Pleins phares sur Ouessant - Gérard Croguennec - E-Book

Pleins phares sur Ouessant E-Book

Gérard Croguennec

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Beschreibung

Quinze ans plus tôt, une jeune fille disparaissait et l'affaire ne fut pas résolue. Le commandant L'Hostis y parviendra-t-il ?


Ouessant : dix jours de vacances à Noël avec sa compagne ! « Que du bonheur en perspective ! », pense le commandant L’Hostis. Et pourtant, au cœur d’une tempête décennale, il apprend la disparition non élucidée d’une jeune fille, quinze ans auparavant. Il n’en faut pas plus pour que notre policier, passionné et perspicace, aille arpenter l’île coupée du monde, à la recherche de la vérité. Déroulant le fil des souvenirs des Ouessantins, il mettra au jour des secrets enfouis depuis plusieurs décennies.
Ce huis clos insulaire met en lumière la beauté sauvage de l’île et la palette infinie des sentiments humains.


Retrouvez la plume de Gérard Croguennec dans le 7e tome du commandant L'Hostis !


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né à Morlaix en 1963, brestois jusqu'en 1986, Gérard Croguennec réside, depuis cette date, dans la belle région du Beaujolais où il vit avec sa famille. Si les vendanges de l'amour en ont décidées ainsi, la Bretagne ne s'oublie pas facilement. Écrire des romans policiers dont la trame s'y déroule lui permet d'y garder un pied. À défaut de pouvoir fouler le sable de la plage le matin, il se promène ainsi par l'esprit dans ce qui fut le décor de son enfance et qui reste celui de ses vacances. Il aime imaginer des intrigues et cherche à se renouveler dans chacun de ses ouvrages.

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Couverture

Page de titre

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

« …Île

Tu es née de la pluie

De ma folie

Assaillie par les vagues

Ô Île

Tu surgis de l’oubli

Ton paysage

Naît dans les nuages

Ô Île

Fille de l’infini

Narguant la mer

Narguant le ciel l’étoile... »

Extrait de la chanson Île de Jean-Michel Caradec

Carte

I

Sur le quai Amiral Vauquois, juste en face de la gare maritime du Conquet, une vingtaine de personnes attendaient de monter à bord de l’Enez EussaIII. À bord du navire amarré, les membres d’équipage s’activaient à embarquer des marchandises à l’aide de la grue installée sur le pont avant. Aux voix fortes des hommes à la manœuvre, mêlées aux bruits des caisses qu’on arrimait solidement, s’ajoutait le ronronnement puissant des 4400 CV du bateau. Des deux cheminées, situées en arrière de la timonerie, s’échappait une fumée noire, aussitôt avalée par le vent fort qui soufflait en rafales. On était à une semaine de Noël.

Parmi les passagers en attente, L’Hostis porta son regard sur le large, juste derrière la jetée, où l’horizon gris semblait étouffer sous des nuées épaisses, une mer malmenée par la tempête. Sur l’océan vert bouteille, les vagues s’épuisaient, laissant dans leur sillage le blanc lumineux de leurs crêtes étêtées par les assauts répétés des bourrasques. Son sac en toile posé à ses pieds, les mains bien enfoncées au fond des poches de son caban, il piétinait sur place pour se réchauffer. Il pensait pourtant s’être suffisamment habillé. Il l’était certainement d’ailleurs, mais l’humidité froide – il faisait tout au plus deux degrés ce matin-là – transperçait les corps quoi qu’on fît. Inconsciemment, les passagers en attente se serraient les uns contre les autres pour faire barrage au vent, occupés à suivre les manœuvres des marins sur le pont, impatients de pouvoir embarquer à bord pour se mettre à l’abri.

Par mégarde, L’Hostis bouscula légèrement une vieille dame qui se tenait juste devant lui. Surprise et légèrement déséquilibrée par le contact, elle se retourna d’un bloc et lui fit front. Plus petite que lui, elle dut lever la tête pour le fixer dans les yeux. Aussitôt, L’Hostis s’excusa platement, s’en voulant d’avoir été aussi négligent et maladroit, distrait par une caisse qui venait de tomber à terre. L’énergie qui se dégageait de l’octogénaire mécontente, le frappa d’emblée. Elle irradiait de toutes parts. Par son regard, bien sûr, soutenu par des yeux bleu gris tirant sur le pâle mais aussi par l’expression corporelle de ce petit bout de femme, tout en maintien et en nerfs. Cela se traduisait par une tonicité de la posture, parcourue de temps à autre par de brèves contractions des épaules.

— Vous pourriez faire attention tout de même ! s’exclama-t-elle sèchement à son encontre, ponctuant ses propos d’un rictus de contrariété.

