’elles étaient nombreuses dans l’entourage de son fils. Peut-être préférait-il les garçons ? Elle en serait choquée, désespérée même, mais pas au point de rejeter son unique enfant. Elle lui en avait parlé à demi-mot. Il avait ri et secoué la tête.

– Maman ! Allons ! Que vas-tu imaginer ?

Vers la fin de l’année 1920, peu après son 26e anniversaire, Henry avait établi une liste de jeunes filles susceptibles de l’épouser et qui pourraient plaire à sa mère. Bien entendu, il ne pouvait leur en parler. Ses amies se connaissaient trop bien et elles auraient vite fait circuler la nouvelle selon laquelle Henry cherchait une épouse. Il pensa à Sylviane, Francine, Marie-Laure, Célestine. Il avait aussi pensé à Judith DEBIZET mais elle vivait à Bordeaux maintenant et, surtout, sa mère avait « déniaisé » Henry ; il estimait inenvisageable un mariage entre eux pour cette dernière raison. Il y avait aussi Daniela, sa meilleure amie ; peut-être accepterait-elle… par amitié ? Finalement, son choix s’était arrêté sur Anne RIMBERT, une Toulousaine venue découvrir la Guadeloupe, qui s’était liée d’amitié avec Daniela. Elle était tombée amoureuse de la Guadeloupe, et de toute évidence également d’Henry, et avait décidé de s’installer à Vieux-Habitants.

Mais Henry n’avait pas franchi le pas, ne l’avait pas demandée en mariage. Ils avaient couché ensemble et, depuis, se retrouvaient de temps en temps dans le même lit. Mais, au bout de deux ans, Anne ne l’intéressait plus.

 

Au contraire d’Yvonne qui, elle, occupait toutes les pensées d’Henry. Il se demandait s’il avait raison de compliquer la vie de cette jeune fille. Parce qu’à coup sûr, il allait mettre en péril son avenir. Elle était si jeune.

Mais il ne résista pas à son envie de la revoir. Ils se retrouvèrent ainsi un mercredi sur deux en janvier et en février, la veille de ses rendez-vous avec les commerçants. Le trajet entre le lycée et la place de la Victoire était si court mais ils le faisaient durer le plus possible.

Ils se rattrapaient le jeudi après-midi, se retrouvant vers 3h00. Leur plaisir d’être ensemble était évident. Au deuxième jeudi, il lui avait proposé de venir chez lui. Ce qu’elle avait accepté. Ils se quittaient à 5h00 ; lui rentrait à Capesterre et elle chez ses parents. Ils parlaient surtout des études d’Yvonne.

– Tu ne regrettes pas d’avoir continué tes études ?

– Non. Au contraire. C’est un bonheur pour moi.

– Qu’est-ce que tu aurais fait si on ne t’avait pas alloué la bourse ?

– J’aurais suivi la formation pour enseigner dans les classes primaires. Pendant trois ans. Mais je veux enseigner au-delà de la classe de 7e. Et pour ça, il faut que j’aille à l’université. Et c’est en France.

– Quelle matière veux-tu enseigner ?

– Le français bien sûr. Et aussi l’histoire, l’histoire de France et celle de la Guadeloupe.

– Il y a une formation sur l’histoire de la Guadeloupe ?

– Non. Ce sera à moi de prendre la liberté de me former seule dans mon coin.

– La traite, l’esclavage. C’est ça ?

– Mais oui. Mais je ne m’attendais pas à ce que vous prononciez ces mots.

– Contrairement à ce que tu sembles croire, je connais l’histoire de la Guadeloupe et je connais la société actuelle. Tu parlerais de cela à des enfants de 12 ans ?

– Je tenterai en tout cas de montrer qu’il y a aussi cela et qu’on peut en parler posément.

– Tu sais qu’il est impossible d’en parler « posément » comme tu dis.

– Je peux parler de la Révolution de 1789 et comment cela s’est traduit dans la société guadeloupéenne. Parler de la liberté. Du fait que l’esclavage a été aboli puis réinstitué. Du métissage. Vous pensez que c’est impossible ?

– Tu devras faire très attention aux parents de ces enfants. Les enfants racontent à leurs parents leurs journées de classe. Noirs ou Blancs, personne n’a envie d’aborder ces sujets.

