Pièges pour un tankiste - Roger Marquet - E-Book

Pièges pour un tankiste E-Book

Roger Marquet

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Beschreibung

Pièges pour un tankiste : avoir 20 ans, être soldat américain, débarquer en Normandie, puis rouler par camions et/ou tanks jusque la région de Bastogne, pour se retrouver en première ligne des combats, délivrer l'Europe de l'ennemi allemand et terminer cette guerre qui dure depuis quatre longues années, est-ce le hasard ou la folie des hommes ? « La peur et l'envie d'en découdre » !

La Bataille des Ardennes – oui, encore et toujours elle, mais ! - vue, vécue de l'intérieur par un jeune G.I., avec toutes les vicissitudes inhérentes à cette dernière offensive nazie, et les horreurs toujours générées en pareille situation. Ce récit, adroitement construit, rassemble sur un seul homme, Ted, ce qui est arrivé à nombre d'entre eux, de façon « séparée », mais rien n'est à jeter : émotions, peurs, blessures, drames, découragements, espérances de courrier de la famille ou de « l'amoureuse », attentes interminables, froid glacial, obéissance absolue aux ordres, même si ceux-ci pouvaient sembler aberrants... « Il me semblait que les décisions des instances supérieures n'étaient pas toutes frappées au coin du bon sens » la guerre, c'est tout cela, pas moins, et les Américains ont payé le prix fort pour gagner cette ultime « Bataille » qui devait délivrer l'Europe du joug nazi.

Ce récit est parfois terrible : les « récupérations de terrain » s'effectuaient mètre carré par mètre carré, au prix, parfois, de plusieurs vies, aussi bien allemandes qu'alliées, ce qui a induit une réflexion lourde de sens d'un soldat blessé : « le 30 décembre, quelque part en Belgique, un obus allemand et moi avons combattu pour occuper le même emplacement, dans une prairie. L'obus a gagné ! »

Et, last but not least, la violence s'installe, de part et d'autre, va crescendo, et transforme en profondeur le cœur même des combattants : « La guerre m'avait eu : j'étais devenu un chasseur, et même un tueur ».

Un récit juste, sobre, bien écrit, qui a le courage de relater aussi bien les avers que les revers des différentes actions menées par les combattants pour vivre, combattre et survivre. Nous ne pouvons que nous incliner devant cette évocation dure mais pourtant réelle de la Bataille des Ardennes, en 1944. Nous ne devons jamais oublier le prix de notre liberté.

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Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Avant-propos

L’action du roman se déroule pendant la Deuxième Guerre Mondiale et plus particulièrement pendant la Bataille des Ardennes.

Mon désir : raconter une histoire, avec un début et une fin et avec des personnages aussi véridiques que possible.

Et pour faire vrai, je n’ai pas trouvé d’autre moyen plus sûr que de raconter la vérité.

La vérité ? Oui, mais… !

Outre qu’elle n’existe pas, la vérité n’est jamais que relative. Cela, je l’ai accepté d’emblée.

Mais, à vrai dire, je l’ai un peu triturée, cette vérité, toute relative qu’elle soit. Le fait est que tout ce que je raconte est vrai ; tout, je dis bien tout, est réellement arrivé. Toutes ces aventures, ces anecdotes, ces drames, ces scènes cocasses sont réellement arrivées à DES gens. J’ai bien dit à DES gens ! Je vous dévoile donc le petit artifice que j’ai employé : j’ai placé tous les évènements sur les épaules d’une seule et même personne… Mon héros ! Alors qu’ils étaient dix, cent ou cinq cents à se partager la réalité du récit ! J’ai aussi changé les noms, sauf ceux des personnalités et ceux des localités ; c’eût été ridicule ! Quelques dates aussi ! Tout simplement parce que… cela m’arrangeait, cela tombait mieux pour mon histoire. Oh ! De quelques jours, seulement… Et pas souvent !

Mon ambition : vous décrire les sentiments, les peurs, les angoisses, les amours, les joies, les peines, bref la vie d’un G.I., et par conséquent de son entourage (dont des Belges) pendant et après la Bataille des Ardennes.

Chapitre I – Approche !

19 décembre 1944

Au soir du 19 décembre 1944, nous avons quitté l’Angleterre à bord d’un LST (Landing Ship Tank) pour débarquer en France quelques heures plus tard.

On l’aura deviné, nous étions des G.I. américains et plus précisément l’équipage d’un char Sherman de la Deuxième Guerre mondiale. Pour la plupart d’entre nous, et en tout cas pour moi, la guerre nous avait rattrapés en 1942 et nous nous étions fait piéger par la mobilisation. Je n’en étais pas plus attristé que nécessaire. Quand je dis « nécessaire », je veux dire par là que, vis-à-vis de mes parents, de ma sœur, de ma famille, je me devais d’être « nécessairement » triste et affligé ; mais, à vrai dire, j’étais plutôt excité et surtout très curieux. Quand on vous propose la grande aventure à 20 ans, vous êtes prêt à tout plaquer pour la vivre, surtout quand vous êtes des enfants de la Grande Dépression. Vous ne voudriez rater cela pour rien au monde !

Et c’est donc en chantant que, en novembre 1942, nous avons pénétré dans le Camp Polk, en Californie pour y débuter notre instruction militaire. Nous avons « fait » plusieurs camps d’entraînement, en 1943, en 1944, jusqu’en octobre 44 quand nous avons débarqué en Angleterre.

Mais tout ceci présente peu d’intérêt ; par contre, ce qui se passa ensuite est bien plus digne d’être raconté. Revenons-y donc !

A peine étions-nous à bord du LST qu’on nous annonça que les ordres étaient de nous rendre, après notre débarquement à Cherbourg, vers la ville de Lorient ou celle de Saint-Nazaire, deux ports de France, où nous devions maintenir en place et isoler des poches de résistance allemandes qui subsistaient depuis l’invasion alliée du 6 juin 1944. Ces deux villes étant sur la côte atlantique, cela avait permis aux Allemands de les ravitailler, vaille que vaille, par voie maritime, et de pouvoir ainsi tenir leurs positions. Ceci n’était pas inutile puisque, ce faisant, ils immobilisaient plusieurs divisions alliées qui eussent été plus utiles ailleurs.

