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Le dernier combattant, toutes nations confondues, de la Première Guerre mondiale est mort en 2011. Pourtant, sur l’ancienne ligne de front, la Grande Guerre n’appartient pas qu’au passé.En bien des endroits, la nature est toujours lardée des cicatrices de la folie des hommes. La guerre fait encore partie du quotidien des paysans qui ramassent les obus et grenades que la terre recrache dans le sillon des tracteurs. Les sols et les mers resteront encore longtemps pollués par le conflit. La lecture des paysages de la Grande Guerre révèle aussi quelques « secrets » dérangeants. Et l’Armistice de 1918 n’a pas empêché la guerre de continuer à faire des victimes.Comment observer ces séquelles dans nos paysages actuels ? Comment ne pas s'en inquiéter?Isabelle Masson nous invite à l’accompagner, de l’Alsace aux Flandres, dans un voyage au coeur des paysages de 14-18. Ses pérégrinations géographiques et historiques témoignent de la relation intime des hommes avec la nature, et nous laissent émerveillés, comme en leur temps les Poilus, devant l'extraordinaire faculté de celle-ci à se relever des ravages subis.
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Seitenzahl: 128
Veröffentlichungsjahr: 2014
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À celui qui est plus que ma moitié, Jérôme ;À Simon, Baptiste, Jérémie et Mathieu, en espérant qu’ils ne connaissent la guerre que par les livres ;À nos filleul(e)s Julie, Maud, Lise, Axelle, Thibault, Sam, Max, Léo et Émile, pour que la nature les inspire tout au long de leur vie.Écrire ce livre fut une aventure qui n’aurait jamais été possible sans la patience, la confiance et les encouragements indéfectibles de Jérôme. Je remercie aussi mes enfants pour leur tolérance face à une mère moins présente qu’ils la souhaiteraient, entre son clavier et ses reportages. Merci à leurs grands-parents pour leur soutien chaleureux et permanent, à mes parents de m’avoir transmis ce goût de l’inconnu et des autres, à mes grands-parents de m’avoir donné l’envie de comprendre le monde.Ma gratitude va aussi à tous ceux qui m’accompagnent dans mes détours un peu fous sur les chemins de la vie et à ceux en particulier que j’ai rencontrés au cours de ce périple entre nature et guerre.Merci à Juliette, ma relectrice, à Sébastien, compagnon de route à l’indispensable optimisme, et à son papa, qui n’a cessé d’éclairer notre chemin depuis son départ.
« Parmi les endroits d’où l’on peut voir un paysage, celui dont la vue est la plus belle est presque toujours celui qui est le plus intéressant dans un raisonnement de tactique militaire. »
Yves Lacoste1
Archéologue de formation, journaliste de profession, c’est grâce à mon père médecin que je me suis intéressée à la Première Guerre mondiale. Ses recherches sur l’histoire de la médecine durant ce conflit m’ont permis de prendre conscience de l’intérêt de cette période.
Deux récits m’ont particulièrement touchée. Au travers du journal personnel de l’infirmière Jeanne de Launoy2, j’ai découvert que la Première Guerre mondiale avait été l’un des ferments de la libération des femmes. Jusqu’alors, malgré les cours d’histoire et les discours du 11 novembre, je n’avais jamais réalisé à quel point cette période avait marqué un tournant dans des aspects de notre société bien plus nombreux que celui de l’armement…
À la dernière page du livre de Jeanne, j’ai également eu un choc. Cette femme forte, humaine, foncièrement positive, généreuse et courageuse exprime la « solitude d’âme » dans laquelle la fin de la guerre va plonger ceux qui ont été confrontés à ses horreurs. « Beaucoup ne nous comprendront plus » écrit-elle le 22 novembre 1918, visionnaire. « Ceux de 14 », comme les a appelés Maurice Genevoix3, ont été confrontés à ce sentiment d’incommunicabilité, d’impossibilité à faire comprendre l’horreur vécue. Ils ont cependant été nombreux à livrer par écrit, sous formes de lettres, de journaux, ou de romans, leur vision de cette barbarie. Il était légitime de leur part de penser que ceux qui n’ont pas vécu de près les brutalités de la guerre ne peuvent imaginer l’ampleur des blessures physiques et morales qu’elle inflige.