S’en voulant de sa maladresse, il se confondit en excuses et se proposa de l’aider à monter ses affaires à bord mais elle lui répondit du tac au tac avec une pointe d’amertume dans la voix :

— Je ne suis pas handicapée, merci !

Interdit, il laissa passer l’orage alors qu’au même moment on installait la passerelle et que les premiers passagers montaient à bord, insufflant de la vie à la file d’attente. Quand ce fut son tour de poser le pied sur l’Enez eussa III, une jeune fille, qui rangeait ses affaires dans l’espace dédié aux valises, l’accosta en lui lançant sur le ton de la plaisanterie :

— Pas commode l’ancienne, hein ?

L’Hostis ne sut que répondre sur l’instant, dévisageant celle qui lui adressait ainsi la parole, une femme d’une vingtaine d’années dont les cheveux blonds dépassaient en désordre d’un bonnet de laine rouge. Il se contenta de lui sourire, ce qui encouragea son interlocutrice à poursuivre sur le ton de la confidence et à voix basse :

— Sur l’île on l’appelle la sorcière ! C’est vous dire si on l’apprécie ! Ce n’est pas une Ouessantine de sang, elle n’y habite que depuis une trentaine d’années. Elle ne se mélange pas beaucoup à la population locale ! dit-elle avant d’aller se chercher une place assise.

À cet instant, on entendit les haussières, détachées de leurs bites d’amarrage, s’écraser sur le pont du bateau. Libéré de ses attaches, l’Enez Eussa III retrouva sa liberté et on le sentait maintenant danser sur l’eau. Le régime moteur changea brutalement, faisant vibrer la structure métallique. Les rangées de sièges, où les passagers s’étaient installés de façon clairsemée, commençaient à tanguer sous l’effet du clapot le long du quai. La jeune fille au bonnet, les écouteurs de son téléphone vissés dans les oreilles, les pieds appuyés sur le fauteuil devant elle, finissait sa nuit, la tête appuyée contre la cloison. Non loin, la vieille dame, le sac à main sur les genoux, bien serré entre ses doigts noueux, promenait son regard acéré sur les autres passagers.

Une voix annonça au micro le départ imminent pour Ouessant. L’Hostis sortit à l’extérieur alors que le navire entamait sa manœuvre, faisant ronfler ses moteurs, pour sortir du port du Conquet. Il était impatient d’aller rejoindre sa compagne Natacha pour passer ensemble les fêtes de fin d’année. Elle l’y attendait depuis bientôt une semaine dans une petite maison, prêtée par la tante d’une de ses amies, où elle s’était installée avec ses pinceaux et ses toiles. Là, au calme, elle réalisait une série de tableaux sur le thème de l’insularité.

Le vent qui s’était levé soudainement cette nuit, jouait à disperser les fumées des moteurs diesel, crachées par les deux cheminées. La météo marine avait annoncé une forte dépression qui devait rester stationnaire sur la pointe bretonne plusieurs jours au moins.

Un marin, occupé à arrimer une caisse, s’adressa à L’Hostis :

— Ça va secouer, je vous conseille de rester à l’intérieur ! Le bulletin météo parle d’une dépression de 960 hectopascals !

En effet, l’Enez Eussa III sortait tout juste du port, laissant sur sa gauche la jetée Sainte-Barbe et s’apprêtant à doubler la pointe de Kermorvan avec son petit phare de pierres de taille peint en blanc, que le navire peinait déjà à se frayer un passage dans une mer de plus en plus agitée. Le tangage et le roulis commençaient à se faire sentir sérieusement. L’Hostis empoigna fermement des deux mains le bastingage et fixa la ligne d’horizon, se disant que c’était là le meilleur moyen d’échapper au mal de mer. Le dicton local : « Qui voit Molène, voit sa peine, qui voit Ouessant voit son sang », lui traversa l’esprit. À cet instant, il ressentit pleinement le froid matinal, l’humidité prégnante, les rafales cinglantes chargées d’embruns. Le vent sifflait dans les structures du bateau, se mêlant au ronflement lancinant des moteurs et à la mer qui embrassait la coque d’acier, tantôt avec grâce, tantôt avec violence. L’eau salée jouait avec le bateau, alternant de violentes claques sur l’étrave et de pétillants frôlements d’écume, livrant le navire à une sarabande marine.

Soudain, le capitaine du bâtiment s’adressa aux passagers :

— Ici le commandant qui vous parle ! Je demande à tous les passagers de rentrer à l’intérieur pour leur sécurité. Nous allons avoir une traversée mouvementée ! Merci !

