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Tlemcen 1939 - Oran 1962. L'enfance et l'adolescence d'un Pied-noir issu d'un famille modeste; son implication en tant qu'appelé du contingent et dans les grands moments qui ont maqué la tragédie d' Algérie. Un récit et un témoignage; des événements qui laissent une empreinte immuable, à transmettre aux générations futures afin de ne rien oublier.
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Seitenzahl: 393
Veröffentlichungsjahr: 2018
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J’ai voulu répondre à un immense désir de mettre en mémoire un passage douloureux de ma vie, depuis mon enfance jusqu’à l’indépendance de l’Algérie.
Je vous invite, avec ce récit, à vivre des moments intenses, à faire des découvertes. Il n’est pas un roman mais un témoignage de faits réels qui ont marqué cette période difficile.
Amis « lectrices et lecteurs » je vous remercie de partager avec moi ces souvenirs.
Alain Tisserant
A mes filles,
Muriel,Patricia,Geneviève
« Je vous livre ma pensée, mon vécu, mes déboires, mes sentiments. Mon cœur s’ouvre à vous dans un difficile souvenir qui suscite l’intimité »
A mes petits-enfants
Tommy, Quentin, Fanny, Lucas, Eva, Tanguy, Etienne, Robin
Devant toi la montagne.
Rude est l’escalade.
Au sommet,
Clair est l’horizon.
C’est ton avenir.
Alain Tisserant
Préface
PREMIÈRE PARTIE
La naissance d’une vie
1 – La petite France
2 – Bleu de mer
3 – Le crabe et le rocher
4 – Les sauts d’obstacles
5 – La réconciliation
6 – Les cinq doigts de la main
7 – Le grand saut
8 – Le bloc couronne
DEUXIÈME PARTIE
La prise de conscience
9 – Les sables mouvants
10 – L’ordre militaire
11 – Le Comte
TROISIÈME PARTIE
L’espoir déçu
12 – La résidence secondaire
13 – La crevasse
14 – L’électrochoc
QUATRIÈME PARTIE
Du mouvement
15 – Le gazouillis
16 – Le loup dans la bergerie
17 – Interlude
18 – Le grand voyage
19 – La rose des sables
CINQUIÈME PARTIE
Plaidoyer pour la vie
20 – L’incompréhension
21 – L’ascenseur de la violence
22 – Bleu blanc rouge. L’engagement
23 – Fernand
24 – L’élégie
25 – La descente aux enfers
26 – La prévarication de l’Etat
SIXIÈME PARTIE
L’espérance ternie
27 – L’échappatoire
28 – Le salut
29 – Bonjour l’accueil
Épilogue
1962-2016. Je me dois de revenir sur ce que fut notre vie dans ces années écoulées. Au moment où nos enfants et petits-enfants évoluent dans un espace dont le monde virtuel devient l’apologie du quotidien et où les efforts sont difficilement consentis, ce livre va les inviter à entrer dans un passé récent qu’ils ignorent et qu’il ne faut surtout pas oublier.
Je n’ai pas la prétention d’être un donneur de leçon et encore moins d’ergoter sur les comparaisons entre l’actuel et ces années passées. Je décris ce que fut notre vie de petit peuple que nous représentions, nos peines, nos joies, nos difficultés et notre détermination à nous en sortir.
Il est un moment de l’Histoire récente que nos contemporains se forcent à ignorer : la Guerre d’Algérie que nous avons subie, et l’exode de cette société multiculturelle de Français d’Algérie vécu comme une dure épreuve. Je n’avais jamais parlé à mes enfants et petits-enfants de cette guerre. Jusqu’au moment où leur curiosité fut éveillée sur cette période douloureuse plus ou moins bien expliquée dans les manuels scolaires. Leurs questions posées sur le sujet, m’incitèrent à écrire ce livre.
Malgré nos succès par les armes, nous avons perdu l’Algérie qui comprenait trois départements Français : Alger, Oran, Constantine.
L’ancien Combattant d’Algérie est devenu un paria pour le monde, pour la France, d’où ce grand silence. Il est muet car le perdant a toujours tort. Au seuil d’un mutisme de cinquante ans, je vais me confier et narrer ce que fut cette guerre.
Je me dois également d’expliquer notre révolte, car cette Algérie était aussi la nôtre depuis quatre générations. Je vais également mettre en évidence le laxisme du peuple de France et de ses dirigeants concernant notre avenir, notre rapatriement, l’abandon des Harkis et le manque de considération des milliers de morts et de disparus militaires et Européens, sans oublier les massacres du 5 juillet à Oran, qui sont complètement occultés par l’État Algérien souverain et par la France qui a laissé se dérouler cette tuerie collective.
Nous ne pouvons rien contre l’Histoire, nous ne la referons pas. Elle est écrite, elle est passée, nous demandons une seule chose : ne rien oublier mais avoir une pensée constante pour tous les innocents morts et disparus.
Tlemcen. Département français en terre algérienne où je suis né, ainsi que mon père et mon grand-père. Mon arrière-grand-père né à Héricourt dans les Vosges émigre en 1870 en Algérie pour ne pas subir l’occupation allemande et s’installe dans cette région algérienne qui, par notre Constitution, est un département français. Je n’ai pas connu mon arrière-grand-père devenu jeune parent d’un fils unique, mon grand-père.
Mon grand-père a débuté en tant qu’ouvrier maçon. Par son travail et ses qualités dans le métier il est devenu patron entrepreneur. Marié à une espagnole, il a eu trois garçons : Fernand l’aîné, Auguste mon père, né en 1914, et Marcel le benjamin. Il s’est suicidé pour des raisons financières, d’un coup de fusil de chasse, quand mon père avait 14 ans.
Ce dernier, jeune orphelin, est entré comme apprenti (personnel civil dans l’armée) à l’Établissement Régional du Matériel de Tlemcen, et a fait carrière avec passion jusqu'à sa retraite. Il s’est marié à 19 ans avec Alice qui deviendra ma mère, fille d’une femme d’origine espagnole, elle-même mariée à un expatrié d'origine basque. Je suis donc né, deuxième de la lignée des enfants de ce couple, Monique étant l’aînée, Norbert le troisième et Roselyne la petite dernière.
