Pour qui donc chantons-nous ? - Jean-Vincent Pinard - E-Book

Pour qui donc chantons-nous ? E-Book

Jean-Vincent Pinard

0,0

Beschreibung

L'auteur nous livre un angle de vue critique inédit sur les camps d'internement soviétiques.

Gavrine, écrivain interné dans un camp de la Kolyma, est contraint d’écrire des récits pornographiques revendus « sous le manteau » par le chef du camp.
Entre pastiche de roman érotique et des Récits de Chalamov, Pour qui donc chantons-nous ? retrace le quotidien des prisonniers, les violences physiques et psychologiques dont ils sont victimes, les hiérarchies qui se créent, les enjeux de pouvoir et les stratégies de survie à l’intérieur du camp.
Les récits érotiques qui ponctuent ce roman sont autant de métaphores parodiques de la mise en œuvre de l’idéologie totalitaire.
L’auteur interroge le rôle subversif de la littérature, son sens et son utilité dans une dictature.

Un texte original qui pastiche brillamment les grands auteurs de la littérature russe, de Gogol à Chalamov.

EXTRAIT

Au tout début, la fille s’appelait autrement, Alexeï ne se rappelait plus quoi. Puis Vitia Mitchourine proposa Vassilissa et l’idée plût. « Parce que ça faisait Vassilissa Maximovna Praskova. Tu comprends ? Comme Vassili Maximovitch Praskov. »

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Vincent Pinard n’est pas natif d’une République Socialiste Soviétique et n’a jamais été condamné pour « activité trotskiste contre-révolutionnaire ». Il n’a pas fait non plus l’expérience des travaux forcés dans « le pays de la mort blanche ».

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 154

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

Pour qui donc chantons-nous, les amis, pour qui donc ?

 

Nous glorifions cet aigle

Qui vole par-dessus les champs et les usines

Sa force immense abat les loups qui nous menacent

Nous te glorifions, camarade Staline

Le meilleur d’entre nous, à la première place

 

Pour qui donc chantons-nous, les amis, pour qui donc ?

 

De tous les hommes au monde, il nous est le plus cher

Le bonheur avec lui est toujours plus joyeux

Plus forte est notre force, plus belle est notre terre

Et le soleil devient, avec lui, plus radieux

À François - Olivier B.

I – Stoïchko

Le Riazanski… ce nom a disparu depuis longtemps et ne vous dit sans doute rien. Il désignait à l’époque un des quartiers de Moscou les plus dénués d’attraits. Certes dans les dernières années quelques familles à la fortune nouvelle y avaient fait construire des maisons de bonne allure mais c’était là de rares îlots dans une mer d’immeubles sans grâce, que des propriétaires sans scrupules louaient à une population sans moyens, minuscules épiciers rapaces tapis au fond de sordides commerces, petits employés vivotant péniblement, fonctionnaires de dernier rang auprès de qui un simple assesseur de collège passait pour un nanti. De chiches tailleurs, des cordonniers presque misérables y avaient leur échoppe où ils trimaient tout le jour. Il est des villes, j’en connais, dont les rues résonnent de chants joyeux, des ateliers s’échappent les plaisanteries et les rires par les fenêtres ouvertes. Rien de semblable ici. Le client qui, naïf, pénétrait dans une boutique commander un manteau, une paire de bottines, ou un simple raccommodage devait d’abord subir d’interminables récriminations contre les apprentis paresseux, les enfants ingrats, les femmes acariâtres, dépensières et infidèles. Puis s’engageait une longue et âpre négociation, au terme de laquelle les deux parties se séparaient toujours insatisfaites, l’une et l’autre également convaincues de s’être fait rouler. Outre ses moroses habitants, le quartier abritait des étudiants qui y louaient une chambre. Ces oiseaux-là se partageaient en deux classes. Dans la première, les nouveaux. Enfants de familles provinciales, ignorants des diverses parties de la capitale et de leurs mérites respectifs, ils se retrouvaient au Riazanski attirés par la modestie de ses loyers. Il ne leur fallait guère de temps pour en percevoir l’inconfort. Dès lors, les plus aisés ou les plus débrouillards se transportaient dans des lieux moins sinistres. Les autres glissaient dans la seconde catégorie, celles de résidents permanents de ce purgatoire où ils expiaient le double crime d’être jeunes et pauvres.