À contrecœur, l’Hostis obéit et rejoignit ses compagnons d’infortune. Il s’installa à deux sièges de la vieille dame, inquiet de la tournure que prenait ce voyage qu’il avait imaginé plus reposant, tangage et roulis les malmenant sans ménagement. À travers les vitres, les côtes disparaissaient derrière les crêtes des vagues. La jeune fille au bonnet rouge ne semblait pas concernée par le vacarme des moteurs et de la tempête. Les traits reposés, elle dormait du sommeil du juste.

Subitement, L’Hostis se sentit mal, un mélange d’écœurement digestif, doublé de sueurs froides et de troubles de l’équilibre. Son visage blême attira l’attention de celle que la jeune Ouessantine avait qualifiée de « sorcière ». Discrètement, cette dernière se dirigea vers lui et s’assit à ses côtés. De son sac, elle sortit une petite fiole dont elle fit couler deux gouttes sur un mouchoir en papier avant de le lui tendre.

— C’est de l’huile essentielle de citron, c’est bon pour ce dont vous souffrez maintenant ! Appliquez-le sur le nez et respirez de temps en temps, ça devrait calmer les nausées. Montrez-moi votre bras !

Joignant le geste à la parole, elle s’en saisit, releva la manche de son pull et lui indiqua un point sur l’avant-bras, non loin de la paume de la main.

— Massez cet endroit avec le bout du doigt pendant cinq minutes tout en respirant bien profondément et en appuyant sur l’expiration, ça devrait faire effet. La prochaine fois, prenez du gingembre avant la traversée. Il s’en vend en poudre, conditionné en gélules. C’est bon pour le mal de mer. Vous allez voir, ça devrait aller, ajouta-t-elle avant de rejoindre sa place.

Elle avait agi et parlé sans manifester d’émotion particulière, mue simplement par la nécessité d’intervenir et de rendre service. Au merci, que lui adressa L’Hostis, elle lui répondit par un regard vide d’expression. Drôle de personnage, pensa-t-il. Il y a deux minutes, j’aurais imaginé trente-six raisons de lui brosser un portrait peu avantageux et maintenant je dois réviser ma copie ! Les senteurs citronnées, conjuguées aux massages dont il gratifiait son avant-bras, faisaient leur effet. Petit à petit, il se sentit mieux, retrouvant une sensation de confort. Les nausées s’atténuaient et la tête lui tournait moins. Autour de lui, les autres passagers se divisaient en deux camps. Les imperturbables, dont il souhaitait ardemment faire partie et les autres, ceux qui se saisissaient des sacs tendus par le personnel du bateau pour y soulager leurs spasmes stomacaux.

À la regarder de plus près, la vieille dame devait cacher une histoire peu banale, jugea L’Hostis en l’observant du coin de l’œil. Apparemment dotée d’un fort caractère, pour ce qu’il avait pu en juger à l’embarquement, il lui sembla qu’elle traînait derrière elle une vie qui n’avait pas toujours été facile. Tout, dans sa posture et ses attitudes, trahissait chez elle, une certaine forme de méfiance, de même qu’une certaine désillusion, le tout teinté d’une pointe de rancœur. Ses yeux, qu’elle promenait alternativement d’un passager à l’autre, d’une vitre à l’autre, ne relâchaient jamais leur vigilance. Curieusement, elle paraissait à la fois très présente par l’intérêt qu’elle témoignait aux choses qui l’entouraient, et absente, car on sentait également ses pensées tournées vers l’intérieur où tout n’était, lui sembla-t-il, pas toujours rose.

Maintenant qu’il se sentait mieux, L’Hostis se risqua à faire quelques pas jusqu’à son bagage. Se déplaçant prudemment en se tenant aux dossiers des sièges, il progressa lentement, compensant les mouvements du bateau par un savant jeu de jambes.

— Il est trop tard pour faire demi-tour ! On déguste hein ! dit un marin qui se tenait près de la porte donnant accès au pont. Vous avez prévu de rentrer quand ?

— Je reste dix jours ! répondit L’Hostis en sortant de son sac un plan de l’île d’Ouessant.

— Je vous demande ça parce qu’on n’est pas certain de pouvoir rentrer ce soir, ni même demain d’ailleurs ! La météo annonce une nouvelle dégradation de la situation dépressionnaire.

À l’extérieur, le temps s’obscurcissait et les rafales de vent chargées de pluie se mêlaient aux gerbes soulevées par le combat inégal de l’Enez Eussa III contre l’océan déchaîné. Au travers des vitres, la ligne d’horizon avait disparu, laissant la place à une mer verte et grise striée de blanc, gigantesque désordre en mouvement dans lequel le bateau semblait faire du surplace.