Je n’ai également pas eu le bonheur de connaître mon grand-père maternel. Il travaillait au CFA1 et il est décédé très jeune, accidentellement, brûlé par la vapeur d’eau bouillante échappée de la locomotive après le déraillement du train qu’il conduisait.
Année1945. Mon premier souvenir d’enfance est un souvenir tragique, c’est un épisode de la Deuxième Guerre Mondiale. J’avais un peu plus de 5 ans, je me revois, courant vers des abris au son d’une sirène qui annonçait un risque de bombardements, la peur au ventre, ne comprenant pas exactement ce qui se passait. J’ai encore la vision de ma mère nous tenant, ma sœur et moi par une main, le bébé dans les bras, nous précipitant vers un abri. Image très nette et unique, sans suite. Le cliché suivant est l’arrivée de soldats américains qui nous distribuaient des chewing-gums.
Passé cette période assez floue, je me remémore le magnifique pays où je me promenais avec mes parents, dans une nature superbe, pleine de couleurs, de tendresse, de lumière, de senteurs. Je me souviens des beaux matins où je partais très tôt avec mon père à la pêche aux poissons de rivière. Je revois les petits ruisseaux bordés d’une herbe qui me paraissait immense, certainement parce que j’étais petit, et les roseaux qui me caressaient le visage.
Je suivais un ru limpide glissant lentement dans un calme que troublait seulement le léger écoulement de l’eau paisible et fraîche . De temps en temps le croassement d’un crapaud dans le matin donnait une note encore plus tendre au lever d’un jour nouveau.
Je me souviens du casse-croûte au bord de l’eau dans le froid du petit matin, à déguster avec grand plaisir un petit bout de pain et son fromage. Regard d’enfant épaté d’être en présence d’un père que je découvre gigantesque et fort, sentiment d’être privilégié dans une nature complice d’un bien-être qui ne peut que m’appartenir tellement il paraît unique. Moment de pêche qui continue dans le calme et la plénitude, et le soleil qui monte lentement jusqu'à bientôt nous faire cligner des yeux, présence sereine et dominatrice de cet astre qui nous réchauffe la peau et le cœur.
Le soleil sonnait également le repas de midi. Celui-ci consistait à faire frire, sur un feu de bois, les petits poissons pêchés dans la matinée. Qu’il était bon cet instant, toujours le même, attendu avec impatience par un enfant qui s’émerveille de voir de quelle façon on prépare un foyer, de comprendre comment on allume un feu, de découvrir la petite flamme qui scintille et envoie son souffle chaud ! La friture en cuisant développe un chant et une odeur : une invitation à la dégustation.
Je revois les longues promenades dans un somptueux paysage au milieu de champs de bigarreautiers et autres cerisiers, où je pouvais admirer Tlemcen, pays de la cerise, et Mansourah avec ses ruines romaines antiques dressées dans l’herbe haute, parsemée de mille fleurs odorantes. De splendides cascades aux eaux claires et limpides se déversaient du plateau Lallas Séti (mille deux cent six mètres d’altitude) qui domine la plaine de Tlemcen. L’eau se divisait en une multitude de ruisseaux qui alimentaient une herbe grasse, abondante, souple, agrémentée de multiples fleurs aux couleurs chatoyantes. La cueillette de cresson faisait le délice du repas du soir, salades sauvages également ramassées dans les étendues très arrosées.
Souvenir de casse-croûtes à l’ombre des cerisiers, contemplation divine dont l’image est encore aujourd’hui un baume si nécessaire dans la vie de tous les jours. Étendue verte, coupée par « Les Sept Sources », cristallines, silencieuses, bordées d’une végétation luxuriante, fleurs de toutes sortes, papillons, grenouilles, oiseaux, sous un ciel d’un bleu azur, dans une fraîcheur reposante et au parfum délicieux caractéristique du site.
Souvenir de ce pays de montagne (huit cent mètres d'altitude), qui me ramène aux hivers rudes. Je me vois partir le matin de bonne heure avant l'école, aller chercher le pain à la boulangerie située dans le quartier bas de la ville, petit pantalon court, bottes de caoutchouc, marchant sur une neige fraîchement tombée, dans un silence matinal ouaté et un paysage d’une blancheur immaculée encore vierge de toute trace. Comme j’appréciais le retour et la douce chaleur de notre demeure ! Celle-ci était chauffée par une cuisinière à bois, appelée Mirus, située au centre de la pièce principale.
Sur la plaque brûlante dans une cafetière en aluminium, filtré au moyen d’un bas de coton le café m’attendait. Ma grand-mère s’empressait d’ôter mes bottes et de me frictionner les pieds pour éviter les engelures. Arrivait enfin le moment du petit déjeuner : pain grillé sur la plaque du Mirus et margarine, le tout accompagné d’un odorant café additionné de lait concentré. Un délice !
Si les hivers étaient rudes, les étés pouvaient être tempérés puisque nous étions en altitude, mais quelquefois très chauds lorsque nous n’échappions pas au Sirocco, vent du Sud Saharien, avec ses tourbillons de sable qui enveloppaient le paysage et nous empêchaient de respirer convenablement. L’atmosphère se trouvait complètement desséchée, il fallait rester au foyer et ne sortir que par exigence. Bien heureusement ce mauvais moment ne durait pas longtemps.
Nous avions presque tous les ans des invasions de sauterelles qui faisaient le désespoir des agriculteurs car elles dévastaient tout. Il était stupéfiant de voir les cultures où plus rien ne subsistait après leur passage. Impressionnants également les immenses nuages de ces criquets pèlerins qui cachaient le soleil, on se retrouvait pratiquement dans le noir, et cela pouvait durer une heure. Dans la cour intérieure de l’immeuble, des centaines d’insectes épuisés venaient mourir et tapissaient le sol, que nous devions balayer après l’invasion. Si spectaculaire que fut le phénomène il était et est encore aujourd’hui, une tragédie pour le pays.