Notre histoire débute dans une de ces pensions. Encorevers les années vingt, on pouvait voir en haut de la rue Korliakov une grande maison de quatre étages et sa large façade dessinée dans ce style français qui fut un temps à la mode sous Paul I er, avec son perron imposant où aboutissait l’escalier, auquel ses marches trop hautes et trop étroites donnaient une allure quelque peu ridicule et certainement prétentieuse. Au vrai, sans être franchement disgracieux, l’édifice au passant aurait paru banal, sans les ornements dont l’architecte avait choisi de gratifier le tour de chacune des nombreuses fenêtres. Au lieu d’opter pour les habituels et rigides embellissements à l’allemande, avec leurs austères lignes géométriques, il avait reproduit dans la pierre la dentelle en bois qu’on trouve à la base du toit de nos isbas. L’effet était étonnant : leurs formes traditionnelles donnaient à ces sculptures un air simple et familier, mais la matière dont elles étaient faites, un aspect aussi étrange et mystérieux qu’une forêt pétrifiée. Et l’œil qui se laissait guider plus haut pouvait apercevoir, au-dessus des chevrons du deuxième étage…

 

« À ce point, dit Alexeï, Stoïchko en a eu assez et il s’est mis à hurler que l’autre imbécile se foutait de lui ou quoi, qu’il ne se passait rien, que personne n’achèterait ces conneries, faut qu’il se passe quelque chose tout de suite, il disait, ça, c’était juste bon à se torcher le cul. Il secouait le malheureux Gavrine par le col de sa veste, comme ça. Et puis il lui a balancé une claque qui l’a jeté par terre. »

Les autres détenus s’écartent prudemment. L’écrivain se relève, seul face au staroste, maigre et insignifiant devant un géant qui le domine de deux têtes et qui pourrait le tuer d’un seul coup.

« Bien sûr, l’autre, il allait pas le descendre pour si peu, hein… Mais tout de même, il était furieux. Parce que ça le faisait enrager de constater que son plan ne marchait pas si bien que ça, que Gavrine n’était même pas capable de fournir ce qu’il attendait et que sa petite entreprise (qu’il avait déjà vendue à Praskov, note bien, hein), elle paraissait morte à peine née. »

Gavrine tremble encore, à cause de la peur et de la gifle. Il assure avoir compris, le staroste ne doit pas s’inquiéter, il supprimera ces passages.

– Bonne idée, Dimitri Dimitriévitch, mais supprimez donc aussi les autres, lance alors Leskov.

« Le vieux était assis sur sa couchette, en haut, les pieds ballants. Il suivait tout ça, depuis le début, avec un sourire méprisant. Parce qu’il l’avait dit à plusieurs reprises : ce genre de livres, c’était de la saloperie, ceux qui les écrivaient, des putes, ceux qui les trafiquaient, des maquereaux. »

Gavrine a un regard épouvanté et baisse la tête. Le staroste aussi se retourne vers le vieux détenu.

« Les nouveaux au baraquement, qui ne connaissaient pas encore comment les choses s’y passaient, croyaient qu’il allait lui faire sa fête. Nous, on ne s’inquiétait pas. On savait bien que Stoïchko, même en rogne, ne lui toucherait pas un cheveu. Contre Leskov, il ne faisait jamais rien. De fait, il l’a regardé quelques secondes, posément, et s’est contenté de hausser les épaules. »

 

En d’autres occasions, malgré sa promesse, Gavrine se laisse aller à des longueurs. Chaque fois la scène est la même : le staroste perd patience, saisit l’écrivain par le cou, le soulève du sol, le secoue comme un sac.

« L’autre n’était déjà pas bien gros au départ, hein… Alors, après des mois de camp, tu imagines bien… il n’était plus qu’un crevard, rien que la peau et les os. Ça ne pesait rien au bras de fer d’un Stoïchko. Il se dépêchait de promettre, avec son étrange voix aiguë et cassée, qu’il recommencerait tout. »

 

Au cours des mois suivants, Alexeï lui demande à plusieurs reprises pourquoi il persiste dans ces descriptions littéraires qui ne lui apportent que des ennuis. Toujours, Gavrine a le même geste d’impuissance : il ne fait pas exprès, c’est sa façon à lui, voilà tout. Le staroste, de son côté, n’a pas le choix. Dans tout le camp, Gavrine est le seul capable d’écrire.