Cette mission nous sembla assez intéressante, car, à première vue, elle ne devait guère être aussi dangereuse que des combats sur le vrai front. Et comme personne ne tenait à se faire tuer…

Le lendemain, nous sommes arrivés au port de Cherbourg, mais pour des raisons que l’on ne nous a pas expliquées, nous n’avons pas été autorisés à débarquer avant le lendemain,

C’est-à-dire le 21 décembre au matin.

21 décembre 1944

Notre bataillon, alors constitué de 80 chars et d’une vingtaine d’autres véhicules (jeeps, camions, command cars,…) quitta les LST et se forma en convoi pour se diriger vers la petite station balnéaire de Barneville, sur la côte occidentale du Cotentin, où nous avons établi notre campement. Alors que nous procédions au petit entretien de notre tank, nous avons constaté qu’un des deux ventilateurs était abîmé. Ces deux ventilateurs, destinés au refroidissement du moteur, étaient deux choses énormes, comme on peut l’imaginer. Le ventilo en lui-même n’avait rien, mais ses boulons de fixation étaient cassés. C’était une panne très sérieuse qui demandait, en tout cas, l’intervention de nos mécaniciens spécialisés. Ceux-ci furent très vite là et ils se mirent immédiatement au boulot. Ils fixèrent de nouveaux boulons à l’arrière du compartiment moteur ; ce qui nous permit d’y attacher le cadre du ventilateur. Excellent travail d’équipe, excellente réparation !

Cette réparation était à peine terminée qu’on nous informa des changements intervenus dans nos ordres ; nous ne devions plus nous rendre à l’ouest vers les ports de l’Atlantique ! Une importante percée allemande était intervenue en Ardenne ! La 11ème Division blindée devait se tenir prête à partir sur-le-champ et à effectuer un long trajet, à marche forcée, jusqu’au front, quelque part en Belgique. Nous devions y contrer l’offensive allemande. Ce changement de destination eut pour effet d’augmenter l’anxiété de beaucoup d’entre nous. En effet, l’envoi sur le front, à l’est, était de bien plus mauvais augure que le siège d’un port breton.

Comme si cela ne suffisait pas, on nous annonça aussi que nos armées manquaient cruellement de moyens de transport pour approvisionner le front de manière convenable. En conséquence, il nous était ordonné, avant de quitter Barneville, de remplir nos compartiments de stockage d’autant d’obus de 75 et de bandes de mitrailleuse de calibre point 50 que nous pourrions y fourrer.

C’est ce que nous avons fait, bien sûr, mais nous ne nous sommes pas limités à cela. Nous avons aussi pensé à nos estomacs et nous avons fait également le plein de Rations K (boîtes de carton fort contenant des conserves de viande et des biscuits), de Rations C (composées de conserves de haricots, de viande, de jambon, de pommes de terre,…) et de Rations D (Barres chocolatées, très dures, au goût de chocolat très prononcé, qui ne fondaient que sous une chaleur intense). L’équi-page de tourelle, c’est-à-dire le chef de char, le tireur ou canonnier et le pourvoyeur, s’occupèrent du chargement de toutes ces choses pendant que le conducteur adjoint et le conducteur terminaient la répa-ration du ventilateur.

Dès que ce ventilateur fut remis en place, nous avons commencé à piller les colis que nous avions déjà reçus pour Noël et nous avons bourré tout l’espace intérieur du char avec des biscuits, des chewing-gums, des bonbons et même quelques petits cakes et beignets. Il y en avait littéralement dans tous les coins !

Nous avons alors rempli un énorme sac avec nos affaires personnelles et nous l’avons fixé à la tourelle, de même que nos musettes et nos sacs de couchage ; tout ceci pour gagner de la place à l’intérieur ! Nous avons encore travaillé sur le radiateur jusqu’à minuit environ et puis nous nous sommes couchés, à même le sol, emballés dans nos sacs de couchage (qu’il avait fallut détacher de l’emplacement où nous les avions si bien placés quelques temps auparavant ! Manque d’expérience !) Inutile de dire que la nuit fut très inconfortable, très froide et surtout trop courte !

Dès avant l’aube, nous étions debout ; nous avons pris un rapide petit déjeuner, fait un tout petit brin de toilette (un peu d’eau sur le visage, quoi !) et, pour la première fois de notre vie – au sens réel du terme – nous étions…

Prêts au combat !

22 décembre 1944

Oui, nous étions bel et bien prêts au combat ; en tout cas, l’équi-page de notre char l’était.

Comme nous allons être les protagonistes de toute cette histoire, il vaudrait peut-être mieux que nous nous présentions. Je sais, c’est très formel, peut-être trop ! Mais qu’y puis-je ? Nous, les Américains de cette époque, nous les va-nu-pieds de la Grande Dépression, nous avons été éduqués comme cela ! Avec rigueur, honnêteté, respect des valeurs, courage et avec l’amour de notre pays ! C’est peut-être pour cela que l’on nous a nommés plus tard, et toujours maintenant les hommes et les femmes de la Greatest Generation (la plus grande génération).