Le chemin de l’école passait non loin de notre demeure, près des anciens remparts qui protégeaient en d’autres temps la ville des invasions barbares, vision d’un monde antique. Dans l’école de garçons se trouvaient mêlés avec un même engouement pour apprendre, petits juifs en majorité, arabes et chrétiens en minorité, sans aucune discrimination apparente. Nous avions une occupation scolaire ordinaire comme tous les gamins de notre âge, sans penser à autre chose qu’à une vie collective. Je me souviens que, doué pour le dessin, le privilège m’était donné d’illustrer un petit livret mensuel que nous éditions, et qui décrivait l’activité de chaque classe. Poèmes, nouvelles, réflexions, vie scolaire, autant de possibilités pour dialoguer et permettre l’expression, la création, la communication, facteurs essentiels de cette vie communautaire. J’avais grand plaisir à préparer plusieurs épreuves, à l’encre de chine, et je me trouvais grandement satisfait de la mission qui m’était dévolue. J’étais très souvent inspiré par les Fables de La Fontaine.
Mon arrière-grand-mère maternelle, aïeule de 85 ans, malvoyante, perdait la raison et s’échappait de notre habitacle. La mission importante que l’on me confiait, celle d’aller la chercher, est encore bien ancrée dans ma mémoire. Je lui prenais la main, tentant en espagnol, car elle ne parlait pas le français, de la persuader de rentrer au bercail. Je la revois grande, imposante, vêtue de noir. Elle est décédée quelque temps après.
Je n’ai pas de souvenir précis de la petite habitation que nous habitions, sinon qu’une grande cour intérieure donnait accès à d’autres appartements occupés par des voisins.
Deux portes en forme d’arche commandaient l’entrée. C’est en jouant dans la cour, en compétition avec un voisin de mon âge courant très vite chacun vers des sorties différentes, que nous nous sommes heurtés, face contre face et... grosse chute contre le trottoir, nez en avant. Je n’ai vu que des étoiles : j’ai senti qu’on me transportait, puis le trou noir, et une voix qui me parlait : le médecin de famille à mon chevet avait eu du souci pour mon rétablissement. Je suis resté quelque temps sans voir clair, je ne sais pas médicalement pourquoi. Enfin, dégât de jeunesse : je m’en suis sorti avec un nez cassé et une déviation de la narine ! Aujourd’hui encore, je suis perturbé par ce problème.
Mais ce n’est qu’un petit bobo par rapport à ce que la vie peut apporter de douloureux. Je pense à un événement qui m’a énormément marqué. Un petit voisin de mon âge est tombé malade, il ne venait plus jouer avec nous et restait au lit. Je me souviens que, lors de mes visites, je découvrais chaque matin son petit visage un peu plus pâle et maigre, son petit corps davantage décharné. Il avait parait-il, reçu un mauvais coup dans le bas ventre, cause des souffrances qu’il subissait. Il est plus simple de nos jours de parler d’un « cancer des testicules », maladie qui ne pardonnait pas à cette époque.
Il nous était permis de le voir quelques minutes tous les jours, puis de temps en temps, puis plus du tout. Notre seule possibilité de le savoir vivant était d’entendre ses cris de douleur qui nous perçaient les oreilles et aggravaient notre action d’impuissance face à la maladie. Et puis un jour comme les autres, les cris se sont tus, la souffrance était finie, la vie de notre copain aussi. Il est une chose terrible, c’est de voir un être aussi jeune, souffrir et mourir dans de telles conditions. Que de questions je me suis alors posé ! Qu’est-ce que la mort ? Comment en arriver là ? Comment vit-on les derniers moments, le dernier passage de la vie au trépas ? Ce fut pour moi une révélation de savoir que l’on pouvait mourir à tout âge. Je fus alors perturbé par une inquiétude, une anxiété, qui n’a cessé que lors de mon passage dans le monde des adultes. Mais ce mystère est, je suppose, toujours présent dans l’esprit de chacun, même si on relativise le pourquoi et le comment.
Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce passage douloureux de mon enfance. Si à huit ans, nous sommes associés aux événements de la vie, notre sensibilité recueille tous les aléas qui entourent notre évolution. Nous subissons les événements avec gravité, ils peuvent être un traumatisme ineffaçable dans notre mémoire.
Souvenir de la vie quotidienne et des vacances, scène annuelle où l’on tuait le cochon, notre présence n’était acceptée qu’après la mise à mort de l’animal. J’aimais cette atmosphère particulière où les gens se rencontraient, échangeaient, communiquaient, chacun à sa tâche dans une ambiance familiale. Les anciens sont toujours là pour éclabousser de leurs expériences une assistance adulte, déjà au courant de leurs mille histoires racontées des dizaines de fois. Mais un enfant s’émerveille d’entendre courir sur leurs lèvres ces exploits de toutes sortes, empreints certainement d’un engouement et d’une exagération sympathique en proportion avec leur âge. Puis nous passions à une dégustation en règle, de charcuterie fraîchement sortie de mains expertes, pâtés, boudin, côtes grillées…
En période de chasse, j’ai en mémoire l’arrivée en moto de mon père, avec, sur le siège arrière, un porc sauvage, victime malheureuse d’une battue organisée. Nous attendions le retour des chasseurs sur un terrain vague où se faisait le partage du sanglier. Lorsque le morceau reçu le permettait, nous avions la chance de déguster le jambon dans l’année qui suivait, et le plaisir de couper les tranches au couteau en petits dés sur le pain.
Les vacances étaient tout aussi agréables. Notre grand voyage consistait à nous rendre à Terny, village au sud de Tlemcen, pour un séjour avec ma grand-mère maternelle et son ami Albert. Un paysage de montagne, aux forêts denses, — chênes, châtaigniers, hêtraies et feuillus de toutes sortes — nous accueillait dans une fraîcheur reposante. Ma grand-mère, veuve, voulait refaire sa vie avec cet ami.