« Hormis Leskov. Lui savait, il connaissait la littérature. Mais même le couteau sous la gorge, même sous la matraque, il aurait pas fait une ligne pour Stoïchko. A fortiori ce genre de lignes.

Trois récits entiers, quelques pages d’un quatrième… Il ne reste pas grand-chose, mon ami français », dit Alexeï, pensif, qui avait calculé qu’il devait pourtant y en avoir eu une quinzaine. « Puisque Gavrine a écrit un épisode tous les un ou deux mois, entre l’arrivée de Stoïchko et sa propre mort, à l’été 38. »

Durant cette période, Dimitri Dimitriévitch Gavrine reçoit, deux jours dans la semaine, une dispense de chantier. On l’installe avec Bachmatchkina, la dactylographe personnelle de Praskov. Dans ce petit bureau, attenant à celui du directeur, il conçoit et rédige ses nouvelles. Le soir il rentre au baraquement.

Stoïchko est illettré. Gavrine doit lui lire ses textes à haute voix. C’est généralement avant le coucher. Dans ces moments s’entassent autour d’eux vingt à trente détenus, du 14 en majorité, mais aussi d’autres baraquements. Stoïchko fume, les yeux fermés, allongé sur son châlit et semble rêvasser. En vérité il est plus concentré encore qu’à son habitude, attentif à chaque phrase, soucieux de s’assurer qu’elles ne comportent rien de dangereux.

La plupart des détenus aiment ces lectures du soir, leur unique distraction. Le lendemain, sur le chantier en forêt, ils en reparlent volontiers entre eux. Seule une poignée réprouve de telles histoires, pour diverses raisons.

« On a eu deux baptistes estoniens qui sortaient pour ne rien entendre. Ou bien, quand il faisait trop froid, partaient prier au fond du baraquement. Leskov aussi était contre. Naturellement, il n’allait pas prier, hein…. Lui, c’était parce que les bolcheviks de sa génération avaient toujours été très austères et ne parlaient jamais de ces choses. Par ailleurs, même si on laisse de côté la morale, il n’aimait pas comment écrivait Gavrine. Il lui disait qu’il n’avait aucun talent. Et l’autre, ça l’affectait plus que tout le reste. »

Stoïchko arrive au camp à l’automne 1936. « On ignorait pourquoi il était ici, si c’était un droit commun ou un article 58. On n’a jamais su, du reste. » Les premiers jours, les détenus sont méfiants. La majorité est convaincue qu’il s’agit d’un espion de Praskov. Leskov se moque d’eux, avec son mordant habituel. À quoi peut servir un indic dans un baraquement de mouchards, demande-t-il. L’argument est cruel et ils se taisent, parce que le vieil homme a raison. Chacun d’eux a, au moins une fois, dénoncé quelqu’un ici. Pour se tirer d’affaire, pour une ration de plus, pour du pain, des bottes, un médicament, de la vodka…

« Doubrovine a pris la parole. Un grand gaillard au visage sympathique, stupide mais joyeux. Il venait d’Odessa. Mécanicien de bateau là-bas, il y avait pris quatre ans pour s’être saoulé et endormi au travail. Oui, à quoi ça peut bien leur servir de nous faire faire les mouchards, il demande à son tour. Où il croit qu’on va aller, le Praskov ? Et en même temps du bras il faisait un geste circulaire, comme ça, en désignant la taïga autour, les milliers de kilomètres de taïga, dans toutes les directions. C’était vrai. On savait bien que la forêt suffit, à elle seule, à garder n’importe qui. On s’est regardé. On était surpris d’entendre Doubrovine dire quelque chose d’aussi intelligent. »

 

Stoïchko ressemble beaucoup plus à un truand qu’à un politique. « Mais il détestait le pouvoir différemment des autres truands. Eux n’aimaient pas les flics, c’est tout. Stoïchko, c’était plus profond, plus élaboré. Il avait très bien pu tomber sous le 58. Pour agitation antisoviétique, par exemple.

Dans tous les cas, il n’était pas un indicateur, continua Alexeï, mais un vrai taulard, très dur, très habile. »

Puis, avec une pointe d’admiration : « Il savait les baiser tous, les soldats, l’administration. Et sinon, s’arranger avec eux. » Mieux que personne Stoïchko maîtrise l’art de falsifier les contrôles, donnant à croire que la norme a été dépassée. En réalité, aucun détenu ne l’ignore, sa brigade est celle qui s’économise le plus. Il fait tout le temps des affaires, trafique sans arrêt. Après un mois, il connaît tout le monde au camp, même la direction. C’est lui qui a l’idée de vendre des récits de Gavrine. Le jour où il prend la tête du 14, personne ne proteste. Ils lui savent même gré d’avoir, d’emblée, rectifié Zaluga.