– Je sais.

– Tu sais aussi que ce sont les Blancs qui ont tous les pouvoirs en Guadeloupe ? L’économie, l’administration.

– Un jour ça changera.

– Ça demandera du temps.

– Vous voulez me décourager ?

– Non. J’espère au contraire que tu tenteras.

– Mais vous ne croyez pas que je réussirai ?

– Tu auras au moins posé une première pierre.

Ils étaient sur le point de se quitter.

– Henry ?

– Oui.

– J’ai du respect pour ceux qui ont fait la guerre.

– Pourquoi me dis-tu cela ?

– La première fois que nous nous sommes vus, j’ai peut-être donné l’impression que seul le sort des filles qui voulaient entrer au lycée m’intéressait.

– Je n’ai jamais pensé cela.

 

Certains sujets – surtout ceux abordés par Yvonne – étaient plus personnels, voire carrément indiscrets.

– Je peux vous demander votre âge ?

– Bien sûr. En septembre prochain j’aurai 29 ans. Je suis né le 25 septembre 1894. Et toi ?

– J’aurai 17 ans en octobre. Et vous êtes marié ?

Henry s’était mis à rire.

– Non. Pas encore.

– Vous êtes fiancé ? Vous avez une bonne amie ?

– Que tu es curieuse.

– Vous ne voulez pas répondre.

Il avait ri de nouveau.

– Il n’y a personne. Ou peut-être qu’il y a quelqu’un. Je ne sais pas. Mais tu vois je suis là en train de discuter avec toi, et je n’ai de compte à rendre à personne.

– Donc il y a quelqu’un mais vous faites ce que vous voulez. Et c’est bien ?

– Quoi ?

– De ne rien lui dire de ce que vous faites ?

– Je suis sûr de moi : il n’y a aucune femme dans ma vie. Il n’y a qu’à mes parents que je dis si je suis disponible ou pas au cas où ils auraient besoin de moi.

– Et elle ?

Il avait poussé un gros soupir et lui avait souri.

– Il n’y a pas de « elle ».

Elle l’avait regardé avec sérieux.

– Vous êtes donc comme ça ?

– Je suis comment ?

– Avec les femmes.

– Je suis comment ?

– Vous l’avez dit : elles ne comptent pas.

– Tu me connais bien peu et tu me juges. En outre tu déformes mes paroles.

– Excusez-moi.

Ce jour-là, une sorte de malaise s’était installée entre eux. Mais il était déjà l’heure de se quitter.

2

 

Ce jeudi, comme d’habitude, Yvonne avait dit à sa mère qu’elle allait retrouver ses amies pour travailler ensemble, puis marcher un peu dans La Pointe.

– Emmène Rose avec toi. Mais je dois te parler avant.

– Rose ? Mais non maman, elle va s’ennuyer avec nous.

– Tu l’emmènes. On m’a dit qu’on te voit souvent le soir après l’école avec un monsieur, un monsieur blanc. Est-ce qu’on ment ?

Yvonne resta saisie. Elle ne savait quoi répondre. Sa mère attendait.

– C’est Henry. Je parle simplement avec lui.

– C’est qui Henry ?

– Monsieur DELIGNY. On marche et on discute.

– Yvonne !

Le cri de sa mère la fit sursauter.

– Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ? Monsieur DELIGNY ? Il nous a aidés. Cela ne veut pas dire que tu dois le laisser te manquer de respect.

– Il n’a jamais rien fait. Et rien dit de mal non plus. On parle. C’est tout. On parle surtout de l’école. De ce que je veux faire après.

– Je t’interdis de voir monsieur Henry, de parler dans la rue avec lui. Tout le monde te voit. Tu te conduis comme une dévergondée.

Yvonne était furieuse. Elle bouillait intérieurement. Mais l’urgence était de faire en sorte que sa sœur ne l’accompagne pas.

– Tu as entendu Yvonne ?

– Oui maman. Aujourd’hui je dois travailler avec Marie-Antoinette. Est-ce que je pourrais emmener Rose plutôt samedi ?

Sa mère accepta.

 

Elle ne cacha pas à Henry la discussion avec sa mère.