Inlassablement, la proue s’élevait avant de s’abattre brutalement dans un bruit assourdissant, faisant trembler la structure du bâtiment. La coque roulait littéralement, malmenant les corps, occasionnant nausées et vomissements. Intérieurement, L’Hostis bénit le ciel d’avoir placé sur son chemin la vieille dame. Grâce à elle, il avait trouvé un semblant de pied marin.

En rejoignant sa place, il la chercha des yeux mais ne la vit pas. Elle a dû s’absenter aux toilettes, pensa-t-il en s’asseyant. Non loin, la jeune fille au bonnet rouge s’était réveillée. Après avoir regardé dans sa direction, elle quitta sa place pour venir s’installer à côté de lui.

— Je me suis assoupie au moment du départ mais là, c’est compliqué, ça bouge trop ! Vous permettez que je m’installe près de vous ? J’aime bien discuter, ça permet de passer le temps.

— Allez-y, je vous en prie ! Pour autant, je ne serai peut-être pas toujours en état de partager une conversation. Je suis sujet au mal de mer et le voyage commençait mal, jusqu’à ce que la vieille dame que j’ai bousculée involontairement sur le quai ne me vienne en aide. Je dois dire qu’elle a fait des miracles ! dit L’Hostis en appliquant à nouveau son mouchoir imbibé d’huile essentielle de citron sur le nez.

— Je m’appelle Élodie ! se présenta-t-elle en reposant ses pieds sur le dossier devant elle. Je fais mes études à Brest, en faculté d’histoire. Je rentre chez mes parents le temps des vacances. J’aime le continent pour les copains et les copines, la fac tout ça mais au fond de moi je sais que ma place est à Ouessant. J’y suis attachée comme une bernique à son rocher.

L’Hostis la regarda avec amusement, stupéfait qu’on puisse parler autant et aussi facilement à un inconnu. Élodie continua, encouragée par le sourire de son interlocuteur. Il apprit ainsi qu’elle habitait dans le bourg où son père tenait un café. En face d’eux, la porte des toilettes s’ouvrit pour laisser sortir la vieille dame qui regarda dans leur direction. Manifestement contrariée par la présence d’Élodie près de la place qu’elle occupait avant, elle alla s’installer à l’autre extrémité des rangées de sièges. La jeune fille se rapprocha de L’Hostis pour lui dire sur le ton de la confidence :

— Vous avez vu son manège ? Elle est allée s’asseoir plus loin ! Moi, elle me fait peur !

— Sur quelles bases dîtes-vous ça ? demanda L’Hostis, surpris. Elle vous a fait quelque chose de particulier ?

— Non, non, pas du tout ! C’est juste qu’elle me fait peur…

Elle avait fini sa phrase en baissant la tête, prononçant les derniers mots dans un petit souffle. Après un petit moment de réflexion, elle poursuivit de plus belle, justifiant ses a priori par ce qui alimentait la rumeur publique. Depuis que cette dame avait perdu sa petite-fille, on lui prêtait la pratique de la sorcellerie. On l’aurait aperçue la nuit dans les landes, se livrer à des drôles de rites. Ainsi, une nuit de forte tempête comme celle qui sévissait aujourd’hui, le plombier, qui se déplaçait pour une urgence à l’autre bout de l’île, l’avait surprise en train de se frotter contre un menhir du cromlech de Pen ar Lan tout en criant vers le ciel des propos incompréhensibles. Hystérique, elle ne l’avait même pas vu, alors qu’il n’était passé qu’à quelques mètres de distance.

— Ce qui me paraît surprenant dans votre récit, fit remarquer L’Hostis, qui se plaisait à constater qu’il ne ressentait plus du tout le mal de mer, c’est la raison de la présence du plombier à cet endroit ! Le cromlech est tout au bout de la pointe et il n’y a aucune habitation à proximité immédiate ! Je connais cet endroit et je m’étonne qu’il ait eu à passer par là pour son intervention d’urgence.

Pour ce qui était de se frotter nu à un menhir, il en avait déjà entendu parler auparavant. Il se souvint d’une croyance qui voulait que le menhir de Kerloas, sur la commune de Plouarzel, faisait l’objet de pratiques similaires. Les nouveaux mariés s’y frottaient nus contre les bosses du menhir, la femme d’un côté et le mari de l’autre en guise de rite de fécondité. On lui attribuait aussi le pouvoir de guérir.

— Vous êtes du genre tatillon vous ! Vous parlez comme un flic ! lui lança-t-elle, agacée du peu d’effet que ses propos avaient produit sur son interlocuteur.