Ainsi donc, et c’est bien connu, le char Sherman de la dernière guerre mondiale, était occupé par un équipage de 5 hommes. Le nôtre – que nous avions dénommé « Bat » (chauve-souris) – personnellement, je ne lui ai jamais trouvé de ressemblance avec une chauvesouris et je ne sais plus qui a eu l’idée farfelue d’ainsi l’appeler– ne dérogeait pas à la règle et on y trouvait les 5 hommes que voici :

A tout seigneur, tout honneur, il y avait d’abord le Commandant du char, toujours un sous-officier ou un officier, qui occupait la tourelle et qui servait de mitrailleur supérieur en cas de besoin. Le nôtre était Sergent-major et se nommait Thomas Alexander Heady. Il était de Lufkin au Texas. Il était l’aîné de notre équipage ; il avait déjà 27 ans, il était marié avec une très jolie jeune dame prénommée Grace et père d’une petite Kathleen de trois ans. Dans le civil, il était patron d’une petite entreprise de mécanique automobile. Il était assez petit, aux environs de 1,70 m, mais très costaud. C’était un gars aux cheveux roux et aux yeux bleus. Assez calme et pondéré, il avait sur nous une autorité naturelle, évidemment principalement due à la différence d’âge. Il était rare de l’entendre élever la voix et il savait garder la tête froide dans les situations difficiles (encore que… !). Ceci n’empêchait pas la familiarité avec laquelle nous le traitions, sauf dans les moments cruciaux où son sens du commandement s’exerçait à plein ; à ces instants, nul parmi nous n’aurait songé, fût-ce pendant une seconde, à contester, à grommeler ou à profiter de cette familiarité pour se soustraire à un ordre.

A bord, sa tâche principale était de… commander. On s’en serait douté ! Mais il devait aussi se servir de la mitrailleuse extérieure montée sur la tourelle en cas de besoin, surtout en cas d’attaque aérienne.

Nous l’admirions beaucoup ; il était vraiment le « père » de l’équi-page.

A ses pieds (au sens propre comme au sens figuré, comme ne manquaient pas de le rappeler trop souvent les autres membres de l’équipage), on trouvait le chargeur, c’est-à-dire celui dont le travail consiste à prélever les obus dans les bacs de rangement et de les enfourner dans le canon, après avoir réglé la tête de l’engin. Travail délicat s’il en est ! Notre chargeur de précision était le Soldat de première Classe William Dennis Abers, de Gurnee, en Illinois. Abers était un jeune gars de 19 ans ; il était étudiant à l’Illinois State University avant d’être mobilisé ; il n’avait, en fait accompli qu’un trimestre à l’université avant d’intégrer l’armée. Il se destinait aux études d’ingénieur civil. Il était le fils unique de parents professeurs d’anglais et de mathématique dans une High School de sa petite ville.

Grand par la taille, 1,85 m, Bill l’était aussi par son bagout. Il avait ce qu’on appelle familièrement « une grande gueule » et, doté par ailleurs d’un humour parfois grinçant, il n’hésitait jamais à l’ouvrir (surtout quand il fallait la fermer !). Il nous a souvent fait rire, mais il a aussi parfois réussi à nous fâcher ; au moins, il mettait de l’ambiance dans le groupe.

Un beau gars, qui devait plaire aux filles, ce Billy !

Devant le chargeur, assis confortablement (hum !) à côté du canon, se trouvait le canonnier ou tireur, chargé comme son nom l’indique de pointer le canon et de tirer sur l’ordre - ou sans d’ailleurs -du chef de char. Il avait aussi la charge de la mitrailleuse co-axiale. Le nôtre portait un nom prédestiné, et je soupçonne fort l’Armée de l’avoir formé à cet emploi pour cette raison. En effet, il s’appelait – et il s’appelle toujours James Theodore « Ted » Gunner (gunner signifie canonnier en Anglais) ; il habitait à l’époque à Shippensburg, en Pennsylvanie. Au moment où je commence ce récit, il avait 22 ans et il avait déjà accompli deux semestres à la Penna State University. L’armée l’a rattrapé au tournant. Son but était de devenir vétérinaire. Je le sais parce que ce Gunner n’est autre que le narrateur de ce récit, c’est-à-dire moi-même. Je ne me présenterai pas plus avant.

Quelques mots sur ma famille, toutefois…

Mes parents, Roy et Mary Gunner, étaient également enseignants, mais eux exerçaient leur métier dans l’enseignement primaire ; de même que ma sœur aînée, Mae Jean, qui, à 25 ans était déjà institutrice.

J’ ai dit en quoi consistait mon job à bord du « Bat » ; rôle important puisque notre sort pouvait dépendre de mes réflexes, voire de mon esprit d’initiative. C’est probablement pourquoi on m’avait nommé caporal, comme le conducteur.

A l’avant du char se trouvaient les deux derniers membres de l’équipage. Assis côte à côte, nous trouvions à droite le mitrailleur avant et assistant conducteur (dans notre jargon, nous appelions cela un « Bow Gunner »), le Soldat de Première Classe Joseph Solomon Goldstein ; il nous venait du Colorado, de Boulder, je crois. Joe était Juif, mais cela ne nous faisait ni chaud ni froid. Sauf quand il mettait en exergue un défaut que l’on attribue parfois de manière caricaturale aux Juifs, l’avarice. Je ne sais pas si ce défaut est une tare générale parmi les membres du Peuple élu – cela m’étonnerait – mais chez Joe, oui ! Qu’est-ce-que nous avons pu rire de lui quand, au mess, il recomptait deux fois la monnaie qu’on lui avait rendue à l’achat d’une canette de bière. Il avait beau essayer de se dissimuler, il y avait toujours un d’entre nous qui repérait son petit manège. Ce n’est pas par hasard si son deuxième surnom était « Goldie ». Ceci dit, nous veillions tout particulièrement à ne pas le mettre en colère car Joe était le géant de notre groupe. D’une taille de presque 2 m, Joe était aussi très large d’épaules et il avait des battoirs en guise de mains ; personne n’aurait voulu recevoir une baffe de sa part ! Je me suis toujours demandé ce qu’il fichait dans un char où, par définition, la place manque. C’est un des nombreux mystères du service des affectations.

