Potemkine - Louis Beroud - E-Book

Potemkine E-Book

Louis Beroud

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Beschreibung

L'auteur invite à redécouvrir la personnalité du prince Potemkine, homme d'armes, réformateur, urbaniste et conseiller de Catherine la Grande (1729-1796).


À PROPOS DE L'AUTEUR


Écrivain, conférencier, Louis Beroud est docteur en droit. Outre une carrière dans la marine, puis dans la finance il est historien de la Russie.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Potemkine

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DU MÊME AUTEUR

Une dame de l'ombre à la cour de Russie : Anna Vyroubova. Éditions François-Xavier de Guibert, 2005.

Serge de Radonège : au miroir de l'âme russe. Éditions François-Xavier de Guibert, 2013.

Aux origines de la révolution russe: la condition paysanne. Éditions François-Xavier de Guibert, 2015.

© Saint-Léger éditions, 2022.

Tous droits réservés.

Louis Beroud

Potemkine

Le héros flamboyant de

Catherine La Grande

À Nathalie, Guillemette et Anne-Sophie

On ne comprend pas la Russie par la raison

Elle ne se mesure pas à l’aune commune

Elle a une tournure à part

En elle on ne peut que croire

Fiodor Tiouttchev 1866

Avant propos

Mes lecteurs le savent, mon entrée en littérature a été tardive. Certes, ayant lu Anna Karénine à l’âge de seize ans, j’ai été marqué dès l’adolescence par la littérature russe. Mais il a fallu que sonne l’heure de ma retraite, après avoir servi dans le Commissariat de la Marine nationale, pour que je me plonge avec ferveur dans l’histoire de la Russie. Dès lors, la Russie a envahi mes loisirs. C’est ainsi que je suis devenu conférencier et écrivain de l’Histoire russe. Jusqu’à entreprendre l’écriture d’une pièce de théâtre que j’ai baptisée Au musée de l’âme russe. Elle s’entend comme une promenade amoureuse parmi des personnages que j’admire : religieux, souverains, poètes, écrivains, compositeurs, savants. Cette pièce, je l’ai jouée pour la première fois en octobre 2010, seul en scène, au théâtre Denis à Hyères, puis dans plusieurs villes, y compris à Paris.

Au nombre de mes héros figurant au sommaire de cette pièce, il y a Potemkine. Dans quelles circonstances est-il apparu sur le devant de la scène politique de la Russie ?

En 1774, dans le village de Koutchouk-Kaïnardji, sur les bords du Danube, est signé un traité de paix entre la Russie et l’Empire ottoman. La Russie victorieuse s’adjuge des points stratégiques en Crimée, l’embouchure du Dniepr, une partie du littoral de la mer Noire. Elle devient l’un des plus forts États d’Europe, en élargissant ses frontières à l’ouest, au sud et à l’est. Restent à assimiler les populations annexées et à intégrer les acquis territoriaux. C’est la mission que confie l’impératrice Catherine II à son nouveau favori, Grigori Potemkine.

Jeunesse turbulente, caractère ombrageux, esprit vif, tempérament frondeur, études inachevées à l’université de Moscou. Grâce à des recommandations familiales, Potemkine devient l’ordonnance du prince de Holstein à Saint-Pétersbourg. Il participe à la conjuration qui porte Catherine II sur le trône. Il sert ensuite pendant dix ans au Synode, puis s’engage dans l’armée pour combattre les Turcs.

La rupture de Catherine avec son favori, Orlov, ouvre la voie à Grigori. En mars 1774 l’annonce est officielle. Potemkine est nommé général-aide de camp du régiment Preobrajenski. Pour les initiés tout est clair : Potemkine est élu l’xième favori de l’impératrice.

Une nouvelle ère commence, qui se déroule en deux périodes. La première – 1774-1776 – n’est qu’intimité, engouement passionné de Catherine pour son chevalier borgne. Et quand la romance s’achève, la faveur de Potemkine reste intacte. Durant treize ans, honoré du titre de prince sérénissime, il demeure le plus proche conseiller de l’impératrice et le second personnage de l’État. Il collabore aux grandes réformes administratives. Et surtout il se consacre à la mise en valeur de la Russie méridionale, dirige la colonisation des steppes d’Ukraine, y construit des villes et réalise en 1783 l’annexion de la Crimée.