Décidément, ma profession me colle à la peau, se fit-il la réflexion. Comment a-t-elle pu penser ça ? Certainement ma façon de poser les questions et le souci du détail ! Pourtant, en quittant le commissariat de Brest la veille, je m’étais juré de lâcher prise et de penser à autre chose qu’au boulot. Mon métier se serait-il fixé dans mes gènes ?

L’Hostis, que cette conversation amusait malgré tout, demanda encore :

— C’est tout ce qu’on lui reproche ?

— Ah, parce qu’une femme nue, tout échevelée, qui se frotte à un menhir en pleine nuit, vous trouvez ça normal vous ? s’étonna Élodie stupéfaite, les yeux écarquillés.

À ce moment précis, ils se sentirent suspendus en l’air, le moteur semblant tourner à vide, comme si l’hélice était sortie de l’eau. Puis, dans un vacarme assourdissant, l’étrave s’écrasa avec violence dans la vague, projetant à terre tout ce qui avait été mal arrimé. Les passagers, surpris et inquiets à la fois, laissèrent échapper un « Oh ! ». Dehors la lumière avait encore baissé.

À travers les hublots et les vitres extérieures, la mer, hésitant entre une couleur de plomb et un vert bouteille, semblait comme folle, n’obéissant plus à aucune logique. Les vagues échappaient à tout contrôle.

— C’est souvent comme ça ? demanda L’Hostis avec un brin d’inquiétude dans la voix. Ce que ne manqua pas de remarquer Élodie qui en profita pour jouer à celle qui en avait vu d’autres, l’assurant que là, ce n’était pas grand-chose, comparé à d’autres fois. Devant eux, la vieille dame imperturbable, promenait son regard sur les passagers malades vomissant dans leurs petits sacs en plastique.

— Vous ne m’avez pas dit grand-chose au sujet de la disparition de la jeune fille ! fit remarquer L’Hostis sur le ton de la curiosité. Élodie, satisfaite de trouver chez lui un interlocuteur attentif, déroula pour lui le fil de l’histoire.

Une quinzaine d’années auparavant, un fait divers avait eu lieu sur l’île d’Ouessant. Nolwenn Streetmann, la petite-fille de la vieille dame qui voyageait en même temps qu’eux, avait purement et simplement disparu de la circulation. À l’époque, la jeune femme, alors âgée de vingt et un ans, poursuivait des études à Brest et, tout comme Élodie, avait rejoint ses grands-parents sur l’île pour les vacances scolaires de Noël. La famille Streetmann vivait dans le hameau de Pen ar Lan, juste au-dessus de la plage du même nom, non loin de la gare maritime où ils allaient accoster tout à l’heure. Les recherches n’ayant rien donné, petit à petit la disparition cessa d’occuper les esprits et on l’oublia. Affaire classée, pensa l’Hostis qui fit un rapide calcul, Élodie devait avoir entre cinq et six ans quand c’était arrivé. De quoi se rappelle-t-on quand on a cet âge-là, se demanda-t-il. D’événements à forte imprégnation émotionnelle, supposa-t-il. Bercé, secoué par les mouvements du bateau, il tâcha d’imaginer l’atmosphère insulaire à ce moment-là, les conversations dans les cafés et les commerces, les suspicions. Sans compter la douleur de la famille, les réactions des voisins, les recherches auxquelles participèrent les îliens. Ce genre d’événement, sur un bout de caillou de quinze kilomètres carrés perdu au milieu de l’océan, a dû prendre des dimensions de huis clos pensa-t-il en jetant un coup d’œil à l’extérieur où on apercevait par intermittence une côte quand les vagues permettaient de voir la ligne d’horizon.

On annonça au micro l’arrivée imminente sur l’île de Molène. Au même moment, le régime moteur baissa brusquement et on entendit des bruits de manœuvre sur le pont. Certains passagers quittèrent leurs sièges, se dirigeant laborieusement vers leurs bagages, s’agrippant aux dossiers des fauteuils qui balisaient leur trajet. Par curiosité, L’Hostis rechercha sur son smartphone des renseignements sur la surface de Molène. Apprenant sur son écran qu’elle mesurait 72 hectares, il y transposa la disparition de Nolwenn Streetmann, imaginant l’impact que cela avait eu sur une île si minuscule. « Un petit caillou posé sur l’eau, qui a vraisemblablement fait des ricochets pour le coup ! », murmura-t-il comme pour lui-même.

— Pardon ? demanda Élodie, surprise.

— Non, non, rien, je parlais tout seul ! J’imaginais ce qu’avait pu être l’ambiance de l’île suite à la disparition.

