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J'ai presque cent ans, j'ai traversé l'horizon dans un sens puis retour, comme on passe une vitre. J'ai des bouts de verre plantés dans tout le corps, mais n'en suis pas morte. Ne me demandez pas mon nom ; les pauvres n'ont pas de nom. Les mercredis l'hiver je me rends à l'Association pour recevoir le cabas à provisions de la semaine. J'ai des pommes, du lait, des biscottes, je ne manque de rien. Surtout, j'ai mon cabanon. Un miracle, mon cabanon ! J'y suis un monarque illégitime. S'ils m'y découvrent, ils m'emmèneront. Ils m'attacheront à un lit au trente-troisième étage du service de gériatrie. Surtout pas ça ! A l'hospice, je perdrais le don de convoquer les oiseaux. J'ai voyagé sur la Marie-Joséphine. Je me suis embarquée le jour de mes dix-huit ans. Si j'étais partie avant, cela aurait fait des histoires, je ne voulais pas être ramenée à la maison entre deux gendarmes. J'étais solide, j'ai patienté. Depuis mes trois ans, chaque fin d'après-midi, la vieille, ma grand-mère m'envoyait porter des biscuits chez le voisin d'en face. Il avait perdu sa femme, le pauvre avait besoin d'être consolé. "Tiens, gamine, trois pièces pour ta tirelire, mais motus et bouche cousue, ça reste entre nous, sinon tu vas voir ce qu'il t'arrivera." C'est comme cela que j'ai appris la chanson du bâton de rouge à lèvres, rouge cerise. Sans fesses, sans seins, mais avec les lèvres peintes. Avec ça, je me suis débrouillée. Je n'ai jamais parlé à personne de la grande ombre déchirant la petite à la faire s'évanouir, à faire s'effondrer le sommier. Heureusement, jamais de sang dans ma culotte.Une seule fois, à peine deux gouttes. C'était le jour de la communion lorsque toutes les filles défilent dans l'église. J'ai eu si peur, cela n'a plus jamais recommencé. On ne peut tout de même pas être impératrice de tous les malheurs. Qu'aurions-nous fait d'un gosse ? Le gène de l'amour n'était pas dans le sang de la famille.
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Seitenzahl: 192
Veröffentlichungsjahr: 2020
DU MÊME AUTEUR
L'entreciel, nouvelles, L'Harmattan, 2010Le livre des jours, récit, Books on Demand, 2012Blockhaus atlantique, théâtre, Books on Demand, 2013
Un jour ou l’autre, ils m’auront. Ça en sera fini du cabanon, ils m’emmèneront loin d’ici. Que peuvent-ils comprendre ? Que leur importe, ils m’emmèneront sans s’embarrasser de comprendre. Pourtant, si je le veux, quand je suis en forme, une féérie dans le cabanon ! Une volière où les oiseaux viennent pêcher des étoiles. Je n’ai qu’à ciller des yeux canari, perruche, moineau, mésange. Venez, venez, mes beaux ! Quand je suis en joie, rossignol, martin-pêcheur, loriot. Vite, vite, accourez ! Bleu tendre pour la mésange, vert Amazonie pour la perruche, les pitreries taquines du moineau. Le canari m’adresse un clin d’œil en s’époussetant l’aile. Je peux convoquer des oies, des pintades, des poules de Chine, des divas à plume pour un opéra de caquètements. Je parle avec mes oiseaux, je leur explique la situation. Un jour, ils m’auront, c’est certain. Des oiseaux ? Parfaitement, si je le souhaite, les oiseaux arrivent par milliers au cabanon. Ils n’ont même pas remarqué l’absence des oiseaux en ville ! Moi, les oiseaux m’emplissent les yeux, ils ravissent mon cœur. Les blouses blanches ne voient pas mes oiseaux. Leurs ailes déployées ? Un éventail bariolé dans les mains d’une Andalouse sur une place baignée de soleil. Ils m’arracheront du cabanon. Quand j’en ai envie, il suffit d’un miroitement de lumière et hop, des gitanes dansent le flamenco ! Elles tapent du pied à faire s’écrouler leurs bidonvilles, des oiseaux d’or imprimés sur leurs robes. Ils ne voient pas les gitanes. Ils m’emmèneront. Fini les fêtes et les danses au cabanon. Ils ne comprennent rien. Et si je veux parler à un torchon suspendu à un clou ! Serait-ce interdit ? Un jour ou l’autre, ils m’auront, c’est certain. Le torchon, lui, a de l’obligeance, il voit la sueur me perler au front malgré le froid piquant, s’il le pouvait, il se dépendrait pour venir l’essuyer. Cessez de vous agiter, vous êtes parvenue à rentrer.