Encore aujourd’hui, bon nombre d’historiens voient dans Potemkine un imposteur qui aurait dupé l’impératrice à l’occasion de son voyage en Crimée, en érigeant des villages en carton sur sa route, en déplaçant des milliers de paysans avec leurs matériels et leurs troupeaux pour donner l’illusion de la prospérité de la Russie.

L’origine de cette fable dénuée de tout fondement remonte à la biographie d’un diplomate de Saxe, Helbig, publiée en 1799 dans une revue allemande à Hambourg. Cette biographie sera exploitée plus tard par un auteur allemand dont l’ouvrage porte ce titre surprenant : Un sot devient le premier personnage du royaume. Non seulement ce livre reprend les absurdités énoncées par Helbig mais il prétend s’appuyer sur les mémoires de Potemkine alors que celui-ci n’a laissé aucune sorte de mémoires.

En 1894 paraît à Paris une étude réalisée par Kazimierz Waliszewski : Autour d’un trône. Une étude intéressante mais superficielle quant au fond.

À partir de début du XXe siècle, les historiens vont enfin s’intéresser aux écrits des contemporains de Potemkine, russes et étrangers, ainsi qu’aux documents diplomatiques relatifs au règne de Catherine II. Peu à peu émerge une image de Potemkine plus valorisante.

En 1937 est publiée à Londres une nouvelle biographie de Potemkine, celle-là rigoureuse et très renseignée. Dans son ouvrage l’auteur, Georges Soloveytchik, se réfère à la correspondance qu’a échangée l’impératrice avec son favori. Cette correspondance est rapportée dans un livre de Georges Oudard1.

Plus près de nous, un historien anglais, Simon Sebag Montefiore, publie à Londres :

–En septembre 2000 : Prince of Princes : The Life of Potemkin.

–En juin 2004 : Catherine the Great and Potemkin, The Imperial Love Affair.

L’auteur est diplômé d’histoire de l’université de Cambridge, spécialiste de l’Histoire de la Russie, romancier et présentateur de télévision, membre de la Royal Society of Literature. Ses ouvrages sont traduits dans plus de quarante langues.

Je tiens à préciser que ce travail je l’ai réalisé en deux temps : en 2009 d’abord dans le cadre de mon essai théâtral ; en 2021 ensuite lorsque j’ai souhaité rédiger une biographie de Potemkine plus achevée.

Ce qui m’a porté principalement dans l’écriture de ce livre, c’est que l’histoire de Potemkine traverse une période joyeuse de l’Histoire russe, celle du règne de Catherine La Grande. À cet égard le grand historien Nikolaï Karamzine est formel : « L’époque de Catherine fut la plus heureuse pour le citoyen russe ; chacun de nous eût souhaité vivre en ce temps plus qu’en aucun autre. »2

L.B. Paris, Solliès-Toucas, 2009, 2021.

1. Lettres d’amour de Catherine ll à Potemkine - Correspondance inédite, publiée avec une introduction et des notes par Georges Oudard, Calmann Lévy Éditeurs, Paris, 1934.

2. Nikolaï Karamzine, « Note sur l’ancienne et la nouvelle Russie 1811 ».

Une jeunesse ardente

D’origine polonaise, la famille de Grigori Potemkine est russifiée depuis plusieurs siècles. De ses ancêtres, le plus illustre a été Pierre Ivanovitch Potemkine, à la fois officier et ambassadeur du tsar Alexis Mikhaïlovitch, le père de Pierre le Grand. En 1667 l’empereur le nomme premier ambassadeur en Espagne puis en France. En plusieurs occasions, il est chargé de missions spéciales à Vienne, Londres, Copenhague, puis de nouveau à Madrid et à Paris.

Lors de son déplacement à Paris, il a une rude altercation avec le receveur des douanes à Bayonne parce qu’il refuse de régler les droits qu’on exige de lui pour ses habits brodés de pierres précieuses. Comme le douanier reste sourd à ses arguments, il le traite de « sale infidèle » et de « chien maudit ». À quelques lieues de Paris, il est fort satisfait d’être accueilli par un carrosse royal et par une escorte à cheval de vingt hommes que le roi Louis XIV a envoyé à sa rencontre. Le Roi-Soleil reçoit l’ambassadeur de Russie avec la plus grande déférence.