Le docteur Maurice Duwez fait partie des vétérans de 14-18 qui sont parvenus à raconter l’indicible. Dans Jusqu’à l’Yser4 et La Boue des Flandres5, ce médecin militaire décrit, sous le pseudonyme de Max Deauville, les souffrances générées par la guerre. Son écriture est percutante, sans fioriture, simplement humaine. Ses descriptions de la vie au front se réfèrent souvent au paysage et à la nature. La « boue noire » des ruisseaux, les « arbres fracassés », la puanteur des vaches mortes dans les prés, la guerre qui « ronge le manteau vert des prairies »… Dans les peintures naturalistes qu’il compose avec ses mots, je soupçonne alors la conscience d’un paradoxe. Parfois la nature l’impressionne car elle est l’image des souffrances et de la brutalité humaine. « Par moments, l’impression de misère qui se dégage de ce paysage de ténèbres est si grande que le cœur se serre et que l’homme se sent aux portes mêmes de la mort. » Mais il arrive aussi que cette même nature, se moquant de la folie meurtrière des hommes, s’entête à survivre et représente aux yeux de l’auteur l’espoir, l’envie et la joie de vivre. « À la tranchée même, au crépuscule, le rossignol chante, tandis que de grands lièvres, les oreilles droites, s’arrêtent dans les champs pour écouter siffler les balles égarées. La guerre, au milieu du spectacle coloré et changeant de la nature, est une chose mécanique, surajoutée, comme une voie de chemin de fer qui court dans un site de montagne. »6
Les « revenants » des tranchées ont-ils tous éprouvé ce lien paradoxal avec la nature ? Que sont devenus les paysages dévastés du front ? Les derniers combattants de 14-18 sont morts. Mais qu’en est-il des arbres ? Reste-t-il encore l’un ou l’autre de ces témoins muets ? Je me souviens des questions qui se bousculent dans ma tête et de l’envie qui naît alors de bouger, d’aller voir ces paysages, de les ausculter à la façon d’un médecin, de sonder leur mémoire à la manière d’un archéologue. Cette envie de découverte se fait impérieuse. Je mets alors tout en œuvre pour me lancer dans cette recherche.
En juin 2010, me voilà donc sur le terrain. J’ai pris la direction de l’Argonne, sans me douter de ce que j’allais y découvrir. Mon père me parlait depuis longtemps de la butte de Vauquois. Mes enfants m’y accompagnent. Ils sont ravis de découvrir au pied de la butte des figurants en costume d’époque. Mathieu pose avec un « poilu », Baptiste se renseigne sur les « crapouillots ». Ce drôle de mot que l’on serait tenté aujourd’hui d’utiliser comme tendre sobriquet, désigne en réalité un mortier de tranchée français… La butte de Vauquois se dresse devant nous, verte et ensoleillée.
En arrivant à son sommet, je me souviens avoir été saisie par la beauté du panorama. Pourtant, le village qui se trouvait ici a été entièrement ravagé par une effroyable guerre des mines. Nous sommes à 25 km au nord-est de Verdun, et Allemands et Français se sont affrontés en ces lieux de septembre 1914 à avril 1918. En parcourant le site, je mesure soudain que le paradoxe que j’ai décelé en filigrane des lignes de Max Deauville se trouve là, face à moi. Une nature luxuriante règne désormais sur ce village fantôme. C’est là, au creux de cette colline éventrée par la guerre, puis reconquise par la nature, que j’ai décidé de sillonner les paysages qui portent les stigmates de la Première Guerre mondiale, à la recherche de ce lien entre l’histoire, la nature et l’homme.
Yves Lacoste, Paysages politiques, Livre de poche/Biblio Essais, Paris, 1990.
J. de Launoy, Infirmière de guerre en service commandé. Front de 14 à 18, Éd. Universelle-Desclée de Brouwer, Paris-Bruxelles, 1936.
Maurice Genevoix, Ceux de 14, G. Durassié & Cie, Paris, 1949.
Max Deauville, Jusqu’à l’Yser, Calman-Lévy, Paris, 1917.
Max Deauville, La Boue des Flandres, Maurice Lamartin, Bruxelles, 1922.