– Il faut que je vous dise. Quelqu’un a dit à ma mère que je me promenais avec vous. Pas avec vous. La personne a dit à ma mère avec « un Blanc ». Je lui ai dit que c’était vous. Ça l’a encore plus énervée. Elle ne veut plus que je vous parle.

– Peut-être que je pourrai aller la voir et lui expliquer.

– Henry non. Je ne le souhaite pas. D’autant qu’elle ne sait pas pour les jeudis après-midis ici.

– C’est vrai. Si elle savait que nous passons deux heures ici en tête à tête, elle me tuerait.

 

Leur prochaine rencontre était prévue le mercredi 14 mars. Mais le mercredi suivant cette conversation avec sa mère, il l’attendait après les cours.

– Henry ? Mais qu’est-ce que vous faites là ? Ce n’est pas le bon mercredi.

– On devrait pouvoir se voir lorsqu’on en a envie. N’importe quel jour de la semaine.

Elle lui fit un large sourire. Et ils reprirent leur rituel. Malgré le fait qu’ils allaient être vus et que la mère d’Yvonne en serait avertie. Arrivés à la place de la Victoire, ils se dirent « À demain ».

Henry rentra dans son appartement. Il avait cru qu’il pouvait passer outre l’âge d’Yvonne, le fait qu’elle dépendait de ses parents. Il n’était pas encore 6h00. Il n’allait pas rester là à tourner en rond.

Le père d’Yvonne était assis, comme la première fois qu’Henry l’avait vu. Il le regarda venir vers lui.

– Bonsoir monsieur MENANT.

– Monsieur DELIGNY. Comment ça va ?

– Je vais bien je vous remercie. Et vous-même ?

– Ça se maintient.

– Et votre femme ? Vos enfants ?

– Tout le monde va bien.

– Comment va Yvonne ? Je suis venu prendre de ses nouvelles.

– Elle va bien.

– Est-ce que je pourrai lui parler ?

– Il faut voir ça avec sa maman. C’est elle qui s’occupe de ce genre de choses.

Madame MENANT apparut. Son visage marqua son étonnement, puis une colère rentrée.

– Monsieur DELIGNY ?

Jamais quelqu’un n’avait prononcé son nom de façon aussi méprisante. Le sourire aimable, totalement factice, qu’il réservait aux interlocuteurs dont il n’avait rien à faire, se crispa. Mais il n’allait pas se laisser arrêter par une petite bonne femme toute boulotte. Il ravala sa fierté et fit mine de n’avoir rien remarqué.

– Bonsoir madame MENANT. Comment allez-vous ?

– Monsieur MENANT et moi nous ne sommes pas mariés. Mon nom est TOURELLE.

– Je ne savais pas. J’étais venu prendre des nouvelles d’Yvonne.

– Elle va bien.

– Pourrais-je lui parler ?

Elle hésita, le fixant froidement.

– Yvonne.

La jeune fille apparut. Elle portait une jupe courte marron qui laissait voir ses longues jambes. Henry reçut un coup au cœur.

– Henry !

– Va te changer, ordonna sa mère.

Elle revint avec une robe bleue qui lui arrivait aux mollets.

– Je ne te dérange pas ?

– Non. Asseyez-vous.

Ils s’installèrent sur un banc.

– Nous venons de nous quitter, murmura-t-elle. Vous ne m’aviez pas dit que vous alliez venir ici.

Ils restèrent là à discuter, à deux pas du père d’Yvonne.

– Yvonne.

– Maman a besoin de moi.

– Je vais rentrer. Je suis content de t’avoir vue.

– Vous allez revenir ?

– Oui.

 

Après le départ d’Henry, Yvonne avait décidé d’être directe avec sa mère.

– Maman, Henry peut revenir me voir ?

– Qu’est-ce qu’il veut de toi ? Et toi qu’est-ce que tu veux de lui ?

– On n’a pas le temps de parler. On marche jusqu’à la place de la Victoire et après je dois rentrer.

– Mais toi, qu’est-ce que tu attends de lui ?

Elle ne répondit pas.

– Yvonne tu dois avoir ton examen et partir en France lorsque tu auras 21 ans. Monsieur Henry a déjà tout. Il a de l’argent, et certainement autant de femmes qu’il veut. C’est un Blanc. Il ne fera rien pour toi, et toi tu ne dois rien attendre de lui. Je ne veux pas que tu lui parles. Je ne veux plus que tu le revoies.