On retrouvera chez Grigori quelques traits de caractère relevés dans la personnalité de Pierre Ivanovitch.

Grigori Alexsandrovitch Potemkine naît le 13 septembre 17393 dans le village de Tchitchovo près de Smolensk, à l’ouest de la Russie. Son père, de comportement instable, est un officier retraité avec le rang de colonel. Sa mère, avec laquelle il a une grande ressemblance physique, est une femme intelligente, belle et vive. Elle doit subir souvent les foudres de son mari.

Le jeune Grigori vit une enfance difficile. D’abord ses parents ne cessent de se disputer. Ensuite son père est trop peu fortuné pour engager des précepteurs et des gouvernantes, le plus souvent étrangers selon les usages de la noblesse russe. Aussi bien l’éducation de Grigori est confiée au diacre de la petite église du village, Timothée Krasnopievtsev, un homme peu instruit mais d’une grande bonté. Il s’attache d’emblée à son élève, précoce, capricieux et taquin. Et il découvre l’attrait de Grigori pour la musique. Quand s’achèvent les fastidieuses leçons d’alphabet et de grammaire, Timothée entonne un chant religieux et c’est comme fasciné que Grigori l’écoute. Ainsi, naît une réelle complicité entre le maître et l’élève.

Plusieurs années plus tard, le diacre est placé à la retraite. Il sait que son ancien élève est devenu prince et favori tout puissant de l’impératrice. Dans l’espoir d’obtenir de lui une aide, il entreprend de faire à pied la route entre Smolensk et Saint-Pétersbourg. Arrivé dans la capitale, il a la chance d’entrer en contact avec un aide de camp de Potemkine. Le lendemain, un équipage de la cour reçoit l’ordre de conduire Krasnopievtsev au palais. Potemkine est ravi de revoir son ancien maître, d’évoquer avec lui ses souvenirs d’enfance, ses escapades, ses taquineries, ses lubies. Il ordonne qu’une chambre lui soit attribuée ainsi que de la nourriture et des vêtements. Il lui propose de devenir le premier gardien de la fameuse statue équestre de Pierre le Grand, élevée par Falconet et inaugurée par l’impératrice en 1782. Ainsi ce magnifique monument sera désormais placé sous la surveillance du premier maître de lecture et de chant du jeune Potemkine.

Grigori a cinq ans quand il vient à Moscou pour compléter sa formation. L’étude des langues le passionne. Il apprend le grec et le latin, le français et l’allemand, ainsi que l’histoire et la littérature. Mais c’est la théologie qui le captive le plus. Il se lie d’amitié avec plusieurs prêtres qui le familiarisent avec les méandres de la liturgie. Il hésite entre une carrière ecclésiastique et une carrière militaire.

À l’âge de quinze ans, Grigori devient étudiant à l’Université de Moscou, récemment fondée, ou il démontre l’étendue de ses aptitudes et de ses connaissances. En 1756 ses mérites lui valent une médaille d’or. L’année suivante il est sélectionné parmi les douze meilleurs étudiants pour effectuer une visite à Saint-Pétersbourg au cours de laquelle il est présenté à l’impératrice Élisabeth. Revenu à Moscou, il est en proie à l’une de ses sautes d’humeur dont il a le secret. Brusquement et sans explication il abandonne ses études si bien qu’il est exclu de l’Université en 1760 « pour paresse et flânerie… »

À cette époque le modeste patrimoine de Potemkine se compose de 430 âmes4 vivant dans les districts de Smolensk et de Moscou. Mais ses ressources financières ne lui permettent pas de réaliser son rêve : retourner à Saint-Pétersbourg et se fondre dans la vie de la Cour, tant son premier voyage a frappé son imagination. Il se résout à emprunter cinq cents roubles5 à l’un de ses amis archevêque à Moscou. Arrivé dans la capitale, il sollicite et obtient le poste d’officier d’ordonnance auprès du prince de Holstein. Il fréquente les milieux huppés et souvent débauchés de Saint-Pétersbourg, et parmi les jeunes gens qu’il rencontre, il y a les cinq frères Orlov, tous de stature géante. Ils ont pris la tête d’un complot visant à renverser le tsar impopulaire Pierre III et à promouvoir son épouse Catherine à la fonction de régente, jusqu’à la majorité du tsarévitch Paul. Un an plus tôt le second des cinq frères Orlov, Grigori, était devenu l’amant de Catherine.