Jusqu’à l’Yser, op. cit.
Par où commencer ce gigantesque voyage temporel et géographique ? Lorsqu’il se fige à la fin de 1914, jusqu’au printemps 1918, le front occidental de la Grande Guerre relie la mer du Nord à la Suisse par une ligne de tranchées continue, longue de 700 km ! Les sources historiques sont nombreuses, les récits littéraires aussi. J’ignore encore si l’angle de la nature déroulera un fil rouge qui me permettra de me repérer dans ce que les combattants de 1914 appelaient le no man’s land, ces quelques dizaines ou centaines de mètres de « terre de personne », entre les tranchées ennemies de première ligne. Ce ne sont pas les seuls lieux que j’envisage de parcourir. Dans le Sud de la Belgique, durant les premières semaines du conflit, le front fut mouvant et les combats sanglants.
Pour l’heure, je cherche un guide. Je découvre avec surprise que Michelin a publié dès 1917 une série d’ouvrages illustrés dédiés aux champs de bataille de la Grande Guerre. Cette collection fut un succès dès sa parution. Déjà bien avant la fin de la guerre, des familles endeuillées venaient en pèlerinage sur le front. Je les imagine découvrir, avec l’accord des autorités militaires, la désolation des contrées délaissées par les combats… Les veuves de guerre et mères orphelines de leur fils, qui obtenaient un laissez-passer pour se rendre sur la tombe du disparu, étaient accompagnées par des soldats qui devaient, je l’imagine, commenter les éléments de ce paysage apocalyptique de ferrailles, de cratères, de fermes détruites, pour retracer les faits qui s’y étaient déroulés.
Les Poilus, les Jass, les Tommies1 ont aujourd’hui tous disparu. Le paysage a sans doute changé. Qui pourra m’aider à comprendre ce qu’il nous raconte encore ? Je suis persuadée qu’il a des secrets à nous raconter. Je cherche l’interprète qui le fera parler.
Mes premières recherches me font découvrir le travail d’un botaniste ayant étudié la flore de la région de Verdun. Dans ses publications sur ce thème, Georges Henri Parent parle de « plantes obsidionales », c’est-à-dire de plantes arrivées sur ces lieux au travers de la guerre. Leur présence permettrait même, à certains endroits, de localiser les positions des troupes ennemies, les plantes obsidionales amenées par les belligérants étant différentes selon leurs origines.
Je pense alors que Georges Henri Parent sera peut-être le guide que je cherche. Étrange coïncidence, ce naturaliste réside en Belgique, non loin d’Arlon. Lorsque je parviens enfin à le joindre au téléphone, il me dit de but en blanc qu’il n’aime pas beaucoup les journalistes, mais me fixe rendez-vous quelques jours plus tard, chez lui. En route pour le rencontrer, je cogite. Parviendrai-je à le persuader de m’aider dans mes recherches ? Acceptera-t-il de m’accompagner sur le terrain ? Je ne connais pas encore grand chose de l’histoire de 14-18 et mes notions de botanique sont celles d’une amatrice, pas d’une spécialiste, m’en tiendra-t-il rigueur ?
Avant de frapper à la porte de son domicile, une sorte de trac m’assaille. Georges Henri Parent apparaît. Le petit homme est tout gris. Sa santé n’est pas fort bonne ces derniers temps. Elle l’oblige à ne plus sortir comme il l’aime tant. Son bureau est devenu son antre. Il m’y insalle, m’écoute avec un brin de méfiance, mais aussi de l’intérêt. Pour ce spécialiste, il doit sembler impossible qu’une novice aussi inculte puisse en quelques mois comprendre ce qui a fait l’objet du travail d’une vie, la sienne. Quel âge a-t-il ? Je n’ose pas lui poser la question…
Je tente d’en connaître un peu plus sur sa propre histoire, sur les raisons qui l’ont mené à s’intéresser à la flore particulière des anciens champs de bataille de Verdun. Je suis comme ça, je ne peux m’empêcher de m’intéresser aux parcours personnels de ceux que la vie met sur mon chemin. Georges Henri Parent tique.