Il a raison, je m’en suis sortie pour cette fois. Il reste que je me suis bel et bien fait prendre au piège, me laissant mener toute volonté débandée de quoi alimenter mes craintes les pires. La dame de l’Association a pu m’entrainer, vieille poupée de chiffon, je n’ai pas regimbé une seconde. Son bras accroché au mien elle m’incitait à avancer. Voilà, voilà, madame, ça va aller. Tout en me guidant vers une porte que je n’avais jamais remarquée. Il a fallu qu’elle se referme derrière moi pour que j’en découvre l’existence. Et encore, pas dans l’instant. Peut-être, la dame a dû légèrement me soutenir, parce que je ne me souviens pas que mes jambes m’aient portée. J’étais à autre chose. Les jambes perdues dans le pantalon mes pieds ne touchaient plus le sol. Les chaussettes tire-bouchonnées sur les chevilles, dissimulées par le pantalon. Je ne veux pas qu’on voie mes chaussettes en bas des mollets. Des mollets de squelette. Enfant, c’était déjà ainsi. Je détestais cette jupe écossaise avec des carreaux trop grands pour moi. La laine me grattait affreusement. Ma mère : Mange, j’ai honte quand tu es avec moi. Comme si je ne te nourrissais pas ! Les jambes flottaient dans le pantalon qui flottait au bras de la dame de l’Association. Flottant ainsi, je n’ai pas réalisé qu’elle m’emmenait. Je fais pourtant tellement attention pour ne pas risquer de tomber entre leurs mains. Mais là, mon esprit m’a manqué. Sans doute la chaleur. La fatigue aussi. Quand la dame de l’Association est sortie de derrière le comptoir, moi, tout ce qui m’est apparu était qu’elle portait une jupe écossaise avec des carreaux bien proportionnés qui lui allait parfaitement, qu’elle avait de belles jambes sous des collants clairs. C’était la première fois que la dame prenait corps. Elle était soudain dotée de traits précis, alors que je n’avais jamais vu en elle autre chose qu’un sourire, et une paire de mains auxquelles est suspendu le cabas avec les provisions pour la semaine. D’habitude, je fixe le cabas du regard. Est-ce que je pourrai le porter tout le long du trajet ? Mais au lieu de me le tendre elle m’a posé la main sur le bras. Dans le mouvement, l’or de son alliance m’a griffé les yeux. La dame est mariée. Je me fiche parfaitement qu’elle soit mariée, veuve ou vieille fille. Cependant, je préfère qu’elle reste « la bonne dame de l’Association ». Elle remet le paquet pour la semaine, je ne veux rien connaître d’elle, et réciproquement. Puisque je suis contrainte de venir la voir. Les mercredis l’hiver.
Sans doute, me suis-je complètement abandonnée, appuyée à son bras. Lorsqu’elle l’a retiré de sous le mien pour me livrer à la doctoresse, la nécessité subite de devoir me tenir par moi-même m’en a coupé le souffle. Un tremblement de terre. Sauf que ce n’étaient pas des secousses sismiques. Simplement les violentes contractions de mes artères peinant pour acheminer le sang au cœur. J’ai dû produire un effort si considérable pour ne pas glisser au sol, mes nerfs s’en sont crispés le long de la colonne vertébrale, jusqu’à la nuque, avec des piques de décharges électriques dans le crâne. Et maintenant, je me sens percluse des pieds à la tête. Dieu sait si je ne suis pas tombée sans en avoir gardé le souvenir. Pourtant, non, une chute aurait provoqué une histoire. Or, il n’y a rien eu de la sorte. Il m’a quand même fallu un certain temps pour récupérer quelques facultés. Quand j’ai enfin réagi au bruit de la porte se refermant, il me semble que cela faisait déjà plusieurs secondes qu’elle était close sur moi. C’était le moment de protester et de m’en retourner. Mais avec mon corps encore tout ébranlé de faiblesse, avant que l’idée de partir ne me vienne à l’esprit, j’étais fixée sur place, accrochée par les yeux à la blancheur de la blouse. J’avais oublié qu’un vêtement put être d’une telle blancheur. Si je tends la main pour recueillir un flocon de cette écume tout s’évanouira à mon contact. Tandis que les mouettes rient aux éclats en jouant dans les rubans