J’ai été énormément marqué par ces séjours. D’abord par le fait de partir du logis et de découvrir les sites d’altitude, sauvages, pleins de mystère, où la nature est une explosion de couleurs, de senteurs dans une harmonie à couper le souffle, mais aussi par la personnalité d’Albert qui, très réservé, savait nous conter ses exploits guerriers.
Ancien combattant de la Guerre de 1914, il nous retraçait ses charges de cavalerie contre les uhlans prussiens. Une blessure, causée par un coup de sabre reçu sur le côté du visage, montrait sa joue entamée et une grosse balafre, témoin de cette guerre d’un passé lointain et pourtant si récent. Ce grand bonhomme avait un emploi réservé de garde champêtre et savait nous conduire à la rencontre d’une nature si vivante, si généreuse et qui lançait un défi à la souffrance d’un homme aux poumons gazés. Je le revois, paraissant très grand sur son cheval, avec lequel il surveillait forêts et animaux, visage buriné, marqué par la cicatrice. A la fois triste et plein d’allant, il nous expliquait tout simplement et avec amour, les caractéristiques de telle fleur, de tel arbre, entre deux quintes de toux.
Ses relations humaines très appréciées dans la région nous faisaient connaître des notables musulmans aisés. Nous étions invités quelquefois au repas de midi. Il m’a été possible dans ces occasions, d'admirer les belles demeures de style arabe : grande bâtisse avec peu de fenêtres extérieures, mais un intérieur de toute beauté ; large patio ceint d’arcades et, au centre, un plan d’eau diffusant une fraîcheur très appréciée, contrastant avec la température extérieure; au-dessus, un toit vitré filtrant le soleil et des plantes intérieures ornant cette demeure. Les pièces à vivre que nous traversions, toutes très belles, d’une propreté sans égale, présentaient des couleurs chatoyantes avec beaucoup de bleu, garnies de meubles en bois et de coussins en cuir. Des parfums de chèvrefeuille et de bougainvilliers embaumaient ces lieux idylliques. Le repas berbère était composé d’un succulent couscous roulé à la main, mouillé au beurre rance, parsemé de raisins, accompagné de brochettes de moutons et, comme boisson, un petit lait de brebis. Un vrai régal...
Le sympathique Albert n’aura pas survécu bien longtemps à ses blessures. Il nous a quittés un beau matin, d’une mort douce sans vague et dans la discrétion qui l’habitait. Il aura gravé dans mon esprit un souvenir rempli de compassion, de tendresse, et de courage face à l’adversité et à la mort. Grâce à lui, la découverte de la nature en ce lieu grandiose a été pour moi, un émerveillement et un apprentissage très précieux quant à l’harmonie entre l’homme et son environnement. J’ai énormément apprécié cette transmission et je continuerai à la perpétuer.
Les souvenirs tristes sont toujours vivants dans notre esprit pour nous rappeler à chaque moment que la vie est un ensemble d’éléments complexes, permettant d’apprécier tout le positif donné par l’existence présente, même lorsqu’elle semble ne pas être bien vécue.
Je repense aux jeux un peu fous que l’on pratique à cet âge : construire des arcs et les flèches et provoquer les petits musulmans ou juifs du coin pour effectuer des combats « mortels » qui se terminaient toujours par la mise en commun du goûter de seize heures. Je me souviens du chant dit « révolutionnaire » que ne manquaient pas de nous siffloter timidement les petits musulmans en nous disant que c’était les parents qui leur avaient dit de le chanter aussi souvent que possible : « petit Chékri cache toi bien, voilà les gendarmes qui viennent. Pour un goûter qu’il a volé, un coup de pied ils lui donnaient ». Nous ne savions pas ce que les paroles voulaient dire, mais nous étions au lendemain des événements de Sétif, massacres perpétrés sur des Européens par des musulmans indépendantistes et réprimés très durement par l’armée française.
Nous pratiquions les divertissements du moment : bilotcha (cerf-volant), cerceau, billes d’agate, cache-cache dit « capitoulé », la toupie, le pitchacque — pièce trouée avec dans son centre dix centimètres de papier finement découpés en lamelles, il remplaçait le ballon de foot – jeu du « carricco », composé d’une planche de bois montée sur trois roulements à billes et avec laquelle nous faisions des descentes de folie qui aboutissaient souvent à une chute spectaculaire mais sans gravité.
Dans la nature tellement généreuse, nous allions souvent en bande à la cueillette des margaillons2 que nous épluchions de quelques feuilles pour savourer son tronc tendre et blanc au goût légèrement amer mais très apprécié. Ou encore framboises, mûres, mirabelles, artichauts sauvages, glands, caroubes au goût sucré, jujubes, que nous dégustions avec le plaisir et l’insouciance de notre jeunesse.
Toinou, mon copain, fils du Consul d’Espagne, avec qui je jouais un jour aux cow-boys et aux indiens, que j’ai ligoté tant et si bien et poussé un peu trop au bord de la colline, a dévalé la belle pente en roulant pour finir sur le trottoir après un saut du muret de deux mètres. Et moi, derrière, à sa poursuite, sans pouvoir le retenir, le retournant au sol après la chute. Le voir inerte, blanc et le croire mort. Mais voilà qu’il ouvre les yeux, vite détaché, il n’a jamais voulu de secours, il fallait surtout cacher cela car sinon, notre fréquentation serait terminée. Quelle mauvaise nuit passée, à me demander s’il n’était pas décédé !
Que de belles journées vécues chez le Consul ! Un personnage grand, maigre, joues creusées, visage buriné, pommettes saillantes, nez de bec d’aigle, nerveux, rigoureux, carré, très « à cheval » sur les principes, donnant à son fils une éducation très latine, avec le « petit plus » de l’importante fonction du personnage. Je revois l’entrée bordée de platanes immenses, et au bout, une belle propriété de style colonial. En façade une grande porte que je ne franchissais que rarement. Dans la cuisine située sur le côté de la résidence, nous accueillait une maman très chaleureuse, toujours disponible, qui me paraissait une belle grande dame tout droit sortie d’un monde de nobles, de riches, avec une simplicité et une tendresse qui se traduisaient par une chaleureuse attention à notre égard. Pour moi c’était un grand bonheur de recevoir le goûter de ses mains, de lui parler, d’échanger avec elle des conversations d’enfant qu’elle prenait plaisir à écouter et à alimenter de commentaires avec des mots simples, me paraissant magiques et beaux.