« Je n’aime pas qu’on sombre dans l’anecdote… Ce qui m’a ammené à m’intéresser à cette flore particulière, c’est le petit sonneur, un petit crapaud dont la carte de répartition est assez extraordinaire. »
Il s’arrête, sonde des yeux une pile de carnets, retrouve celui qui contient l’observation, et précise.
« Je l’ai découvert le 1er septembre 1979 dans le Bois des Caures, dans un carrefour avec des ornières. La nouvelle de cette découverte a été colportée par tam-tam jusqu’au Conservatoire des sites lorrains… Pendant dix ans, c’est resté la seule station2 connue. Aujourd’hui, on en dénombre deux cents… C’est le site le plus important de France ! »
Ce petit sonneur m’intrigue autant que les plantes obsidionales. C’est donc à Verdun que commencera mon enquête.
« À Verdun, vous retrouvez des témoins végétaux, animaux et paysagers de ce qu’était la nature avant la guerre de 14. C’est bouleversant de voir ça… Le second paradoxe, c’est que c’est sur les sites les plus mitraillés que se trouvent les témoins les plus intéressants. »
En me racontant tout cela, mon interlocuteur sort et étale des cartes. Je sais déjà qu’il ne pourra pas m’accompagner sur place. Il comprend à mon expression, lorsqu’il pointe des noms sur la carte, que je n’y suis encore jamais allée et que j’ignore ce qui s’y est déroulé dans le détail, entre 1914 et 1918… Les Éparges, le Mort-Homme, Froideterre, les Quatre-Cheminées, Douaumont : chacun de ces noms fait naître en moi la curiosité.
Je quitte Georges Henri Parent avec la copie d’une de ses publications sous le bras3. En première page, l’auteur a inscrit une citation tirée de l’Éloge de la fuite d’Henri Laborit. « Si je pénètre malgré tout dans ce champ miné, c’est plus pour poser des questions que pour y répondre ». Ce soir-là, si je roule vite, ce n’est pas que je fuis. Je suis pressée de me lancer dans la lecture, de programmer mon premier séjour sur l’ancien front, de pénétrer ce champ d’investigation, déjà miné de questions…
Les combattants de la guerre de 1914–1918 reçurent des surnoms : le terme « Poilus » s’appliqua aux soldats français, tandis que les Belges portèrent celui de « Jass » (évoquant le mot jas qui désigne en néerlandais un imperméable), les Anglais furent appelés « Tommies », les Américains « Doughboys » ou « Sammies, les Australiens « Diggers » (ceux qui creusent), et les Allemands « Michel’s » ou « Landsers ».
Une « station » est le site où croît une plante.
Études écologiques et chronologiques sur la flore lorraine, in Bull. SHNM, 1990.
Au cours de notre conversation, Georges Henri Parent mentionne à plusieurs reprises le nom d’Eric Bonnaire, un agent de l’Office National des Forêts, à Verdun, qui devrait être un excellent guide pour me faire découvrir le champ de bataille sous l’angle de la nature. Quelques jours après cet entretien, je parviens à joindre le forestier et me retrouve aussitôt invitée à participer à un week-end de recensement des chauves-souris hibernant dans les forts, souterrains et autres ouvrages militaires de la fameuse « zone rouge » de Verdun.
Au lendemain de la Grande Guerre, neuf villages de la région de Verdun sont tellement dévastés qu’ils n’accueilleront plus jamais d’habitants. En vertu de la loi du 17 avril 1919 sur la réparation des dommages de guerre, l’État français achète un immense territoire de 17 000 hectares de terrains devenus impropres à la culture. En 1923, cette « zone rouge », désignée ainsi parce qu’alors entourée d’un trait écarlate sur la carte géographique de la région, est confiée à l’administration des Eaux et Forêts pour être boisée. Des parcelles de terre y ont été réhabilitées, avec le temps. Mais dans la partie la plus ravagée, les 10 000 hectares de la forêt domaniale de Verdun forment encore une sorte de sanctuaire.
En route vers Verdun, ce 8 janvier 2011, j’ai hâte de voir de mes yeux cette forêt dont j’ai lu qu’au pied de chaque arbre ou presque on trouve une tranchée, un trou d’obus ou un vestige de guerre. J’ai rendez-vous sur le parking de l’ossuaire de Douaumont. Il est