Joe Goldstein avait 23 ans en 1944. Toujours célibataire, il venait d’obtenir son brevet de dessinateur industriel mais n’avait pas encore eu le temps d’exercer son métier quant il a été mobilisé. Je ne me souviens plus des prénoms de ses parents, mais je crois me rappeler que son père était rabbin. Cela expliquerait le respect scrupuleux que Joe apportait à ses pratiques et rites religieux. Joe était d’une douceur que, s’il n’eût été Juif, j’aurais qualifiée d’angélique. Il aurait voulu ne pas avoir à se servir de sa force physique dans cette guerre.

Et enfin, à gauche et à l’avant et sous le capot du tank, le conducteur, un véritable spécialiste, nous emmenait vers notre destin, en scrutant la route et les obstacles à travers plusieurs périscopes ou carrément avec la tête à l’extérieur, tourelleau ouvert ! Notre conducteur était Robert Lee Lawrence qui nous venait de Flintville, dans le Tennessee ; un vrai Sudiste, comme ses prénoms l’indiquent à suffisance. Lawrence dit « Larry » avait été élevé par des parents sudistes dans l’âme et, bien que gentil de nature, il n’aurait pas pu concevoir qu’un Noir fasse partie de notre équipage. Ce n’est pas tellement qu’il ne les aimait pas, mais c’était une question de principe : chacun à sa place. Heureusement pour lui – et malheureusement si l’on songe que nous étions déjà presque à la moitié du 20ème siècle – l’armée américaine était toujours soumise à la ségrégation raciale et il n’existait pas d’unité mixte. Personnellement, je le regrettais car cela aurait pu constituer un facteur d’intégration incomparable que de voir des Noirs et des Blancs dans la même compagnie, voire dans le même char.

Mais Larry ne l’aurait sûrement pas supporté, en petit roquet raciste qu’il était ! A part cela, un garçon charmant qui n’avait même pas la conscience d’être raciste ; pour lui c’était un état, pas une opinion. Encore heureux que son racisme – plutôt bon enfant, il faut aussi le dire – ne s’exerçait qu’à l’égard des Noirs et pas des Juifs. Quels problèmes cela aurait immanquablement causé, car le Juif et le Sudiste étaient voisins dans le char.

Heureusement, les choses ont beaucoup évolué depuis, bien qu’il reste encore un immense chemin à faire.

Larry avait 21 ans et était caporal, comme moi. Je ne sais plus ce qu’il faisait « dans le civil ».

Quand je dis que notre conducteur était un vrai spécialiste, je ne mens pas ; mais il faut savoir que notre instruction dans les divers camps d’entraînement des Etats-Unis, nous avait tous formé à exercer toutes les différentes fonctions dévolues à l’équipage. Nous étions donc tous les cinq capables, peu ou prou, de conduire le char, de tirer au canon ou à la mitrailleuse, de charger le canon et même de prendre le commandement du véhicule. Uniquement en cas de force majeure, bien sûr ! Nous étions cependant plus efficaces chacun dans notre spécialité (Du moins, j’ose le croire !)

Et c’est ainsi que par une sombre et froide matinée d’hiver, le 22 décembre 1944, le « Bat » et son équipage se lancèrent dans l’aventure que constituait leur premier engagement de guerre. Ils allaient pouvoir mettre en pratique tout ce qu’ils avaient appris depuis plus de deux ans et vérifier si la théorie et la réalité du combat coïncidaient à tous les coups.

Ni Tom ‘Sarge’ Heady, ni Robert Lee ‘Larry’ Lawrence, Joseph Solomon ‘Joe ‘ ‘Goldie’ Goldstein, William ‘Bill’ Abers, et encore moins votre serviteur, James ‘Ted’ Gunner, n’avions la moindre envie d’exposer notre vie pour vérifier ces assertions. Je pense même que notre « Bat » n’avait pas, lui non plus, la moindre envie de se battre ; c’est peut-être pour cela qu’il nous avait fait une petite maladie de ventilateur ! Que peut-il bien se passer dans les entrailles d’un monstre de 32 tonnes d’acier ?

Mais, comme à la guerre, on ne vous demande pas souvent votre avis, nous nous sommes mis dans la file de notre Compagnie B et, avec le 41ème Bataillon de Chars – comme toute la 11ème Division Blindée, d’ailleurs –nous avons commencé une marche forcée de quelque 700 km à travers le Nord de la France, en passant par Saint-Lô, Falaise, Paris,… pour terminer à Soissons.

La température était bien en dessous de zéro et il faisait un froid de canard dans ce fichu char ! Il n’y avait vraiment aucun moyen de se réchauffer dans un Sherman en mouvement ! Ce que ne manquait pas de relever Abers, à sa manière en criant, pour dominer le vacarme :

– « Hey, Joe, tu devrais ouvrir ta tourelle un peu plus fort… On sentirait mieux le vent ! Et si le Sarge voulait dégager la tourelle de sa masse malodorante, cela ferait courant d’air. Encore mieux ! »

Et il rabaissait son casque sur ses yeux en grommelant je ne sais trop quoi.

Ce à quoi le Sarge Heady lui répondait invariablement :

– « Ferme ta g… Abers, et rendors-toi ! Nous, on a du boulot. »

Il faut que je vous dise que dans l’Armée américaine, tous les sous-officiers étaient appelés, indistinctement des différences grades, Sergent ! C’est-à-dire en Anglais Sergeant et en argot militaire « Sarge ». Tout comme tous les officiers étaient appelés « Sir ».

Pour le reste, il n’est pas nécessaire que je le précise : on aura compris que notre Abers était le râleur de service.

Cherbourg avait été le lieu de nos premiers contacts avec la population française. Les gens étaient amicaux, mais sans excès. On peut le comprendre après le déluge de bombes alliées que la Normandie avait subi en été 1944 et aussi, et je suis honteux du comportement de mes compatriotes, à cause des viols et autres violences et exactions commises par les G.I.’s qui nous avaient précédés depuis le 6 juin. A notre décharge, je voudrais seulement dire que ces délits et crimes n’étaient heureusement que le fait de quelques-uns et que la toute grande majorité des G.I. débarqués en Normandie se comportèrent plus comme des libérateurs que comme des occupants, plus comme des amis que comme des bourreaux !

