Philippe Séguin - Kevin Alleno - E-Book

Philippe Séguin E-Book

Kevin Alleno

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Beschreibung

De son discours contre Maastricht à sa démission fracassante de la direction du RPR, en passant par ses passages remarqués au perchoir et à la tête de la Cour des Comptes, Philippe Séguin a incontestablement marqué la vie politique française. Il constitue même une singularité dans un univers devenu ces dernières années de plus en plus aseptisé, créant ainsi une sorte de nostalgie pour ce type de personnages hauts en couleurs. Esprit de liberté, intransigeance, éloquence, panache mais aussi une certaine mélancolie, voici les traits principaux que Philippe Séguin partage avec Cyrano de Bergerac, et que nous avons essayé de faire vivre dans ces pages. S'intéresser à ce personnage c'est aussi se pencher sur les raisons d'un certain désabusement vis à vis de la politique. Lui qui confessait juste avant sa mort : « Je suis plus passionné par le football aujourd'hui que par la politique, à vrai dire», incarne la déception qu'éprouvent beaucoup de citoyens sur la manière dont se déroule le débat public. Car au-delà de ses idées, Philippe Séguin c'est avant tout une manière de faire de la politique, d'appréhender la démocratie et de faire vivre la République.

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Seitenzahl: 153

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Sommaire

Avant-propos

Un enfant de la méritocratie

Un homme indépendant

Un homme intransigeant

L’éloquence

Le panache

Un marginal

Le perdant magnifique

Un homme mélancolique

Conclusion

Avant-propos

L’idée de ce livre est apparue à l’occasion des débats de la primaire de droite. Plus précisément lors d’un passage évoquant Maastricht. Voir Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé parler de ce traité conférait à la scène un fort parfum des années 90. On s’attendait alors à voir surgir Philippe Séguin pour enflammer un débat désespérément terne. Mais une telle apparition, possible lorsque l’on est dans les bras de Morphée, ne l’est pas dans la réalité. On restait donc prostré devant la télé avec une certaine nostalgie. Nostalgie d’autant plus paradoxale, qu’étant trop jeune à l’époque, l’auteur de ces lignes n’a jamais suivi la carrière politique de Philippe Séguin en direct. Il a découvert son parcours et ses fulgurances à travers livres et vidéos, éprouvant rapidement une certaine fascination. Certes, le personnage ne manquait pas de défauts, qui ont d’ailleurs précipité la fin d’un destin qui aurait pu être présidentiel. Mais la manière dont il exerçait la politique avait quelque chose d’enthousiasmant si ce n’est de romantique. Et si le livre peut apparaître comme un éloge c’est surtout qu’il sonne, en creux, comme une critique de la manière dont la politique se conduit généralement.

La comparaison entre Philippe Séguin et le personnage de Cyrano de Bergerac s’impose d’elle-même. La mélancolie, l’éloquence, le panache qui peut friser, parfois, la grandiloquence du bretteur gascon, collent parfaitement au charismatique Président de l’Assemblée nationale. Cette comparaison, d’autres avant nous l’ont effectuée. François Fillon, notamment, dans l’éloge funèbre émouvant qu’il prononçât devant les députés. Alain Duhamel, ensuite, dans une chronique qu’il consacra à Philippe Séguin pour Libération. Il y dépeignait alors, non sans une certaine condescendance, un personnage plus proche en réalité de Don Quichotte que du personnage imaginé par Edmond Rostand. Comparaison que réalisa ouvertement, en revanche, Laurent Joffrin qui assimilait les combats de Philippe Séguin à autant de moulins à vents. Or, avec le recul, l’Histoire, qu’aimait tout particulièrement l’ancien député des Vosges, lui a plutôt donné raison. Il n’y avait qu’à voir, au lendemain du Brexit, le nombre de personnes, de tous bords, soulignant l’acuité des prédictions de Philippe Séguin dans son célèbre discours sur le traité de Maastricht.