 

Les choses s’étaient passées ainsi : auparavant, ils avaient pour staroste un vieux paysan de Vologda. « Un brave homme, dit Alexeï, à qui tous faisaient confiance. On allait volontiers le voir et il nous écoutait patiemment. Il donnait généralement de bons conseils. » Sans jamais rien décider, cependant, car le vrai chef du baraquement à l’époque se nomme Zaluga, un droit commun.

Coupable d’innombrables vols, de meurtres, de viols, d’attaques de banque, et d’autres choses, « Zaluga aurait dû être fusillé dix fois pour tout ce qu’il avait fait. Mais, sans doute, le tribunal n’a pas voulu ou osé faire exécuter un ancien partisan rouge de l’armée de Vorochilov. Ils se sont contentés de l’envoyer à la Kolyma. Dans le camp de Darotchka, cent cinquante kilomètres au nord de Iagodnoié. »

Il s’en évade, avec un autre condamné pour meurtre. Et un troisième, qui n’a pas vingt ans, « à leurs yeux rien qu’un cave, ils l’emmenaient juste pour la viande ». Leur évasion est bien préparée, ils ont réfléchi à la route et aux étapes. Un contretemps, pourtant, les oblige à reporter leur départ de presqu’un mois. Quand ils se lancent, on est en octobre et l’hiver est déjà là, avec des nuits d’un froid insoutenable qu’ils doivent passer sans feu pour ne pas se signaler aux commandos lancés à leur recherche. Puis la neige se met à tomber, retardant encore leur progression. « Ils tinrent ainsi deux semaines dans la taïga. Quand les vivres furent épuisés, ils égorgèrent le jeune et le mangèrent. C’est ça, pour la viande. »

 

Après une cinquantaine de kilomètres de forêt en direction de l’ouest, ils se perdent. On retrouve Zaluga au bout d’un mois, exténué. Et seul. « Ce qu’il avait fait de l’autre, va savoir… » À nouveau, et aussi inexplicablement, il échappe à la peine capitale, échouant après diverses péripéties au camp, où il forme sa bande. « Deux autres droits communs qui lui faisaient ses gardes du corps et un troisième, un tueur gringalet et vicieux, qui était sa pute. » Alexeï, ajouta, au souvenir de la tyrannie des quatre : « La loi des truands, c’est pire que la loi de la chiourme, pire que la loi de l’administration du camp, pire que la loi du NKVD. Pire que tout. Un chaos de violence, de stupidité et de superstition. »

 

La suite, précisa-t-il, il n’y avait pas assisté lui-même. Sa brigade, dix hommes flanqués d’un soldat de garde, était partie à la coupe et une tempête les surprit. Isolés dans la forêt, ils se réfugièrent dans une sorte de tanière d’ours pour y rester piégés trois jours. Dehors la température était descendue en-dessous de -50°C. La deuxième nuit, quatre d’entre eux partirent, affamés et rendus fous par le vent d’épouvante qui soufflait en permanence. Ils gelèrent bien avant d’atteindre le camp. Alexeï et les autres attendirent que le temps se calme. À leur retour Stoïchko avait pris la tête du 14 et s’en était fait élire staroste.

 

À peine arrivé dans le baraquement, leur raconta-t-on, il va défoncer Zaluga et sa bande. Même à quatre contre un, ils ne font pas le poids devant cette force de la nature, féroce et coriace. Stoïchko est aussi un habile politique. Il prend ce même Zaluga pour second. Le reste de l’équipe vient avec. Mais il se méfie du petit vicieux. Quelques semaines passent et, une nuit, il le fait étouffer dans son lit. « Les deux autres tenaient les bras tandis que Zaluga enfonçait le chiffon dans la gorge du type que, pendant des mois, il avait baisé chaque soir. » L’homme agonise longtemps tandis qu’à deux pas, la lampe à la main, Stoïchko surveille l’opération. « Complètement dressés qu’ils étaient… Complètement dressés…, insista Alexeï, ils faisaient tout ce qu’il voulait. Tout, je te dis. » On est en hiver. Ils sortent le cadavre et lui brisent la tête contre la colonne d’urine gelée à l’entrée du baraquement. Le lendemain ils expliquent au chef Milioutine, un sergent accommodant avec qui on peut payer, que le type est sorti pisser et que, dans l’obscurité, il a glissé. Aucun détenu, même le plus loquace des mouchards, ne s’avise d’aller raconter ce qu’il a vraiment vu cette nuit-là.