Pour les bombardements, je ne puis que dire qu’ils étaient pour la plupart destinés à économiser la vie des soldats américains ou anglais et canadiens…français aussi ; et que malgré le cynisme et la brièveté de la formule : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

C’est dur de parler ainsi, c’est vrai ! Surtout après avoir vu Saint-Lô ! Des ruines, des ruines et encore des ruines, c’est tout ! Mais la guerre n’est pas une chose propre, juste et immaculée. C’est plutôt un foutu merdier dans lequel nous n’allions pas tarder à plonger ; et ce merdier concernait malheureusement tout autant les civils que les militaires. C’était la dure réalité de la guerre totale.

Ce n’est qu’en nous enfonçant dans le cœur de la France que nous découvrîmes des gens plus ouverts, plus réceptifs. Et pourtant, beaucoup de villages que nous avons traversés le premier jour étaient eux-mêmes forts détruits, à l’image de Saint-Lô ou encore de Falaise !

La population vivait littéralement dans des ruines, voire dans des caves. Même les églises n’avaient pas échappé aux bombes. J’avais déjà trouvé que les Anglais avaient beaucoup subi, mais je n’en croyais pas mes yeux de voir les destructions massives opérées un peu partout en France.

Et je n’étais pas le seul car, de tout l’équipage, on n’entendait que Abers qui s’exclamait, toutes les cinq minutes :

– « Ben, ça alors ! Bon sang de bon sang ! Les pauvres gens ! »

Je me retournais de temps à autre pour regarder le Sergent Heady… Et celui-ci hochait la tête d’un air catastrophé.

Quelle horreur que la guerre !

Et pourtant, ce que nous allions découvrir dans les Ardennes belges devait encore nous impressionner davantage.

Malgré cela, la région normande était restée très belle, très pastorale ; à condition de n’y pas regarder de trop près ! Les villages ressemblaient assez bien à ceux d’Angleterre ; ou plutôt leur disposition, leur urbanisme, leur architecture, ou ce qui en subsistait, car avec toutes ces ruines…

Cela m’a marqué car, sachant que nos avions étaient les responsables de tant de ruines et de larmes, je me sentais un peu coupable. Je suppose que les autres partageaient ce sentiment, car ils sont restés étrangement silencieux pendant ce premier jour de voyage.

Ce premier jour, nous avons roulé sans aucun arrêt, si ce n’est que pour bivouaquer dans les environs de Falaise. Nous y avons fait le plein de carburant, effectué un petit entretien sur le char et nous avons essayé de dormir un peu. Ce ne fut pas très confortable mais nous avons quand même réussi à dormir trois ou quatre heures. Nous allions bientôt apprendre que, en pleine bataille, ce serait un luxe que nous ne pourrions pas souvent nous permettre.

23 décembre 1944

Deuxième jour de voyage ! R.A.S. ! Levés tôt, à peine mangé, roulé toute la journée et enfin, arrivée dans un champ d’aviation, près de Mantes, où nous avons dormi – pas longtemps – mais comme des loirs, malgré la petite inquiétude qui commençait à nous titiller les entrailles au fur et à mesure que nous approchions du front.

Abers (encore lui) crânait comme toujours :

– « Et alors Sarge, ils sont encore loin les Jerries, qu’on leur rentre enfin dans le lard ? »

Bien qu’à peine 3 ou 4 ans plus âgé que la plupart d’entre nous, le Sergent Heady, en plus d’être notre commandant, représentait pour nous un peu la voix de la sagesse. Il se contentait donc de répondre :

– « Ne sois pas si pressé, Bill, tu finiras bien par les rencontrer. Et à ce moment-là tu souhaiteras être toujours ici, à Mantes à te la couler douce ».

– « Peut-être, Sarge, mais ma Bessie, elle n’est pas de cet avis ; elle meurt d’envie d’en découdre. Et son chef, c’est-à-dire moi, aussi ! ».

On aura compris que Bill Abers parlait du canon à qui il avait donné un surnom, un diminutif d’Elisabeth ; selon lui, quand il bichonnait ‘son’ canon au nom féminin, il avait l’impression de caresser une jolie fille !

Pour couper court aux élucubrations d’Abers, le Sergent avait souvent recours à la même méthode ; en l’occurrence, il dit à Bill, en essayant de prendre une intonation maternelle :

– « Qui c’est qui va faire dodo comme un bon petit gars et qui va arrêter de casser les oreilles de ses petits camarades ? C’est le bon petit Bill Abers ! »

Et il ajoutait tout de suite, d’un ton plus sec, beaucoup plus sec :

– « Suffit, Abers ! Tu pionces maintenant ! »

Et on n’ entendait plus Abers jusqu’au lendemain.

Le champ d’aviation de Mantes était bien calme et notre nuit làbas fut assez bonne. Ce n’est que le lendemain que nous avons appris que ce champ d’aviation était un des favoris du Maréchal Goering quand il se rendait en France pendant l’occupation. Cela ne nous fit ni chaud ni froid… Sauf à Goldstein qui, pour une fois prit la place d’Abers pour déclarer :

– « Dommage qu’il n’ait pas atterri pendant que nous étions là ; on lui aurait fait sa fête et croyez-moi, je n’aurais pas été le dernier à lui coller mon pied au cul et plus si affinités ! »

Est-il nécessaire de rappeler que Goldstein était Juif ?

24 décembre 1944

24 décembre 1944 ! Jour du Réveillon de Noël ! Christmas Eve, comme on dit chez nous !

Le réveil, avant les premières lueurs de l’aube fut pénible, très pénible. En plus de ce pincement aux entrailles qui s’accentuait, voilà, qu’en plus la nostalgie et la tristesse d’être loin des siens, en ce moment de l’année si particulier, venaient s’y ajouter. Aussi, c’est avec des pieds de plomb et des mines allongées que nous avons mis cette journée en marche.