 

Mais le lendemain à 3h00, elle était chez lui.

– Maman ne veut pas qu’on se voit.

– Mais tu es là.

– Oui. Vous comprenez n’est-ce pas ?

– Oui.

Il lui prit la main et ils s’installèrent sur le divan, pour la première fois l’un contre l’autre.

– Soyons patients.

– Pourquoi ?

– Parce que tu n’as même pas 17 ans et que moi je suis très proche de la trentaine.

– Cela ne compte pas si vous et moi voulons la même chose.

– Je sais. Mais c’est moi l’adulte. C’est à moi de prendre les bonnes décisions.

 

Yvonne n’en pouvait plus tellement elle pensait à Henry. Mais il ne faisait aucun geste vers elle. Maintenant, il l’embrassait sur la joue lorsqu’elle arrivait. Et c’était tout.

 

Elle n’en pouvait plus de ce corps qui la démangeait. Elle avait échangé son premier baiser à l’âge de 13 ans avec Jean, un de ses voisins du même âge. Cela avait été si rapide. Elle avait 14 ans lorsqu’elle avait passé un cap avec Roger. Elle était chez sa grand-mère au Gosier pour quelques jours de vacances. Elle était seule dans la petite maison lorsque Roger était arrivé. Il avait une vingtaine d’années, et elle savait qu’il avait déjà une femme et trois enfants. Elle l’avait suivi. Appuyée contre un manguier, elle avait échangé des baisers langoureux avec lui. Puis, elle avait soumis ses seins naissants aux caresses du jeune homme, à ses baisers passionnés. Elle l’avait laissé la toucher à travers sa culotte. Mais elle s’était enfuie, effrayée par ce qu’elle ressentait, effrayée par l’idée de tomber enceinte.

Depuis, elle n’avait laissé personne s’approcher d’elle. Pas même pour un simple baiser. La peur de passer pour une fille facile, de tomber enceinte, de décevoir ses parents freinait tous ses désirs. Elle s’était consacrée à l’école, refoulant tous les instincts de son corps. Elle voulait montrer à ses parents à quel point elle travaillait bien et à monsieur DELIGNY à quel point il avait eu raison de lui faire confiance.

 

Il y a un an, Yvonne avait brusquement grandi. Avec ses 1m62, elle n’était déjà pas petite maiselle avait d’un coup pris 10 cm. Elle était la plus grande parmi ses amies du lycée et de Pointe-à-Pitre. Elle était même plus grande que la plupart des garçons de son âge. Certainsjeunes garçons du voisinage, sans se rendre compte que leurs propos la blessaient, la surnommaient « le cheval » ou « le cocotier ».

Et puis, sans qu’elle sache pourquoi, le premier jour de ses règles était devenu extrêmementdouloureux. Ça avait commencé un mercredi matin au lycée. Sous l’effet de la violence de la douleur, elle s’était mise à pleurer en plein cours de français, dans une classe où elle était la seule fille. Monsieur JALET, le professeur, l’avait accompagnée dans le couloir. Elle ne lui avait rien dit mais il semblait avoir compris. Il l’avait laissé aller aux toilettes puis lui avait permis de rentrer chez elle.

Yvonne s’était mise à détester ce corps trop grand et qui était synonyme de souffrancerégulière. Et voilà qu’Henry était là. Il ne s’était rien passé entre eux, ils se contentaient de marcher et de parler, mais penser à lui mettait le feu à son corps. Et elle pensait tout le temps à lui.

 

3

 

Le mercredi suivant, Henry n’était pas là. Peut-être avait-il eu un empêchement ? Ou alors comme il était venu mercredi dernier il ne viendrait pas aujourd’hui. Yvonne comprenait : il travaillait et Capesterre n’était pas la porte à côté. Elle continua sur le chemin de la maison, le cœur serré. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Comme d’habitude, elle aida ses frères et sœurs dans leur travail scolaire, vérifia les cahiers des plus jeunes, fit réciter les leçons. Elle s’activait afin de ne pas se laisser envahir par la tristesse, afin de ne pas pleurer. Elle savait que les larmes viendraient lorsqu’elle serait couchée. Elle espérait seulement que personne ne s’en rendrait compte.