de la pure dentelle océane. Elles ont mis leurs robes de communiantes, blanches, si blanches. Surtout ne pas faire de taches. Enfouir les taches de sang dans la poubelle plutôt que dans la corbeille à linge moins de risque qu’elles soient découvertes. Ce n’est arrivé qu’une seule fois, juste le jour où toutes les filles défilaient dans l’église. J’ai eu si peur, cela n’a plus jamais recommencé. Sonnée par la blancheur de la blouse, je dévale la pente des années. Trempée jusqu’à la moelle, je suis projetée sur la grève stérile de ma vie. Une telle blancheur me malmène je me sens roulée en tous sens, une guenille dans une machine à laver le linge. Par le hublot, je devine qu’on me pose des questions, mais le fracas de l’eau m’empêche de les comprendre. Tchlap ! Tchlap ! Mon cerveau en est au prélavage. Mon crâne vient cogner contre les parois du tambour. Plongée dans mon bouillon de crasse, des bulles me sortent par le nez pour exploser à mon visage. D’autres éclatent dans ma bouche. Je dois présenter la face d’un monstre grimaçant. Elle va me prendre pour une folle. Je suis fichue. Elle va appuyer sur la sonnette. Tu n’as pas honte ? Si maman. Si. J’ai honte. J’avais oublié le mot, mais c’est sûrement ça. Seule, au cabanon, je vis avec peu de vocabulaire. Je pense lentement. Les idées prennent des chemins de traverse, je vais avec. À petits pas. Je les perds et les recouvre par hasard. Ce sont des compagnes tantôt distrayantes, tantôt insupportables. Je dois m’en accommoder. Je les chasse parfois, elles reviennent en catimini. La blouse est si impeccablement blanche. Devant elle, les couleurs s’éteignent, le monde ne m’apparait plus que gris sale ou blanc. Ils vont m’emmener si je ne retrouve pas mes couleurs. Au moins une ! Pour différer l’instant où la blouse blanche appuiera sur la sonnette. Bleu. Qu’est-ce qui est bleu ? Facile ! Le ciel. Bleu comme le ciel du temps où je filais vers l’horizon.
En me rendant à l’Association, tout à l’heure, le ciel n’était pas bleu. Il était d’hiver coincé entre les toits d’immeubles sans un rai de lumière. Je n’ai pas levé les yeux sur lui. Je ne le regarde jamais quand je marche en ville. Je surveille les dangers or les dangers ne viennent pas d’en haut. Toutefois, oui, c’est une idée, essayons de penser au bleu du ciel bleu au printemps. Ayant retrouvé un peu d’aplomb, je brandis ma couleur à la tête de la femme médecin, et j’affirme tout à trac qu’au printemps le ciel est de marbre bleu ! Cela me rappelle qu’il existait de la lessive bleue. Pas exactement bleue. Blanche avec des pointes de bleu. Sur le paquet, il était écrit « lessive ultra blanche ». Si c’était le moment, je chercherais à me souvenir de sa marque rien ne dit qu’elle ne finirait pas par me revenir ! Ce n’est pourtant pas une bonne idée de penser à la lessive, ce n’est pas ça qui va m’aider à sortir d’ici. Passer d’urgence à une seconde couleur. Par exemple la couleur de la pluie tombant sur le toit du cabanon. Quelle est la couleur de la pluie ? Variable. Parfois, elle est sinistre, mais elle peut être légère aussi. Un jour teinté de pluie, très tôt le matin, par un chemin dans la campagne, saison indéterminée, m’en allant chercher des escargots avec mamie Marcelle. Les escargots sortent-ils l’hiver ? Je ne peux tout de même pas interroger la blouse sur les habitudes des escargots. Non, c’est impossible aussitôt, elle appuierait sur une sonnette et d’autres blouses apparaîtraient de toutes parts pour m’emmener. Je dois avoir cinq ou six ans ? Sans doute, car passé cet âge, je ne vais plus chez mamie Marcelle. Je ne me souviens pas dans quoi je déposais les escargots trouvés sur les pierres des murets le long des chemins. Un petit panier de fin grillage avec une anse, peut-être ? Oui, c’est vraisemblable. Par contre, je me rappelle très bien quand j’ai enlevé le couvercle de la jarre dans laquelle les escargots sont mis à dégorger. C’est plein de bave là-dedans, quelle saleté ! Alors qu’il n’y a pas une tache sur la