Heureusement, après à peine quelques heures de route, nous nous sommes arrêtés, pour un ravitaillement, dans un faubourg proche de Paris, dont je ne me rappelle plus le nom.

Et là, surprise ! Très agréable surprise !

Les Français et les Françaises de tous âges et de toutes conditions sortaient de leurs maisons et appartements en grand nombre. Ils se mirent à nous offrir des bouteilles de vin, du cognac et – je me demande toujours pourquoi – d’énormes poires bien juteuses.

Dans ses faubourgs, Paris ressemblait plutôt à un gros village assez typique, mais au fur et à mesure de notre progression, l’aspect métropolitain prenait le pas sur l’image un peu campagnarde du début. Des appartements modernes, beaucoup de passants, des bouches de métro, des jolies filles ! Tout cela était assez fascinant. Suffisamment en tout cas pour déclencher chez plusieurs d’entre nous des coups de sifflet admiratifs et des invitations aussi vaines que prometteuses.

– « Hello, Mademoiselle ! Promenade ? Boire un verre ? »

Tout cela était dit avec un sourire bon enfant et reçu de même par les destinataires. Tout le monde savait en effet que ces invites n’étaient en aucun cas possibles à concrétiser. Mais je suis sûr que cela nous fit du bien à tous de laisser ainsi exploser notre jeunesse et notre appétit de vie.

On n’aime jamais autant la vie que quand on sait qu’on va la risquer.

Les sourires des jeunes filles nous montrèrent aussi que ces hommages quelque peu familiers leur allaient, à elles aussi, droit au cœur. Pour tout dire, nous nous sentions un peu comme des héros et cela nous permettait de masquer notre angoisse grandissante.

Soudain, une dame âgée se précipita vers le char devant nous et offrit une bouteille de vin et une baguette de pain à son équipage.

Tous les passants s’arrêtaient pour nous faire de grands signes amicaux. On entendait crier, de ci de là :

– « Vive les Américains ! »

– « Bravo les p’tits gars ! »

Parfois un « Vive De Gaulle », surprenant pour nous, fusait à travers les vivats.

J’ai même entendu une voix féminine hurler :

– « Je vous aime ! »

Quel succès ! Alors que nous n’avions encore rien fait !

Quoi qu’il en soit, nous étions ravis de constater que les gens avaient l’air vraiment heureux de nous voir.

Comme on pouvait s’y attendre, après cinq ans de guerre, ils étaient pauvrement vêtus, très maigres pour la plupart, mais ils semblaient pleins d’allant et d’espoir.

Le pain, le vin, les fruits continuaient d’affluer pendant tout notre lent déplacement à travers la ville. Les gens insistaient tellement qu’il était impossible de refuser.

Dans la foule, il y avait aussi des enfants et nous avons décidé – sans nous concerter – d’essayer de les gâter un peu.

Avant notre départ de Cherbourg, on nous avait autorisés à acheter des provisions supplémentaires au PX (magasin militaire mobile). C’est ainsi que j’avais une bonne petite provision de bonbons. En voyant tous ces pauvres petits enfants qui n’avaient probablement pas eu de visite du Père Noël cette année, je leur lançai toute ma provision de chewing-gum et presque toutes mes barres chocolatées. Ce fut pour moi un plaisir intense et une récompense amplement suffisante de voir la joie illuminer tous ces visages d’enfants.

Malheureusement, tout a une fin et, malgré le chaleureux et émouvant accueil reçu ainsi dans la ville lumière, la guerre reprit ses droits et il nous fallut bien nous résoudre à quitter tous ces gens charmants pour reprendre notre route. Nous devions, en effet, atteindre Soissons avant la nuit.

A l’approche de Soissons, nous avons vu deux cimetières militaires américains, de la Première Guerre mondiale, magnifiquement entretenus. Ceci me fit froid dans le dos. N’est-ce pas là que nous allions finir, nous aussi ?

Naturellement, ce que tous, nous pensions tout bas, Abers ne put s’empêcher de le dire tout haut.

– « Hé, les gars, voilà notre prochain hôtel ! »

Il s’attira ainsi une volée de bois vert parfaitement méritée :

– « Ferme ton clapet, crétin ! »

– « Ta gueule, fils de p… »

– « T’y seras le premier, salopard »

– « Imbécile, corniaud, … »

Soudain, un bruit sec arrêta net cette engueulade et fit s’envoler nos idées macabres.

Nous avions « pété un boggie » !

C’est l’expression consacrée pour dire que nous avions déjanté ; enfin, plus exactement une des roues du char avait perdu son enveloppe caoutchouteuse. Cet incident apparemment anodin était quand même d’une certaine gravité car cette sorte de pneu plein était un des éléments de la suspension du véhicule et, surtout, isolait le métal de la roue de celui de la chenille. On pouvait endommager gravement la chenille en roulant avec un boggie défectueux.

Nous en étions déjà à nous demander ce qui allait nous arriver, ainsi esseulés dans la campagne française, quant le Sergent Heady sauta du véhicule et après un rapide coup d’œil sur les dégâts, cria :

– « Pas de problèmes, les gars ! Nous ne sommes plus qu’à quelques miles de Soissons ; nous pouvons y arriver sans soucis. »

Et, en réintégrant sa tourelle, Heady cria dans les écouteurs :

– « En avant ! »

Goldie murmura dans l’interphone :

– « On n’ y arrivera jamais ! »

– « On parie, Goldie ? », répondit le sergent.

– « J’ai pas d’argent à perdre, moi, Sarge ! L’Armée ne me paie pas assez ! » dit Goldie…

Ce qui déclencha l’hilarité générale !

En l’occurrence, il aurait perdu son pari, car nous sommes bel et bien arrivés à Soissons sans encombre. Bien sûr, la nuit était déjà tombée, mais nous y étions quand même. Les MP de service nous dirigèrent vers le jardin d’une grosse villa qui s’avéra être un ancien hôpital, entièrement vide.