Potemkine adhère sans sourciller au plan des Orlov. La veille du coup d’État, dans la nuit, il va propager l’agitation dans les casernes de la ville. Ce qu’il fait précisément le 28 juin 1762, Catherine le relate elle-même : « Dans les gardes à cheval, un officier nommé Khitrov, âgé de 22 ans, et un subalterne de 17 ans, appelé Potemkine, ont tout dirigé avec discernement, courage et énergie6. » Un épisode étonnant attire l’attention de Catherine. Durant la revue des troupes qui suit la proclamation de la nouvelle souveraine, Potemkine remarque qu’elle n’a pas de dragonne convenable à son épée, se rapproche d’elle et lui offre la sienne.

Catherine inaugure un événement qui deviendra par la suite une tradition : elle dresse la liste des récompenses décernées à ceux qui ont exécuté le coup d’État et l’ont portée sur le trône. Les Orlov sont bien sûr en tête de liste. Potemkine, lui, n’est pas oublié. Il reçoit en qualité « d’auxiliaire très apprécié » un service de table en argent et quatre cents âmes dans le département de Moscou. Au cours de cette même année, il est envoyé à Stockholm pour annoncer le changement survenu sur le trône russe. À son retour à Saint-Pétersbourg, il est officiellement admis à la Cour.

Dans sa vingt-troisième année, Grigori Alexandrovitch est un homme de très grande taille et mince, avec des cheveux bruns et des traits expressifs reflétant l’intelligence. Il est instruit, élégant, téméraire. Son admission à la Cour, il la doit surtout à ses compagnons de bamboche, les frères Orlov, qui apprécient ses talents d’imitateur, de comédien et de musicien.

Potemkine est présenté à l’impératrice au cours d’une soirée intime. Catherine le questionne sur ses dons d’imitateur. Il répond en empruntant sa voix, agrémentée de son fort accent allemand. Elle ne s’offusque pas de son impertinence. Au contraire, Potemkine est admis désormais dans le cercle très privé de la souveraine.

Les Orlov prennent ombrage de la place qu’occupe Potemkine auprès de l’impératrice. Un jour, Grigori Orlov le convoque. En entrant dans les appartements du favori où est présent son frère aîné, le géant Alexis, Potemkine pressent qu’il est tombé dans une embuscade. Très vite la conversation dégénère et une vive altercation s’ensuit. Les deux Orlov se jettent sur lui. Les coups pleuvent. Quand Potemkine se retire, il est méconnaissable, le visage défiguré. Peut-être est-ce dans ce corps à corps qu’il perd un œil.

Potemkine a été humilié. Il se retire de la Cour et vit désormais en ermite, se réfugiant dans la lecture et la méditation. Informée de l’événement, l’impératrice tient à lui témoigner sa sympathie. Elle requiert les services de Grigori Orlov pour qu’il réintègre son cercle.

3. Les dates sont indiquées selon le nouveau calendrier grégorien utilisé en Occident.

4. Selon une note écrite par Potemkine lui-même. On entend par âme le chef de famille.

5. 1 rouble, soit 100 kopecks de l’époque, vaut aujourd’hui 50 euros environ.

6. Lettre de Catherine II à Stanislas Poniatowski. Observons qu’elle comporte une erreur. Le 28 juin 1762, Potemkine n’est pas âgé de 17 ans, mais en réalité de 23 ans.

Une société sous l’emprise du servage

Grigori Potemkine grandit dans une Russie gangrenée par le servage.

Sous le règne de Catherine II, « l’institution du servage est la pierre angulaire de l’autocratie. La noblesse y est attachée dès l’enfance. Élevés sur des domaines de famille, souvent en l’absence du père, confiés à des serfs qui n’ont aucun droit sur eux et peuvent être fouettés sous leurs yeux, les nobles cèdent à leurs caprices. Ni l’enseignement des précepteurs étrangers, ni les programmes archaïques des établissements scolaires ne parviennent à les éclairer sur la société russe au sein de laquelle ils grandissent en aveugles. Le service militaire leur inculque la nécessité de l’autorité sur les soldats, provenant du servage, qui les appellent « votre noblesse ». Leur passage dans les services administratifs vénaux et sclérosés achève de les isoler, en marge de la société »7

Le servage naît en Russie à l’époque où, sous la pression du joug mongol, la société se hiérarchise. On interdit aux nobles de sortir de leurs terres ; le vassal et le colon ne peuvent plus abandonner les domaines de leur seigneur. De l’un à l’autre bout de la Russie se déploie une immense chaîne : pour la première fois, un peuple entier se trouve attaché à la glèbe.