— Tout le monde avait participé aux recherches mais la tempête n’avait pas facilité les choses. On a tout supposé, noyade, suicide, enlèvement, accident, disparition volontaire. Une chose est sûre, elle n’était pas montée à bord d’un des bateaux réguliers qui font la navette entre le continent et les îles. D’une part, les équipages la connaissaient bien, ils l’auraient obligatoirement repérée ! Même le dépouillement des achats de billetterie n’a pas permis de retrouver sa trace. Constat identique à Molène, au Conquet et à Brest : pas d’image vidéo, pas de témoignage, rien. Elle n’avait pas pu quitter l’île.

— Et les bateaux de pêche et de plaisance ? fit remarquer L’Hostis, pensant à la baie de Lampaul et au port du Stiff.

— D’après ce que m’en a dit mon père, aucun mouvement n’avait eu lieu, la mer étant trop mauvaise.

— Votre père a suivi l’affaire de près ! fit remarquer L’Hostis sur un ton qui se voulait détaché, cherchant ainsi à cacher son côté flic.

— Bien obligé, il tient un des bistrots du bourg et il fait partie de l’équipage de la vedette de la SNSM ! Ah ! On ne va pas tarder à repartir, fit-elle remarquer l’oreille aux aguets, l’accalmie aura été de courte durée. On va encore être secoués dans le passage du Fromveur, avec ses courants très violents. Avec un peu de chance, on pourra voir les paquets de mer s’écraser sur le phare de Kéréon. Quand je pense à ce qu’ont enduré les gardiens de phares ! Aujourd’hui, il n’y a plus personne dedans, il est automatisé. Venez, on va s’installer près des vitres, on le verra mieux, dit-elle en se levant.

Sur le pont, on entendait les hommes d’équipage s’activer, occupés à récupérer les haussières. La lourde porte de sortie se referma et un nouveau message au micro invita tout le monde à rester dans la cabine.

L’Hostis lui emboîta le pas, étourdi par son débit verbal mais impatient d’en apprendre davantage sur la disparition de la jeune fille. Alors qu’ils prenaient place l’un à côté de l’autre, la petite silhouette d’un enfant engoncé dans un ciré jaune leur adressait des signes de la main sur le quai qui s’éloignait peu à peu. Quand ils sortirent de l’abri du port de Molène, la coque en acier de l’Enez Eussa III reprit sa lutte face à la mer déchaînée.

— Les gendarmes n’ont rien trouvé ? demanda L’Hostis pour inciter Élodie à reprendre son récit.

— Il n’y a pas de gendarmes sur l’île à cette époque de l’année. En fait, madame Streetmann et son mari ont alerté le maire de l’époque de la disparition de leur petite-fille et ce sont les habitants qui ont organisé les recherches, aucune déclaration d’enlèvement ou de disparition n’ayant été faite auprès des forces de l’ordre.

— La solidarité insulaire ! répondit L’Hostis en écho, comme pour lui-même avant de poursuivre. Vous me parlez des grands-parents mais qu’en est-il des parents ? Où se trouvaient-ils à ce moment-là ?

Élodie rabattit une mèche rebelle qui lui barrait le front, la dissimulant soigneusement sous son bonnet de laine. Elle ne répondit pas de suite, prenant le temps de jeter un œil par la vitre. Suivant son regard, L’Hostis se laissa à son tour porter par le ballet des vagues et les mouvements de roulis et de tangage qu’elles imprimaient à l’Enez Eussa III. Quand le bateau chevauchait les crêtes agitées de la houle, on distinguait maintenant les côtes lointaines d’Ouessant, et plus près d’eux, le phare de Kéréon assailli par l’océan en gerbes spectaculaires. La question de L’Hostis resta en suspens, le temps pour eux d’admirer le spectacle de la nature débridée. La tour de pierres, édifiée sur le récif de Men Tensel, s’élevait à une hauteur de 48 mètres. Elle était équipée de feux à secteurs blancs et rouges à occultation, respectivement d’une portée de 17 milles et 7 milles. Construit de 1907 à 1916, ce phare isolé en pleine mer était automatisé depuis 2004. Les gardiens de cet “enfer” avaient toutefois pu jouir d’un intérieur luxueux : mosaïques dans la cage d’escalier et parquet de chêne orné d’une rose des vents marquetée en ébène et acajou et lambris en chêne de Hongrie.

— Nolwenn avait perdu ses parents, morts accidentellement dans un naufrage en 1990, continua Élodie sans tourner la tête dans sa direction. À l’époque, elle avait été confiée à ses grands-parents qui revinrent s’installer à Ouessant pour s’en occuper et l’élever car la grand-mère est originaire de l’île. Monsieur et madame Streetmann n’avaient qu’une fille et une petite-fille.