Nous nous y sommes garés… et nous nous sommes rendu compte que nous étions en plein réveillon de Noël !

Mais que faisions-nous là, au beau milieu de la France, dans le jardin lugubre d’un hôpital abandonné et sinistre ? Quoi d’autre que de nous préparer à combattre ?

Tout ceci n’avait rien de bien réjouissant et, pendant le quart d’heure de pause que nous nous sommes accordé pour avaler un petit quelque chose, on aurait entendu une mouche voler. Personne n’émit la moindre réflexion, pas même Abers !

Je ne sais pas à quoi pensaient exactement les autres, mais en ce qui me concerne, deux sentiments m’envahissaient : la peur et la nostalgie. La peur de devoir bientôt affronter l’ennemi, de subir des bombardements, d’être en danger de mort, la crainte aussi de ne pas être à la hauteur vis-à-vis des copains ; oui la peur de la guerre gagnait du terrain en moi. Mais en cette veillée de Noël, le sentiment de peur était un peu voilé par la nostalgie de chez moi ; l’était-il seulement, ou bien s’ajoutait-il ? Je pensais à mes parents, ma sœur, mes cousins, qui étaient certainement réunis au pied du sapin de Noël, devant le feu de bois, en train de chanter des Christmas Carols ou de déguster les gâteaux que maman cuisinait si bien. Moi qui, il y a à peine deux ou trois ans, crânais en essayant d’échapper à cette veillée de Noël que j’affectais de trouver ennuyeuse et un peu ringarde, que n’aurais-je pas donné pour pouvoir la vivre en ce moment !

Peur, nostalgie et… boulot, voici les ingrédients de ma veillée de Noël 1944. Eh oui, boulot aussi, car à l’Armée, on ne vous laisse jamais tranquille, surtout quand il s’agit de vous empêcher de penser.

Heady cria bientôt :

– « Allez les p’tits gars, au boulot ! Il faut changer ce foutu boggie ! Plus vite on s’y met, plus tôt on pourra pioncer ».

Et sans une seule récrimination – on aurait dit que nous étions plutôt contents d’échapper ainsi à nos pensées – nous avons remplacé le boggie.

Ce fut vite fait, mais il était quand même encore très tard dans la nuit quand nous pûmes nous emballer dans nos sacs de couchage.

A peine une demi-heure plus tard, alors que nous commencions à sommeiller, Bill Abers s’écria soudain :

– « Ecoutez les gars ! Un avion ! Tout ça ne me dit rien qui vaille ! »

Goldie eut à peine le temps de commencer une phrase,

– « Cela doit être un des nô… ! »

Tac tac tac tac ! Il n’y avait pas à s’y tromper, le pilote nous mitraillait. C’était bel et bien un Allemand. Il avait probablement repéré nos véhicules, assez sommairement camouflés, il est vrai.

Tout à coup une explosion plus forte retentit : le salopard avait lancé une bombe !

Heureusement, ni les tirs de mitrailleuses, ni l’explosion de la bombinette n’atteignirent personne et ne firent aucun dégât notable. A part un muret de jardin ébréché par la bombe et deux trous dans la bâche d’un camion, rien d’autre !

Ce n’en était pas moins notre premier contact avec le combat et cela nous donna la chair de poule. En tout cas, à moi, oui ! Je sentais maintenant que la guerre se rapprochait de moi à grands pas et que la pensée profonde et inavouée qui veut que « cela n’arrive qu’aux autres » était sérieusement battue en brèche par le sentiment d’incertitude et d’inquiétude qui, petit à petit, jour après jour, heure après heure, m’envahissait. Je connais même quelqu’un à qui ce premier bombardement causa des dommages considérables à son pantalon ! Ce n’est pas moi, je le jure !

Peut-être n’en était-il pas de même pour les autres, mais j’en doute. Quoique, le crâneur de service -Abers pour ne pas le nommernous annonça, avec l’air de quelqu’un qui en a vu d’autres :

– « Ce n’était qu’un petit avion de merde ; il n’aurait pas pu nous faire le moindre mal. Je crois qu’il ne vient que pour vérifier si nous sommes bien couchés. Je propose d’ailleurs qu’on le surnomme « Bed Check Charlie ». Car, croyez-moi, tant que nous ne sommes pas en zone de combat, il reviendra nous rendre visite tous les soirs ».

Et le pire, c’est qu’il avait raison ! Sauf pour le surnom donné à cet avion d’observation armé que Bob nous avait présenté comme une de ses trouvailles. En réalité, tous les combattants américains de par le monde, tant en Europe que dans le Pacifique, appelaient ce genre d’avion inspecteur de nuit du même surnom de « Bed Check Charly ». Mais nous ne le savions pas encore… Bob, si ! Comment ? Mystère !

Après le passage de cet oiseau de mauvais augure, je ne réussis pas à m’endormir tout de suite. Je me levai et fis quelques pas dans le parc endormi. J’ai remarqué, pas très loin de moi, une vieille abbaye en ruine. Avec les rayons de lune qui traversaient les trous de sa tour principale, elle paraissait couverte de lierre. C’était magique ! Soissons devait avoir été une belle ville et, pour ce que j’en voyais, elle semblait l’être restée malgré les dommages de guerre. Je me suis dit qu’il fallait que je revienne ici après la guerre.

Ce moment quelque peu poétique ne dura pas longtemps, mais j’en conserve un souvenir vivace, comme la dernière belle chose que je vis avant les horreurs qui m’attendaient.

Cette belle vision m’avait toutefois apaisé et je regagnai mes pénates d’un cœur un peu plus léger. Malgré le froid et l’inconfort, je m’endormis très vite.