Parce que l’État a des besoins croissants, il charge les nobles de collecter l’impôt. Pour ce faire, il doit veiller à la prospérité de leurs domaines. Et pour que le produit de l’impôt ne souffre pas d’érosion, pour que le service militaire soit assuré, l’État prend des mesures afin d’empêcher le paysan d’émigrer.

À l’intérêt des nobles et de l’État s’ajoute l’intérêt des communes paysannes que l’on désigne sous le nom de Mir ou d’Obchtchina. C’est la commune qui possède la terre et non les paysans individuellement. C’est donc elle qui est responsable de la collecte de l’impôt. On comprend dès lors que la politique des tsars de Moscou ait visé à consolider l’obchtchina dans le but d’assurer les rentrées d’impôts, grâce à la garantie solidaire de tous ses membres. Ainsi les deux forces, l’État et la commune, agissent-elles dans le même sens.

Pierre le Grand édifie un système qui repose entièrement sur le servage. L’État cède au noble ses droits sur la personne aussi bien que sur le travail du serf. En contrepartie, il exige du noble le recouvrement de l’impôt du seigneur, dont il fait son agent de police, et son agent du fisc. Ainsi se confirme que le servage est une rente qui nourrit la noblesse et l’État. Selon le premier recensement réalisé à l’initiative de l’empereur, il y a plus de cinq millions et demi de paysans. Sur ce total, plus d’un million appartiennent à l’État et près de quatre millions et demi sont des serfs des domaines privés.

Une série de décisions souveraines aggrave la situation des paysans. En 1721 Pierre le Grand autorise les propriétaires à les vendre sans terre, à l’égal de toute autre marchandise, aux patrons de manufactures, afin de stimuler l’industrie.

De même que le paysan est attaché à son propriétaire, Pierre attache ce propriétaire à l’État. En outre, il décide de recréer une noblesse rurale et héréditaire, de remembrer cette propriété privée foncière que ses prédécesseurs ont eu tant de mal à détruire. Pour fonder cette noblesse sur laquelle devra s’appuyer l’autocratie, l’empereur concède de manière irréversible aux officiers et employés d’État les terres qu’ils n’exploitaient qu’en échange de services rendus. De révocables et viagères, il rend ces terres héréditaires, mais avec l’obligation pour ces nobles de servir l’État à partir de leur vingt et unième année. Cette nouvelle noblesse se donne une consigne : « Vis de ta charge et rassasie-toi. »8

Européenne comme Pierre 1er, Catherine II affiche des opinions ambiguës. Elle se déclare prête à ouvrir la Russie au progrès occidental. Mais, dans le même temps, elle décrète qu’un propriétaire peut condamner un serf à travailler à vie dans les mines de Sibérie, qu’un paysan ayant porté plainte contre son seigneur puisse être frappé du knout. En 1785 elle autorise les nobles à compter leurs serfs dans leurs inventaires, au même titre que des têtes de bétail.

Plus encore que ses prédécesseurs, Catherine multiplie les donations de terre. À ses complices qui l’aident à conquérir le trône, elle accorde dix-sept mille âmes. Les historiens retiennent que, pendant son règne, elle offre quatre cent mille âmes à des propriétaires privés. Le comte de Ségur, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, rapporte dans ses mémoires que les jours de fête, Catherine distribue des milliers de paysans à ses favoris.

À vrai dire, Catherine est très dépensière. Elle consacre des millions de roubles à la construction de palais à son propre usage, au rassemblement de collections d’art, à la confection de robes, à l’achat de bijoux. Elle n’est pas non plus ingrate à l’égard de ses favoris. Elle fait présent à Orlov d’un vêtement brodé d’or représentant une somme vertigineuse. Elle fait construire pour lui et plus tard pour Potemkine des châteaux peuplés de milliers de paysans. Suivant l’exemple venu d’en haut, les nobles riches érigent également des palais somptueux équipés de serres, d’écuries, de manèges d’équitation, de pièces d’eau, de théâtres.