Cela montre bien que Philippe Séguin est, au fond, devenu un classique de la vie politique française. On le cite abondement aujourd’hui, sans se soucier toujours de la cohérence avec ses propres idées. Philippe Séguin n’aurait probablement pas bondi de joie de se voir récupérer ainsi. Mais le fait d’être cité par des gens de courants opposés au sien est précisément le signe qu’il est entré, en quelque sorte, dans le Panthéon de la République française. C’est le revers de la médaille puisque l’on peut aisément penser qu’il aurait été agacé d’être cité par des personnes qui partagent, souvent, que de manière éloignée, ses combats. D’autant que le conformisme et l’hypocrisie lui étaient tout à fait étrangers. Enfant terrible du gaullisme, il était davantage habitué à se faire beaucoup d’ennemis. Il gênait de son vivant, alors que disparu, chacun peut lui faire dire ce qu’il veut.

Ceux qui s’attendent à une biographie classique seront déçus. De très bonnes sont déjà parues sur Philippe Séguin1 et nous incitons volontiers les lecteurs à les consulter. Dans ce livre, nous nous sommes attachés davantage à brosser un portrait politique de l’intéressé. Un portrait élogieux, il est vrai, sans masquer pour autant une certaine tendance suicidaire dans la conduite de sa carrière, ni son caractère colérique qui laissait entrevoir une face plus sombre du personnage. Mais la carrière de Philippe Séguin est exemplaire à bien des titres et apparait d’autant plus originale qu’il est un pur produit de la méritocratie. Un projet qui apparaît quelque peu en panne aujourd’hui. Il a en outre tout au long de son parcours fait montre d’une grande liberté tout en restant attaché à un certain nombre d’idées et de valeurs dans un univers où les gens se révèlent souvent corsetés par la peur de perdre leur position. Mais si le personnage politique est passionnant, c’est aussi parce que l’homme a des failles. Des failles qui sont, sans doute, à l’origine de la force de son engagement mais aussi, probablement, la source de son incapacité à atteindre les plus hautes responsabilités de l’État.

A l’heure où Emmanuel Macron et son projet de dépassement de la droite et de la gauche s’est imposé à la tête de l’État, il n’est pas dénué de sens de se pencher sur la trajectoire de Philippe Séguin qui n’est rien moins qu’une tentative avortée de transcender le clivage droite-gauche. Sa carrière politique fut un combat désespéré pour faire vivre le gaullisme et ce refus de la division stérile entre droite et gauche. Mais en se penchant plus précisément sur ses idées, on comprendra aisément que son projet n’avait pas grand-chose à voir avec celui défendu par l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande et les personnes qui le soutiennent. D’ailleurs, si l’on scrute scrupuleusement la liste de ces derniers, on retrouvera les adversaires idéologiques de Philippe Séguin : Alain Minc, Bernard Kouchner, François Bayrou ou encore Daniel Cohn-Bendit. Si on peut voir dans ce projet la quête éternelle du centrisme, Philippe Séguin, bien que se trouvant également dans une position relativement centrale sur l’échiquier politique, défendait une vision différente. Cette opposition se retrouvait notamment sur la question européenne et le rapport à la mondialisation.

Esprit de liberté, intransigeance, éloquence, panache mais aussi une certaine mélancolie, voici les traits principaux que Philippe Séguin partage avec Cyrano de Bergerac, et que nous avons essayé de faire vivre dans les pages qui suivent. S’intéresser à ce personnage c’est aussi se pencher sur les raisons d’un certain désabusement vis-à-vis de la politique. Lui qui confessait juste avant sa mort en 2009 : « Je suis plus passionné par le football aujourd’hui que par la politique, à vrai dire », incarne la déception qu’éprouvent beaucoup de citoyens sur la manière dont se déroule le débat public. Car au-delà de ses idées, Philippe Séguin c’est avant tout une manière de faire de la politique, d’appréhender la démocratie et de faire vivre la République.