25 décembre 1945

Le lendemain, alors que nous étions dans la chow line (file pour recevoir sa nourriture, un par un et muni de sa gamelle - NDLA), la file pour le petit déjeuner, un sous-officier que je ne connaissais pas, se mit à crier d’une voix de stentor :

– « Messieurs, sachez que désormais la 11ème Division Blindée, et donc le 41ème Bataillon de char, a l’honneur de faire partie de la glorieuse Troisième Armée. Vous êtes donc placés sous les ordres du Lieutenant Général George S. Patton, Jr.

Cet honneur ne va pas sans quelques obligations. C’est ainsi que, dorénavant, dès l’instant où vous quitterez votre char pour quelque raison que ce soit, vous devrez toujours porter votre casque métallique.

Une deuxième chose très importante : le Général Patton déteste le laisser-aller chez les hommes sous son commandement ; c’est pourquoi vous devrez toujours porter une cravate ; même en situation de combat !

Toute transgression de ces deux obligations sera considérée comme un manquement à la discipline, qui pourrait vous conduire jusqu’à la cour martiale.

Bienvenue à la Troisième Armée, Messieurs !

Ce sera tout pour aujourd’hui ! »

Nous en sommes restés bouche bée !

Même Joe en eut le sifflet coupé :

– « Et ben mon vieux… ! » dit-il seulement.

Heureusement que le petit déjeuner était au rendez-vous. Les œufs, le pain et le bacon, accompagnés d’un café brûlant, nous aidèrent à avaler la pilule. Car c’en était bien une, de pilule… Et une fameuse !

Bien sûr, quelque part nous étions fiers de savoir que nous étions dorénavant des soldats de Patton, mais c’est justement la réputation de « va t’en guerre » de George S. Patton qui nous secouait quelque peu. Sa témérité, son allant, son esprit offensif, ses qualités de meneur d’hommes, sa grande gueule, en faisaient un des héros de l’Amérique et aussi, paradoxalement, un démon pour ses soldats. Un démon à la fois aimé, admiré et craint !

Larry résuma très bien nos pensées, en annonçant :

– « Je suis sacrément fier de savoir que je suis dès à présent un « gars de Patton », mais je serai encore bien plus fier et heureux de pouvoir dire – dans quelques années – à mes enfants, que j’ai été un « gars de Patton »… si vous voyez ce que je veux dire ! »

Nous étions tous d’accord avec Larry. Pour tout dire : cet honneur nous rendait fiers mais nous fichait encore un peu plus la trouille.

Personnellement, je sentis l’angoisse grimper en moi d’un cran supplémentaire.

Le Sergent Heady essaya bien de prendre la chose avec philosophie en disant :

– « Vous savez, les Gars, que ce soit Patton ou un autre, personne ne pourra vous faire donner plus que ce que vous avez dans le ventre »…

Mais il n’était pas très convaincant, et je lui répondis :

– « Justement, Sarge, moi, j’aurais bien aimé en garder un peu sous la pédale et je ne pense pas que ce sera possible avec Patton aux commandes ».

– « Ne vous faites donc pas de bile pour quelque chose que vous ne pourrez pas changer » dit Goldie.

– « Il a parfaitement raison » ajouta Heady « Et d’ailleurs, dépêchez-vous de finir de manger car nous avons un sacré boulot qui nous attend ».

En effet, on nous avait réservé un beau cadeau pour ce jour de Noël : il nous fallait monter toutes les extensions de chenilles ; ce qui ne manqua pas de faire dire à Abers :

– « Joyeux Noël, les Gars ! Vous avez droit à deux cadeaux, cette année, vous entrez dans la grande famille du « Vieux Sang et Tripes », et vous avez le droit de travailler pendant des heures à fixer ces p… d’extensions. Je m’en réjouis d’avance ! »

Sur le Sherman, les chenilles d’origine sont un peu trop étroites pour supporter sans problème le poids du véhicule. Aussi, le Général Patton avait-il fait fabriquer des extensions métalliques par des ouvriers français. Ces pièces additionnelles, en ajoutant une douzaine de cm à la largeur de la chenille, étaient censées augmenter la portance de l’engin et lui éviter de s’enliser dans la boue ou dans la neige. Ceci s’avéra parfaitement inefficace, d’ailleurs !

Ce sont ces extensions que nous devions monter, une par une, sur chaque patin de chenille.

Le jour de Noël ! Vous parlez d’une fête !

C’est donc ainsi que nous avons passé le jour de Noël 1944 à faire de la mécanique, les mains pleines de cambouis, dans le froid piquant et à l’extérieur car nous n’avions évidemment aucun local suffisamment grand dans cette jolie ville de Soissons. Ce fut une dure journée, dure parce que le travail était harassant, et dure aussi parce que nous ne pouvions nous empêcher de penser à nos familles qui devaient s’inquiéter pour nous.

Cependant, nos officiers nous avaient réservé une surprise et, pour une fois, elle était bonne.

Dès la fin de notre travail, on nous dit qu’un office de Noël allait être célébré à notre intention dans une église toute proche. On nous dit aussi que, sur ordre de Patton lui-même, un copieux dîner de Noël, avec la dinde traditionnelle et tous ses accompagnements, nous serait servi à l’issue de l’office.

Nos cuisiniers étaient au travail depuis tôt ce matin-là pour accommoder tous les ingrédients qui leur étaient parvenus par convoi spécial. Bien sûr, on nous le servit dans nos gamelles, ce dîner de fête, mais nous nous en sommes néanmoins pourléché les babines. Nous avons appris que Patton avait exigé que chacun des soldats de sa Troisième Armée reçoive un dîner spécial à l’occasion de Noël. Evidemment, nous n’étions pas dupes ; nous sentions que ce geste n’était pas gratuit, que le Général savait qu’en nous traitant convenablement, il pourrait ensuite exiger encore plus de nous. C’était bien vu ! Malgré tout, la chaleur du geste nous apporta beaucoup de réconfort, à la fois moral et physique.

Malgré tout je ne pus m’empêcher de penser de manière fugace, que cela ressemblait furieusement au dernier repas du condamné. Mais