La justification politique du servage s’inscrit dans cette règle d’or : la Russie ne peut être qu’une autocratie. Et pour les nobles, le servage est le garant d’un tel régime.

« Dans un immense empire autocratique, tous les domaines qui en font partie doivent avoir des institutions monarchiques. La puissance agissante et la gloire de la Russie ne s’appuient-elles pas inébranlablement sur les pouvoirs de tous ces petits monarques. »9

La surveillance des paysans est donc une véritable fonction politique et il faut que les Pomiechtchik, les propriétaires, en demeurent investis, même après leur exemption du service de l’État.

Les arguments politiques en faveur du servage sont renforcés par des considérations d’ordre psychologique et moral. Le paysan n’est pas un individu adulte doué de discernement. Il est inconséquent, grossier, voleur, menteur et surtout paresseux, se comportant comme un grand enfant. Les seigneurs ont donc un droit de tutelle sur ces éternels mineurs.

Noble de petite fortune, propriétaire foncier et écrivain, Andrei Bolotov laisse des Mémoires. Ils sont un catalogue de la littérature profane accessible aux Russes cultivés, à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle – Bolotov explique qu’il faut empêcher les paysans de « vendre sans besoin leur grain aux marchés… car la négligence des paresseux et des bons à rien est tellement grande qu’ils ne calculent jamais pour combien de temps leur grain suffira à les nourrir et ils vendent leurs derniers boisseaux sans penser à l’avenir ; puis ils mangent leur argent ou s’enivrent avec, après quoi ils se présentent à la caisse à grains du pomiechtchik et demandent qu’on les nourrisse ou qu’on les laisse aller travailler hors du domaine ! »10.

Certes le propriétaire n’a pas tort quand il affirme que son paysan est imprévoyant. Mais que fait-il pour l’aider à s’améliorer ? Non seulement il exige de lui des prestations écrasantes sans lui donner les moyens de mieux travailler, non seulement il le prive des meilleures terres qu’il incorpore dans la « réserve seigneuriale », mais il refuse de l’instruire et intervient à toutes les étapes de sa vie personnelle, en particulier dans l’organisation de ses déplacements, des successions, des mariages qu’il règle comme bon lui semble.

Outre les fondements d’ordre politique et moral, ce sont surtout des raisons économiques qui poussent les propriétaires à défendre le servage. À une époque où les relations commerciales s’intensifient, les propriétaires ne sont pas disposés à renoncer à une main-d’œuvre gratuite. Leur préoccupation première est de mettre en pratique les méthodes qui permettent d’en tirer le plus grand profit.

Les serfs des domaines privés sont soumis à trois sortes d’obligations. Ils ne peuvent disposer de leur personne ; ils sont des domestiques astreints au service personnel du propriétaire ; il leur est interdit de se déplacer sans autorisation. Ils payent une redevance en argent, obrok ou en corvée, « barchtchina ». Ils exploitent un petit enclos qui ne leur appartient pas, constitué d’une isba, d’un jardin et de quelques arpents de terre.

Les conditions de vie des paysans sont déplorables. Leur misère se traduit par d’incessantes révoltes. Beaucoup n’ont de divertissement que dans la vodka. Les jours de fête on rencontre dans les campagnes des paysans ivres, incapables de regagner leur village. Quand on leur demande pour quelle raison ils n’ont pas travaillé ce jour-là, ils répondent : « C’était la fête du saint. Quel saint ? Je ne sais pas. »

Là où il n’y a pas de révolte, c’est la résignation qui s’empare des serfs. Leur misère tient beaucoup à l’absence du propriétaire qui réside à Moscou, à Saint-Pétersbourg ou dans les chefs-lieux de gouvernements, redoutant que ses paysans mettent en danger sa vie et ses biens. Seuls les petits propriétaires proches de ceux que Gogol décrit dans sa nouvelle Propriétaires de l’ancien temps résident à la campagne dans le même espace que leurs paysans et d’une manière assez semblable à la leur. Mais ils doivent s’acquitter d’impôts très lourds, si bien qu’ils se montrent peu compatissants envers leurs serfs.

À côté des souvenirs émouvants d’Andrei Bolotov, il est intéressant de fouiller les archives des grandes familles de l’aristocratie russe, celles des Kourakine, des Cheremetiev, des loussoupov11, des Vorontsov12.