Le Consul s’en va, c’est l’automne, la voiture conduite par son chauffeur emprunte la grande allée de platanes et franchit le portail. Ne perdant pas une seconde, Toinou va chercher sa carabine chargée de petits plombs, se place sous un arbre envahi par les étourneaux en conférence dans les branches, et sans viser tire en l’air au jugé vers le sommet. Un envol immédiat dans un grand froissement d’ailes et notre colonie d’étourneaux disparaît en une traînée ondulée formant des arabesques vers un lieu provisoire plus sûr. Nous nous dépêchons d’allumer un feu derrière la propriété et après avoir déplumé les volatiles, malheureuses victimes de notre partie de chasse, nous nous hâtons de les griller et de déguster ces tendres oiseaux avant l’arrivée du Consul. Ce passage de mon enfance reste dans ma mémoire un agréable souvenir de ma jeune vie. Je me demande souvent ce qu'est devenue cette famille.
De moins bons souvenirs m’ont également marqué. Je pense à la santé de ma sœur Monique notre aînée, atteinte d’une double pleurésie, maladie à cette époque très difficile à guérir. Je vivais l’évolution du mal avec anxiété et souffrance, ignorant comment ma sœur sortirait de ce mauvais pas. Mes parents très inquiets suivaient avec empressement les conseils du médecin et lorsqu’il y avait par bonheur un peu de viande à manger, c’était en priorité pour notre malade, ce qui était naturel. Je pense aussi aux conséquences de cette maladie : mon père se faisait beaucoup de soucis et avait une tension artérielle très élevée. Alors que je devais assister à une séance d’un cirque de passage dans l’après-midi, au moment du repas, mon père s’est écroulé au sol, du sang à la bouche, paraissant sans vie. Appel des voisins, du docteur qui vient en urgence, et moi, toujours plein d’anxiété, le croyant mort. Le médecin nous dit au final que mon père s’était sauvé tout seul car par sa chute au sol, il s’était coupé la langue et en saignant, la montée de sang à la tête a été arrêtée, empêchant peut-être une issue fatale. Je n’ai jamais voulu aller au cirque, tant le traumatisme de la mort continuait de m’obséder.
Cette dangereuse maladie a été vaincue. Ma sœur s’en est sortie après un an de soins, mais elle est restée de santé très fragile tout au long de sa vie. Ce que je ressens, c’est encore de l’impuissance face à la maladie, la souffrance qui entre dans notre corps sans y être invitée, transforme un moment de notre vie en un cauchemar gravé dans notre tête et fait ressortir un profond malaise qui nous perturbe et perdure.
Nous avons également beaucoup souffert du paludisme, maladie pernicieuse dont les crises arrivaient sans prévenir. Nous voilà avec une grosse fièvre à trembler, transpirer, claquer des dents ; le froid envahit tout le corps et, à cause de la température élevée, le délire. Ces attaques fréquentes, l’été, à cause des piqûres de moustiques, étaient soignées avec rigueur. Je me revois au lit, à la diète, avec pour seule nourriture une soupe, sur le front un gant mouillé à l’eau fraîche pour tenter de faire baisser la température. Au cours d’une crise plus forte que d’habitude, mon frère fut pris de convulsions. Il se réveilla le matin suivant avec un strabisme convergent important. Il a retrouvé sa physionomie normale après plusieurs opérations des yeux pratiquées par des médecins militaires quelques années plus tard.
Quand une bronchite survenait, l’hiver, c’était avec des frictions de pétrole sur la poitrine et des ventouses dans le dos que la grand-mère nous soignait. La difficulté venait du fait que la médecine à cette époque était moins expérimentée et ne permettait pas la facilité de soins d’aujourd’hui.
1 Chemin de Fer Algérien
2 Un margaillon est un palmier nain
Année 1950 je viens d’avoir onze ans. Elle apporte pour la famille, un événement considérable. Mon père, ouvrier mécanicien stagiaire, obtient la titularisation en qualité d’Ouvrier d’État à la condition qu’il accepte la mobilité, c'est-à-dire une mutation pour Oran, ville du bord de mer située à quatre-vingts kilomètres de Tlemcen. Il souscrit avec empressement à cette promotion.
C’est pour lui sur le plan professionnel, une aubaine, et pour nous, la possibilité de vivre une vie moins difficile car pécuniairement, sa nouvelle fonction va lui amener une augmentation de salaire.
En effet, nous faisions partie, ma famille et moi — comme mes amis d’ailleurs — des 86% de la population européenne d’Algérie, de condition modeste, constituée d’ouvriers, de pêcheurs, de commerçants, d’employés, de petits fonctionnaires... Les 14% restants représentant les colons et leur familles — . En rappel, le panorama démographique de cette période se compose de onze millions d’Arabes et un million cent mille Français de souche européenne (FSE).
Nous voilà toute la famille dans une ville que nous allons découvrir. Comment est-elle ? Il faut tout d’abord parler de l’appartement. Que de surprises ! Il nous semblait impossible de pouvoir vivre dans un aussi petit espace — il ressemblait plutôt à un nid — à la seule différence qu’il était d’un grand inconfort.
Pourtant il faudra bien s’y faire et accepter l’aubaine, car les loyers sont terriblement chers. Il était impossible que mon père loue un appartement avec sa petite paie d’ouvrier mécanicien. Il avait donc négocié la location gratuite d’un logement en échange d’un poste de concierge de l’immeuble de plusieurs étages et l’entretien des escaliers, le ménage, la fermeture de la porte le soir, ces charges étant assurées par ma mère. Le propriétaire tenait une boulangerie dans l’aile extérieure de l’immeuble où nous logions. Le fournil se trouvait au sous-sol, éclairé par des grilles donnant dans la cour intérieure de l’édifice. Il était facile de voir le boulanger pétrir la pâte en se penchant simplement vers la grille située à même le sol.