Le lendemain, sa demi-journée de classe terminée, Yvonne rentra. Elle entendit sa mère, en pleine discussion avec une cliente dans le coin de la chambre à coucher qui lui servait d’atelier de couture. Elle se changea discrètement derrière le rideau de la petite chambre à coucher des enfants, puis se servit à manger. Madame TOURELLE avait préparé des ignames et des épinards. Aujourd’hui, il n’y avait ni viande ni poisson au menu.

Elle rejoignit ses frères et sœurs, déjà en train de déjeuner avec d’autres petits voisins à l’ombre d’un manguier. Quelques poules et coqs tournaient autour d’eux, dans l’attente d’une miette de nourriture.

– Tu vas bien ?

Elle se retourna.

– Henry ? Vous êtes là.

– Je suis arrivé il y a peu de temps. Je suis venu bavarder avec ta mère.

– Personne ne m’a dit que vous étiez là. Vous voulez manger avec nous ?

– Oui, avec plaisir.

Elle se leva et le servit dans une demi-calebasse. Elle s’excusa du fait qu’il n’y ait pas de viande.

– Cela n’a pas d’importance.

Il s’installa à côté d’elle.

– De quoi parliez-vous avec maman ?

– De toi bien entendu. Je voulais t’inviter à Capesterre pour Pâques. Elle m’a dit que tu baptisais la fille de voisins ce jour-là.

– Oui Gisèle. Mais maman se trompe. C’est le dimanche d’après, le 8 avril.

– Ah bon. Dans ce cas, est-ce que je pourrai venir te chercher vendredi saint ou samedi ? On passerait Pâques à Capesterre. Et cet après-midi, si tu veux on peut se promener dans La Pointe ou faire comme d’habitude.

– Maman vous a dit qu’on pourrait sortir aujourd’hui ?

– Elle a été sévère et injuste, très injuste avec moi mais elle a dit oui. Alors on va où ?

– Si ce n’est pas trop loin, à Gosier. Sur la plage. J’ai envie de marcher sur le sable.

 

Ainsi, dès le déjeuner terminé, ils allèrent vers l’appartement d’Henry où se trouvait sa voiture et prirent la route. Ils se garèrent près de l’église du Gosier et descendirent vers la plage. Ils marchèrent sur le rivage, puis s’installèrent sur un rocher, écoutant le bruit des vagues. Ils étaient seuls. On voyait au loin l’îlet et son phare.

– Qu’est-ce que vous avez bien pu dire à maman pour qu’elle nous laisse sortir ensemble ?

– On s’est juste parlé.

– Qu’est-ce que vous lui avez dit pour qu’elle change d’avis.

– Je lui ai dit que je voulais te voir régulièrement. Que toi aussi tu le voulais mais que tu ne ferais rien qui lui déplairait. J’ai ajouté que mes intentions étaient sérieuses.

Elle se leva et trempa ses pieds dans l’eau.

– Yvonne ?

Elle se tourna vers lui.

– J’ai eu raison n’est-ce pas de lui dire que tu veux être avec moi autant que moi je veux être avec toi ?

Elle revint vers lui et il lui prit les mains. Il l’embrassa dans le creux du poignet.

– Que voulez-vous dire par « mes intentions sont sérieuses » ?

Elle tremblait légèrement et, en même temps, avait l’impression d’être enserrée dans un halo de chaleur. Il continua à déposer de légers baisers dans le creux de ses poignets.

– Ai-je eu raison de lui dire que toi aussi tu souhaitais qu’on se voie plus souvent ?

– Henry, vous ne m’avez pas répondu.

– Dis-moi mon cœur.

Yvonne se sentit perdue. Il l’avait appelée « mon cœur ». Mais il ne lui répondait pas clairement.

– Oui. Bien sûr que c’est ce que je veux aussi.

– J’ai tellement envie de t’embrasser.

– Non.

– Je sais. Tu veux qu’on aille chez moi ?

– Oui, dit-elle dans un souffle.

Elle crut avoir cédé trop rapidement et se rattrapa.

– Mais j’aurais voulu aller au fort Fleur d’épée avant de rentrer.