1 La dernière biographie rédigée par Arnaud Teyssier apparaît à cet égard comme la plus complète et la plus dense. Arnaud Teyssier, Philippe Séguin. Le remords de la droite, Paris, Perrin, 2017

1. Un enfant de la méritocratie

« Grimper par ruse au lieu de s’élever par la force ? Non merci »

Cyrano de Bergerac, Acte II, scène VIII

Ce 2 avril 1993, le doyen des députés, Charles Ehrmann, proclame Philippe Séguin Président de l’Assemblée nationale. Celui-ci se lève, suit l’huissier et se dirige vers le Perchoir, essuyant les larmes qui coulent alors le long de son visage. A quoi pense-t-il en cet instant qui marque l’apogée de sa carrière politique ? A ses illustres prédécesseurs ? Possible. Aux sacrifices réalisés pour en arriver là ? Probablement. A ses proches ? Sans doute. En réalité, Philippe Séguin pense surtout à son père tombé au champ d’honneur pour libérer la France du joug nazi. Ce père, il ne l’a pas connu puisqu’il n’avait que dix-huit mois lorsqu’il disparut. Pourtant, dans la conclusion de son discours c’est à lui qu’il rend hommage avec une émotion contenue : « J'aurai enfin, moi aussi, m'autorisant de l'exemple de notre doyen, une pensée pour un jeune homme de vingt-trois ans, mon père, qui, à l'appel, précisément, du général de Gaulle, tomba à l'entrée d'un petit village du Doubs, un jour de septembre 1944, pour contribuer à la libération de la France. A travers lui, à travers ces grands exemples, je veux penser, nous devons penser à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont fait du service de la Nation leur principale ambition. Puissions-nous, mes chers collègues, rester fidèles à leur mémoire et à leur exemple ». Lui, généralement si pudique, s’autorise pour la première fois à évoquer publiquement le souvenir de ce père dont la figure, et paradoxalement l’absence, influencèrent, indubitablement, son destin. Lui-même le confie plus tard à Serge Moati : « On ne cesse jamais d’être orphelin. Ca vous marque et ça explique votre histoire », concluant par ce sourire qui cache si mal la profonde mélancolie de son regard.

*

Philippe Séguin est né le 21 avril 1943 à Tunis. Il est le fils de Robert2 et Denise Séguin. A la mort de son père, le petit Philippe devient pupille de la Nation, « le premier titre » qu’il ait eu, dira-t-il plus tard. Il signifie sa filiation avec la France, et le premier lien, quasi charnel, avec la mère patrie qui est officialisé lorsqu’il reçoit, à l’âge de cinq ans, la médaille militaire remise à son père à titre posthume. Elle matérialise la fierté du petit Philippe, mais aussi le devoir qu’il s’imposera de toujours se montrer digne de ce père qui lui adressa dans une dernière lettre en guise de testament : « Adieu mon fils, soit un homme loyal, honnête et courageux ». Cette recommandation, il s’attacha à la respecter sa vie durant.

Veuve dès l’âge de vingt-trois ans, Denise Séguin élève seule le petit Philippe. Digne et fière, elle met un point d’honneur à ne dépendre d’aucune autre personne, quitte à devoir se priver quelques fois. « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! », aurait dit le bretteur gascon. Elle inculque à son fils cet état d’esprit que Séguin racontera plus tard dans ses mémoires : « On ne fait pas n’importe quoi, on ne consent jamais à s’abaisser, on a été trop démuni pour ne pas en tirer une fierté intérieure qu’on ne négocie pas. L’argent, le patrimoine sont secondaires. Il faut les mépriser pour être libre de servir ses convictions, ses idées, ses principes »3. On croirait lire du Cyrano si ce n’était cette prose qui prend la place des vers d’Edmond Rostand.

La modestie du ménage ne l’empêche pas pour autant de mener une enfance heureuse dans une ville de Tunis cosmopolite où les communautés se côtoient sans jamais se mélanger. Il joue avec les gamins du coin sans se soucier qu’ils soient Français, Arabes, Juifs ou Maltais. C’est là qu’il développe cet esprit d’ouverture qui en fera un personnage iconoclaste dans un RPR en voie de droitisation de plus en plus avancée. Le petit Philippe se passionne pour les livres qu’il dévore avec allégresse. Mais aussi pour le cinéma et l’Histoire. Son grand-père lui raconte la gloire de la geste napoléonienne, omettant de lui narrer les épisodes plus sombres de Trafalgar et Waterloo. Le petit Philippe se met à aimer la France passionnément, et à souffrir quand on lui porte des coups rugueux ou lorsqu’elle subit des humiliations indignes de son rang. Ainsi pleure-t-il lors de la défaite de Diên Biên Phu, racontant plus tard qu’il estimait alors que « c’était la négation » de ce qu’on lui avait enseigné de la France.