 

Leskov n’aime pas Stoïchko. « Combinard, trafiquant, voilà comment il le désignait. Pour lui, c’était une canaille sans scrupules. Très capable, certainement, mais qui ne savait mettre ses forces et son intelligence qu’au service d’entreprises sordides. » Si quelques détenus pensent comme lui, le vieux est le seul à le dire crânement au staroste. Dans ces instants le silence se fait autour d’eux. « Les gars se demandaient bien quand l’autre en aurait assez et lui règlerait son compte au vieux. » Pourtant, quand parfois Stoïchko répond, c’est toujours d’un ton débonnaire, voulant donner l’impression d’être amusé : « Dans la terre d’ici, Piotr Pavlovitch, on fait rien pousser avec vos principes trotskystes, il disait, par exemple. La mine dégoûtée de Leskov le faisait ricaner. »

 

Alexeï ajouta : « Malgré tout ça, le vieux lui était sincèrement reconnaissant au moins d’une chose, c’est d’avoir abrégé le règne de Zaluga et sa bande. Il jubilait : Aliocha… quelle raclée ! Ces fils de pute ont pris ce qu’ils méritaient. Fallait les voir grogner comme des chiens et pisser le sang. »

 

Un matin, Stoïchko va chez Praskov. C’était, assura Alexeï, déjà une sorte d’exploit pour un détenu. Son audace leur paraît même de l’inconscience et, probablement, un autre que Praskov l’aurait fait exécuter d’avoir osé lui proposer un tel marché. Mais aussi, très certainement, Stoïchko n’y serait pas allé. Il possédait, selon Alexeï, un talent indéniable, quelque chose de l’ordre du don, pour évaluer au premier coup d’œil jusqu’où allait la rapacité de son interlocuteur et dans quelles combines il pouvait l’attirer. Alexeï ne se souvenait pas l’avoir vu se tromper.

 

Stoïchko et Praskov font affaire, prenant Gavrine pour écrire régulièrement des histoires de Vassilissa qu’on revend un peu partout dans le pays, à Moscou et ailleurs, selon des circuits mystérieux connus seulement du staroste et du directeur. Les quatre cinquièmes de la recette vont à Praskov, le reste à Stoïchko qui en reverse un peu à Dimitri Dimitriévitch, l’équivalent de dix, peut-être quinze kilos de pain. Pas grand-chose, admit Alexeï, mais, ajouta-t-il, sans ce supplément de ration l’écrivain n’aurait pas tenu un mois.

« Mon seul désaccord sérieux avec Leskov, continua Alexeï. Je lui répétais, à lui qui condamnait toujours ces choses, je lui disais qu’est-ce que ça veut dire, Piotr Pavlovitch, quel sens ont vos principes, ici ? Dehors les traîtres à la révolution règnent, dedans leurs chiens de garde assassinent ? Alors que pèsent les combines du staroste devant leurs crimes ? Foutez-nous la paix avec votre morale. Ici la seule morale c’est de survivre. » Leskov secoue la tête. « Survivre est un réflexe, dit-il, jamais une morale. » Et ils en restent là.

 

Alexeï se tut un moment. « Sur le fond, Piotr Pavlovitch avait raison, finit-il par avouer. Stoïchko était fondamentalement une canaille. D’abord, un proxénète. »

À cette époque, le camp compte deux à trois cents femmes, selon les années. Parce qu’elles sont moins efficaces à la coupe et diminuent la production par tête, la Direction a toujours cherché à s’en débarrasser. Particulièrement du temps de Praskov, qui ne pensait qu’à la norme. Il savait qu’au camp, tout dépendait de ce qu’elle était ou non atteinte, le ravitaillement comme la paie. Qu’ils passent dessous, et le camp dans son ensemble s’arrêterait. Ils ne recevraient plus rien, ni matériel, ni vêtements, ni nourriture. Et lui, Praskov, serait limogé.