Sur ces mots, Élodie appuya la tête sur la vitre et se tut, toute à la lecture d’un message qu’elle venait de recevoir sur son smartphone. L’Hostis en profita pour se dégourdir les jambes en quittant sa place pour se diriger vers le pont supérieur, la laissant seule, occupée à répondre à son interlocuteur.

Se tenant comme il pouvait aux dossiers balisant son chemin, il passa à proximité de madame Streetmann, qu’il remercia au passage pour ses bons soins. Grâce à elle, il n’avait désormais plus à souffrir du mal de mer. Elle lui sourit discrètement en retour, toute en retenue. « J’étais incapable d’imaginer la couleur de son sourire, et bien voilà j’ai ma réponse, un soleil derrière un rideau de nuages noirs », pensa-t-il en gravissant avec difficulté les marches, se tenant avec fermeté aux mains courantes. Les balancements chaotiques de la coque sur l’effervescence océanique rendaient tout geste compliqué, demandant une attention de tous les instants si on ne voulait pas se retrouver projeté à terre. Tout mouvement habituellement anodin et de l’ordre de l’automatique, comme mettre une jambe devant l’autre, demandait maintenant au préalable, une réflexion.

Sur le pont supérieur, il se trouva seul en compagnie d’un marin du bord. Quand les vagues portaient le bateau sur leurs crêtes, il lui semblait apercevoir la côte d’Ouessant par intermittence. « On n’est plus très loin ! », pensa-t-il, imaginant avec joie Natacha l’attendant sur le quai. Depuis combien de temps partageaient-ils leur vie, déjà ? Il dut faire un calcul de tête pour réaliser que cela faisait presque dix ans. Une décennie pendant laquelle ils avaient traversé des épreuves, parfois très difficiles. Pour autant, qu’elles fussent d’ordre personnel ou conjugal, ils avaient toujours su les surmonter et en étaient ressortis plus forts.

— Vous étiez passé où ?

Absorbé dans ses pensées, il n’avait pas entendu arriver Élodie. Appuyée à la cloison juste derrière lui, elle n’attendit pas sa réponse, lui faisant remarquer qu’ils étaient presque arrivés.

Effectivement, la côte sauvage de l’île se découpait dans les vitres, floutée par les myriades de gouttes de pluie et d’embruns qui les constellaient. Assaillie de toute part par la mer en furie, battue par les vents, enveloppée de nuages bas aux multiples nuances de gris, la carcasse granitique faisait front, fière et altière.

L’Enez Eussa III avait ralenti. De la passerelle, le commandant donnait des instructions à l’équipage et on entendait les bruits métalliques des manœuvres sur le pont. Impatient de mettre pied à terre, L’Hostis descendit retrouver ses affaires, suivi de près par Élodie. Il repassa devant madame Streetmann qui rejoignait également la sortie. Là, se tenait déjà un marin, prêt à aider les passagers à descendre à terre sitôt que la manœuvre d’accostage serait terminée. Les passagers attendaient en file silencieuse, fatigués d’une traversée interminable qui les avait durement éprouvés.

Il régnait une certaine activité sur le port du Stiff où plusieurs véhicules attendaient l’arrivée du bateau. Par contre, peu de téméraires à l’extérieur, où le vent et la pluie régalaient ceux qui s’y aventuraient d’une humidité et d’un froid prégnant. Dans la petite anse fermée en partie par la digue, les bateaux au mouillage tanguaient sur leurs amarres, égayant la mer de leurs couleurs vives. Comme revenus d’un cauchemar éveillé, les passagers victimes du mal de mer arrivaient enfin, livides, chancelants, ressentant un immense soulagement en posant le premier pied à terre.

Parmi les rares silhouettes présentes sur le quai, L’Hostis aperçut Natacha, protégée par son ciré jaune bien ajusté et dont les cheveux dépassaient légèrement de son bonnet de laine rayé. Il lui sembla qu’elle était accompagnée d’une personne avec qui elle discutait mais les mouvements des camionnettes qui venaient récupérer les passagers et les marchandises ne lui permettaient pas de la voir avec précision. En sortant du navire, alors qu’il lâchait la main du marin qui l’aidait à franchir l’espace entre la coque et le quai, il inspira à pleins poumons. L’air iodé emplit ses narines d’un parfum océanique et tonique qui changeait agréablement de la cabine du bateau et de ses odeurs de vomi et de confiné.

— On se verra peut-être au retour ! Bon séjour sur l’île ! lui lança Élodie, souriante, en passant devant lui.