– On pourra y aller un autre jour.

Ils prirent le chemin du retour.

– Parle-moi de ta filleule.

– Il n’y a rien à dire. C’est un bébé. Elle vient de naître. Le 14 février. C’est la première fois que je suis marraine. Et vous ? Vous êtes parrain d’un enfant ?

– Oui. Deux même. Au début de l’année 1919, la guerre était finie mais nous n’étions pas encore démobilisés. L’armée m’a autorisé à m’absenter pour baptiser Jules, le fils de ma cousine. Il a 4 ans maintenant. Ma première filleule s’appelle Andréa. Son père travaille pour nous. Elle a 11 ans.

– Vous la voyez ?

– Elle vient régulièrement chez nous.

– Ça veut dire quoi « chez nous » ?

– Chez mes parents. Chez moi.

– Vous habitez chez vos parents ?

Il se mit à rire.

– Non. Je suis un grand garçon. Je suis resté longtemps chez eux mais cela fait presque trois ans que je me suis installé ailleurs.

 

Dans l’appartement, Henry se dirigea vers sa chambre.

– Je vais me changer. J’ai trop chaud.

Il revint vêtu d’une autre chemise.

– C’est bien mieux ainsi, dit-il. Tu veux boire quelque chose ?

– Oui.

Il ouvrit les placards de la cuisine et en sortit deux timbales. Il continuait à fouiller.

– Je crois qu’il n’y a que l’eau du robinet. Même pas une limonade. Il va falloir que je fasse des commissions.

– Eh bien, d’accord pour le verre d’eau, répondit Yvonne en riant.

Il tira une chaise et invita Yvonne à s’asseoir. Il s’installa en face d’elle.

– Tu as chamboulé ma tête.

– Je n’ai jamais voulu ça.

– Menteuse. Jolie menteuse. La semaine dernière, tu as dit que notre différence d’âge ne comptait pas. Tu le penses toujours ?

– Je sais ce que j’ai dit. Mais j’ai aussi un peu peur que tout aille trop vite.

Il lui prit les mains.

– Je pense à toi tout le temps. Si tu es prête pour cela, j’aimerais que nous ayons une relation plus personnelle, plus intime. Pas seulement nous voir pour discuter. Je ne veux pas d’une relation amicale. C’est une compagne qu’il me faut. Et c’est toi que je veux.

Sa voix trembla lorsqu’elle lui répondit.

– Henry, ce que vous me demandez…

– Une relation comme en ont tant d’hommes et de femmes. Je croyais que c’était aussi ce que tu voulais.

Elle continuait à le fixer, avec sérieux.

– C’est ce que signifie « mes intentions sont sérieuses » ? Vous êtes Blanc et vous êtes riche. Vous avez certainement eu tout ce que vous désiriez dans la vie. Quelques ouvrières agricoles, des domestiques. Et d’autres de votre milieu. Aujourd’hui vous me voulez moi.

– Bien sûr que je te veux. Tout mon corps, tout mon être a envie de toi. Mais Yvonne non… Des femmes, il y en a eu. Mais je n’ai jamais eu ce genre de relations avec les personnes qui travaillent pour moi. J’aimerais pouvoir te dire que je peux attendre que tu aies 20 ans, 21 ans. Mais c’est faux ; je ne le pourrai pas. J’aimerais qu’on se voie lorsque je viens à La Pointe. Es-tu prête pour cela ?

Elle ne répondit pas. Mais elle sentit tout son corps s’embraser. C’était tout ce qu’elle avait désiré. Mais elle avait si peur de ce que cela impliquait. Vis-à-vis de ses parents, de ses voisins, de ses amies du lycée. De ce qu’on pourrait dire d’elle. Elle ne put soutenir le regard d’Henry et baissa les yeux.

– Yvonne ?

Elle leva les yeux vers lui.

– M’épouseriez-vous ?

– Oui. Oui bien sûr. Si tu veux qu’on se marie, nous nous marierons. C’est ce que tu veux ? Te marier ?

Elle ne répondit pas.

– Yvonne !

– Non. Je ne suis pas sûre de vouloir me marier.