Les Kourakine appartiennent à une famille encore très puissante à la fin du XVIIIe siècle, mais éprouvant des difficultés à s’adapter aux temps nouveaux. Ils possèdent soixante-dix mille dessiatines13 dont vingt mille pour leur domaine de Nadiejdino, dans la province de Saratov. La moitié de ce domaine est formée de terres arables dont les deux tiers sont affectées aux tenures paysannes et un tiers à la réserve seigneuriale. Chaque âme dispose d’un peu moins de deux dessiatines de terres arables.

La vente de céréales progresse mais ce sont les fabriques implantées sur le domaine qui fournissent la plus grande part des revenus : une manufacture de drap et surtout une distillerie.

La production d’eau-de-vie passe de huit mille cinq cent soixante-six seaux en 1807, à cent trois mille quatre-vingt-neuf en 1850.

Cependant l’organisation reste archaïque. Ce sont des chevaux qui font tourner les machines alors que les paysans en manquent pour l’exploitation de leurs terres. Le système de l’obrok est en voie d’abandon. La distillerie fonctionne grâce aux corvées d’hiver imposées à cent quinze serfs. La comptabilité est approximative : elle affiche toujours des bénéfices alors que les Kourakine s’appauvrissent. Cette famille, submergée de dettes qu’elle est incapable d’honorer, voit ses propriétés placées sous le contrôle d’un comité de tutelle. Le magnifique château de Nadiejdino tombe en ruines.14

La famille Cheremetiev, beaucoup plus riche que les Kourakine, a laissé son empreinte dans l’histoire de la Russie ; en témoigne la survie de monuments, comme le palais d’Ostankino dans un quartier nord de la ville de Moscou, transformé en musée du servage, ou le palais de kouskovo dans la banlieue est, qui abrite un musée de la porcelaine. Ces palais ont été bâtis par des serfs.

Les domaines des Cheremetiev, répartis sur dix-sept gouvernements, représentent, à la fin du XVIIIe siècle, une superficie de sept cent soixante-neuf mille sept cent cinquante dessiatines et sont peuplés de deux cent dix mille trois cent quarante serfs. Très tôt, le système de l’obrok y est pratiqué intensivement.

Un bureau central rassemble les informations et expédie les instructions du comte aux intendants de chaque propriété. Cependant, malgré les apparences, l’agriculture est aussi peu soignée que chez les Kourakine. Le rendement moyen des céréales est de deux ou trois pour un sur les sols médiocres, de quatre ou cinq pour un sur les terres noires.

Comme les Kourakine, les Cheremetiev s’investissent dans l’industrie mais en y appliquant des techniques plus avancées. À Pavlovo, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod pour le travail des métaux, à Ivanovo, dans le gouvernement de Vladimir pour la nouvelle industrie du coton et la fabrication d’étoffes imprimées, c’est une cinquantaine d’entreprises qui emploient des milliers de travailleurs. La plupart sont des serfs à l’obrok. D’autres s’établissent dans les grandes villes comme commerçants ou fabricants. Les maisons de quelques rues de Saint-Pétersbourg et de Moscou portent des plaques au nom des Cheremetiev15. Quant aux membres de cette illustre famille, ils ont dilapidé leur fortune en dépenses somptuaires.

On comprend que les propriétaires, à la fin du XVIIIe siècle, soient attachés de manière indéfectible à l’institution du servage. Et pourtant la critique, soigneusement muselée, se fait jour par le biais d’une littérature imprégnée des idées humanistes du siècle des Lumières. On la perçoit dès 1766 dans le roman d’Emin Les lettres d’Ernest et de Doravra, inspiré de La Nouvelle Héloïse. Les propriétaires y sont comparés à des tyrans oisifs et jouisseurs, responsables de l’immense misère des paysans. Elle perce clairement dans les écrits satiriques de Novikov, le plus talentueux des publicistes de son temps. Dans son ouvrage « Le bourdon », il met en scène un propriétaire qui, apprenant que la famine sévit dans l’un de ses villages, ordonne à son intendant de faire fouetter les mécontents et de veiller avec plus de rigueur à la perception des redevances. Elle s’introduit dans les pièces de théâtre et les opéras-comiques, s’inspirant des mœurs populaires16. L’iniquité de la condition paysanne est dénoncée par Popov dans Aniouta (1772) et par Kniajnine dans Le malheur vient d’un carrosse (1779). Grâce au sentimentalisme emprunté à Rousseau, le paysan acquiert peu à peu le droit d’être considéré, lui aussi, comme un être humain.