L’immeuble comprenait trois étages, un large couloir d’entrée, flanqué d’une grande et lourde porte, et d’un patio. Des escaliers nous conduisaient à de grands paliers pour accéder à chaque appartement. A chaque étages vivaient des locataires de tous âges, et dans certains logements des enfants. Une terrasse servait de toit à l’immeuble et dans un coin, se trouvait une buanderie où chaque locataire avait la possibilité de faire la lessive lorsqu’arrivait son jour d’occupation. De longs fils à étendre traversaient la terrasse : chacun faisait sécher son linge sans oublier de le retirer le soir, car des gens bien intentionnés passaient de toits en toits et vidaient les étendoirs.
J’attendais avec impatience le jour d’étendage de ma mère car j’aimais bien cet endroit. Mon principal plaisir était de voir la ville depuis le haut, de contempler aux deux angles les rues au-dessous, surtout la grande rue animée qui descendait vers le centre-ville, mais j’aimais aussi me retirer sur cette terrasse pour m’isoler, lire et cogiter sur un tas de choses qui pouvaient préoccuper les enfants de mon âge, être seul, libre, avec de l’espace. Que du bonheur !
Il me faut revenir à l’appartement que nous occupions car il fait encore partie de mes plus mauvais souvenirs. Il se composait d’une entrée donnant directement sur une pièce principale de vingt mètres carrés, éclairée uniquement par la porte fenêtre vitrée et protégée par des persiennes en bois. A gauche de cette pièce, une cuisine minuscule très sombre, avec gaz de ville, évier — seul point d’eau de l’appartement — à côté, un petit fourneau à gaz, le tout faisant royalement six mètres carrés. La cuisine servait de salle de propreté, nous devions le matin faire la queue pour nous laver dans l’évier qui servait de lavabo. Pour la toilette corporelle et intime, une bassine en aluminium nous accueillait, pieds dans l’eau et lavage au gant et au savon. L’été, cela était plus facile, ma mère plaçait une lessiveuse dans la cour au soleil pour chauffer l’eau et nous baignait ensuite, c’était le paradis... A l’opposé dans la même pièce, une petite fenêtre grillagée donnait un semblant d’éclairage. Son rebord intérieur assez large servait à tenir au frais les denrées alimentaires, car nous n’avions pas de glacière, encore moins de réfrigérateur, un luxe à l’époque pour une famille d’ouvriers.
Dans la salle principale, au centre, le coin repas, une table et des chaises. En prolongement de la porte d’entrée contre le mur, un établi d’atelier, avec un imposant étau, qui servait à mon père pour besogner sur des moteurs de motos. Contre le mur de droite un lit à deux places était le lieu de couchage de mes parents. Dans le coin gauche de la salle un buffet, à côté un poste radio, seul loisir de notre foyer et dans le prolongement de la salle, une chambre de dix mètres carrés éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rue.
La chambre était destinée aux quatre enfants et à la grand-mère maternelle qui nous avait suivis. A l’intérieur, un lit principal pour elle et ma sœur aînée, un petit lit d’enfant pour ma petite sœur et deux lits pliants pour mon frère et moi. Impossible de nous déplacer le soir quand les couchages étaient dépliés.
Il restera à présenter les lieux d’aisance situés dans le patio, un wc « à la turque » à l’intérieur d’un local sans lumière, sans éclairage, rempli de toiles d’araignées et de gros cafards qui tapissaient les murs. Son usage était pour nous un moment de supplice. Il était en plus partagé avec les voisins immédiats, une famille de quatre personnes, ce qui demandait bien entendu de s’organiser quant à son utilisation.
Les mêmes cafards envahissaient également la nuit la pièce principale de l’appartement. Si nous sortions l’été prendre le frais, à notre arrivée en allumant la lumière, des cafards gros comme le pouce couraient partout, il était répugnant de les écraser, nous attendions sagement qu’ils rentrent dans leur trou. Impossible de les faire disparaître. Le propriétaire nous a toujours dit devoir faire venir le service d’hygiène mais nous ne l’avons jamais vu. Il était parait-il normal de trouver autant de cafards, d’araignées et de rats dans une boulangerie à cette époque. De toutes les façons, il n’était pas question de faire les difficiles, sinon c’était la rue.
Un autre inconvénient majeur accompagnait ce changement. Oran ne possédait pas d’eau douce, la ville était fournie en eau saumâtre au goût exécrable. Elle était utilisée pour les besoins ménagers, la toilette, ne moussait pas même en forçant sur le savon et, servait quelquefois à faire le café. Pour les besoins des repas, nous achetions de l’eau douce, apportée par un vendeur indigène qui passait dans la matinée. Nous attendions avec impatience le tintement de la clochette et son appel dans la rue pour remplir nos bouteilles : cinq litres au tarif de cinq francs de l’époque. Il se déplaçait avec un âne chargé d’outres en peau de chèvre, munies d’un petit robinet de cuivre. Il était agréable de boire cette eau fraîche et de qualité. Il n’y avait qu’une source, située sur le port. Nous devions descendre de la ville, faire la queue pour remplir nos petites bonbonnes de verre gainées d’alpha, et ramener à notre appartement ces quelques litres pour notre consommation de table. Deux longues heures de marche étaient nécessaires.
Les jours de disette, impossible d’acheter de l’eau, nous devions boire le café passé à l’eau saumâtre dans une cafetière au filtre composé d’un vieux bas de coton. L’été quand la grande soif nous prenait, nous étions obligés de boire ce liquide au goût désagréable qui ne désaltérait aucunement. Il fallait attendre le dimanche, descendre à pied au port pour remonter de l’eau fraîche, et la déguster avec délice. Il nous arrivait quelquefois pendant les chauds jours d’été, d’acheter l’eau et la glace au porteur indigène, des bouteilles remplies étaient posées sur la glace placée dans une bassine en fer blanc galvanisé, le tout recouvert de papier journal et d’une couverture de laine qui protégeaient de la chaleur. Il nous était alors possible de déguster avec un plaisir évident une eau bien fraîche, un luxe. Mais ce plaisir fut rarissime.