blouse. Si j’étais un escargot, je transporterais toujours mon cabanon sur le dos. Personne ne pourrait s’y glisser et m’en déloger pendant mon absence. En revanche, je pourrais me retrouver dans une jarre un couvercle sur la tête, attachée à un lit plus grillagé que le panier où je déposais délicatement les gastéropodes. Pour éviter de succomber à l’effroi d’une telle perspective, plonger sans perdre de temps la main dans le sac de couleurs pour en piocher une nouvelle. La vieille est assise dans son fauteuil de velours qui fut d’or désormais passé. Du temps où il y avait des chats dans la maison, chacun a joué avec les franges destinées à cacher les pieds du fauteuil. Aujourd’hui, il n’y a plus de chat, il reste au fauteuil deux ou trois franges de-ci de-là, un peu comme les cheveux sur la tête de la vieille, et deux ou trois dents. C’est ta grand-mère, je te le rappelle. Sois polie et gentille avec elle. Si elle te propose une pastille de Vichy, tu dois l’accepter. De la salive à la commissure des lèvres pendant qu’à longueur de journée elle suçote des bonbons. De temps à autre, elle me tend le paquet. Non, merci madame. Impossible de dire « grand-mère » à cette vieille. Je tais mon dégoût, me contentant de détourner les yeux des lèvres, de la salive, du filet de bave sur le gilet. Je me jure de ne jamais devenir grand-mère. N’empêche, malgré ma répulsion, j’ai hérité de certains gestes. Les mêmes doigts secs. Assise devant la doctoresse, mon sac de couleurs sur les genoux je dois être pour elle aussi répugnante que la vieille l’était pour moi. Sous le regard de la blouse blanche, je me sens me transmuer en cette vieille que j’ai tant maudite. Si je ne me débarrasse pas immédiatement de cette sensation, je vais craquer et me laisser prendre juste pour qu’on enferme la grand-mère dans un orphelinat pour vieillard ! Je sais que la blouse blanche m’observe. Vite, plonger la main dans le sac de couleurs. Quelle est la couleur de la chaleur ? Suffocante en été en raison des moteurs ronronnant dans mon dos. Ils tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est le diable ces machines à cette saison ! Il n’y eut pas de nuits l’été dernier, sans que je pense, par une chaleur pareille, quel diable, ces machines !
Aujourd’hui, l’été est mort depuis longtemps, et je le serai avant qu’il ne revienne. C’est ce que me dit la blouse trop blanche, vous serez morte avant le retour de l’été, madame, si vous ne vous soignez pas. Oui, avant le retour de l’été, je le crois, c’est ce qui va arriver si je ne me soigne pas. Votre nom, madame, votre nom ? Votre nom ? Votre nom, madame ? Vous vous souvenez bien de votre nom, n’est-ce pas ? À la pliure du coude de la femme médecin, la blouse marque un sillon ombré. Se concentrer sur le pli un passage pour se sauver. C’est par là qu’il faut partir. Je dois marcher dans ce sillon d’ombre et m’en aller. L’ombre. Dans la rue, toujours choisir son côté. La blouse blanche s’étonne. Pardon ? Madame, m’entendez-vous ? Ça va, madame ? Est-ce que vous m’entendez ? Oh, oui, par exemple ! Est-ce que je serais tombée ? Pourtant non. Je suis assise sur une chaise devant une femme portant une blouse immaculée. Je ne me souviens pas de m’être assise, mais je le suis bel et bien. Assise en face d’une doctoresse. Il faut absolument répondre à cette femme, sinon… Sinon, ils vont m’emmener ! Il faut vite satisfaire la blouse blanche, qu’on en finisse. Mais ses questions sont moins simples que celles de la dame de l’Association. Du café pour cette fois ? Je secoue la tête de droite de gauche non, pas de café, merci. C’est suffisant, la dame de l’Association comprend. Alors que la blouse blanche insiste. Votre nom, madame, vous vous souvenez de votre nom, n’est-ce pas ? Du coup, j’essaie la même technique, je secoue la tête, cette fois de haut en bas, de bas en haut pour signifier oui, oui et non, non. La mémoire n’a rien à voir dans l’affaire il faudrait expliquer que s’il peut m’arriver de faire un inventaire, c’est