Elle se leva, s’approchant de la porte menant à la terrasse. Elle discutait, essayant de trouver des motifs pour refuser la proposition d’Henry. Car elle savait qu’elle était déjà liée à lui et qu’elle souhaitait, au-delà de tout ce qui les séparait, la concrétisation de ce lien.

– Mais je ne suis pas sûre non plus d’être prête pour qu’il se passe des choses entre nous.

– Tu veux que j’attende que tu sois prête ?

– Oui. Mais non. Non.

– C’est certainement très clair mais moi je ne comprends pas ce que tu veux.

– C’est très clair dans ma tête. Je ne veux pas avoir… Je ne veux pas que vous me touchiez. Pas pour le moment.

– Je suis à ce point repoussant à tes yeux ?

– Non. Vous vous moquez de moi. Vous savez bien que ce n’est pas ça. Mais ce que vous me demandez… Cela devient très concret… Et cela me fait peur.

Elle le regarda. Son émotion se lisait sur son visage. Il s’approcha d’elle et lui caressa le visage.

– Je sais ce que je te demande. Est-ce parce qu’il n’y a pas de… comment dire… de sentiment entre nous ?

– Non. Mais non.

– Les sentiments viendront plus tard. Lorsque nous nous connaitrons mieux.

– Je ne sais pas.

– Là je suis en train de te caresser le visage. Cela te déplaît ? Et j’aimerais t’embrasser.

Elle s’éloigna de lui mais il se rapprocha et lui prit le menton d’une main.

– Peut-être qu’on ne devrait pas faire ça ici. On devrait rentrer.

– Chut. Nous sommes seuls. D’ici personne ne nous voit. Ouvre légèrement la bouche, comme pour laisser passer un petit souffle. Comme ça. Ainsi nos langues vont se toucher et nos salives vont se mêler. Et ce n’est pas du tout dégoutant.

– Je n’ai jamais dit que ça l’était.

– Tais-toi.

Leurs lèvres se touchèrent. Henry força doucement la petite ouverture et introduisit sa langue dans la bouche accueillante. Leurs salives se mêlèrent, leurs langues se caressèrent. Henry eut l’impression que sa tête explosait. Il s’écarta d’elle, le cœur battant.

– Ce n’était pas bien ?

Il revint à elle, l’embrassa plus profondément et ne pensa à rien d’autre qu’à cette bouche qui lui rendait son baiser, à ce corps chaud contre le sien. Il perdait pied et volontairement se laissait emporter par ses sensations. Brusquement, il fut seul. Il ouvrit les yeux. Elle s’était écartée.

– Il y a du monde, dit Yvonne.

– Ils sont en bas. Dans la rue.

– On peut aller dans le salon ?

– Oui. Oui bien sûr.

Il la suivit. Il prit de nouveau ses lèvres et elle répondit avec fougue à son baiser.

– Yvonne.

– Oui ?

– Je vais te ramener chez toi.

– Maintenant ? Vous voulez que je parte maintenant ?

Il s’écarta d’elle.

– Il faut que je parle à tes parents.

– Pourquoi ?

– Je dois leur parler de ce qui va se passer entre nous. J’aimerais que l’on se voie lorsque nous en avons envie et sans nous cacher. Sans avoir besoin de leur autorisation. Es-tu d’accord ?

– Oui. Mais vous êtes à Capesterre et moi à La Pointe.

– C’est de cela que je veux leur parler. Que toi et moi nous passions du temps ensemble. Chez moi à La Pointe et chez moi à Capesterre.

Il s’approcha de nouveau d’elle et lui prit le visage entre ses mains.

– J’ai envie de te faire découvrir la vie que je mène à Capesterre. J’ai envie de vivre avec toi. C’est toi qui décides mon cœur.

– Oui.

– Tu veux que je parle à tes parents ?

– Oui.

 

– Yvonne tu as pris ton temps, dit sa mère avec un ton de reproche dans la voix.

Elle s’interrompit lorsqu’elle vit Henry derrière sa fille.

– Monsieur Henry. Je croyais que vous étiez déjà rentré à Capesterre ?

– Je ne vais pas tarder.

– Maman, Henry veut te parler. À toi et à papa.

Le regard de madame TOURELLE alla de sa fille à Henry.

– Nous avons déjà parlé ce midi.