Le côté positif de l’appartement était son emplacement, situé en plein centre-ville, dans un quartier tranquille, sur les hauteurs. Au sortir de l’immeuble, une grande rue descendant vers le centre principal nous amenait Place des Victoires et en continuité, vers le front de mer. Là, un magnifique point de vue nous faisait découvrir le port, le quartier de la marine, et la Méditerranée qui, toujours aussi belle, se parait d’un bleu d’azur à faire évader l’esprit et le corps dans un déploiement de sensations de plénitude et de bien-être. Au-delà de la longue jetée, une mer immensément grande, un horizon qui appelait au large donnant une envie de parcourir des distances vers une terre lointaine tant décrite dans les manuels scolaires, et dont j’ignorais tout.
Mes parents avaient fait la demande d’un logement social qui nous fut octroyé dix ans plus tard. Nous voilà installés dans la ville en cet automne 1950 dans des conditions de vie que nous devions intégrer. Cela n’avait pas été facile pour tout le monde, mais il n’était pas question de revenir en arrière, à nous de nous y faire.
Dans une routine citadine, mon père partait pour son travail à pied jusqu'à la Place des Victoires, à quatre cents mètres du domicile, et prenait le car militaire qui le conduisait au casernement. Il était mécanicien civil dans l’armée, entretenait engins blindés, jeeps et chars, et tous les véhicules utilitaires. Il rentrait à midi et repartait à quatorze heures l’hiver et à quinze heures l’été.
Ma mère effectuait le travail de concierge et de femme de ménage pour le propriétaire de l’immeuble, qui consistait à balayer les escaliers des trois étages chaque jour et à les laver une fois par semaine. Elle était également chargée de la fermeture de la lourde porte d’entrée le soir à vingt et une heure en hiver et à vingt-trois heures l’été.
Ma grand-mère travaillait « au noir » comme bonne à tout faire chez des particuliers, elle était employée quelques heures par jour. Elle commençait le matin de très bonne heure, puis devait être de retour en fin de matinée pour préparer le repas de midi. Son activité permettait à la famille de pouvoir un peu mieux s’en sortir pécuniairement.
Venons-en aux enfants : Monique en retard pour les études, était inscrite dans une institution privée, mon frère et moi fréquentions l’école primaire près de notre domicile, la petite sœur était encore trop jeune pour être scolarisée. J’ai eu ma première déception quand le Directeur a expliqué à mes parents que je n’avais pas un bon niveau scolaire. Il est vrai que l’enseignement dans une grande ville était plus poussé que celui dispensé dans les petites villes de province.
Je revois l’instituteur, Monsieur Bénitez, un grand bonhomme toujours habillé avec goût, son écharpe de soie autour du cou et en dialogue permanent avec les élèves. Mon arrivée dans l’école fut marquée par un fait divers tragique que j’ai toujours gardé dans mon esprit. Alors que nous étions en récréation, nous avons aperçu tout à coup un avion bimoteur naviguant à basse altitude qui semblait en difficulté. Le moteur avait des « ratés ». Nous étions tous à regarder vers le ciel. Brusquement une aile se détacha de l’appareil et l’avion plongea vers le sol. Par le trou béant à la place de l’aile, nous vîmes tomber des objets puis deux passagers. Nous attendions l’ouverture des parachutes, mais rien ne se produisit sinon la chute des deux corps gesticulants qui se sont écrasés au sol.
Monsieur Bénitez nous a fait rentrer rapidement en classe mais cette vision pénible nous a choqués et nous avons mis beaucoup de temps à évacuer l’émotion et le stress suscités par le drame. L’avion militaire de la base aéronavale de la Sénia s’était écrasé en évitant des immeubles, les huit occupants tués. Je me suis rendu avec des copains sur le lieu de chute des deux malheureux aviateurs, l’un était tombé sur le bitume dans la rue, l’autre dans un salon de coiffure, faisant au total deux blessés. Nous devions exorciser ce drame. Il nous semblait que visiter les lieux n’avait rien de morbide, mais c’était une façon de se détacher de l’accident pour retrouver le sommeil et calmer l’anxiété toujours présente.
De ce fait, ce fut une arrivée douloureuse dans cet établissement, mais bien vite je pensais à autre chose : à ma belle école, aux classes grandes, propres, aux aimables enseignants, au mobilier et aux manuels scolaires qui semblaient neufs. Il est certain que les moyens financiers de la ville étaient plus importants que ceux de mon ancienne école à Tlemcen.
Me voilà installé dans la nouvelle classe me faisant de nouveaux copains. Je pense qu’ils étaient plus délurés dans cette grande ville, j’apprends rapidement un tas de « combines » et d’occupations citadines qui me changeaient de Tlemcen. J’étais très emballé par une activité récemment découverte : l’élevage du ver à soie, une vraie passion. Une vieille boîte à chaussures, quelques cocons: attendre que le papillon sorte, qu’il ponde, puis nourrir les petits vers qui grossissaient très rapidement. Il fallait pour cela trouver des mûriers, ramasser des feuilles et les présenter aux sympathiques bestioles qui ne s’arrêtaient jamais de manger, et nous attendions le moment où le ver allait construire son cocon. Commençait alors une production de soie suivie par l’apparition du cocon couleur jaune d’œuf, à surveiller jusqu’à la percée du papillon qui allait ensuite pondre. Observer tout le processus était une découverte très intéressante qui me ravissait.
J’eus également le plaisir de m’initier à l’aéromodélisme. Nous construisions des modèles réduits de planeurs en bois de balsa et en papier japon3 et nous les présentions à des concours avec les autres écoles du département. J’eus la chance de gagner un premier prix — un baptême de l’air — mais devant l’inquiétude de mes parents et leur refus de profiter de l’aubaine, ce fut le directeur de l’école qui me remplaça.