pour considérer la cuvette en plastique rouge, mes deux couteaux, dont l’un sert exclusivement à découper les pommes pour les oiseaux, les trois bouteilles sans étiquette dans lesquelles je transporte l’eau. Il y a aussi une soucoupe dont on devine une bergère dans son creux, le chignon défait. Je me suis souvent interrogée sur ce chignon la bergère sort d’un petit bois, ses moutons la suivent, son chignon est défait. Que s’est-il passé sous les arbres ? Le motif n’est pas assez net pour lire l’expression sur le visage de la bergère, qui a-t-elle croisé ? A-t-elle fui un danger ? A-t-elle rencontré son amoureux ? Elle n’aurait pas pris la peine de se repeigner ? Mystère. Les jours de grande forme, je penche pour l’amoureux. Les jours d’angoisse, le viol me paraît certain. Je nomme cuvette la cuvette. Soucoupe, la soucoupe. Couteau, le couteau. Voilà des objets définis. La dame de l’Association est la dame de l’Association, elle a un nom, je ne veux pas le connaître. La blouse blanche de même. Elles discutent toutes deux, bonjour madame un tel, bonjour madame un tel, il fait un froid de gueux, il y aura du monde aujourd’hui, les pauvres malheureux. Nous n’avons pas de noms. Enfin, je vois les choses ainsi. C’est mon affaire, je n’irai pas en parler. Le poids d’un nom, c’est lourd. Même un nom de rien, un nom dont aucune des personnes à l’avoir porté au long des générations ne s’est distinguée. Oui, même un petit nom comme ça, un patronyme sous lequel il n’y a rien à prétendre, c’est plein d’histoires. Des histoires de familles avec leurs secrets, des rancœurs, des lâchetés, des jalousies, des fuites, des abandons, des liens, des attaches, des paysages, des objets au fond des caves, des greniers, des bouts de papier, des carnets aux encres surannées, une vieille robe, pas une robe de mariage, une robe de communion, une cartouche de fusil, une femme trompée, une fille-mère, le collier d’un chien. Le chien, mon bon chien. Le nom du chien. François. Je n’héberge plus personne en moi, je ne suis plus qu’une enveloppe vide. Depuis longtemps, longtemps, je suis passée de l’autre côté. Pfff… les choses se sont faites au jour le jour, et moi je me suis habituée. N’allez rien imaginer, ce n’est pas malheureux. Je me suis habituée. Bien sûr, ce n’est pas à propos de déclamer là, dans la situation, une liturgie pareille. La doctoresse ne sera pas contente. Elle va froncer les sourcils, appuyer sur une sonnette, les appeler. Ils m’emmèneront ! Il me faut absolument répondre, même n’importe quoi, mais répondre. Excusez-moi, madame, vous m’entendez ? Oui, oui, bien sûr, François. François ? Madame François. Ah, bien. La doctoresse écrit. Elle écrit dans un registre de grand format. Au moins, on n’est pas à l’étroit là-dedans, pourvu qu’on soit seul sur une page je détesterais voisiner avec quelqu’un. Un trait tiré à mi-page, un paravent jeté entre deux lits, on crève comme ça, séparé par une biffure tracée à l’encre rouge, une date, un point. Je veux rester au cabanon, je ne veux pas me retrouver inscrite dans les colonnes d’un registre, même de grand format. Heureusement, j’ai donné le nom du chien, il ne risque plus rien depuis le temps qu’il est mort. Plus que des os quelque part au fond d’un jardin. Et encore, les bêtes sauvages creusent partout au fond des jardins, elles déterrent les cadavres et les dévorent jusqu’au plus petit os. Le pauvre François n’a plus rien à craindre. Il était fauve comme le feu, et d’une douceur comme personne dans la maison. Et votre âge, madame François ? Quel âge avez-vous ? Au jour exact ? C’est la réponse qui me vient. Cela fait tellement de jours depuis le premier. Et quel premier jour considérer ? Il y a tant de jours dans la vie qui semblent être un premier jour, et puis on se trompe. Le premier jour d’un mariage ? D’une naissance. Je n’ai pas mis d’enfant au monde. Le premier jour d’un départ, d’une perte, d’un deuil. Le premier regard échangé, celui qui vous rend folle amoureuse. Le premier jour de bonheur. Les lendemains qui déchantent. Au fond, chaque jour peut être un premier jour. Au bout de beaucoup d’années, tout s’est aplani. À l’année près, quelle importance ? Enfin, au jour près, à l’année près, ça ne change rien, non ? La femme médecin sourit. Pourquoi ? Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal. Va-t-elle appuyer sur la sonnette ? Et votre adresse ? Une fosse s’ouvre sous mes pieds. Ce n’est pas grave, nous reviendrons après à ces détails. Détail. C’est étrange, j’avais perdu ce mot. Comme le mot « honte », perdu. Oublié. Je n’aurais pas eu l’idée d’employer « détail » pour le cabanon. Il me faut m’en souvenir pour repenser à cela plus tard. Et si c’était un piège ? Une manière de me montrer que le cabanon n’est rien, me suggérer qu’il vaut mieux me coucher dans le registre sans faire d’histoires. Vous allez vous coucher dans le registre, gentiment, sans nous ennuyer, d’accord ? À quand remonte cette fatigue, madame François ? Qui avait nommé le chien François ? Ce n’est pourtant pas un nom de chien. Il était là avant moi. Les dimanches, François court sur la plage. Je revois la plage, le chien, les trous qu’il creuse. Des trous dans lesquels je disparais entière. Mais où est donc passée cette gamine ! Elle va m’entendre à son retour ! Je revois parfaitement tout cela. Pourtant, la première fois que je suis allée à la mer j’étais déjà grande. Puis-je demander à la blouse blanche, de quoi se souvient-on ? Recroquevillée au fond du trou dans le sable. Du sable ? C’est de la terre, lourde, sombre, dans un coin du vieux cimetière. Les fossoyeurs ont fini leur travail, il n’y a plus personne. François, rebouche le trou s’il te plaît, bon chien. Je pense que cela fait déjà plusieurs semaines que vous êtes fatiguée, n’est-ce pas, madame François ? Je dois l’admettre, oui, je me sens un peu lasse ces temps-ci. Si seulement François pouvait venir gratter sous la chaise. Rebouche le trou, bon chien, rebouche-le. J’ai de la terre sous les ongles. Je ne ferai jamais rien de cette gosse, un désespoir, et menteuse, par-dessus le marché ! Il aurait fallu monter sur la balance. Ça, non ! Pas la balance. Vous ne voulez pas connaître votre poids ? Silence brisé par une quinte de toux. Vous ne voulez vraiment pas vous déshabiller ? Au moins, venez vous allonger sur la table d’examen. Détendez-vous, je ne vous ferai rien. Je peux m’en aller, docteure ? Vous n’avez pas quelques secondes, madame François ? Il fait froid dehors et vous avez besoin d’un traitement. Chaque pas coûte plus qu’un continent à enjamber. Je m’arrête à mi-chemin entre la chaise et la table d’examen. La doctoresse déplie un drap en papier pour en recouvrir la table sur laquelle je ne m’allongerai pas. Je ne veux pas me coucher là-dessus, donnez-moi le traitement, c’est suffisant. Maintenant que je suis levée, je sais que j’aurai le courage de partir. La femme médecin s’est assise sur le bord de la table d’examen, une main de chaque côté de la blouse posée à plat sur le drap propre. Des mains nettes. Vous vous alimentez bien ? Avez-vous eu des maladies au cours de ces dernières années ? Solide. Pardon ? Pas de maladie. Oui, vous êtes solide, c’est bien. Parvenez-vous à vous chauffer ? Moi, avec mes nippes grisâtres. Et la femme, en face, avec cette blouse immaculée. Docteure, de quoi se souvient-on ? La vieille suçote les pastilles de Vichy en faisant des bruits pénibles, elle regarde par la fenêtre. Je sais bien ce qu’elle regarde ! Je n’aimais pas cette vieille qui ne m’a jamais aimée. Toi, tu seras caissière au Monoprix. Pourquoi pas ? Je n’ai jamais été caissière à Monoprix, docteure. Mais, autrefois, ça me plaisait bien de me promener dans les rayons du Monoprix. Des fanfreluches, des toiles cirées, des brimborions, on trouvait de tout à Monoprix. C’est dommage, la vieille s’est trompée, je n’ai pas été caissière à Monoprix. De quoi se souvient-on, docteure ? Je revois des choses qui n’ont probablement pas existé. J’ai oublié une