— Sait-on jamais ! Bonnes vacances ! répondit-il en ajustant son sac en toile sur l’épaule et en se dirigeant vers la gare maritime.

Natacha, qui l’avait aperçu, se précipita à sa rencontre. Il se plut à la voir ainsi courir, le sourire et la joie se lisant sur son visage, témoignant à eux seuls du bonheur qui l’habitait aujourd’hui. Courageusement, à force de psychothérapie et de méditation, elle avait réussi à endiguer les cauchemars qui la rongeaient. Deux ans auparavant, elle n’avait dû son salut qu’à l’intervention in extremis de L’Hostis et de ses hommes, la sauvant alors des détraqués qui l’avaient séquestrée. Prisonnière d’une secte satanique, elle était passée à deux doigts d’une mort sacrificielle atroce, tout comme son amie Gwenaëlle. C’est chez la tante de cette dernière qu’elle séjournait à Ouessant pour les fêtes de fin d’année. Elle trouvait là, la tranquillité et l’inspiration pour la réalisation de ses tableaux. Peindre était tout pour elle. Après des études aux beaux-arts, elle en avait fait sa profession, exposant régulièrement dans les galeries de la région et même au-delà.

Quand elle arriva à sa hauteur, il caressa son visage couvert d’embruns avant de l’embrasser. Au même moment, madame Streetmann les dépassa, prenant le temps de regarder dans leur direction. Natacha, qui s’en aperçut, ne put s’empêcher de demander :

— Tu la connais ?

— Tu es jalouse ? la taquina-t-il. Oui, une rencontre faite à bord, rencontre salvatrice qui m’a permis d’éviter le mal de mer. C’est une personne qui a beaucoup souffert et qui souffre encore, conclut-il en la regardant s’éloigner.

Il lui sembla, après réflexion qu’elle l’avait fixé avec insistance, comme si elle lui lançait un appel. Était-ce le fruit de son imagination ou le désir inavoué de rechercher la vérité sur cette affaire de disparition ? Il ne sut quoi en penser sur le moment. De toute manière, elle n’était pas censée savoir qu’il était commandant de police au commissariat de Brest… À moins que, décidément, cela se voie comme le nez au milieu de la figure.

Devant la mine stupéfaite de Natacha, L’Hostis se mit à rire avant de lui expliquer par le détail sa traversée. Cent mètres devant eux, alors qu’ils rejoignaient le parking où sa compagne s’était garée, il vit madame Streetmann monter dans une voiture et s’en aller.

Lucette Belinge, la tante de Gwenaëlle, l’amie de Natacha, les attendait à l’intérieur de sa vieille Renault 4L au bas de caisse dentelé par la rouille. Il s’agissait sûrement de la personne qu’il avait vue discuter avec sa compagne dix minutes avant. Les petits essuie-glaces chassant laborieusement la pluie, laissaient entrevoir une femme de caractère, pour ce que put en juger L’Hostis. Coiffée d’un fichu de plastique, le visage carré strié d’une couperose due au grand air, la septuagénaire les attendait, les mains fermement accrochées au volant. Natacha prit place à l’avant pendant qu’il rangeait son sac. Il retrouva avec plaisir la poignée métallique qui tourna dans un grincement et le volet du coffre qu’il dut lever à la verticale pour loger ses affaires à l’intérieur. Depuis quand n’était-il pas monté dans une 4L ? Il était incapable de s’en souvenir mais cela faisait un bail et il se faisait une joie d’y reprendre place.

Une fois les présentations faites, elle démarra et prit la direction de la presqu’île de Cadoran. Dans la voiture, nul ne parlait. La conductrice, concentrée sur sa conduite, négociait au mieux les fortes rafales de vent qui les déséquilibraient, occasionnant de petites embardées, le moteur de la 4L répondant bruyamment aux changements de vitesse. Sur leur droite, ils laissèrent le phare du Stiff, avec en arrière-plan la tour radar, perchée dans les nuages bas. Deux kilomètres plus loin, ils arrivèrent en vue du hameau de Kergadou.

Devant la maisonnette aux murs blanchis, un mouton d’Ouessant, une race de petite taille spécialement adaptée à l’île, broutait une herbe rase. Au rez-de-chaussée, les volets bleu lavande égayaient la grisaille ambiante mais L’Hostis remarqua qu’à l’étage mansardé, les fenêtres n’en disposaient pas. À la place, ingénieusement, on les avait remplacés par un deuxième jeu de fenêtres, un double vitrage en quelque sorte. Au vu de l’âge supposé des huisseries, le dispositif ne date manifestement pas d’aujourd’hui, se dit-il en s’apprêtant à entrer à l’intérieur de la maison où leur hôtesse les précéda.