Les loisirs dans la cité étaient multiples comme le cinéma bon marché dans une salle appelée « le Studio » tenue par des prêtres. Je découvris Zorro, Tarzan, Laurel et Hardy, les Charlots, des films de flibustiers et des westerns. J’avais également étudié le dessin animé et avec des copains, je m’amusais à créer des séances de cinéma, je dessinais les personnages en les faisant évoluer d’une scène à l’autre, les dessins collés bouts à bouts étaient enroulés sur une manivelle, en les déroulant rapidement devant une fenêtre découpée dans un carton, on obtenait une animation. Puis il y avait la lecture, les Jules Verne, Michel Zévaco, les bandes dessinées et la reliure de mensuels que je confectionnais à la couture et à la colle.
Je reviens à Monsieur Benitez, malgré son attention à mon égard, l’examen de sixième arrivait et je n’étais pas prêt. A cette époque, l’entrée en secondaire était sanctionnée par un examen concours pour lequel il fallait avoir la moyenne dans les épreuves et obtenir un bon classement car un quota strict était prévu afin d’éviter les surcharges dans les classes. Un nombre maximum de trente élèves par classe était autorisé. Cette sélection paraît de nos jours, drastique, mais elle permettait d’obtenir un niveau très satisfaisant au baccalauréat, très peu de lycéens obtenaient le diplôme. De plus il était impossible d’accéder aux études supérieures, car les facultés n’existaient pas à Oran, il fallait partir en centre universitaire à Alger, grande ville qui se trouvait à cinq cents kilomètres d’Oran. Seuls les bacheliers fortunés pouvaient se permettre de suivre un parcours universitaire.
Je me présentai au concours d’entrée en sixième avec mon copain Yvon qui habitait au troisième étage de notre immeuble, et Jules, fils d’un réfugié Espagnol résidant dans notre quartier. Ce fut l’échec. Quelle déception! Mes camarades furent reçus, et à la suite de ma déconvenue, je fus dirigé, pour terminer les études primaires, vers une classe préparant au certificat d’études et à la vie active.
La reprise en septembre fut douloureuse car le Certificat d’Études Primaire était souvent une voie de garage. Je voulais avoir un métier plus intéressant que celui de mon père, car nous souffrions beaucoup du manque d’argent et de moyens (meubles, vêtements, distractions) pour mener une vie familiale normale. Je rêvais de réussir dans les études mais j’étais mal parti. Aussi je m'étais mis à travailler énormément pour essayer de rattraper le retard scolaire. Déjà en fin d’année, j’étais parmi les premiers de la classe, à la grande satisfaction de l’instituteur qui croyait en mes possibilités.
Le mois de décembre 1950 fut marqué par un triste drame : ma petite sœur Roselyne est tombée malade, une simple rougeole, qui de nos jours est quelque chose de bénin. Les complications surviennent, l’infection interne dont elle souffre est grave et elle a les reins atteints, le médecin est très inquiet car tout ne se déroule pas comme il faut. Son urine ne s’écoule plus, le blocage des reins survient. Roselyne est ponctionnée plusieurs fois par jour. Un soir, après la ponction, tout parait normal, mais dans la nuit, notre sœur nous réveille avec des hoquets répétés, il est deux heures du matin, ma mère appelle l’infirmière qui habite au deuxième étage de notre immeuble, elle constate la gravité du mal et demande d’aller chercher un taxi pour transporter a malade à l’hôpital.
Mon père et moi partons chacun de notre côté à la recherche du véhicule, mon père vers la ville haute, je me dirige vers le bas. A cette époque, le téléphone est très rare, et pas de pompier ou de secours à appeler. Reste le taxi à trouver dans la nuit froide avec un vent d’hiver tourbillonnant, de grosses rafales entraînent feuilles et papiers du sol, le hurlement du vent court entre les édifices, cogne les murs, rebondit de façades en façades et donne un caractère encore plus dramatique à l’instant présent. J’ai de la difficulté à me tenir droit ; les rues sont désertes, les stations de taxi vides, que de désespoir ! Quel mauvais souvenir... Tout est contre nous, je cours dans la ville, rien, aucun secours, je reviens désespéré à notre domicile. Entre temps, mon père a trouvé une voiture, transporté ma petite sœur à l’hôpital, mais le mal a fait son œuvre : Roselyne est décédée car le rein ne jouait plus son rôle de filtre et l’urine s’est répandue dans le sang causant une issue fatale.
Quelle fin d’année sombre, marquée à vie dans ma tête sans possibilité de pallier la douloureuse perte en quinze jours d’une jolie petite sœur blonde, à la chevelure très abondante, aux grandes boucles qui descendaient jusque sur les épaules, d’une gentillesse extrême, gâtée de nous tous, grande pour son âge et délurée.
Au cimetière d’Oran saccagé par les Algériens à l’indépendance de l’Algérie, au milieu d’un spectacle désolant, de tombes éventrées, cassées, envahies par la végétation, une photo récente prise par des Pieds-noirs en visite nous montre la tombe de ma petite sœur, épargnée par miracle. (Les soldats français qui ont débarqué en Algérie en 1830 étaient chaussés de bottes noires, d’où l’appellation Pieds-noirs donnée par les autochtones).
Depuis ce temps les Noëls ont été pour moi une manifestation remplie de peine d’autant plus que d’autres événements feront des fins d’années futures, des moments de tristesse, quelque peu atténués plus tard, par ma vie de couple et le bonheur d’avoir des enfants.
Le début de l’année 1951 est resté très longtemps un cauchemar pour nous tous. Puis la vie est repartie dans un élan brisé par un fatalisme qui pose encore cette question à notre conscience : pourquoi cela ?
J’ai effectué une scolarité dans de bonnes conditions, le certificat d’études primaires fut obtenu facilement, ce qui a poussé l’instituteur à demander un testde mesure du quotient intellectuel, dit « psychotechnique ». Je me revois le passer en tournant des manivelles pour suivre des courbes et des figures et complétés par des tests écrits, cela pour conclure que j’avais des possibilités pour faire plus tard un métier technique, comme ingénieur, architecte…