L’aboutissement de cette évolution se trouve dans le nouvelle de Karamzine, La pauvre Lise (1792). C’est l’histoire triste d’une douce paysanne qui, séduite puis abandonnée par un noble, se jette dans un étang.

7. Louis Beroud, Aux origines de la révolution russe, Paris, 2015.

8. Cité par Victor Tapié La Russie de 1855 à 1894, Paris, 1952.

9. C.f. M. Confino, La politique de tutelle des seigneurs russes envers leurs paysans vers la fin du XVIIIe siècle Revue des Études slaves, Paris, 1960.

10. Andrei Bolotov Vie et aventures d’Andrei Bolotov décrites par lui-même à l’intention de sa descendance, Saint-Pétersbourg, 1870-1873.

11. C.f. K.V. Sivkov, Esquisses d’histoire de l’économie servile et du mouvement paysan en Russie dans la première moitié du XIXe siècle, d’après les archives des Ioussoupov pour leurs domaines des steppes, Moscou 1951.

12. C.f. Marc Bouloiseau, Les archives Vorontsov, Revue historique, 1963.

13. Ancienne unité de mesure des surfaces agraires équivalant à 1,092 hectare.

14. Tatiana Bakounine, Le domaine des princes Kourakine. dans le gouvernement de Saratov, Paris, 1929.

15. Cf. Nicolas TOURGUENIEV La Russie et les Russes, Bruxelles, 1847. L’auteur précise : « L’esclave ne peut rien posséder en son nom et la loi ne permet pas de lui faire crédit au-delà de cinq roubles… La plus grande fabrique de chapeaux à Moscou appartient à un esclave du comte Cheremetiev. »

16. Nina Gourfinkel, L’opéra-comique russe et la formation de la comédie nationale, Revue des Études slaves, 1962.

Aux portes du pouvoir

L’intérêt que porte Catherine à son jeune collaborateur se concrétise par une brillante promotion : il est nommé procureur adjoint du Saint-Synode, institution chargée de traiter des plus importantes affaires de l’Église. En même temps, elle prend soin de sa carrière militaire qu’il poursuit simultanément. Il est d’abord officier payeur, puis responsable d’un service d’habillement, enfin commandant à Moscou de deux détachements de son régiment de gardes à cheval.

Le Palais ordonne à Potemkine de prendre part aux délibérations de la « Grande Commission » à Moscou. Catherine a créé cette instance dans le cadre de son vaste projet de nouvelle législation. Elle y démontre qu’en Russie « les vastes dimensions de l’État imposent que le pouvoir absolu s’incarne dans la personne qui en assure le gouvernement. » Se référant à Montesquieu, elle explique : « Une grande puissance implique par elle-même un pouvoir despotique en la personne de celui qui la gouverne. Il convient que la rapidité des mesures décisives compense l’éloignement des lieux auxquels elles s’adressent. »17

À la Grande Commission Potemkine remplit deux fonctions : celle de protecteur des Tatars et des autres races indigènes vivant en Russie ; et celle de membre de la Commission religieuse. On notera qu’à son début de carrière il a la chance de travailler dans les deux domaines qui lui sont les plus chers : les questions religieuses et les indigènes orientaux.

S’agissant de la religion, Potemkine est toujours disposé à approfondir les saintes écritures et à débattre de l’Ancien Testament. Il aime à disserter avec des dignitaires de l’Église comme avec de modestes curés de village. Sa foi est profonde et sincère. Quand il se trouve dans une église, il brûle un cierge à la mémoire de saint Grégoire et de sainte Catherine.

Lorsque la première guerre russo-turque éclate en 1768, Potemkine s’engage aussitôt dans le service actif comme volontaire. Il sert d’abord sous les ordres du prince Golitsyne, puis du prince Roumiantsev. Ce dernier, reconnaissant les mérites de Potemkine, fait de lui son aide de camp. Cependant le jeune officier a hâte de prouver à sa souveraine ses capacités à vaincre sur les champs de bataille. Le 24 mai il lui écrit du quartier général établi sur le Dniestr :