Ce pays révéré, mais encore si lointain et inconnu, il est obligé d’y venir par la force de l’Histoire. Le mouvement de décolonisation a débuté, et ceux qu’on n’appelle pas encore les « pieds noirs » se voient contraints de regagner un pays dans lequel ils n’ont, pour la plupart, jamais vécu. Se sentant « étranger sur [s]a terre natale et un intrus dans [s]on propre pays »4, Philippe Séguin découvre, en 1955, une France moins accueillante que celle qu’il avait idéalisée jusqu’ici. Il débarque ainsi dans le sud-est, à Draguignan, où il va poursuivre une scolarité brillante.

Le passionné d’histoire et de littérature qu’il est ne peut que s’épanouir à l’école. Il faut dire que Denise, sa mère, veille au grain. Mais, chaque année, comme pour tout orphelin lors des rentrées des classes, il se retrouve confronté, avec un peu d’appréhension, à la fiche de renseignements. Fièrement, il écrit alors dans la case dédiée à la profession du père : « mort pour la France ». Une inscription qui suscite généralement une bienveillance accrue de la part du professeur.

Arrivé à Draguignan, sa mère l’oriente vers la carrière d’enseignant en l’inscrivant à l’école normale des instituteurs. Philippe y excelle et affiche une nette préférence pour les matières littéraires. Mais l’ambition maternelle n’est pas celle du fils et celui-ci préfère poursuivre ses études en fac d’histoire à Aix en Provence et à l’Institut d’études politiques. Il y connaît ses premiers engagements politiques. Il y obtient aussi la première mention très bien de l’histoire de l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence, tout en se payant le luxe de rédiger un mémoire d’Histoire et de préparer en parallèle le concours de l’école nationale d’administration !

Dans sa jeunesse, Philippe Séguin découvre aussi l’amour du sport et notamment du football, bien qu’il se satisfasse, déjà, d’une pratique très modérée. A Nîmes, lors de sa seconde année d’école normale, il suit avec passion le parcours de l’équipe locale à qui le titre national échappe de peu. On peut comparer cette passion du ballon rond à celle d’un autre illustre français né au Maghreb : Albert Camus. Comme le futur président de l’Assemblée nationale, l’auteur de Caligula vient d’un milieu modeste et s’est élevé à la force de son talent. Et comme lui, il s’identifie à ce sport populaire qui enseigne une « morale » devenue quelque peu abstraite à l’heure du foot business. Plus tard, il deviendra un fervent supporteur du Paris-Saint Germain, n’attendant pas pour cela l’arrivée de Zlatan Ibrahimovic et des Qataris. Lui allait déjà au Parc des Princes lorsque les joueurs s’appelaient Francis Llacer, Fabrice Pancrate ou Bernard Mendy. Son amour du foot l’amena même à regarder au Perchoir les matchs de la coupe du monde 1994 sur le moniteur destiné à lui montrer les orateurs dans l’hémicycle, informant ses collègues de l’évolution du score avec ses mains. Séguin s’enflammera moins pour le football moderne, estimant que l’arrêt Bosman l’avait défiguré en effaçant les particularismes au profit du mercenariat. Pour lui, dans le football « ce qui compte vraiment, c'est la communion entre le public et l'équipe », lui faisant sans doute goûter modérément la transformation quasi-systématique des footballeurs en égérie publicitaire. Lui, voyait surtout dans le football une quête de l’esthétique doublée d’une source de ferveur populaire capable de transcender les clivages de la société pour aboutir au vivre-ensemble.

Issu d’un milieu républicain de gauche avec une mère et un beau-père instituteurs, Philippe Séguin est plutôt proche de l’UNEF et des chrétiens de gauche. Admirateur de Pierre Mendès-France et du général de Gaulle, il rêve secrètement d’une alliance entre ces deux grandes figures. Il n’est pas le seul d’ailleurs, y compris chez les gaullistes. Jacques Chaban-Delmas s’évertua ainsi à constituer un pont entre les deux hommes, en vain. Dans ces années-là, Philippe Séguin est acquis à la cause de l’indépendance algérienne. Ayant vécu le départ de Tunisie, il sait la chose inéluctable. C’est l’indépendance algérienne qui le pousse d’ailleurs davantage vers le gaullisme, à l’opposé de beaucoup qui vont grossir les rangs de l’OAS ou simplement se tenir en retrait d’un mouvement politique désormais honni. Tiraillé entre deux engagements, Séguin est contraint de faire un choix, son penchant pour le général de Gaulle n’étant pas forcément très bien accueilli du côté de la gauche. Si bien qu’en 1965 il prend sa carte à l’UNR, le parti gaulliste, sans renoncer, pour autant, à ses convictions progressistes pour devenir « un gaulliste d’une espèce un peu particulière » dira-t-il dans ses mémoires5. Il entend alors s’investir pour contrebalancer le conservatisme qui s’installe peu à peu au sein de la formation gaulliste plutôt que de regarder complaisamment cette droitisation depuis un mouvement socialiste partisan qui le déçoit profondément.

Pour financer ses études, Philippe Séguin effectue parallèlement des piges pour des journaux locaux comme La Provence. Sa qualité de plume, sa rapidité de réflexion et sa capacité de travail hors-norme n’échappent pas à ses différents patrons. Il y couvre notamment l’actualité sportive, faisant ainsi la connaissance d’un certain Eugène Saccomano. Mais il abandonne finalement le métier pour se consacrer pleinement à ses études qui le mènent jusqu’à l’ENA. Si le journalisme l’intéresse et qu’il songe, un temps, y faire carrière, l’appel du service de l’État et de la France est le plus fort dans le cœur du fils de l’aspirant Robert Séguin.

A son arrivée à l’ENA, Philippe Séguin est l’un des seuls à ne pas venir de Sciences Po Paris. N’étant pas du sérail, il n’en est pas moins l’un des seuls à refuser de cracher dans la soupe en critiquant cette école. Pour lui, au contraire, elle symbolise la méritocratie républicaine : « J’avais choisi l’ENA, donc le service public, parce que cela me paraissait, en toute candeur, valoir une entrée en chevalerie. Voilà bien, au terme de toutes ces années de formation, de préparation, ce qu’était la République à mes yeux : la possibilité offerte à des roturiers d’accéder à un ordre aussi prestigieux qu’exigeant, sans avoir de lettres patentes à acheter, mais seulement un mérite à démontrer et, surtout, un engagement à prendre, engagement de consacrer sa vie au service du pays, engagement qui valait adoubement… »6. A la vue du nombre d’élèves qui, chaque année, préfèrent pantoufler dans des grandes entreprises, c’est un euphémisme que de dire que sa vision chevaleresque du service public et de l’intérêt général n’est pas partagée par tout le monde. On ne peut s’empêcher d’y voir une certaine naïveté, à moins que cela ne soit notre esprit qui soit devenu quelque peu désabusé. Toutefois, s’il reconnaissait un système imparfait, Philippe Séguin estimait que l’ENA permettait un recrutement de qualité qui évitait le népotisme et la corruption au sein de la haute fonction publique. Et selon lui, l’esprit de corps, pour ne pas dire de caste, que l’on reproche si souvent à cette école, ne provenait pas de l’école mais des grands corps : Conseil d’État, Inspection des finances, Cour des comptes etc.

Après un stage effectué à Tahiti et une scolarité sérieuse, Philippe Séguin se classe 7ème d’une promotion Robespierre qui compte également dans ses rangs Jacques Attali. Ayant l’embarras du choix, il opte pour la Cour des comptes, notamment pour la liberté et l’indépendance qu’elle permet dans la conduite du travail. Il racontera dans ses mémoires avoir été reçu par des inspecteurs des finances désireux de le convaincre de rejoindre leur corps. L’entretien confirma la vision détestable qu’il avait de l’univers et de la manière d’être des inspecteurs des finances. Ceci explique, peut-être, les relations exécrables qu’il entretiendra, plus tard, avec Alain Juppé, membre de ce grand corps de l’État.